L'ENSEIGNEMENT DE LA LOI
Alors, quelque chose de froid toucha ma main. Je tressaillis violemment et aperçus tout contre moi une vague forme rosàtre, qui ressemblait à un en-fant écorché ptus qu'à un autre être. La créature avait exactement les traits doux et repoussants de l'aï, le même front bas et les mêmes gestes lents. Quand fut dissipé le premier aveuglement causé par le passage subit du grand jour à l 'obscurité, je commençai à y voir plus distinctement. La petite créature qui m'avait touché était debout devant moi, m'examinant. Mon conducteur avait disparu.
L'endroit était un étroit passage creusé entre de hauts murs de lave, une profonde crevasse, de cha-que côté de laquelle des entassements d'herbes marines, de palmes et de roseaux entrelacés et ap-puyés contre la roche, formaient des repaires gros--
f i 96 L'ILM XU DOCTEUR MORBAU siers et impén-Hrablement sombres. L'interstice sinueux qui remontait le ravin avait à peine trois mètres de large et il était encombré de débris de fruits et de toutes sortes de détritus qui expli-quaient l'odeur fétide.
Le petit être rosâtre continuait à m'examiner avec ses yeux clignotants, quand mon Homme-Singe re-parut à l'ouverture de la plus proche de ces taniè-res, me faisant signe d'entrer. Au même moment, un monstre lourd et gauche sortit en se tortillant de l'un des antres qui se trouvaient au bout de cette rue étrange; il se dressa, silhouette difforme, contre le vert brillant des feuillages et me tixa. J'hésitai, — à demi décidé à m'enfuir par le chemin que j'a-vais suivi pour venir, — puis, déterminé à pousser l'aventure jusqu'au bout, je serrai plus fort mon bâton dans ma main et me glissai dans le fétide ap-pentis derrière mon conducteur.
C'était un espace semi-circulaire, ayant la forme d'une demi-ruche d'abeilles, If, contre le mur ro-cheux qui formait la paroi intérieure, se trouvait une provision de fruits variés, noix de coco et au-tres. Dej ustensiles grossiers de lave et de bois étaient épars sur le sol et l'un d'eux était sur une sorte de mauvais escabeau. Il n'y avait pas de feu.
L'ILE DU DOCTEUR MORXAC 97 Bans le coin le plus sombre de la hutte était accrou-pie une masse informe qui grogna en me voyant; mon Homme-Singe resta debout, éclairé par la faible clarté de l'entrée, et me tendit une noix de coco ou-verte, tandis que je me glissai dans le coin opposé où je m'accroupis. Je pris la noix et commençai à la grignoter, l'air aussi calme que possible, malgré ma crainte intense et l'intolérable manque d'air de la hutte. La petite créature rose apparut à l'ouver-ture, et quelque autre bipède avec une figure brune et des yeux brillants vint aussi regarder par-dessus son épaule.
— Hé? grogna la masse indistincte du coin op-posé.
— C'est un Homme, c'est un Homme,débita mon guide; un Homme, un Homme, un Homme vivant, comme moi!
— Assez 1 intervint avec un grognement la voix qui sortait des ténèbres.
Je rongeais ma noix de coco au milieu d'un silence impressionnant, cherchant, sans pouvoir y réussir, à distinguer ce qui se passait dans les ténè-bres.
— C'est un Homme? répéta la voix. Il vient vi-re avec nous?
08 L'tLR nu DOCTEUR MOREAU
La voix forte, un peu hésitante, avait quelque chose de bizarre, une sorte d'intonation sifflante qui me frappa d'une façon particulière, mais l'ac-cent était étrangement correct.
L'Homme-Singe me regarda comme s'il espérait quelque chose. J'eus l'impression que ce silence était interrogatif.
— Il vient vivre avec vous, dis-je.
— C'est un Homme; il faut qu'il apprenne la Loi.
Je commençais à distinguer maintenant quelque chose de plus sombre dans l'obscurité, le vague contour d'un être accroupi la tête enfoncée dans les épaules. Je remarquai alors que l'ouverture de la hutte était obscurcie par deux nouvelles têtes. Ma main serra plus fort mon arme. La chose dans les ténèbres parla sur un ton plus élevé :
— Dites les mots.
Je n'avais pas entendu ce qu'il avait ânonné au-paravant, aussi répéta-t-il sur une sorte de ton de mélopée :
— Ne pas marcher à quatre pattes. C'est la Loi...
J'étais ahuri.
— Dites les mots, bredouilla l'Homme-Singe.
Lui-même les répéta, et tous les êtres qui se i1 L'ILB DU DOCTEUR MOREAU 99
trouvaient à l'entrée firent chorus, avec quelque - chose de menaçant dans leur intonation.
Je me rendis compte qu'il me fallait aussi répéter - cette formule stupide, et alors commença une céré--
monie insensée. La voix, dans les ténèbres, entonna
phrase à phrase une suite de litanies folles, que = les autres et moi répétâmes. En articulant les mots,
ils se balançaient de côté et d'autre, frappant leurs
cuisses, et je suivis leur exemple. Je pouvais m'i--
maginer que j'étais mort et déjà dans un autre
monde en cette hutte obscure, avec ces personnages
vagues et grotesques, tachetés ici et là par un reflet
de lumière, tous se balançant et chantant à l'unis--
son :
— Ne pas marcher à quatre pattes. C'est la Loi.
Ne sommes-nous pas des Hommes?
— Ne pas laper pour boire. C'est la Loi. Ne som-- -<IL mes-nous pas des Hommes ?
— Ne pas manger de chair ni de poisson. C'est
la Loi. Ne sommes-nous pas des Hommes?
— Ne pas griffer l'écorce des arbres. C'est la Loi.
Ne sommes-nous pas des Hommes?
— Ne pas chasser les autres Hommes. C'est la
Loi. Ne sommes-nous pas des Hommes?
On peut aisément imaginer le reste, depuis la IO0 L'ILE DU DOCTEUR MORBA.U prohibition de ces actes de folie jusqu 'à la défense de ce que je croyais alors être les choses les plus insensées, les plus impossibles et les plus indécen-tes. Une sorte de ferveur rythmique s'empara de nous tous ; avec un balancement et un baragouin de plus en plus accélérés, nous répétâmes les arti-cles de cette loi étrange. Superficiellement, je su-bissais la contagion de ces brutes, mais tout au fond de moi le rire et le dégoût se disputaient la place. Nous parcourûmes une interminable liste de prohi-bitions, puis la mélopée reprit sur une nouvelle for-mule.
— A lui, la maison de souffrance.
— A lui, la main qui crée.
— A lui, la main qui blesse.
— A lui, la main qui guérit.
Et ainsi de suite, toute une autre longue série, la plupart du temps en un jargon absolument incom-préhensible pour moi, fut débitée sur lui, quel qu'il pût être. J'aurais cru rêver, mais jamais encore je n'avais entendu chanter en rêve.
— A lui, l'éclair qui tue.
— A lui, la mer profonde, chantions-nous.
Une idée horrible me vint à l'esprit, que Moreau, après avoir animalisé ces hommes, avait infecté leurs
cerveaux rabougris avec une sorte de déification de
ui-même. Néanmoins, je savais trop bien quelles
dents blanches et quelles griffes puissantes m'en--
touraient pour interrompre mon chant, même après
cette explication.
— A lui, les étoiles du ciel.
Pourtant, ces litanies prirent fin. Je vis la figure
ie l'Homme-Singe ruisselante de sueur et, mes yeux
s'étant maintenant accoutumés aux ténèbres, je dis--
tinguai mieux le personnage assis dans le coin d'où
venait la voix. Il avait la taille d'un homme, mais
semblait couvert d'un poil terne et gris assez
semblable à celui d'un chien terrier. Qu'était-il?
Qu'étaient-ils tous? Imaginez-vous entouré des idiots - et des estropiés les plus horribles qu'il soit possible
de concevoir, et vous pourrez comprendre quel--
ques-uns de mes sentiments, tandis que j'étais au
milieu de ces grotesques caricatures d'humanité.
— C'est un homme à cinq doigts, à cinq doigts,
à cinq doigts... comme moi, disait l'Homme-Singe.
J'étendis mes mains. La créature grisâtre du coin
se pencha en avant.
— Ne pas marcher à quatre pattes. C'est la Loi.
Ne sommes-nous pas des Hommes? dit-elle.
Elle avança une espèce de moignon étrangement difforme et prit mes doigts. On eût dit le sabot d'un daim découpé en griffes. Je me retins pour ne pas crier de surprise et de douleur. Sa figure se pen-cha encore pour examiner mes ongles ; le monstre s'avança dans la lumière qui venait de l'ouverture et je vis, avec un frisson de dégoût, qu'il n'avait figure ni d'homme ni de bête, mais une masse de poils gris avec trois arcades sombres qui indiquaient la place des yeux et de la boucne.
— Il a les ongles courts, remarqua entre ses longs poils l'effrayant personnage. Ça vaut mieux: il y en a tant qui sont gênés par de grands ongles.
Il laissa retomber ma main et instinctivement je pris mon bâton.
— Manger des racines et des arbres — c'est sa volonté, proféra l'Homme-Singe.
— C'est moi qui enseigne la Loi, dit le monstre gris. Ici viennent tous ceux qui sont nouveaux pour apprendre la Loi. Je suis assis dans les ténèbres et je répète la Loi.
— C'est vrai, affirma un des bipèdes de l'entrée.
— Terrible est la punition de ceux qui trans-gressent la Loi. Nul n'échappe.
— Nul n'échappe, répétèrent-ils tous, en se lan-çant des regards furtifs.
— Nul, nul, nul n'échappe, confirma l'Homme-- Singe. Regardez 1 J'ai fait une petite chose, une chose mauvaise, une fois. Je jacassai, jacassai, je ne par-- lais plus. Personne ne comprenait. Je suis brûlé,
marqué au feu dans la main. Il est grand; il est bon
— Nul n'échappe, répéta dans son coin le mons-- - tre gris.
— Nul n'échappe, répétèrent les autres en se
regardant de côté.
— Chacun a un besoin qui est mauvais, conti--
nua le monstre gris. Votre besoin, nous ne le savons - pas. Nous le saurons. Certains ont besoin de suivre
les choses qui remuent, d'épier, de se glisser fur--
tivement, d'attendre et de bondir, de tuer et de
mordre, de mordre profond... C'est mauvais. —
Ne pas chasser les autres Hommes. C'est la Loi.
Ne sommes-nous pas des Hommes? — Ne pas
manger de chair ni de poisson. C'est la Loi. Ne
sommes-nous pas des Hommes ?
— Nul n'échappe, interrompit une brute debout /
dans l'entrée.
— Chacun a un besoin qui est mauvais, reprit le
monstre gardien de la Loi. Certains ont besoin de . —creuser avec les dents et les mains entre les racines ij et de renifler la terre... c'est mauvais.
Io4 L'ÎLE DU DOCTEUR UÛRBA.U ~~l, I
— Nul n'échappe, répétèrent les bipèdes de rentrée.
— Certains écorchent les arbres, certains vont creuser sur les tombes des morts, certains se battent avec le front, ou les pieds, ou les ongles, certains mordent brusquement sans provocation, certains aiment l'ordure.
— Nul n'échappe, prononça l'Homme-Singe en se grattant le mollet. ^
— Nul n'échappe, dit aussi le petit être rose. !
— La punition est rude et sûre. Donc, apprenez la Loi. Répétez les mots. I
Immédiatement, il recommença l'étrange litanie de cette loi et, de nouveau, tous ces êtres et moi, nous nous mîmes à chanter et à nous balancer. La tête me tournait, à cause de cette monotone psal-modie et de l'odeur fétide de l'endroit, mais je me raidis, comptant trouver bientôt l'occasion d'en savoir plus long.
— Ne pas marcher à quatre pattes. C'est la Loi. Ne sommes-nous pas des Hommes?
Nous faisions un tel tapage que je ne pris pas garde à un bruit venant du dehors, jusqu'à ce que quelqu'un, qui était, je pense, l'un des deux Hommes-Porcs que j'avais aperçus, passant sa tête .. L'ILE DU DOCTEUR MOREAU IOS :>ar-dessus la petite créature rose, cria sur un ton de frayeur quelque chose que je ne saisis pas. Aussitôt ceux qui étaient debout à l'entrée dispa-rurent ; mon Homme-Singe se précipita dehors, l'être qui restait assis dans l'obscurité le suivit — je remarquai qu'il était gros et maladroit et cou-vert de poils argentés — et je me trouvai seul.
Puis, avaniquej'cusse atteintl'ouverture, j'enten-dis l'aboiement d'un chien.
Au même nstant, j'étais hors de la hutte, mon Dâton de chaise à la main, tremblant de tous mes membres. Devant moi, j'avais les dos mal bâtis d'une vingtaine peut-être è:e ces bipèdes, leurs têtes difformes à demi enfoncées dans les omoplates. Ils gesticulaient avec animation. D'autres faces à demi animales sortaient, inquiètes, des autres huttes. Portant mes regards dans la direction vers laquelle ils étaient tournés, je vis, venant à travers la brune, sous les arbres, au bout du passage des tanières, la silhouette sombre et la terrible tête blanche de Moreau. Il maintenait le chien qui bon-dissait, et, le suivant de près, venait Montgomery, le revolver au poing.
Un instant, je restai frappé de terreur.
Je me retournai et vis le passage, derrière moi, ioô L'ÎLE DU DOCTEUR ttBUZAU ' | bloqué par une énorme brute, à la face large et grise i et aux petits yeux clignotants. Elle s'avançait vers J moi. Je regardai de tous côtés et aperçus à ma droite, | dans le mur de roche, à cinq ou six mètres de dis- >tj tance, une étroite fissure, à travers laquelle venait | un rayon de lumière coupant obliquement l'ombre. h
— Arrêtez ! cria Moreau en me voyant me diri- * ger vers la fissure; puis il ordonna : Arrêtez-le! i
A ces mots, les figures des brutes se tournèrent | une à une vers moi. Heureusement, leur cerveau i bestial était lent à comprendre. « 1
D'un coup d'épaule, j'envoyai rouler à terre un monstre gauche et maladroit, qui se retournait pour voir ce que voulait dire Moreau, et il alla tomber j en en renversant un autre. Il chercha à se rattra- j per à moi, mais me manqua. La petite créature rose se précipita pour me saisir, mais je l'abattis d'un coup de mon bâton et le clou balafra sa vilaine figure. L'instant d'après, j'escaladais un sentier à pic, une sorte de cheminée inclinée qui sortait du ravin. J'entendis un hurlement et des cris:
— Attrapez-le 1 Arrêtez-le !
Le monstre gris apparut derrière moi et engagea sa masse dans la brèche. Les autres suivaient en hurlant.
J'escaladai l'étroite crevasse et débouchai sur la solfatare du côté ouest du village des hommes-ani-maux. Je franchis cet espace en courant, descen-dis une pente abrupte où poussaient quelques arbres épars, et arrivai à un bas-fond plein de grands roseaux. Je m'y engageai, avançant jusqu'à un épais et sombre fourré dont le sol cédait sous les pieds.
-La brèche avait été, pour moi, une chance inespé-rée, car le sentier étroit et montant obliquement dut gêner grandement et retarder ceux qui me poursui-vaient. Au moment où je m'enfonçai dans les roseaux, le plus proche émergeait seulement de la crevasse.
Pendant quelques minutes, je continuai à courir dans le fourré. Bientôt, autour de moi, l'air fut plein de cris menaçants. J'entendis le tumulte de la poursuite, le bruit des roseaux écrasés,et, de temps en temps, le craquement des branches. Quelques-uns des monstres rugissaient comme des bêtes féroces. Vers la gauche, le chien aboyait; dans la même direction, j'entendis Moreau et Montgomery pousser leurs appels. Je tournai brusquement vers la droite. Il me sembla à ce moment entendre Montgomery me crier de fuir, si je tenais à la vie.
Bientôt le sol, gras et bourbeux, céda sous mes pieds; mais, avec une énergie désespérée, je m'y jetai tête baissée, barbotant jusqu'aux genoux, et je parvins enfin à un sentier sinueux entre de grands roseaux. Le tumulte de la poursuite s'éloigna vers j la gauche. A un endroit, trois étranges animaux roses, de la taille d'un chat, s'enfuirent en sautillant devant moi. Ce sentier montait à travers un autre espace libre, couvert d'incrustations blanches, pour s'enfoncer de nouveau dans les roseaux.
Puis, soudain, il tournait, suivant le bord d'une crevasse à pic, survenant comme le saut-de-loup d'un parc anglais, brusque et imprévue. J'arrivais en courant de toutes mes forces et ne remarquai ce précipice qu'en m'y sentant dégringoler dans le j vide.
Je tombai, la tête et les épaules en avant, parmi des épines, et me relevai, une oreille déchirée et la figure ensanglantée. J'avais culbuté dans un ravin escarpé, plein de roches et d'épines. Un brouil-lard s'enroulait en longues volutes autour de moi, et un ruisselet étroit d'où montait cette brume serpentait jusqu'au fond. Je fus étonné de trouver du brouillard dans la pleine ardeur du jour, mais je n'avais pas le loisir de m'attarder à réfléchir.
L'ILE DU DOCTEUR MORKÀU 109 ' J'avançai en suivant la direction du courant, espé-rant arriver ainsi jusqu'à la mer et avoir le chemin libre pour me noyer; ce fut plus tard seulement que je m'aperçus que j'avais perdu mon bâton dans . ma chute.
Bientôt, le ravin se rétrécit sur un certain espace, et, insouciamment, j'entrai dans le courant. J'en res-sortis bien vite, car l'eau était presque brûlante. Je remarquai aussi une mince écume sulfureuse flot-tant à sa surface. Presque immédiatement le ravin faisait un angle brusque et j'aperçus l'indistinct horizon bleu. La mer proche reflétait le soleil par des myriades de facettes. Je vis ma mort devant moi.
Mais j'étais trempé de sueur et haletant. Je res-sentais aussi une certaine exaltation d'avoir devancé ceux qui me pourchassaient, et cette joie et cette surexcitation m'empêchèrent alors de me noyer sans plus attendre.
Je me retournai dans la direction d'où je venais, l'oreille aux écoutes. A part le bourdonnement des
moucherons et le bruissement de certains insectes
qui sautaient parmi les buissons, l'air était absolu--
ment tranquille.
Alors, me parvinrent, très faibles, l'aboiement d'un chien, puis un murmure confus de voix, le Ï claquement d'un fouet. Ces bruits s'accrurent, puis ? diminuèrent, remontèrent le courant, pour s'éva- • nouir. Pour un temps, la chasse semblait terminée.
Mais je savais maintenant quelle chance de secours je pouvais trouver dans ces bipèdes.
Je repris ma route vers la mer. Le ruisseau d'eau chaude s'élargissait en une embouchure encom-brée de sables et d'herbes, sur lesquels une quan-tité de crabes et de bêtes aux longs corps munis de nombreuses pattes grouillèrent à mon approche. J'avançai jusqu'au bord des flots, où, enfin, je me sentis en sécurité. Je me retournai et, les mains sur les hanches, je contemplai l'épaisse verdure dans laquelle le ravin vaporeux faisait une brèche embrumée. Mais j'étais trop surexcité et — chose réelle, dont douteront ceux qui n'ont jamais connu le danger — trop désespéré pour mourir.
Alors, il me vint à l'esprit que j'avais encore une chance. Tandis que Moreau, Montgomery et leur cohue bestiale me pourchassaient à travers l'île, ne pourrais-je pas contourner la grève et arrivera l'en-clos? tenter de faire une marche de flanc contre eux et alors, avec une pierre arrachée au mur peu soli-dement bâti, brisér la serrure de la petite porte et
L ILE DU DOCTEUR MOREAU III — essayer de trouverun couteau, un pistolet, quesais--
je,pour leur tenir tête à leur retour? En tous les cas,
c'était une chance de vendre chèrement ma vie.
Je me tournai vers l'ouest, avançant au long des
flots. L'aveuglante ardeur du soleil couchant flam--
boyait devant mes yeux; et la faible marée du Pa--
cifique montait en longues ondulations.
Bientôt le rivage s'éloigna vers le sud et j'eus le
soleil à ma droite. Puis, tout à coup, loin en face de - moi, je vis, une à une, plusieurs figures émerger des
buissons — Moreau, avec son grand chien gris,
ensuite Montgomery et deux autres. A cette vue,
je m'arrêtai.
Ils m'aperçurent et se mirent à gesticuler et à
avancer. Je restai immobile, les regardant venir. Les
deux hommes-animaux s'élancèrent en courant pour
me couper la retraite vers les buissons de l 'inté--
rieur. Montgomery aussi se mit à courir, mais droit
vers moi. Moreau suivait plus lentement avec le
chien.
Enfin, je secouai mon inaction et, me tournant du
côté de la mer, j'entrai délibérément dans les flots.
J'y fis une trentaine de mètres avant que l eau me
vînt à la taille. Vaguement, je pouvais voir les bêtes
de marée s'enfuir sous mes pas.
112 L'tLt DU DOCTEUR MOREAU
— Mais que faites-vous ? cria Montgomery.
Je me retournai, de l'eau jusqu'à mi-corps, et les regardai.
Montgomery était resté haletant au bord du flot. Sa figure, après cette course, était d'un rouge vif, ses longs cheveux plats étaient en désordre, et sa lèvre inférieure, tombante, laissait voir ses dents irrégulières. Moreau approchait seulement, la face pâle et ferme, et le chien qu'il maintenait aboya apr ès moi. Les deux hommes étaient munis de fouets so-lides. Plus haut, au bord des brousailles, se tenaient les hommes-animaux aux aguets.
— Ce que je fais? — Je vais me noyer.
Montgomery et Moreau échangèrent un regard.
— Pourquoi? demanda Moreau.
— Parce que cela vaut mieux qu'être torturé par vous.
— Je vous l'avais dit, fit Montgomery; et Moreau lui répondit. quelque chose à voix basse.
— Qu'est-ce qui vous fait croire que je vais vous torturer? demanda Moreau.
— Ce que j'ai vu, répondis-je. Et puis, ceux-là — là-bas !
— Chut ! fit Moreau en levant la main.
— Je ne me tairai pas, dis-je. Ils étaient des
L'IIE DU DOCTEUR MOREAU 118 hommes : que sont-ils maintenant? Moi, du moins, je ne serai pas comme eux.
Mes regards allèrent plus loin que mes interlo-cuteurs. En arrière, sur le rivage, se tenaient M'ling, le domestique de Montgomery, et l'une des brutes vêtues de blanc qui avaient manié la chaloupe. Plus loin encore, dans l'ombre des arbres, je vis un petit Homme-Singe, et, derrière lui, quelques vagues figures.
— Qui sont ces créatures? m'écriai-je, en les in-diquant du doigt, et élevant de plus en plus la voix pour qu'ils m'entendissent. C'étaient des hommes— des hommes comme vous, dont vous avez fait des êtres abjects par quelque flétrissure bestiale — des hommes dont vous avez fait vos esclaves, et que vous craignez encore. — Vous qui écoutez, m'é-criai-je, en indiquant Moreau, et m'égosiliant pour être entendu par les monstres, vous qui m'écoutez, ne voyez-vous pas que ces hommes vous craignent, qu'ils ont peur de vous? Pourquoi n'osez-vous pas? Vous êtes nombreux...
— Pour l'amour de Dieu, cria Montgomery, taisez-vous, Prendick 1
— Prendick 1 appela Mcreau.
Ils crièrent tous deux ensemble comme pour 1 14 L'ÎLE BU DOCTEUR MOREAU f 11 étouffer ma voix. Derrière eux, se précisaient les faces curieuses des monstres, leurs yeux interroga-teurs, leurs mains informes pendantes, leurs épau-les contrefaites. Ils paraissaient, comme je me l'ima-ginais, s'efforcer de me comprendre, de se rappeler quelque chose de leur passé humain.
Je continuai à vociférer mille choses dont je ne me souviens pas : sans doute que Moreau et Montgo-mery pouvaient être tués; qu'il ne fallait pas avoir peur d'eux. Telles furent les idées que je révélai à ces monstres pour ma perte finale. Je vis l'être aux yeux verts et aux loques sombres, qui était venu au-devant de moi, le soir de mon arrivée, sortir des arbres et d'autres le suivre pour mieux m'entendre.
Enfin, à bout de souffle, je m'arrêtai.
— Ecoutez-moi un instant, rit Moreau de sa voix ferme et brève, et après vous direz ce que vous voudrez.
— Eh bien? dis-je. 1
Il toussa, réfléchit quelques secondes, puis cria :
— En latin, Prendick, en mauvais latin, en latin de cuisine, mais essayez de comprendre. Hi non sant homines, sunt animalia quœ nos habemus... vivisectés. Fabrication d'humanité. Je vous expli-querai. Mais sortez de [là. f — Elle est bonne! m'écriai-je en riant. Ils par-vient, construisent des cabanes, cuisinent. Ils étaient \ des hommes. Prenez-y garde que je sorte d'ici.
— L'eau, juste au delà d'où vous êtes, est pro-fonde... et il y a des requins en quantité.
— C'est ce qu'il me faut, répondis-je. Courte et bonne. Tout à l'heure. Je vais d'abord vous jouer f un bon tour.
— Attendez.
Ï- Il sortit de sa poche quelque chose qui étincela au soleil et il jeta l'objet à ses pieds.
jf — C'est un revolver chargé, dit-il. Montgomery va faire de même. Ensuite nous allons remonter la grève jusqu'à ce que vous estimiez la distance con-venable. Alors venez et prenez les revolvers. L — C'est ça; et l'un de vous en a un troisième. * — Je vous prie de réfléchir un peu, Prendick.
D'abord, je ne vous ai pas demandé de venir dans
cette île. Puis, nous vous avions drogué la nuit
dernière et l'occasion ellt été bonne. Ensuite, main--
tenant que votre première terreur est passée et que
vous pouvez peser les choses est-ce que Montgo--
mery vous parait être le- type que vous dites? Nous
vous avons cherché et poursuivi pour votre bien,
parce que cette Ile est pleine de... phénomènes 1 16 L'ÏHt OU DOCTEUR MOREAU hostiles. Pourquoi tirerions-nous sur vous quand * vous offrez de vous loyer vous-même?
— Pourquoi a iez-vous lancé vos... gens sur moi, quand j'étais dans la hutte?
— Nous étions sûrs de vous rejoindre et de vous ? tirer du danger. Après cela, nous-avons volontai-rement perdu votre piste, pour votre salut.
Je réfléchis. Cela semblait possible. Puis je me f rappelai quelque chose.
— Mais ce que j'ai vu... dans l'enclos..., dis-je.
— C'était le puma. •
— Écoutez, Prendick, dit Montgomery. Vous êtes un stupide imbécile. Sortez de IV prenez les revolvers et on pourra causer. Nou.. te pouvons rien faire de plus que ce que nous faisons main-tenant .
Il me faut avouer qu'alors, et, à vrai dire, tou-jours, je me méfiais et avais peur de Moreau. Mais Montgomery était un homme avec qui je pouvais' m'entendre.
— Remontez la grève et levez les mains en l'air, ajoutai-je, après réflexion.
— Pas cela, dit Montgomery, avec un signe de tête explicatif par-dessus son épaule. Manque de dignité.
L'tLE DU Doc-rEt!a MOREAU 1 I7
— Allez jusqu'aux arbres, dans ce cas, s 'il vous plaît.
— Quelles idiotes cérémonies! dit Montgomery.
Ils se retournèrent tous deux et firent face aux six ou sept grotesques bipèdes, qui étaient debout au soleil, solides, mobiles, ayant une ombre et pour-tant si incroyablement irréels. Montgomery fit cla-quer son fouet et,tournant immédiatement les talons, ils s'enfuirent à la débandade sous les arbres. Lors-que Montgomery et Moreau furent à une distance que je jugeai convenable, je revins au rivage, ramas-sai les revolvers et les examinai. Pour me satisfaire contre toute supercherie, je tirai sur un morceau de lave arrondie et eus le plaisir de voir la pierre pul-vérisée et le sable couvert de fragments et de plomb.
Pourtant, j'hésitai encore un moment.
— J'accepte le risque, dis-je enfin; et un revolver à chaque main, je remontai la grève pour les rejoindre.
Ça vaut mieux, dit Moreau, sans affectation.
Avec tout cela, vous avez gâché la meilleure partie de ma journée.
Avec un air dédaigneux qui m 'humilia, Montgo-mery et lui se mirent à marcher en silence devant moi. 1 t 8 L'tLE DU DOCTEUR MOREAU 1
La bande des monstres, encore surpris, s'était < reculée sons les arbres. Je passai devant eux aussi ,i tranquillement que possible. L'un d'eux fit mine de k me suivre, mais il se retira quand Montgomery eut J fait claquer son fouet. 1 r reste, sans bruit, nous I suivit des yeux. Ils pouvaient sans doute avoir été des animaux. Mais je n'avais encore jamais vu un : animal essayer cie penser.
vm