‹ L'ile de Tsong-mingChapitre 44 sur 231 · XXIII. ECONOMIE DOMESTIQUE · texte numérisé non relu

XXIII. ECONOMIE DOMESTIQUE

Tsong^ming est dans une extrême détresse, et pourtant il lui faudrait si peu pour faire vivre les siens ! Les mœurs actuelles de TEurope ne peuvent nous denner aucune idée de ces prodiges d'économie. Croirait-on qu'un cultivateur de la classe moyenne, nourrit une famille de six personnes, pendant un an, pour la somme de cent douze francs?

Nous doutons cependant que le régime soit du goût de nos compatriotes : le menu est composé d'une épaisse purée de mais cuitàTeau, additionné parfois de blé concassé. Les plus riches mangent surtout de ce blé (1), auquel ils ajoutent un peu de riz. Quelques maigres légumes, choux, fèves ou n^Tvets, cultivés auprès de la maison et ménagés avec la plus grande parcimonie, la plupart du temps horriblement salés pour contenir sans doute l'avidité des consommateurs, parfois une purée de crabes, ou quelques bribes de poisson séché au soleil, accompagnent ce brouet que n'eussent pas désavoué les vertueux Spartiates. L'homme le plus robuste mange au plus, en un jour, deux litres et demi de ce composé culinaire qui lui revient à 30 ou 40 sapèques suivant la qualité.

Une famille constituée des parents et de quatre enfants d'âge

ming. Il prend là des informations précises. «Non loin de Téglise S. Joseph, lui dit-on, «snr le littoral de Hai-men^ vous trouverez un important dépôt de ces épaves.» Il se rend à l'endroit indiqué et y découvre en effet toute une cargaison de bois de teck. Il veut entrer en pourparlers avec l'auteur de la capture ; celui-ci prend nne pièce de ce bois et en frappe cruellement l'étranger qui tombe à terre, la jambe brisée. On se rue sur lui ; on lui arrache sa montre, on lui vole son argent, et on le force séance tenante à signer un acte par lequel il reconnaît l'innocence complète de ses bourreaux ; puis on le traîne sanglant sur la boue du rivage et on le jette dans la barque qui l'avait amené. J'appcenais ces détails, deux jours après, de la bouche de nos chrétiens, proches voisins de ces sauvages. A quelque temps de là, je vis apparaître en face de notre église, une barque militaire, chargée par le Tao-tai de Ohang-hai de se saisir des coupables. Plainte avait été en effet portée à ce dignitaire par le consul du malheureux correspondant. Pendant trois jours, le chef de la canonnière chinoise envoya ses soldats à terre, à la recherche des coupables. Ceux-ci s'étaient retirés à quatre kilomètres de là, au bourg de Hoei-ngan-tsen (A 9t)' Les soldats vinrent les y visiter, l'arme au bras, et ils burent ensemble à l'honneur national. La barque militaire revint ensuite à Ohang-hai et le commandant dans son rapport au Tao-tei^ annonça que «justice avait été faite.»

Oe fut xme grande joie pour le pauvre blessé qui gisait sur son lit d'hôpital.

Je tiens oe dernier trait du Père P....qui le visitait chaque jour.

Ce fait BufBlt, mais je pourrais en rapporter d'autres de date aussi fraîche, pour confirmer la thèse que j'énonçais plus haut.

(1) Nommé lei-mai «espèce de blé barbu, observe le P. Du Halde, qui bien que sem- «blaUe au sègle est pourtant d'une autre nature.»

LA PÉGlt D'après une grai

lANG.

Vjnen de 17G0.

ZXIII. iGONOmi DOMlflTlQUE. 57

moyen, ne suffit avec 15 piculfl de grains pour une année. Au cours moyen aotuel du maïs, ce volume représente une somme d*environ 19.000 sapèques. Ajoutez encore quelques ligatures de sapèques pour Tachât des roseaux qui servent de combustible et vous obtiendrez la somme totale que nous avons indiquée plus haut.

Nous extrayons, en terminant, quelques passages curieux du recueil des Coutumes contenu dans les Chroniques; ces lignes rendent bien la physionomie générale de la race dont nous avons retracé l'histoire.

«Oe peuple, quoique pauvre, est laborieux, patient, économe; «il se passe de domestiques. Les femmes et les jeunes filles, «même dans les familles à l'aise, s'occupent tout le jour à filer «ou à tisser ; on ne les voit pas dans Toisiveté ; à la ville et dans «les bourgs, elles font des travaux de broderie; à la campagne, «elles manient la houe et la charrue.»

^T8ong''m{ng possède peu de maisons à étage ou de construc- «tions élevées; c'est afin d'éviter la violence des vents venus de «la mer. A l'intérieur de l'île, les barques ne peuvent communi- «quer par les canaux qui restent ensablés ; tous les transports se «font par voie de terre; le bruit strident des brouettes ne cesse «pas du matin au soir et le sable qui vole vient frapper le visage, «comme dans les contrées du Nord (1).»

«A TsonQ'^ming les six ou sept dixièmes des terres sont plantés «de coton. L'ouvrage Nong-'tcheng^t'siuen'Chou (JK Qi[ ^ ^i Trait ticomplet dCagrieulture) dit: «Choisissez bien la graine; semez-la «de bonne heure; que la racine soit profonde, la tige courte; «que les plants soient espacés et bien buttés.» Ces quatre sentencces comprennent tout l'art de cultiver le coton. Il se sème vers «le T'«ing-iningf (Clarté sereine -> du 4 au 21 Avril), et on le récolte «au Lt-f steou (Commencement de l'automne * du */ au 22 Août) (2). «Avant de le semer, tourner et retourner la terre pour qu'elle soit «bien travaillée; après les semailles, la sarcler aveo soin, pour la «purger des mauvaises herbes. En été les fleurs s'ouvrent, puis «il se forme un petit fruit qu'on appelle clochette et dont la gousse «s'entr'ouvrant, laisse échapper le coton. Au moyen d'un cylindre

(1) A cet endroit, le chroniqueur fftit sur Ift nature des eftux qui baignent Tsong-ming uuo dissertation dont nous ne citerons que les premières lignes : «U est conforme à la na- «ture de l'eau d'être salée dana la mer et douce dans les canaux et les fleuves.» De ce principe premier, l'auteur tire une conclusion qui permet de se rendre compte de la double zone des cultures et des salines. «Ainsi, dit-il, peut- on cultiver toutes les parties de l'ila «qui se trouvent à l'intérieur du Kiang^ tandis qu'il est difficile de fertiliser celles qui don> «nent sur. la mer.»

(2) Les Ohinois divisent l'année en 24 parties ou ofrUeUê (81)9 r»ohetant ainsi pour lea besoins de l'agriculture ce qu'il y a de défectueux dans leur système des mois Innairei. Le Taing-ming (jH ^) et le Li-Vnwu (A S() oorrespondent à deux de oea diTÛdons.

58 L*iLB DE TSONa-MINa.

«en fer, on le débarrasse de la graine dont on peut exprimer de «l'huile. Une corde tendue par un arc de bois long de six pieds et «plus (et que Ton fait vibrer) bat le coton pour Taffîner; on le «roule ensuite en cylindres qu'on file au rouet, l'étirant comme «on fait en dévidant la soie. Enfin Ton tisse la toile. Les femmes «des cultivateurs font elles-mêmes cette toile et partagent ainsi «les labeurs de leurs maris. Le grincement de leurs rouets se «prolonge après le jour, bien avant dans la nuit. Ce travail du «coton est très pénible et pourtant ne donne pas les mêmes béné- «lîces que celui de la soie ou du chanvre. La toile de Tsongmming, il est vrai, a une solidité et une largeur que n'a pas celle «des autres pays, et sa spécialité est bien connue.»

«L'arrondissement est entouré de tous côtés par la mer; son «terroir est maigre; ses habitants sont misérables. Outre l'agricul- «ture, ils n'ont d'autre moyen d'existence que la pêche en mer et la «récolte des roseaux au milieu des fondrières. Ceux qui se livrent «à ces travaux courent de grands périls, et les peines qu'ils se «donnent dépassent de beaucoup celles des cultivateurs (1).»

Ce n'est point d'un gouvernement égoïste que ce peuple doit attendre son salut. Ce n'est point de nouvelles terres : celles-ci s'accroissent moins vite que ses fils. Dieu seul pourrait changer son destin et détourner de lui le fléau. Puissent ces pauvres insulaires le comprendre enfin! La multitude d'âmes innocentes que l'œuvre de la 8*® Enfance a envoyées au ciel et les circonstances providentielles qui accompagnèrent l'introduction de la foi dans cette île, nous donnent la confiance qu'un jour Tsong-ming recourra à celui qui peut seul le sauver.

Un des grands ministres ou Ko-lao (^ ^) de l'Empire, Siu Koang-k'i (î§t ^ Jgt) recevait le baptême dans les premières années du 17^ siècle (1603). Son influence avait entraîné aux environs de Chang-hai, sa patrie, de si nombreuses conversions, que cette contrée mérita le surnom de Siao-si-yang (ij* |f f^) Petite Eu"

(1) Chran. de Taong-mhig. Toni. 4. chap. des Coutumes.

Nous ne pouvons terminer cette notice sans citer la ^nention accordée à Taong-ming par le China Pilot (1864 pag. 209) : «The estuary of the Yang-tse is wide, and divided into «two cbannels by Taong-ming islskuà^ Mrhich is 32iniles long in a W.N.W. and E.S.E direc- <ction, 5 to 10 miles broad, and is stated to be tbe largest alluvial island in the world, cccontaining a population of about half a million, although in the fourteenth century it «did not exist above water. There is said to be a large city on the island, butit is not visi- «ble from the sea. )>

Inutile de relever les erreurs contenues dans cette mention.

RÊCOL" D'apria une gravui

■hmniqueê de 1760.

rope, sous laquelle on la connaît encore aujourd'hui (1). Or un jour de l'année 1638, le P. Brancati, l'un des apôtres les plus zélés de cette nouvelle chrétienté, se trouvant à Pao-chan (5|f llj), souspréfecture située sur la rive droite du Kiang^ aperçut dans le lointain l'île de Tsang-ming se déroulant à l'horizon ainsi qu'un long ruban. N'était-ce point là aussi une Terre promise? Le Jésuite l'espéra et demanda à Dieu de réaliser son espoir. De retour à Chang-hai, il communique à ses frères l'objet de ses prières et convient avec eux de s'unir d'intention pendant neuf jours, pour obtenir du Ciel l'ouverture de l'île à la foi.

Or le dernier jour de la neuvaine, les Pères de Chang-hai virent arriver dans leur église, quatre visiteurs païens qui demandaient à s'instruire des vérités de la religion chrétienne. Ils venaient de Tsong-ming où l'un d'eux, Siu KH-yuen (^ ^ 7c) exerçait la médecine. Cet homme jeune encore avait plusieurs fois, au prix de longs et périlleux voyages entrepris aux pagodes célèbres de diverses provinces, tenté, mais vainement, de conquérir la vérité avec la paix de l'âme. Il entend un jour parler de la religion du «Seigneur du ciel» et aussitôt, malgré un ulcère dont il souffre cruellement, il entreprend le voyage de Chang-hai.

Sa conversion et celle de ses premiers compagnons ne furent point stériles pour leur patrie. Bientôt leur zèle à propager la foi fournit aux Pères Brancati, Le Favre, Couplet et Wang, qui visitèrent Tîle à différentes reprises, des catéchumènes doués du même esprit qu'eux.

Siu KH-yuen, le fondateur de la chrétienté Tsongminoise, s'éteignit doucement en 1676, après avoir vu s'élever dans l'île la première église vraiment digne de ce nom, due aux largesses de Candide Hiu (|^) (2). En 1696, Tsong-ming comptait neuf églises et plus de 3.000 chrétiens. Peu d'années après, le P. Fr. Pinto, le premier missionnaire qui ait résidé habituellement dans l'île, voyait ce dernier chiffre slélever à 5.000 (3).

Ce sont les descendants de ces chrétiens, prémices de la foi parmi les hommes des sables, trop souvent éprouvés par les persécutions et par la privation de leurs «Pères spirituels», qui composent la plus grande partie des 17.000 chrétiens que comptent aujourd'hui Tsong-ming et la presqu'île de Hai-men,

Ou-hou. Janvier 1891.

(1) Siu Koang-kH est l'auteur du Traité d'agriculture cité plus haut.

(2) Candide Hiu^ petite-ôlle de Siu Koang-k% bienfaitrice insigne des Missions nais santés de Chine, mourut à Song-kiançy le 24 Octobre 1680, âgée de 73 ans. Sa vie édifiante a été écrite par le P. Couplet, S. J. sous ce titre : Histoire d'une Dame chrétienne d€ la Chine (Paris. 1688).

(3) Sinarum hiatoria^ man. P. Dunyn. Szpot. — Etude historique sur U Christianisme à Tsong-minçj man. du P. J. Loriquet. S. J.

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