MOREAU S'EXPLIQUE
— Et maintenant, Prendick, je m'explique, dit le
Docteur Moreau, aussitôt que nous eûmes mangé et
bu. Je dois avouer que vous êtes bien l'hôte le plus
exigeant quej'aie jamais traité et je vous avertis que
c'est la dernière chose que je fais pour vous obliger.
Vous pouvez, à votre aise, menacer de vous suici--
der; je ne bougerai pas, même si je devais en avoir
quelque ennui.
Il s'assit dans le fauteuil pliant, un cigare entre
ses doigts pâles et souples. La clarté d une lampe
suspendue tombait sur ses cheveux blancs ; son
regard errait dans les étoiles par la petite fenêtre " sans vitres. J'étais assis aussi loin de lui que pos--
sible, la table entre nous et les revolvers à portée
de la main. Montgomery n'était pas là. Je ne me souciais pas encore d'être avec eux dans une si petite pièce.
— Vous admettez que l'être humain vivisecté, comme vous l'appeliez, n'est, après tout, qu'un puma? dit Moreau.
Il m'avait mené dans l'intérieur de l'enclos pour que je pusse m'assurer de la chose.
— C'est le puma, répondis-je, le puma encore vivant, mais taillé et mutilé de telle façon que je souhaite ne plus voir jamais de semblable chair vivante. De tous les abjects...
— Peu importe 1 interrompit Moreau. Du moins, épargnez-moi ces généreux sentiments. Montgo-mery était absolument de même. Vous admettez que c'est le puma. Maintenant., tenez-vous en repos pendant que je vais vous débiter ma conférence de physiologie.
Aussitôt, sur le ton d'un homme souverainement ennuyé, mais s'échauffant peu à peu, il commença à m'expliquer ses travaux. Il s'exprimait d'une façon très simple et convaincante. De temps à autre, je remarquai dans son ton un accent sarcastique, et bientôt je me sentis rouge de honte à nos posi-tions respectives,
Les créatures que j'avais vues n'étaient pas des
L'ILE DU DOCTt.UR MORBAU 191 - hommes, n'avaient jamais été des hommes. C étaient des animaux — animaux humanisés — triomphe
de la vivisection.
Vous oubliez tout ce qu'un habile vivisecteur
peut faire avec des êtres vivants, disait Moreau.
Pour ma part, je me demande encore pourquoi les
choses que j'ai essayées ici n'ont pas encore été
faites. Sans doute, on a tenté quelques efforts
amputations, ablations, résections, excisions. Sans
doute, vous savez que le strabisme peut être pro--
duit ou guéri par la chirurgie. Dans les cas d'abla--
tions vous avez toutes sortes de changements sécré--
toires, de troubles organiques, de modifications
des passions, de transformations dans la sensation
des tissus. Je suis certain que vous avez entendu
parler de tout cela?
— Sans doute, répondis-je. Mais ces répugnants
bipèdes que...
— Chaque chose en son temps, dit-il, avec un
geste rassurant. Je commence seulement. Ce sont
là des cas ordinaires de transformation. La chirur--
gie peut faire mieux que cela. On peut construire
aussi facilement qu'on détruit ou qu'on transforme.
Vous avez entendu parler, peut-être, d'une opéra--
tioa fréquente en chirurgie à laquelle on a recours IU L'lU. DU DOCTEUR MORKAO i dans les cas où le nez n'existe plus. Un fragment \f de peau est enlevé sur le front, reporté sur le nez et l.4;' il se greffe à sa nouvelle place. C'est une sorte de it greffe d'une partie d'un animal sur une autre partie J de lui-même. On peut aussi grefferunepartierécem- t ment enlevée d'un autre animal. C'est le cas pour u les dents, par exemple. La greffe de la peau et de i l'os est faite pour faciliter la guérison.Le chirurgien place dans le milieu de la blessure des morceaux de >j peau coupées sur un autre animal ou des fragments û d'os d'une victime récemment tuée. V ousavez peut. 1 être entendu parler de l'ergot de coq que Hunter ; avait greffé sur le cou d'un taureau. Et les rats à î trompe des zouaves d'Algérie, il faut aussi en par- • 1er — monstres confectionnés au moyen d'un frag-ment de queue d'un rat ordinaire transféré dans une incision faite sur leur museau et reprenant vie dans cette position.
— Des monstres confectionnés! Alors, vous voulez dire que...
—Oui. Ces créatures, que vous avez vues, sont des animaux taillés et façonnés en de nouvelles formes. A cela -à l'étude de la plasticité des formes vivan-tes — ma vie a été consacrée. J'ai étudié pendant des années, acquérant à mesure de nouvelles con--
L'tLE DU DOCTEUR MOREAU 123 -naissances. Je vois que vous avez l'air horrifié, et cependant je ne vous dis rien de nouveau. Tout cela se trouve depuis fort longtemps à la surface de Fanatomie pratique, mais personne n'a eu la té-t mérité d'y toucher. Ce n'est pas seulement la for-me extérieure d'un animal que je puis changer. La physiologie, le rythme chimique de la créature, peuvent aussi subir une modification durable dont ; la vaccination et autres méthodes d'inoculation de i matières vivantes ou mortes sont des exemples qui vous sont, à coup sûr, familiers. Une opération similaire est la transfusion du sang, et c est avec cela, à vrai dire, que j'ai commencé. Ce sont là des cas fréquents. Moins ordinaires, mais probable-ment beaucoup plus hardies, étaient les opérations de ces praticiens du moyen-age qui fabriquaient des nains, des culs-de-jatte, des estropiés et des mons-tres de foire; des vestiges de cet art se retrouvent encore dans les manipulations préliminaires que
subissent les saltimbanques et les acrobates. Victor
Hugo en parle longuement dans l Hommequi Rit...
Mais vous comprenez peut-être mieux ce que je
veux dire. Vous commencez à voir que c est une ! chose possible de transplanter le tissu d'une partie f d'un animal à une autre, ou d'un animal à un autre 124 L'!LB DU DOCTEUR KORBAU I animal, de modifier ses réactions chimiques et ses méthodes de croissance, de retoucher les articula-tions de ses membres, et en somme de le changer dans sa structure la plus intime.
Cependant, cette extraordinaire branche de la connaissance n'avait jamais été 'cultivée, comme une fin et systématiquement, par les investigateurs modernes, jusqu'à ce que je la prenne en main. Diverses choses de ce genre ont été indiquées par quelques tentatives chirurgicales; la plupart des exemples analogues qui vous reviendront à l'esprit ont été démontrés, pour ainsi dire, par accident — par des tyrans, des criminels, par les éleveurs de chevaux et de chiens, par toute sorte d'ignorants et de maladroits travaillant pour des résultats égoïs-tes et immédiats. Je fus le premier qui soulevai cette q uestion, armé de la chirurgie antiseptique et possédant une connaissance réellement scientifique des lois naturelles.
On pourrait s'imaginer que cela fut pratiqué en secret auparavant. Des êtres tels que les frères siamois... Et dans les caveaux de l'Inquisition,.. Sans doute, leur but principal était la torture ar-tistique ? mais du moins quelques-uns des inquisi-teurs durent avoir une vague curiosité scientifique...
Mais, interrompis-je, ces choses, ces animaux pmrlent !
Il répondit qu'ils parlaient en effet et continua à démontrer que les possibilités de la vivisection ne s'arrêtent pas à une simple métamorphose physique. Un cochon peut recevoir une éducation. La struc-ture mentale est moins déterminée encore que la structure corporelle. Dans la science de l 'hypno-tisme, qui grandit et se développe, nous trouvons la possibilité promise de remplacer de vieux ins-tincts ataviques par des suggestions nouvelles, gref-fées sur des idées héréditaires et fixes ou prenant leur place. A vrai dire, beaucoup de ce que nous appelons l'éducation morale est une semblable modification artificielle et une perversion de l'instinct combatif; la pugnacité se canalise en courageux sacrifice de soi et la sexualité supprimée en émotion religieuse. La grande différence entre l'homme et le singe est dans le larynx, dit-il, dans la capacité de former délicatement différents sons-symboles par lesquels la pensée peut se soutenir.
Sur ce point, je n'étais pas de son avis, mais,avec une certaine incivilité, il refusa de prendre garde à mon objection. Il répéta que le fait était exact et continua l'exposé de ses travaux.
Je lui demandai pourquoi il avait pris la forme * humaine comme modèle. Il me semblait alors, t et il me semble encore maintenant, qu'il y avait 3 dans ce choix une étrange perversité.
Il avoua qu'il avait choisi cette forme par hasard.
— J'aurais aussi bien pu transformer des mou- s tons en lamas, et des lamas en moutons. Je sup- i pose qu'il y a dans la forme humaine quelque chose qui appelle à la tournure artistique de l'esprit plus puissamment qu'aucune autre forme animale. Mais : je ne me suis pas borné à fabriquer des hommes. Une fois ou deux...
Il se tut pendant un moment. '
— Ces années! avec quelle rapidité elles se sont écoulées! Et voici que j'ai perdu une journée pour vous sauver la vie et que je perds une heure encore à vous donner des explications.
— Cependant, dis-je, je ne comprends pas encore. Quelle est votre justification pour infliger toutes ces souffrances? La seule chose qui pourrait à mes yeux excuser la vivisection serait quelque applica-tion...
— Précisément, dit-il. Mais, vous le voyez, jff suis constitué différemment. Nous nous plaçons à I L'ILE DU DOCTstrH MOREAU 127 des points de vue différents. Vous êtes matérialiste. J — Je ne suis pas matérialiste, interrolnpis-je vivement.
— A mon point de vue, à mon point de vue. Car c'est justement cette question de souffrance qui nous partage. Tant que la souffrance, qui se voit ou s'entend, vous rendra malade, tant que vos pro-pres souffrances vous mèneront, tant que la dou-leur sera la base de vos idées sur le mal, sur le pé-- [ ché, vous serez un animal, je vous le dis, pensant un peu moins obscurément ce qu'un animal res-sent. Cette douleur...
| J'eus un haussement d'épaules impatient à de | pareils sophismes.
| — Mais c'est si peu de chose, continua-t-il. Un esprit réellement ouvert à ce que la science révèle doit se rendre compte que c'est fort peu de chose. £ Il se peut que, sauf dans cette petite planète, ce grain de poussière cosmique, invisible de la plus proche étoile, il se peut que nulle part ailleurs ne se rencontre ce qu'on appelle la souffrance. Les lois vers lesquelles nous nous acheminons en tâtOIl-nant... D'ailleurs, même sur cette terre, même parmi tout ce qui vit, qu'est donc la douleur?
En parlant, il tira de sa poche un petit canif, 828 L'ILE DU DOCTEUR MOHBAU I en ouvrit une lame, avança son fauteuil de façon que je pusse voir sa cuisse; puis, choisissant la f place, il enfonça délibérément la lame dans sa chair i et l'en retira. f 4
— Vous aviez, sans doute, déjà vu cela. On ne le r: sent pas plus qu'une piqûre d'épingle. Qu'en con- n ilure? La capacité de souffrir n'est pas nécessaire i Jans le muscle et ne s'y trouve pas ; elle n'est que ij nécessaire dans la peau, et, dans la cuisse, à peine j ici ou là se trouve-t-il un point capable de sentir i la douleur. La douleur n'est que notre conseiller ; médical intime pour nous avertir et nous stimuler. Toute chair vivante n'est pas douloureuse, non i plus que les nerfs, ni même tous les nerfs senso-riels. Il n'y a aucune trace de souffrance réelle dans les sensations du nerf optique. Si vous bles-sez le nerf optique, vous voyez simplement des flamboiements de lumière, de même qu'une lésion du nerf auditif se manifeste simplement par un bourdonnement dans les oreilles. Les végétaux ne ressentent aucune douleur; les animaux inférieurs — il est possible que des animaux tels que l'asté-rie ou l'écrevisse ne ressentent pas la douleur. Alors, quant aux hommes, plus intelligents ils deviennent et plus intelligemment ils travailleront 1 9 à leur bien-être et moins nécessaire sera l'aiguillon qui les avertit du danger. Je n'ai encore jamais vu de chose inutile qui ne soit tôt ou tard déracinée et supprimée de l'existence — et vous? or, la douleur devient inutile.
D'ailleurs, je suis un homme religieux, Pren-dick, comme tout homme sain doit l'être. Il se peut que je me figure être un peu mieux renseigné que vous sur les méthodes du Créateur de ce monde — car j'ai cherché ses lois à ma façon, toute ma vie, tandis que vous, jfc crois, vous collectionnez des papillons. Et je vous réponds bien que le plaisir et. la douleur n'ont rien à voir avec le ciel ou l'enfer. Le plaisir et la douleur 1... Bah 1 Qu'est-ce que l'ex-tase du théologien, sinon la houri de Mahomet dans les ténèbres? Ce grand cas que les hommes et les femmes font du plaisir et de la douleur, Prendick, est la marque de la bête en eux. la marque de la bête dont ils descendent. La souffrance 1 Le plaisir et la douleur 1... Nous ne les sentons qu'aussi
t" longtemps que nous nous roulons dans la pous-sière.
Vous voyez, j'ai continué mes recherches dans la voie où elles m'ont mené. C'est la seule façon que je sache de conduire des recherches. Je pose
t.. a 180 L'ILK DU DOCTEUR MOREAU ™ une question, invente quelque méthode d'avoir i une réponse et j'obtiens... une nouvelle question. Ceci ou cela est-il possible? Vous ne pouvez vous i imaginer ce que cela signifie pour un investigateur, 1 quelle passion intellectuelle s'empare de lui. Vous j ne pouvez vous imaginer les étranges délices de ces désirs intellectuels. La chose que vous avez devant vous n'est plus un animal, une créature comme vous, mais un problème. La souffrance par sympa. thie — tout ce que j'en sais est le souvenir d'une chose dont j'ai souffert il y a bien des années. Je 1 voulais — c'était mon seul désir — trouver la limite extrême de plasticité dans une formé vivante.
— Mais, fis-je, c'est une abomination...
— Jusqu'à ce jour je ne me suis nullement préoc-cupé de l'éthique dela matière. L'étude de la Nature rend un homme au moins aussi impitoyable que la Nature. J'ai poursuivi mes recherches sans me sou-cier d'autre chose que de la question que je voulais résoudre et les matériaux... ils sont là-bas, dans les huttes... Il y a bientôt onze ans que nous som-mes venus ici, Montgomery et moj, avec six Cana-ques. Je me rappelle la verte tranquillité de l'île et l'océan vide autour de nous, comme si c'était hier. L'endroit semblait m'attendre.
L'IIB DU DOCTEUR MORSAU 131
Les provisions furent débarquées et l'on cons--
truisit la maison. Les Canaques établirent leurs
huttes près du ravin. Je me mis à travailler ici sur
ce que j'avais apporté Au début, des choses dé--
sagréables arrivèrent. Je commençai avec un mou--
ton, mais, après un jour et demi de travail, mon
scalpel glissa et la bête mourut; je pris un autre
mouton; j'en fis une chose de douleur et de peur et
bandai ses blessures pour qu'il guérît. Une fois
fini, il me sembla parfaitement humain, mais quand
.je le revis, j'en fus mécontent. Il se rappelait dé
moi, éprouvait une terreur indicible et n'avait pas
plus d'esprit qu'un mouton. Plus je le regardais,
plus il me semblait difforme, et enfin je fis cesser
les misères de ce monstre. Ces animaux sans cou--
rage, ces êtres craintifs et sensibles, sans la moin--
dre étinoelle d'énergie combative pour affronter la - souffrance, ne valent rien pour confectionner des
hommes.
Puis, je pris un gorille que j'avais, et avec lui,
travaillant avec le plus grand soin, venant à bout
de chaque difficulté, l'une après l'autre, je fis mon
premier homme. Toute une semaine, jour et nuit, ! je le façonnai; c'était surtout son cerveau qui avait * besoin d'être retouché ; il fallut y ajouter grande--
, 1 132 l'iLR DU DOCTEUR MOREA.U 9 ment et le changer beaucoup. Quand j'eus fini et fII qu'il fut là, devant moi, lié, bandé, immobile, je ju. i geai que c'était un beau spécimen du type négroïde. 3 Je ne le quittai que quand je fus certain qu'il sur- 1 vivrait, et je vins dans cette pièce, où je trouvai i Montgomery dans un état assez semblable au vôtre. Il avait entendu quelques-uns des cris de la bête à 3 mesure qu'elle s'humanisait, des cris comme ceux ;■! qui vous ont tellement troublé. Je ne l'avais pas 1 admis entièrement dans mes confidences, tout d'a-bord. Les Canaques, eux aussi, s'étaient mis mar-tel en tête, et ma seule vue les effarouchait. Je re-gagnai la confiance de Montgomery, jusqu'à un certain point, mais nous eûmes toutes les peines du monde à empêcher les Canaques de déserter. A la fin, ils y réussirent, et nous perdîmes ainsi le yacht. Je passai de nombreuses journées à faire l'éducation de ma brute — en tout trois ou quatre mois. Je lui enseignai les rudiments de l'anglais, lui donnai quelque idée des nombres, lui fis même lire l'alphabet. Mais il avait le cerveau lent — bien que j'aie vu des idiots plus lents certainement. Il commença avec la table rase, mentalement, il n'a-vait dans son esprit aucun souvenir de ce qu'il avait été. Quand ses cicatrices furent complètement
L'tLZ DU DOCTEUR MORÊÀU 133 fermées, qu'il ne fut plus raide et endolori, qu'il put dire quelques mots, je l'emmenai là-bas et le présentai aux Canaques comme un nouveau com-pagnon.
D'abord, ils eurent horriblement peur de lui — ce qui m'offensa quelque peu, car j'éprouvais un certain orgueil de mon œuvre— mais ses manières paraissaient si douces, et il était si abject qu'au bout de peu de temps ils l'acceptèrent et prirent en main son éducation. Il apprenait avec rapidité, imitant et s'appropriant tout, et il se construisit une cabane, mieux faite même, me sembla-t-il, que leurs huttes. Il y en avait un parmi eux, vague-ment missionnaire, qui lui apprit à lire ou du moins à épeler, lui donna quelques idées rudimen. taires de moralité, mais il paraît que les habitu-des de la bête n'étaient pas tout ce qu'il y avait de plus désirable.
Après cela, je pris quelques jours de repos, et j'eus l'idée de rédiger un exposé de toute l'af-faire pour réveiller les physiologistes européens. Mais,une fois, je trouvai ma créature perchée dans un arbre, jacassant et faisant des grimaces à deux des Canaques qui l'avaient taquinée. Je la mena-çai; lui reprochai l'inhumanité d'un tel procédé, 134 L'ÎLE DU DOCTEUR MORBAU e', | réveillai chez lui le sens de la honte, et revins ici, J résolu à faire mieux encore avant de faire connaî-tre le résultat de mes travaux. Et j'ai fait mieux; mais, quoi qu'il en soit, les brutes rétrogradent, la bestialité opiniâtre reprend jour après jour le des-sus. J'ai l'intention de faire mieux encore. J'en viendrai à bout. Ce puma...
Mais revenons au récit. Tous les Canaques sont morts maintenant. L'un tomba par-dessus bord, de la chaloupe ; un autre mourut d'une blessure au talon qu'il empoisonna, d'une façon quelconque, avec du jus de plante. Trois s'enfuirent avec le yacht et furent noyés, je le suppose et je l'espère. Le dernier... fut tué. Mais — je les ai remplacés. Montgomery se comporta d'abord comme vous étiez disposé à le faire, puis...
— Qu'est devenu l'autre, demandai-je vivement, l'autre Canaque qui a été tué?
— Le fait est qu'après que j'eus fabriqué un certain nombre de créatures humaines, je fis un être...
Il hésita.
— Eh! bien? dis-je.
— Il fut tué.
— Je ne comprends pas. Voulez-vous direqee...
— Il tua le Canaque... oui. Il tua plusieurs autres choses qu'il attrapa. Nous le pourchassâmes pen-dant deux jours. Il avait été lâché par accident — je n'avais pas eu l'intention de le mettre en liberté. Il n'était pas fini. C'était simplement une expé-rience. Une chose sans membres qui se tortillait sur le sol à la façon d'un serpent. Ce monstre était d'une force immense et rendu furieux par la dou-leur; il avançait avec une grande rapidité, de l'al-lure roulante d'un marsouin qui nage. Il se cacha dans les bois pendant quelques jours, s'en prenant à toutce qu'il rencontrait, jusqu'à ce que nous nous fussions mis en chasse ; alors il se traîna dans la partie nord de l'île, et nous nous divisâmes pour le cerner. Montgomery avait insisté pour se joindre à moi. Le Canaque avait une carabine et quand nous trouvâmes son corps, le canon de son arme était tordu en forme d'S et presque traversé à coups de dents... Montgomery abattit le monstre d'un coup de fusil... Depuis lors, je m'en suis tenu à l'idéal de l'humanité... excepté pour de petites éhoses.
Il se tut. Je demeurai silencieux, examinant son visage.
àinoi, reprit-il, pendant vingt ans entiers—en I." L'ILE DU DOCTEUR MOREAU comptant neuf ans en Angleterre — j'ai travaillé, et il y a encore quelque chose dans tout ce que je fais qui déjoue mes plans, qui me mécontente, qui me provoque à de nouveaux efforts. Quelquefois je dépasse mon niveau, d'autres fois je tombe au-dessous, mais toujours je reste loin des choses que je rêve. La forme humaine, je puis l'obtenir main-tenant, presque avec facilité, qu'elle soit souple et gracieuse, ou lourde et puissante, mais souvent j'ai de l'embarras avec les mains et les griffes — appen-dices douloureux que je n'ose façonner trop li-brement. Mais c'est la greffe et la transformation subtiles qu'il faut faire subir au cerveau qui sont mes principales difficultés. L'intelligence reste sou-vent singulièrement primitive, avec d'inexplicables lacunes, des vides inattendus. Et le moins satisfai-sant de tout est quelque chose que je ne puis attein-dre, quelque part — je ne puis déterminer où — dans le siège des émotions. Des appétits, des ins-tincts, des désirs qui nuisent à l'humanité, un étrange réservoir caché qui éclate soudain et inon-de l'individualité tout entière de la créature : de colère, de haine ou de crainte. Ces êtres que j'ai façonnés vous ont paru étranges et dangereux aus-sitôt que vous avez commencé à les observer, mais
à moi, aussitôt que je les ai achevés, ils me sem--
blent être indiscutablement des êtres humains.
C'est après, quand je les observe, que ma convic--
tion disparaît. D'abord, un trait animal, puis un
autre, se glisse à la surface et m'apparaît flagrant.
Mais j'en viendrai à bout, encore. Chaque fois que
je plonge une créature vivante dans ce bain de dou--
leur cuisante, je me dis : cette fois, toute 1 -'anima--
lité en lui sera brûlée, cette fois je vais créer de
mes mains une créature raisonnable. Après tout,
qu'est-ce que dix ans? Il a fallu des centaines de
milliers d'années pour faire l'homme.
* Il parut plongé dans de profondes pensées.
— Mais j'approche du but, je saurai le secret.
Ce puma que je...
Il se tut encore.
— Et ils rétrogradent, reprit-il. Aussitôt que | je n'ai plus la main dessus, la bête commence à r reparaître, à revendiquer ses droits...
! = Un autre long silence se fit.
| —Alors, dis-je, vous envoyez dans les repaires j du ravin les monstres que vous fabriquez.
— Ils y vont. Je les lâche quand je commence à k sentir la bête en eux, et bientôt, ils sont là-bas. L Tous, ils redoutent cette maison et moi. Il y a dans • 38 L'ILB DU DOCTEUR MORKAU 1 le ravin une parodie d'humanité. Montgomery en sait quelque chose, car il s'immisce dans leurs affai-res. Il en a dressé un ou deux à nous servir. Il en s a honte, mais je crois qu'il a une aorte d'affection pour quelques-uns de ces êtres. C'est son affaire, ça ne me regarde pas. Ils me donnent une impres-sion de raté qui me dégoûte. Ils ne m'intéressent pas. Je crois qu'ils suivent les règles que le mis-sionnaire canaque a indiquées et qu'ils ont une sorte d'imitation dérisoire de vie rationnelle — les pauvres brutes! Ils ont quelque chose qu'ils appel-pellent la Loi, ils chantent des mélopées où. ils pro-clament tout à lui. Ils construisent eux-mêmes leurs repaires, recueillent des fruits et arrachent des herbes — s'accouplent même. Mais je ne vois clairement dans tout cela, dans leurs âmes mêmes, rien autre chose que des âmes de bêtes, de bêtes qui périssent — la colère et tous les appétits de vivre et de se satisfaire... Pourtant, ils sont étran-ges, bizarres — complexes comme tout ce qui vît. Il y a en eux une sorte de tendance vers quelque chose de supérieur — en partie faite de vanité, eh partie d'émotion cruelle superflue', en partie de curiosité gaspillée. Ce n'est qu'une singerie, une raillerie... J'ai quelque espoir pour ce puma. J'ai
L'ILE DU DOCTEUR MOREAU 13g laborieusement façonné sa tête et son cerveau...
Et maintenant, continua-t-il — en se levant après un long intervalle de silence pendant lequel nous avions l'un et l'autre suivi nos pensées —que dites-vous de tout cela? Avez-vous encore peur de moi?
Je le regardai, et vis simplement un homme pâle, à cheveux blancs, avec des yeux calmes. Sous sa remarquable sérénité, l'aspect de beauté;' presque, qui résultait de sa régulière tranquillité et de sa magnifique carrure, il aurait pu faire bonne figure parmi cent autres vieux gentlemen respecta-bles. J'eus un frisson. Pour répondre à sa seconde question, je lui tendis un revolver.
— Gardez-les, fit-il en dissimulant un bâille-ment.
Il se leva, me considéra un moment, et sourit.
— Vous avez eu deux journées bien remplies.
Il resta pensif un instant et sortit par la porte intérieure. Je donnai immédiatement un tour de clef à la porte extérieure.
Je m'assis à nouveau, plongé un certain temps dans un état de stagnation, une sorte d'engourdis-sement, si las, mentalement, physiquement et émo-tionnellement, que je ne pouvais conduire mes pen-sées au delà du point où il les avait menées a La > 140 L*tLE DU DOCTEUR MOREAU fenêtre me contemplait comme un grand œil noir. Enfin, avec un effort, j'éteignis la lampe et m'éten-dis dans le hainac. Je fus bientôt profondément endormi.
îx
LES MONSTRES * Je m'éveillai de très bonne heure, ayant encore claire et nette à l'esprit l'explication de Moreau. Quittant le hamac, j'allai jusqu'à la porte m'assurer que la clef était tournée. Puis je tirai sur la barre de la fenêtre que je trouvai fixée solidement. Sa-chant que ces créatures d'aspect humain n'étaient en réalité que des monstres animaux, de grotesques parodies d'humanité, j'éprouvais une inquiétude vague de ce dont ils étaient capables, et cette im-pression était bien pire qu'une crainte définie. On frappa à la porte et j'entendis la voix glutinante de M'ling qui parlait. Je mis un des revolvers dans ma poche, gardant l'autre à la main, et j'allai lui ouvrir.
% — Bonjour, messié, dit-il, apportant, avec l'ha-bituel déjeuner d'herbes bouillies, un lapin mal cuit. 142 L'ILS DU DOCTKUR MOHKAU
Montgomery le suivait. Son œil rôdeur remar-qua la position de mon bras et il sourit de tra-vers.
Le puma, ce jour-là, restait en repos pour hâter sa guérison; mais Moreau, dont les habitudes étaient singulièrement solitaires, ne se joignit pas à nous. J'entamai la conversation avec Montgo-mery pour éclaircir un peu mes idées au sujet de la vie que menaient les bipèdes dunavire. Je désirais vivement savoir, en particulier, comment il se fai-sait que ces monstres ne tombaient pas sur Moreau et Montgomery et ne se déchiraient pas entre eux.
Il m'expliqua que leur relative sécurité, à Moreau et à lui, était due à la cérébralité limitée de ces monstres. En dépit de leur intelligence augmentée, et de la tendance rétrograde vers leurs instincts animaux, ils possédaient certaines idées fixes, im-plantées par Moreau dans leur esprit, qui bor-naient absolument leur imagination. Ils étaient pour ainsi dire hypnotisés, on leur avait dit que certaines choses étaient impossibles, que d'autres ne devaient pas être faites, et ces prohibitions s'en-tremêlaient dans la contexture de leurs esprits jus-qu'à annihiler toute possibilité de désobéissance ou de discussion. Certaines choses, cependant,
L'ÎLE DU DOCTEUR MORSÀU 143 qieur lesquelles le vieil instinct était en conflit avec - tes intentions de Moreau, se trouvaient moms sta--
bles. Une série de propositions appelées : la Loi, — les litanies que j'avais entendues —bataillaient __ dans leurs cerveaux contre les appétits profondé--
ment enracinés et toujours rebelles de leur nature
animale. Ils répétaient sans cesse cette loi et la
transgressaient sans cesse. Montgomery et Moreau
déployaient une surveillance particulière pour leur
laisser ignorer le goût du sang. Ils redoutaient les
suggestions inévitables de cette saveur.
Montgomery me conta que le joug de la loi,
spécialement parmi les monstres félins, s'affaiblis--
sait singulièrement à la nuit tombante; l'animal,
en eux, était alors prédominant ; au crépuscule, un
esprit d'aventure les agitait et ils osaient alors des
choses qui ne leur seraient pas venues à l'idée pen--
dant le jour. C'est à cela que j'avais dû d'être
pourchassé par l'Homme-Léopard, le soir de mon
arrivée. Mais, dans les premiers temps de mon sé--
jour, ils n'osaient enfreindre la loi que furtivement
et après le coucher du soleil; au grand jour, il y
avait, latent, un respect général pour les diverses
prohibitions.
C'est ici peut-être le moment de donner quelques faits et détails généraux sur l'île et ses habitants. L'île, basse au-dessus de la mer, avait avec ses con-tours irréguliers une superficie totale d'environ huit ou dix kilomètres carrés. Elle était d'origine volcanique et elle était flanquée de trois côtés par des récifs de corail. Quelques fumerolles, dans la partie nord, et une source chaude étaient les seuls vestiges restants des forces qui avaient été sa cause. De temps à autre une faible secousse de tremblement de terre se faisait sentir, et quelque-fois les paisibles spirales de fumées qui montaient vers le ciel devenaient tumultueuses sous des jets violents de vapeurs. Mais c'était tout. Montgo-mery m'informa que la population s'élevait main-tenant à plus de soixante de ces étranges créa-tions de Moreau, sans compter les monstruosités moins considérables qui vivaient cachées dans les fourrés du sous-bois et n'avaient pas forme hu-maine. En tout, il en avait fabriqué cent vingt, mais un grand nombre étaient mortes, et d'autres, comme le monstre rampant dont il m'avait parlé, avaient fini tragiquement. En réponse à une ques-tion que je lui posai, Montgomery me dit qu'ils donnaient réellement naissance à des rejetons, mais que ceux-ci généralement ne vivaient pas, ou qu'ils
L'ILK DU DOCTEUR MORBAO 14b [ ie prouvaient par aucun signe avoir hérité des ca-- ( raetéristiques humaines imposées à leurs parents.
Quand ils vivaient, Moreau les prenait pour leur
parfaire une forme humaine. Les femelles étaient
moins nombreuses que les mâles el exposées à mille
persécutions sournoises, malgré la monogamie
qu'enjoignait la Loi.
Il me serait impossible de décrire en détail ces ! animaux-hommes — mes yeux ne sont nullement I exercés et malheureusement je ne sais pas dessiner.
Ce qu'il y avait, peut-être, de plus frappant dans ■à? leur aspect général était une disproportion énorme
entre leurs jambes et la longueur de leur buste; I et cependant, notre conception de la grâce est si
relative que mon œil s'habitua à leurs formes, et à | la fin je fus presque d'accord avec leur propre con-- ' viction que mes longues cuisses étaient dégingan-- \ dées. Un autre point important était le port de la {■ tête en avant et la courbure accentuée et bestiale I delà colonne vertébrale. ATHomme-Singe lui-même
il manquait cette cambrure immense du dos, qui
rend la forme humaine si gracieuse. La plupart de
ces bipèdes avaient les épaules gauchement arrondies
et leurs courts avant-bras leurs battaient les flancs. I Quelques-uns à peine étaient visiblement poilus — 148 L'ILS DU DOCTEUR MORZAU I du moins tant que dura mon séjour dans l'île. *
Une autre difformité des plus évidentes était celle de leurs faces, qui, presque toutes, étaient pro-gnathes,mal formées à l'articulation des mâchoires, près des oreilles, avec des nez larges et protubé-rants, une chevelure très épaisse, hérissée, etsouyent des yeux étrangement colorés ou étrangement pla-cés. Aucun de ces bipèdes ne savait rire, bien que l'Homme-Singe ait été capable d'une sorte de rica-nement babillard. En dehors de ces caractères gé-néraux, leurs têtes avaient peu de chose en com-mun ; chacune conservait les qualités de son espèce particulière: l'empreinte humaine dénaturait, sans le dissimuler, le léopard, le taureau, la truie, l'ani-mal ou les animaux divers avec lesquels la créature avait été confectionnée. Les voix, aussi, variaient extrêmement. Les mains étaient toujours mal for-mées, et bien que j'aie été surpris parfois de ce qu'elles avaient d'humanité imprévue, il manquait à la plupart le nombre normal des doigts, ou bien elles étaient munies d'ongles bizarres, ou dépour-vues de toute sensibilité tactile.
Les deux bipèdes les plus formidables étaient l'Homme-Léopard et une créature mi-hyène et mi-porc. De dimensions plus grandes étaient les trois
Hommes-Taureaux qui ramaient dans la chaloupe.
Puis, venaient ensuite l'homme au poil argenté qui
était le catéchiste de la Loi,M'ling, et une sorte de
satyre fait de singe et de chèvre. Il y avait encore
trois Hommes-Porcs et une Femme-Porc, une
Femme-Rhinocéros et plusieurs autres femelles
dont je ne vérifiai pas les origines, plusieurs Hom--
mes-Loups, un Homme-Ours et Taureau et un
Homme-Chien du Saint-Bernard. J'ai déjà décrit
l'Homme-Singe, et il y avait aussi une vieille femme
particulièrement détestable et puante, faite de te--
melles d'ours et de renard et que j'eus en horreur
dès le début. Elle était, disait-on, une fanatique de
la Loi. De plus, il y avait un certain nombre de
créatures plus petites.
D'abord, j'éprouvai une répulsion insurffion-l table pour ces êtres, sentant trop vivement qu'ils l étaient encore des brutes, mais insensiblement je I m'habituai quelque peu à eux, et, d'ailleurs, je fus f influencé par l'attitude de Montgomery à leur égard. x Il était depuis si longtemps en leur compagnie qu'il : en était venu à les considérer presque comme des
êtres humains normaux— le temps de sa jeunesse à
Londres lui semblait un passé glorieux qu'il ne re--
trouverait plui. Une fois par an seulement, il allait
f I 148 L'ILE DU DOCTEUR MORKAU •% W à Arica pour trafiquer avec l'agent de Moreau, qui | faisait, en cette ville, commerce d'animaux. Ce >f n'est pas dans ce village maritime de métis espa- | gnols qu'il rencontrait de beaux types d'humanité, et les hommes, à bord du vaisseau, lui semblaient | d'abord, me dit-il, tout aussi étranges que les | hommes-animaux de l'île l'étaient pour moi — les | jambes démesurément longues, la face aplatie, le front proéminent, méfiants, dangereux, insensi-bles. De fait, il n'aimait pas les hommes et son cœur s'était ému pour moi, pensait-il, parce qu'il m'avait sauvé la vie.-
Jeme figurai même qu'il avait une sorte de sour-noise bienveillance pour quelques-unes de ces brutes métamorphosées, une sympathie perverse pour cer-taines de leurs manières de faire, qu'il s'efforça d'abord de me cacher,
M'iing, le bipède à la face noire, son domesti-que, le premier des monstres que j'avais rencontrés, ne vivait pas avec les autres à l'extrémité de l'île, mais dans une sorte de chenil adossé'à l'enclos. Il n'était pas aussi intelligent que l'Homme-Singe, mais beaucoup plus docile, et c'est lui qui, de tovs les monstres, avait l'aspect le plus humain. Mont-gomery lui avait appris à préparer la nourriture et
L'UJt DU DOCTEUR MOREAU 149 en un mot à s'acquitter de tous les m'enus soins domestiques qu'on lui demandait. C'était un spéci-men complexe de l'horrible habileté de Moreau, un ours mêlé de chien et de bœuf, et l une des plus laborieusement composées de ses créatures. M'ling traitait Montgomery avec un dévouement et une tendresse étranges ; quelquefois celui-ci le remar-quait, le caressait, lui donnant des noms mi-mo-queurs et mi-badins, à quoi le pauvre être cabrio-lait avec une extraordinaire satisfaction j d autres fois, quand Montgomery avait absorbé quelques
doses de whisky, il le frappait à coups de pieds et
de poing, lui jetait des pierres et lui lançait des
fusées allumées. Mais bien ou mal traité, M'ling
n'aimait rien tant que d'être pi es de lui.
Je m'habituais donc à ces monstres, si bien que | mille actions qui m'avaient semblé contre nature et § répugnantes devenaient rapidement naturelles et I" ordinaires. Toute chose dans l existence emprunte, f je suppose, sa couleur à la tonalité moyenne de ce I qui nous entoure : Montgomery et Moreau étaient
trop individuels et trop particuliers pour que je
pusse, d'après eux, garder,bien définies, mes impres--
sions générales d'humanité. Si j'apercevais quel-- * qu'une des créatures bovines — celles de la cha-loupe — marchant pesamment à travers les brous-sailles du sous-bois, il rn'arrivait de me demander, d'essayer de voir en quoi ils différaient de quelque rustre réellement humain cheminant péniblement vers sa cabane après son labeur mécanique quoti-dien, ou bien, rencontrant la Femme-Renard et Ours, à la face pointue et mobile, étrangement hu-maine avec son expression de ruse réfléchie, je m'imaginais l'avoir contrepassée déjà, dans quel-que rue mal famée de grande ville.
Cependant, de temps à autre, l'animal m'appa-raissait en eux, hors de doute et sans démenti pos-sible. Un homme laid et, selon toute apparence, un sauvaga aux épaules contrefaites, accroupi à l'en-trée d'une cabane, étirait soudain ses membres et bâillait, montrant, avec une effrayante soudaineté, des incisives aiguisées et des canines acérées bril-lantes et affilées comme des rasoirs. Dans quelque étroit sentier, si je regardais, avec une audace pas-sagère, dans les yeux de quelque agile femelle, j'a-percevais soudain, avec un spasme de répulsion, leurs pupilles fendues, ou, abaissant le regard, je remarquais la griffe recourbée avec laquelle elle maintenait sur ses reins son lambeau de vêtement. C'est, d'ailleurs, une chose curieuse et dont je ne | e L'ILB DU DOCTEUR MOREAP 15, saurais donner de raison,que ces étranges créatures, ces femelles, eurent, dans les premiers temps de mon séjour, le sens instinctif de leur répugnante apparence et montrèrent,en conséquence,une atten-tion plus qu'humaine pour la décence et le déco-rum extérieur.
Mais mon inexpérience de l'art d'écrire me trahit et je m'égare hors du su jet de mon récit. Après que j'eus déjeunéavec Montgomery, nous partîmes tous deux pourvoir, à l'extrémité de l'île, la fume-rolle et la source chaude dans les eaux brûlantes de laquelle j'avais pataugé le jour précédent. Nous avions chacun un fouet et un revolver chargé. En traversant un fourré touffu, nous entendîmes crier un lapin; nous nous arrêtâmes, aux écoutes, mais
n'entendant plus rien nous nous remîmes en route
et nous eûmes bientôt oublié cet incident. Mont-- [ .gomery me fit remarquer certains petits animaux \ rosâtres qui avaient des pattes de derrière fort lon--
gues et couraient par bonds dans les broussailles ; t il m'apprit que c'étaient des créatures que Moreau
avait înventées et fabriquées avec la progéniture
des grands bipèdes.Il avait espéré qu ils pourraient f fournir de la viande pour les repas, mais l'habitude
qu'ils avaient, comme parfois les lapins, de dévorer 152 L'ILE DU DOCTEUR MOREAU I
• . 1 leurs petits avait fait échouer ce projet. J'avais déjà rencontré quelques-unes de ces créatures la nuit J où je fus poursuivi par l'Homme-Léopard et, la ^ veille, quand je fuyais devant Moreau. Par hasard, l'un de ces animaux, en courant pour nous éviter, sauta dans le trou qu'avaient fait les racines d'un arbre renversé par le vent. Avant qu'il ait pu se dégager nous réussîmes à l'attraper; il se mit à cracher, à égratigner comme un chat, en secouant vigoureusement t son arrière-train, il essaya même de mordre, mais ses dents étaient trop faibles pour faire davantage que pincer légèrement. La bête me parut être une jolie petite créature et Montgo-mery m'ayant dit qu'elles ne creusaient jamais de terrier et avaient des habitudes de propreté parfaite, je suggérai que cette espèce d'animal pourrait être, avec avantage, substituée au lapin ordinaire dans les parcs.
Nous vîmes aussi, sur notre route, un tronc rayé de longues égratignures et, par endroits, pro- * fondément entamé. Montgomery me le fit remar-quer.
— Ne pas griffer l'écorce des arbres, c'est la Loi, dit-il. Ils ont vraiment l'air de s'en soucier.
C'est après cela, je crois, que nous rencontrâmes
L'ILK DU DOCTEUR MORZAU isa le Satyre et l'Homme-Singe. Le Satyre était un sou-venir classique de la part de Moreau, avec sa face d'expression ovine, telle le type sémite accentué, sa voix pareille à un bêlement rude et ses extrémités inférieures sataniques. Il mâchait quelque fruit à cosse au moment où il nous croisa. Les deux bipè-des saluèrent Montgomery.
I Salut à l'Autre avec le fouet, firent-ils.
J '% Il Y en a un troisième avec un fouet,dit Mont-gomery. Ainsi, gare à vous.
Ne l'a-t-on pas fabriqué ? demanda l'Homme-- Singe. Il a dit... Il a dit qu'on l'avait, fabriqué.
Le Satyre m'examina curieusement.
I Le troisième avec le fouet, celui qui marche en pleurant dans la mer, a une pâle figure mince. s — Il a un long fouet mince, dit Montgomery. || Hier, il saignait et il pleurait, dit le Satyre. ^ Vous ne saignez pas et vous ne pleurez pas. Le Maî--
tre ne saigne pas et il ne pleure pas.
La mélhodeOIlendorff, par coeur, railla Mont--
omery. Vous saignerez et vous pleurerez si vous
n'êtes pas sur vos gardes.
Il a cinq doigts — il est un cinq-doigts comme
moi, dit l'Homme-Singe.
Allons 1 partons.. Prendick 1 fit Montgomery en me prenant le bras, et nous nous remimes en route J
Le Satyre et l'Homme-Singe continuèrent à nous observer et à se communiquer leurs remarques. ,-
— Il ne dit rien, fit le Satyre. Les hommes ont i des voix.
— Hier, il m'a demandé des choses à manger ; 1 il ne savait pas, répliqua l'Homme-Singe.
Puis ils parlèrent encore un instant et j'entendis le Satyre qui ricanait bizarrement. I
Ce fut en revenant que nous trouvâmes les restes du lapin mort. Le corps rouge de la pauvre bestiole avait été mis en pièces, la plupart des côtes étaient visibles etla colonne vertébrale évidemment rongée.
A cette vue, Montgomery s'arrêta.
— Bon Dieu ! fit-il.
Il se baissa pour ramasser quelques vertèbres brisées et les examiner de plus près.
— Bon Dieu 1 répéta-t-il, qu'estrce que cela veut dire ? j
— Quelqu'un de vos carnivores s'est souvenu de ses habitudes anciennes, répondis-je, après un moment de réflexion. Ces vertèbres ont été mordues de part en part.
Il restait là, les yeux fixes, la face pâle et les lèvres tordues, [ i - L'lU DU DOCTEUR M OHE AU 155
■— Ça ne présage rien de bon, fit-il lentement.
— J'ai vu quelque chose de ce genre, dis-je, le jour même de mon arrivée.
[ — Le diable s'en mêle, alors? Qu'est-ce que s c'était ?
| — Un lapin avec la tête arrachée, [• i — Le jour de votre arrivée ?
^ — Le soir même, dans le sous-bois, derrière l 'en-clos, quand je suis sorti, avant la tombée dela nuit. La tête était complètement tordue et arrachée.
Il fit entendre, entre ses dents, un long siffle-ment.
m — Et qui plus est, j'ai idée que je connais celle de vos brutes qui a fait lecoup.Ce n'estqu'unsoup-çon pourtant. Avant de trouver le lapin, j avais vu l'un de vos monstres qui buvait dans le ruisseau. te — En lapant avec sa langue?
| — Oui.
^ — Ne pas laper pour boire, c'est la Loi. Ils s'en
moquent pas mal de la Loi, hein, quand Moreau
n'est pas derrière leur dos ?
— C'était la brute qui m'a poursuivi.
— Naturellement, affirma Montgomery .C'est tout
juste ce que font les carnivores. Après avoir tué,
ils boivent. C'est le goût du sang, vous le savez. 156 L'ILK DU DOCTBUR MORBAU 3
— Comment était-elle, cette brute ? demanda-t- -il encore. Pourriez-vous la reconnaître ? j
Il jeta un regard autour de nous,lesjambesécar.. tées au-dessus des restes du lapin mort, ses yeux errant parmi les ombres et les écrans de verdure, épiant les pièges et les embûches de la forêt qui nous entourait.
— Le goût du sang, répéta-t-il. • ;
Il prit son revolver, en examina les cartouches et le replaça. Puis il se mit à tirer sur sa lèvre pen-dante. ^
— Je crois que je reconnaîtrais parfaitement le monstre.
— Mais alors il nous faudrait prouver que c'est lui qui a tué le lapin, dit Montgomery. Je voudrais bien n'avoir jamais amené ici ces pauvres bêtes.
Je voulais me remettre en chemin, mais il restait là, méditant sur ce lapin mutilé comme sur une profonde énigme. Bientôt, avançant peu à peu, je ne pus plus voir les restes du lapin. j
— Allons, venez-vous ? criai-je.
Il tressaillit et vint me rejoindre. i
— Vous voyez, prononça-t-il presque à voix basse, nous leur avons inculqué à tous de ne manger rien
., t'iLE DU DOCTEUR MOa8AU 1 7 de ce qui se meut sur le sol. Si, par accident, quel-que brute a goûté du sang...
Nous avançâmes un moment en silence.
— Je me demande ce qui a bien pu arriver, se dit-ijL J'ai fait une rude bètise l'autre jour, conti-nua-t-il après une pause. Cette espèce de brute qui me sert... Je lui ai montré à dépouiller et à cuire un lapin. C'est bizarre... Je l'ai vu qui se léchait les mains... Cela ne m'était pas venu à l'idée... Il nous faut y mettre un terme. Je vais en parler à Moreau.
§ Il ne put penser à rien autre pendant le retour. | Moreau prit. la chose plus sérieusement encore que Montgomery, et je n'ai pas besoin de dire que
leur évidente consternation me gagna aussitôt. > — Il faut faire un exemple, dit Moreau. Je n'ai pas le moindre doute que l'Homme-Léopard ne soit
le coupable. Mais comment le prouver? Je voudrais
bien, Montgomery, que vous ayez résisté à votre
goût pour la viande et que vous n'ayez pas amené I ces nouveautés excitantes. Avec cela, nous pouvons
ïious trouver main tenant dans une fâcheuse impasse.
J'ai agi comme un imbécile, dit Montgomery, | mais le mal est fait. Et puis, vous n'y aviez pas r f fait d'objection. 158 L'ILI DU DOCTEUR MORBAU
— Il faut nous occuper de la chose sans tarder, dit Moreau. Je suppose, si quelque événement sur-venait, que M'iing pourrait s'en tirer de lui-même ?
— Je ne suis passi sûr que cela de M'ling, avoua Montgomery ; j'ai peur d'apprendre à le mieux connaître ■i: x