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LA MER BASSE

Maître Girault était un très-riche cultivateur dont les terres et la ferme couvraient quatre kilomètres environ des côtes sudouest de la France. Jamais sol plus fécond n'avait secondé le travail de l'agriculteur, et Ton ne s'en étonnera point quand on saura que ce sol était une vaste bande d'allu viens que la mer avait laissées , en se retirant de jour en jour, après avoir saturé ce terrain de l'engrais le plus puissant, le sel que contiennent ses eaux, ses fucus, ses goémons. On assiste en quelque sorte à une des sublimes opérations du Créateur, quand on voit, par la pensée , la manière dont l'Océan forme ces

terres nouvelles que ses flots ont apportées, de lame en lame, du continent d'Amérique ou du groupe des Antilles. Chaque vague en enveloppait quelques parcelles; elle les a lentement mariées avec le sable qu'elle broyait, les plantes marines qu'elle dissolvait à la longue ; puis sont venus s'y mêler les limons fertilisants enlevés aux rivages par les fleuves et remis en tribut à la mer, qui à chaque reflux déposait sur la plage ce compost d'une fertilité merveilleuse , et tous les ans abandonnait à l'homme quelques centimètres d'un terrain vierge et avide de produire.

C'est ainsi que s'étaient formés les champs où la famille de maître Girault avait acquis son opulence. Girault était reconnaissant envers Dieu de ces richesses que lui avait prodiguées une volonté suprême , celle qui dirige chaque vague des mers, et il en avait fait un noble et pieux usage. Le Ciel ne lui donna que deux enfants , et la charité l'entoura de trois orphelins, tous fils de cousins germains morts dans la pauvreté; il adopta ces pauvres enfants devant Dieu , sinon devant la loi humaine, voulut qu'ils se nommassent tous frères; et non content de cette

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famille de cinq garçons qu'il aimait également, il leur donna une compagne nommée Julienne, une orpheline aussi, sans doute. Elle comptait quatre ans de moins qu'eux tous, qui avaient, j'ai omis de le dire, à peu près le même âge. Les deux enfants de maître Girault étaient jumeaux; et quant à ses autres fils , ceux que lui avait donnés la bienfaisance, la même année les vit naître. Ils étaient si petits encore quand ils connurent Julienne, qu'aucun d'eux ne pouvait se rappeler le jour où elle n'était pas de la maison ; et tous , de la meilleure foi du monde , la traitaient comme une sœur.

Vous voyez d'ici quelle belle réunion composait cette famille, dans les grandes solennités du foyer domestique , à la Noël ou aux Rois , quand elle entourait une table abondamment servie. Ici maître Girault; là maitresse Girault, beaucoup plus jeune que lui : à côté d'elle, sa fille adoptive Julienne ; ensuite, Antoine, Paul, Jean, Pierre, Jacques : collection de têtes blondes ou brunes, d'yeux noirs, bleus, malins, vifs, réfléchis; mais je me garderai bien de chercher dans cette réunion les deux enfants nés de ]\r™ Giraud.

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Elle le? préférait, sans aucun doute ; c'est là un sentiment imincil3le et si naturel! et pourtant nul ne pouvait s'apercevoir d'une prédilection, et rnaitre Girault ne voulait pas qu'il existât la moindre différence entre ces diverses branches de la famille : à quelque époque qu'elles eussent poussé ou qu'on les eût grefYées, elles tenaient toujours, disaitil, au même arbre. Oh! la chaiité avait véritablement enseigné à rnaitre Girault ce que c'est que la fraternité humaine et l'égalité devant Dieu.

Ajoutez à ces nombreux enfants les serviteurs de la ferme principale, tous cousins ou cousines , comme cela se voit dans les campagnes, et vous compterez autour de la table patriarcale vingt personnes au moins, qui se lèvent respectueusement aux actions de grâces que le maître récite au commencement et à la lin du repas. Regardez ensuite maîtresse Girault , qui communique aux détails de l'intérieur l'ordre parfait qui dirige toutes ses pensées, toutes ses actions. Elle enseigne à Julienne ses soins domestiques, tandis que maîtres, serviteurs, jeunes garçons, tous vont dans les hauts blés, sous les-

quels ils disparaissent entièrement, pour savoir quand les moissons seront bonnes à scier ; puis, ce jour venu , c'est à qui d'entre les enfants portera le plus de javelles aux gerbes qui ^'emhargent, c'est-à-dire qui s'élèvent et s'arrondissent en meules dorées. Vient ensuite la récolte des pommes ; puis c'est le tour des vendanges; et nos cinq garçons vont partout où sont les travailleurs, et s'instruisent avec le berger, le vigneron, le laboureur, des soins que réclament les troupeaux, les vignes, les terres labourables, apprenant ainsi l'agriculture, comme d'autres apprennent à lire en jouant.

Maître Girault aurait vu avec joie tous les siens épris d'un même goût pour cette noble occupation , qui avait fait le bonheur de sa vie, et aussi, grâce aux richesses qu'elle lui avait acquises, le bonheur de tant d'autres créatures : tous ses eflbrts tendaient à leur inspirer l'amour de ce travail des champs, si salubre et si bon ; et , comme récréation , au sortir de l'école ou après leurs devoirs finis , il leur donnait les premières leçons de l'agriculture et de l'économie d'une ferme. Ainsi, sous la double conduite du fermier et

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du maître d'école, ils apprirent à connaître les plantes, les lettres, l'époque des semailles et des récoltes, la lecture, l'écriture, l'art de tracer un sillon droit : le maître d'école et le fermier leur montrèrent que Dieu est en tout et partout; et quand ils eurent fait, à treize ans, leur première communion, maître Girault se décida à les envoyer au collège de la ville voisine, et résolut qu'ils y passeraient le temps nécessaire pour acquérir ce qu'il fallait d'éducation à des hommes destinés à faire valoir leurs terres en grand.

^laître Girault, guidé dans les travaux qui l'avaient enrichi par un hon sens admirable et une sorte de génie que secondait à merveille la fertilité de ses terres, n'en avait souvent que d'autant mieux senti l'absence d'une certaine culture d'esprit , qui lui eût permis d'apprendre et de comprendre tout ce qui s'écrivait de nouveau sur son art non-seulement en France , mais encore dans les pays voisins. Une connaissance suffisante des sciences physiques lui avait manqué bien des fois ; car l'agriculture est la mère de toutes les sciences , mère vénérable et immortelle que ses iilles entourent , tantôt lui deman-

dant ses enseignements et ses leçons, tantôt la fortifiant et la rajeunissant, à chaque siècle nouveau, au moyen des découvertes et des perfectionnements vers lesquels elle les a dirigés. Le cultivateur ne doit-il pas apprendre de la minéralogie comment cette terre légère ou forte, chaude ou tempérée, à laquelle il va livrer son avenir, a été formée par les débris des rochers et des montagnes? Comment ces masses , impénétrables aux efforts de l'homme , sont-elles devenues une poussière féconde? Quels agents irrésistibles ont broyé ces rocs pour en faire le sol végétal? Les rayons du soleil, Tair, la chaleur, les vapeurs humides, toutes ces forces insaisissables et invisibles, la physique, la chimie enseigneront à l'agriculteur leur merveilleux mode d'action. Quel charme ce doit être pour lui de savoir comment naissent , vivent et meurent ces créatures, par lesquelles et au milieu desquelles il existe ! Qu'il interroge sur ces secrets la physiologie végétale , dont les révélations ont un rapport si merveilleux avec celles que nous communique la physiologie de l'homme ; qu'il acquière toutes ces sciences, et son travail sera plus intelligent,

plus fructueux , plus rempli encore à ses yeux de la grandeur divine qui a créé le ciel et la terre ; car plus on analyse les œuvres du Créateur, plus on tombe en adoration devant lui.

Maître Girault, voulant donc que ses enfants profitassent de son expérience , et eussent en leur possession ce qu'il avait si souvent regretté , les conduisit chez le proviseur du collège : « Voici mes cinq garçons, lui dit-il ; je les destine tous à diriger des fermes considérables, et je vous prie de leur apprendre tout ce qui peut leur être utile dans cette carrière; mais je veux qu'ils reçoivent la même éducation et apprennent sans distinction les mêmes choses, aussi bien les uns que les autres.

— Les mêmes choses, sans doute, ^Ionsieur, je les leur enseignerai , ils les apprendront ; mais... aussi bien les uns que les autres... je ne puis pas vous en répondre ; car ils n'ont pas tous les mêmes dispositions, la même capacité. Enfm nous ferons de notre mieux. »

Maître Girault reçut cette espérance ; il fut convenu que tous les mois les écoliers vien-

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(iraient voir leurs parents ; maître Girault les embrassa ensuite, etleslaissa au milieu d'une joyeuse population de deux cents camarades. Ainsi se succédèrent, de mois en mois, les travaux et les récréations du collecte. Il n'est pas dans notre plan de raconter comment , pendant ce temps, Julienne devenait de plus en plus gracieuse , bonne surtout et utile à maîtresse Girault, sa seule institutrice. Celleci transmettait à Julienne tout ce qu'elle avait reçu d'éducation et de savoir ; et si elle ne la mit pas en état de faire élégamment les honneurs d'un salon , elle lui apprit par son exemple à faire le bien , à aimer, à respecter Dieu là-haut, ici-bas la famille , et à trouver le bonheur le plus pur dans les joies du foyer domestique. Nous n'avons pas non plus l'intention de dire combien de fois Jean rapporta des billets de mécontentement ^ qui l'accusaient d'être impérieux et colère ; et combien * de certificats de la même espèce proclamaient Pierre un fieffé paresseux , et de plus jaloux, de sorte qu'il était envieux de tout, sans avoir l'active volonté de faire le moindre effort pour acquérir F objet de son envie. Tel d'entre nos cinq écoUers prétendait qu'il n'avait pas

besoin de savoir l'arithmétique pour cultiverla terre ; tel autre demandait à quoi bon la chimie , où il apprenait cependant la composition des différents sols qui devaient le faire vivre : il est inutile de répéter lem^s noms , la suite de ce récit les dévoilera bien. Antoine seul obtenait constamment de ses maîtres des témoiona^es favorables tant à son caractère qu'à son intelligence.

En déhnitive ils profitaient tous, comme l'avait très-sagement dit le proviseur, et chacun dans les limites de sa capacité ; puis , quand les vacances venaient, ils mettaient les théories en pratique. Le lieu favori de ces études en action, que dirigeait avec une rare sagacité maître Girault, était un îlot contenant trois cents arpents de terres labourables, qui lui appartenait, et n'était séparé de la terre ferme que par une plage qui, pour parler le langage des pilotes , asséchait à la basse mer. Cet îlot était protégé par la nature avec un amuur tout maternel ; une baie dont les deux pointes s'avançaient comme deux bras qui se tendent pour embrasser, l'abritaient contre les vents du nord, de l'est et du sud. Quant à l'ouest, dont les rafales sont si vio-

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lentes, un autre îlot, composé d'une chaîne de rochers très-hauts , l'en garantissait. En outre et plus immédiatement encore, ses terres fécondes étaient abritées par les dunes et les falaises qui les ceignaient, comme les bords d'un berceau s'élèvent autour de l'enfant. Les limites escarpées étaient plus sauvages et plus pittoresques du côté de la pleine mer que du côté du continent , où les vagues ne battaient que faiblement à l'heure du reflux. On conçoit comment, ainsi à l'abri, cet îlot produisait les plus belles moissons. Les champs de blés n'étaient interrompus que çà et là par quelques gras pâturages ou des bouquets de chênes verts, qui ressortaient encore plus éclatants au milieu des blés de couleur d'or. Ces groupes d'arbres étaient, pour ainsi dire, de frais parasols tendus par la nature sur les moissonneurs à l'heure durepos ; etun petit bois sur ces monticules, àlapointe nord de l'île , formait la plus délicieuse promenade , en vue du grand Océan sans limite. Maître Girault, se réservant le soin de ses terres du continent , avait abandonné à un fermier l'exploitation du domaine insulaire, où la famille trouvait, quand elle le voulait, un lieu

de plaisance. Une jolie maison et de vastes bâtiments de ferme occupaient à peu près le centre de l'îlot.

Presque toutes les fois que les écoliers venaient chez leurs parents , on allait à l'île en partie de plaisir : à plus forte raison en étaitil ainsi pendant les vacances. Or il arriva que la seconde année du séjour de nos cinq garçons au collège s'accomplit avec la onzième année de la vie de Julienne. C'était un anniversaire que maître Girault et sa femme célébraient avec joie ; car ils avaient l'un et l'autre pour Julienne une tendresse profonde. Elle était certainement préférée aux cinq garçons ; mais aucun d'eux n'en était jaloux, aucun, sans excepter même Pierre l'envieux , ou Jean, jaloux de tout par orgueil. C'est que l'objet de cette préférence était une jeune fille, bonne, digne d'être aimée. Maître et maîtresse Girault , en la chérissant, cédaient à un sentiment bien naturel; il y avait plus : quand ils entouraient Julienne de tant d'amour, ils croyaient accomplir un devoir de piété et de réparation. Un affreux malheur avait pesé sur son berceau. Ses yeux, en s'ouvrant à la lumière, n'avaient point vu le

nuage qui planait sur les jours de son enfance. Pour lui en dérober l'aspect, son père et sa mère d'adoption avaient redoublé envers elle de soins affectueux, et elle avait grandi heureuse, comme s'il ne devait jamais lui apparaître rien de triste dans son passé. Ses parents espéraient qu'elle grandirait longtemps encore dans cette calme ignorance.

Julienne venait donc d'achever sa onzième année : les cinq garçons avaient tous rapporté un prix ou un accessit ; les récoltes étaient toutes rentrées ; quelque repos était permis aux écoliers , aux agriculteurs , et la fête de l'anniversaire de la naissance de Julienne fut complète. On se rendit dès le matin sur l'île pour y déjeuner, s'y réjouir et y dîner dans le bois qui dominait la grande mer ; mais on était trop nombreux pour passer la nuit chez le fermier de l'île, et d'ailleurs maître Girault devait être, dès le lendemain matin , à quatre kilomètres de la côte, dans un bourg voisin. Il fallait donc revenir coucher sur le continent. Le programme de la fête s'exécuta au grand contentement de tous. Maîtresse Girault égaya la fm du repas par des chansons

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du pays ; maître Girault prit cordialement part à cette joie de famille ; puis on courut dans les prés , on chassa dans le bois ; et , comme il avait été résolu qu'on reviendrait à pied sec , à la mer basse , quand la plage de sable fut bien à découvert, on se mitenroute.

Ce fut encore une suite de la partie de plaisir, que le passage continuellement varié dans les petits chemins verts, entre les rochers qui s'élevaient au-dessus de Tintérieur de l'île comme un rempart. Les haies commençaient à se couvrir de mûres sauvages dans les lieux abrités ; mais sur le sommet des dunes il n'y avait que des genêts et des bruyères; puis, après être redescendu par des sentiers sinueux, comme ceux de l'autre côté, on arriva à la plage de sable et de vase que la mer avait abandonnée.

Dans l'étourdissement des jeux, on n'avait pas fait attention que le reflux était déjà consommé depuis longtemps quand on songea à quitter l'île. Le soleil avait une heure encore à rester sur l'horizon , et d'ailleurs la lune se levait déjà. Ainsi , la lampe d'or s'éteignanl, la lampe d'argent s'alhnnait par degrés. M. et M"^'" Girault, suivis ou précé-

dés de leur jeune troupe, marchaient donc d'un pas de promeneurs sur ce sol au-dessus duquel tout à l'heure passaient des barques et de petits chasse-marée. La lenteur de la marche était d'autant plus naturelle, que la précaution en faisait une loi; bien souvent on avait à se détourner devant des espèces de bancs mobiles de vase , où sans aucun doute on aurait enfoncé. K part ce danger, dont il était très-facile de se garder, puisqu'il faisait jour, et un jour très-beau encore, la promenade était des plus intéressantes. Quoi de plus curieux, en effet, que de voir le fond de la mer, d'y marcher au milieu des traces qu'elle y a laissées? Là on peut se figurer, l'imagination aidant , ce que fut la terre après les eaux du déluge.

Tandis que Julienne allait ramassant les plus jolis coquillages , et les plantes marines qui s'étendent sur les rochers , comme des voiles de dentelle rose ou jaune-paille, Jacques cherchait s'il ne trouverait point de l'or ou des choses précieuses ; car il avait entendu dire qu'il n'est pas au monde de trésor plus riche que le fond de l'Océan, et Jacques était avare déjà au début de sa quinzième année.

(( Ah! mon Dieu! qu'est-ce qu'Antoine a donc trouvé? » s'écria-t-il; et tous ses autres frères le suivirent de près.

Ce n était rien que bâtons flottants sur ronde ^ et nos écoliers de courir plus loin, de côté et d'autre, furetant toujours partout.

« Allons ! allons ! leur cria maître Girault, il est temps de rentrer : voici le soleil qui se couche, et je veux être à la ferme avant la nuit. ))

Il achevait à peine ces mots, et les garçons, excepté Paul l'imprudent , l'aventureux , venaient de rejoindre leur père , quand maîtresse Girault poussa un grand cri en voyant Julienne disparaître , assez loin d'eux tous , derrière des roseaux qui pouvaient bien, sans être élevés, la cacher tout entière. Elle avait aperçu, sous le dernier rayon que le soleil envoyait à la terre en tombant derrière les dunes, un objet éclatant comme de l'or; elle y courait, sans s'inquiéter de l'inconstance du sol sur lequel elle se hâtait ainsi , quand tout à coup elle avait enfoncé, presque jusqu'aux épaules, dans un de ces bancs de vase dont nous parlions tout à l'heure.

On conçoit l'épouvante de maîtresse Gi-

JT Gtrarder J^

Ses -yeux élaienl fermés, ses pomôs serrés Tiolemment.el à travers ses doiQts bnllail l'objetpoTir lequel elle avait failli périr.

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rault; aussi, à sa voix tremblante, tout le monde se rassembla et se précipita vers l'endroit où venait de disparaître Julienne , qui elle-même poussait de lamentables clameurs de détresse.

Chacun fut bientôt au travail pour la retirer, ce qui n'était pas chose facile, attendu que ses bras , serrés contre son corps dans un mouvement de frayeur , se trouvaient complètement engagés , et qu'elle ne pouvait s'aider elle-même. Dans cette circonstance, à la mollesse de leurs efforts , on put reconnaître l'égoïsme de Jacques, et la faiblesse à laquelle le défaut d'activité avait conduit Pierre.

Il n'y avait déjà plus, pour éclairer la famille épouvantée, que la lumière de la lune, qui tirait un reflet terne de ces sables humides et du fond vaseux des étroits défilés par où la mer descend au reflux.

t( Elle y remonte ! dit avec un nouveau cri d'effroi maîtresse Girault ; et elle montrait en même temps à son mari ces gorges qui se comblaient toujours davantage à chacune des grandes palpitations de la mer, précipitées encore par la brise qui fraîchissait.

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(( Dépêchons! dépêchons! » Et maître Girault, Paul et Antoine s'étaient mis à l'œuvre pour déUvrer JuUenne; mais le sol qui avait cédé sous le poids léger de la jeune fille, comment eùt-il pu résister à la pesanteur décuplée par leurs robustes efforts? Il fallut qu'avant tout ils accumulassent des galets et des quartiers de roc sous leurs pieds , pour se faire un solide point d'appui; ensuite ils agirent énergiquement.

Déjà ils avaient dégagé Julienne jusqu'à la ceinture.

Déjà aussi, à quelques centaines de pas d'eux, s'étalait, sous la lune radieuse, une nappe d'argent qui s'approchait toujours.

(( Vite ! vite ! et le vent qui s'élève ! il prend une force effrayante ; la mer accourt en sifflant. Hàtons-nous! ))

Ce ne fut qu'une voix. Paul et Antoine redoublaient d'eiïorts pour tirer Julienne, que la mer allait atteindre.

Qu'elles étaient épouvantables, ces vagues immenses qui couraient réellement après cette femme , ces enfants , cet homme dont l'âge avait alourdi la marche !

(( Courez ! la mer n'est qu'à quelques pas

de moi, » dit maitresse Girault, qui avait voulu rester en arrière , pour être sure que tout le monde serait sauvé avant elle.

Antoine et Paul emportaient Julienne entre leurs bras. Elle n'avait plus aucun autre mouvement que celui du frisson que lui causaient la terreur et le froid; ses yeux étaient fermés, ses poings serrés violemment, et à travers les doigts de sa main droite brillait l'objet pour lequel elle avait failli périr. On courait ; mais la mer poursuivait la famille presque avec la vitesse du vent qui poussait les flots.

(( Et Jacques ! Jacques! où est- il? » s'écria tout à coup maîtresse Girault en cherchant autour d'elle avec un regard effrayé.

(( Jacques ! Jacques ! » répétèrent toutes les voix avec inquiétude ; et la famille entière s'arrêta pour regarder de tous côtés. Cependant les vagues avançaient toujours ; il fallait bien leur obéir en fuyant devant elles. Tout à coup un cri de détresse se lit entendre ; et Paul , tournant la tête vers le point d'où cette clameur était partie , y répondit par un grand éclat de rire.

<( Oh ! oh ! dit-il, quel est cet oiseau de mer

perché là-haut? » En parlant ainsi, il montrait du doigt, à quelque distance derrière eux, un de ces hauts mats munis d'échelons, qu'on a élevés de cent pas en cent pas, pour servir de refuge aux personnes que surprendrait, au milieu de la grève , l'invasion de la marée montante. C'est là que Jacques, plein de sollicitude pour lui-même, s'était prudemment retiré, regardant les travailleurs sans partager leurs périls ; mais la peur est presque toujours mauvaise conseillère , et il arriva qu'au moment où il s'apprêtait à quitter son observatoire, une lame plus envahissante que les autres vint couvrir d'eau notre poltron. Les vagues , qui se succédaient de plus en plus vite , semblaient défendre à Jacques de quitter son refuge ; et la frayeur, s'étant emparée de lui, avait arraché de sa bouche ces cris que la honte n'y avait pu retenir.

(( Vite ! vite ! dit maître Girault : courons ! courons ! la mer nous gagne , Jacques ne s'est point inquiété de nous , nous n'avons point à nous inquiéter de lui. »

Cependant la mer montait toujours ; et Jacques , qui ne savait pas nager, se voyait me-

nacé de passer là quelques heures d' effroi, lorsque Paul, nageur excellent, alla à son secours et le ramena plus mort que vif, trempé, exténué, sur la plage. Ils y trouvèrent toute la famille à genoux sur le sable , à l'endroit où venait s'étaler, comme un brocart d'argent, la dernière lame de la marée montante. Certes, ils pouvaient bien remercier Dieu !

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