‹ L'île du docteur MoreauChapitre 2 sur 13 · L'OREILLE POINTUE · texte numérisé non relu

L'OREILLE POINTUE

Tout ce qui m'entourait me semblait alors fort étrange et ma position était le résultat de tant d'a-ventures imprévues que je ne discernais pas d'une façon distincte l'anomalie de chaque chose en par-ticulier. Je suivis la cage du lama que l'on dirigeait vers l'enclos, et je fus rejoint par Montgomery qui me pria de ne pas franchir les murs de pierre. Je remarquai alors que le puma dans sa cage, et la pile des autres bagages avaient été placés en dehors de l'entrée de l'enclos.

En me retournant, je vis qu'on avait achevé de décharger la chaloupe et qu'on l'avait échouée sur le sable. L'homme aux cheveux blancs s'avança vers nous et s'adressa à Montgomery.

— Il s'agit maintenant de s'occuper de cet hôte inattendu. Qu'allons-nous faire de lui ?

Il a de solides connaissances scientifiques, t répondit Montgomery.

— Je suis impatient de me remettre à l'œuvre

sur ces nouveaux matériaux, dit l'homme en fai-- < sant un signe de tête du côté de l'enclos, tandis \ que ses yeux vrillaient soudain.

— J e le pense bien ! répliqua Montgomery d'un I ton rien moins que cordial.

— Nous ne pouvons pas l'envoyer là-bas, et nous 1 n'avons pas le temps de lui construire une nouvelle ) cabane. Nous ne pouvons certes pas non plus le 1 mettre dès maintenant dans notre confidence.

— Je suis entre vos mains, dis-je.

Je n'avais aucune idée de ce qu'il voulait dire en r parlant de là-bas.

— J'ai déjà pensé à tout cela, répondit Montgo--

mery. Il y a ma chambre avec la porte extérieure...

— C'est parfait, interrompit vivement le vieil--

lard.

Nous nous dirigeâmes tous trois du côté de l'en--

clos.

—Je suis fâché de tout ce mystère, monsieur Pren--

dick — mais nous ne vous attendions pas. Notre

petit établissement cache un ou deux secrets : c'est,

en somme, la chambre de Barbe-Bleue, mais, en 48 L.ILII DU DOCTEUR MOHEAU réalité, ce n'est rien de bien terrible... pour un homme sensé. Mais, pour le moment... comme nous ne vous connaissons pas...

—Certes, répondis-je, je serais bien mal venu de m'offenser de vos précautions.

Sa grande bouche se tordit en un faible sourire et il eut un hochement de tête pour reconnaître mon amabilité. Il était de ces gens taciturnes qui j sourient en abaissant les coins de la bouche. Nous

■î passâmes devant l'entrée principale de l'enclos. C'était une lourde barrière de bois, encadrée de 1 ferrures et solidement fermée, auprès de laquelle la cargaison était entassée ; au coin, se trouvait S une petite porte que je n'avais pas encore remar- j quée. L'homme aux cheveux blancs sortit un trous- | seau de clés de la poche graisseuse de sa veste | bleue, ouvrit la porte et entra. Ces clefs et cette ? fermeture compliquée me surprirent tout particu-lièrement.

Je le suivis et me trouvai dans une petite pièce, meublée simplement, mais avec assez de conforta- | ble et dont la porte intérieure, légèrement entre- f bâillée, s'ouvrait sur une cour pavée. Montgomery J alla immédiatement clore cette porte. Un hamac j était suspendu dans le coin le plus sombre de la l

L'ILS DU DOCTSUR MORBÀU 49 pièce et une fenêtre exiguë sans vitres, défendue par une barre de fer, prenait jour du côté de la mer.

Cette pièce, me dit l'homme aux cheveux blancs, devait être mon logis, et la porte intérieure qu'il allait, par crainte d'accident, ajouta-t-il, condamner de l'autre côté, — était une limite que je ne devais pas franchir. Il attira mon attention sur un fauteuil pliant installé commodément devant la fenêtre, et sur un rayon près du hamac, une rangée de vieux livres, parmi lesquels se trouvaient surtoutdes manuels de chirurgie et des éditions des classiques latins et grecs — que je ne peux lire qu'assez difficilement.

Il sortit par la porte extérieure, comme s'il eût voulu éviter d'ouvrir une seconde fois la porte in-térieure.

— Nous prenons ordinairement nos repas ici, m'apprit Montgomery ; puis, comme s'il lui venait un doute soudain, il sortit pour rattraper l'autre.

— Moreau! l'entendis-je appeler, sans, à ce mo-ment, remarquer particulièrement ces syllabes.

Un instant après, pendant que j'examinais les livres, elles me revinrent à l'esprit. Où pouvais-je bien avoir entendu ce nom ?

Je m'assis devant la fenêtre, et me mis à manger avec appétit les quelques biscuits qui me restaient. 50 L'ILK DU DOCTEuR MOKEVU

— Moreau?...

Par la fenêtre, j'aperçus l'un de ces êtres extra-ordinaires vêtus de blanc, qui tratnait une caisse sur le sable. Bientôt, il fut caché par le châssis. Puis, j'entendis une clef entrer dans la serrure et fermer à double tour la porte intérieure. Peu de temps après, derrière la porte close, je perçus le bruit que faisaient les chiens qu'on avait amenés de la cha-loupe. Ils n'aboyaient pas, mais reniflaient et grondaient d'une manière curieuse. J'entendais leur incessant piétinement et la voix de Montgo-mery qui leur parlait pour les calmer.

Je me sentais fort impressionné par les multiples précautions que prenaient les deux hommes pour tenir secret le mystère de leur enclos. Pendant longtemps, je pensai à cela et à ce qu'avait d'inex-plicablement familier le nom de Moreau. Mais la mémoire humaine est si bizarre que je ne pus alors rien me rappeler de ce qui concernait ce nom bien connu. Ensuite, mes pensées se tournèrent vers l'indéfinissable étrangeté de l'être difforme em-maillotté de blanc que je venais de voir sur le rivage.

Je n'avais encore jamais rencontré de pareille allu-re, de mouvements aussi baroques que ceux qu'il avait en trainant la caisse. Je me souviens qu'aucun

1 L'IL DU DOCTEUR MOREAU 51 » de ces hommes ne m'avait parlé, bien qu'ils m'eus--

sent à diverses reprises examiné d'une façon sin-- ^ gulièrement furtive et tout à fait différente du

regard franc de l'ordinaire sauvage. Je me deman--

dais quel était leur langage. Tous m'avaient paru

particulièrement taciturnes et quand ils parlaient

c'était avec une voix des plus anormales. Que pou--

vaient-ils bien avoir? Puis je revis les yeux du

domestique mal bâti de Montgomery.

A ce moment même où je pensais à lui, il entra.

Il était maintenant revêtu d'un habillement blanc

et portait un petit plateau sur lequel se trouvaient

des légumes bouillis et du café. Je pus à peine ré--

primer un frisson de répugnance en le voyant faire

une aimable révérence et poser le plateau sur la

table devant moi.

Je fus paralysé par l'étonnement. Sous les lon--

gues mèches plates de ses cheveux, j'aperçus son

oreille. Je la vis tout à coup, très proche. L'hom--

me avait des oreilles pointues et couvertes de poils

bruns très fins.

— Votre déjeuner, Messié, dit-il.

Je le considérais fixement sans songer à lui répon--

dre. Il tourna les talons et se dirigea vers la porte

en m'observant bizarrement par-deisus l'épaule.

Tandis que je le suivais des yeux, il me revint en tête, par quelque procédé mental inconscient, une phrase qui fit retourner ma mémoire de dix ans en arrière. Elle flotta imprécise en mon esprit pendant un moment, puis je revis un titre en lettres rouges : LE DOCTEUR MOREAU, sur la couverture chamois d'une brochure révélant des expériences qui vous donnaient, à les lire, la chair de poule. Ensuite mes souvenirs se précisèrent, et cette brochure depuis longtemps oubliée me revint en mémoire, avec une surprenante netteté. J'étais encore bien jeune à cette époque, et Moreau devait avoir au moins la cin-quantaine. C'était un physiologiste fameux et de première force, bien connu dans les cercles scien-tifiques pour son extraordinaire imagination et la brutale franchise avec laquelle il exposait ses opi-nions. Était-ce le même Moreau que je venais de voir? Il avait fait connaître, sur la transfusion du sang, certains faits des plus étonnants et, de plus, il s'était acquis une grande réputation par des travaux sur les fermentations morbides. Soudain, cette belle carrière prit fin; il dut quitter l'An-gleterre. Un journaliste s'était fait admettre à son ; laboratoire en qualité d'aide, avec l'intention bien j arrêtée de surprendre et de publier des secrets sen-- Jr L'ILS DU DOCTEUR MORE AU 53 i satiônnels ; puis, par suite d'un accident désagréa-i ble — si ce fut un accident — sa brochure révol-- (E tante acquit une notoriété énorme. Le jour même y de la publication, un misérable chien, écorché vif S et diversement mutilé, s'échappa du laboratoire de k Moreau.

t" Cela se passait dans la morte saison des nouvel-f les, et un habile directeur de journal, cousin du r, faux aide de laboratoire, en appela à la conscience t de la nation tout entière. Ce ne fut pas la première | fois que la conscience se tourna contre la métho-jb de expérimentale ; on poussa de tels hurlements p que le docteur dut simplement quitter le pays. Il \ est possible qu'il ait mérité cette réprobation, mais 'i je m'obstine à considérer comme une véritable I honte le chancelant appui que le malheureux savant ^ trouva auprès de ses confrères et la façon indigne \ dont il fut lâché parles hommes de science. D'après [ les révélations du journaliste, certaines de ses jr expériences étaient inutilement cruelles. Il aurait F peut-être pu faire sa paix avec la société, en aban--

donnant ces investigations, mais il dut sans aucun

doute préférer ses travaux, comme l'auraient fait Ià sa place la plupart des gens qui ont une fois cédé

à l'enivrement des découvertes scientifiques. Il était célibataire et il n'avait en somme qu'à considérer i ses intérêts personnels...

Je finis par me convaincre que j'avais retrouvé \ ce même Moreau. Tout m'amenait à cette conclu-sion. Et je compris alors à quel usage étaient des-tinés le puma et tous les animaux qu'on avait maintenant rentrés, avec tous les bagages, dans la cour, derrière mon logis. Une odeur ténue et bizarre, rappelant vaguement quelque exhalaison familière, et dont je ne m'étais pas encore rendu compte, revint agiter mes souvenirs. C'était l'odeur antiseptique des salles d'opérations. J'entendis, der-rière le mur, le puma rugir et l'un des chiens hurla comme s'il enait d'être blessé.

Cependant, la vivisection n'avait rien de si hor-rible — surtout po!?r un homme de science — qui pût servir à expliquer foutes ces précautions mys-térieuses. D'un bond imprévu et soudain, ma pen-sée revint, avec une netteté parfaite, aux oreilles pointues et aux yeux lumineux du domestique de Montgomery. Puis mon regard erra sur la mer verte, qui écumait sous une brise fraîchissante et les souvenirs étranges de ces derniers jours occu-pèrent toutes mes pensées.

Qu'est-ce que tout cela signifiait? Un enclos

.'n1r ntT DOCTEUR MOREAT-' 55 fermé sur une île déserte, un vivisecteur trop fa-meux et ces êtres estropiés et difformes?

Vers une heure, Montgomery entra, me tirant ainsi du pêle-mêle d'énigmes et de soupçons où je me débattais. Son grotesque domestique le suivait portant un plateau sur lequel se trouvaient divers

légumes cuits, un flacon de whisky, une carafe

d'eau, trois verres et trois couteaux. J'observai du

coin de l'œil l'étrange créature tandis qu'il m'épiait

aussi avec ses singuliers yeux fuyants. Montgo--

mery m'annonça qu'il venait déjeuner avec moi, i mais que Moreau, trop occupé par de nouveaux | travaux, ne viendrait pas.

| — Moreau ! dis-je, je connais ce nom.

::f — Comment?... Ah! bien, du diable alors! Je | ne ,suis qu'un âne de l'avoir prononcé, ce nom! I J'aurais dû y penser. N'importe, comme cela, vous

aurez quelques indices de nos mystères. Un peu

de whisky ?

— Non, merci — je ne prends jamais d'alcool.

J'aurais bien dû faire comme vous. Mais main--

tenant... A quoi bon fermer la porte quand le vo--

leur est parti? C'est cette infernale boisson qui

m'a amené ici... elle et une nuit de brouillard.

J'avais cru à une bonne fortune pour moi quand 56 1 a DU Docrstm bor*ao Moreau m'offrit de m'emmener. C'est singulier...

— Montgomery, dis-je tout à coup, au moment i où la porte extérieure se refermait, pourquoi votre homme a-t-il les oreilles pointues?

Il eut un juron, la bouche pleine, me regarda fixement pendant un instant et répéta :

— Des oreilles pointues?...

— Oui, continuai-je, avec tout le calme possible malgré ma gorge serrée, oui, ses oreilles se termi-nent en pointe et sont garnies d'un fin poil noir.

Il se servit du whisky et de l'eau avec une assu-rance affectée et affirma :

— Il me semblait que... ses cheveux couvraient ses oreilles.

— Sans doute, mais je les ai vues quand il s'est penché pour poser sur la table le café que vous m'avez envoyé ce matin. De plus, ses yeux sont lumineux dans l'obscurité.

Montgomery s'était remis de la surprise causée par ma question.

— J'avais toujours pensé, prononça-t-il délibéré-ment et en accentuant son zézaiement, que ses oreil-les avaient quelque chose de bizarre... La manière dont il les couvrait... A quoi ressemblaient-elles?

La façon dont il me répondit tout cela me con-- J L'tLB DU DOCTBOR I&ORIC.&U &7 j;i vainquit que son ignorance était feinte. Pourtant R > il m'était difficile de lui dire qu'il mentait. 1 — Elles étaient pointues, répétai-je, pointues... |jt plutôt petites... et poilues... oui, très distinctement ? poilues... mais cet homme, tout entier, est bien l'un à des êtres les plus étranges qu'il m'ait été donné de j voir.

,| Le hurlement violent et rauque d'un animal qui X souffre nous vint de derrière le mur qui nous sé-i parait de l'enclos. Son ampleur et sa profondeur F me le fit attribuer au puma. Montgomery eut un i soubresaut d'inquiétude.

— Ah! fit-il.

- Où avez-vous rencontré ce bizarre individu ?

— Euh... euh... à San-Francisco... J'avoue qu'il

a l'air d'une vilaine brute... A moitié idiot, vous £ savez. Je ne me rappelle plus d'où il venait. Mais, r n'est-ce pas, je suis habitué à lui... et lui à moi. 1 Quelle impression vous fait-il ?

, — Il ne fait pas l'effet d'être naturel. Il y a quel--

que chose en lui... Ne croyez pas que je plaisante

... Mais il donne une petite sensation désagréable,

une crispation des muscles quand il m'approche.

Comme un contact... diabolique, en somme...

Pendant que je parlais, Montgomery s'était in-terrompu de manger.

— C'est drôle, constata-t-il, je B8 ressens rien de ; tout cela.

Il reprit des légumes.

— Je n'avais pas la moindre idée de ce que vous i me dites, continua-t-il la bouche pleine. L'équipage de la goélette... dut éprouver la même chose ..lis tombaient tous à bras raccourcis sur le pauvre dia-ble... Vous avez vu, vous-même, le capitaine ?...

Tout à coup le puma se remit à hurler et cette fois plus douloureusement. Montgomery émit une série de jurons à voix basse. Il me vint à l'idée de l'entreprendre au sujet des êtres de la chaloupe, mais la pauvre bête, dans l'enclos, laissa échapper une série de cris aigus et courts.

— Les gens qui ont déchargé la chaloupe, ques-tionnai-je, de quelle race sont-ils ?

— De solides gaillards, hein ? répondit-il dis-traitement, en fronçant les sourcils, tandis que l'a-nimal continuait à hurler.

Je n'ajoutai rien de plus. Il me regarda avec ses mornes yeux gris et se servit du whisky. Il essaya de m'entraîner dans une discussion sur l'alcool, prétendant m'avoir sauvé la vie avec ce seul re-- P L'ÎLE DU DOCTEUR MOREAU 59 ! mède, et semblant vouloir attacher une grande im-- ) portance au fait que je lui devais la vie. Je lui ré-- » pondais à tort et à travers et bientôt notre repas I; fut terminé. Le monstre difforme aux oreilles pointues vint desservir et Montgomery me laissa seul à nouveau dans la pièce. Il avait été, pendant ï la fin du repas, dans un état d'irritation mal dissi-ji roulée, évidemment causée parles cris du puma sou-jt; mis à la vivisection ; il m'avait fait part de son p bizarre manque de courage, me laissant ainsi le soin b d'en faire la facile application.

! Je trouvais moi-même que ces cris étaient sin-i gulièrement irritants, et, à mesure que l'après-midi 1t s'avançait, ils augmentèrent d'intensité et de pro-- I fondeur. Ils me furent d'abord pénibles, mais leur 1 répétition constante finit par me bouleverser corn" [ plètement. Je jetai de côté une traduction d'Horace \ que j'essayais de lire et, crispant les poings, mor-- \ dant mes lèvres, je me mis à arpenter la pièce en r tous sens.

ï Bientôt je me bouchai les oreilles avec mes doigts.

L'émouvant appel de ces hurlements me péné--

trait peu à peu et ils devinrent finalement une si | atroce expression de souffrance que je ne pus res-- ^ ter plus longtemps enfermé dans cette chambre. Je Go l'ai DU DOCTE DR MORBAU franchis le seuil et, dans la lourde chaleur de cette a fin d'après-midi, je partis; en passant devant l'en- -trée principale,je remarquai qu'elle était de nouveau fermée.

Au grand air,les cris résonnaient encore plus fort ; on eût dit que toute la douleur du monde avait , trouvé une voix pour s'exprimer. Pourtant, il me semble — j'y ai pensé depuis — que j'aurais assez bien supporté de savoir la même souffrance près de moi si elle eût été muette. La pitié vient surtout nous bouleverser quand la souffrance trouve une voix pour tourmenter nos nerfs. Mais malgré l'éclat du soleil et l'écran vert des arbres agités par une douce brise marine, tout, autour de moi, n'était que confusion et, jusqu'à ce que je fusse hors de portée des cris, des fantasmagories noires et rouges dan-sèrent devant mes yeux.

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