I. îi.i. Il KHuÏM U
atelier et que venaient battre les bruits hostiles. Car envers le monde et ses plaisirs habituels, il ressentait toujours sinon de la haine, du moins la même indifférence peu bienveillante.
Un jour, il reçut une lettre d'un banquier juif qui, jadis, lui ayant commandé le buste de sa femme, l'avait fort largement rémunéré. Cet homme désirait aujourd'hui que le sculpteur traitât, dans les mômes conditions, pour le bu sic d'une fillette de six ans. Mélié se rappela une femme point belle, un homme généreux, mais exigeant, un travail grassement payé mais peu intéressant, et le plaisir que cette affaire — car c'en était une — lui avait causé. Que lui voulait-on, maintenant ? Des affaires... il n'en conclurait plus. Ayant assez d'argent pour vivre simplement, que chercherait-il la fortune, — à quoi Temploierait-il? — ou les honneurs ? Qu'on le laissât tranquille avec son œuvre, puisqu'elle voulait bien l'accueillir.
Il refusa.
Et vraiment, le lendemain matin, en travaillant, il se sentait un cœur léger qu'il ne se connaissait point.
— Savez-vous ce que j'ai fait, père Zaffiri ? dit-il au vieux modèle qui, durant le repos, allumait un mauvais cigare.
L'autre tourna vers lui ses yeux vifs.
— J'ai renoncé à une affaire d'or, pour le plaisir de continuer ceci...
Le Mentonnais ne broncha point, son attention absorbée par la combustion défectueuse des feuilles de tabac. Mais quand il eut bien entendu que son sculpteur refusait de gagner de l'argent afin de ne pas interrompre l'œuvre préférée^ et que, cette œuvre, il l'exécutait pour le seul amour d'elle, sans qu'elle lui fût payée, il manifesta, à l'égard d'un homme si extraordinaire, un sentiment proche de la vénération.
Mélié tolérait les bavardages du père Zaffiri ; dans l'extrême solitude où il vivait, cette unique voix frappait son oreille ; elle n'exigeait pas de réponse ; elle ne parlait point de bonheur ni d'amour, de ces sujets trop chers auxquels, là-bas, dans Paris, François se fût heurté à chaque mot. Elle parlait avec un accent déjà doucement chantant, qui caressait l'oreille du statuaire, l'émouvait par le rappel des soirs où un semblable accent se mêlait à l'harmonie de si belles heures. Et le vieillard racontait son pays : « Mennton », comme il disait, et la douceur de ses vallées, et Gastelar, perché parmi les oliviers, et, bien loin derrière le pic du Berceau, la ruine du Vieux-Gastelar , et Sainte- Agnès, et Sainte-Lucie et, visible de tous les sommets de la montagne, par delà les grands plants d'oli-
viersen terrasses et la niiillitade des citronniers et des orangers lourds de fruits, toujours égale et haute, bleue comme un ciel qui n'aurait jamais de nuages, — la mer.
— Dans la vallée du Borigo, en plein Midi, à une petite heure de Sainte- Agnès, que j'avais ma maison, disait lepère Zaffiri, cinquante oliviers et un âne, et pas besoin de rien, oui...
Il n'expliquait pas comment il avait quitté un si doux mode de vivre, et Mélié ne le questionnait pas. Le sculpteur, avec un génial entêtement, reproduisait le corps décharné du vieillard, son visage émergeant de la longue barbe, autrefois un peu commun et d'une trop épaisse beauté, aujourd'hui affiné par l'âge et par la misère.
Rarement François lisait un journal; ces faits divers et ces réclames ne l'intéressaient pas. Arrivé dès le matin à son atelier, il se faisait apporter, d'un petit restaurant, l'essentiel d'un déjeuner qu'il partageait avec Zaffiri; et le plus souvent il travaillait jusqu'à la nuit tombée ; pourtant, il avait recommencé ses longues promenades à travers les quartiers excentriques. Une après-midi, son regard fut accroché par cette large affiche rose collée sur tout un pan de mur ;