L'île héroïque
Cette cime n'a, certes, besoin que d'ellemême — ni de montagnes, ni de vallées, ni d'hommes ; et pourtant elle se rattache à tout cela ... mais on peut toujours y arriver, si on veut.
— Que veut dire Votre Majesté ?
— Arriver à faire de soi une île.
(C. CimiSTOM.vxos, Elisabeth de Bavière, Impt'ratrice d'Autriclie.)
— Viens Bargenac, viens Fontenoy; sauvonsnous, tâchons de causer cinq minutes tranquillement...
Le sculpteur François Mélié guidait ses compagnons, et les jeunes gens gagnaient Tombre, s'échappaient du carré de lumière où s'attardaient un instant, avant de se séparer, ceux des anciens élèves du collège Saint-Jacques venus au banquet annuel ; de petits groupes
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successifs étaient agités, quelques secondes, du mouvement des mains tendues, des têtes inclinées et des chapeaux soulevés, puis ils se dissolvaient, les marcheurs happés par la nuit du trottoir, les autres enlevés prestement par les fiacres rôdeurs.
Les trois amis, déjà, se croyaient en sûreté, quand un pas rapide, une voix aiguë les arrêtèrent : leur ancien camarade, maintenant l'avocat Perruchet- Vilain, se hâtait derrière eux :
— Eh ! attendez-moi donc, mes enfants ! s'exclama-t-il ; attendez-moi donc : Mournat monte en voiture, nous allons prendre un bock ! Je suis très content, mais très content de vous retrouver I
— Tu es fort aimable, vraiment ; moi aussi, je suis enchanté...
Perruchet avait placé, sur l'épaule de Mélié, une main dont il accentuait, de temps à autre, par un petit tapotement, le geste affectueux.
Devant le premier café rencontré, il proclama, comme il eût annoncé d'inimaginables réjouissances :
— Ah ! Ah !nous allons prendre un bock !
La douceur tardive du soir d'automne leur permit de s'installer à l'extérieur de l'établissement. Le D' Fontenoy, Mélié, Bargenac manquaient d'entrain, regrettant la minute intime
l'Îf.e héroïque 3
qu'ils avaient souhaitée. A Saint-Jacques, ils composaient, avec Perruchet, une de ces petites sociétés, une de ces « bandes » que forme, parmi les internes d'une pension, la sympathie ou le hasard. Entre Fernand Bargenac, Provençal délicat, et François Mélié, Breton timide, naissait une amitié véritable ; le petit paysan pensif qu'était Fontenoy se joignait à eux, et Perruchet, déjà bavard et encombrant, accoutumait, sans qu'ils l'en eussent prié, de les gratifier de ses discours. Le collège quitté, la vie séparait les jeunes gens; seuls, Bargenac et Mélié restaient unis : Mélié travaillait ardemment et avec tant de bonheur, qu'à trente ans son œuvre de statuaire était connue ; Bargenac passait des examens de droit, écrivait des vers ; un volume charmant, quoique d'inspiration un peu mièvre. Les Eaux Mortes, dévoilait à peine son nom; un acte trop fm, joué quelques soirs à rOdéon, lui donnait un bref espoir de succès. Le sculpteur et l'écrivain s'aimaient fortement pour leur commune délicatesse d'esprit, très facilement alarmée, et pour le grand respect que chacun d'eux avait de son art. Fontenoy était médecin dans quelque campagne, vers les Ardennes. Quant à Perruchet, Bargenac l'avait rencontré à l'École de Droit, dont le futur orateur emplissait les salles des éclats
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de sa parole et de la prétention de ses gestes; impatient de porter un masque spécial, il rasait déjà, et jusqu'au sang, sa face entièrement imberbe.
Ayant gravement dirigé le service des boissons, Perruchet fut tout entier à ses amis :
— Ah ! mon brave Mélié ! s'écria-t-il. Eh ! bien, j'espère que tu as eu de la chance! Te voilà presque célèbre! Tu dois gagner un argent fou ! Et le ruban, pas encore?
— Mais non, mais non, mon pauvre Perruchet. Tu exagères. J'ai eu deux ou trois œuvres qui ont plu...
— Tu étais l'élève favori de Lorémy?
— Tiens, tu sais cela?
— Est-ce que je ne sais pas tout! Mais il est mort, le vieux, ça a dû t'ennuyer; à vrai dire, il était fini, son influence nulle...
— J'ai eu de cette mort une grande peine.
— Oui, enfin, du sentiment... mais au point de vue sérieux, cela ne t'a rien fait : c'est l'essentiel... Et cet excellent Fontenoy ! reprit Tavocat en frappant familièrement sur l'un des genoux du médecin. Où es-tu installé, Fontenoy?
— A Pont-Terrot, dans les Ardennes.
— Pont-Terrot, dans les Ardennes?
La figure grimaçante de Perruchet signifia
] 'ignorance, à la fois, et l'inquiétude. A tout propos, comme contraint par l'habitude professionnelle, le jeune maître déformait sans mesure un visage peu harmonieux naturellement. Il souriait, amusé par le personnage simple du médecin de campagne ; il lui trouvait « une bonne tète » et se sentait prêt « aie faire marcher ». Il répéta sa question :
— Pont-Terrot, dans les Ardennes I Où enfouis-tu ça?
— C'est à dix kilomètres à l'est de Mézières, répondit placidement Fontenoy.
^ Et tu es maire, au moins, de ce joli patelin?
— Non, mon ami; ni maire, ni adjoint, ni conseiller municipal: mes malades, ma femme et mes enfants suffisent à m'occuper.
Perruchet-Vilain hésitait à continuer « d'acheter le bonhomme ». Sans qu'il sût pourquoi^ ce gros garçon le gênait, avec son large corps dans ses vêtements mal taillés, son regard vif derrière sa barbe épaisse, et son assurance tranquille ; et puis, une femme et des enfants, à cet âge-là I
Du reste, Fontenoy ne semblait plus s'adresser à Perruchet ; il parlait à voix haute, mais il n'était pas douteux que ce fût seulement pour Bargenac et pour Mélié. Il expliquaiUles mo-
tifs de son installation à la campagne : besoin d'économie, désir de ne pas contrarier son père, désir, aussi, de se marier jeune.
— Toi qui travaillais tant, dit Bargenac, nous croyions que tu « ferais l'agrégation »?
— Eh ! oui ! Et me voilà à Pont-Terrot ; non que je le regrette, ajouta-t-il vivement et avec une joyeuse franchise. Dame, ce n'est pas votre vie ; mais je suis heureux, très heureux ; il faudra venir me voir, vous me ferez si grand plaisir...
La phrase était dite aux trois jeunes gens, mais sans que le médecin regardât Tavocat.
— Je suis désolé de vous quitter, ajouta Fontenoy en consultant sa montre; j'ai mon train à prendre : demain matin, je dois être là-bas. Et à bientôt : je vous attendrai...
— Ce brave Fontenoy ! dit Bargenac quand le provincial se fut éloigné.
— Oui, un brave garçon, concéda Perruchet ; une triste situation qu'il a choisie... Mais nous ne parlons pas de toi ; toi, tu écris ? J'ai vu ton nom dans une Revue. Que fabriques-tu ? Des vers ?
— Des vers, oui.
— Ah! des vers ! Parfait ! Gomme je suis content de vous retrouver, mes vieux amis! Et maintenant, je ne vous lâche plus I J'irai vous
serrer la main... quand j'aurai un moment, acheva-t-il d'un air accablé.
— Tu es si occupé ?... Je ne te demanderai donc pas si ce M« Perruchet-Vilain dont le nom emplit les feuilles ne fait qu'un avec notre ancien camarade Perruchet; j'en avais douté, ne te connaissant pas ce second nom de Vilain...
— Noblesse républicaine, affirma l'autre d'une voix grave: le nom d'un grand-oncle maternel, jadis conseiller général très coté dans le pays. Alors, je me suis décidé.... ça se fait beaucoup ; le trait d'union remplace la particule. Et puis, Perruchet-Vilain... Perruchet- Vilain.... ça sonne mieux?
— Infiniment
— C'est comme la tête ; il faut se faire une tète : je n'ai pas hésité.
Et le malheureux, délivré de la présence hostile de Fontenoy, exhibait complaisamment la nudité simiesque de son visage ; elle livrait la vulgarité des lignes, les mâchoires brutales, le nez, au-dessus des lèvres découvertes, canaillement relevé, les yeux fourbes et insolents. Lui n'avait pas la chance, précieuse à certains de ses confrères, d'être pris dans la rue pour tel acteur célèbre : les personnes qui le rencontraient ne doutaient point qu'elles eus*
sent croisé, simplement, un valet de chambre.
Cependant, il s'épanouissait.
Bargenac et Mélié ignoraient si leur camarade parlait sérieusement ou s'il plaisantait. Le sculpteur dit :
— Et, mis à part ces avantages, comment estu arrivé ? Car, tu es arrivé, mon cher Perruchet, c'est incontestable.
— Je me suis débrouillé, dit modestement l'avocat.
— Mais encore ?
— Je me suis débrouillé... Les premières années de Palais ont été un peu dures ; j'ai eu un tas d'ennuis ; oh ! rien de grave : des blâmes, une suspension d'un mois à cause d'un bâtonnier que je repincerai... Mais je m'en suis tiré ; et j'entrai chez Mournat.
— Le Mournat qui était là ce soir ?
— Lui-même, le seul, l'unique, parbleu!
Mournat, l'ancien député, qui roule en ce moment vers le logis de sa folle maîtresse ! Car c'est un vieux polisson. Et un malin, surtout, qui a une très forte situation (il prononçait « situâchion », semblant, chaque fois qu'il disait ce mot, près de s'incliner respectueusement). Battu aux dernières élections, Mournat remontera sur sa bête ; je ne suis pas inquiet.
— Et comment es-tu devenu l'ami de ce monsieur ?
Perrucliet-Vilain hésita :
— Ça... je me suis débrouillé. Nous sommes au mieux: je connais la plupart de ses mauvais coups.
— Félicitations...
— Sincères condoléances...
— Riez, riez, mes petits amis, dit-il, très rouge; mais j'ai une situation, en attendant. Je vous admire, tous les deux; vous êtes là, à faire la petite bouche, parce que j'ai trouvé le moyen de mettre, au service d'un homme habile, mon habileté. Ça ne vous va pas : si j'ai bien compris, vous trimez depuis dix ans, Tun comme Tautre, pour gagner plus de gloire que d'argent ; moi, à parler franc, je n'ai jamais rien fichu, et je marche sur quinze mille par an...
Il y eut un silence; après quoi le ton de Perruchet-Vilain se radoucit :
— Ce que je vous en dis, continua-t-il, c'est parce que je vous aime beaucoup et que j'apprécie votre talent ; je regrette que vous ne vous débrouilliez pas; je vous regardais, tout à l'heure : pensez-vous avoir « fait » une soirée utile? Vous bavardiez dans votre coin, comme de bons enfants...
— Nous ne nous sommes pas ennuyés ; au-
tant vaut discuter des questions intéressantes que d'entendre des sornettes.
— Mais oui, mais oui... Seulement ce n'est pas de cela qu'il s'agit : ou si vous êtes venus au banquet des anciens élèves de la boîte pour le sentiment... alors... Voyons, il fallait me demander de vous présenter à Mournat, il a la main longue ; ou au Général, il aurait pu vous inviter à ses réceptions ; ou à Sameron, le directeur de la Loyauté,», Est-ce que je sais, moi I
— Oh! oui, toi, tu sais!
— Mais vous, vous ne savez pas du tout ; c'est grand dommage !
Et en se levant, — le dernier des trois, — il ajouta :
— Allons ! Quand se revoit-on? Il ne faut plus rester ainsi des années sans se revoir! Et puis, croyez-moi, débrouillez- vous 111 y a devant chacun de vous une admirable situation ; vous verrez, je vous aiderai...
Le sculpteur et le poète, restés seuls, avaient atteint la calme rue de l'Odéon quand Bai'p:enac rompit le silence :
— Il est épatant, Perruchet, prononça-t-il .
— Épatant! avoua Mélié.
— Il ne s'est pas donné grand mal pour arriver plus loin que nous. Et nous, en avons-nous perdu des heures de travail? Car je dis qu'elles sont perdues. Toi, tu as fait des statues^ et moi, des vers : tu as eu la chance (car tu as eu de la chance) d'acquérir une certaine notoriété sans, à vrai dire, gagner beaucoup d'argent ; moi, je n'ai rien gagné du tout. Sommes-nous assez naïfs! Et j'ai vingt-neuf ans, et tu en as trente! Veux-tu connaître ma vraie pensée, François ? Eh bien! nous n'arriverons jamais à rien ! Le succès n'est pas pour nous : il est pour ces gens-là!
— Ces gens-là... Gomme tu les méprises !
— Je ne les méprise pas, je les admire mous produisons sans récolter ; eux récoltent sans produire. Juge qui a raison.
— Je ne sais pas qui a raison, je sais seule-
ment que le génie de l'intrigue n'est pas nôtre, ni celui^ si moderne, de la réclame; est-ce un bien, est-ce un mal?
— C'est évidemment une source d'infériorité, une source intarissable...
— Oui, fît Mélié, dans les conditions où nous vivons ; mais n'est-ce pas de cette vie même que découle l'infériorité? Voyons, tu ne nieras pas, toi, Bargenac, qu'il y a autre chose, qu'il y a de belles choses... C'est en elles qu'il faudrait avoir le courage de vivre, uniquement. Il y a l'art, d'abord.
— Oui, il y a l'art.
— Et puis, il y a l'amour...
François Mélié avait attendu quelques secondes ; il s'était arrêté, les bras croisés, et regardait son ami. Mais le joli visage du Méridional, aux lèvres un peu épaisses et volontiers souriantes dans la fine barbe noire taillée en pointe, demeurait grave.
— Continue, François, dit-il simplement ; je ne me moquerai pas de toi.
— L'art et l'amour, ne serait-ce pas assez grand pour y enfermer une vie ?
— Qui n'a ainsi parlé un soir? Et qui, pour une pauvre ambition à demi réalisée, pour la plus mesquine satisfaction, pour un mot banal d^éloges a reculé, le lendemain, devant les ges-
i.ii.ii liHUuïoui: ^'^
les avilissants et les humiliations journalières ? Ils suivaient la rue de Médicis, le long de la i^rille du Luxembourg ; ils marchaient jusqu'au boulevard Saint-Michel, puis revenaient vers rOdéon, limitant leur promenade, par une entente tacite, à cette zone paisible ; un omnibus, gagnant la remise, passa vide et bruyant au trot des chevaux soudain allègres. Et de l'autre côté, derrière la haute grille, le jardin offrait de mystérieuses profondeurs d'ombre ; on ne distinguait pas le bronze des statues, mais la blancheur des socles tachait la nuit; la muraille dressée de la fontaine surp;:'enait ; à un moment, les silhouettes de trois soldats de garde, dont l'un portait une lanterne, longèrent un chemin de ronde ; et du jardin noir, qui paraissait sans bornes, venait non un parfum, mais une fraîcheur presque champêtre.
Les deux hommes s'écoutaient parler ; dans la demi-retraite où les enfermaient leur délicatesse et leur inaptitude à se produire, le verbiage de Perruchet les avait troublés, et maintenant, sous cette ombre silencieuse retrouvée, à vingt pas du boulevard grossier, ils épuisaient une heure rare. Des paroles intimes montèrent aux lèvres de Mélié. Sans qu'il le spécifiât, c'était bien certain qu'elles naissaient du charme nocturne, qu'elles n'auraient pas été
dites en plein jour, et que rien ne resterait d'elles qu'un souvenir discret.
— Cette vie supérieure, prononça-t-il en espaçant les mots comme sll eût hésité à livrer chacun d'eux, j'en ai possédé une admirable image.
Ils allaient d'un pas plus lent, s'arrê tant parfois ensemble, leurs mouvements accordés comme leurs pensées.
— Tu n'ignores point, reprit Mélié, que je reviens d'Italie ; le mois dernier, à Milan, nous visitâmes, une amie et moi, le toit et la flèche du Dôme. Tu as vu des photographies de cette cathédrale ; elles ne m'avaient pas séduit et elles ne sont guère séduisantes : souvent, ce n'est pas beau. Mais là, j'ai marché, au-dessus de la ville, dans une contrée merveilleuse, parmi un peuple de statues : cent tourelles s'érigent, sommées d'hommes et de femmes, flanquées aux quatre angles de niches dont aucune n'est vide, et, entre elles, se dressent des statues, se blottissent des statuettes : partout, jusqu'aux endroits secrets, la profusion des ornements est telle qu'elle évoque, invinciblement, ridée d'une forêt sculptée, d'un parterre infiniment fleuri. Devant cette richesse inouïe et ce splendide excès de décoration, devant surtout, cette foule de silhouettes humai-
l'île IlLUOÏQUE IT)
lies, mon amie s'est attendrie ; une pensée reliicieuse l'a émue ; elle demeurait immobile, écoutait la voix de tous ces corps de marbre en prière.
Moi, j'étais ému différemment ; le sens mystique des figures ne me touchait pas ; la beauté individuelle de chacune était douteuse : mais l'innombrable production de monartm'éblouissait: des figures, des figures, des figures... elles étaient partout, je ne voyais qu'elles, je sentais l'effort multiple et inlassable de ceux qui avaient fait cela... Le guide venait de s'éloigner avec un Anglais : et vraiment, pendant cet instant, au milieu de cette éclosion de marbre où vivait seule une amie chère, j'ai cru qu'il n'y avait qu'eux au monde: l'art et l'amour... En bas, ceinturée parla verte campagne, la ville entassait des maisons et des palais ; au pied môme du Dôme, autour de la statue de Victor- Emmanuel, les tramways, à leur point central, menaient une ronde ridicule, et la place ressemblait à un jeu de petits chevaux...
Ce qui n'empêche, ajouta François sur un ton faussement léger, que, descendus, un quart d'heure plus tard, nous avons été très contents de nous servir d'un de ces tramways ; nous ne les trouvions plus ridicules.
— Eh oui, mon pauvre vieux, nous en som-
mes tous là : de belles aspirations, — et des habitudes, et des ambitions, et des besoins ; les timides le savent, attendent et ne voient rien venir; les autres se dérangent, intriguent, « se débrouillent»... comme dit Perruchet. 11 ne faudra pas le négliger, ce garçon, il est de bon conseil...
— Mais de mauvaises mœurs.
— Peuh ! fît Je Méridional en souriant, il faut quelquefois descendre pour prendre le tramway....
— Ah ! nous recauserons de tout cela, j'irai te voir bientôt....
François Mélié, qui habitait rue Gay-Lussac, traversa la place. A cause de l'intime impression qu'il avait livrée à son ami, il le jugeait ce soir, digne de toute confiance. Un lourd train de denrées annonçant l'heure tardive roulait vers les Halles ; le sculpteur se hâta derrière un « employé du gaz » qui, obstinément, toujours courant, faisait la nuit sur son passage.
A seize ans, François Mélié avait quitté le lycée de Vannes et reçu l'enseignement parisien. Gomme il était « le premier de sa classe », il devait se préparer au concours pour l'Ecole Polytechnique. Ainsi en avait décidé le commandant Mélié, son père ; François ne laissait point à Vannes de précieux souvenirs. Resté jeune orphelin d'une mère délicate et tendre, il avait grandi, enfant fâcheux, auprès d'un père vite consolé. Au vrai, l'officier retraité envoyait son fils au collège Saint- Jacques surtout parce que l'adolescent gênait les amours du commandant et de sa servante.
M. Mélié ne jugea point utile de se déplacer pour conduire François à Paris ; Lorémy l'accueillerait ; Lorémy le « ferait sortir » ; depuis qu'il était question du voyage, on ne parlait plus que de Lorémy. Le guerrier citait à chaque instant le nom célèbre de son ancien camarade, comme si, par la seule force de Famitié, il eût dû recevoir de cette célébrité un lustre personnel. Car il était vrai que le sculp-
teur Lorémy consentait « à servir de correspondant » à François.
Dès l'abord, le vieil artiste pensait s'acquitter de la tâche à bon compte ; glorieux, riche et misanthrope depuis son veuvage — difïérant par là de M. Mélié, — il ne croyait pas que le collégien pût se plaire longtemps auprès de lui ; sa table offerte le dimanche serait seule, sans doute, à les réunir. Il se détrompa bientôt : il s'intéressa vite à cet enfant blond, doux et timide comme une fille, et si ingénument curieux des choses de l'art. François naissait à une vie nouvelle. Certes, l'appartement du boulevard de Courcelles était sévère, mais le jeune homme avait aimé tout de suite ce vieillard, maître de la fortune et de la notoriété, qui travaillait simplement, loin des intrigues et des succès faciles. L'œuvre hautaine et mystérieuse lentement née de caresses savantes, François l'approchait avec une âme pieuse ; il consacrait au sanctuaire qu'était pour lui i l'atelier toutes ses heures de liberté, et il ne ; se fatiguait pas d'entendre le sculpteur, d'une j voix basse et grave, avec des gestes précis de | parfait ouvrier, l'initier à la beauté. Il
Si bien qu'après deux sombres années livrées | aux études mathématiques, François déclarai nettement sa volonté de n'être plus que l'élève ||
de Lorémy; le père se fâcha, déplora que son tils fût « un bon à rien, un crétin », mais sur le conseil énergique du sculpteur dont la foi en l'avenir flattait cependant l'orgueil de l'ancien officier, le changement de carrière fut décidé.
Le jeune Mélié commença son apprentissage; les études initiales l'absorbèrent entièrement : mais il ne connut ses vraies joies qu'au retour de la caserne : d'esprit plus mûr, il entrait davantage dans l'intimité du vieux Maître, fort solitaire après le mariage de sa fille unique. François n'avait vu Pauline Lorémy qu'à de rares occasions; élevée dans un couvent de la banlieue, elle avait continué d'y résider, son instruction terminée, par tendresse pour des religieuses et des compagnes, par tendresse aussi pour cette vie paisible dont elle sentait profondément la douceur. Elle n'était venue habiter avec son père qu'à l'époque où François partait pour le régiment.
Ce furent de belles années. Le vieux Lorémy, qui haïssait autant les bohèmes que les snobs, adoptait cet enfant sincère. Il lui donna son enseignement le plus attentif, il organisa la fortune des premiers essais ; il lui ouvrit si largement les portes de sa maison que le jeune
homme se trempa à cette inestimable et introuvable source : Tamitié d'un Maître.
Certes, ils furent privilégiés, ces débuts : aux mauvaises heures de l'ébauche, quand la pensée ne descend pas aux doigts et que la matière se défend, et qull semble puéril de continuer l'œuvre, Mélié entendit toujours une voix qu'il devait croire, qui lui disait; « Ce n'est pas mal ; corrige ceci ; c'est déjà mieux ; travaille. » L'œuvre achevée, elle était jugée d'un sourire que ne durcissait aucune jalousie et que la lâche ironie ne déshonorait point; il ignora les paroles banales, les promesses qu'on ne réalise pas, la molle poignée de main des maîtres réputés « accueillants » parce que ceux-là daignent habiller de politesse leur souveraine indifférence, Lorémy régla comme siens les intérêts de son élève, et Ton put se montrer un jeune artiste parvenu au succès sans avoir été exploité.
A la mort du commandant, François, résolu à ne point disputer à la servante les quelques biens mobiliers qu'elle dissimulait, gagnait par son travail l'argent nécessaire à ses besoins. Ceux-ci étaient d'ailleurs très limités : le sculpteur vivait modestement, occupait, au cinquième, un petit appartement que le concierge entretenait avec une sollicitude intermittente.
Pauline, dès les premières années de son mariage, était venue passer quelques semaines d'hiver à Paris. Peu à peu, ses voyages se firent plus fréquents et ses séjours plus longs : on l'avait mariée à un gentilhomme poitevin, M. de Pommeré, qui vivait sur ses terres; l'existence campagnarde n'eût point elîrayé la Parisienne sérieuse, grandie dans le calme du couvent et la sévérité de la maison paternelle ; mais où elle cherchait la paix des champs, elle trouva l'agitation de hobereaux besogneux empressés à ranimer, par mille expédients, le luxe évanoui de leurs chasses et de leurs réceptions. Car, à Pommeré et aux environs, « on recevait » beaucoup, et, tous les jours, on chassait ; quelques amis assemblés, on déjeunait largement ; puis, ([uand on conservait assez de lucidité, on poursuivait le massacre durant l'après-midi — jusqu'au soir, où l'on rentrait fourbu, puant la bête et le vin, dans la seule hâte de manger encore une bonne fois avant d'aller dormir. Ce n'était là que distractions ordinaires ; mais il y avait les grandes fêtes, les chasses à courre où se conviaient ces messieurs. Alors, sous l'habit rouge, la joie éclatait : toute la cruauté, toute la bêtise, toute la vanité humaines galopaient à travers la campagne, derrière les chiens; si l'on s'occupait de forcer la bête, il importait surtout de faire
parader l'équipage, nourri bien chichement à cause des revenus insuffisants.
Et il fallait aussi briller soi-même auprès des dames qui suivaient, à cheval ou en vditure. Ce fut la plus grande souffrance de Pauline : les premières illusions tombées, elle eût supporté Tabsence quasi quotidienne de son mari, et que, si le mauvais temps le contraignait à rester à Pommeré, il s'inquiétât davantage de sa meute que de sa femme. Mais tenir un rôle dans une telle pièce, se laisser approcher par ces gens, les recevoir à sa table, tolérer, le soir, leur vineuse galanterie habituée à de plus chauds accueils, exigeait une force qu'elle n'eut pas. C'est alors que Pauline prit l'habitude, quand vint la saison des chasses — car en été la vie campagnarde s'endormait — d'aller chez son père ; le sire de Pommeré, dont la pratique de la vénerie n'affinait point le caractère, regimba, tout d'abord, assez grossièrement. Et une année, Pauline déclara qu'elle passerait l'hiver à Paris ; le gentilhomme poitevin y consentit ; somme toute, qu'y perdait-il? La saison devait être particulièrement chargée, il dressait de nouveaux chiens et savait, dans le voisinage, où contenter facilement ses désirs ; d'autre part, il était assuré de l'honnêteté de sa femme.
Au mois de novembre, M"" de Pommeré vint s'installer au boulevard de Gourcelles.
François Mélié se réjouit de l'événement; le temps était loin où il regardait, entre son Maître et lui, Pauline comme une intruse. A chacun des voyages de cette jeune femme droite et bonne, si simplement jolie et dépourvue de toute prétention, il avait bien compris qu'il Paimait plus profondément. Il posséda tout de suite un sentiment assez grave pour ne pas le divulguer; et elle était trop vraiment honnête pour s'effaroucher des visites constantes de cet élève préféré.
Lorémy ne voyait pas le dangereux rapprochement. Il souffrait beaucoup parce qu'il vieillissait : de toute son énergie, il regrettait son talent qui lui échappait, et, aussi — lui qu'on n'avait point vu parmi les quémandeurs — ceux des succès enviés qu'il n'avait pas connus. Ses pensées ne dépassaient plus sa souffrance.
Ainsi François vivait dans une atmosphère énervante pour lui seul. Pauline tenait tout son cœur; elle lui apparaissait charmante comme une femme de Paris, sérieuse comme une femme de son pays ; il rencontrait en elle des coins d'âme qui étaient siens : mas il ne lui révélait pas ces trop intimes similitudes, par peur de l'effrayer; il travaillait avec goût, sans passion,
2i l'île héroïque
toutefois^ malgré les conseils enfiévrés du vieux créateur impuissant.
Un peu de la vénération qull portait à son Maître environnait la jeune femme. Il raccompagnait aux expositions et aux concerts. Le vieillard ne sortant plus, elle acceptait que François partageât ses promenades comme il faisait au temps oùLorémy marchait entre eux. Elle pouvait être libre parce qu'elle était évidemment sans coquetterie; sa grâce fraternelle dissipait tout malaise. Un soir, grisé encore d'une musique trop tendre, et comme ils suivaient les quais en revenant d'un concert, Mélié, osa parler vaguement de souffrance, de solitude, d'espoir de bonheur. Elle le regarda droit dans les yeux, et, de la voix ferme d'un homme qui arrête une mauvaise confidence :
— Taisez -vous donc, fit-elle. Pourquoi me racontez-vous cela ? Vous savez bien que ce n'est pas mon affaire.
Elle n'ajouta rien ; l'instant d'après elle était douce, et souriait ; mais Mélié devina le danger que sa chère camaraderie venait de courir : il fut prudent, accepta de demeurer dans l'intimité discrète de Pauline. Et puis il ne raisonnait guère ; il recevait, au jour le jour, un bonheur incomplet mais réel, affranchi de tous les
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nuaiçes équivoques dont l'eût obscurci une force morale moins sûre d'elle-même que ne letait celle de M"" de Pommeré.
Quand mourut le vieux Lorémy, François n'avait pas troublé davantage le repos de la jeune femme.
Après les obsèques, elle suivit son mari à la campagne. François la laissa partir, osant seulement, parmi les funèbres difficultés où elle se débattait, lui montrer cent fois un dévouement naïf, et lui répéter, avec une trop sincère émotion, qu'il gardait un souvenir fdial au Maître disparu.
M. de Pommeré se tua quelques mois après, en versant dans le fossé de la route l'automobile qu'il conduisait, un soir de grande chasse, étant ivre.
Sa veuve quitta défmitiyement le Poitou pour habiter à Paris. Mélié ne sut pas dissimuler sa joie ; il n'eut pas à prononcer de phrases sacramentelles, ni à découvrir un sentiment que le plein jour eût blessé, depuis ce long temps qu'il dormait en lui ; mais un si beau rayonnement le transfigurait, il y avait dans ses moindres gestes une si heureuse douceur, qu'à la fin de sa première visite, et comme il allait partir, Pauline lui dit simplement en lui donnant la main ;
— Et moi aussi, je vous aime bien, monsieur Mélié ; je suis contente que vous veniez me voir.... mais il ne faut pas être nerveux...
— Ah ! laissez-moi... laissez-moi vous dire...
— Ne me dites rien ; j'ai beaucoup de choses à oublier ; elles s'effacent une à une, petit à petit. Plus tard, dans quelques mois, quand je serai tout à fait Pauline Lorémy, nous causerons mieux. Ne disons pas trop de choses, tant que nous ne pouvons pas les dire toutes...
L'année fut mélancolique. Malgré la précaution de cette charmante sagesse, François parlait librement de son amour plus exigeant maintenant qull avait conquis le droit à la lumière. Les patiences de jadis étaient épuisées; qu'attendait-elle, si elle ne refusait pas de devenir sa femme? Ah! que du moins elle s'engageât et dît un oui formel; alors, il s'apaiserait... Qu'attendait-elle ? Il croyait pourtant qu'il avait gagné un peu de sympathie ; alors, quoi ? Qu'attendait-elle ?
Pauline écoutait ces doléances dans un grand calme affectueux et point coquet. L'heure n'était pas venue ; le devoir sans larmes qu'elle respectait se prolongeait au delà du jour de stricte liberté ; elle n'avait point encore à disposer d'elle-même.
En août, elle décida qu'elle passerait quel-
ques semaines au bord du lac de Gôme. Et François l'avait rejointe à Bcllagio.
Ce fut à son retour d'Italie que, l'âme encombrée de tant d'images heureuses qui étaient des promesses autant que des souvenirs, il ne put s'empêcher de dévoiler à son ami, en une heure intime, la chaste beauté de l'une d'elles.
Elles étaient, ces images, comme les chefsd'œuvre d'un musée dont il ne sortait jamais, sans cesse recommençant la visite attentive, marchant à pas lents, s'arretant toujours aux mêmes figures préférées pour les voir sous leur jour favorable, et découvrir, à chaque passage, de plus fortes raisons de les chérir.
Ce matin, dans la fraîcheur brumeuse d'octobre, Mélié traverse le jardin du Luxembourg. Il se hâte vers son atelier, heureux de sentir peu à peu, à chaque secousse du pas, ses membres s'échauffer. Dans la morne grisaille, les terrasses défeuillées ont, avec leurs marbres trop visibles, un air de nécropole. Des ombres filent, ratatinées sous un petit flocon de buée. L'allée de TObservatoire est presque déserte : seuls, au bord d'une pelouse, quelques enfants pauvres jouent avec la terre froide ; il y a aussi, sur un banc, un couple tenace d'amoureux. Et là-haut, le soleil est un disque sanglant, un bijou sobre merveilleusement assorti au gris perle du ciel d'automne.
— - Ou, observe le sculpteur, il ressemble tout bêtement à un gros pain à cacheter...
François Mélié a le cœur gonflé d une joie bien saine et bien certaine.
En marchant, les mains aux poches, la droite serrant nerveusement la poignée de sa canne renversée, il parle et rit, à tel point qu'un jeune garçon boucher le considère longuement, se retourne et s'esclaffe.
Dans le cadre de teinte neutre, plus facilement encore que de coutume, Mélié revoit d'impérissables tableaux.
Sous le soleil flambant clair dans un ciel bleu foncé, le petit vapeur a quitté, à midi, le bassin de Côme ; il a longé la rive occidentale du lac : Gernobbio, Tremezzo, Gadenabbia... des noms harmonieux, dans une bouche italienne, chantaient quelque part, et le bateau docile, à chaque fois, courait vers la rive comme un doux animal vers la caresse d'une belle main. Et, sur l'autre rive, les blanches maisons groupées autour du campanile dégringolaient jusqu'au lac, et leur reflet, dans l'eau, était si net, qu'on distinguait à peine où finissait la réalité pour que l'illusion commençât.
Bellagio ! la prochaine station serait Bellagio... le bateau change de direction et se dirige
à rOrient, vers l'idyllique bout du monde, la pointe verte et blanche qui s'affine au milieu du lac.
Et Mélié tremble parce que c'est dans ce village que, la veille, Pauline lisait une dépêche : « Serai demain près de vous. » Gomment a-telle accepté la décision de son ami ? Sa pudeur soupçonneuse n'a-t-elle pas souffert ? Mais son intelligence bonne et si vraiment cordiale n'a-t-elle pas compris aussi que l'amour de François étouffait, qu'il n'en pouvait plus, qu'il haletait et qu'il avait besoin de respirer, enfin, un peu de sa présence ? A cet instant, pendant que se rapprochent, à chaque tour de roue, les maisons deBellagio, Mélié a tremblé d'une émotion qu'il se rappelle exactement — faite de la honte d'une conduite incorrecte, du sentiment de l'irréparable accompli, et d'angoisse, surtout... Si vraiment il l'avait blessée ? ou si elle ne le recevait que poliment... ? Oh ! la terreur de la froide politesse, comme une seconde elle glaça son cœur I Là-bas, sur le petit port, près du débarcadère, des femmes attendent; on aperçoit les couleurs claires des ombrelles ; la distance diminue; le bateau, avant l'arrêt, glisse dans le calme subit de la machine immobile. François n'ose pas encore regarder le quai, où l'on peut distinguer les visages : il craint trop
de ne pas rencontrer celui qu'il souhaite, ou de trouver les chers yeux devenus hostiles. Et, c'est l'effort bref de la vapeur renversée, Tarrêt trépidant...
Mélié regarde: elle est debout, sur les dalles, qui l'attend ; elle ne sourit pas. Mais une immense joie pénètre François Mélié, parce que, lui qui sait son âme, avant qu'ils se fussent rien dit, il a vu ses yeux heureux.
Elle a été simple et fraternelle, et, point surprise du voyage imprévu. Lui a reconnu tout d'abord une bonté si charmante en ne parlant pas d'amour. Et une grande tendresse les enveloppait déjà.
Le sculpteur, en suivant maintenant le boulevard Montparnasse, contemple des images immuablement fixées, insignifiantes d'apparence, mais précieuses pour son esprit, à cause d'un son, d'une attitude, d'un geste qui y demeurent révélés :
Une après-midi très pure, des hauts jardins Serbelloni : à leurs pieds, les deux moitiés du lac que divise, en s'élargissant jusqu'à la lointaine campagne, la langue de terre couverte de sombres oliviers. Le soleil étant près de se coucher, elle forme écran, et, vers la droite.
dans la direction de Corne, la nappe d'eau plus vaste, en pleine lumière, brille et chatoie, et rit de toute la joie énorme du soleil, tandis que là-bas, vers Lecco, de l'autre côté de ces arbres, les eaux jumelles sont déjà tristes de toute la lumière retirée.
La jeune femme est debout, son visage grave sous les bandeaux légers se détache nettement du fond unicolore des branches de lauriers et de palmiers-nains ; les ailes de son nez droit et fin frémissent un instant, et ses yeux calmes suivent ce drame de l'ombre de la lumière. C'est alors qu'elle a dit :
— Je n'ai jamais rien vu de si beau.
Un matin, au bord du lac, près du ponton des bateaux à vapeur. Des touristes se sont arrêtés, suivent des yeux la course rapide d'un canot automobile : presque toute la coque frêle disparaît dans la houle, et l'avant, seul émergeant, semble la tête d'un monstre dont le souffle, pendant qu'il nage, soulève ce bouillonnement. Mais Pauline regarde un gamin de dix ans qui tente, au moyen d'une seule rame fixée à l'arrière, de manœuvrer une barque trop lourde ; et elle s'intéresse si naïvement qu'elle mime les contorsions du bonhomme, les traits crispés comme par l'effort, avec une moue de
L ÎLl:; HtlROÏQUE 33
dédain pour le piteux résultat ; à un moment, elle cric de tout son cœur : « Hardi! mon petit gars ! » au grand étonnement des badauds. Un pécheur, assis là, lui sourit, et comme, par la tension du gamin arc-bouté, crevant de dépit, la barque s'éloigne, elle applaudit, toute fière de son succès, dans un joli mouvement de plaisir enfantin et sincère.
Il lui est indifférent qu'on l'observe, mais quand elle découvre la présence de François, elle rougit subitement.
L'hostilité de leurs commensaux les rapprochait. Ces êtres rompus aux exigences sociales, plies aux obligations ordinaires, semblaientproliter de quelques semaines de voyage pour redresser l'égoïsme atavique ; il s'affirmait placidement, chaque geste signifiant que l'homme ignorait son semblable, ou qu'il ne le connaissait que pour se méfier de lui, et le dominer par quelque avantage. La froideur des Anglais, la grossièreté pratique des Allemands affectaient des airs de provocation ; et parce que leurs paroles demeuraient incompréhensibles, elles paraissaient doublées de moqueries. Cette solitude faite autour des jeunes gens les rapprochait sans cesse, et, presque à leur insu, ils devenaient tout l'un pour l'autre .
Des multiples soirs, Mélié garde presque un même souvenir : il se rappelle les dîners au crépuscule, où le petit maître d'hôtel obséquieux leur servait des poissons du lac et du vin d'Asti mousseux au goût de rose ; et les promenades, ensuite, et ses mots d'amour qu'elle écoutait patiemment. Mais il revoit, en tableau, « le soir de Menaggio » : Ils ont fui Fhôtel encombré de touristes et de musiques, longé le minuscule port, dépassé la gare du tramway de Luino ; la route monte entre les collines et le lac qu'on devine à gauche, dans un grand creux ; il y a, à quelque cent mètres, en contre-bas du chemin, deux ou trois maisons encore éclairées qui tachent l'ombre ; il en vient des bruits de voix et les sons haletants d'un accordéon.
— N'allons pas plus loin, conseille Mélié; il est tard et tout cela n'a pas trop bon air.
Déjà il s'est assis sur les pierres du parapet ; mais elle affirme :
— Ahl je n'ai pas peur, moi!
Et seule, elle continue, en riant. Mélié sait que le danger est illusoire. Elle marche depuis une minute ; tout à coup, un cri ; « François ! » et elle est près de lui, dans ses bras et réfugiée en lui :
— Oh! que j'ai eu peur! que j'ai eu peur! il
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y avait un homme arrête. ..je l'ai vu, à deux pas, au bord de la route...
Il la rassure, il la caresse, et elle laisse sa tète contre la poitrine de son ami ; elle, si pudique et si uniquement camarade, il a suffi qu'un petit danger, inopinément, la menaçât, pour que le besoin de se blottir la jetât, toute palpitante, contre l'homme qu'elle avait dès longtemps accepté, et pour que jaillît de ses lèvres le nom qu'elle ne disait jamais : « François ! » Elle est restée appuyée sur lui jusqu'à l'hôtel, et elle lui a donné sa bouche; et Mélié, rentré dans sa chambre solitaire, a pensé, devant le lac enveloppé, pour la nuit, dans la brume, qu'il n'était pas difficile de trouver le bonheur.
Deux jours elle lui permit la joie des baisers. Elle n'eut pas à refuser de devenir sa maîtresse : la volupté des lèvres offertes était entière et satisfaisante. Une telle douceur anéantissait Mélié quand il goûtait les caresses premières de cette femme toujours désirée, qu'il eût cru saccager son bonheur en souhaitant un immédiat abandon. Deux jours, ils revirent la flore enchantée des jardins, la lumière sur l'eau calme, le soleil se couchant derrière les sommets, et les soirs d'étoiles, au bord du lac encore ému de reflets miraculeux, parmi les voix
mêlées des cloches des lointains campaniles, longtemps tintant, par la ruse de l'écho, même aux flancs nu3 de la montagne.
Puis, le troisième matin, Pauline interrogea François avec sa grâce paisible :
— Mon ami, me direz-vous que nous devons vivre ici, l'un auprès de l'autre, maintenant... ?
Que pouvait-il répondre ? Il sentait, contre son désir, qu'elle avait raison. Et il comprenait surtout qu'elle était une de ces femmes qui donnent un peu plus de leur âme pour chaque pudeur sauvegardée. On décida queMélié partirait le lendemain ; Pauline séjournerait quelques semaines à Venise après qu'elle l'aurait accompagné jusqu'à Milan.
Ils y eurent encore des instants inoubliables, et trouvèrent leur plus noble joie dans l'heure qu'ils vécurent au-dessus de la ville, sur la coupole du Dôme, parmi la foule de marbre.
Puis Pauline a conduit le sculpteur au « Rapide de Paris ». Et dans la banalité de la gare cosmopolite, sous l'énervement du sifflet cruel des locomotives, leur cœur s'est déchiré. Tant de belle joie neuve qu'ils laissaient là ! PauUne ne cache pas qu'elle pleure : blottie, comme « au soir de Menaggio », contre la poitrine de François, elle lui répète doucement cette phrase
l'île héroïque 'M
où tient une tendresse qu'effarouchent certains mots :
— Je veux que vous soyez heureux, vous sa- \ cz, je veux que vous soyez heureux...
Mélié a souffert de cette séparation qu'il juge assez héroïque, mais il l'a subie comme étant la condition d'un bonheur définitif, et il ne pense plus qu'à se réjouir de ce bonheur prochain : sa femme... Pauline va revenir et elle sera sa femme... car c'est sûr... si leur délicate volupté a épargné les formules, qu'il est doux de savoir qu elle Taime !...
Elle sera sa femme : Une grande joie d'abord se lève en lui, quand Mélié songe que cet esprit d'ami, intelligent et droit, l'assistera toujours ; et un émoi sensuel TamoUit à le faire chanceler, quand il retrouve le souvenir précis d'une caresse.
La rêverie de François se termine dans son atelier. Certes, il n'y est point entré poussé par un désir de travail ; travailler, quand dans trois jours Pauline sera là ! Le poêle chauffe confortablement ; une juste chaleur flotte dans le hangar aménagé, sans aucun luxe, au fond d'une cour de Favenue du Maine ; des larges baies tombe la clarté brumeuse de ce matin. Le sculpteur se jette sur le divan que sa paresse dissimule dans un angle sombre, et, une cigarette allumée, il s'installe pour ne rien faire ; il attend, il rêve, il est bien.
La voix gémissante d'un orgue de Barbarie combat seule le silence.
— Tiens, se dit Mélié, le Bel Invalide...
C'est un homme d'une trentaine d'années qui, trois fois la semaine, vient tourner son orgue au coin de la rue de Vanves ; il a une jambe coupée, et, pendant des heures, reste debout, appuyé contre un mur, son moignon reposant sur le « pilon » de bois. Gras à cause
de rinaction, il fut un homme superbe et s'en souvient ; l'obésité naissante ne cache pas entièrement la qualité des formes ; la beauté régulière du visage étonnerait, si la moustache et les cheveux, odieusement pommadés, ne divulgaient une prétention crapuleuse et naïve ; et ce Don Juan infirme est absurde et pitoyable. Mélié ne manque jamais de lui remettre deux sous ; il se voit gratitié, pour cette exactitude, d'un des sourires qui sont, ordinairement, réservés aux dames.
Ce matin, le sculpteur entend sans déplaisir la machine geignante; elle rappelle à son esprit complaisant les innombrables accordéons qui hoquetaient leurs rengaines, là-bas, en Italie, à tous les coins de route...
Mais on marche dans la cour, on s'arrête devant la porte de l'atelier, on frappe...
— Allons bon ! quel raseur... Tiens, Bargenac !
— Eh oui, mon vieux, Bargenac ! Tu ne m'attendais pas si tôt, hein ? Mais moi, tu sais, quand j'ai une idée... Je t'avais dit qu'il fallait revoir Perruchet- Vilain ? Eh bien ! je l'ai revu...
— Et c'était avant-hier le dîner ?... quelle hâte, mon bon ! Et que t'a-t-il dit, le Perruchet ?
iO l'Île héroïque
— Perruchet-Vilain ? il a été parfait... il m'a présenté à Mournat.
— Déjà ?
— Quoi, déjà ? Il est charmant cet homme !
— Et à quel mauvais coup, pour parler comme son honorable secrétaire, t'a-t-il convié ?
— Mais je te le dis, c'est un homme charmant, et qui a de l'influence... énormément de relations dans les lettres...
— Il t'a fait des offres de service ?
— Je le pense, dit Bargenac, qui retenait mal une formidable joie.
— Enfin, voyons, explique-toi; sérieusement, que propose-t-il ?
— D'abord, de collaborer à sa Revue.
— Quelle Revue ?
— Tu sais bien, sa Revue : VApollo..,
— C'est à Mournat, cette saleté? Et tu vas toucher à ça, toi, Bargenac?
— J'en étais sûr, te voilà parti ! Une saleté!... Toucher à ça... Eh quoi! C'est une feuille un peu décolletée... Mais nous ne sommes pas des puritains, après tout, nous ne sommes pas des puritains !
Dans l'ardeur de la discussion, il prononçait « puritaingnes », avec un accent méridional
l'île héroïque -il
retentissant qu'il parvenait le plus souvent à atténuer.
— Sommes-nous donc des pornographes? dit Mélié.
— 11 ne s*agit pas de pornographie! D'ailleurs, le genre décolleté, il n'y a que ça qui se vende ; et c'est d'une belle tenue littéraire, VApollo.., Bref, Mournat désire que j'y mette des vers tous les quinze jours, une petite fantaisie, une petite chronique, ce que je voudrai, pourvu que ce soit léger, un peu leste, dans la note, naturellement.
— Elle est jolie, la note! Je ne te reconnais plus, toi, le poète des Eaux Mortes, toi, qui ne souriais point, avant-hier, quand j'osais parler d'une vie toute consacrée à l'art...
— Eh ! je n'ai pas besoin de me défendre : tu sais bien que mon art, je l'aime et le respecte autant que quiconque ; seulement, il faut vivre..? La chronique de quinzaine, c'est dix louis trouvés à la fin du mois. Puis, j'ai accepté, moins à cause de l'argent que des relations que je me crée : Mournat, d'abord, auquel je m'attache ; et tant d'autres, mes futurs collaborateurs ; quand ce ne serait que Savonet, eh! eh!
— Savonet, l'écrivain dramatique ? Il est là-dedans?
— Certes; maintenant, il se donne le luxe
de signer des pièces morales ; mais il a encore des intérêts dans la maison; c'est chez nous qu'il a débuté.
— Chez nous ! Gomme tu y vas !
— Eh oui ! Je suis heureux de respirer parmi ces hommes actifs et résolus; je sens que je suis soutenu, que j'avance, qu'ils me feront arriver. Et j'en ai Tenvie, vois-tu, d'arriver. C'est bien mon tour. Ça m'étoufîait, depuis quelque temps, le besoin de me développer, le besoin qu'on me connaisse, le besoin de vivre, enfin ! Depuis près de dix ans que je travaille, j'attends toujours. J'attends quoi? Je restais là; je me figurais peut-être qu'on allait venir me chercher, qu'un vieillard très puissant, couvert de titres et de décorations se présenterait un beau matin et me dirait : « Mais vous faites de très beaux vers, monsieur Bargenac, quel bonheur qu'un poète tel que vous nous soit né ! Et moi qui vous ignorais... Comment! vous n'êtes pas déjà riche et célèbre ? Souffrez que justice vous soit rendue ; venez avec moi, je vais vous conduire... »
— Lorémy a presque fait cela pour moi...
— Oui, mais moi, je n'ai jamais recueilli, du plus bienveillant des Chers Maîtres, que le plus vain des compliments; alors, comme je trouve que c'est l'heure de vivre, que je rencontre des
hommes qui peuvent m'obliger et qui sont très gentils... car ils sont très gentils, à commencer par Perruchet- Vilain ; ce brave Perruchet- Vilain ! et, à propos, tu sais qu'il t'aime beaucoup : il m'a dit de toi des choses exquises.
— Bien obligé.
— Il voudrait te pousser ; il serait très content de te rendre service ; il répète que tu ne te remues pas assez.
— Je ne me « débrouille » pas.
— Mais il a raison, tu es ridicule : jadis, Lorémy te secouait, te forçait à sortir, à t'occuper de ton œuvre ; on apprenait ton nom. Et depuis que ce digne homme est mort, tu continues à travailler, mais tu ne bouges plus : les autres bougent, va ; imite-les ; profite de l'occasion : dans VApollo, nous manquons justement de dessins.
— Ah ça ! je crois que tu te moques de moi ?
— Je me moque si peu de toi que j'ai déjà pensé à ce que tu pourrais nous donner : tu sais, les études que tu as faites pour ta Petite Baigneuse ? Il y a là des corps de très jeunes
filles, presque d'enfants ce serait juste dans
la note...
— Non, mais tu deviens fou, je pense !
— Attends, tu vas voir.
Tranquillement, tandis que Mélié, toujours
ii l'Île héiioïoue
couché sur le divan, allumait une cigarette, Bargenac choisissait dans un coin Tun des cartons, revenait près du sculpteur, examinait quelques feuilles.
— Tiens, ceci, par exemple : ce serait très bien ; ceci, un peu plus décolleté....
Mélié jeta un regard :
— Un peu plus décolleté? Mais elle est nue !
— Ça ne fait rien.... on pourrait l'arranger.
— Ah ! tais-toi ! Et laisse-moi tranquille
tiens, je te le dis franchement : tu me révoltes.
— Oh! c'est bon î C'est bon !... ce que je t'en disais, c'était dans ton intérêt, tu comprends... devenir le collaborateur de Savonet, l'homme de tous les comités pour l'érection de tous les monuments prévus et imprévus, paraît une chance assez rare ? Tu ne le crois pas : A ton aise. Bonsoir.
— Allons, mon petit Bargenac, ne te fâche pas ; est-ce que je sais, moi ! Je ne te dis pas non: nous pourrions voir mes autres dessins...
Ils se séparèrent fort amicalement. Seul, François Mélié se prit à regarder la page qui avait plu à Bargenac : c'était une fine silhouette, au mouvement très pur comme sont ceux des enfants ; et il ignorait lui-même s'il la plaignait d'avoir été insultée, ou s'il cherchait déjà la manière de l'accommoder au goût de ses
L ÎI.E HÉROÏQUE i5
nouveaux amis. Le carton fermé, il marchait dans l'atelier : l'heure de vivre.... ah ! certes, pour lui aussi, elle sonnait ; il l'entendait, le jour et la nuit, et, sans cesse, palpitait de Tentendre. Et pour qui donc aurait-elle tinté plus clair et plus haut? Après son enfance studieuse, après sa jeunesse chaste, voilà que s'avanait vers lui, consentante, la femme désirée. L'heure de vivre I... Ah I qu'elle fût triomphante et totale et embellie de toutes les joies, et célébrée par toutes les jouissances I Non, vraiment, ce n'était pas l'instant de renoncer au moyen de parvenir, l'instant d'être un « puritaingne » comme disait Bargenac, quand François allait avoir besoin, autour de son bonheur, et d'argent et de renommée, de toutes les choses précieuses que les hommes détiennent, et qu'il voulait prendre à pleines mains pour les offrir à celle qui serait sa femme. L'heure de vivre.... Le sculpteur considérait, le long des murs, les plâtres, les marbres, les maquettes, et, là-bas, sous l'étreinte de son voile, l'œuvre inachevée. Il lui semblait qu'un sentiment nouveau naissait en lui: eux tous, qu'il avait créés dans l'amour, d'un geste généreux, il fallait qu'ils lui rendissent un peu de la vie qu'ils avaient reçue; eux tous, ceux dont la forme provoquait déjà les louanges fructueuses, ceux qui s'élaboraient
et qui existaient à peine, eux tous, qu'un travail patient faisait beaux et admirés, ali ! qu'ils fussent d'abord des instruments de bonheur, pour la vie plus facile et plus heureuse !
— Ce pauvre Bargenac, conclut François Mélié, comme je l'ai reçu, tout de même 1
Et il n'y pensa plus ; il s'efforçait d'imaginer les paroles qui seraient dites, le premier jour qu'il verrait Pauline.
« C'est fini, maintenant... »
Dans le désordre du lit matinal, François recommence, pour la vingtième fois, la lecture de la lettre que le concierge vient de monter : une lettre écrite par Pauline qui devait revenir le lendemain. Et François doute s'il est éveillé, doute s'il comprend encore le sens des mots, quand il se heurte à ces phrases de désolalion et d'abandon :
« C'est fini, maintenant...
« Tout ce rêve que vous aviez fait et dont « j'avais accepté une part, toute cette vie qui nous « attendait, de laquelle vous me disiez que, nous « connaissant comme nous nous connaissons, « elle ne pouvait pas ne pas être heureuse ; « même, hélas! la chère camaraderie si néces- « saire que je ne m'imagine pas sans elle, c'est « fini, tout cela. En vain m'attendez-vous à Paris, « monchcrpetit : je ne quitterai pas cette Venise « où je vis tristement depuis notre séparation. « Je ne la quitterai pas. Je sais que vous allez « beaucoup souffrir à cause de moi ; je ne vous « demande pas de ne pas souffrir, mais d'acccp-
4o L ILE HEROÏQUE
« ter, en une fois, votre souffrance, virilement. « Ne vous diminuez point par le désespoir, ni « par Texamen inutile des circonstances, ni — « ai-je besoin de le dire? — par la stérile jalou- « sie. Je ne vous reviens pas : c'est donc qu'il « faut renoncer à notre bonheur. Ne cherchez «ni pourquoi, ni comment. Du reste, cherche- « riez-vous que vous ne trouveriez pas. Mais « vous ne chercherez point, simplement parce « que je vous en prie. »
Mélié restait stupide devant Ténigme douloureuse des mots ; il les relisait, machinalement, et il sautait aux premières lignes dès qu'il avait lu, avec la même attention, jusqu'au cher nom de Pauline, qui signait tout cela. Et il recommençait encore. Et quand^ les phrases se déroulant d'elles-mêmes devant ses yeux lassés, il fut certain qu'elles ne contenaient, au fond d'elles, nul sens caché qu'un plus grand soin eût pu découvrir, quand il fut certain qu'elles restaient vides de la pensée qu'on leur avait confiée, François laissa retomber la lettre, et, sans plus bouger, assis dans son lit, il pleura.
Il pleura longtemps, continûment; c'était une misère effroyable, un coup de massue qui l'assommait ; il cédait à un vertige : il voyait son rêve comme une colonne haute, au pied soudain brisé, et dont la chute rigide l'entraînait.
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Puis, la lète enfouie sous l'oreiller,, il murmurait désespérément :
— Mais qu'est-ce que ça veut dire,mais qu'estce que ça veut dire?
Et la pauvre question se répétait toujours, et, de Tesprit épaissi de ténèbres, ne jaillissait pas la plus furtive lueur.
Des heures sonnèrent. Dans le chaos de ses pensées, deux points plus angoissants persistaient : Etait-il arrivé quelque catastrophe à Pauline, ou avait-elle fini de Taimer? Parfois, sa douleur montait, dépassait la minute présente pour aller chercher de beaux souvenirs ou des espoirs encore tout vibrants, et se perdre en eux; mais il ramenait son esprit et réfléchissait :
— Si elle était gravement malade, songe Mélié, victime d'un accident, je le saurais ! Elle ne se cacherait pas de moi. Voudrait-elle ne point parler, que sa vieille femme de chambre, Juliette, qui l'accompagne, me préviendrait ; Juliette ne resterait point seule en pays étranger, auprès de sa maîtresse malade, sans appeler celui dont son cœur de vieille domestique fidèle connaît le dévouement. Ce n'est donc pas cela.
Alors, est-ce qu'elle ne m'aime plus ? se demande humblement le malheureux.
Elle ne s'éloigne pas de moi pour un autre
amour ; elle n'a pas une âme de surprises et de coups de passion; et puis^ elle ne dissimulerait pas ; elle parlerait nettement et m'éviterait l'horreur du doute.
Mais si elle a jugé, au fond de sa claire conscience, qu'elle ne m'aime pas assez pour m'épouser ?
Le sculpteur trouve, dans cette pensée, sa plus forte raison de souffrir ; car il est certain que la jeune femme droite qui a longtemps réservé son consentement n'enfreindra pas l'ordre de son être intime ; elle anéantira résolument sa joie toute proche si elle la croit de qualité mauvaise ; elle n'est point de celles qui acceptent des années douteuses à cause de l'illusion d'une heure. Et semblable à un homme qui aurait perdu un bijou dans un chemin couvert de feuilles tombées, François se penche attentivement sur les souvenirs récents ; il marche avec précaution, les soulève un à un pour regarder si luira la parole décisive... Les souvenirs de jadis... les souvenirs de naguère... les souvenirs de Paris... les souvenirs d'Italie... Oh! elle l'aime, elle l'aime! et sa terrible lettre n'est-elle pas pleine de son amour d'essence rare et entre toutes reconnaissable ?
Elle l'aime, elle l'aime 1 Et une femme comme elle ne change pas, ne trahit pas. Trahir... elle
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n'a rien promis... Non, mais ses paroles ne sont pas légères : elle a compris la gravité de chaque mot accordé.
Alors, quoi ? Quel devoir, quelle nécessité supérieure la tient éloignée de celui qu'elle aime? D'une autre, on pourrait supposer un caprice, une fantaisie romanesque, une folie passagère... Mais d'elle ! Gomme sa calme volonté a dû ordonner quand elle a écrit cette lettre! Comme il fallait que ce fût inévitable ! Gomme elle a souffert!
— Et comme elle souffre! pense douloureusement François. Gar elle souffre, et peut-être a-t-elle besoin de moi...
Ainsi, au terme de son raisonnement passionné, il cherchait à se convaincre que tous les liens n'étaient pas rompus entre Pauline et lui, et qu'il devait tenter de se rapprocher d'elle.
Après raffolement de cette journée et les cauchemars de cette nuit, Mélié s'efforça d'examiner s'il pouvait agir.
Que faire, où s'adresser, comment se renseigner? A qui seulement confier une telle angoisse? L'instinct de François le mena à Tautre bout de Paris, devant cet immeuble du boulevard de Gourcelles qu'habitait le vieux Lorémy, où Pauline, depuis son veuvage, avait loué un appartement. Mélié savait que le logis était vide, même des domestiques, la femme de chambre partie avec sa maîtresse, et les deux autres serviteurs congédiés. Mais il voulait avoir la réponse négative des volets fermés, la certitude brutale que derrière les fenêtres closes il n'y avait rien que de la solitude et du silence.
Il eut le courage d'interroger le concierge. Du fond de l'ombre, une voix lui répondit que « Madame était en voyage... »
Et François ne sut plus que faire ; il errait dans le quartier riche, dans les rues que si gaîment, jadis, il suivait au côté de Pauline. Il
LÎLE HÉROÏQUE 53
traversa le parc Monceau : l'hiver y tombait : les arbres, privés de leurs feuilles roussies, cachaient une vie mystérieuse sous l'apparence de la mort. Des jardiniers, autour des plantes délicates, érigeaient de hauts abris en paille, et les massifs parsemés de huttes claires ressemblaient à des villages nègres ; au croisement des chemins, les équipages et les automobiles roulaient lentement sous l'œil important d'un gardien. Des enfants trop soigneusement emmitoullés, guêtres et gantés, promenaient, devant des bonnes, leur jeune prétention. Mélié se sentait effroyablement malheureux, séparé de tous les êtres qui circulaient dans ce jardin truqué. Il marcha vers le centre de Paris, las et découragé, sans force et sans pensée... quand il se rappela que Pauline avait une amie, — une amie unique, car elle ne gaspillait pas son cœur, et ne s'était jamais offerte au joug imbécile des relations mondaines ; Mélié, souvent, accompagnait la fille de Lorémy jusqu'à la maison de M"" Turnin. C'était une jeune femme mariée à un professeur de sciences, fort honnête homme, mais absorbé en des études sévères; elle ne vivait que par ses deux jeunes fils, dont elle recevait une grande joie. L'incertitude de Mélié étaitsi douloureuse, et énergique son besoin d'agir, qu'il n'hésita pas à se rendre
chez cette dame, rencontrée deux ou trois fois, boulevard de Gourcelles ; là, peut-être trouverait-il une explication ? Il donnerait une raison quelconque de sa visite : rien ne Tembarrassait, pourvu qu'il fût renseigné.
François héla un fiacre et nomma au cocher la rue de Passy où habitait M"" Turnin. Il chercherait la maison dont il avait oublié le numéro. L'étrangeté de sa démarche ne le touchait pas. Il n'était sensible qu'à l'espoir de réussir. Le fiacre traversa le large quartier de l'Etoile, atteignit les interminables boulevards pelés, au long des fortifications. Sur la solitude du Bois abandonné, s'attardait un triste crépuscule. Et ce furent les rues provinciales de Passy.
Tout de suite il reconnut la blanche maison carrée, la pelouse ovale, la grille au goût moderne, qui amusait Pauline.
— Madame Turnin..?
— Que monsieur veuille bien prendre la peine d*entrer...
A ce moment, Mélié comprenait qu'il avait cédé à une tentation absurde, et que la décence interdisait qu'il vînt là, pour demander des nouvelles de son amie. Il suivit cependant le domestique, dans le jardin, dans le vestibule, hébété, anxieux, et comme sous l'étreinte toute puissante d'un cauchemar.
Du petit salon où on l'avait introduit, il entendait le bruit continu et clair d'une réunion d'enfants : près de lui, derrière une porte qui allait s'ouvrir... Que faisait-il chez cette étrangère, à l'heure de cette fête, sous ces vêtements de travail tachés de la boue des misérables courses ? Et qu'allait-il apprendre ? Mais d'abord qu'allait-il dire ? Une telle démarche ! Et il s'agissait de Pauline ! François se leva, résolu à partir, à gagner la porte en se cachant, comme un voleur. Et sa carte remise au domestique '^ Il se rassit. Tout son esprit était tendu, en défense contre le ridicule et le danger menaçants.
Une bouffée de bruit plus distinct pénétra dans le salon. La porte s'était ouverte : M'"" Turnin entra. Elle souriait, prononçait des paroles courtoises, s'excusant sur la réunion d'enfants qui l'avait retardée. Alors le malheureux commença de débiter une fable impromptue, où il était question d'une maison qu'il cherchait à louer dans Passy, de renseignements dont il avait un besoin urgent. Et il citait un grand nombre de détails inutiles.
Puis, pendant que la jeune femme, évidemment surprise, répondait aux questions, François, ne craignant plus rien de sa démarche, retrouvait Fangoisse qui Pavait motivée : savoir, savoir ! Comment, sans révéler son émotion.
interrogerait-il cette personne qui comparait devant lui, posément, les avantages de la rue du Ranelagh et ceux du boulevard Beauséjour ?
M"' Turnin se taisait ; il la questionna sur le prix des denrées, sur l'état sanitaire de ce quartier ; heureusement, elle répondait avec prolixité ; la minute vint pourtant où Mélié dut se lever, remercier, se disposer à sortir ; il voyait approcher inévitablement l'instant où il faudrait parler, l'instant où il allait apprendre... Apprendre quoi ? Hélas ! tout ce qu'il pouvait apprendre... une maladie de Pauline, ou son mariage? Et tout Tinconnu, l'horrible et incommensurable inconnu...
Derrière la cloison, un grand rire multiple éclata, rejetant vers la porte et l'ombre de la rue la misère de l'abandonné. Et il dit brusquement :
— Avez-vous des nouvelles de M'"" de Pommeré ?
— De Pauline ? Mais non, non... vous savez qu'elle voyage en Italie ? Figurez-vous qu'elle m'a envoyé de Bellagio, il y a cinq ou six semaines, une de ces affreuses cartes illustrées par quoi les paresseuses comme elle remplacent maintenant leurs lettres ; et depuis, je n'ai plus rien reçu ; je vous le dis, c'est une paresseuse.
De Bellagio... il y avait cinq ou six semai-
lies... A celte époque, François était auprès d^elle... Il erra pendant des heures dans la solitude des avenues, autour du champ de courses d'Auleuil. C'était la première fois qu'il marchait ainsi sans but, immodérément, poussé vers les c hemins par le seul instinct de fuir. L'extrême fatigue l'abattit sur l'une des chaises d'un café ; à coté de lui, un gros homme, assis devant un verre vide, libellait des télégrammes qu'il remit au garçon en lui commandant de les expédier. Mais le bureau était fermé, on ne pourrait les envoyer que le lendemain. Et, François décida que, le lendemain, lui aussi télégraphierait à Pauline, en cet hôtel de Venise où, quelques jours auparavant, elle recevait encore ses lettres. Ce projet le calma ; il s'étonna de n'y avoir point songé plus tôt, mais il était si désemparé qu'il fallait le choc d'un fait extérieur pour le conduire à une résolution.
Dès le matin, il fit télégraphier, suppliant Pauline de lui donner une explication, de le rassurer, tout au moins, d'un mot; et ayant prié qu'on ajoutât la mention « faire suivre », il commença d'attendre.
Les premières heures furent légères; il croyait que Pauline lui répondrait, et il s'étonnait, à la fin de la journée, parce qu'il n'avait rien reçu; puis il pensa qu'elle enverrait non un télé-
gramme sec et laconique, mais ime lettre; et l'attente devint plus fiévreuse, puérilement curieuse. Bien qu'il eût ordonné au concierge Rodrigue de monter toute lettre dès qu'elle arriverait, il sortait de son appartement à chaque heure, sans autre motif que celui de demander au passage « s'il n'y avait rien pour lui » ; pendant que sa femme fluette trottinait par la maison, l'énorme Rodrigue somnolait dans un fauteuil ; à la question trop souvent répétée, il agitait horizontalement une tête stupide flanquée de courts favoris roux, et, à peine dehors, François ne pensait qu'à rentrer pour observer, anxieux, un nouveau signe du magot. Quelquefois, il courait jusqu'à l'atelier, s'assurait que Pauline n'avait pas eu la fantaisie d'adresser là sa réponse ; et n'ayant rien trouvé, il rentrait rue Gay-Lussac, provoquait le branlement de tête négatif de Rodrigue ou se jetait avidement sur une enveloppe banale^ aussitôt déchirée, et, dans son appartement, ou dans la rue, ou au café, continuait sa morne faction. Un soir, il prit en tremblant, des doigts épais du concierge, un rectangle de papier clair : mais c'était une lettre du D" Fontenoy, où le jeune médecin expliquait un bonheur campagnard fait de santé, de paix et de sécurité. Mélié froissa furieusement les pages affectueuses.
A la lin de la semaine, il comprit que Pau- I line n'écrirait pas plus qu'elle n'avait télcgra- ' pliié, et (jue la triste résolution était défmilive ; il demeurait exaspéré par l'attente, et par l'espoir injustifié qu'il avait osé s'accorder. Pouvait-il rester là, dans l'inaction, devant cet immense vide sur lequel, malgré toute raison, il se penchait sans cesse? Un désir d'abord vague se précisait : partir, aller à Venise, y chercher Pauline, apprendre la vérité... Mais il hésitait, à cause de la défense qu'elle lui avait faite. Il était de nouveau hébété par le tumulte intérieur ; il sortait, errait par les rues, s'asseyait sur les bancs du Luxembourg bruissant de feuilles mortes; une après-midi, François était si lamentable, si sûrement veuf de son énergie, incapable de porter sa solitude, qu'il alla sonner chez Bargenac.
Mélié n'en pouvait plus ; cette souffrance et cette anxiété qui bouillonnaient en lui s'échappèrent, en un seul jet, par la première fissure ; après dix minutes, Bargenac savait tout, et l'amour, et l'espoir, et le mystère impénétrable — et le silence.
Il essaya d'abord les consolations ordinaires : il dit qu'on ne devait pas « se laisser aller », mais réagir; que « tout le monde passait parla » et qu'il ne servait à rien de se désoler.
— Une femme partie^ dix retrouvées... après tout, ce n'est qu'une femme
— Non, tu ne comprends pas, dit Mélié ; ce n^est pas une femme: c'est ma femme...
Alors Bargenac inventa d'autres arguments : Eh! quand on tient tant à quelqu'un, on se défend, que diable! La vie est la vie, et le bonheur vaut qu'on courre derrière lui; que Mélié ne se démoralise pas, qu'il cherche, qu'il se remue ! Voyons, elle ne devait pas être difficile à trouver, cette femme ! On savait où prendre la piste : il n'y avait qu'à la suivre, c'était simple. Que ne le faisait-il, au lieu de rester là, à se lamenter, à dépérir, vraiment?
— Rentre chez toi, conclut le poète, et boucle ta malle.
— Quoi? Que j'aille à Venise?
— Ehbé?
Ce n'était donc pas déraisonnable ce projet qu'il avait formé ? Mais il se sentait si découragé î Cependant l'idée réveillée par le Méridional déjà l'envahissait, s'agitait en lui. Ainsi, quel que fût le motif de la décision de Pauline, il le connaîtrait. Pouvait-il donc se faire qu'il eût entre les mains ce moyen d'apprendre, et qu'il n'en usât point?
Bargenac, de ses fins yeux noirs, voyait sur le visage de son ami le travail de la pensée
L ILE HEUOIOUE
redevenue active, et, joyeux, il fallut qu'il parlât de lui-m(}me :
— Mon cher, je veux qu'ensemble nous soyons heureux; car moi, je ne te le disais pas..., par discrétion; mais je peux te l'avouer, puisque je t'ai ragaillardi : moi, je vais me marier...
Il continuait, mêlant les détails touchant son mariage prochain et les considérations générales que, depuis peu de temps, il développait volontiers, sur le droit qu'a tout être de posséder le bonheur, sur la légitimité des moyens qui le procurent, et sur l'obligation, enfin, où l'on se trouve, de se « débrouiller » dans la vie.
Le train parti, Mélié goûta le calme bienfaisant des résolutions accomplies. L'encouragement de Bargenac avait entraîné sa volonté perdue. Tout à l'heure, il avait distingué, parmi les wagons du rapide de nuit, une des voitures qui servent pour le passage de la montagne; de grandes lettres jaunes y traçaient, sur la caisse verte, le mot : « Gottardbahn ». C'était une semblable voiture qui, deux mois auparavant, le conduisait à Milan ; c'était par ces larges baies ainsi faites pour l'admiration des vastes paysages, qu'il avait, pour la dernière fois, contemplé son amie sur le quai de la gare italienne.
« Gottardbahn »... à la vue de ce seul mot, des larmes mouillèrent les yeux du voyageur. Il s'installa sur le velours rouge du wagon étranger. Il ne dormit pas ; ses pensées demeurèrent seulement un peu troubles et appesanties, dans la chaleur fade du compartiment, au rythme énervant et trépidant de la locomotive ; parfois, l'éclair d'une gare, la petite angoisse des freins serrés, un nom crié, et le souffle
l'île IIIÎROÏQUE (")i5
jn'ossé cl puissant recommençait. Au cinquième ou sixième arrêt, la tunique sombre des douaniers allemands se pencha sur les bagages ; on traversa Bâle au petit jour. Et ce fut, après Lucerne, le défilé des paysages alpestres : à droite, d'abord, puis à gauche, puis encore à droite, la pureté des lacs souriait à la lumière ; la vision plus sévère de Fluëlen passa. Maintenant, la montagne gravie livrait, à chaque instant, des formes nouvelles de sa beauté. Elles se suivaient interminablement, variées et pourtant identiques, successivement découvertes des points différents de la ligne en spirale : très haut, vers des sommets jugés inaccessibles, puis au niveau du convoi, puis, pendant une brève éclaircie, entre les tunnels, là-bas, dans la vallée, près des torrents.
Mélié regardait les choses qui avaient charmé, naguère, sa joie impatiente ; il souffrait infiniment. Et il revit, assise entre ses deux montagnes, au bord de son lac aux reflets incomparables, la tranquille Lugano. A la frontière italienne, des soldats en armes montèrent dans chaque voiture, à cause de la grève des employés de chemin de fer ; comme le train arrivait à Milan, on annonça qu'en raison de cette grève, il n'irait pas plus loin ; et l'on invita les voyageurs à descendre des wagons.
Gl l'île héroïque
Ainsi, Mélié, qui désirait passionnément Venise et croyait l'atteindre ce soir, devait s'arrêter à Milan! Et combien de temps y resterait-il ? Les employés multipliaient gestes et discours exprimant leur impuissance autant que leur bonne volonté. Toutefois, ayant cru comprendre qu'un train partirait le surlendemain pour Venise, et s'en étant fait donner l'assurance, le sculpteur quitta la gare, sa colère tombée.
Mais il lui fallait vivre deux jours à Milan.
Ses souvenirs étaient si nets qu'il ne se trouvait aucunement dépaysé ; parvenu à l'hôtel, non loin du Dôme, il regretta que la chambre, dont il se rappelait l'étage et le numéro, ne fût pas libre. Il ressortit tout de suite, ayant hâte de fouler les larges dalles, de se mêler à la ville laborieuse ; il souriait aux uniformes collants des petits officiers bruns. Sur la place, autour de la statue de Victor-Emmanuel, les tramways, à leur point central, faisaient leur éternelle ronde, leur agaçant jeu de petits chevaux. Et rimmense bloc de marbre de la cathédrale dressait, sur la tendre pureté du ciel, la blancheur innombrable de son peuple de statues.
Fallait-il donc que François revînt seul en ce lieu de commune émotion? Ah! cette heure unique parmi les hommes et les femmes et les fleurs de pierre, cette heure unique au-dessus
de la ville, au-dessus de la vie... Mélié reconnut, attendant les étrangers sur les marches, le guide qui les avait escortés pendant leur visite : c'était un gros homme bavard et obséquieux, mais qui, certainement, aimait son église; il portait sur la poitrine une médaille dont il tirait beaucoup d'orgueil, car elle établissait qu'il était non point un aventurier en (jQÔte de passants à exploiter, mais bien un fonctionnaire attaché à cette église.
Tout le décor demeurait si intégralement exact que François n'en croyait pas sa solitude. Il refit puérilement, aux mêmes heures, les courses qu'ensemble ils avaient faites; il s'assit à une table, sous la haute galerie où jouaient encore des musiciens. Et dans la nuit, il rechercha l'itinéraire d'une promenade en voiture prolongée tard par les rues, un doux soir de septembre. Gomme Pauline était confiante et bonne ! Gomme elle lui disait des paroles pénétrantes! Elle s'adressait directement à sa loyauté, espérant tout d'une vertu qu'elle possédait.
Vraiment, pendant ces jours que François venait de vivre, l'idée de son amour s'était défigurée : l'angoisse d'être seul l'affolait. Mais dans ce décor retrouvé des jours heureux, il retrouvait aussi son amour tel qu'il l'avait laissé; il le
retrouvait avec sa douceur souriante, son ins tinctive honnêteté, et sa grande confiance. Pauline était là, à côté de lui, elle lui parlait de sa voix franche que ne faussait jamais une modulation artificielle ; et lui sentait bien qu'il n'y avait pas, auprès d'elle, d'autre mode d'agir : de sorte qu'entre eux c'était une zone de clarté où ils voyaient tout d'un seul regard, où se fondaient les mille petites tristesses voltigeantes, où il leur semblait impossible que l'un d'eux mît la tache aussitôt visible de la moindre dissimulation. Et ce fut à cette Pauline si rassurante et si sincère que, dans la solitude de Milan, il demanda désespérément son secret ; les questions non résolues à Paris surgissaient de nouveau : le trahissait-elle ? Ne l'aimait-elle pas? Était-elle malade? A chaque demande, le souvenir retrouvé opposait une réponse précise : Pauline était incapable de trahir ; elle aimait certainement François ; et elle n'eût pas caché une maladie. Il fallait donc bien qu'un mystère exigeât cet éloignement et ce silence.
Et Mélié comprenait que ses premières craintes étaient vaines. Le motif de cette lettre demeurait obscur, mais François admettait que Pauline eût dû l'écrire.
— Entre nous, voilà, c'était tout simple, se disait-il. Elle avait si grande confiance ! Elle n'a f
rien cherché, toute explication l'eût diminuée ; forcée de me quitter, que m'eût-elle donné une raison sans doute très banale ? « Je ne peux plus, croyez-moi.... » Qu'est-il besoin d'autre chose, entre nous... entre nous...
Il répétait complaisamment, dans sa solitude, le bienheureux mot « nous ». Mais soudain, cette idée le frappa, impérieuse et brutale, que Pauline, en lui écrivant ainsi, faisait le plus direct appel à sa droiture, à lui : « Ne cherchez ni pourquoi, ni comment », disait Finoubliable lettre ; et elle ajoutait : « Vous ne chercherez point, parce que je vous en prie. » Tromper cette confiance, n'était-ce pas renier l'esprit même de leur amour? La droiture de leurs âmes autorisait chacun d'eux à croire que Fautre ne tenterait jamais de forcer un secret. Il ne s'agissait plus, comme à Paris Timaginait François, de braver la colère de Pauline; la colère de Pauline... le bonheur... que c'était loin, tout cela! La question se posait plus importante et plus haute; Allait-il déformer, d'un geste inharmonieux, cet amour confiant, ennobli de respect mutuel? Le ferait-il? Le pouvait-il?
Une nouvelle angoisse l'étreignait ; continuer son voyage, c'était risquer la dernière chance de bonheur ; il suffirait peut-être de dissiper un malentendu, de détruire un scrupule; serait-il
venu si loin pour repartir avant d'avoir touché le but? Mais il comprenait aussi que c'était froisser tous les sentiments de délicatesse et de liberté morale qui les avaient rapprochés. Et faire cela au moment où ce bonheur finissait!
Ne point aller à Venise, c^était renoncer définitivement à Pauline ; y aller, c'était briser l'idée fondamentale de leur amour.
Toute la journée du lendemain, Mélié traîna par la ville sa douloureuse irrésolution ; il se retrouvait sans cesse dans les lieux parcourus avec Pauline, non qu'à présent il le cherchât, mais son instinct l'y menait ; il ofl'rait désespérément son esprit au conseil du souvenir qui ne le quittait pas. Il revit, dans leurs quartiers de misère, les vieilles et pures basiliques, Saint- Ambroise, Saint-Eustorge ; il erra sous les hautes voûtes du Dôme, s'arrêta devant le lamentable San-Bartolommeo dont le supplice avait excité la compassion de Pauline. Mais à l'instant de monter parmi les marbres, le courage lui manqua.
Il voulut, avant la fin de l'après-midi, retourner au Cimitero Monumentale, cet invraisemblable musée de la sculpture funéraire ; là encore, la profusion des œuvres séduisait le bon ouvrier, malgré l'évidente platitude d'un
l'île héroïque 6'J
grand nombre de figures. Pauline y avait marché longtemps, d'allée en allée, de tombeau en tombeau, et elle examinait les statues avec une pieuse attention. La pensée de la mort remuait en elle le souvenir de son père ; et toutes ces effigies étaient troublantes, leur pâleur ainsi accumulée dans ce jardin qu'on savait être un cimetière. Parmi les bustes, s'érigeaient de prétentieuses compositions, mais aussi quelques marbres nés d'un poignant sentiment de la douleur. François s'arrêta, non loin de la porte principale, devant Toeuvre de Pellini qui les avait longtemps retenus : sur la pierre tombale, une forme humaine est couchée, à demi morte ; et seulement à l'observateur attentif, il apparaît, de chaque côté, à peine esquissées, des ailes.
Pauline et Mélié n'étaient pas d'accord sur la pensée de l'artiste :
— C'est très beau, disait Pauline, cette transfiguration : le premier regard ne voit qu'un mort; et puis on reconnaît qu'il lui pousse des ailes ; il va s'élever.
— Non, disait François, c'est un ange terrassé par la douleur ; ses ailes s'effacent, il devient homme pour souffrir.
Aujourd'hui, avide de soumettre son esprit, Mélié croit que l'opinion de Pauline était juste.
Gomme, ici, c'est la plus grave image de la jeune femme qu'il retrouve, il s'approche d'elle plus facilement ; il entend le conseil de cette amie qui se promenait sans peur dans le jardin funèbre, parce que la pureté de sa pensée dominait magnifiquement Tidée de la mort. Et il entend aussi un conseil identique mille fois répété par les bouches immobiles des effigies mortuaires, des anges symboliques et de tous les êtres qui sont là, dressés dans ce colossal musée de la douleur ; elles parlent distinctement à son oreille de statuaire, elles proclament glorieusement que dans leurs belles formes est le dernier refuge, dans leurs belles formes et dans leur pureté. La pureté... Au-dessus de toutes les choses qui s'usent et qui meurent, il n'y avait donc que cela, mais il y avait cela, qui restait : la pureté... la pureté : la pureté d'un marbre ou celle d'une pensée...
Vivre dans cette pensée... Se vouer à une idée, à la perfection d'un sentiment... Déjà Mélié avait assez souffert pour comprendre la beauté d'aune telle résolution. Mais là-bas, après quelques heures de voyage, ne rejoindrait-il pas tout un bonheur vivant qui l'attendait encore ? Ah ! misère ! parce qu'on a trente ans, on se croit un homme maître de son énergie et de son âme, et l'on se gonfle d'orgueil ; mais
au premier chemin où la conscience hésite, comme on se rappelle bien que l'on est un enfant I
Tard dans la soirée, Mélié traversa la place du Dôme. Derrière le monument, une lune resplendissante devait monter, car il s'épandait dans le ciel pâle, d'un invisible foyer, une admirable clarté , et cette lumière quasi surnaturelle inondait d'une autre blancheur la blancheur du temple de marbre ; il semblait qu'elle ne brillât que pour lui, pour créer une atmosphère digne de lui, pour que, pendant les heures privilégiées de ce soir, un monde visible existât au-dessus du monde des hommes.
François regardait, immobile, en pleurant. Gomme c'était loin, inaccessible et beau, ce faîte du Dôme où ils s'aimaient naguère ! S'il y montait, en cet instant, son cœur s'allégerait prodigieusement... Mais il n'y monterait pas : c'était inaccessible.
Il s'enfuit dans Tombre de la galerie, défaillant et vaincu. Il venait de sentir sur lui une force immatérielle et indéûnissable, très active, pourtant, plus réelle que la réalité tangible, et qui entraînait son esprit, une évidence impérieuse qui courbait sa volonté. Ah ! quelles miettes de bonheur recherchait-il, quand l'idée
même de leur amour en pouvait être atteinte ! L'idée même, la perfection, la pureté, quelles souffrances ou quelles joies subsistaient devant elles ? Depuis qu'il avait commencé, dans Milan, de retrouver le vrai souvenir de son amie, François craignait de comprendre ; plus nettement qu'au cimetière, l'après-midi de ce même jour, il comprenait maintenant : c'était mal, la poursuite qu'il tentait. A la confiance de Pauline, il répondrait avec l'ancienne droiture ; l'idée demeurerait intacte ; il consentait, il renonçait. Et en marchant à grands pas sur les larges dalles, il disait tout haut :
— C'est comme si elle était morte... C'est comme si elle était morte...
Cependant l'amitié de Bargenac et de Perruchet- Vilain se resserrait étroitement. Presque chaque jour, le poète venait chez Mournat, où Perpuchet remplissait les fonctions de secrétaire. Elles étaient complexes, les entreprises du « Patron » restant assez mal définies. L'ancien député, comme son jeune protégé, demeurait inscrit au Barreau ; mais il ne plaidait plus. Sa multiple activité s'employait à différentes affaires politiques, industrielles et littéraires. Il commanditait, conseillait, dirigeait, exerçait, ici, grAce aux capitaux gagnés là, une influence qui lui servait ailleurs.
A rapproche de la Fête Nationale et de la nouvelle année, des gens non décorés sollicitaient l'honneur de lui être présentés. Et tel était son crédit qu'aux périodes où le Ministère chancelait, ses amis politiques lui manifestaient une considération particulière : « Ce qui fait sa force, déclarait Perruchet-Vilain, c'est qu'on lui doit de l'argent dans tous les partis. » Savamment distribué entre des mains
besogneuses, réclamé aux époques où on ne le pouvait rendre, cet argent fructifiait étonnamment. Ses détenteurs, peu fournis de numéraire, ne refusaient point à Mournat les « petits avantages » dont ils pouvaient disposer, et cet inexorable créancier les négociait ensuite de son mieux. 11 réussissait les plus belles affaires lorsqu'il n'occupait aucun siège : car, dans rignorance où Ton se trouvait de la région qui subirait sa candidature aux élections suivantes, chaque titulaire^ par crainte d'être dévalisé, consentait volontiers quelque sacrifice pour éloigner ce rôdeur. C'était l'occasion d'un chantage perpétuel, très agréable, et sans danger.
On s'affublait d'un vague socialisme.
— Par goût, disait Perruchet en ricanant, h patron serait plutôt réactionnaire ; mais les temps sont durs ; encore deux ou trois coups sérieux, et nous le verrons collectiviste. Il fauj bien faire quelque chose pour le Peuple...
Un lien étroit unissait aux entreprises polij tiques les opérations industrielles : celles-ci consistaient à « lancer » des sociétés aux nom^ variés qui vivaient peu : l'important, d'ailleurs^ était de parvenir à la date fixée pour les pr( miers versements ; après quoi, on s'en tirait h plus galamment possible. Qui dira le prix, dai d'aussi délicates conjonctures^ d'un puissai
palroiiage cl d*une « relation » opportune ?
Enfin, le bienfait de cette belle activité s'étendit jusqu'aux lettres. La Revue Apollo fut fondée. Elle naissait d'un superbe mouvement d'indignation contre les œuvres basses de la pornographie. N'était- il pas urgent de protester au nom de l'art et de la morale outragés ? Pouvait-on rester sans colère devant tant de livres grossiers, stupides et mal écrits, devant tant de dessins obscènes et informes ?
Il fallait hardiment corriger le goût du pul)lic. On n'oublierait pas qu'on était au pays de (iaule, certes, mais la beauté ennoblit ce qu'elle touche, et Ton en répandrait, à profusion, sur ces motifs légers et charmants depuis longtemps abandonnés à des mains indignes.
Plus simplement, Mournat créait une Revue à la fois artistique et pornographique : elle connut un succès inespéré. Des écrivains, des dessinateurs, qu'arrêtait la canaillerie des feuilles mal famées, virent avec joie s'ouvrir les volets d'une maison où l'on écoulerait presque décemment, en rhabillant d'un peu d'art, la même triste marchandise. Car l'article ne changeait pas : autant que les plus viles productions, il était nettement obscène ; mais comme on l'emballait soigneusement dans la gaze des études psychologiques, ou, plus facilement encore,
dans l'étoffe transparente d'une draperie antique, il circulait impunément.
Et les lecteurs affluaient. Quel agrément c'était — et quel soulagement ! — que de n'avoir point à se cacher pour lire une telle publication ! Loin d'être contraint à dissimuler, on faisait, en l'acquérant, le geste bien séant de l'amateur éclairé. Les vieillards s'abonnaient et les lycéens achetaient chaque numéro.
Apollo triomphait.
Cependant Mournat ne s'enrichissait point. Même pas ambitieux, il ne pataugeait dans ce bas-fond que pour trouver la grasse nourriture qu'exigeaient ses nombreux appétits : Il aimait à la fois la bonne chère et les femmes. Perruchet- Vilain s'employait à favoriser les plaisirs de son Maître ; il s'y employait gravement, avec la conviction d'un homme qui sait discerner les choses essentielles.
Souvent Bargenac venait le chercher à l'heure du déjeuner et l'accompagnait ensuite à un rendez-vous d'affaires ou au Palais de Justice. Ici, Perruchet-Vilain s'épanouissait ; Sans que nulle obligation professionnelle l'y forçât, sans qu'il eût à se présenter devant aucune Chambre du Tribunal, il revêtait sa robe et coiffait sa toque. Alors, soudainement empli d'une nouvelle assurance, il se mêlait au flot bruyant
(les avocats. Quelques hâtives poignées de mains données dans les couloirs, quelques « Bonjour, cher » lancés au passage, dans un envol rapide des larges manches, et il gagnait la salle des Pas-Perdus. Il ne s'agitait, tout à Tlieure, comme requis pour la plus pressante besogne, ({u'afin de venir figurer dans ce vaste promenoir. L'habitude de parler quand il n'avait rien à dire, l'obligation constante qu'il s'imposait de jouer un rôle, le privaient de mouvements sincères et d'attitudes naturelles ; ce uélait, tant qu'il pérorait, que gestes exagérés, éclats de voix trop vifs, main amicalement appuyée sur l'épaule d'un confrère, marques évidemment insignifiantes d'une indignation fausse ou d'une bonhomie pleine de pièges.
Perruchet- Vilain se promenait tantôt seul, tantôt au bras d'un confident, tel que Bargenac ; s'il était seul, il arborait un air afi'airé, remuant les lèvres, comme possédé par l'argument irrésistible d'une plaidoirie, ou souriant simplement à quelque mystérieuse suggestion de son génie intérieur. Il portait, sous le bras gauche, une serviette bourrée de vieux journaux, à défaut de dossiers ; et le coude droit collé au corps, la main haute et balancée au rythme de la marche, il esquissait sans relâche le geste de l'orateur. Mais qu'il fût seul
ou accompagné, il ne cessait jamais ce dandinement pesant et volontaire par quoi il semblait prendre possession du sol qu'il foulait, affirmer à chaque pas le poids et l'importance de sa personnalité : Et j'appuie à droite, c'est moi Perruchet ; et j'appuie à gauche, c'est moi Vilain ; c'est moi Perruchet, c'est moi Vilain, c'est moi Perruchet-Vilain...
Pourtant, si le jeune Maître ne plaidait point, il s'occupait activement dans cette foire aux procès qui est en même temps une foire aux potins. Il se faufilait parmi les groupes, notait un mot sans qu'on y prît garde, se mêlait à une discussion sans qu'on l'en priât, amorçait un scandale, et, averti, Mournat examinait à loisir ce qu'il convenait de pêcher dans cette eau trouble.
Le poète Bargenac, ébloui par la faconde de Perruchet-Vilain, par le chiffre de ses bénéfices et la multiplicité de ses relations, voyait s'ouvrir devant lui un monde nouveau dont ce sous-homme d'affaires tenait la clef; l'obscurité des longues années passées Tépouvantait ; avec quelle allégresse il se précipitait vers la lumière offerte ! Il ne reniait pas, dans son cœur, cet art qu'il avait bien aimé, mais il l'emportait avec lui pour le développer, plus libre, dans la |i splendeur de la vie heureuse. 1
i/ÎLt: iii':noÏQUE 79
H espérait beaucoup de Mournat, qui Tac- (îueillait admirablement. Bargcnac n'oubliait point le matin où Perruchet l'avait conduit chez le « Patron ». L'ancien député lisait dans son cabinet, en vêtements négligés ; c'était un homme âgé de cinquante -cinq ans ; entre deux favoris courts, il montrait une figure bouffie, bouffie de cette belle graisse parlementaire soudain luisante aux joues des hommes trop vite arrivés sans avoir travaillé. A cause d'un tic nerveux assez compréhensible, Mournat jetait fréquemment un bref regard de côté, paraissant vérifier si aucun danger ne le menaçait, comme s'il percevait toujours, sur son visage, le souffle connu d'une gifle qui s'abat.
Cette précaution prise à l'entrée de Bargenac, il se levait et tendait les deux mains — car il tendait facilement les deux mains. Il faisait asseoir le jeune homme et le complimentait au sujet de ses poèmes dont il venait de connaître les titres de la bouche de Perruchet- Vilain ; puis, «^ un moment, il avait parlé de la République et des droits sacrés du travailleur; mais c'était parce que — ayant trop joyeusement soupe la veille — il s'alourdissait. Du reste, Bargenac n'avait point remarqué ce fléchissement, et il recevait, à l'instant de s'en aller, une demande de collaboration à la Revue Apollo, de vives
félicitations, et la promesse formelle de faveurs indéterminées ;
— Je considère Perruchet-Vilain comme mon fils, et VOUS;, comme son frère, avait déclaré Mournat.
Un coup d'œil précautionneux dans Tune et Tautre direction, les deux mains tendues, et il renvoyait Bargenac enchanté. Depuis ce jour, le poète ne quittait plus son nouveau frère ; il l'accompagna dans la visite de quelques expositions, aux bals officiels où Perruchet devait se rendre à la suite de M. et M"" Mournat. M'"' Mournat, de quinze ans plus jeune que son mari, était, elle aussi, fort grasse. La volonté qu'exprimait son visage masculinisé par le duvet de la lèvre supérieure semblait peu conciliabîe avec Textrême liberté de mœurs que Mournat dissimulait à peine. Perruchet-Vilain, consulté, répondit que chacun « se débrouillait comme il l'entendait ».
Bargenac fut présenté à des jeunes femmes et à des jeunes filles qu'il dut inviter à danser; plusieurs étaient agréables, mais ces légers travaux demeuraient sans intérêt précis ; des poèmes, un conte signés de lui, avaient été publiés dans Apollo ; et sauf la faible somme d'argent reçue pour prix de sa copie, il attendait encore la première des faveurs dont on
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devait le combler, quand Perruchet lui dit un jour :
— Eh bien ! mon vieux ; tu ne te plaindras pas du « Patron » ; sais-tu ce qu'il va faire pour toi?
Bargenac avait rougi d'émotion :
— Gomment saurais-je ?... Je ne m'en doute même pas ; dis vite...
Une place bien rémunérée?... Une décoration?... Tout un rêve vaguement heureux fleurit subitement dans le cerveau du poète.
— Tu ne devines pas ?
— Ah ! zut ! dis donc vite...
— Eh, bien, mon vieux, il va te marier !
— Me marier ?
Bargenac restait hébété: il s'agissait de M^^Vilerre, celte grande jeune fille que le Méridional avait rencontrée au bal du Sénat. Perruchet luimême avait présenté son ami. Oh! il se rappelait, maintenant... Elle était jolie? Mais certainement, elle était jolie; orpheline, pas un gros sac, mais charmante, très bien élevée.
Le lendemain, Bargenac ne s'expliquait pas encore cette intervention de Mournat.
— Et tu sais, mon petit, déclarait Perruchet, ce mariage se fera, ou alors, ce ne serait plus la
peine de revenir ici. Tu comprends que si tu désobligeais « le Patron » en refusant ses bons offices... A moins, faisail-il en ricanant^ que tu ne plaises pas à la jeune fille...
François descendit du wagon, traversa Paris, rentra dans son appartement, le cerveau vide, les membres las, se mouvant en quelque sorte automatiquement; la fatigue morale et physique l'anestliésiait. A s'abandonner à la tiédeur du lit, sans plus subir Tincessante trépidation, ni hésiter, ni lutter, ni se contraindre à vouloir, il goûta un bien-être qui s'évanouit en sommeil. Puis, pendant plusieurs jours, il connut cette torpeur qui abat les malades entre deux grandes crises. Il ne formait pas un raisonnement nouveau, mais, dans son esprit courbaturé, défilaient interminablement, suivant leur ordre fixe, les événements qui s'étaient accomplis, et, quand il les pouvait joindre, les motifs qui les avaient déterminés. Toute la pauvre aventure vécue fiévreusement réapparaissait entière à cette heure de calme excessif, avec la douleur cent fois répétée de ses moindres détails ; ils se gravaient en caractères profonds dans la pâte molle d'une âme déprimée ; ils n'y seraient plus eifacés.
Lorsque, après une semaine, François fut de nouveau maître de ses forces physiques, il eut tout de suite la sensation de se trouver devant du passé : il n'hésita plus, ne chercha plus, ne songea plus à rien tenter; tous ces faits récents, son isolement, son départ, son renoncement, il s'habituait à les considérer de loin, à les voir tombés dans le temps révolu. La lourde tristesse de l'irrévocable les recouvrait.
Et, inconsciemment, il apprenait la jouissance amère d'une grande douleur. D'abord il s'enferma dans son appartement ; puis, un matin, il se leva tôt et s'achemina vers l'avenue du Maine. Il n'avait pas de photographies de Pauline, mais il gardait quelques esquisses par lui faites, légèrement ; le sculpteur les emporta dans son atelier.
— Je travaillerai, songeait-il; je saurai bien reconstituer une image d'elle
Combien de fois, déjà, avait-il voulu modeler un buste ou un médaillon de la jeune femme? Mais elle n'eût point accepté de poser, et une singulière pudeur avait détourné François d'agir clandestinement, de demander un modèle toujours présent à ses souvenirs sans cesse renouvelés.
L'instant était venu d'exécuter une œuvre si chère; et sa pauvre âme encore mal habituée à
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la douleur accueillait cette illusoire réalisation.
Son atelier ne Témut pas. Naguère, à chaque retour, ses yeux y cherchaient avec impatience les formes fidèles des œuvres anciennes, la forme hésitante encore de Toeuvre commencée. Cette fois, il ne donna pas un regard aux maquettes dont ses mains actives, jadis, ne pouvaient pas se détacher, non plus qu'à Tébauche de la statue dressée sur la table de travail et que drapait un suaire humide.
Dans ses cartons, il cherchait un croquis, un profil de Pauline qu'il n'avait pu trouver rue Gay-Lussac. Celui-ci était précieux parce que la jeune femme avait toléré qu'il fût tracé par badinage, sur un mauvais papier, un soir, chez Lorémy, pendant qu'elle lisait.
Des deux autres esquisses, l'une reproduisait également son profil ; François avait cherché, sur la seconde feuille, à évoquer la beauté de la face sérieuse mais point sévère, rarement déformée par le rire, adoucie presque toujours du mouvement à peine souriant des lèvres. Et il se rappelait qu'ayant dessiné les lignes du visage, il souffrait parce qu'il ne pouvait pas faire jaillir des yeux la ferme douceur du regard.
Maintenant, ces trois esquisses qu'il avait aimées irritaient Mélié. Elles se contrariaient, eft les détails de celle-ci gênaient ceux des deux
autres. Un crayon à la main, il jetait des indications, essayait d'harmoniser, en une figure définitive, ces éléments divers. Mais son ancien désir ne l'abandonnait point, et ce n'était point sur le papier qu'il rêvait de fixer l'image de la jeune femme : ses doigts de bon ouvrier étaient impatients du travail souhaité; à son habituelle auxiliaire, à la terre, il demanderait la vision miraculeuse de Pauline.
Or, depuis si longtemps qu'il l'avait déserté, l'atelier n'était plus prêt pour la tâche quotidienne ; le fleuriste du quartier, qui se chargeait de l'entretenir, avait cessé de renouveler la glaise. L'instrument faisait défaut. Cependant François ne se résigna point. Lui qui n'avait pu que subir passivement une si grande douleur, un irrésistible besoin d'action l'animait. Il lui semblait qu'il possédait en lui-même la forme de son amie, qu'il détenait, en ses mains, le pouvoir de la matérialiser, et qu'il fallait qu'il le tentât, sans délai, et qu'il réussirait, et que vraiment, tout serait sauvé.
Et devant ce simple obstacle, une rage le faisait pâlir ; quand tout à coup, ses yeux rencontrèrent le linge qui voilait l'œuvre inachevée et que des soins récents maintenaient humide, pour que, précisément, la glaise demeurât toujours fraîche.
Mélié n'hésita pas : du preste accoutumé, précis et rapide, il découvrit la statue, et brutalement, à pleines mains, il enleva d'elle une double poignée de terre. Puis, ayant recommencé deux fois le sacrilège, il essaya de satisfaire sa passion. En tremblant, avec la hâte et la crainte d'achever le premier travail, il pétrissait la glaise. Mais elle n'obéissait pas. Malgré les soins reçus, elle avait été trop longtemps délaissée ; elle ne savait plus se courber en belles lignes ; elle s'effritait. Le sculpteur comprit que ses efforts seraient vains. Il s'en alla, et passa chez le fleuriste pour que le travail fût possible le lendemain.
Dehors, il observa un mouvement inusité : le Bel Invalide manœuvrait son orgue, mais il avait traversé la chaussée et souriait béatement, le dos contre le mur du cimetière Montparnasse ; sur le trottoir de l'avenue, parmi les ménagères et les boutiquiers, de petits groupes, des couples d'ouvriers ou de bourgeois, des femmes isolées, s'avançaient, dans l'attitude gênée de ceux qui accomplissent un acte désuet, tous vers la même direction. Et François se souvint ; on était aux premiers jours de novembre : ces gens célébraient la fête des morts. Ils avaient les mains chargées de fleurs ou de couronnes, ou s'arrêtaient aux
éventaires improvisés. François regardait avec curiosité cette foule qui n'était composée que d'hommes et de femmes vêtus d'habits de deuil ; le plus grand nombre d'entre eux étaient placides : leur visage, pour ce matin, revêtait une tristesse décente ; mais sous l'expression qui ne servait qu'une fois Tan, l'être lui même tranquillement vivait, ignorait les affres de la douleur humaine comme la mystérieuse fièvre du pressentiment divin ; d'autres, qui n'arboraient pas d'emblèmes de deuil, gardaient la marque indélébile de graves pensées familières. Et tous, ils avaient vu le drame de la mort, ils connaissaient tous l'atteinte d'abord bénigne du mal, puis la première inquiétude, puis Fangoisse devant la menace persistante, et les accalmies trompeuses, et les heures désespérées, et Tadieu, et la fin, et la séparation, — et la solitude.
La solitude... Et chacun d'eux avait fait cet effort que tentait Mélié : après la tombe fermée, à l'heure où le souvenir commence à se voiler, ils s'étaient penchés sur des dessins ou des photographies, sur la diversité des images fausses ou sincères qui représentaient les traits de l'invisible ; ils avaient, en pleurant, comparé, jugé, choisi, de la meilleure photographie « fait faire des agrandissements », lutté, enfin.
l'île héroïque s.)
avec leurs pauvres moyens inutiles, contre la mort toute puissante.
Lui, Mélié, en arrivait donc là! Et il se répétait la phrase épouvantable :
— C'est comme si elle était morte... C'est comme si elle était morte.
Depuis quatre jours, François Mélié travaille passionnément au buste de Pauline. Une émotion l'a bouleversé, quand, sous ses doigts hésitants, une première ressemblance s'est révélée. Naïvement, il a cru à la magie des portraits et des figures retrouvées. Mais, dès le soir, il abandonnait cette ébauche, pour commencer une œuvre de moindre dimension. Il consultait sans cesse les croquis rapprochés et minutieusement étudiés ; il ne se lassait pas, surtout, de rechercher, en lui-même, les détails du visage disparu. Le buste qu'il obtint fut élé*gant, de ressemblance indéniable, mais François demeurait mécontent devant cette figure qui reproduisait pre^^Me le modèle idéal : car elle en différait, cependant, moins par l'inexactitude des lignes que par cette empreinte que l'àme impose au masque de chair, et qui fait dissemblables deux hommes aux traits analogues. Et plus la souffrance du sculpteur s'exaspérait, plus il déformait l'image première. Il finit par haïr
cette inQdèle reproduction dont il ne pouvait détourner sa vue et qui le regardait, elle aussi, de ses yeux creux, de ses yeux sans douceur, de ses yeux inconnus.
— Elle ressemble trop à Pauline et elle ne lui ressemble pas assez, songeait Mélié désolé. Elle me gâte mon souvenir en m'offrant sa réalité imparfaite. Cette figure toujours présente effacera en moi le peu de vérité que je sauve...
Un jour, non par un mouvement d'artiste énervé, mais parce qu'elle gênait sa piété, il prit son œuvre entre ses mains qu'il ouvrit, et le buste se fracassa.
Mélié fut soulagé. Cet effort qu'il avait tenté lui semblait puéril : avec de la terre et les règles d'un art, et le travail des doigts même les plus tendres, vouloir recréer ce qui ne fut que rayonnement d'âme et charme vivant ! S'attarder à cette besogne, quand telle lueur de sa pensée lui restituait parfois, pour une inappréciable minute, une incomparable image que nulle forme matérielle n'égalerait jamais ! Ah ! c'était là, là seulement, dans sa pensée active et fidèle, qu'il retrouverait la trace du bonheur ! Tout le reste, tout ce qui est tangible ou visible, les esquisses, les portraits, les moulages et les bustes, que c'est choses vaines et présomptueuses, impuissantes à détenir une par-
celle de vie ! Pourtant, ceux dont il modelait les traits exultaient, d'ordinaire, en admirant la reconstitution de leurs formes ; mais son orgueil s'effondrait, devant la stricte exigence de son amour.
François Mclié ne vécut plus que dans l'intimité du souvenir. En son âme ardente et recueillie, s*agitaient une foule d'images assez vivantes pour qu'il ne redoutât point de subir jamais une solitude absolue ; elles restaient gaies et jeunes au milieu de sa détresse, comme de beaux enfants qui joueraient dans une maison dévastée.
— Si j'étais normalement heureux, pensait Mélié, mes souvenirs se perdraient dans l'ombre du passé ; ils sont les amis des mauvais soirs, ceux qui ne viennent que quand on pleure, ceux que le monde hait parce qu'ils écartent l'oubli, ceux qu'il faut chérir parce que le monde les hait. Il y en a qui sont si doux, qu'aucune joie nouvelle ne les eût remplacés ; comme je vais les prendre tout contre moi, et les baiser, et m'enfermer en leur unique compagnie...
La parole de Dante et de Musset lui semblait fausse et sacrilège : non, le souvenir de bonheur qui surgit aux jours tristes n*est pas la pire souffrance : il peut achever de briser le corps
voluptueux veuf de son plaisir, mais dans l'âme pieusement fidèle, il entretient sans cesse la flamme et la raison de vivre.
Les images consolatrices s'évoquaient Tune après l'autre : Mélié les pressentait d'abord, puis il les entrevoyait, avant leur entière et nette apparition, à moins qu'elles ne s'imposassent brutalement, à l'improviste. François les considérait avidement, s'efforçait de tirer de chacune d'elles toute la réalité qu'elle détenait, et de garder au plus profond de lui-même le contour de la silhouette, le son de la voix, la brève et subtile sensation. Il respectait l'intégralité du souvenir, évitant de grossir le trait par son désir de le fixer, ou de matérialiser une fragile réminiscence. Il s'interdisait l'aide de toute note desséchante, si brève fût-elle: Il ne voulait qu'en lui-même, participant de son corps et de son âme, vivant par sa seule vie, le souvenir multiple et définitif dont il attendait presque de la joie.
Le cher visage fut présent, non plus seulement par la froide exactitude de ses lignes, mais souriant et aimant comme le visage même de la jeune femme, ainsi que lui mobile et varié suivant les mouvements de l'âme ; parfois, quelque détail s'effaçait, mais Mélié voyait toujours sur lui ce que les doigts du
sculpteur n'avaient pas pu créer, la beauté du r 'içard qui versait la lumière, la douceur et la paix.
Pauline évoluait dans ses robes préférées, et François ne la quittait plus; il la situait dans le cadre lumineux de leur bref bonheur; ses altitudes pleines de grâce renaissaient, et ses paroles, et ses pensées. Puis, par un travail lentement ordonné, Mélié allait plus loin pour chercher son amie : il la rejoignait à l'époque moins triomphante mais déjà douce où elle supportait la présence d'un amour auquel elle ne voulait pas encore répondre. Il lui arrivait de remonter aux premières années, à leur rencontre, chez Lorémy, à ses folles émotions d'adolescent, à ses craintes, au don total de lui-même. Il guettait puérilement le retour de plusieurs dates, parce qu'elles lui valaient un souvenir précis.
La vie du jeune homme continuait, égale et mélancolique, mais non très douloureuse : il ne se sentait point seul. Parmi les images de Pauline, il y en avait certaines, qui, plus fréquemment que les autres et plus spontanément, traversaient son esprit. Et il advint quelles furent les seules qui se présentassent : la pensée de Mélié n'était pas moins lidèle, mais il perdit la joie émouvante de retrouver, à chaque heure,
un nouveau fragment de vie oublié. Presque mécaniquement, comme du rouleau d'un cinématographe, les souvenirs privilégiés, les mô-^ mes toujours, se déroulaient; ils étaient des reproductions de la vie, mais ils n'avaient plus, en eux, un véritable élément vivant ; la tou-! chante illusion s'évanouissait.
Quand Mélié le comprit, il fléchit sous une misère indicible ; il n'acceptait pas cette autre déchéance. De toute l'énergie de son cerveai vaincu, il recherchâtes fuyantes apparitions, le« bonnes compagnes qui l'avaient assisté ; mais' elles demeuraient lointaines. Et il apprit avec terreur qu'à fixer sans trêve les plus nettes, peu à peu, au contraire de son désir, il les effaçait, comme si son regard trop fréquemment appuyé les eût usées. Seulement, par instants, et sans qu'il le provoquât, des lueurs les éclairaient; mais elles n'étaient plus les fidèles consolatrices dont la nature lui interdisait le secours ; et il souffrait d'une douleur horrible ; il voyait Pauline s'en aller une seconde fois.
Alors le sculpteur se rebella: Ce que son art ne lui avait pas accordé, d'abord, ne l'accorderait-il pas à cette détresse ? François, de nouveau, s'enferma dans son atelier, et désespérément il saisit de la glaise, et tenta de la violenter, de la forcer à perpétuer cette image que
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son humanité était impuissante à conserver...
Mais ce dernier geste aussi devait rester vain. Et François ne souffrit même plus dans son orgueil de statuaire : sa fièvre était tombée. Il avait fmi de faire tous les pauvres efforts par quoi ceux qui restent trompent Thorreur des premiers jours de solitude : ils s'accrochent à l'illusion de maintenir un peu de la présence abolie; tant qu'ils ont cette raison d'agir, encore donnée par leur amour, il ne faut pas les plaindre. Mais la douleur, quand elle vient, ne tolère pas longtemps ces défaites.
François Mélié commença d'être seul.
Bargenac heurta à la porte de l'atelier : nulle réponse. Il frappa plus fort, attendit; son poing s'abattit impérieusement ; enfin il prononça :
— Eh ! ouvre donc, François ! C'est moi, Bargenac ! Je sais que tu es là, ton voisin vient de me le dire...
Incapable d'une longue contrainte, le Méridional poussa la porte et fut dans la vaste pièce : rien n'y paraissait vivre; elle était inerte sous la grande tristesse de l'abandon.
— Allons, l'oiseau n'est pas là ! fit le visiteur ; quand il aperçut, immobile sur le divan, Mélié qui le regardait.
— Eh! adieu, François! Tu n'es pas malade, au moins ?
— Bonjour, Bargenac...
— Et tu ne m'ouvrais pas ? N'as-tu pas entendu que je frappais ?
— Si, j'ai entendu, mais je ne voulais voir personne.
Bargenac ne s'émut point :
— Mon pauvre ami ! J3 vois que ça n3 va pas ;
je m'en doutais un peu depuis ta dernière visite, et je venais pour prendre de tes nouvelles ; je voulais aussi te parler de mes affaires, mais je venais d'abord pour prendre de tes nouvelles. ()u'y a-t-il? Toujours eette petite, hein? Ah 1 pauvre vieux 1
François Mélié n'avait pas quitté son divan ; vraiment il abominait ce verbiage, habitué qu'il était à n'écouter plus que les graves paroles intérieures ; pourtant il reconnut dans la voix de son ami une affection sincère et il répondit doucement :
— Non, ça ne va pas, mon bon Bargenac, j'ai une grande peine et j'ai besoin d'être seuU
— Mais ce voyage à Venise ?
— Ce voyage à Venise...
Le sculpteur expliqua comment il avait quitté Paris et comment, à Milan, il avait renoncé,
— Je ne comprends pas, fit l'autre : tu étais parti pour rejoindre cette femme ; elle aurait été enchantée de voir que tu courais après elle; ceci est très probable. Mets les choses au pis : elle se serait fâchée : tu l'aurais perdue ; qu'aurais-tu de moins qu'en ce moment ? Je te défie de sortir de là.
— C'est, dit Mélié, que j'avais déjà beaucoup
souffert. Je ne cherchais pas à être habile ; j'ai fait ce qui me semblait devoir être fait.
— Mais tu bafouilles, mon vieux, tu bafouilles affreusement, et ce qui est grave, tu gâtes ton bonheur ; tu n'es pas de ton siècle, avec tes idées de renoncement î Écoute-moi. Et si tu ne me crois pas, prends Favis de quelques hommes de bon sens; pas un ne t'approuvera.
— Les hommes de bon sens? Tu appelles ainsi ceux qui pensent comme toi.
— Eh bé ! après tout, si tu le veux, laisse cette petite à ses caprices, nous t'en trouverons d'autres ! Mais ne reste pas à te morfondre ! Tu n'as pas fait vœu de chasteté, allons ! Et peut-être que tu en avais assez, tout simplement, hé? ce sacré...
— Non, Bargenac, tu te trompes, mon ami, fit patiemment Mélié ; il ne s'agit point d'un désir rentré, ni d'un plaisir perdu. Mais il y a une femme que, depuis que je me connais, j'aime uniquement : j'ai lentement aimé ses
qualités : sa loyauté d'homme, d'abord, qui me l'a fait chérir comme un ami; la sûreté de son esprit, ensuite, qui me l'a fait vénérer comme un maître ; et sa grâce, qui me Ta fait aimer comme ma femme. Comprends-tu? Comprendstu que le seul bonheur que je prévoyais, ce qui était ma part, mon bonheur à moi, je l'ai
tenu là, entre mes doigts? Et puis, un jour, il a tondu : je n'ai plus rien.
— Ehl je comprends que tu t'emballes, parbleu I quand elle serait superbe, cette femme, à quoi sert de te faire du mauvais sang, puisque...
Il y eut un silence.
— Je ne dis pas cela pour te peiner, mais tu devrais chercher à te distraire: je te ferai connaître des petites amies très gentilles.
— Moi non plus, je ne dirai rien pour te peiner, Bargenac; seulement, nous ne parlons pas la même langue; crois bien que je ne me pose pas en homme vertueux. Si une aventure me tentait, je ne la fuirais pas; mais aucune aventure ne me tente ; les femmes que tu pourrais m'olfrir ? Sont-elles des grues ou des cuisinières?
Le sculpteur parlait d'un ton si simplement convaincu que Bargenac perdait sa belle assurance.
— Alors, tu restes seul? fit-il, soudain embarrassé.
— Je reste seul.
— Tu devrais voir tes amis.
— Pardon de te répondre franchement :
pendant dix minutes leur présence m'est indifférente; ensuite elle m'exaspère.
— Et seul, que fais-tu?
— Je désire surtout être tranquille, n'entendre point parler de ces mille sujets qui ne m'intéressent plus, n'être pas dérangé dans mes pauvres réflexions. Ainsi, je me sens peu vivre: c'est ce que j'ai trouvé de mieux pour moins souffrir.
— Enfin, tu sais toujours que tu as de bons amis, n'est-ce pas?... mais j'étais venu aussi pour te parler de moi.
Visiblement, ce nouveau sujet flattait davantage Bargenac ; il enfonça les mains dans les poches de son pantalon, assura sa voix heureuse, mal faite pour les condoléances, et déclara triomphalement en se promenant par l'atelier ;
— Eh ! je t'ai déjà dit que j'allais me marier ?
— Vraiment ?
— Tu ne te rappelles pas ? Je sais bien que je te l'ai dit : je l'ai dit à tout le monde ; mais ce que tu ne sais pas, c'est comment je vais me marier : devine un peu...
— Ah ! j'en suis incapable ; tout ce que je peux te dire, c'est que je te souhaite beaucoup de bonheur.
— Tu ne devines pas ? Non? Eh bien! voilà : C'est Mournat qui me marie.
— Mournat ?
— Mon cher, c'est une histoire incroyable ! Bargenac s'esclafTait, sans égard pour la mine
sévère et un peu hautaine de son ami.
— Figure-toi que Perruchet...
— Naturellement, il y a du Perruchet là-dessous.
— Figure-toi que Perruchet m'annonça un jour que Mournat s'était mis en tête de me marier. Bon! je lui répondis, je ne me marie pas comme cela sans savoir, sans seulement connaître la femme. Et il fut convenu que nous dînerions ensemble chez Mournat. Bien entendu, je n'étais pas décidé, je n'avais aperçu la demoiselle que deux ou trois fois, dans des théâtres, des expositions, est-ce que je sais, moi ! Nous fûmes donc à ce dîner : on me plaça au côté de Tenfant ; nous parlâmes, et nous n'en sûmes pas plus qu'avant ; lorsque, une fois revenus dans le salon, pendant que je causais à la maman, voilà ce bougre de Mournat qui vint vers elle et lui dit : « Combien je suis heureux, chère madame, que mon petit ami Bargenac ait la chance de vous plaire ainsi qu'à Mademoiselle votre fille ! leur bonheur me comblera de joie, c'est un gendre charmant que vous aurez là... ; » Hein? C'est assez joli? Hein, celle-là, tout de même ?
— Et qu'as-tu fait ?
— Que voulais-tu que je lisse? La chose ainsi présentée, je fus forcé d'être poli ; je ne pouvais pas refuser, voyons ? J'ai remercié, et ce fut convenu.
— Ah ! par exemple, tu es trop naïf ! Marié par politesse... Te plaît-elle, au moins, cette jeune fille ?
— Elle me plaît sans me plaire ; c'est une belle personne ; il n'y a pas beaucoup d'argent, mais je vais te dire : je suis content parce que c'est Mournat qui me marie ; Perruchet ne me le cache pas ; « C'est excellent pour toi, me déclara-t-il, que Mournat s'occupe de te marier. »
— Eh oui ! Je deviens un des siens, un de sa bande ; il me poussera, maintenant, c'est sûr ; il me fera une situation.
— Mon pauvre Bargenac, te souviens-tu du soir où, en sortant du dîner de Saint-Jacques, nous avons eu cette bonne causerie le long de la grille fermée du Luxembourg ? Nous venions de rencontrer Perruchet, et sa volonté de parvenir nous émouvait. Nous, nous étions comme deux frères; la vie nous tentait, aussi : il y avait devant nous la gloire, la fortune, Tamour ; nous disions que c'était l'heure de vivre, mais nous ne savions pas quoi faire. Moi,
tout de suite, la douleur m'a pris ; je ne compte plus, je suis jeté hors de la vie. Mais toi, mon Bargenac, le chemin que tu as fait depuis ce jour m'efTraye.
— Parce que je suis en train d'être heureux?
— Parce que j'aimais ton esprit et qu'il change terriblement ; nous rêvions, toi comme moi, d'art noble et de grand amour ; et suivant le conseil de ces gens, Perruchet et Mournat, tu as commencé par avilir ton nom dans leur feuille pornographique...
— UApollo ? Tu oublies que tu faillis y collaborer...
— ... C'est vrai ; moi aussi, une minute, j'ai eu la fièvre ; mais j'en suis bien guéri ; cette exploitation me paraît si lointaine et si sale...
— Enfin...
— Et tu vas épouser une jeune fille que tu n'aimes pas, que tu ne connais pas, et tu l'épouses dans le seul but de faciliter ton avenir ! Je dis que cela m'effraye, surtout quand je songe aux conditions louches de ce mariage.
— Ah ! ça, Mélié...
— Je dis que Mournat et son complice sont des gredins, qu'ils t'entraînent, qu'ils te roulent, et que Dieu sait comment cela finira ; tu es sur une voie dangereuse; arrête-toi, n'accepte plus leurs offres...
Bargenac avait quitté son air triomphant; il prit la main de Mélié et lui dit humblement :
— Et moi aussi, François, tout cela m'effraye un peu. Pourtant je crois que tu exagères : ces gens ne sont pas si mauvais ; et puis, c'est toujours cette chose ; vivre ! J'ai entendu sonner l'heure de vivre ! Et je ne la laisserai pas passer, je veux toute la joie qu'elle contient; allons, adieu, je t'aime énormément, François, et tu restes mon meilleur ami... Et du courage I bougre ! les chagrins ne sont pas éternels !
Bargenac sorti, Mélié demeura étourdi des paroles entendues. Que racontait-il, cet étranger ? Que signifiaient ces histoires d'intrigues et d'avenir? Pourquoi cette agitation autour de choses vaines, et ce bourdonnement de phrases fatigantes ? Le sculpteur, la tête lourde, écouta le silence se réinstaller dans l'atelier.
Ce fut vers cette époque que parvint rue ( lay-Lussae une seconde lettre du D' Fontenoy. Le médecin réclamait des nouvelles de son j ami: « Écris-moi longuement, ou bien, ajoutait- « il, ce qui vaudrait infiniment mieux, viens « me serrer la main à Pont-Terrot... Je serais « enchanté de te faire connaître ma famille, « nombreuse déjà : ma femme, qui entend sou « vent parler de toi, serait contente de te rece- <^ voir. Et tu verrais mes deux fils : Jacques, « l'aîné, a cinq ans ; il est délicat, fin et — je « te le dis tout bas, — il est charmant. Je
me fais l'effet d'un imbécile, tandis que je
regarde s'ouvrir cette petite àme précieuse.
Joseph, le second, est un brave et bon gar- « çon plein, je te l'affirme, d'un sens amusant
et très sûr... »
Et Fontenoy contait ses joies paternelles, ses occupations, la fatigue, aussi, de ses courses en automobile :
« Je vis chez moi;
« Je suis bien avec tout le monde ;
« Je ne fais pas de politique.
« Tel est mon programme, disait il en fmis- « sant: quand j'aurai reçu la visite de mon cher « Mélié, je serai tout à fait heureux. »
Le médecin de campagne n'imaginait pas, en écrivant cette lettre, Témotion qui naîtrait d'elle. Mélié la lut sans sourire aux naïfs enthousias-, mes du père, puis il la plia, la mit soigneusement dans son portefeuille ; et il réfléchissait : Gomme ce Fontenoy était heureux ! Aucun bonheur ne dépassait le sien, ni en douceur, ni en dignité ; à Fontenoy, Mélié ne se sentait pas étranger : Cependant il n'irait pas le voir ; il n'avait pas le courage nécessaire pour affronter cet homme sage et privilégié.
Et il répondit une lettre affectueuse mais brève, où il s'excusait de ne point accepter l'invitation.
Et sa misère continuait. Quand il n'errait pas le long des rues désertes, il restait dans son appartement ou dans son atelier, inactif comme un homme qui ne discerne aucun but. Lassé de Teffort d'ouvrir un livre, d'écrire une lettre, d'occuper à quoi que ce fût Tennui de ses doigts, il échouait inévitablement dans un fauteuil. Il ne dirigeait pas sa pensée : le temps n'était plus du travail intérieur pour dévoiler le mystère, des grands élans d'espoir irraisonné, mais non
déraisonnable, vers le bonheur. La lutte était finie ; Mélié se savait vaincu ; il n'avait plus qu'à souffrir. Et il souffrait atrocement. Si un détail du drame récent pénétrait son esprit, il n'avait pas l'énergie de le chasser, l'accueillait, au contraire et le fixait longuement. Et il arrivait que, par le mirage de la solitude, l'infime détail se déformait, grandissait démesurément, se muait en remords ou en désir de suicide, pour retomber, la crise terminée, parmi les inutiles débris de souvenirs, s'ensevelir sous la couche grise et toujours plus épaisse de l'abattement. Quelquefois il se disait encore :
— Où est Pauline?
Et il choisissait, parmi les hypothèses, celle qui allait le faire souffrir, car il les connaissait toutes et savait qu'elles étaient toutes sans issue.
Mélié écoutait le silence que dramatisaient les bruits extérieurs. Rue Gay-Lussac, des tramways afïolaient de leur passage strident le calme provincial du quartier ; quelque part, deux horloges sonnaient les heures, d'un timbre à peine dissemblable, et, quand les deux sons ne coïncidaient pas, l'un suivait l'autre de si près qu'ils paraissaient mystérieusement unis; d'une école, montaient des voix d'enfants, libres
et criardes, ou disciplinées pour le chant naïf d'un air à danser en rond. Mais tous ces bruits, et l'essoufflement de la lourde voiture, et le double tintement des horloges, et les voix enfantines, et le grincement des pas sur le plancher de l'étage supérieur, qu'étaient-ils, sinon des rappels impitoyables de la vie, l'assurance qu'il y avait là des êtres qui espéraient, qui voulaient, des êtres aux regards desquels les faits de chaque jour avaient une importance, des êtres qui attendaient, inlassablement, une part de bonheur? Et comme c'était tout ce qu'il eût fallu que Mélié oubliât, ce bruit tragique dans sa banalité déchirait sans relâche l'homme qui n'attendait plus de joie. Tel un corpsi malade, que le plus innocent toucher suffit à meurtrir parce que le principe de douleur est en lui, son âme endolorie tressautait au moindre contact qui l'effleurait.
Quand le séjour dans son appartement lui semblait insupportable, il allait s'enfermer ave-| nue du Maine. Les bruits extérieurs parvenaient peu dans Tatelier ; le Bel Invalide ne moulailî ses valses que le matin, et les après-midi demeuraient silencieuses. Couché sur le divan François Mélié goûtait la double horreur du silence et de la solitude : l'un et l'autre ouvraient à ses yeux de si vastes profondeurs qu'il
se sentait défaillir, attiré comme au bord d'un abîme. Un grand espace sombre se creusait, s'étendait à perte de vue, jusqu'à l'extrémité des jours, le séparant irrémédiablement des hommes. Il connaissait l'épouvante de vivre dans une île de solitude et de désolation, où jamais nulle barque n'aborderait. Toutes ses révoltes seraient inutiles, aucun but ne s'élèverait devant son énergie. Et la voix formidable du silence ne cessait pas de lui répéter : « Tu t'es mis hors la vie; seul, tu es seul ; Là-bas, dans la rue et dans la ville, et dans le monde, les hommes s'agitent, travaillent pour leurs ambitions. Mais des millions de gestes qu'ils font en ce moment, aucun ne t'intéresse. Ceux qu'ils feront demain te seront également étrangers. Et le bruit colossal de la vie s'amoindrit en une faible rumeur qui pénètre à peine dans ce lieu misérable. »
Souvent, il revoyait son existence passée :
■^es années d'enfance, au lycée de Vannes,
jjon arrivée à Paris, la beauté de l'art révé-
[ée, le premier travail, puis la halte brutale
lu service militaire, la mort du commandant
Alélié, et le travail, de nouveau, et le succès.
Vlais surtout il revoyait son amour, timide
I !t un peu puéril, plus grave ensuite, drama-
isé par la perte de Lorémy, plus hardi après
le veuvage de Pauline, la certitude acquise d'une entente complète entre les deux esprits, et les quelques jours de bonheur — et ce déchirement...
Tant qu'il vivait parmi les faits, il les acceptait Tun après l'autre, toujours dominé par le dernier survenu. Maintenant qu'il était hors d'eux, presque hors de sa propre vie, il les enveloppait d'un seul regard et tâchait à pénétrer leur sens. Quelle faute avait-il commise, quelle maladresse, quelle erreur ? Mélié cherchait d'anciens détails : Tel jour, il aurait dû parler, et, tel autre, mieux implorer; c'était sottement qu'à Milan il avait renoncé... Mais les regards en arrière étaient moins douloureux que ceux qu'il glissait vers l'avenir : il n'osail pas lever les yeux sur cet espace immensément vide; il n'y distinguait pas une joie qui le pûl émouvoir, ni un chagrin le meurtrir.
Les semaines s'écoulaient, et le temps étai sans valeur. Il y eut les fêtes de la nouvelle année où la solitude s'accrut.
Parfois^ le besoin de fatiguer son corps lan çait le jeune homme à travers les quartier excentriques, autour du parc de Montsouris, o dans Montrouge. Il marchait vite, au hasard ne demandant à l'exercice que de briser se nerfs ; il franchissait les fortifications, s'égara
parmi les invraisemblables campements et les sordides guinguettes qui poussent dans certaines banlieues, comme une éruption malsaine sur la beauté de Paris. Cette misère ne l'effrayait pas; il laissait les chiens faméliques aboyer à son approche, les habitants, chiffonniers et rôdeurs, le suivre d'un œil soupçonneux, et il passait, humant cette pauvreté et ce vice, touchant une sorte de souffrance qu'il igno-
; pait. Mais il comprenait bien que ces gens, qui
' vivaient ensemble, n'étaient pas très malheureux. Quand la fatigue Taccablait, il regagnait
! son logement et s'étendait sur son lit.
Puis, ces longues promenades l'excédèrent : dans les rues, riches ou pauvres, il y a trop de
i couples; le soir, dans les faubourgs, les hommes et les femmes se retrouvent, la journée faite, et les plus jeunes se baisent fortement
i avant de se prendre le bras. Un jour qu'il revenait de Versailles, Mélié dut sortir de la gare entre deux rangs de personnes qui attendaient 1< 8 voyageiu's; et ce lui fut si cruel de voir ces visages qui guettaient, que, par un bizarre sentiment de pudeur, pour voiler sa détresse, il jeta les yeux, à droite et à gauche sur la
1 foule, feignant de chercher quelqu'un. Mais il
f savait bien que personne ne l'attendait.
Mélié abandonna ses promenades. Les jours
et les soirs se traînaient avec leur morne régularité, dans la même inaction, la même somnolence. Et il comprit que sa vie sombrait. Sans agir et sans penser, sinon pour remuer les vieilles idées désespérées et pour faire les gestes indispensables, il souffrait même physiquement, d'une douleur de membres qu'il n'exerçait plus, et d'une semblable déchéance cérébrale.
François n'avait plus de famille ; sa récente attitude avait vite découragé ses amis : les amis respectent facilement le vœu d'un homme triste qui souhaite la solitude. Ainsi, rien ne le rattachait à rien; il ne recevait même plus de lettres : une fièvre d'espoir ne le brûlait plus, comme naguère, à l'heure où il eût été possible que lui parvinssent des nouvelles de Pauline, L'acte d'espoir, même présomptueux, nécessite une énergie qu'il n'avait plus.
Privé irrémédiablement de toute vue sur l'avenir, détaché des mille objets à quoi est suspendue la banalité de l'existence journalière, ruiné dans sa vie intérieure, Mélié demeurait ! indifférent et inactif comme un mort. Et vrai- j ment, qu'est-ce donc que la mort, sinon cet j anéantissement où il s'abîmait corps et âme, chaque jour davantage, et davantage à chaque heure de chaque jour?
Ce fat dans cette détresse que son instinct se réveilla. Quand il sentit, autour de lui, rôder la folie et la mort, Tinstinct des bêtes, qui les pousse à défendre une vie même douloureuse, secoua sa torpeur. Ayant admis qu'il lui fallait faire quelque chose, il ne chercha pas les distractions que pourrait agréer son esprit; l'idée (lu voyage, avec la légèreté de ses ciels changés, ne le tenta point. Simplement, un matin, il se dirigea vers Tavcnue du Maine; l'ordre accoutumé rétabli dans l'atelier, les dispositions nécessaires prises hâtivement, le sculpteur plongea dans le travail, comme d'autres malheureux dans un fleuve profond. Des ébauches sommeillaient, ici et là, des maquettes jamais réalisées en œuvres; il les utilisa pour se vouer au travail: il les étudiait, les modifiait, détruisait ce qu'il venait de faire pour recommencer le lendemain, insensible à la joie de créer comme au désir de la beauté, satisfait, seulement, quand il parvenait au soir rompu de fatigue, trouvant un sommeil agité d'abord, mais lourd ensuite, et incapable de rêve. La fièvre que lui donnait cette fatigue n'était pas celle des mornes jours écoulés ; provenant d'une autre source que de sa douleur, elle attestait que la vie rentrait en lui.
Ce n'était que par TefTet d'une énergie cons-
tante qu'il ramenait ainsi, pour chaque séance, son être au travail. Parfois il ne le pouvait pas; certains jours, Tinutilité d'un effort quelconque l'accablait si sûrement, qu'il restait impuissant à faire un geste ; d'autres matins, il commençait sa tâche, puis, si le besoin d'une minute de repos retendait sur son divan, tout était fini ; resté debout, il eût continué à modeler; couché, il ne trouvait dans aucun désir la force de dominer son engourdissement.
Telle était sa misère.
Cependant, parmi les ébauches délaissées, il en rencontra une qui, jadis, l'avait longtemps retenu : c'était un Vieillard Mourant que lui avait inspiré l'admirable Moïse d'Alfred de Vigny. Quand il s'essayait encore près de son vieux Maître, François concevait l'idée d'un marbrej où se dressât la grandeur désolée de la figure biblique ; il en savait peu de plus noblement] douloureuses; le prophète, au sommet duNébo, lamente devant Dieu l'horreur de la solitude qu'exige sa gloire surhumaine ; et, par la bou-j che du vieillard, le poète formule l'éternelle plainte de l'homme supérieur aux autres hom-j mes, seul, par là même, et qui souffre, et qui, inconsolé des bonheurs manques, pousse, si; haut qu'il soit, ce cri humble et pitoyable:
« 0 Seigneur, j'ai vécu puissant et solitaire,
« r>aisse7.-moi m'endormir du sommeil de la terre... »
Le jeune sculpteur aimait et redoutait à la fois les sujets où s'exprime un sentiment général: l'œuvre gagne, à les figurer, une noblesse particulière, mais quelle chose effrayante pour Tartiste qui craint sa conscience ! Il semble qii*un tel sentiment, à Tinstant d'être matérialisé, se charge de toute la poussière des siècles qu'il a traversés, de toute la lourdeur des cœurs qu'il a émus, de toute cette « Majesté des souffrances humaines » que salue, ailleurs, le même poète; comment, ainsi, l'homme qui n'est pas un gâcheur peut-il prendre, sans trembler, Toutil qui va créer ?
Bien qu'une ébauche faite plût étrangement à Pauline, Mélié avait abandonné une si rude tâche. A cause précisément de sa difficulté, et du long temps qu'elle nécessiterait — plutôt que par amour pour une œuvre qui lui demeurait aussi indifférente que les autres — François voulut exécuter son Vieillard Mourant, Il rechercha le modèle qui avait posé, et, l'ayant trouvé, il entreprit courageusement sa besogne. Ce furent des jours émouvants où le plus noble effort de l'artiste luttait contre la misère de l'homme. L'atelier restait, du matin au soir, fermé à la clef. Il advint que, pendant
le travail, des poings y frappèrent; des voix, celle de Bargenac, celles de sculpteurs dont l'atelier était proche, celle même de Perruchet- Vilain, demandaient énergiquement qu'on ouvrît; ces jeunes gens s'inquiétaient au sujet de leur ami, qu'ils savaient malheureux, puis on venait d'apprendre qu'il travaillait de nouveau ; on se souvenait qu'il avait du talent, on voulait savoir, on voulait voir, les sympathies se réveillaient.
Mais on ne pénétrait pas dans l'île: à chaque heurt, François et le modèle se taisaient brusquement; les premières fois,Mélié avait dû faire au vieux un signe impératif : et il lui expliquait qu'il ne voulait pas être dérangé. Alors, au coup frappé, le bonhomme serrait les lèvres, faisait lui-même les grands gestes d'une mimique burlesque et précautionneuse ; l'importun éloigné, il riait, enchanté de la farce jouée, plein de considération pour un maître si respectueux de son labeur.
— Très bon, signer, disait-il ; et il approuvait, en un langage mi-français, mi-italien, entremêlé de patois de Menton.
Le travail accordait à Mélié sa divine griserie ; le sculpteur trouvait presque du charme à cette vie austère en tête-à-tête avec l'œuvre, enfermé dans cette île laborieuse qu'était son