FIN
(Voir page b2, note).
Il ne sera pas inutile, croyons-nous, de relever avec quelque détail, une singulière et regrettable méprise, imputable à des auteurs dont la bonne foi est hors de question, mais qui se sont étrangement abusés. Les explications qui vont suivre empêcheront peut-être une nouvelle erreur de s'accréditer sous le couvert d'un argument, invoqué mal à i)ropos. En mettre à nu le ruineux fondement, c'est lui enlever toute chance de séduire encore quelque chercheur.
Voici ce qu'écrivait naguère M l'Abbé Ansault (op. cit. p. 296) au sujet du culte prophétique de la croix en Chine :
«D'après les livres sacrés de la Chine, Iloan-ty, le Seigneur jaune, l'Adam chinois, selon les uns, le 3" ou 4® patriarche, selon les autres, savait que la croix serait l'instrument du salut. «Il «joignit ensemble deux morceaux de bois, l'un droit et l'autre en «travers, afin d'honorer le Très- Haut, et par là, il mérita de changer «de nom et de s'appeler Ilien-rjuenn c.-à.-d. croix. Car le «bois «formant traverse se nomme Hien, et celui qui est droit, nord- «sud, s'appelle Yuen selon les commentateurs.» (1).
Ici l'auteur, qui sent le besoin de justifier une allégation si catégorique, indique, comme unique source, le Chou-king ^ ^ de De Guignes (pag. 92).
L'on sait que la chronologie impériale de Chine fait remonter l'invention du cycle et dès lors la computation des dates au susdit
(1) ISr. l'abbé Ansault n'est ni le seul ni le premier qui ait cherché à utiliser pour 1 apologétique chrétienne Targunient dont nous allons démontrer l'inanité. Voici en effet co que, dès l'année 1869, M*' Gaunie écrivait dans son ouvmge Le signe de la croix au XIX' siècle : «Sur la valeur irapétratoire et latreutique du sijjne de la croix, le haut Orient était d'accord avec l'Occident, le Chinoi* avec le Romain. Croirais-tu qu'un empereur de Chine, si ancien qu'il est presque mythologique, Hien-î/uen, sivait comme Platon, pressenti le mystère de la croix? — «Pour honorer le Très-Haut, cet ancien empereur joignait enscm- «ble deux morceaux de bois, l'un droit, l'autre de travers. *> Z)wcoiir« pr^/iw. du Choukinçj par le P. Préniare, ch. IX, p. XCII.»
Ici du moins les sources sont correctement indiquées, et le P. de Prémare est soal constitué responsable de la citation relative à Hienyuen. D'autre part 1« lecteur aura xemarqué l'euphémisme employé pour caractériser Texiatenoe fabuleuse de oe prince.
2i0 CROIX ET 8WASTIKA.
Hoang-ti )( ^, dont elle place la mort 2398 ans avant Tcre chrc^'tienne.
Or, selon M. l'tbbé Ansault, c'est ce même Hoang-ti que le ChoU'hing ^ |g. aun des livres sacrés des Chinois, renfermant les Fondements de leur ancienne Histoire», nous représenterait comme ayant accompli, vingt-six siècles avant la venue de Notre- Seigneur, un acte de publique et formelle adoration envers la croix, futur instrument du salut!
J'ignore quels arguments M?'* de Harlez a opposés à cette affirmation de tout point erronée ; mais au risque de répéter Tune ou Tautre des raisons déjà apportées dans le débat, j^exposerai brièvement celles qui m'ont frappé davantage.
Avant d'aborder le fond de la question, indiqué dans le texte de Tabbé Ansault par la citation donnée entre guillemets, je ferai quelques observations préliminaires sur Taffirmation qui précède, et le renvoi qui suit cette citation»
1®. C'est doublement à tort que nous sommes renvoyés au ChoU'king de De Guignes. Le Chou-king ou livre des Annales chinoises est aussi innocent que M. De Guignes de Terreur qu*on leur prête: ce dernier fut simple éditeur-correcteur dudit ouvrage dont afeu le P. Gaubil» avait été le traducteur et Tannotateur. De plus, ce n'est point à la traduction du Chou-hing que M. l'abbé Ansault a emprunté sa citation : c'est à un «Discours préliminaire, contenant des Recherches sur les temps antérieurs à ceux dont parle le Chou-king.»
Ces «Recherches», publiées par De Guignes en tête de l'œuvre du P. Gaubil, ont pour auteur un écrivain chinois nommé LouO'pi m }jÇ (12"-13* siècles), et pour traducteur le P. de Prémare. «Cet ouvrage, remarque judicieusement De Guignes (Préface, p. XLI), qui renferme toute l'ancienne Mythologie Chinoise et les règnes fabuleux que les Chinois ont rapportés dans leurs Chroniques, a été composé autrefois par le P. de Prémare (qui l'avait donné à M. le Comte de Lude); mais il avait adopté un système singulier. Plusieurs Missionnaires ont cru retrouver tous nos mystères annoncés prophétiquement dans cette Histoire allégorique. C'était le système favori du P. de Prémare et de quelques autres. On serait surpris de le voir trouver partout des traces prophétiques de la Religion chrétienne. L'ouvrage sur les temps fabuleux des Chinois a été fait sous ce point de vue.»
Le lecteur verra bientôt comment cet esprit de système préconçu est devenu fatal à son auteur, dans le cas présent.
2®. M. l'abbé Ansault attribue aux «livres sacrés de la Chine» le fait qu'il nous rapporte : or ni le Chou-king, nous le répétons, ni aucun des autres «livres sacrés de la Chine», classiques (chou ^) ou canoniques (hing fS), n'y fait la plus légère allusion. On a confondu le Chou-king avec une élucubration datant au plus du 12^ siècle, et dont la traduction française se détache du livre des
Annales sous le titre très apparent de «Discours préliminaire. »
Réduite à la seule autorité d'un écrivain aussi récent que Louo-pi, la thèse de l'abbé Ansault perdra sans doute une bonne partie de son prestige : car il est difficile d'admettre, malgré tout le génie qu'on suppose à cet homme, qu'il ait pu à 38 siècles de distance, reconstituer, sans preuves, un fait historique qui avait échappé à tous ses devanciers.
Le P. de Prémare, je le sais, se montrait plus indulgent à l'égard de son auteur favori. nLouo-pi, nous dit-il (p. LXXXV du Discours préliminaire), était sans comparaison plus habile dans l'antiquité, que Tauteur du Wai-ki (^|> fB)..» Le P. de Mailla, contemporain du P. de Prémare, appréciait plus sévèrement le caractère et le talent de Louo-pi [Histoire de la Chine. T. L Lettre à M. Frèret, pp. LXXIX, LXXXL..). Pour lui Louo-pi est un homme sans scrupules et sans critique.
3°. M. l'Abbé Ansault n'est pas plus heureux quand il nous dit que « Hnang^ly mérita de changer de nom et de s'appeler Hien-Tjuen.n 11 y a là une confusion contre laquelle proteste énergiquement depuis près de deux siècles le P. de Prémare lui-même. Traitant des princes qui auraient vécu dans les dix périodes (ki ^) fabuleuses précédant l'avènement de Hoang-ti, voici comment le traducteur de Louo-pi prévenait expressément l'erreur que nous venons de signaler :
«Neuvième ki (période). — Le 7** empereur s'appelle Hienyuen-chi ff ^ ^. Il est constant, par le témoignage de Tchouang" t^^ ffi -f et de plusieurs autres, qu'il est entièrement différent de Hoang-ti. Mais dans ces derniers tems, la plupart ne lisant guère que le Se-ki ^ |E de Se-ma-tsien "^ ,1^ j^, et trouvant que Hoang-ti s'appelait Hien-yuen 1f^ |^, se mirent peu en peine d'aller fouiller dans l'antiquité. C'est une réflexion de Louo-pi qu'on ne peut faire trop souvent.» (Discours préliminaire, page XCII). Quelques lignes plus bas, le P. de Prémare revient ainsi sur cett ; erreur du «vulgaire», dont il eût été facile à M. l'Abbé Ansault de se défendre, s'il avait mieux lu son auteur : « On dit Hoang-ti, parce qu'on le confond avec Hien-yuen.n
Ainsi l'identification de Hoang-ti, «le seigneur jaune, l'Adam chinois», avec l'inventeur prophétique de la croix, est réprouvée par ceux-là mêmes auxquels on emprunte leur récit fabuleux !
Et que l'on ne dise pas du reste que la question est ainsi seulement déplacée, que l'on ne défend pas un nom vide de valeur, mais un fait, une tradition ; car nous allons montrer que cette dernière ressource échappe aux partisans du système prophétique.
Pour que notre exposé soit plus clair, nous diviserons en deux points ce qui concerne l'histoire des personnages homonymes distingués par le P. de Prémare à la suite des auteurs chinois.
242 CROIX Bt SWAStlKA.