LA CINQUIÈME ANNÉE
Nous renoncerons à peindre la scène pathétique qui suivit la rentrée de la famille si inopinément complétée. Les hésitations tendres, les craintes, les espérances de Pau], d'Antoine, de leurs cousins Jacques et Pierre, de maître et de maîtresse Girault, les diverses émotions développées dans les pages qui précèdent, peuvent donner une idée de ce que produisit cette révélation survenue au milieu de la tempête et de l'incendie. Le rôle de Julienne était délicat dans cette circonstance, et elle s'en tira avec un tact exquis, que secondait rinépuisahle trésor d'afTection que renfermait son cœur. Elle sentait plus vivement que jamais alors ce que maître Girault avait fait pour elle. Quand elle contemplait la bonne et calme figure de Simon, elle se
rappelait tout ce qui lui avait été tant de fois raconté d'un criminel qui s'était, par le repentir, élevé à la plus pure vertu. Cet homme, c'était son père; elle le plaignait, elle l'admirait, tombait dans ses bras, passait ensuite entre ceux de maître Girault, puis se jetant au cou de maîtresse Girault : « Pour vous, s'écriait- elle , vous serez du moins ma seule mère; je n'aurai pas besoin de partai?er! »
Le dimanche qui suivit ce grand événement de famille, tous les habitants de la ferme et de l'île des Cinq se rendirent à l'église. La messe devait être dite à l'intention de Simon, rentré dans la famille. Il était assis sur le premier banc, à côté de son frère, entre sa belle -sœur et sa fille. Le curé, dans un prône applicable à la circonstance, adressa au nouveau venu des félicitations sur son retour , et sur son courage pendant l'incendie. C'est ainsi, et par cette réhabilitation sortie de la bouche d'un prêtre vénéré, que la population tout entière apprit qu'elle devait honneur et reconnaissance à Simon. Maître Girault, sa femme, Julienne et son père cimentèrent les liens de famille en
priant ensemble; des larmes de joie partirent de leurs yeux ; devant Dieu , Julienne rendit à Simon la croix d'or qui avait été le premier signe du pardon , et les assistants sortirent émus pour longtemps, pleins de gratitude pour le père de Julienne , leur protégée.
C'est au milieu de bien tendres effusions de joie que s'écoula le mois entier que Simon passa à la ferme ; mais il avait promis d'être , à l'expiration d'un délai de six semaines, rentré à sa résidence ; il n'eût pas voulu pour beaucoup manquer à sa parole , et , de quelque façon que ce fût, rendre moins complet son retour au devoir et au bien. Il lui coûtait beaucoup, on le pense, de se séparer désormais de Julienne, de Julienne qui l'aimait chaque jour de plus en plus, lui qui avait compris le malheur qu'il y a à ne pas être honnête et bon, et qui en était d'autant meilleur. Le terme de son séjour arrivé, il prit donc congé de sa famille, non sans beaucoup de sanglots, de larmes, en promettant de rentrer parmi eux tous dès qu'il le pourrait. Il reçut une attestation, signée de tous les notables, certifiant sa belle conduite lors de
LILE DES CINQ '271
l'incendie : ce titre pouvait lui être extrêmement utile dans sa position, et, en écliange, il déposa entre les mains de Girault son consentement ail mariage que son frère croirait le plus convenable à Julienne. Ensuite il se mit en routé pour retourner à Toulon.
Deux mois avant l'arrivée de Simon à la ferme, maître et maîtresse Girault d'un côté, Julienne de l'autre, redoutaient sa présence ; mais il leur manquait maintenant, parce que, loin de rien enlever au bonheur de leur union, il n'avait fait qu'y ajouter. La révélation survenue le soir de l'incendie n'avait pas produit pour Jacques et pour Pierre un résultat aussi satisfaisant; et, inquiets sur leur avenir, ils ne se rassuraient même pas quand Girault leur disait et leur répétait qu'il voulait toujours les traiter comme ses enfants d'adoption, les fils de frères bien-aimés. Quant à Paul et à Antoine, ils ne voyaient qu'une chose : Julienne n'était plus que la cousine de l'un et de l'autre , et chacun d'eux pouvait prétendre à sa main.
Les actifs travaux de la ferme vinrent faire trêve à ces diverses préoccupations. Le printemps reparut magnifique, et avec la belle
saison les espérances les plus vives et les mieux t ondées. Jamais le retour du soleil vivifiant sur les campagnes, naguère encore si désolées, ne fut salué avec plus de sincère reconnaissance ; puis arriva le temps de la moisson, et elle se fit au grand désespoir de Jacques, qui au milieu de fabondance universelle voyait ses champs, épuisés pai^ sa faute, rester presque stériles. Mais nous ne devancerons pas Farrêt que maître Girault doit prononcer à la fin de la sixième année ; il nous suffira de dire aujourd'hui que Paul, ainsi qu'il se l'était promis , pour soulager la famille de son remplaçant, avait travaillé avec ardeur, et sinon réparé, du moins atténué une grande partie de ses pertes d'autrefois. Il avait retiré des mains d'Antoine la moitié des terres qu'il lui avait vendues à réméré. Quant à Jean, il était à Paris, dans une situation de plus en plus précan*e , et sans l'argent qu'Antoine lui envoyait, il serait mort de faim à côté de la gloire qu'il avait rêvée. Souvent même, en ses moments de détresse, et pour se procurer du pain , il avait écrit , dans certains libelles, des mensonges, des calomnies, des articles nuisibles à l'ordre et
à la morale du pays ; c'était une grave faute, et il l'avait expiée par quelques mois de prison. Décidément il n'avait aucun talent; il s'était fait de déplorables illusions, et, parce que la société ne voulait pas les partager avec lui, il luttait orgueilleusement contre elle et la blasphémait , soutenant qu'elle n'avait pas reconnu son prétendu génie.
Depuis longtemps Antoine méditait un voyage : il avait encore perfectionné ses charrues, dont la réputation commençait à se répandre, et, en ayant déjà vendu un grand nombre , il allait recueillir le prix de ses ventes . 11 tenait d'autant plus à réaliser ses bénéfices, qu'il les regardait comme devant accroître le bien-être de Julienne, dont il comptait demander la main dès son retour. Il se rendait ensuite en Bretagne pour échanger son sel et ses autres produits contre du froment, commerce patriarcal qu'on nomme la troque.
Jacques, voulant aussi faire du commerce pour réparer ses pertes, s'éloigna, entraînant Pierre ; et il ne resta à la ferme , après les semailles , que Paul , maître et maîtresse Girault et Julienne : une autre personne venait encore assidûment à la ferme , c'était la
274 LILE DES CINQ
sœur du remplaçant de Paul, pauvre fille qui soutenait sa mère par son travail. Malgré l'extrême différence de fortune , on la recevait avec amitié. Elle avait été, depuis le départ de son frère, la compagne de Julienne, qui l'aimait beaucoup ; on la regardait en quelque sorte comme de la famille , et après Julienne elle était la préférée de Paul.