BELLE RÉSOLUTION
La nuit du 24 au 25 décembre, tout était éclatant dans la salle basse de la ferme. Les chandelles de Noël, la bûche de Noël, y répandaient leur lumière et leur chaleur bénies ; et cependant tout le monde était triste et inquiet, quand tout à coup on entendit frapper au portail. Julienne courut ouvrir : c'était Antoine qui arrivait conduit par la mère Jeanne et beaucoup d'autres habitants. Alors la joie revint au foyer de Noël ; Paul lui-même surmonta sa tristesse pour prendre part au bonheur général. La messe de minuit sonnait alors , et jamais solennelles actions de grâces ne furent prononcées avec autant de ferveur par la famille. Puis, au retour, le réveillon fut embelli par les récits du voyageur, ou par les noëls que Julienne chanta d'une voix
pure et mélodieuse. Il ne manquait à cette fête que Simon, dont on n'avait pas reçu de nouvelles depuis longtemps. Le lendemain matin même, on fut rassuré sur son compte; il se portait bien, et espérait voir bientôt arriver le moment où il rentrerait pour toujours dans la famille.
On attendait aussi Pierre et Jacques ; mais on les attendait en raison de l'égoïsme de l'un et de l'indolence de l'autre, c'est-à-dire fort patiemment, quand, un jour de la fm de mars , maître Girault , se trouvant sur le grand chemin de la ville voisine, aperçut deux jeunes gens qui marchaient sous l'escorte de deux gendarmes. Ce n'était pas une escorte d'honneur, sans doute. Maître Girault regarda une fois , une autre encore : il ne se trompait pas ; il reconnut Pierre et Jacques. Il s'approcha, et voici ce qu'il apprit du brigadier : spéculant sous l'inspiration de la cupidité ou de l'amour du gain facile , ils avaient tenté de frauder les droits de l'Etat ; leurs bénéfices avaient été absorbés par les saisies ; et en outre la prison les menaçait.
« Allez! n'espérez de moi aucun appui,
leur dit maître Girault, sans vouloir intercéder pour eux, comme ils l'en suppliaient. Cela est indigne! Voilà donc comme vous entendez être nos égaux ? en n'obéissant pas à la loi commune, en vous dispensant des charges que nous acquittons , en nous trompant, en nous volant; oui. Messieurs, oui, car celui qui fraude la société dérobe à son voisin une part du bien-être que l'impôt loyalement payé par tous doit assurer à la communauté. Allez! allez demander aux tribunaux une leçon d'égalité; ilsvous apprendront que l'homme qui se soustrait aux devoirs abdique ses droits. Allez faire amende honorable devant cette loi que vous avez offensée. ))
Il les laissa partir en leur recommandant de prendre pour texte de leurs méditations en prison les paroles qu'il venait de prononcer. Il raconta en rentrant leur mésaventure à maîtresse Girault et à Julienne , qui les plaignirent de s'être mal conduits, mais ne pouvaient prendre une part bien vive aux peines qu'ils subissaient en expiation. Toutefois le tribunal ne fut pas rigoureux , et se contenta d'enlever, à titre d'amende, une
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forte somme à Jacques. C'est, en déimitive, le moyen le plus efficace de châtier la fraude, qui a toujours pour mobile la cupidité.
Ils rentrèrent à la ferme bien honteux, la mine longue, la tête basse; et, pour comble de malheur, chacun se moqua d'eux, de Jacques surtout, qui, comme on le remarquait à bon droit, avait toujours été puni par les violations mêmes qu'il avait tentées contre les enclavements de famille ou contre les ordres de la loi, qui est l'engagement pris par la société entière. Il avait voulu se soustraire à son exécution quand elle l'appelait à s'armer pour le pays, et, afm de la tromper, il s'était détruit la vue. Il avait à cultiver des champs aussi étendus, aussi fertiles que ceux de ses concurrents, et, pour en doubler les produits, il les avait épuisés et brûlés. Enfin il venait d'avoir recours à la fraude, dans l'espoir de se procurer par elle un or flétri; et il s'était vu ruiner par les procès et les amendes. Il avait de plus le chagrin de voir d'abondants blés verts percer tous les guérets, hormis les siens, qui étaient maigres et nus à fah^e pitié. Jacques se trouvait donc dans un pro-
fond état de tristesse ; mais sa tristesse donnait envie de rire, tout autant que la grimace de ceux qui pleurent sans motif raisonnable.
Vers cette même époque, Paul éprouva un véritable chagrin. Son remplaçant avait péri au début d'une guerre qui venait de se déclarer. Il lui sembla sentir au cœur le contre -coup de cette balle qui avait anéanti une existence liée à la sienne. Doué d'un naturel délicat et aimant, il avait toujours vu , dans l'homme qui était parti à sa place , un bouclier qu'il s'était mis devant la poitrine ; c'était son semblable qui pour lui s'exposait à des périls incessants, dont il eût été moins ému s'il les eût affrontés luimême. Son remplaçant lui était présent partout et toujours. Combien chaque récit de bataille l'avait fait frissonner! quelle inquiétude quand il savait que le régiment avec lequel il eût dû marcher allait peut-être conduire à la mort le malheureux que son argent avait enlevé à une famille chérie !
Ce frère , non de lait , mais de sang , avait , nous le savons , laissé près de sa vieille mère une sœur qui travaillait pour elle avec un
dévouement admirable. Ses travaux excessifs , ses veilles , ses efforts de toutes sortes paraissaient autant de blâmes à Paul, qui avait ôté à cette jeune fille son aide puissant dans raccomplissement d'une obligation sainte. En la regardant, il était souvent ému 5 il se sentait attaché à elle par un lien triste et mystérieux ; et quand il apprit le coup fatal, il frémit, il sentit tout son sang se glacer, il pensa à la malheureuse qui n'avait plus de frère , plus d'appui. Un nouveau sentiment se développa tout à coup dans son cœur : il ne devait pas abandonner cette pauvre fille, il devait être désormais son soutien. Elle était digne qu'il fit son bonheur ; car elle pouvait faire le sien. Il courut la trouver, l'embrassa en versant des larmes, lui demanda, lui offiit sa main, après avoir obtenu le vif assentiment de maitre et maîtresse Girault. Puis il vint annoncer à Julienne qu'il allait, en épousant la sœur, remplacer le frère qui était mort pour lui. Julienne le pressa sur son cœur, admirant cette résolution, qu'elle trouvait noble et juste.
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DÉNOUMENT
La fiancée de Paul et sa vieille mère furent dès lors établies à la ferme ; maître et maîtresse Girault les considéraient déjà comme faisant partie de la famille , et l'on résolut de célébrer le mariage après la moisson, qui ne devait pas tarder. Elle se fit; puis arriva le jour solennel où maître Girault allait prononcer son jugement après les six années d'épreuves.
Regardez. La partie est terminée. Sur une grande table au milieu de la salle commune de la maison de l'île des Cinq, voyez -vous tous ces papiers? Ce sont les titres et les actes passés sous seings privés entre les colons pendant leurs six ans ; nous allons enfin savoir dans quel but , car voici maître Girault qui entre suivi de sa femme , de Julienne , de Paul, de Jacques, de Pierre et d'Antoine.
Tous se rangent autour de la table , et le
père occupe le siège de la présidence. Il ^a parler. Oh! tandis qu'il examine attentivement les papiers déposés devant lui, quelle inquiétude, que d'agitations diverses! Tous les yeux, fixés sur lui, interrogent ses regards. Il vient de parcourir les terres. Il a vu les champs négligés de Pierre , les sillons que Jacques a épuisés ; il a remarqué bien d'autres vices encore, et la lecture des écrits qui lui sont soumis va achever de le convaincre. Aussi de quelle silencieuse anxiété est -il entouré pendant cette dernière enquête ! On craint de respirer ; à plus forte raison se o;arde-t-on de murmurer la moindre parole. C'est un calme vraiment imposant.
Le juge parle :
(( Je viens de voir, en parcourant votre lie , et sur les champs que je vous avais confiés, les traces évidentes des passions, des qualités et des défauts qui sont, je vous l'avais bien dit, d'intarissables sources d'inégalités parmi les hommes. — Prodigalité — industrie — paresse — inliabileté — avarice — variétés innées du caractère humain , j'ai tout remarqué sur vos terres négligées, fécondes, languissantes ou épuisées, et je
retrouve les conséquences de ces divers penchants dans les registres, les contrats de vente et les baux que j'ai sous les yeux.
« Jean a vendu toute sa terre à Antoine, pour être libre d'aller mourir de faim à Paris, quand il croyait s'élever au-dessus des autres : il n'a plus rien, voilà pourquoi sa présence n'est nullement utile ici aujourd'hui.
(( Pierre , pourquoi as - tu affermé une grande partie de tes soixante arpents? C'est que tu as appris à tes dépens qu'il faut à toute chose Vœil du maître, et que tu n'avais pas assez d'activité pour l'étendre sur un si grand domaine.
(( Toi, Paul, tu dis que tu n'as cédé à Antoine que des terrains en friche ; mais n'en a-t-il pas fait d'excellentes prairies artificielles? Tu vois qu'il te faut rendre hommage à une industrie supérieure à la tienne. Du reste, tu l'as compris, Paul; tu es revenu à une conduite sage , et tu as fait autant de bien qu'il t'a été possible durant la mauvaise année.
(( La mauvaise année ! ne la prends point pour prétexte de tes embarras, Jacques :
elle a été la même pour tous, trop rigoureusement la même, hélas ! L'avarice t'a conduit à l'improbité , et , après avoir fraudé la famille, tu as fraudé l'État : tout s'enchaîne. (( Quant à Antoine , il possède en ce moment^ comme propriétaire ou comme fermier, cent soixante arpents de l'île, des granges bien remplies, de l'argent loyalement acquis par un travail intelligent. Voilà un trésor que lui ont valu son économie, son activité, son intelligence...
— Et l'autre trésor ! l'autre trésor î s'écria-t-on de toutes parts.
— Celui que j'avais promis au plus habile : c'est une ménagère bonne, dévouée, une fidèle consolation dans tous ses chagrins, une compagne reconnaissante envers le Ciel dans la prospérité, une femme accomplie... Julienne, viens tenir ma promesse. )> Maître Girault mit alors la main de Julienne dans la main d'Antoine.
0 bonheur î en ce moment même Simon entra dans la salle. Sa bonne conduite pendant sa surveillance et le dévouement qu'il avait déployé lors de l'incendie de la ferme lui avaient valu la remise du reste de sa
peine, et cette grâce avait été prononcée en termes assez honorables pour équivaloir à une réhabilitation. Ce fut donc avec toute l'effusion d'une conscience satisfaite qu'il embrassa ses enfants en pressant leurs mains que Girault venait d'unir. Puis il fut convenu que le mariage d'Antoine et celui de Paul auraient lieu à trois semaines de là.
La séance, gaie pour quelques-uns , triste pour quelques autres, allait être levée, quand on vit arriver un malheureux presque en haillons et pâle à faire pitié. C'était Jean, victime d'une folle vanité , pauvre enfant prodigue! Il avait été réduit à bien pis qu'à garder des pourceaux : il s'était mis dans la déplorable nécessité de faire de la mauvaise littérature pour vivre bien chétivement, et ensuite pour mourir de faim. Oh î il accourait désenchanté de ses rêves , aspirant au repos et au travail des campagnes, comme un homme altéré par des liqueurs brûlantes aspire à boire un verre d'eau pure.
Il fut reçu avec joie comme l'enfant prodigue , et Antoine ayant dit quelques mots à l'oreille de Girault, le fermier reprit la parole :
« Mes amis, Antoine est plus généreux
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que ne l'ont été certains d'entre vous... ; je n'ai pas besoin de rappeler dans quelles circonstances. Il veut que les trois cents arpents de l'île soient répartis de nouveau entre vous cinq, sans même punir Jacques d'avoir écobué. Je l'aurais châtié, telle était mon intention, en lui laissant les champs épuisés par lui : c'eût été de l'équité stricte; mais Antoine, tempérant le droit par l'affection et observant ainsi la loi d'une égalité pieuse et fraternelle , entend que chacun retrouve une part également bonne , et que la communauté répare les torts de quelques-uns. Embrassez-vous, et aimez-vous toujours. )) C'est ce qu'ils firent cordialement. Au bout des trois semaines, Julienne était la femme d'Antoine , Paul épousait la sœur de son remplaçant, Simon devenait un des chefs respectables de la famille, et les autres cousins reprenaient possession de leurs soixante arpents, après avoir été avertis par maître Girault qu ils devaient profiter des leçons de l'expérience.