LES LIVRES D ÉDUCATION
(( Un livre instructif en peu de mots, sévère « pour la morale, attachant par la forme qui de- « viendrait populaire, et serait la plus haute in- « stuction des enfants et le délassement des tract vailleurs : » tel est Touvrage que le secrétaire perpétuel de l'Académie française, parlant au nom de cet illustre corps, signalait, dans un de ses rapports annuels, comme devant être un puissant auxiliaire des efforts que l'administration du pays applique sans relâche à répandre une instruction Fortifiante dans les rangs de la jeunesse et du peuple. « Inspirer, parla religion et les mœurs, le « goût du travail; faire servir l'instruction au bon « sens , et le bon sens au bonheur de soi-même
(( et des autres : voilà ce qui peut naître de ce vaste < enseignement populaire. »
Certes , jamais meilleur système d'éducation publique ne fat posé et défini avec une plus frappante concision, et tous les hommes honnêtes, tous ceux qui veulent le bien et un progrès sage, Tiastituteur dans sa classe , le professeur du haut de sa chaire , l'écrivain du fond de son cabinet . doivent à Tenvi concourir au succès et à la propagation de cet enseignement salutaire, destiné à assurer à la fois le bonheur des particuliers et celui de l'État.
Éducation faite pour former de nobles et dignes hommes, que, sur les bancs de l'école, comme dans les allées fleuries du jardin de la récréation , aux heures de repos des champs ou de l'atelier, dans la famille, partout l'élève la retrouve sous toutes les formes, grave ou riante, didactique ou parée d'attrayantes fictions. Que, se servant tour à tour des mots caressants de la mère, de la voix austère du maître ou de la parole séduisante du conteur, cet enseignement pénètre par le cœur, par l'intelligence, par l'jmagination.
L'imagination est une puissante voix ouverte à tout enseignement. L'imagination, c'est là qu'il faut frapper d'abord; c'est par l'imagination qu'on arrive le plus sûrement aux âmes simples, et il ne fut jamais plus nécessaire de prendre ce chemin
que lorsqu'il s'agit d'introduire dans des esprits non encore développés, peu faits à la réflexion, qui d'ailleurs ne sont pas destinés à une profonde culture, les principes abstraits de la morale et de la philosophie. Donner à ces préceptes une forme attachante; d'un grave traité de morale faire un livre moral qui intéresse et amuse, propre tout à la fois à délasser et à instruire, que Fart sache rendre populaire : c'est là, sans aucun doute, une œuvre digne des esprits les plus élevés.
Devenir populaire, et populaire pour longtemps, est aussi difficile aux livres qu'aux hommes. Ce n'est que la vérité, la loyauté des intentions, la franchise et Thonnêteté relevées de quelque chose d'original et de frappant, qui peuvent assurer, aux hommes comme aux livres, l'afïectiou des âmes simples; mais ces hommes et ces livres sont rares. Combien, pour ne parler que des écrits, pourrait-on compter de rivaux à Robinson et aux Fables de la Fontaine, dans le souvenir du peuple et des enfants ?
Ce n'est pas que, de tout temps, les hommes éminents n'aient écrit pour l'éducation et la morahsatioQ de la jeunesse. Poëmes, traités philosophiques, jeux de la scène, toute œuvre littéraire, chez les anciens , contient de sages préceptes ou de hautes maximes sur le respect dû à la famille , à la loi, et sur la nécessité d'une sage discipline dans
les écoles, qui sont, dit Aristote, le fondement de la république. Xénophon, Platon, Plutarque, Quintilien, tous les grands esprits d'autrefois ont tiré de leurs méditations philosophiques et d'une intelligente observation d'eux-mêmes des règles pour la direction et le développement des jeunes âmes : ces règles, ils les ont fixées dans des livres éloquents ; mais ce sont des traités didactiques, composés bien plutôt pour former des professeurs que pour former immédiatement des élèves. Ces écrits théoriques soQt , parmi les livres d'éducation et de morale, ce que, dans la hiérarchie universitaire, sont les écoles normales, destinées à enseigner l'art d'enseigner.
Sans doute, avant la découverte de l'imprimerie, quand l'enseignement oral suppléait à la rareté des livres, qui nécessairement rendait moins abordable la plus simple et la plus importante de nos sciences, la lecture, il suffisait de s'adresser aux hommes investis du soin de l'éducation, et de leur en démontrer abstractivement les principes. Ils se chargeaient de les transmettre à leurs élèves ; mais aujourd'hui que la lumière sortie, il y a déjà quatre siècles, de l'atelier de Gutenberg, lumière bien lente à se répandre , puisqu'elle n'a pas encore pénétré partout; aujourd'hui que celte lumière s'étend de plus en plus, avec la facilité d'apprendre
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à lire et d'étudier seul, c'est à Thomme qui peut se former lui-même par ses lectures que le moraliste s'adresse immédiatement. Précepteur aux formes moins sévères, il lui met sous les yeux, au sortir de l'école primaire qui lui a appris avec austérité d'austères principes , des livres où il retrouve ces mêmes préceptes enseignés, pour la récréation et les jours de repos, avec plus de charmes et de paroles persuasives qu'aux heures du travail.
Il y a mille ans que notre pays jouissait déjà d'un haut et noble enseignement. Les universités, fondées par Charlemagne, et illustrées successivement par de savants hommes, étaient alors les plus éclatants foyers de lumière de l'Europe. Les élèves y accouraient de toutes parts. Alcuin, Abailard, Gbampeaux^ Nicolas Oresme , Pierre d'Ailly, Clemangis, Gerson, y brillèrent de siècle en siècle, chacun à son tour , et leur enseignement fût , à coup sûr, devenu populaire, si l'imprimerie eût été inventée.
Moins d'un demi-siècle avant que jaillît, du fond
de l'Allemagne, cette grande lumière, un homme
que nous avons déjà nommé, homme bien digne
d'être placé parmi les esprits les plus élevés et les
plus purs, Gerson, chancelier de l'université de
Paris , s'occupait avec un zèle ardent de l'éducation
et de l'instruction publique, dont il était le chef.
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Il ne se bornait point à diriger les hautes études; mais, entrant dans les moindres détails, qui sont presque toujours les plus importants parce qu'ils se rattachent aux premiers pas dans la carrière, il écrivait pour Tinstruction des humbles ou des enfants^ de cette même main qui traçait de mâles harangues pour les conciles. Vivant à une époque où déjà l'esprit humain était livré à cette fermentation qui précède les grands événements, en ayant reconnu les symptômes dans un avide besoin de savoir qui agitait les masses, il avait, le premier, écarté un des obstacles qui s'opposaient à ce que l'instruction se répandît dans la société ; et quand il écrivait pour les simples gens, comme il disait (et par simples gens il entendait les hommes du peuple et les enfants), il substituait au latin, qui depuis bien des siècles déjà n'était plus le langage populaire, le naïf français de son temps : « Entendez-vous, petits et grands, fils et filles et autres gens simples, je veux écrire en français votre Abc,» a-t-il dit au début d'un petit livre de morale pratique.
L'enfance était par-dessus tout l'objet de ses soins. Les calamités qui résultaient pour le pays du fatal état de démence de Charles VI, les continuelles discordes civiles, dont l'effet est d'atteindre et de blesser au cœur la famille, en y portant de funestes
divisions , avaient nécessairement ébranlé les principes d'ordre et les liens sociaux. Gerson voyait des signes menaçants de dérangement et de dissolution dans ce qu'il y a de plus sacré, le foyer domestique. Les enfants, les jeunes gens manquaient de toute retenue, de toute modestie; leurs paroles étaient, comme leurs actions, sans respect pour Tâge : ils rejetaient les avis de l'expérience, et les pères de famille ne réprimaient pas ces écarts. — Quels hommes naîtront de tels enfants? se demanda Gerson, observateur pénétrant et habile homme d'État, tout aussi bien que théologien consommé. Il s'effrayait, avec Pierre d'Ailly, son maître, et Glemangis, son disciple, de cet inquiétant avenir. Appliquant donc à la société la salutaire maxime de la médecine prudente : Oppose-toi au mal dès son commencement, il entreprit de guérir le mal social à sa source, et, regardant l'éducation de l'enfance comme le plus puissant moyen de restaurer , de réédifier la société, il appela à lui, dans un écrit plein d'une onction ineffable, les enfants; et les enfants se p essèrent autour de lui.
Alors, soit qu'il les instruisît oralement, soit qu'il écrivît pour leur usage, il sut se faire petit avec eux, et , suivant sa naïve expression, balbutier des mots simples à la façon des nourrices et
« des mères qui, pour parler à ces petits êtres, savent
balbutier des paroles inacbevées, comme celles que bégaie gracieusement une laugue déliée à peine. Sûr d'obéir à une mission sacrée, qui était d'ailleurs pour lui une vocation tendre , car il aimait l'enfance, il sortait avec joie du dédale des négociations délicates dont TÉglise le chargeait alors, ou descendait sans peine des hauteurs de la théologie . qui est la philosophie la plus sublime, pour être petit avec les petits.
Abaisser ainsi sa pensée, de façon à la mettre au niveau de la pensée qu'on veut former, n'est point une lâche facile. Ce n'est pas une œuvre à entreprendre à la légère que celle d'écrire pour les enfants, et, comme le disait Gerson. pour les gens simples; il faut, avant de J'aborder, avoir fait une longue étude de soi-même, car on est toujours son meilleur modèle quand il s'agit de morale ; modèle toujours présent, que l'on peut consulter sans cesse ; et quel magnifique sujet de contemplation pour nous que notre conscience, notre âme!
Ce n'est qu'après avoir examiné longtemps, et quand on se connaît bien, qu'on peut aspirer à l'aire connaître les autres à eux-mêmes, et tel est le but de tout livre d'éducation et de morale.
Et cette connaissance de soi-même, ces notions abstraites , c'est à l'art qu'il faut avoir recours pour les rendre compréhensibles aux esprits les plus
simples , en les leur présentant sous une forme naïve , frappante ; la morale pi'end le vêtement le plus vulgaire pour pénétrer dans tous les rangs, comme Dieu revêtit le corps humain pour convaincre , attirer à lui les enfants des hommes et se mêler à la foule.
Gerson, l'auteur du livre sublime àeV Imitation de Jésus- C hrist , imitant encore en ce point la Divinité , se livrait avec amour à l'éducation des humbles : jamais il n'avait rougi de descendre jusqu'à eux; mais beaucoup de ses contemporains, incapables sans doute d'une œuvre si difficile et si méritoire , l'en blâmaient sévèrement. Ils trouvaient indigne d'un théologien, d'un homme qui occupait un rang élevé dans l'Église et dans les lettres, d'un chanceher de l'université enfin, de s'occuper de l'éducation de l'enfance. Ces hommes, à coup sur moins grands que lui, et moins bons, puisqu'ils ne comprenaient pas ce que sa conduite avait de bon et de grand, lui disaient qu'il serait de sa dignité de faire de plus grandes choses.
Relever ou soutenir une société détruite ou qui tombe, comme le tentait Gerson, n'est-ce pas la plus grande chose que puisse entreprendre la créature ? On glorifie le conquérant qui ravage et fait des ruines ; on salue d'acclamations le génie industrieux qui a inventé, c'est - à - dire retrouvé dans
l'ensemble des choses sorties de la main du Créateur, une machine, un expédient, un procédé, qui concourent à notre bien-être matériel, et l'on dédaignerait l'humble savant qui se fait petit pour conduire le petit par la main dans la véritable voie, qui renonce au bruit de la louange populaire pour adresser à l'enfance de simples et persuasives paroles, et qui, du fond du sillon dans lequel il marche égaré , relève pour l'avenir l'ordre social , en lui donnant comme soutien la génération qu'il fortifie et épure à sa source?
C'est ce qu'avait entrepris Gerson , et il se bornait à répondre avec humilité à ceux qui le censuraient : (( Ma dignité de chancelier, qu'est-elle auprès de la grandeur de Dieu? et cependant il a dit : Laissez les petitsvenir à moi. » Puis il se livrait avec d'autant plus de ferveur à la sainte mission qu'il s'était donnée.
Nous sommes heureux d'avoir pu invoquer ici le pieux souvenir d'un homme tel que Gerson : un pareil exemple en dit plus que nous ne pourrions dire sur l'importance que l'on doit attacher à la composition des livres d'éducation et de morale populaire. Les soins que ce chancelier de Tuniversité n'avait pas dédaigné de donner à ces travaux ont certainement porté leurs fruits , à leur époque même. Tout en favorisant le mouvement des
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esprits qui était très -vif alors, et ne pouvait que s'accroître par la sublime découverte que l'avenir couvrait encore , il était nécessaire de régler et de tempérer ce mouvement trop avide, trop empressé ; il pouvait en le précipitant compromettre, par Texcès, le progrès vers lequel s'élançaient les générations d'alors. Gerson se chargea de modérer, par de sages admonitions et le rappel aux anciennes doctrines, cet élan vers les nouveautés. C'est peutêtre ce soin conservateur qui lui attira le blâme de ses contemporains : car presque toujours le rôle de modérateur, de sage intercesseur et de moniteur prudent, au milieu des circonstances qui entraînent les masses, est un rôle fatal à celui qui croit de son devoir de le remplir. Gerson le remplit avec zèle, et prépara ainsi par degrés les générations à la grande clarté qui jaillit de lïmprimerie découverte.
Cette admirable invention fut presque exclusivement employée , pendant le siècle qui la suivit immédiatement , à la publication des livres qui jusqu'alors avaient circulé , plus rares , sous la forme de manuscrits. 11 fut dès lors moins coûteux, pour les hommes avides de savoir , d'approcher de la science, et moins difficile, pour les savants, de publier le fruit de leurs éludes : Téducation populaire devenait de plus en plus possible. La
presse livrait au monde, en quelques jours, un nombre d'exemplaires qu'il eût fallu des années pour copier; et chacun, pouvant si promptement, avec tant de facilité, émettre ses idées au grand jour, les littérateurs modernes produisirent avec abondance dans tous les genres , depuis la philosophie, l'histoire et la haute littérature, jusqu'à la littérature d'éducation, la littérature des enfants. L'élégant et spirituel Érasme ne tarda pas à écrire pour eux ses colloques . qu'imita notre naïf Mathurin Cordier; et plus tard, tandis que dans le grand siècle Bossuet récitait d'une voix magnifique à son royal élève les faits principaux de l'histoire du monde, et que Fénelon modulait aux oreilles de l'héritier du trône les suaves et persuasifs conseils de Mentor, la Fontaine dessinait ses inimitables tableaux ; les enfants les contemplaient avec délices, et alors apprenaient, pour ne jamais les oublier, de la bouche du Renard, du Chien ou de l'Agneau, les principes fondamentaux de la morale ou les règles de conduite à suivre dans le monde. L'enfant qui voyait d'un œil curieux et étonné la Cigale mourant de faim l'hiver, pour avoir chanté tout Vête, devait, étant arrivé à l'âge d'homme, et dans les jours de l'active jeunesse, se rappeler utilement la prudente Fourmi qui lui avait appris qu'il faut, dans les beaux jours, amasser, pour
soutenir et consoler les jours mauvais, du bien, de la fortune et, nous rajouterons, d'honorables souvenirs.
Ce mode d'enseignement par les fables est, comme on le sait, de toute antiquité. Pilpay dans rinde, Lokman dans l'Ethiopie et l'Arabie, Ésope dans la Grèce, ont enseigné la morale sous le voile des fables et des apologues. Rien n'était plus propre, en effet, à frapper l'imagination des populations primitives que ces récits emblématiques qui semblent une application de l'écriture symbolique des Égyptiens. Dans les fables, autres hiéroglyphes, un oiseau, un arbre, un serpent, le chien, l'ami fidèle de l'homme , étaient autant de pensées complètes destinées à s'expliquer un jour , à devenir préceptes de morale et à dominer toute la vie sous la forme d'un ineffaçable souvenir d'enfance.
Enfants, hommes du peuple, c'est surtout par l'imagination, comme nous l'avons dit plus haut , que l'on instruisit les uns et les autres : voilà d'où vient, à des époques si éloignées, si diverses, le succès constant d'Ésope, de Phèdre, de la Fontaine. Il faut aux esprits naïfs des objets qui s'emparent d'eux tout d'abord : l'imagination, cette faculté si avide, quand la raison ne la guide et ne l'éclairé pas encore, aime à voir marcher devant elle et à entendre parler les bêtes , les fées et les
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génies. Elle a besoin de choses étranges qui la prennent vivement, et qui se retrouvent intactes et vivantes dans la mémoire, quand le raisonnement vient rectifier ces images bizarres, en dégager la morale qu'elles enveloppaient, en tirer un parti sage et bon.
Une marche différente a été suivie par d'autres écrivains. M°^^ Leprince de Beaumont et Berquin, entre autres, ne mettant en jeu ni des fées ni des animaux, mais les enfants eux-mêmes, ont le plus souvent eu recours à un moyen presque aussi efficace de saisir l'imagination, la forme dramatique. Cette forme, en effet, s'empare vivement de l'intelligence, en lui faisant voir directement chaque personnage dans la position où il agit, dégagé des voiles plus ou moins épais qu'étendent sur lui le récit ou la narration. Aussi le dialogue a-t-il été employé dans la plupart des livres d'instruction et d'éducation, depuis les colloques d'Érasme jusqu'aux diverses leçons d'Éraste, Vami de la jeunesse. Les sciences, les arts, l'histoire, paraissent plus faciles aux enfants dans ces entretiens , auxquels ils assistent et qu'ils écoutent comme ils écouteraient, aux heures de récréation, les causeries de leurs camarades; il leur semble môme qu'ils y prennent part, qu'ils remplissent un rôle dans ces petits drames, et ils apprennent ainsi bq
jouant. Le dialogue appliqué de cette façon c'est renseignement mutuel écrit , méthode que Mathurin Gordier. dont nous venons de prononcer le nom, semble avoir définie, au milieu du xvr siècle, en expliquant ainsi le but et Tefficacité de ses colloques : « On y verra en combien de manières , « tout d'un coup , l'esprit des enfants se peut <( éveiller et aiguiser pour acquérir la 'prudence (ï et le jugement ; c'est, à savoir, lorsqu'un camac( rade exhorte l'autre, Tadmoneste, l'arguë et « reprend hbrement. »
Il parut dans le cours du xyii^ siècle un livre d'éducation qui a été le modèle de plusieurs autres. Il est intitulé : Testament, ou Conseils d'un bon père il ses enfants ^ par le sieur Fortin de la Hoguette. Ce livre eut un succès grand et mérité. C'est le récit que fait, de sa vie honorable et pure, un père à ses fils, « en forme de testament, ajoute-t-il, « afin que vous le receviez avec plus de res- « pect. »
Le siècle dernier, dans le cours duquel les esprits étaient, comme à l'approche de la découverte de l'imprimerie, dans un grand mouvement, vit paraître beaucoup d'ouvrages théoriques sur l'éducation; mais c'est de nos jours que les livres relatifs à l'éducation abondent : c'est là une conséquence nécessaire de la diffusion des lumières et de la
civilisation. Les enseignements sont prodigués aux instituteurs, aux enfants, au peuple, sous toutes les formes. Cours transcendants, écoles primaires, bibliothèques spéciales , journaux, théâtres, il n'est pas une voie qu'on néglige; et cependant d'où vient que de tant de publications il n'ait pas jailU un livre populaire à juste titre !
C'est sans aucun doute nous, qui écrivons ces livres spéciaux, qui avons à nous accuser de ce résultat. Nous avons toujours cru devoir chercher à mettre, de toutes les façons, à la portée des esprits simples, et en les déguisant, en les atténuant, des idées que ces esprits jeunes, avec leur native vigueur de perception, auraient fort bien comprises sous un langage fort, vigoureux , précis. N'ayant pas assez attentivement considéré quelles merveilleuses opérations l'entendement de l'enfant accomplit avec puissance, dès ses premières années, pour observer, comparer, apprendre, nous nous sommes trop souvent défiés des esprits auxquels nous nous adressions.
Il n'y a cependant rien qu'on ne puisse leur faire comprendre en leur faisant bien tout sentir. C'est par les émotions qu'il faut faire pénétrer dans ces âmes fraîches et naïves les plus graves et les plus sévères pensées. Notions du droit, du devoir , du juste, de l'injuste, du bonheur d'une conscience
pure, de l'horreur du remords, vous les y graverez ineffaçablement en les imprimant, pour ainsi dire, avec les rires ou les larmes. Les rires et les larmes, c'est ce que Tenfant connaît dès sa venue au monde ; et tout ce qui , dès ses premiers pas , s'est confondu avec ces premières impressions, tout ce qui a excité ces sensations devient plus tard sentiment ou principe. Une émotion vraie et que le jeune lecteur sentira d'autant plus que Taura sentie récrivain, une émotion, quelle qu'elle soit, une émotion qui excite la joie ou les pleurs , c'est là le premier véhicule à employer pour convaincre et instruire les enfants : mais une telle émotion ne se produit que par l'imagination et le coloris.
Ce serait donc à tort que l'auteur qui écrit pour les enfants affaiblirait et atténuerait ses expressions, comme s'il avait affaire à des esprits paresseux ou inertes. Cette préoccupation produirait nécessairement la faiblesse du style , qui irait directement contre le but qu'on se propose; car ce n'est que par la vivacité des teintes, le mouvement, les images , qu'on frappe irrésistiblement de neuves intelligences. L'enfant, l'homme du peuple, parlent par images : c'est ainsi qu'il faut leur parler, car un style ému et pénétrant est à la pensée ce qu'est au javelot le fer qui le fixe et l'attache au but. La
Fontaine ne laisse dans les esprits simples des traces ineffaçables que parce qu'il Toit , parce qu'il sent^ qu'il rit, qu'il pleure , qu'il s'émeut ^ et nous a émus avec lui.
Il faut donc avant tout intéresser et toucher, sans avoir recours aujourd'hui aux prestiges de la mythologie, des fées, ou aux symboles des fables; on peut , dans des livres attachants et qui, en faisant battre le cœur, le traversent pour arriver à la raison, od peut montrer Thomme à l'enfant, l'homme pieux, l'homme sage, l'homme attaché à ses devoirs, l'homme laborieux, l'homme dévoué, Thomme tel que lui, enfant, doit être un jour; et, pourvu que cet homme offert en exemple parle et agisse avec naturel, qu'il s'attendrisse bien véritablement à la vue de l'infortune , qu'il ouvre la main avec le désir sincère de faire l'aumône , qu'il éprouve ce délicieux sentiment de la charité avec un bonheur qui révèle la naïve expression du contentement de soi-même, qu'il sente réellement le repentir d'une faute et répande d'irrésistibles pleurs , oh ! l'étincelle cachée au fond de toute âme jaillira de celle de l'enfant; il n'oubliera jamais cet homme qui l'a si vivement ému, il le prendra pour modèle, et Técrivain pourra se dire : J'ai fait quelque bien.
Écrire pour les enfants est une douce occupation.
moins pour Tesprit que pour le cœur. Oq évoque alors tous ses souvenirs d'enfance et de jeunesse : on se consulte , on s'interroge sur la vie de famille et le bonheur du foyer domestique près duquel on agrandi; on renouvelle les émotions si vives du jeune âge, et l'on apprend ainsi, par de ravissantes éludes sur ce qu'on a été et sur ce qu'on est aujourd'hui , ce qu'on peut faire sentir et comprendre à ceux qui traversent un temps heureux que nous ne connaîtrons plus que par la mémoire. Doucement réveillée en nous, cette voix consolante nous rappelle les premières aumônes faites par nos mains sous les yeux de notre mère, le premier battement de cœur qu'a excité en nous le récit d'une belle action, ou le contentement de nous -même, épanouissement de l'être, ravissement qui ferait croire qu'en ce moment notre ange nous enlève sur ses ailes. Nous retrouvons alors vivants, animés, les regards de satisfaction ou de mécontentement de notre maitre , nous éprouvons, comme autrefois, le bien-être de l'avoir satisfait qui nous remplissait le cœur d'une joie pure. Ses marques de sévérité et de colère, qui alors nous semblaient une cruelle injustice, nous les approuvons à présent que la raison a parlé. Nous voudrions pouvoir demander pardon au guide de notre enfance, et ces jours néfastes de l'école, nous les regrettons amèrement.
Écrire pour les enfants, c'est écrire les plus délicieux mémoires des premiers jours de notre vie.
Ne croyons point . d'ailleurs, que ce travail soit sans profit sous le point de vue littéraire. Ce suprême respect dû à l'enfance , comme dit avec tant de justice le poëte latin, ce soin qu'il faut avoir de n'exprimer purement que des idées pures, est une obligation salutaire et fécondante pour le talent. Il ne faut jamais se plaindre, soit dans les choses de la vie, soit dans les travaux de l'art, du frein qui nous retient dans les bornes de l'honnêteté et du bon. Certes le talent peut tirer de beaux effets du développement d'une jeune âme, du tableau des passions naissantes qui colorent d'une teinte suave et trausparente l'horizon d'une vie à son aurore. La peinture de ces premières émotions, de ces chastes impressions primitives, demandant de chastes couleurs, donnera de la pureté au pinceau. Les pensées naïves et candides communiqueront de leur limpidité et de leur naïve candeur au style, et, en l'épurant, elles le fortifieront. L'air pur de l'enfance est toujours bon à l'homme; c'est comme l'air du pays natal.
Heureux qui a su toucher ces jeunes cœurs et y développer les germes du bien et du beau , il en est récompensé : il a confié le soin de son utile gloire à des échos avides de recueillir , non moins
avides de répéter des noms affectionnés. Ceux de Berquin , de Florian, de Lemonnier et d'autres auteurs du second ordre, seraient -ils connus de la génération actuelle, si ces écrivains ne s'étaient adressés qu'à l'homme arrivé à l'âge mûr? Ils ont fait de leurs noms uu souvenir d'enfance, et longtemps la postérité les relira. Écrire pour les enfants, c'est se donner une famille qui n'oublie jamais.
Ce qui précède est grave; sérieux, déplacé ici peut-être. Tout en soutenant qu'il est indispensable d'entourer de faits attachants les notions de la morale, de les y incarner, pour ainsi dire , afin de la rendre séduisante, nous avons trop longtemps erré dans le domaine du raisonnement et de l'abstraction. Il est temps enfin de s'efforcer de mettre en œuvre nos principes. Entrons donc au milieu de ces hommes simples, de ces femmes candides, chez qui les vertus parlent et agissent; que les défauts et les vices nous apparaissent, et nous avertissent, du geste et de la voix, de ce qu'ils ont de hideux et de malheureux en ce monde. De la moindre action, de la plus simple créature, tirons les plus hauts et les plus solennels enseignements de morale ; car la morale est partout et dans tout , comme Dieu. Elle descend sous un humble toit, elle s'anime; elle va vivre. Asseyons-nous donc avec