LA CHASSE A L'HOMME-LÉOPARD S
I Dans l'après-midi, Moreau, Montgomery et moi, suivis de M'ling, nous nous dirigeâmes, à travers l'Ile, vers les huttes du ravin. Nous avions tous trois des armes. M'ling portait un rouleau de fil de fer et une petite hachette qui lui servait à fendre lebois, et Moreau avait, pendue enbandoulière,unegrande corne de berger.
— Vous allez voir une assemblée de toute la bande, dit Montgomery. C'est un joli spectacle.
Moreau ne prononça pas une parole pendant toute la routej mais une ferme résolution semblait figer les traits lourds de sa figure encadrée de blanc.
Nous traversâmes le ravin, au fond duquel bouil-lonnait le courant d'eau chaude, et nous suivîmes le sentier tortueux à travers les roseaux jusqu'à ce que nous eussions atteint une large étendue cou-too L'ILS DU DOCTEUR MOREAU 1 verte d'une épaisse substance jaune et poudreuse, ^ qui était, je crois, du soufre. Par delà un épaule- j ment des falaises, la mer scintillait. Nous arrivâmes j à une sorte d'amphithéâtre naturel,peu profond, où <j tous quatre nous fîmes halte Alors Moreao souffla dans son cor, dont la voix retentissante rompit le j calme assoupissement de l'après-midi tropicale. il j devait avoir les poumons solides. Le son large se répercuta d'écho en écho jusqu'à une intensité as-sourdissante. ;
— Ah l ah ! fit Moreau, en laissant l'instrument retomber à son côté.
Immédiatement, il y eut parmi les roseaux jaunes des craquements et des bruits de voix, venant de l'épaisse jungle verte qui garnissait le marécage à travers lequel je m'étais aventuré le jour précédent. Alors, en trois ou quatre endroits, au bord de l'éten-due sulfureuse, parurent les formes grotesques des bêtes humaines, se hâtant dans notre direction. Je ne pouvais m'empêcher de ressentir une horreur croissante à mesure que j'apercevais, l'un après l'autre, ces monstres surgir des arbres et des roseaux et trotter en traînant les pattes sur la poussière sur-chauffée. Mais Moreau et Montgomery, calmes* restaient là, et, par force, je demeurai auprès d'eux.
/£- L'ILB j)U DOCTEUR MORBAU l6ï 1 il Le premier qui arriva fut le Satyre, étrangement irréel, bien qu'il projetât une ombre et secouât la poussière avec ses pieds fourchus ; après lui, des broussailles, vint un monstrueux butor, tenant du cheval et du rhinocéros et mâchonnant une paille en s'avançant; puis apparurent la Femme-Porc et les deux Femmes-Loups; ensuite la sorcière Ours-- Renard avec ses yeux rouges dans sa face pointue et
rousse, et d'autres encore, — tous s'empressant et
se hâtant. A mesure qu'ils approchaient, ils se met--
taient à faire des courbettes devant Moreau et à | chanter, sans se soucier les uns des autres, des
fragments de la seconde moitié des litanies de la t. Loi.
fe —A lui la main qui blesse; à lui la main qui \ blesse; à lui la main qui guérit, et ainsi de suite.
Arrivés à une distance d'environ trente mètres, { ils s'arrêtaient et, se prosternant sur les genoux et
les coudes, se jetaient de la poussière sur la tête.
Imaginez-vous la scène, si vous le pouvez : nous ? autres trois, vêtus de bleu, avec notre domestique
difforme et noir, debout dans un large espace de poussière jaune, étincelant sous le soleil ardent, et
entourés par ce cercle rampant et gesticulant de
monstruosités, quelques-unes presque humaines dans leur expression et leurs gestes souples, d au- c tres semblables à des estropiés, ou si étrangement i défigurées qu'on eût dit les êtres qui hantent nos M rêves les plus sinistres. Au delà, se trouvaient d 'un côté les lignes onduleuses -des roseaux, de l'autre, s un dense enchevêtrement de palmiers nous sépa-rant du ravin des 'huttes et, vers le Nord, l horizon brumeux du Pacifique. -
— Soixante-deux, soixante-trois, compta Mo- H reau, il en manque quatre. J
— Je ne vois pas l'Homme-Léopard, dis-je. |
Tout à coup Moreau souffla une seconde fois dans son cor, et à ce son toutes les bêtes humai- ' nes se roulèrent et se vautrèrent dans la poussière. Alors se glissant furtivement hors des roseaux, rampant presque et essayant de rejoindre le cercle des autres derrière le dos de Moreau, parut l'Homme-- Léopard. Le dernier qui vint fut le petit Homme-- Singe. Les autres, échauffés et fatigués par leurs gesticulations, lui lancèrent de mauvais regards.
— Assez! cria Moreau, de sa voix sonore et ferme.
Toutes les bêtes s'assirent sur leurs talons et cessèrent leur adoration. --
— Où est celui |qui enseigne la Loi? demanda Moreau.
L'tLt DU DOCTEUR MORHAU IFLS
Le monstre au poil gris s'inclina jusque dans la poussière.
— Dis les paroles, ordonna Moreau.
Aussitôt l'assemblée agenouillée, tous balançant régulièrement leurs torses et lançant la poussière sulfureuse en l'air de la main gauche et de la main droite alternativement, entonnèrent une fois de plus leur étrange litanie.
Quand ils arrivèrent à la phrase : ne pas man-ger de chair ni de poisson, c'est la Loi, Moreau étendit sa longue main blanche:
— Stop, cria-t-il.
Et un silence absolu tomba.
Je crois que tous savaient et redoutaient ce qui allait venir. Mon regard parcourut le cercle de leurs étranges faces.
Quand je vis leurs attitudes frémissantes et la terreur furtive de leurs yeux brillants, je m'étonnai d'avoir pu les prendre un instant pour des hommes.
— Cette Loi a été transgressée, dit Moreau.
— Nul n'échappe! s'exclama le monstre sans figure au poil argenté.
— Nul n'échappe 1 répéta le cercle des bêtes agenouillées.
— Qui l'a transgressée? cria Moreau, et son 164 L'tLB DU DOCfEUrt MOREAU regard acéré parcourut leurs figures, tandis qu'il faisait claquer son fouet.
L'Hyène-Porc, me sembla-t-il, parut fort crain-tive et abattue, et j'eus la même impression pour l'Homme-Léopard. Moreau se tourna vers ce dernier qui se coucha félinement devant lui, avec le sou-venir et la peur d'infinis tourments.
— Qui est celui-là? cria Moreau d'une voix de tonnerre.
— Malheur à celui qui transgresse la Loi, com-mença celui qui enseignait la Loi.
Moreau planta son regard dans les yeux de l'Homme-Léopard, qui se tordit comme si on lui extirpait l'âme.
— Celui qui trangresse la Loi..., dit Moreau, en détournant ses yeux de sa victime et revenant vers nous. Je crus entendre dans le ton de ces derniè-res paroles une sorte d'exaltation.
—... retourne à la maison de douleur! s'excla-mèrent-ils tous... retourne à la maison de douleur, ô Maître !
— ... A la maison de douleur... à la maison de douleur... jacassa l'Homme-Singe, comme si cette perspective lui eût été douce. \
T— Entends-tu? cria Moreau en se tournant vers
le coupable. Entends... Hé bien?
L'Homme-Léopard, délivré du regard de Moreau,
s'était dressé debout et, tout à coup, les yeux en--
flammés et ses énormes crocs de félin brillant sous
ses lèvres retroussées, il bondit sur son bourreau.
Je suis convaincu que seul l'affolement d'une exces--
sive terreur put l'inciter à cette attaque. Le cercle
entier de cette soixantaine de monstres sembla se
dresser autour de nous. Je tirai mon revolver.
L'homme et la bête se heurtèrent; je vis Moreau
chanceler sous le choc; nous étions entourés d'a--
boiements et de rugissements furieux; tout était
confusion et, un instant, je pensai que c'était une
révolte générale.
La face furieuse de l'Homme-Léopard passa tout
près de moi, avec M'ling le suivant de près. Je vis
les yeux jaunes de l'Hyène-Porc étinceler d'excita--
tion et je crus la bête décidée à m'attaquer. Le Sa--
tyre, lui aussi, m'observait par-dessus les épaules
voûtées de l'Hyène-Porc. J'entendis le déclic du
revolver de Moreau et je vis l'éclair de la flamme
darder dans le tumulte. La cohue tout entière T sembla se retourner vers la direction qu'indiquait
la lueur du coup de leu, et moi-même, je fus en-- I Q6 L'ILH DU Docr)&Tj]N MORBAU I traîné par le magnétisme de ce mouvement. L'ins-tant d'après je courais, au milieu d'une foule hur- j lante et tumultueuse, à la poursuite de l'Homme- Léopard.
C'est là tout ce que je puis dire nettement. Je vis l'Homme-Léopard frapper Moreau, puis tout tour-billonna autour de moi et je me retrouvai courant à toutes jambes.
M'ling était en tête, sur les talons du fugitif.Der-rière, la langue pendante déjà, couraient à grandes enjambées bondissantes les Femmes-Loups. Les Hommes et les Femmes-Porcs suivaient, criant et surexcités, avec les deux Hommes-Taureaux, les reins ceints d'étoffe blanche. Puis venait Moreau dans un groupe de bipèdes divers. Il avait perdu son chapeau de paille à larges bords et il courait le revolver au poing et ses longs cheveux blancs flot-tant au vent. L'Hyène-Porc bondissait à mes côtés, allant de la même allure que moi et me lançant, de ses yeux félins, des regards furtifs, et les autres. sui-vaient derrière nous, trépignant et hùrlant.
L'Homme-Léopard se frayait un chemin à travers les grands roseaux qui se refermaient derrière lui, en cinglant la figure de M'ling. Nous autres, à l'ar-rière, nous trouvions, en atteignant le marais, un * L'ILS DU DOCTEUR UORÊAU 167 sentier foulé. La chasse se continua ainsi pendant peut-être un quart de mille, puis s'enfonça dans un épais fourré qui retarda grandement nos mouve--
ments, bien que nous avancions en troupe — les
ramilles nous fouettaient le visage, des lianes nous
attrapaient sous le menton et s'emmêlaient dans
nos chevilles, des plantes épineuses enfonçaient leurs
piquants dans nos vêtements et dans nos chairs et
les déchiraient.
t — Il a fait tout ce chemin à quatre pattes, dit
Moreau, qui était maintenant juste devant moi.
— Nul n'échappe ! me cria le Loup-Ours surexcité
par la poursuite.
Nous débouchâmes de nouveau parmi les roches,
et nous aperçûmes la bête courant légèrement à \ quatre pattes et grognant après nous par-dessus r son épaule. A sa vue toute la tribu des Loups hurla | de plaisir. La bête était encore vêtue et, dans la t distance, sa figure paraissait encore humaine, mais
la démarche de ses quatre membres était toute
féline et le souple affaissement de ses épaules était
distinctement celui d'une bête traquée. Elle bondit
par-dessus un groupe de buissons épineux à fleurs ; jaunes et disparut. M'ling était à mi-chemin entre r la proie et nous.
La plupart des poursuivants avaient maintenant perdu la rapidité première d.e la chasse et avaient fini par prendre une allure plus régulière et plus allongée. En traversant un espace découvertje vis que la poursuite s'échelonnait maintenant en une longue ligne. L'Hyène-Porc courait toujours à mes côtés, m'épiant sans cesse et faisant de temps à autre grimacer son museau en un ricanement me-naçant.
A l'extrémité des rochers, l'Homme-Léopard se rendit compte qu'il allait droit vers le promontoire sur lequel il m'avait pourchassé le soir de mon ar-rivée, et il fit un détour, dans les broussailles, pour revenir sur ses pas. Mais Montgomery avait vu la manœuvre et l'obligea à tourner de nouveau.
Ainsi, pantelant, trébuchant dans les rochers, déchiré par les ronces, culbutant dans les fougères et les roseaux, j'aidais à poursuivre l'Homme-Léo-pard, qui avait transgressé la Loi, et l'Hyène-Porc, avec son ricanement sauvage, courait à mes côtés. Je continuais, chancelant, la tête vacillanle,le cœur battant à grands coups contre mes côtes, épuisé presque, et n'osant cependant pas perdre de vue la chasse, de peur de rester seul avec cet horrible compagnon. Je courais quand même, en dépit de If L'ILE DU DOCTEUR MOREAU 169
mon extrême fatigue et de la chaleur dense de
l'après-midi tropicale.
Enfin, l'ardeur de la chasse se ralentit, nous
avions cerné la misérable brute dans un coin de
l'île. Moreau, le fouet à la main, nous disposa tous
en une ligne irrégulière, et nous avançions, avec v
précaution maintenant, nous avertissant par des
appels et resserrant le cercle autour de notre vic-- I time qui se cachait, silencieuse et invisible, dans les
buissons à travers lesquels je m'étais précipité pen--
dant une autre poursuite.
— Attention! Ferme! criait Moreau, tandis que
les extrémités de la ligne contournaient le massif
de buissons pour cerner la bête.
[: î| — Gare la charge ! cria la voix de Montgomery
derrière un fourré.
» J'étais sur la pente au-dessus des taillis. Mont--
gomery et Moreau battaient le rivage au-dessous.
Lentement, nous poussions à travers l'enchevêtre--
ment de branches et de feuilles. La bête ne bou-l: geait pas.
— A la maison de douleur, à la maison de dou-- \ leur, glapissait la voix de l'Homme-Singe, à une
vingtaine de mètres sur la droite.
[ ? En entendant ces mots, je pardonnai à la misée \ A ■■ 170 L'TL' DU DOCTEUR aiORïAU rable créature toute la peur qu'elle m'avait occa-sionnée.
A ma droite, j'entendis les pas pesants du Cheval-- Rhinocéros qui écartait bruyamment les brindilles et les rameaux. Puis soudain, dans une sorte de bosquet vert et dans la demi-ténèbre de ces végé-tations luxuriantes, j'aperçus la proie que nous pour-chassions. Je fis halte. La bête était blottie ramas-sée sur elle-même sous le plus petit volume pos-sible, ses yeux verts lumineux tournés vers moi par-dessus son épaule.
Je ne puis expliquer ce fait — qui pourra sem-bler de ma part une étrange contradiction — mais voyant là cet être, dans une attitude parfaitement animale, avec la lumière reflétée dans ses yeux et sa face imparfaitement humaine grimaçant de ter-reur, une fois encore j'eus la perception de sa réelle humanité. Dans un instant, quelque autre des poursuivants surviendrait et le pauvre être serait accablé et capturé pour expérimenter de nouveau les horribles tortures de l'enclos. Brusquement, je sortis mon revolver et visant entre ses yeux affolés de terreur, je tirai.
A ce moment, l'Hyène-Porc se jeta, avec un cri, sur le corps et planta dans le cou ses dents acérées.
L'tLB DU DOCTEUR MORKAU 171
Tout autour de moi les masses vertes du fourré
craquaient et s'écartaient pour livrer passage à ces
bêtes humanisées, qui apparaissaient une à une. ■
— Ne le tuez pas, Prendick, cria Moreau, ne le
tuez pas !
4 Je le vis s'incliner en se frayant un chemin parmi
les tiges des grandes fougères.
I L'instant d'après, il avait chassé, avec le manche
de son fouet, l'Hyène-Porc, et Montgomery et lui
maintenaient en respect les autres bipèdes carni--
vores, et en particulier M'ling, anxieux de prendre
part à la curée. Sous mon bras, le monstre au poil
argenté passa sa tête et renifla. Les autres, dans
leur ardeur bestiale, me poussaient pour mieux voir. 5 — Le diable soit de vous, Prendick 1 s'exclama ... Moreau. Je le voulais vivant.
— J'en suis fâché, répliquai-je, bien qu'au con-- | traire je fusse fort satisfait, je n'ai pu résister à une I impulsion irréfléchie.
Je me sentais malade d'épuisement et de surex--
citation. Tournant les talons, je laissai là toute la I troupe et remontai seul la pente qui menait vers la I partie supérieure du promontoire. Moreau cria des | ordres, et j'entendis les trois Hommes-Taureaux f tratner la victime vers la mer.
Il m'était aisé maintenant d'être seul. Ces bêtes manifestaient une curiosité tout humaine à l'en-droit du cadavre et le suivaient en groupe compact, reniflant et grognant, tandis que les Hommes-Tau-reaux le traînaient au long du rivage. Du promon-toire, j'apercevais,noirs contre le ciel crépusculaire, les trois porteurs qui avaient maintenant soulevé le corps sur leurs épaules pour le porter dans la mer. Alors comme une vague soudaine, il me vint à l'es-prit, inexprimablement, l'infructueuse inutilité et l'évidente aberration de toutes ces choses de l'île. Sur le rivage, parmi les rocs au-dessous de moi, l'Homme-Singe, l'Hyène-Porc et plusieurs autres bipèdes se tenaient aux côtés de Montgomery et de Moreau. Tous étaient encore violemment surexcités et se répandaient en protestations de fidélité à la Loi. Cependant, j'avais l'absolue certitude, en mon esprit, que l'Hyène-Porc était impliquée dans le meurtre du lapin. J'eus l'étrange persuasion que, à part la grossièreté de leurs contours, le grotes-que de leurs formes, j'avais ici, sous les yeux, en miniature tout le commerce de la vie humaine, tous les rapports de l'instinct, de la raison, du destin, sous leur forme la plus simple. L'Homme-Léopard avait eu le dessous, c'était là toute la différence.
v Pauvres brutes! je commençais à voir le revers de
là médaille. Je n'avais pas encore pensé aux peines
et aux tourments qui assaillaient ces malheureuses
victimes quand elles sortaient des mains de Moreau.
J'avais frissonné seulement à l'idée des tourments
qu'elles enduraient dans l'enclos. Mais cela parais--
sait être maintenant la moindre part. Auparavant,
elles étaient des bêtes, aux instincts adaptés nor--
malement aux conditions extérieures, heureuses
comme des êtres vivants peuvent l'être. Maintenant
elles trébuchaient dans les entraves de l'humanité,
vivaient dans une crainte perpétuelle, gênées par une
loi qu'elles ne comprenaient pas ; leur simulacre
d'existence humaine, commencée dans une agonie,
était une longue lutte intérieure, une longue terreur \ de Moreau — et pourquoi? C'était ce capricieux ] non-sens qui m'irritait.
Ê Si Moreau avait eu quelque but intelligible, j'au-- » rais du moins pu sympathiser quelque peu avec lui.
Je ne suis pas tellement vétilleux sur la soutfrance. I J'aurais pu même lui pardonner si son motif avait î été la haine. Mais il n'avait aucune excuse et ne £ s'en souciait pas. Sa curiosité, ses investigations \ folles et sans but l'entraînaient et il jetait là de j pauvres êtres pour vivre ainsi un an ou deux, pour 174 L'HJt DU iJOCT£lJh MUHKAD lutter, pour succomber, et pour mourir enfin dou-loureusement. Ils étaient misérables en eux-mêmes, la vieille haine animale les excitait à se tourmenter les uns les autres, la Loi les empêchait de se laisser aller à un violent et court conflit qui eût été la fin décisive de leurs animosités naturelles.
Pendant les jours qui suivirent, ma crainte des bêtes animalisées eut le sort qu'avait eu ma terreur personnelle de Moreau. Je tombai dans un état mor-bide profond etdurable, tout l'opposé delà crainte, état qui a laissé sur mon esprit des marques indélé-biles. J'avoue que je perdis toute la foi que j'avais dans l'intelligence et la raison du monde en voyant le pénible désordre qui régnait dans cette île. Un destin aveugle, un vaste mécanisme impitoyable semblait tailler et façonner les existences, et Moreau, avec sa passion pour ses recherches, Montgomery, avec sa passion pour la boisson, moi-même, les bêtes humanisées avec leurs instincts et leurs con-traintes mentales, étions déchirés et écrasés, cruel-lement et inévitablement, dans l'infinie complexité de ses rouages sans cesse actifs. Mais cet aspect ne m'apparut pas du premier coup... Je crois même que j'anticipe un peu en en parlant maintenant.