‹ L'île du docteur MoreauChapitre 1 sur 13 · L'île du docteur Moreau · texte numérisé non relu

L'île du docteur Moreau

Je demeurai affalé sur l'un des bancs de rameurs du petit canot pendant je ne sais combien de temps, songeant que, si j'en avais seulement la force, je boirais de l'eau de mer pour devenir fou et mourir plus vite. Tandis que j'étais ainsi étendu, je vis, sans y attacher plus d'intérêt qu'à une image quelconque, une voile venir vers moi du bord de la ligne d'horizon. Mon esprit devait, sans doute, battre la campagne, et cependant je me rap-pelle fort distinctement tout ce qui arriva. Je me souviens du baiancement infernal des flots, qui me donnait le vertige, et de la danse continuelle de la voile à l'horizon; j'avais aussi la conviction abso-lue d'être déjà mort, et je pensais, avec une amère 1 L'ILE DU DOCTEUR MORE A U ironie, à l'inutilité de ce secours qui arrivait trop tard et de si peu — pour me trouver encore vivant.

Pendant un espace de temps qui me parut inter-minable, je restai sur ce banc, la tête contre le bordage, à regarder s'approcher la goélette secouée et balancée. C'était un petit bâtiment, gréé de voi-les latines, qui courait de larges bordées, car il allait en plein contre le vent. Il ne me vint pas un instant l'idée d'essayer d'attirer son attention, et, depuis le moment où j'aperçus distinctement son flanc et celui où je me retrouvai dans une cabine d'arrière, je n'ai que des souvenirs confus. Je garde encore une vague impression d'avoir été soulevé jusqu'au passavant, d'avoir vu une grosse figure rubiconde, pleine de taches de rousseur et entou-rée d'une chevelure et d'une barbe rouges, qui me regardait du haut de la passerelle ; d'avoir vu aussi-une autre face très brune avec des yeux extraordi-naires tout près des miens; mais jusqu'à ce que je les eusse revus, je crus à un cauchemar. Il me sem-ble qu'on dut verser, peu après, quelque liquide entre mes dents serrées, et ce fut tout.

Je restai sans connaissance pendant fort long-temps. La cabine dans laquelle je me réveillai enfin

était très étroite et plutôt malpropre. Un homme

assez jeune, les cheveux blonds, la moustache jaune

hérissée, la lèvre inférieure tombante était assis

auprès de moi et tenait mon poignet. Un instant,

nous nous regardâmes sans parler. Ses yeux

étaient gris, humides, et sans expression.

Alors, juste au-dessus de ma tête, j'entendis un

bruit comme celui d'une couchette de fer qu'on

remue, et le grognement sourd et irrité de quelque

grand animal. En même temps, l'homme parla. il

répéta sa question.

— Comment vous sentez-vous maintenant .1

Je crois que je répondis me sentir bien. Je

ne pouvais comprendre comment j'étais venu là,

et l'homme dut lire dans mes yeux la question que

je ne parvenais pas à articuler.

— On vous a trouvé dans une barque — mou--

rant de faim. Le bateau s'appelait la Dame Altière

et il y avait des taches bizarres sur le plat bord.

A ce moment, mes regards se portèrent sur mes

mains : elles étaient si amaigries qu'elles ressem--

blaient à des sacs de peau sale pleins d'os; à cette

vue, tous mes souvenirs me revinrent.

^ — Prenez un peu de ceci, dit-il, et il m'adminis* | f ra une dose d'une espèce de drogue rouge et glacée. 8 L'ïLB DU DOCTEUR XORSAD Vous avez de la chance d'avoir été recueilli par un navire qui avait un médecin à bord.

Il s'exprimait avec un défaut d'articulation, une sorte de zézayement.

— Quel est ce navire ? proférai-je lentement et d'une voix que mon long silence avait rendue rauque.

— C'est un petit caboteur d'Arica et de Callau. Il s'appelle la Chance Rouge. Je n'ai pas deman-dé de quel pays il vient : sans doute du pays des fous. Je ne suis moi-même qu'un passager, embar-qué à Arica.

Le bruit recommença au-dessus de ma tête, mélange de grognements hargneux et d'intonations humaines. Puis une voix intima à un « triple idiot » l'ordre de se taire.

— Vous étiez presque mort, reprit mon interlocu-teur; vous l'avez échappé belle. Mais maintenant je vous ai remis un peu de sang dans les veines. Sen-tez-vous une douleur aux bras? Ce sont des injec-tions. Vous êtes resté sans connaissance pendant près de trente heures.

Je réfléchissais lentement. Tout à coup, je fus tiré de ma rêverie par les aboiements d'une meute de chien*.

— Puis-je prendre un peu de nourriture solide ? demandai-je.

— Grâce à moi 1 répondit-il. On TOUS fait cuire du mouton.

— C'est cela, affirmai-je avec assurance, je man-gerai bien un peu de mouton.

— Mais, continua-t-il avec une courte hésita-tion, je meurs d'envie de savoir comment il se fait que vous vous soyez trouvé seul dans cette barque.

Je crus voir dans ses yeux une certaine expres-si on soupçonneuse.

— Au diable ces hurlements !

Et il sortit précipitamment de la cabine.

Je l'entendis disputer violemment avec, quelqu'un qui mé parut lui répondre en un baragouin inintelli-gible. Lç débat sembla se terminer par des coups, mais en cela je crus que mes oreilles se trompaient. Puis le médecin se mit à crier après les chiens et s'en revint vers la cabine.

— Eh! bien, dit-il dès le seuil, vous commenciez à me raconter votre histoire.

Je lui appris d'abord que je m'appelais Edward Prendick et que je m'occupais beaucoup d'histoire naturelle pour échapper à l'ennui des loisirs que me 10 ï/ïLI* OU DOCTEUR MORS AU laissaient ma fortune relative et ma position indé-pendante. Ceci sembla l'intéresser.

— Moi aussi, j'ai fait des sciences, avoua-t-il. J'ai fait des études de biologie à l'University College de Londres, extirpant l'ovaire des lombrics et les or-ganes des escargots. Eh! oui, il y a dix ans de cela. Mais continuez... continuez... dites-moi pourquoi vous étiez dans ce bateau,

Je lui racontai le naufrage de la Dame Altière, la façon dont je pus m'échapper dans la yole avec Constans et Helmar, la dispute au sujet du partage des rations, et comment mes deux compagnons tombèrent par-dessus bord en se battant.

La franchise avec laquelle je lui dis mon his-toire parut le satisfaire. Je me sentais horriblement faible, et j'avais parlé en phrases courtes et con-cises. Quand j'eus fini, il se remit à causer d'his-toire naturelle et de ses études biologiques. Selon

toute probabilité, il avait dû être un très ordinaire

étudiant en médecine et il en vint bientôt à parler

de Londres et des plaisirs qu'on y trouve; il me ■ conla même quelques anecdotes.

— J'ai laissé tout cela il y a dix ans. On était

jeune alors et on s'amusait 1 Mais j'ai trop fait la

bête... A vingt et un ans, j'avais tout mangé. Je | CILS DU DOCTEUR MORttAU Il

peux dire que c'est bien différent maintenant... r Mais il faut que j'aille voir ce que cet imbécile de

cuisinier fait de votre mouton.

Le grognement, au-dessus de ma tête, reprit | d'une façon si soudaine et avec une si sauvage colère | que je tressaillis.

— Qu'est-ce qu'il y a donc? criai-je; mais la | porte était fermée.

i Il revint bientôt avec le mouton bouilli, et l'odeur

appétissante me fit oublier de le questionner sur les

cris de bête que j'avais entendus.

Après une journée de repas et de sommes alter--

nés, je repris un peu des forces perdues pendant

ces huit jours d'inanition et de fièvre, et je pus aller

de ma couchette jusqu'au hublot et voir les flots ! verts lutter de vitesse avec nous. Je jugeai que la | goélette courait sous le vent. Montgomery— c'était | le nom du médecin blond — entra comme j'étais

là, debout, et je lui demandai mes vêtements. Ceux

avec lesquels j'avais échappé au naufrage, me dit-il,

avaient été jetés par-dessus bord. Il me prêta un

costume de coutil qui lui appartenait, mais, comme

il avait les membres très longs et une certaine cor--

pulence, son vêtement était un peu trop grand pour t moi. 12 L'ÎLE DU DOCTEUR MOIIBAU

Il se mit à parler de choses et d'autres et m 'ap-prit que le capitaine était aux trois quarts ivre dans sa cabine. En m'habillant, je lui posai quelques questions sur la destination du navire. Il répondit que le navire allait à Hawaii, mais qu 'il devait dé-barquer avant cela.

— Où? demandai-je.

— Dans une île. où j'habite. Autant que je le sais, elle n'a pas de nom.

Il me regarda, la lèvre supérieure pendante, et avec un air tout à coup si stupide que je me figurai que ma question le gênait.

— Je suis prêt, fis-je, et il sortit le premier de la cabine.

Au capot de l'échelle, un homme nous barrait le passage. Il était debout sur les dernières marches, passant la tête par l'écoutille. C'était un être dif-forme, court, épais et gauche, le dos arrondi, le cou poilu et la tête enfoncée entre les épaules. Il était vêtu d'un costume de serge bleu foncé. J'en-tendis les chiens grogner furieusement et aussitôt l'homme descendit à reculons ; je le repoussai pour éviter d'être bousculé et il se retourna avec une vivacité tout animale.

Sa face noire, que j'apercevais ainsi soudaine--

ment, me fit tressaillir. Elle se projetait en avant

d'une façon qui faisait penser à un museau, et son

immense bouche à demi ouverte montrait deux ran--

gées de dents blanches plus grandes que je n'en

avais jamais vu dans aucune bouche humaine. Ses

yeux étaient injectés de sang, avec un cercle de

blanc extrêmement étroit autour des pupilles fauves.

Il y avait sur toute cette figure une bizarre expres--

sion d'inquiétude et de surexcitation.

— Que le diable remporte I Il est toujours dans

le chemin, dit Montgomery.

L'homme s'écarta sans un mot. Je montai jus--

qu'au capot, suivant des yeux malgré moi l'étrange

face. Montgomery resta en bas un instant.

— Tu n'as rien à faire ici. Ta place est à l'avant, r dit-il d'un ton autoritaire.

— Euh!... Euh!... Ils... ne veulent pas de moi

à l'avant, balbutia l'homme à la face noire, en trem--

blant. Il parlait lentement, avec quelque chose de

rauque dans la voix.

— Ils ne veulent pas de toi à l'avant ! Mais je te I commande d'y aller, moi! cria Montgomery sur

un ton menaçant.

! Il était sur le point d'ajouter quelque chose, lors-- | que, m'apercevant, il me suivit sur l'échelle. Je l4 L'ILE DU DOCTEUR KORKAO m'étais arrêté, le corps à demi passé par l'écoutille, contemplant et observant encore, avec une surprise extrême, la grotesque laideur de cet être. Je n'avais jamais vu de figure aussi extraordinairement répul-sive, et cependant-si cette contradiction est admis-sible— je subis en même temps l'impression bizarre que j'avais déjà dû remarquer, je ne sais où, les mêmes traits et les mêmes gestes qui m'interlo-quaient maintenant. Plus tard, il me revint à l'es-prit que je l'avais probablement vu tandis qu'on me hissait à bord et cela, néanmoins, ne parvint pas à satisfaire le soupçon que je conservais d'une rencon-tre antérieure. Mais qui donc, ayant une fois aperçu une face aussi singulière, pourrait oublier dans quelles circonstances ce fut?

Le mouvement que fit Montgomery pour me suivre détourna mon attention et mes yeux se por-tèrent sur le pont de la petite goëlette. Les bruits que j'avais entendus déjà m'avaient à demi pré-paré à ce qui s'offrait à mes regards. Certainement je n'avais jamais vu de pont aussi mal tenu; il était entièrement jonché d'ordures et d'immondices indescriptibles. Une meute hurlante de chiens cou-rants était liée au grand mât avec des chaînes, et ils se mirent à aboyer et à bondir vers moi. Près du ^ L'ILB DU DOCTEUR M01\BAU I5 mât de misaine, un grand puma était allongé au fond d'une cage de fer beaucoup trop petite pour qu'il pût y tourner à l'aise. Plus loin, contre le bastingage de tribord, d'immenses caisses grilla-gées contenaient une quantité de lapins, et à l'avant un lama solitaire était resserré entre les parois d'une cage étroite. Les chiens étaient muselés avec des lanières de cuir. Le seul être humain qui fût sur le pont était un marin maigre et silencieux, tenant la barre.

Les brigantines, sales et rapiécées, s'enflaient sous le vent et le petit bâtiment semblait porter toutes ses voiles. Le ciel était clair; le soleil descendait vers l'ouest; de longues vagues, que le vent coif-fait d'écume, luttaient de vitesse avec le navire. Passant près de l'homme de barre, nous allâmes à Parrière, et, appuyés sur la lisse de couronnement, nous regardâmes, côte à côte, pendant un instant, l'eau écumer contre la coque de la goëlette et les bulles énormes danser et disparaître dans son sil-lage. Je me retournai vers le pont encombré d'ani-maux et d'ordures.

— C'est une ménagerie océanique ? dis-je.

— On le croirait, répondit Montgomery.

— Qu'est-ce qu'on veut faire de ces bêtes ? Est-le L'ILS DU nOCT'UR MOIURAO ce une cargaison? Le capitaine pense-t-il pouvoir les vendre aux naturels du Pacifique ?

— On le dirait, n'est-ce pas? fit encore Mont-gomery, et il se retourna vers le sillage.

Tout à coup, nous entendîmes un jappement suivi dejurons furieuxqui venaient de l'écoutille, etl 'hom-me difforme à la face noire sortit précipitamment sur le pont. A sa vue, les chiens, qui s'étaient tus, las d'aboyer après moi, semblèrent pris de fureur, se mirent à hurler et à gronder en secouant violem-ment leurs chaînes. Le noir eut un instant d 'liésita-tion devant eux, et cela permit à l'homme aux che-veux rouges qui le poursuivait de lui asséner un ter-rible coup de poing entre les épaules. Le pauvre diable tomba comme un bœuf assommé et alla rouler sur les ordures, parmi les chiens furieux. Il était' heureux pour lui qu'ils fussent muselés. L homme aux cheveux rouges, qui était vêtu d'un costume de serge malpropre, poussa alors un rugissement de joie et resta là, titubant et en grand danger, me sembla-t-il, de tomber en arrière dans l'écoutille, ou de choir en avant sur sa victime.

Au moment où le second homme avait paru Montgomery avait violemment tressailli.

— Hé ! là-bas, cria-t-il d'un ton sec.

L'ILS DU DOCTEUR HORBAU 17 | Deux matelots parurent sur le gaillard d'avant.

Le noir, qui poussait des hurlements bizarres,

se convulsait entre les pattes des chiens, sans que

nul vint à son secours. Les bêtes furieuses fai--

saient tous leurs efforts pour pouvoir le mordre s entre les courroies des muselières. Leurs corps gris k et souples se mêlaient en une lutte confuse par--

dessus le noir qui se roulait en tous sens. Les deux ! matelots regardaient la scène comme si cela eût F été un divertissement sans pareil. Montgomery 3: laissa échapper une exclamation de colère et s'avança I vers la meute.

A ce moment, le noir s'était relevé et gagnait

l'avant en chancelant. Il se cramponna au bastin--

gage, près des haubans de misaine, regardant les

chiens par-dessus son épaule. L'homme aux che-l veux rouges riait d'un gros rire satisfait.

— Dites donc, capitaine, ces manières-là ne me g vont pas, dit Montgomery en secouant l'homme

roux par le bras.

J'étais derrière le médecin. Le capitaine se tour-î na et regarda son interlocuteur avec les yeux mor-- Ines et solennels d'un ivrogne.

— Quoi ?... Qu'est-ce qui... ne vous va pas?

demanda-t-ii... sale rebouteur 1 Sale scieur d'os ! [8 L'!LB DU DOCTEUR MORBAU ajouta-t-il, après avoir un instant fixé Montgo-mery d'un air endormi.

Il essaya de dégager son bras, mais après deux essais inutiles, il enfonça dans les poches de sa vareuse ses grosses pattes rousses.

— Cet homme est un passager, continua Mont-gomery, et je vous conseille de ne pas lever la main sur lui.

— Allez au diable ! hurla le capitaine. Je fais ce que je veux sur mon navire.

Il tourna les talons, voulant gagner le bastingage.

Je pensais que Montgomery, le voyant ivre, allait | le laisser, mais il devint seulement un peu plus | pâle et suivit le capitaine.

— Vous entendez bien, capitaine, insista-t-il, je ^ ne veux pas qu'on maltraite cet homme. Depuis qu'il est à bord, on n'a cessé de le brutaliser.

Les fumées de l'alcool empêchèrent un instant le capitaine de répondre.

— Sale rebouteur ! fut tout ce qu'il crut néces-saire de répliquer enfin. j

Je vis bien que Montgomery avait fort mauvais caractère, et que cette querelle devait couver depuis longtemps. J

L'ILl: DU DOCTEUR MORBAU 19

— Cet homme est ivre, vous n'obtiendrez rien,

dis-je un peu officieusement.

Montgomery fit faire une affreuse contorsion à \ sa lèvre pendante.

I — Il est toujours ivre. Pensez-vous que ce soit | une excuse pour assommer ses passagers?

— Mon navire, commença le capitaine, avec des f gestes peu sûrs pour montrer les cages, mon navire

était un bâtiment propre... Regardez-le mainte--

nant. (Il était certainement rien moins que propre.)

Mon équipage était propre et honorable...

— Vous avez accepté de prendre ces animaùx.

'■ — Je voudrais bien n'avoir jamais aperçu votre

île infernale. Que diable a-t-on besoin... de bêtes

dans une île comme celle-Ià? Et puis, votre domes-- §s' tique... j'avais cru que c'était un homme... mais | c'est un fou... Il n'a rien à faire à l'arrière. Pensez-- ! vous que tout le maudit bateau vous appartienne?

— Depuis le premier jour, vos matelots n'ont || pas cessé de brutaliser le pauvre diable.

| — Oui ! c'est bien ce qu'il est... un diable, un | ignoble diable... Mes hommes ne peuvent pas le

sentir. Moi, je ne peux pas le voir. Personne ne ; peut le supporter. Ni vous non plus.

Montgomery l'interrompit.

s0 LILE DU DOCTEUR MOREAU

N'importe, vous, vous devez laisser cet homme tranquille.

Il accentuait ses paroles par d'énergiques hoche-ments de tête ; mais le capitaine maintenant sem-blait vouloir continuer la querelle. Il éleva la voix.

— S'il revient encore par ici, je lui crève la panse. Oui, je lui crèverai sa maudite panse. Qui êtes-vous, vous, pour me donner des ordres, à moi? Je suis le capitaine et le navire m 'appai-tient. Je suis la loi, ici, vous dis-jè — la loi et les pro-phètes. Il a été convenu que je mènerais un homme et son domestique à Arica et que je les ramènerais avec quelques animaux. Mais je n'avais pas fait marché de transporter un maudit idiot et un scieur d'os, un sale rebouteur, un...

Mais peu importent les injures qu'il adressa à Montgomery. Je vis ce dernier faire un pas en avant, et je m'interposai :

— Il est ivre, dis-je.

Le capitaine vociférait des invectives de plus en plus grossières.

— Assez ! hein? fis-je en me tournant vivement vers lui, car j'avais vu du danger dans les yeux et dans la figure pâle de Montgomery, mais je réussis seulement à attirer sur moi l'averse d'injures. P L'iu DU DOCTEUR UOHBAlî SI I J'étais heureux néanmoins d'avoir, au prix même

de l'inimitié de l'ivrogne, écarté le péril d'une

rixe. Je ne crois pas avoir entendu jamais autant

de basses grossièretés couler en un flot continu des

lèvres d'un homme, bien que j'aie, au cours de mes

pérégrinations, fréquenté des compagnies pas mal

excentriques. Il fut parfois si outrageant qu'il m'était | difficile de rester calme — bien que je sois d'un

caractère paisible. Mais, à coup sûr, en disant au | capitaine, de se taire, j'avais oublié que je n'étais I guère qu'une épave humaine, privé de toutes res-- I sources, et n'ayant pas payé mon passage, — que

je dépendais simplement de la générosité — ou de

l'esprit spéculatif — du patron du bâtiment. Il sut I me le rappeler avec une remarquable énergie. IL Mais, en tous les cas, j'avais évité la rixe.

VIf

MONTGOMKRY PAR LN

Au coucher du soleil, ce soir-là, on arriva en vue de terre, et la goëlette se prépara à aborder. Mont-gomery m'annonça que cette île, l'île sans nom, était sa destination. Nous étions trop loin encore pour en distinguer les côtes: j'apercevais simplement une bande basse de bleu sombre dans le gris bleu incer-tain de la mer. Une colonne de fumée presque ver-ticale montait vers le ciel.

Le capitaine n'était pas sur le pont quand la vigie annonça: terre! Après avoir donné libre cours à sa colère, il était redescendu en titubant jusqu'à sa cabine et il s'était endormi sur le plancher. Le se-cond prit le commandement. C'était l'individu taci-turne et maigre que nous avions vu à la barre et il paraissait, lui aussi, en fort mauvais termes avec MontgGmery. 1; ne faisait jamais la moindre atten--

L*II.E DU Hwituffl Nt,')R)&À(Y 28 tion à nous. Nous dînâmes avec lui, dans un silen-ce maussade, après que j'eus inutilement essayé d'engager la conversation. Je m'aperçus aussi que les hommes d'équipage regardaient mon compa-gnon et ses animaux d'une manière singulièrement hostile. Montgomery était plein de réticences quand je l'interrogeais sur sa destination et sur ce qu'il voulait faire de ces bêtes ; mais bien que ma curio-sité ne fît qu'augmenter, je n'insistai pas.

Nous restâmes à causer sur le tillac jusqu'à ce que le ciel fût criblé d'étoiles. La nuit était très tranquille, et troublée seulement par un bruit pas-sager sur le gaillard d'avant ou quelques mouve-ments des animaux. Le puma, ramassé au fond de sa cage, nous observait avec ses yeux brillants et les chiens étaient endormis. Nous allumâmes un cigare.

Montgomery se mit à me causer de Londres, sur un ton de demi-regret, me posant toute sorte de questions sur les changements récents. Il parlait comme un homme qui avait aimé la vie qu'il avait menée et qu'il avait dû quitter soudain et irrévoca-blement. Je lui répondais de mon mieux, en bavar-dant de choses et d'autres, et pendant ce temps tout ce qu'il y avaiten lui d'étrange commençait à m'ap-paraître clairement. Tout en causant, j'examinais 14 L'ILB DU DOCTEUR MOIUCAU sa figure blême et bizarre, aux faibles lueurs de la lanterne de l'habitacle, qui éclairait la boussole et le compas de route. Puis mes yeux cherchèrent sur la mer obscure sa petite île cachée dans les ténè-bres.

Cet homme, me semblait-il, était sorti de l'im-mensité, simplement pour me sauver la vie. Demain, il quitterait le navire, et disparaîtrait de mon exis-tence. Même en des circonstances plus banales, cela m'aurait rendu quelque peu pensif ; mais il y avait ici, tout d'abord, la singularité d'un homme d'édu-cation vivant dans cette petite île inconnue et en-suite, s'ajoutant à cela, l'extraordinaire nature de sonbagage. Je me répétais la question du capitaine: Que voulait-il faire de ces animaux? Pourquoi, aus-si, lorsque j'avais fait mes premières remarques sur cette cargaison, avait-il prétendu qu'elle ne lui appartenait pas? Puis encore il y avait dans l'aspect de son domestique quelque chose de bizarre qui m'impressionnait vivement. Tous ces détails enve-loppaient cet homme d'une brume mystérieuse : ils s'emparaient de mon imagination et me gênaient pour l'interroger.

Vers minuit, notre conversation sur Londres s'épuisa, et nous demeurâmes coude à coude, pen--

L'IL. DU DOCTEUR MOKÊAU 25 chés sur le bastingage, les yeux errant rêveusement sur la mer étoilée et silencieuse, chacun suivant ses pensées. C'était une excellente occasion de senti-mentaliser et je me mis à causer de ma reconnais-sance.

— Vous me laisserez bien dire que vous m'avez sauvé la vie.

— Le hasard, répondit-il; rien que le hasard.

— Je préfère, quand même, adresser mes remer-ciements à celui qui en est l'instrument.

— Ne remerciez personne. Vous aviez besoin de secours; j'avais le savoir et le pouvoir. Je vous ai soigné et soutenu de la même façon que j'aurais re-cueilli un specimen rare. Je m'ennuyais considéra-blement et je sentais la nécessité de m'occuper. Si j'avais été dans un de mes jours d'inertie, ou si votre figure ne m'avait pas plu, eh bient... je me demande où vous seriez maintenant.

Ces paroles calmèrent quelque peu mes dispo-sitions.

— En tout cas..., commençai-je.

— C'est pure chance, je vous affirme, interrompit-il, comme tout ce qui arrive dans la vie d'un homme. Il n'y a que les imbéciles qui ne le voient pas. Pourquoi suis-je ici, maintenant, — proscrit de la civilisation. — au lieu d'être un homme heureux et de jouir de tous les plaisirs de Londres? Tout simplement, parce que, il y a onze ans, par une nuit de brouillard, j'ai perdu la tête pendant dix minutes.

Il s'arrêta.

— Vraiment? dis-je.

— C'est tout.

Nous retombâmes dans le silence. Soudain, il se mit à rire.

-— Il y a quelque chose, dans cette nuit étoilée, qui vous délie la langue. Je sais bien que c'est im-bécile, mais cependant il me semble que j'aimerais vous raconter...

— Quoi que vous me disiez, vous pouvez comp-ter que je garderai pour moi... Si c'est là ce que...

Il était sur le point de commencer, mais il secoua la tête l'un air de doute.

— Ne dites rien, continuai-je, peu m'importe. Après tout, il vaut mieux garder votre secret. Vous ne gagnerez qu'un mince soulagement si j'accepte votre confidence. Sinon... ma foi?...

Il marmotta quelques mots indécis. Je sentais que je le prenais à son désavantage, que je l'avais surpris dans une disposition à l'épanchement, et,

L'ILB DU DOCTEUR MORE AU 17 à dire vrai, je n'étais pas curieux de savoir ce qui avait pu amener si loin de Londres un étudiant en médecine. J'ai aussi une imagination. Je haussai les épaules et m'éloignai. Sur la lisse de poupe, était penchée une forme noire et silencieuse, regar-dant fixement les vagues. C'était l'étrange domes-tique de Montgomery. Quand j'approchai, il jeta un rapide coup d'oeil par-dessus son épaule, puis reprit sa contemplation.

Cela vous paraîtra sans doute une chose insigni-fiante, mais j'en fus néanmoins fort vivement frap-pé. La seule lumière qu'il y eût près de nous était la lanterne de la boussole, La figure de cette créa-ture se tourna, l'espace d'une seconde, de l'obscurité du tillac vers la clarté de la lanterne, et je vis alors que les yeux qui me regardaient brillaient d'une pâle lueur verte.

Je ne savais pas, alors, qu'une luminosité rou-geâtre n'est pas rare dans les yeux humains, et ce reflet vert me parut être absolument inhumain. Cette face noire, avec ses yeux de feu, bouleversa toutes mes pensées et mes sentiments d'adulte, et pendant un moment les terreurs oubliées de mon enfance envahirent mon esprit. Puis l'effet se passa comme il était venu. Je ne voyais plus qu'une bi-zarre forme noire, accoudée sur la lisse du couron-nement, et j'entendis Montgomery qui me parlait.

- Je pense qu'on pourrait rentrer, disait-il, si vous en avez assez.

Je lui fis une réponse imprécise et nous descen-dîmes. A la porte de ma cabine, il me souhaita bonne nuit.

Pendant mon sommeil, j'eus quelques rêves fort désagréables. La lune décroissante se leva tard. Sa clarté jetait à travers ma cabine un pâle et fantô-mal rayon qui dessinait des ombres sinistres. Puis les chiens s'éveillèrent et se mirent à aboyer et à hurler, de sorte que mon sommeil fut agité de cauchemars et que ne je pus guère vraiment dormir qu'à l'approche du jour.

'ABORDAGE DANS L'tLB

Au petit matin— c'était le second jour après mon

retour à la vie, et le quatrième après que j'avais été

recueilli par la goëlette - je m'éveillai au milieu de

rêves tumultueux, rêves de canons et de multitudes

hurlantes, et j'entendis, au-dessus de moi, des cris

enroués et rauques. Je me frottai les yeux, attentif

à ces bruits et me demandant encore dans quel lieu je pouvais bien me trouver. Puis il y eut un trépi-gnement de pieds nus, des chocs d'objets pesants

que l'on remuait, un craquement violent et un cli-quetis de chatnes. J'entendis le tumulte des vagues

contre la goélette qui virait de bord et un flot d'é-cume d'un vert jaunâtre vint se briser contre le petit hublot rond qui ruissela. Je passai mes

vêtements en hâte et montai sur le pont.

| ED arrivant à l'écoutille, j'aperçus contre le ciel 30 L'!LB DU DOCTEUR MOREAU rose — car le soleil se levait — le dos large et la tête rousse du capitaine, et, par-dessus son épaule, la cage du puma se balançant à une poulie attachée au bôme de misaine. La pauvre bête semblait hor-riblement effrayée et se blottissait au fond de sa petite cage.

— Par-dessus bord, par-dessus bord, toute cette vermine ! braillait le capitaine. Le navire va être propre maintenant, bon Dieu, le navire va bientôt être propre !

Il me barrait le passage, de sorte que, pour arri-ver sur le pont, il me fallut lui mettre la main sur l'épaule. Il se retourna en sursautant, et tituba en arrière de quelques pas pour misux me voir. Il ne fallait pas être bien expert pour affirmer que l'homme était encore ivre.

— Tiens ! tiens 1 fit-il, avec un air stupide.

Puis une lueur passa dans ses yeux.

- Mais... c'est Mister... Mister... ?

— Prendick, lui dis-je.

— Au diable avec Prendick ! s'exclama-t-il. Fer-mez-ça, voilà votre nom. Mister Fermez-ça !

Une valait pas la peine de répondre à cette brute, mais je ne m'attendais certes pas au tour qu'il al-lait me jouer. Il étendit sa main vers le passavant auprès duquel Montgomery causait avec un person-nage de haute taille, aux cheveux blancs, vêtu de flanelle bleue et sale, et qui, sans doute, venait d'arriver à bord.

— Par là ! Espèce de Fermez-ca ! Par là ! rugis-sait le capitaine.

Montgomery et son compagnon, entendant ses cris, se retournèrent.

■— Que voulez-vous dire ? demandai-je.

— Par là 1 Espèce de Fermez-ça — voilà ce que je veux dire. Par-dessus bord, Mister Fermez-ça 1 — et vite! On déblaie et on nettoie 1 On débarrasse mon bienheureux navire, et vous, vous allez passer par-dessus bord.

Je le regardais, stupéfait. Puis il me vint à l'idée que c'était justement ce que je demandais. La pers-pective d'une traversée à faire comme seul passa-ger en compagnie de cette brute irascible n'était guère tentante. Je me tournai vers Montgomery.

— Nous ne pouvons vous prendre, répondit sè-chement son compagnon.

—- Vous ne pouvez me prendre? répétai-je, cons-terné.

Cet homme avait la figure la plus volontaire et la plus résolue que j'aie jamais rencontrée. 32 L'tLK DU DOGT«UR MOREAU M

— Dites donc ? commençai-je, en me tournant vers le capitaine.

— Par-dessus bord 1 répondit l'ivrogne. Mon navire n'est pas pour les bêtes, ni pour des gens pires que des bêtes. Vous passerez par-dessus bord! Mister Fermez-ça! S'ils no veulent pas de vous, on vous laissera à la dérive. Mais n'importe comment, vous débarquez — avec vos amis. On ne m'y verra plus dans cette maudite tle. Amen ! J'en ai assez 1

— Mais, Montgomery... implorai-je.

Il tordit sa lèvre inférieure, hocha la tête en indi-quant le grand vieillard, pour me dire son impuis-sance à me sauver.

— Attendez 1 je vais m'occuper de vous, dit le capitaine.

Alors commença un curieux débat à trois. Je m'adressai alternativement aux trois hommes, d'a-bord au personnage à cheveux blancs pour qu'il me permît d'aborder, puis au capitaine ivrogne pour qu'il me gardât à bord, et aux matelots eux-mêmes. Montgomery ne desserrait pas les dents et se contentait de hocher la tête.

— Je vous dis que vous passerez par-dessus bord! Au diable la loi ! Je suis maître ici t répétait sana cesse le capitaine.

Enfin, je m'arrêtai court aux violentes menaces commencées, et me réfugiai à l'arrière, ne sachant plus que faire.

Pendant ce temps, l'équipage procédait avec rapidité au débarquement des caisses, des cages et des animaux. Une large chaloupe, gréée en lou-i gre, se tenait sous l'écoute de la goëlette, et on y empilait l'étrange ménagerie. Je ne pouvais voir alors ceux qui recevaient les caisses, car la coque de la chaloupe m'était dissimulée par le flanc de notre bâtiment.

Ni Montgomery, ni son compagnon ne faisaient la moindre attention à moi ; ils étaient fort occupés à | aider et à diriger les matelots qui déchargeaient j leur bagage. Le capitaine s'en mêlait aussi, mais J fort maladroitement.

j lime venait alternativement à l'idée les résolu-- I lions les plus téméraires et les plus désespérées. j Une fois ou deux, en attendant que mon sort se j décidât, je ne pus m'empêcher de rire de ma misé-rable perplexité. Je n'avais encore rien pris, et cela 4me rendait malheureux, plus malheureux encore. La faim et l'absence d'un certain nombre de corpus-- ] cules du sang suffisent à enlever tout courage à un | homme. Je me rendais bien compte que je n'avais 34 L'ILE DU DOCTEUR MOHSAO ,., 1

pas les forces nécessaires pour résister au capitaine qui voulait m'expulser, ni pour m'imposer à Mont-gomery et à son compagnon. Aussi, attendis-je passivement le tour que prendraient les événements, - et le transfert de la cargaison de Montgomery dans la chaloupe continuait comme si je n'avais pas existé.

Bientôt le transbordement fut terminé. Alors, je fus traîné, en n'opposant qu'une faible résistance, jusqu'au passavant, et c'est à ce moment que je remarquai l'étrangeté des personnages qui étaient avec Montgomery dans la chaloupe. Mais celle-ci, n'attendant plus rien, poussa au large rapidement. Un gouffre d'eau verte s'élargit devant moi, et je me rejetai en arrière de toutes mes forces pour ne pas tomber la tête la première.

Les gens de la chaloupe poussèrent des cris de dérision et j'entendis Montgomery les invectiver. Puis le capitaine, le second et l'un des matelots me ramenèrent à la poupe. Le canot de la Dame Al-tière était resté à la remorque. Il était à demi rem-pli d'eau, n'avait pas d'avirons et ne contenait J aucune provision. Je refusai de m'y embarquer et me laissai tomber de tout mon long sur le pont. Enfin, ils réussirent à m'y faire descendre au moyen d'une corde — car ils n'avaient pas d'échelle d'ar-rière — et coupèrent la remorque.

Je m'éloignai de la goëlette, en dérivant lente-- ( ment. Avec une sorte de stupeur, je vis tout l'équi-page se mettre à la manœuvre et tranquillement la goélette vira de bord pour prendre le vent. Les a voiles palpitèrent et s'enflèrent sous la pousseé de la ! brise. Je regardais fixement son flanc fatigué par les | flots donner à la bande vers moi; puis elle s'éloigna rapidement.

Je ne détournai pas la tête pour la suivre des yeux, croyant à peine ce qui venait d'arriver. Je m'affalai au fond du canot, abasourdi et contem-plant confusément la mer calme et vide.

Puis, je me rendis compte que je me trouvais dt nouveau dans ce minuscule enfer, prêt à couler bas. Jetant un regard par-dessus le plat-bord, j'aper--

, çus la goélette qui reculait dans la distance et par-dessus la lisse d'arrière la tête du capitaine qui me criait des railleries. Me tournant vers l'île, je vis la chaloupe diminuant aussi à mesure qu'elle approchait du rivage.

Soudain, la cruauté de cet abandon m'apparut clairement. Je n'avais aucun moyen d'atteindre le , bord à moins que le courait ne m'y entraînât. J'étais encore affaibli par les jours de fièvre et de : jeûne supportés récemment, et je défaillais de: besoin, sans quoi j'aurais eu plus de cœur. Je me ; mis tout à coup à sangloter et à pleurer, comme ; je ne l'avais plus fait depuis mon enfance. Les lar- • mes me coulaient au long des joues. Pris d'un accès de désespoir, je donnai de grands coups de poing i; dans l'eau qui emplissait le fond du canot, et de 4 sauvages coups de pied contre les plats-bords. A haute voix, je suppliai la divinité de me laisser j mourir.

Je dérivai très lentement vers l'est, me rapprochant de l'île, et bientôt je vis la chaloupe virer de bord et revenir de mon côté. Elle était lourdement chargée et, quand elle fut plus près, je pus distinguer les larges épaules et la tête blanche du compagnon de Montgomery, installé avec les chiens et diverses caisses entre les écoutes d'arrière. Il me regardait fixement sans bouger ni parler. L'estropié, à la face noire blotti près de la cage du puma, à l'avant, fixait aussi sur moi ses yeux farouches. Il y avait, de plus, trois autres hommes, d'étran. ges êtres à l'aspect de brutes, après lesquels les chiens grondaient sauvagement. Montgomery, qui tenait la barre, amena son embarcation contre la

L'ÏLt DU doctbuk MOREAU 37 mienne et, se penchant, il attacha l'avant de mon canot à l'arrière de la chaloupe pour me prendre en remorque — car il n'y avait pas de place pour me faire monter à bord.

Mon accès de découragement était maintenant passé et je répondis assez bravement à l'appel qu'il me lança en approchant. Je lui dis que le canot était à moitié empli d'eau et il me passa un game-lot. Au moment où la corde qui liait les deux em-barcations se tendit, je trébuchai en arrière, mais je me mis à écoper activement mon canot, ce qui dura. un certain temps.

Ma petite embarcation était en parfait état, et Peau qu'elle contenait était venue seulement par-dessus bord ; lorsqu'elle fut vidée, j'eus enfin le loisir d'examiner à nouveau l'équipage de la chaloupe.

L'homme aux cheveux blancs m'observait encore attentivement, mais maintenant, me sembla-t-il, avec une expression quelque peu perplexe. Quand mes yeux rencontrèrent les siens, il baissa la tête et regarda le chien qui était couché entre ses jam-bes. C'était un homme puissamment bâti, avec un très beau front et des traits plutôt épais; il avait sous les yeux ce bizarre affaissement de la peau qui vient souvent avec l'âge, et les coins tombant de sa grande bouche lui donnaient une expression ^ de volonté combative. Il causait avec Montgomery, | mais trop bas pour que je pusse entendre.

Mes yeux le quittèrent pour examiner les trois hommes d'équipage, et c'étaient là de fort étranges s matelots. Je ne voyais que leurs figures, et il y avait f sur ces visages quelque chose d'indêîlnissable qui j me produisait une singulière nausée. Je les exami- | nai plus attentivement sans que cette impression i se dissipât ni que je pusse me rendre compte de ce qui l'occasionnait. Ils me semblaient alors être des hommes au teint foncé, mais leurs membres, jus-qu'aux doigts des mains et des pieds,étaient emmail-lottésdans une sorte d'étoffe mince d'un blanc sale. Jamais encore, à part certaines femmes en Orient, je n'avais vu gens aussi complètement envelop-pés. Ils portaient aussi des turbans sous lesquels leurs yeux m'épiaient Leur mâchoire inférieure faisait saillie; ils avaient des cheveux noirs, longs et plats, et, assis, ils me paraissaient être d'une sta-ture supérieure à celle des diverses races d'hommes que j'avais vues; ils dépassaient de la tête l'homme aux cheveux blancs, qui avait bien six pieds de haut. Peu après, je m'aperçus qu'ils n'étaient en réalité pas plus grands que moi, mais que leur buste

L'IL. OU DOCTBUR MÛRÏAU 69 était d'une longueur anormale et que la partie de leurs membres inférieurs qui correspondait à la cuisse était fort courte et curieusement tortillée. En tout cas, c'était une équipe extraordinairement laide et au-dessus d'eux, sous la voile d'avant, je voyais la face noire de l'homme dont les yeux étaient lumineux dans les ténèbres.

Pendant que je les examinais, ils rencontrèrent mes yeux et chacun d'eux détourna la tête pour fuir mon regard direct, tandis qu'ils m'observaient encore furtivement Je me figurai que je les en-nuyais sans doute et je portai toute mon attention sur l'île dont nous approchions.

La côte était basse et couverte d'épaisses végé-tations, principalement d'une espèce de palmiers. D'un endroit, un mince filet de vapeur blanche s'éle-vait obliquement jusqu'à une grande hauteur et là s'éparpillait comme un duvet. Nous entrions mainte-nant dans une large baie flanquée, de chaque côté, par un promontoire bas. La plage était de sable d'un gris terne et formait un talus en pente ra-pide jusqu'à une arête haute de soixante ou de soixante-dix pieds au-dessus de la mer et irréguliè-rement garnie d'arbres et de broussailles. A mi-côte, se trouvait un espace carré, enclos de murs

is construits, comme je m'en rendis compte plus 1 tard, en partie de coraux et en partie de lave et de pierre-ponce. Au-dessus de l enclos se voyaient deux toits de chaume.

Un homme nous attendait, debout sur le rivage. Il me sembla voir, de loin, d autres créatures gro- ; tesques s'enfuir dans les broussailles des pentes, mais de près je n'en vis plus rien. L'homme qui attendait avait une taille moyenne, une face négroïde, une bouche large et presque sans lèvres, des bras extrêmement longs et grêles, de grands pieds étroits et des jambes arquées. Il nous regar-dait venir, sa tête bestiale projetée en avant.Comme Montgomery et son compagnon, il était vêtu d'une blouse et d'un pantalon de serge bleue.

Quand les embarcations approchèrent, cet indi-vidu commença à courir en tous sens sur le rivage en faisant les plus grotesques contorsions. Sur un ordre de Montgomery, les quatre hommes de la chaloupe se levèrent, avec des gestes singulièrement maladroits, et amenèrent les voiles. Montgomery gouverna habilement dans une sorte de petit dock étroit creusé dans la grève, et juste assez long, à cette heure de la marée, pour abriter la chaloupe.

-l'entendis les quilles racler h fond ; avec le ga-- Il , .

I L ILE DU DOCTEUR MOREAU 41 melot, j'empêchai mon canot d'écraser le gouver-nail de la chaloupe, et, détachant le cordage, j'abor-dai.Les troishommes emmaillottés se hissèrenthors de la chaloupe, et, avec les contorsions les plus gau-ches, se mirent immédiatement à décharger l'em-barcation, aidés par l'homme du rivage qui était accouru les rejoindre. Je fus particulièrement frap-p6 par les curieux mouvements de jambes des trois matelots emmaillottés et bandés— ces mou-vements n'étaient ni raides ni gênés, mais défigu-- | rés d'une façon bizarre, comme si les jointures j eussent été à l'envers. Les chiens continuaient à tirer sur leurs chaînes et à gronder vers ces gens, I tandis que l'homme aux cheveux blancs abordait i en les maintenant.

f Les trois créatures aux longs bustes échangeaient des sons étrangement gutturaux, et l'homme qui nous avait attendus sur la plage se mit à leur parler avec agitation — un dialecte inconnu pour moi — au moment où ils mettaient la main sur quelques ballots entassés à l'arrière de la chaloupe. J'avais entendu quelque part des sons semblables sans pouvoir me rappeler en quel endroit.

L'homme aux cheveux blancs, retenant avec peine ses chiens excités, criait des ordres dans le tapage fia L'ILE DU DOCTEUR MORKAU de leurs aboiements. Montgomery, après avoir enlevé le gouvernail, sauta à terre et se mit à diri-ger le déchargement. Après mon long jeûne et sous ce soleil brûlant ma tête nue, je me sentais trop faible pour offrir mon aide.

Soudain l'homme aux cheveux blancs parut se souvenir de ma présence et s'avança vers moi.

— Vous avez la mine de quelqu'un qui n'a pas déjeuné, dit-il.

Ses petits yeux brillaient, noirs, sous ses épais sourcils.

Je vous fais mes excuses de n'y avoir pas pensé plus tôt... maintenant, vous êtes notre hôte, et nous allons vous mettre à l'aise, bien que vous n'ayez pas été invité, vous savez.

Ses yeux vifs me regardaient bien en face.

Montgomery me dit que vous êtes un homme instruit, monsieur Prendick,... que vous vous occu-pez de science. Puis-je vous demander de plus amples détails?

Je lui racontai que j'avais étudié pendant quel-ques années au Collège Royal des Sciences, et que j'avais fait diverses recherches biologiques sous la direction de Huxley. A ces mots, il éleva légère--

ment les sourcils.

-Cela change un peu les choses, monsieur Pie 11-dick, dit-il, avec un léger respect dans le ton de ses paroles. Il se trouve que, nous aussi, nous sommes des biologistes. C'est ici une station biologique... en un certain sens.

Ses yeux suivaient les êtres vêtus de blanc qui traînaient, sur des rouleaux, la cage du puma vers l'enclos.

— Nous sommes biologistes... Montgomery et moi, du moins, ajouta-t-il.

Puis, au bout d'un instant, il reprit :

— Je ne puis guère vous dire quand vous pour-rez partir d'ici. Nous sommes en dehors de toute route connue. Nous ne voyons de navire que tous les douze ou quinze mois.

Il me laissa brusquement, grimpa le talus, rat-trapa le convoi du puma et entra, je crois, dans l'enclos. Les deux autres hommes étaient restés avec Montgomery et entassaient sur un petit cha-riot à roues basses une pile de bagages de moindres dimensions. Le lama était encore dans la chaloupe avec les cages à lapins et une seconde meute de chiens était restée attachée à un banc. Le chariot étant chargé, les trois hommes se mirent à le haler dans la direction de l'enclos, à la suite du puma 44 L'ILS DU DOCTUXR MOH&AU Bientôt Montgomery revint et me tendit la main.

— Pour ma part, dit-il, je suis bien content. J Ce capitaine était un sale bougre. Il vous aurait fait la vie dure. j

— C'est vous, qui m'avez encore sauvé. r]

— Cela dépend. Vous verrez bientôt que cette île est un endroit infernal, je vous le promets. A | votre place, j'examinerais soigneusement mes faits jj et gestes. //... j

Il hésita et parut changer d'avis sur ce qu'il allait j dire.

— Voulez-vous m'aider à décharger ces cages ? j me demanda-t-il.

Il procéda d'une façon singulière avec les lapins. Je l'aidai à descendre à terre une des cages, et cela à peine fait, il en détacha le couvercle et, la penchant, renversa sur le sol tout son contenu grouillant. Les lapins dégringolèrent en tas, les uns par-dessus les autres. Il frappa dans ses mains et une vingtaine de ces bêtes, avec leur allure sautillante, grimpèrent la pente à toute vitesse.

— Croissez et multipliez, mes amis, repeuplez l'île. Nous manquions un peu de viande ces temps derniers, fit Montgomery.

Pendant que je les regardais s'enfuir, l'homme I. t '■ L'tLE DU DOCTEUR MOREA.U 41 aux cheveux blancs revint avec un flacon d'eau-de-vie et des biscuits.

I — Voilà de quoi passer le temps, Prendick, me dit-il d'un ton beaucoup plus familier qu'aupara-vant.

| Sans faire de cérémonie, je me mis en devoir de manger les biscuits,tandis que l'homme aux cheveux blancs aidait Montgomery à lâcher encore une vingtaine de lapins. Néanmoins trois grandes cages pleines furent menées vers l'enclos.

Je ne touchai pas à l'eau-de-vie, car je me suis toujours abstenu d'alcool.

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