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LA SAVEUR DE LA CHAIR

Roman par

M-« DENISE BARGENAG

Le livre le plus passionné et le plus suggestif qui ait jamais été écrit.

Succès sans précédent !!!

Il demeurait stupéfait devant la grossièreté inaccoutumée du placard et la révélation des talents de M"" Bargcnac. Quoi ! Son ami avait épousé une femme-auteur I Et auteur de quelles œuvres I Le jeune homme relisait raffiche, incrédule tant il la découvrait vile et canaille. Et Bargenac tolérait cette industriel Le soir, Mélié traversa la colonnade de TOdéon, acheta le livre, le parcourut : c'était le récit d'un adultère, débarrassé de toute complication qui put amoindrir le charme du sujet; dans les trois cents pages, on ne rencontrait pas une pensée ; mais de temps à autre, à propos d'une très simple manifestation d'instinct, le style devenait pompeux et obscur, de sorte que telle lectrice, ayant sauté la phrase, devait s'enorgueillir d'avoir frôlé une vérité philosophique.

Et l'on discernait facilement les ébats auxquels se livraient les héros ; le mari fortement ridiculisé en quelques pages, le reste de l'œuvre était consacré à la gloire des amants : on la chantait sur tous les tons, variant agréablement les attitudes, non sans art, et avec un lyrisme précis.

— Une femme, pensait Mélié, comment une femme peut-elle écrire cela ?

Et, naturellement, sa pensée alla vers Pau-

Une ; il vénéra la chère pudeur : un instant, la comparaison renouvelée le fit souffrir davantage.

Le lendemain, sur une feuille dépliée par hasard, le sculpteur lut un article intitulé : « Ménage littéraire ». Le journaliste, qui signait d'un nom parfaitement ignoré, utilisait deux colonnes pour vanter les talents « égaux et dif- « férents de M. et M"" Bargenac ; elle, peintre « merveilleux de la passion sensuelle, chantre « inspiré des suprêmes ivresses et des pires « voluptés ; lui, le poète de naguère, dévoilant « une face nouvelle de son souple talent, ravisse sant le monde des lettres par ce chef-d'œu- « vre de grâce légère et de scepticisme moderne : « Les deux filles de M. de Courtepaille, Incon- « venant ? Non pas ; mais délicieusement trouve blant, et d'une morale bien hardie sous son! « apparente naïveté...» En un style où certaines tournures rappelaient la manière de M""^ Bar-j genac, le journaliste épanchait son enthousiasme, et il admirait, avant de finir, qu'un ménage pût réunir « une si grande somme de! « talent, de succès et d'audace voluptueuse ».

François Mélié croyait à peine le témoignage! de ses yeux. Ainsi Bargenac, non content de permettre que sa femme s'inscrivît parmi les professionnelles du roman libertin, exploitait

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hii-mème une veine similaire, il tombait dans le genre « délicieusement troublant » ! L'un et l'autre, l'homme et la femme, recouraient aux bas procédés de la réclame, à ces articles menteurs faits d'un égal mépris du public et de l'œuvre, et qui parodient la critique de déshonorante façon !

A la suite de quelles chutes, poussé par quelle fatalité, Bargenac avait-il sombré dans cette littérature besogneuse où il s'agitait, certes, en illustre compagnie, mais dont paraissait devoir l'écarter, malgré son récent et dangereux amour pour le succès, la hauteur de ses premiers livres ?

Une grande tristesse pesait sur Mélié : Le compagnon de travail, celui qu'il aimait pour sa conscience de poète, devenait un marchand de mots — de mots à double sens 1 Son mariage n'était qu'une association formée avec une trafiquante, et voilà qu'ils vendaient, à eux deux, l'image grossière de la beauté jadis pieusement servie ! Ce mystère douloureux irritait le sculpteur, secouait son apathie ordinaire.

— J'irai chez Bargenac, décida-t-il, je veux que lui-même m'explique cette histoire.

Bargenac était absent ; deux jours après la visite faite, Mélié reçut un billet de son ami : remerciements, regrets... l'écrivain n'avait pas

une minute à lui, cependant il désirait vivement voir son cher François: aussi Tattendait-il pour dîner le lendemain; il serait très heureux de le présenter à sa femme, et, du moins, on pourrait causer.

— Ah ! ça, non ! s'écria d'abord Mélié ; bien sûr, je ne vais pas aller dîner en ville.

Mais son amitié, — et une certaine curiosité, le déterminèrent à rompre sa solitude. Surpris de refaire les gestes voulus par l'usage, il déposa une carte chez M"" Bargenac, revêtit un habit. La maîtresse de maison, qu'entouraient déjà M. et M""' Mournat et Perruchet- Vilain, raccueillit aimablement. Elle était brune et un peu forte; son visage aux traits réguliers demeurait le plus souvent impassible, car son fréquent sourire n'exprimait point un sentiment : la jeune femme le portait sur ses lèvres comme une bague à son doigt. Elle avait assez d'élégance pour que sa toilette ne parût point trop riche. Son mari s'occupait d'elle à tout moment, avec sa grâce provençale naïvement insistante. Aux compliments que Mélié se crut obligé d'offrir, touchant le succès littéraire de M""" Bargenac, le teint de la jeune femme s'empourpra, et son mari répondit :

— Ahl tu as su...? Oui, oui, nous sommes contents, ça ne marche pas mal...

Puis, on parla d^autre chose ; mais pendant le dîner, à plusieurs reprises, Mournat célébra le talent de sa voisine ; un regard précautioniiiuix ayant satisfait sa prudente manie, attentif aussi à ne pas perdre une bouchée des mori eaux sûrement choisis, il déclarait de sa voix ij:passeyante :

— J'adore tout, dans votre livre, chère madame ; le fond, d'abord : ce poème merveilleux de deux êtres qui s*aiment malgré les misérables conventions sociales, et que leur passion ravit, dans un bonheur inespéré. Ah ! que c'est beau ! Mon Dieu ! que c'est beau ! Et la forme ! Quel bonheur d'expression 1 Je trouve dans votre roman un amoncellement de poésie ; la poésie de la forme, ajoutée à la poésie de la pensée. Notre cher auteur de M, de Courtepallle a, certes, beaucoup de talent, mais Denise Bargenac, c'est Chateaubriand retouché par Zola...

D'ailleurs, n'ayant lu que de rares fragments de l'œuvre de Zola, ce critique improvisé ignorait totalement celle de Chateaubriand.

Puis, on discuta la dernière pièce jouée sur une scène du Boulevard ; Perruchet répandit quelques calomnies contre un orateur qui, la veille, avait parlé à la tribune de la Chambre ; mais Mournat revenait à son sujet préféré ;

— Et le litre, chère amie! reprenait-il avec un nouvel enthousiasme : le titre : La Saveur de la Chair! Quand on a trouvé un pareil titre, cela suffît : on est poète !

Ainsi causant, mangeant, buvant, il s'excitait outre mesure ; les idées que lui suggérait apparemment le livre de M"" Bargenac, peutêtre le voisinage de sa belle hôtesse et l'abondante chaleur des vins empourpraient sa face, particulièrement ses bajoues ; et il paraissait étrange que, dans ce joyeux flamboiement, le poil des petits favoris continuât de si sagement grisonner.

Au surplus, le dithyrambe restait à une seule voix; M""' Bargenac, qui en recevait Thommage, n'en semblait pas comprendre tout le prix ; son perpétuel sourire ne laissait filtrer que des mots insignifiants.

— Cette belle femme est un peu sotte, pensait Mélié ; pourtant son bouquin, si regrettable soit-il, découle d'une certaine activité intellectuelle : elle écrit des saletés, mais elle sait écrire, et Ton jurerait ici qu'elle est une simple dinde.

Bargenac coupait, de remerciements, les paroles élogieuse s, et Perruchet donnait sans lassitude la réplique à son Maître; il s'y employait de son mieux, grimaçait des acquiescements :

mais la meilleure partie de son énergie était détournée au profit de sa « Patronne » ; chaque lois qu'il était reçu par les Mournat, ou qu'il les accompaiçnait pour l'une de leurs sorties, Pcrruchct-Vilain se trouvait préposé au confort de la dame.

Elle était exigeante ; ses quarante ans développaient jusqu'à un volume fâcheux une corpulence naguère glorieuse. Le couple mangeait trop. Soumis par ses occupations multiples à des fatigues variées, Mournat se défendait contre l'obésité ; mais c'était, dans les chairs de M*"' Mournat, un écroulement. Elle payait la rançon de sa beauté robuste: la figure, le corps se bouffissaient; voici qu'elle marchait difficilement. Son caractère devenait acariâtre. Depuis longtemps délaissée, et contrainte, par le sieur Mournat, à une muette acceptation, elle usait de son infirmité pour émettre des doléances et capter quelque sympathie. Et jugeant cette infirmité peu distinguée, elle affectait davantage, à mesure que s'enflaient ses chairs, le parler à peine perceptible d'une femme exténuée qui va, dans l'instant, succomber à la fragilité de son organisme. Ses plaintes n'émouvaient personne, mais elles appelaient Tattention de tous, et motivaient les soins du zélé Perruchet.

Mélié observait ces gestes avec FindifTérence qui ne le quittait plus, puis, quand ses yeux s'arrêtaient sur M""' Bargenac, avec Torgueil fidèle et triste que suscitait en lui toute comparaison. Et il retrouva la pensée qui l'avait amené là ce soir ; il s'efforçait de définir la vie de son ami : Mournat, doublé de l'obséquieux Perruchet-Vilain, lui semblait plus certainement, à chaque parole nouvelle, dépourvu de toute délicatesse et livré à de bas instincts ; la dolente M"" Mournat ne pouvait pas avoir de vie morale. M"" Bargenac, jolie et nulle d'apparence, était-elle une compagne sérieuse ? En quittant la table, Mélié ne connaissait aucun détail précis.

Dans le salon, — ces dames tolérant l'odeur de la cigarette, — des groupes se formèrent : Mournat, rouge et luisant, pérorait devant la cheminée pour la seule M"" Bargenac, cependant que son secrétaire, avec d'infinies précautions, étalait M""' Mournat sur des coussins. Bargenac vint près de Mélié qui fumait à l'écart ; mais l'ancien député le suivit ;

— Il faut que je parle à notre cher Maître, il faut que je parle à notre cher Maître, déclarat-il. Vous n'êtes pas de trop, Bargenac.

Et Mournat commença d'expliquer :

On savait combien les artistes débutants ven-

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(lent dilïicilemcnt ; il appartenait à une Démocratie intelligente de favoriser l'éclosion des talents nouveaux. INIournat voulait donc s'occuper d'acheter les œuvres de jeunes peintres et de jeunes sculpteurs peu fortunés, et, par là, les aider à vivre, leur permettre de Ira- \ailler.

— Je fonderais une société que j'appellerais ; « La Société pour le Succès des Jeunes Artis-

j tes » î Un beau nom, hein? et philanthropique, * éminemment philanthropique, mon idée?

Et le gros homme tentait de rafraîchir, au ( ontact du mouchoir violemment parfumé, son visage qu^achevaient de congestionner les dernières et plus fortes bouffées aspirées du cigare. Mélié se demandait quel dessein un peu généreux pouvait naître dans la tête du personnage ; mais celui-ci continuait, pendant que Bargenac s'éloignait pour répondre à un appel de sa femme :

— Je me suis arrangé avec plusieurs marchands, et tout irait à merveille ; remarquez

I que je ne suis pas commissionnaire en tableaux ni en statues, moi, je ne sers pas d'intermédiaire entre les artistes et les marchands; jamais de la vie ! Ce n'est pas mon métier I Pour obliger ces jeunes gens, j'achète quelquesunes de leurs œuvres, bon! Je les paie au comp-

tant un prix de... et puis ils n'ont plus à s'en occuper : c'est bien pratique : ils sont payés, l'œuvre m'appartient; si elle me reste, c'est tant pis pour moi; mais, naturellement, je tâche de la revendre, après, comme je peux.

— C'est en effet très intéressant, avoua Mélié.

— Alors, je voudrais connaître les noms de jeunes gens dignes d'attention. Entendonsnous, ajouta Mournat en lançant un terrible regard oblique ; des jeunes gens dignes d'attention ; vous comprenez que je désire perdre à cette œuvre le moins possible; n'est-ce pas naturel ? Je voudrais donc trouver de jeunes artistes nécessiteux et... que dirai-je ? arrangeants... disposés à céder leurs premières œuvres... heu... enfin...

— Des gens, dit Mélié, qui découvrait le caractère de l'opération, prêts à vendre un tableau pour le morceau de pain dont ils ont besoin.

— Mais il ne faudrait pas qu'ils fussent sans talent !

— Parbleu!

— Je les souhaiterais à l'instant où, sans être arrivés au succès, ils n'en seraient point éloignés; ainsi, avec un peu de patience, je ne perdrais pas trop sur le marché...

— Parfait, acquiesça Mélié, complètement édilié; et qii'atteiidez-vous de moi?

— Mais, mon cher monsieur, d'abord des noms de jeunes gens, puis une habile réclame auprès d'eux; vous me présenteriez comme le bienfaiteur, l'amateur éclairé...

— Savez-vous que c'est ingénieux, ce que vous me proposez là !

— Ce n'est pas bête ; chacun y trouverait son avantage, vous le premier...

— Toute peine mérite salaire, et s il ne peut être question de récompenser pécuniairement des services rendus à une œuvre philanthropique, il est facile, dit Mournat en souriant et en affectant de caresser la boutonnière du revers de son habit, très facile de servir un homme tel que vous...

— Ainsi, je pourrais espérer...

— Certainement, mon cher Mélié, certainement. Voyons, quel jour entrez-vous en campagne ?

Mélié le toisa et lui dit :

— Vous n'avez pas sérieusement compté sur moi, je l'espère, pour cette besogne?

Et il lui tourna le dos.

L'autre esquissa un geste de parade ; mais

il se remit vite. Peu après, il conférenciait de nouveau, adossé au marbre de la cheminée. Il parlait des Retraites Ouvrières, puis des devoirs de l'Aristocratie Intellectuelle, et il termina le plus naturellement du monde, parmi les marques d'approbation indiscrètes de Perruchet- Vilain, en déclarant à Mélié :

— Toutefois, je n'ai rien d'un sectaire ; chaque citoyen définit, selon sa conception personnelle, ses devoirs envers la Démocratie. Pour moi, je sors hardiment, à mes risques et périls, sachant que je m'expose aux coups et aux calomnies, de la Tour d'Ivoire chère à certains esprits. Je viens d'acquérir la preuve, monsieur Mélié, que nos deux bonnes volontés ne sont pas orientées dans la même direction ; nous n'avons pas la même façon de penser. Je tiens à vous affirmer que vous n'en conservez pas moins non seulement toute mon estime, mais encore toute ma sympathie.

François, qui regrettait déjà sa phrase trop sèche, fut tellement stupéfait de cette magnifique sérénité qu'il ne put que s'incliner. Et la conversation devint générale; il y avait des fêtes, des expositions, où les ménages Bargenac et Mournat devaient se réunir ; on flétrit un mauvais article de revue sur la Saveur de la Chair, puis on se félicita d'une opération de

Bourse à laquelle tout le clan avait heureusement participé.

— Nous n'avons guère pu causer, dit le sculpteur en quittant Bargenac ; viens donc me voir un de ces matins à i*atelier. Tu m'y trouveras, maintenant...

Comme il marchait vers la rue Gay-Lussac, Mélié fixait en lui les impressions laissées par ce retour au milieu des hommes : Qu'il s'était senti étranger à eux tous ! Que leurs préoccupations lui semblaient basses, inutiles et laids leurs efforts, méprisables leurs buts ! Il ne parlait plus le même langage que ces gens-là...

À mesure qu'il pénétrait dans la solitude des quais, troublait le calme provincial des longues rues étroites autour du Palais de l'Institut, revoyait la bonne face placide du théâtre de rOdéon, il connaissait un peu de la joie du voyageur qui rentre dans son village, les oreilles fatiguées d'un idiome hostile. Pourtant, le souvenir récent alourdissait le cœur de Mélié. Jeté à une vie grave qu'il acceptait énergiquement, François sortait d'une maison où l'on parlait trop de bonheur; ce ménage d'écrivains, ce politicien homme d'affaires, le louche Perruche t, par quelle volonté étaient-ils menés, sinon par celle de chercher passionnément le bonheur ? Et vraiment, ce n'était pas en vain : ils arri-

valent au succès, à une fortune suffisante.

El Barg^enac possédait une femme qu'il aimait. Cette pensée de Tamour heureux, surtout, meurtrissait Mélié ; les époux avaient conduit leurs invités jusqu'à la porte de l'appartement, et l'ascenseur coulant déjà dans la cage, Bargenac se croyait à l'abri des regards quand, attirant vers lui sa femme consentante, il lui avait, presque brutalement, baisé les lèvres.

La vision de cette caresse obsédait le solitaire. Toutes ses idées nouvellement nées ou grandies l'éloignaient des hommes qu'il venait d'entendre parler ; il puisait une juste fierté dans sa certitude de les dominer. Mais leur bonheur frôlé l'inquiétait. Il travailla sans plaisir les jours suivants. Le Vieillard achevé, prêt à être livré au praticien, Mélié s'occupait à de modestes figures ; il avait repris, un peu clandestinement, un médaillon de Pauline et en ressentait quelque honte, manquant ainsi à la promesse qu'il s'était faite, et risquant d'amoindrir, par la déformation des traits nés sous ses doigts, la ressemblance idéale.

Un matin, Bargenac entra dans l'atelier. Il parla légèrement du succès de sa femme et du sien, affirma la réalité de son bonheur et ajouta en souriant :

— Tu trouves que j'ai changé, hein, mon

vieux? Là ! J'en étais sûr ! J'ai changé... Voudrais-tu me faire croire que, parce que j'ai le souci de gagner de l'argent, je suis un vilain Monsieur? que j'ai trahi « la noble cause de l'art » î Mon cher, il ne faut pas être si bourgeois ! L'art est partout : si tu me fais l'amitié de lire M. de Cour tepallle, tu verras que je lui ai donné tous mes soins, que c'est très bien écrit.

— Tu comprends ce que je veux dire.

— Mon seul tort serait donc d'avoir choisi un genre qui se vend. Gela, oui, je Tai osé ; je ne m'en cache pas, je m'en réjouis et je m'en flatte; et ainsi, je suis enchanté... Voilà ! Mais toi tu m'as dit que tu recommençais à travailler : montre-moi ce que tu as fait depuis si longtemps...

— Pas grand'chose, va ; moi, j'ai choisi un genre qui ne se vend pas.

Bargenac, aimable et condescendant, — un homme « arrivé » visitant un camarade moins heureux — examina quelques figurines ; puis, ils furent devant le Vieillard Mourant.

Mélié avait représenté le patriarche le buste incliné, les genoux à demi ployés, comme si son corps était invinciblement attiré par cette terre dont il n'avait pas connu les joies, et vers laquelle ses bras maigres se tendaient, les mains ouvertes, en un geste impatient et doux;

mais la face demeurait levée pour la prière, si profondément torturée que palpitaient dans l'argile toutes les douleurs de l'homme isolé, tout le désespoir encore suppliant de la tendresse inemployée.

Bargenac regardait Tœuvre de son ami : et il ne souriait plus; il resta longtemps sans parler, dit enfin :

— C'est beau... Tu as de la chance, tu sais...

— De la chance ?

— Ah ! oui, de la chance, de faire des choses pareilles, de travailler lentement^ à des œuvres de sincérité et de désintéressement.

— Qui t'empêche de travailler comme je le fais ?

— Oh I moi, ce n'est pas la même chose... j'ai une situation inespérée : l'argent, la notoriété... Gela m'impose des obligations, vois-tu : Celle de ne pas m'arrêter, d'abord, de continuer toujours et quand même ma production; la situation acquise, les besoins naissent et les habitudes se créent. Je suis heureux, certes; je puis le dire, que je suis heureux! Je n'aurais jamais cru arriver, et si vite, à une semblable situation. Mais, n'est-ce pas, on a bien des soucis : On a beau connaître les goûts du public, décolleter carrément sa littérature, il y a la concurrence, mon cher, une terrible concurrence.

Tu dépasses un peu la limite de la propreté ; bon! que faire, le lendemain, si ton confrère se permet un cran de plus que toi? Il te fautbien aller plus avant et, chaque jour, te dépasser et te renouveler; or, tout s'use — et ils ont tout usé; ce furent d'abord les grossièretés de la basse école réaliste : il paraît qu'à ce moment on gagnait ce qu'on voulait ; mais je n'ai pas connu ces beaux temps ; ensuite on a cherché autre chose, découvert des filons nouveaux ; il y eut une bonne période où l'on exploitait les vices, je ne dirai pas plus rares, mais plus spéciaux. L'antiquité servit beaucoup ; c'est de cette époque que date la création de YApollo, où tu te souviens que j'ai débuté; des écrivains profitèrent de cette mode pour se faire, très personnellement, une réclame admirable... Aujourd'hui cela est bien vieux et cette friperie est délaissée. La pornographie évolue : sauf dans les ouvrages inférieurs qui ne s'abritent même point sous le pavillon littéraire, elle n'utilise plus guère que deux formes : celle du roman passionnel, « le poème en prose », où Pon peut évidemment aller très loin; mais c'est là qu'on souffre de cette abominable concurrence I... et celle que j'appellerai la pornographie sournoise, la plus goûtée aujourd'hui. Tu connais le genre: pas un mot grossier, pas une description volup-

tueuse ; seulement, dans les actes des pcrsonnap^es et dans leurs paroles, une si complète indilFérence morale, une absence si parfaite de toute idée du bien et du mal comme des sentiments de pudeur les plus élémentaires, que le client se sent en contact intime avec le vice : et c'est la sensation qu'il demande. Ses yeux ne voient pas l'image grossière, ils n'en lisent même pas la description, mais tout ce monde souriant et veule, bien élevé et d'allures inoli'ensives pénètre dans son imagination, s'y agite, y efïectue, simplement, les pires saletés, — avec la complicité de l'hôte — et nous devons croire que celui-ci éprouve de grandes jouissances, puisque l'article se vend... Bargenac ajouta :

— C'est à ce genre qu'appartient mon dernier ivre, Les deux filles de M, de Courtepaille,

— Oui, oui...

— La Saveur de la Chair, c'est au contraire lu genre « poème en prose ».

— Le roman de M""* Bargenac ?

— De M"'' Bargenac? Ah! puisque je suis dans me veine de sincérité, je ne veux pas que tu îroies que ma femme écrit de pareilles saletés...

— Gomment ce livre n'est pas de...?

— Il est de moi, ce livre, ce livre dégoûtant, 'u as coupé dans l'histoire du ménage litté-

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raire ? Eh bien! mon vieux, le voilà, le ménage littéraire, je te le présente : C'est moi qui fais seul la besogne; mais le genre passionnel, ie le signe du nom de Denise : c'est plus excitant, tu comprends, une saleté signée par une femme...

— Mais elle, que dit-elle de cela ?

— Elle comprend que c'est nécessaire.

— Et comment juge t-elle cette littérature?

— Elle ne la connaît pas. Je lui défends de la lire: une honnête femme ne lit pas ça; je lui raconte, du livre, juste ce qu'il faut pour qu'elle ne soit pas embarrassée lorsqu'on lui en parle, mais elle ne le lit pas. C'est parisien, hein ! la combinaison, rudement parisien ? Et je travaille ! Et je travaille ! Mais que c'est difficile ! A un certain moment, dans le genre que je fais^ il faut bien qu'on s'arrête? Il approche, ce moment, il est là, et le public s'en aperçoit à peine. C'est décourageant : on ne peut plus se distinguer. Autrefois, il y avait des ressources... Dire qu'on a poursuivi i¥^' Bovary f

— As-tu la prétention de comparer ?

— Nullement, sois tranquille. Mais j'admire que ce chef-d'œuvre chaste ait connu la réclame unique d'un procès, et que, maintenant, cette réclame, nous ne puissions plus l'obtenir ! Cependant, je fais bien ce que je peux...

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— Mou pauvre Bargenac I pourquoi ne laisses-tu pas ces choses ?

— Eh ! mon vieux, tu en parles à ton aise ; penses -tu vraiment que j'aie acquis une situation pour la lâcher? — Et puis, avoua-t-il plus sérieusement, il faut que je continue à gagner de l'argent, il le faut ; si je n'en gagnais point, ce serait pis.

Il y eut un silence ; Bargenac reprit doucement :

— Parce que vois-tu, moi, j'aime ma femme... Et si tu connaissais les gens parmi lesquels je vis !

— Je ne te dirai pas qu'ils me plaisent beaucoup. Mournat...

— Mournat est l'être le plus abject qui soit. Non, pourtant, j'ai tort : le plus abject, on n*est jamais sûr de l'avoir rencontré. Mournat, j'ai souhaité sa protection; je voudrais aujourd'hui qu'il renonçât à s'occuper de moi. Quand je songe à ce qu'il fait de Perruchet- Vilain...

— Son secrétaire intime, le confident, sans doute le complice d'opérations malpropres ?

— Son secrétaire ? Tu ne sais pas que si Mournat fait vivre le Perruchet, c'est à la condition que ce jeune homme donne ses soins — tous ses soins, tu entends bien — à son effroya-

ble Patronne, lui enlève le droit d'être jalouse, de telle sorte que le mari jouisse de son côté d'une absolue liberté!

— Quelle infamie me contes-tu là, Bargenac? Ce monstre, Perruchet consentirait...?

— Il est son amant depuis deux ans, payé par le mari auquel il procure des maîtresses. Telles sont, en réalité, ses fonctions.

— Et tu ne peux pas me plaquer ces gens ?

— Non, je ne peux pas... Mais quelle idée ai-je eue de te dévider mes potins ? C'est ton diable de Vieillard qui m'a ému, et rendu trop loquace. Car j'ai exagéré, tu sais, Mélié; ton Bargenac de jadis a gardé, dans un monde sans doute peu scrupuleux, des scrupules qui faussent sa vision, la voilent de pessimisme et de sévérité. Oublie toutes les folies que j'ai laissé échapper; au fond je te répète que je suis heureux...

Dans la nuit, François Mélié, accoudé à son balcon, regardait distraitement la rue qui s'apaisait ; De rares tramways troublaient encore, par instants, la solitude de la chaussée ; quelques étudiants passèrent ; ils chantaient ; l'un d'eux enlaçait une femme ; un autre rayait bruyamment, du bout de sa canne, les volets fermés des devantures. En face de la maison

qu'habitait Mélié, un vide béait entre les constructions, au croisement des rues, et découvrait une vaste zone de nuit. Elle ne s*éclaircissait pas de la lueur qui monte de la ville, car elle s'étendait sur les grands jardins des couvents où sonnaient, ensemble ou l'un près de l'autre, comme en une perpétuelle coquetterie, les timbres de deux horloges. Et accaparant un coin du ciel, écrasant de sa masse les ombres des toits voisins, le Panthéon arrondissait l'orgueil encombrant de sa coupole.

Mélié détaillait les tristesses de cette vie heureuse qu'une minute, par un geste presque inconscient, celui qui la menait avait étalée devant lui ; Quelle détresse ! cet homme, jadis écrivain probe et respectueux de son art, glissé aux productions douteuses, aux faiblesses toujours pires à mesure que le poussaient la terrible concurrence et la nécessité de gagner plus d'argent, jusqu'à ce qu'il devînt ce truqueur cynique couvrant du nom de sa femme ses ouvrages scandaleux ! Quelle détresse ! et de cette ordure il ne pouvait plus se dégager, et autour du couple des hommes rôdaient, escomptant les embarras financiers du mari I Et les autres : M""' Bargenac, d'apparence peu intelligente, qui par amour du luxe suivait son mari, ou le guidait, peut-être, sur ce chemin! Et Mournat î

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Et Perruchet, Famant de M"' Mournat ! L'amant de M"" Mournat l!!

— Et, songeait Mélié, je leur ai porté envie ! après avoir passé une soirée dans l'atmosphère de jouissance qu'ils entretiennent j'ai été plus triste et j'ai eu le sourd désir de ce bonheur que j'effleurais. Alors^, c'était ça, leur bonheur ! Car il y a du bonheur, autour d'eux, et le Perruchet n'a que ce mot à la bouche. Quand on ne vit pas dans une sage retraite comme Fontenoy, quand on ne s'impose pas au monde comme Lorémy, c'est donc ainsi qu'on trouve un peu de bonheur !

Je ne suis donc qu'une misérable dupe, moi qui acceptai la solitude pour sauvegarder une idée, moi qui, dans cette solitude, continue de vivre en face d'un travail austère, quand la joie paraît si facile ? Leurs plaisirs ne me tentaient pas, mais puisqu'ils rient, pourtant, et qu'ils ont du bonheur... Et ils semblent assurés de l'excellence de leurs plaisirs ; ils traiteraient de fou, à tout le moins d'imbécile, quiconque leur dirait qu'il y a, offertes à l'homme, d'autres choses que de telles jouissances. Et s'ils avaient raison, s'il n'y avait pas autre chose... S'il n'y avait pas autre chose... ? Puisqu'ils lui sacrifient leur art, leur délicatesse, leur honnêteté, ce bonheur est donc bien pré-

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cieux? Faut-il donc tout briser pour Tatteindre?

Mais sa pensée était à peine formulée, que déjà, une réponse triomphante se dressait dans Tesprit du sculpteur : une réponse souveraine qui broyait ses doutes, et l'emplissait du calme bienfaisant de la certitude : une réponse nette, resplendissant de cette mystérieuse évidence dont, pour tout homme, s'éclairent à un moment les vérités essentielles, et que chacun s'elforce d'obscurcir par les ombres plus chères.

— Ils ont un bonheur, comprit Mélié. Or, comme la Vérité n'est pas chez eux, c'est donc que leur bonheur n'est exactement rien. Mais la Vérité, ce pourquoi nous ne faisons pas comme eux, elle est, quelque part; si elle n'était pas, eux auraient raison — et ils ont tort. Ah I je sais qu'elle est, je le sens, j'en suis sûr, elle est, elle est, elle est...

Mélié demeurait immobile dans la nuit maintenant totale. Il songeaitau soir de Milan où une émotion analogue, mais moins précise, l'avait arrêté, à l'instant de poursuivre désespérément son bonheur. Il demeurait immobile, comme anéanti et pénétré d'une joie nouvelle et indicible : dans cette île qu'il avait faite de lui-même et où se brisait en vain l'écume sale de tant de vagues, il voyait se lever quelque chose de magnifique et d'innommé — Loi morale, Vérité,

Dieu? — une réalité lumineuse et vivante qui, de ses seuls rayons, peuplait la solitude et dissipait la nuit.

Et elle était aussi la Force : Vérité certaine au-dessus des erreurs des hommes, réalité vivante au-dessus des apparences, quelle énergie unique ne fixait-elle pas au cœur de celui qui l'avait une fois perçue? Sous quelles pauvres lueurs devaient-ils se débattre, ceux qui ne la connaissaient point? Ils s'agitaient, là-bas, dans la ville mal assoupie, vers tant de buts qu'ils n'atteindraient pas, vers tant de plaisirs qu'ils atteindraient et qui ne les satisferaient pas; ils s'agitaient, toujours plus follement, et chaque geste qu'ils faisaient les enlisait davantage; et ils se défendaient mal, aveuglés par cette boue qui les recouvrait, ou croyant que, par leurs mouvements multiples, ils se dégageraient et se sauveraient.

Mais lui, François, sorti d'une lutte dont le prix ne le tentait plus, voyait, au-dessus de cette bagarre, l'immuable Vérité, sereine et souriante, faite de l'horreur de tous les mensonges par quoi les autres se perdaient : faite de bonté, puisque les autres se haïssaient ; de renoncement, puisqu'ils luttaient entre eux ; de pureté, puisqu'ils s'avilissaient. Et elle était si douce, cette certitude levée dans son isolement.

et si vivante, que le cœur de Mélié se fondait en une tendresse connue seulement aux heures actives de Tamour, une tendresse inexprimable pour cette réalité un instant vue, presque, avec les yeux physiques, et déjà un peu voilée, et déjà rentrée dans son mystère, mais qui laissait après elle une traînée lumineuse.

Ce fut ainsi, par l'excès même de sa solitude

Iet de sa douleur, que Mélié prit, en quelque sorte, la conscience des actes qu'il faisait, jusqu'à ce soir, instinctivement.

La paix descendue en Mélié ne fut pas éphémère; une certitude si impérieuse avait dominé le trouble des pensées, qu'elle devint tout naturellement la maîtresse tranquille et chère de l'âme rassérénée. Le sculpteur admirait, devant lui, une vie qu'il ne connaissait pas, large et plane, et resplendissante d'une incomparable lumière. Jusqu'à ce jour, le seul mot d'avenir épouvantait le malheureux; il lui semblait, depuis le départ de Pauline, qu'un mur, auquel il se heurterait à chacun de ses mouvements, était entre lui et Tamour, entre lui et la joie, entre lui et la vie. Et maintenant, il se sentait libre : derrière la muraille tombée, Mélié ne discernait pas, hélas, le visage inoubliable de l'ancien bonheur, mais la clarté de la certitude morale inondait si triomphalement le chemin, que, même au soh taire, il semblait facile d'y marcher.

Ce fut un homme nouveau que les visiteurs trouvèrent dans Tatelier.

Frappé par la beauté du Vieillard Mourant,

i.'ÎF,E in':noïoiE 149

Bargenac proclamait en tous lieux la naissance d'un chef d'œuvre; il revenait au bout de la semaine, guidant sa femme et Mournat; celuici tenait à se rapprocher de Mélié : il préestimait le talent du sculpteur, d'autant plus que l'homme paraissait moins habile commerçant; il devinait là quelque bon coup à faire. Sa visite fut riche en banales félicitations et en vaines promesses : « Admirable conception, affirmaitil, talent hors pair... la consécration officielle viendra vite... Je ferai quelque chose pour vous^ jeune homme, je ferai quelque chose pour vous... »

M"' Bargenac, souriante et fraîche, portait élégamment une simple jaquette et une jupe grises; Mélié la trouva plus jolie que le soir où il Tavait vue. Elle dut louer le chef-d'œuvre, le fit en un jargon aussi ridicule que celui de Mournat : elle employait quelques tournures de phrases peu usitées, et les répétait inlassablement : elle déclara la statue « très charmante ».

François les entendait, l'un et Tautre, sans impatience; il avait une grande pitié de tous ces gens; il comprenait Terreur dont les malheureux étaient victimes, voyait les fausses routes où des lueurs trompeuses les égaraient, et, se sentant privilégié, il avait le cœur empli de

150 l'île héboïoue

bonté. Aucun orgueil ne le déshonorait, mais le miracle de la douleur Tavait sauvé des communes aberrations, dressé en pleine lumière vivitiante. Il était sûr que les efforts des autres seraient vains ; il se reconnaissait presque humblement, par la seule grâce de son renoncement et de la pure idée où il vivait, si différent d'eux tous et affranchi de leurs misérables émois, qu'il eût voulu les consoler de n'avoir pas souffert.

Il écoutait les pauvres bavardages de ce politicien taré, de cette pseudo-femme de lettres, dont, quelques jours auparavant, il enviait l'apparence de bonheur; et sachant les vices qui torturaient l'un, les dangers qui menaçaient l'autre, et la déchéance, aussi, de ce poète qu'avait été Bargenac, Mélié répondait avec une douceur apitoyée à leurs sots discours et à leurs stupides flatteries.

Le lendemain, Perruchet- Vilain introduisait M""^ Mournat dans l'atelier. Elle aussi voulait voir « cette fameuse machine » ; elle l'examina un instant à l'aide de son « face-à-main », se déclara exténuée et s'effondra sur le divan ; Perruchet détaillait l'œuvre avec force gestes et grimaces.

Et Mélié ne connut encore que la pitié. N'était-il pas surtout à plaindre, ce garçon

pourvu de talent, et qui acceptait une besogne parfaitement ignoble ? Ses fonctions pénibles et honteuses ne valaient-elles pas doublement qu'on le plaignît?

Puis, quelques jeunes hommes vinrent et admirèrent; et l'atelier retrouva sa paix habituelle. François, de nouveau, travailla; son énergie était transformée; il ne peinait plus aveuglément sur la tâche fixée, vers le seul but d'agir et de ne pas mourir ; il palpitait de la joie noble de la création, il brûlait de la belle fièvre exténuante d'où l'œuvre naît. Et la statue qu'il modelait demeurait mystérieuse; il la cachait obstinément à ceux qui le venaient visiter. Il laissait voir le Vieillard Mourant, ses dernières ébauches. Mais dans une partie de l'atelier, protégée par des étoffes tendues, on n'entrait pas.

— Non, disait-il aux curieux; là, je travaille.

Et en effet, il travaillait, de chaque matin à chaque soir; le père Zaffiri avait recommencé les séances de pose. Mélié se couchait tôt, brisé par la bonne fatigue du labeur quotidien. Il n'avait plus guère le temps de penser à souffrir. Il ne restait inactif qu'à l'instant du crépuscule, quand, chassé par l'ombre du lieu de son travail, il revenait lentement vers la rue Gay-Lussac. Il s'attardait volontiers sur les

bancs du Luxembourg, pénétré par la tendresse qu*exhalait alors le jardin, avec ses corbeilles de fleurs moins distinctes, les taches claires de ses marbres et de ses escaliers, la profondeur illusoire de ses perspectives, et, surtout, ce centre à peine visible et pourtant puissamment attractif, cette âme du paysage qu'était, droite et tremblante sur le ciel mauve et rose au couchant, la fragilité blanche du jet d'eau.

Cependant, le sculpteur n'oubliait pas Pauline ; il ne pouvait pas se faire qu'il Toubliât : car elle était au fond, car elle était le fond même de son être : elle était son amour de la beauté, elle était la source de son énergie, elle était cette certitude morale qui, à la fin d'une crise plus aiguë, l'avait ébloui. Si loin des hommes, si loin de leurs plaisirs, si loin de leurs souffrances, aurait il compris qu'il n'était point déchu, mais exalté, si son esprit n'avait été disposé à la révélation par cet autre esprit qu'il chérissait? Le devoir regardé non comme une corvée à subir, mais comme l'acte bon et nature], que Ton fait nécessairement pour vivre, ainsi que l'on respire, qui donc le lui avait découvert, sinon Pauline, et pendant son mariage misérable, et pendant qu'elle soignait le vieux Lorémy, et là-bas, à Milan, quand elle avait voulu qu'ils se séparassent parce qu'ils

i/îi.K iii':roïqi'E l.')li

s'aimaient, et enfin, depuis cette retraite à laquelle elle se soumettait, où triomphait le plus incompréhensible mais le plus impérieux des devoirs? Qu'était-ce, sinon un souvenir de la chère droiture, qui avait arrêté le jeune homme seul et anxieux dans cette môme Milan, et lui avait suggéré le renoncement?

Jadis, il songeait à une Pauline lointaine ; depuis qu'il avait compris la réalité de la certitude morale, il sentait son amie comme vivante en lui. Et il aimait vraiment bien la jeune femme, parce qu'il avait presque entièrement cessé de l'aimer pour le plaisir qu'elle pouvait lui donner.

— Je suis le moins heureux des hommes, se (lisait-il parfois, puisque toutes leurs jouissances sont hors de mon atteinte...

Mais il savait, malgré la poignante lassitude de rares soirs où il n'était plus qu'un animal abandonné, qu'il eût fallu, pour exprimer l'état de son âme, un mot aussi précieux que le mot « bonheur > — et plus pur.

Une après-midi, Perruchet vint à l'atelier, envoyé par Mournat; il accompagnait trois Espagnols délégués pour une mission politique, et chargés, aussi, d'acquérir quelques œuvres de la sculpture française : Mournat, obstiné à flatter Mélié, avait résolu de leur proposer le

Vieillard, Perruchet-Vilain, plus important que jamais, se dandinait effrontément : « C'est moi « Perruchet, c'est moi Vilain, c'est moi Per- « ruchet- Vilain... » Outre que l'absence de M"' Mournat lui restituait une juste fierté, il discourait plus librement parmi ces hommes qui entendaient mal la langue française; et auprès des graves visages sombres barrés de moustaches noires, sa face blafarde semblait d'un être funambulesque, d'un Pierrot moderne ayant perdu sa fantaisie et décuplé ses vices.

Mélié accueillit poliment, mais sans enthousiasme, le représentant de Mournat. On alla voir la statue ; les Espagnols l'admirèrent ; sa beauté les charmait, et le sujet, dont on leur expliqua l'origine scripturale, émut leur cœur catholique ; longtemps ils considérèrent, en disant, entre eux, de rauques paroles, l'effort du patriarche pour lever la tête et supplier, tandis que le reste de l'être tombait déjà vers la terre. Perruchet cligna de l'œil et souffla rapidement à Mélié :

— Hein ? Grois-tu que le « Patron » est gentil ? Ça marche, mon vieux, ça marche, on va discuter le prix...

De fait, un des Espagnols s'avança et tourna, le mieux qu'il put, ses félicitations. Fran-

L ÎLi: lti:HOÏQUK 1.")."»

cois s'inclina, dit quelques mots de remerciement.

— Quant à vendre ma statue, ajouta-t-il, je regrette beaucoup, messieurs; je ne le puis pas.

— Nous aurait-on devancés ? interrogea Perruchet avec une grimace tragique ; je croyais cependant...

— Non, c'est la première offre qui m'est faite; mais je ne vendrai pas.

— Tu ne sais pas ce que tu perds, reprocha l'autre à mi-voix, on aurait bien payé.

— Je ne te comprends pas !

Les Espagnols, eux non plus, ne comprenaient pas ; leur air dépité, vainquit la discrétion de Mélié.

— Je ne veux point, dit-il, que ces messieurs attribuent mon refus à quelque mauvais sentiment, qui n'est pas en moi ; ma seule raison est celle-ci : depuis que j'ai fini ce travail, je conçois le sujet de façon différente, à tel point que j'ai entrepris, fit-il en désignant les voiles qui cachaient une partie de l'atelier, de le traiter de nouveau ; cette œuvre-ci ne correspondant plus à ma pensée, je ne veux pas la vendre ; c'est tout simple ; elle restera ici ; elle n'existe plus.

— C'est pour cela que...

— Sans doute.

— Mais au contraire^ puisqu'elle ne te plaît pas, et qu'on t'offre de t'en débarrasser... refile-la.

Perruchet insistait, affolé par l'idée d'un scrupule ; Mélié arrêta net ses lamentations : il le pria de remercier Mournat, puis, non sans de courtoises excuses, il éconduisit les Espagnols qui demandaient à voir l'œuvre nouvelle. M

Lorsque les étrangers eurent enfin franchi la ' porte, le sculpteur revint vers le fond de l'atelier, et il souriait, sentant en lui son âme légère. Pas une minute, vraiment, il n'avait eu le désir de cet argent dont le seul nom embrasait les yeux de Perruchet- Vilain ; et Mélié comprit qu'une puissance invincible le soutenait, dont certes il ne devait point s'enorgueillir, car elle ne naissait pas de sa volonté : elle naissait de la vie même de François, de la solitude où la douleur l'avait enfermé, du renoncement devenu peu à peu, par la force des choses, total et habituel ; ainsi, de cette tyrannie de l'argent qui avilissait les meilleurs, il se trouvait libéré tout naturellement, et sans mérite, puisqu'il n'attendait aucune jouissance de la fortune. Parmi ces hommes que l'ambition ou l'amour du plaisir maintenait étroitement prisonniers, ne demeurait il pas le seul qui fût maî-

lie de Iui-mèinc,de son œuvre et de sa pensée?

— Que c'est facile, songeait Mélié, que c'est facile...

Et il aspira une grande bouffée de solitude, comme on aspire joyeusement, en sortant d'une atmosphère douteuse, une bouffée d'air pur.

Des semaines passèrent. — Le second Vieillard achevé;, François décida de se reposer, en voyageant ; un récent traité donnait à sa fantaisie quelques milliers de francs ; il les utiliserait; l'hiver bénin s'aigrissait, en cette fin de janvier, et tendait sur Paris un indéchirable voile de brumes : il irait chercher le soleil, la lumière qu'il aimait presque religieusement, moins pour la douceur physique qui émane d'elle, que pour la joie merveilleuse qu'elle faisait fleurir en lui, pour l'inexplicable optimisme dont elle l'éblouissait fidèlement.

A peine formulée, l'idée d'un voyage entraîna le désir du jeune homme vers la ville mystérieuse, cette Venise qui gardait toujours le plus cher et le plus angoissant des secrets. Mais la tentation ne dura qu'une seconde: ce n'était pas inutilement qu'il avait souffert. Alors, il irait dans un pays où, du moins, la chère solitude serait sauve ; il lui plairait de l'installer devant un horizon inconnu ; Non par curiosité vaine de touriste; ses sens étaient trop brisés pour

chercher ce plaisir ; mais il lui paraissait que, dans un décor neuf, sa solitude deviendrait plus complète ; car ayant fui la société des hommes, ses paysages et ses objets familiers lui semblaient, parfois, des compagnons vivants et importuns.

L'Egypte l'attirait ; il s'occupa quelques jours i étudier des cartes, à comparer des itinéraires, et son plan se fixa : le voyage durerait trois ou quatre mois, épuiserait sans doute la somme d'argent reçue ; le douloureux et tout-puissant argument des solitaires décida Mélié :

— Gela ne gênera personne...

Il régla le compte de Zaffiri, et, en lui remettant le prix convenu, lui dit de réaliser bientôt son projet, de s'en aller, lui aussi, vers le soleil, vers son pays de Menton où l'attendaient son fils, sa maison et ses oliviers :

— Faites comme moi, père Zaffiri, cela vous vaudra mieux que d'habiter à Paris. Eh ! vous le pouvez, puisque vous êtes propriétaire !

Mais le vieux ne souriait pas, comme il avait coutume lorsqu'on lui parlait de son Midi; il restait là, sa longue barbe tremblant au mouvement nerveux de la bouche, et machinalement il comptait et recomptait les pièces d'or et d'argent qu'il tenait dans sa main gauche ; puis, il finit par les enfouir dans un très vaste porte-

monnaie. Ses gestes étaient lents et précautionneux. Le porte-monnaie lui-même disparu au fond d'une poche du large pantalon, Zafliri déclara :

— Sûr que si vous avez besoin de moi quand c'est que vous reviendrez de voyager, monsieur Mélié, vous me trouverez là, et puis l'année après, et puis l'autre (il prononçait Votre) et puis l'autre encore, jusqu'à ce que je crève, quoi...

— Et Menton, Zafliri, et ce retour au pays, vous n'y pensez donc plus ?

Mais le vieux persistait, avec un hochement de tète qui secouait sa grande barbe, à répéter la phrase où s'enfermait toute sa pensée : « Jusqu'à ceque je crève. ..jusqu'à ce que je crève... »

Il avait des larmes sur ses pauvres joues creuses. François le lit asseoir, lui parla très doucement, tentant de le confesser. Et les plaintes soulageantes montèrent :

— De maison,de plant d'oliviers,y en a plus, y en a plus... rasé... y en a plus,y en aura plus jamais....

Zafliri pleura un moment, et reprit :

— C'est la faute à la cathédrale.

Mélié crut que le vieux devenait fou :

— La cathédrale ?

— Ah ! c'est vrai, vous ne connaissez pas ça, vous : la cathédrale, c'est leur sacré Monte-

l'île héroïoue 161

Carlo; on l'aperçoit de tout le pays : le jour, ce n'est qu'une bâtisse sur un petit promontoire, et on ne la remarque même pas. Mais le soir, Seigneur Jésus ! elle flambe, au bord (le la mer, comme si plus de mille cierges y brûleraient, sans décesser, et on la voit de la côte, et on la voit de la montagne, et on la voit de partout, autant dire ; dans les villages, y a bien les lumières des maisons, mais c'est rien, que je vous dis, auprès de celles de la cathédrale : ça reluit, ça brille, ça éclaire 1 Une cathédrale, quoi; et puis, c'est vrai que ce qu'il y a là-dedans, c'est terrible comme le Bon Dieu. Ah 1 sacrée cathédrale ! sacrée cathédrale !

Et vous allez voir ce qu'elle m'a fait : nous autres, ça nous est défendu d'y entrer, dans leur Casino; rapport au jeu. On nous le permet qu'une fois l'an, le jour de la fête du Prince. Le fils, qui savait bien que tous les gens installés chez nous, ils n'accourent des quatre coins du monde que pour y gagner de l'argent, et qu'en un soir, des fois, crac, ils ramassent une fortune, le fils s'est dit : « Pourquoi donc que « je n'en profiterais pas comme eux? » Six mois d'avance, il met de l'argent de côté, et le jour de la fête, le voilà à la roulette : Monsieur, il a gagné, d'une affilée, soixante-quinze francs.

Mais il en voulait deux mille ; il croyait, bien sûr, qu'il les gagnerait. Alors, il a acheté des habits de Parisien, il s'est arrangé pour qu'on le laisse entrer ; tous les soirs, bien sagement, il s'en allait à pied de la montagne, et du plus loin qu'il voyait la cathédrale il commençait sa prière. Ah malheur ! pourquoi qu'il avait gagné, d'abord ? C'est à cause de cela qu'il n'a pas pu s'empêcher de perdre ; et il a emprunté de l'argent, et tant, et tant, et il a tout perdu ; il a fallu vendre la maison, le plant d'oliviers, et le bourricot. Le fils m'a écrit la chose ; il m'a dit qu'il cherchait à travailler sur le port, qu'il s'en irait loger du côté de Garavan. Et puis, je n'ai plus rien su. C'est pas de sa faute, au pauvre petit 1 c'est de la faute à la cathédrale : Les étrangers qui viennent là, si vous saviez! Ils prennent des airs innocents, ils disent qu'ils viennent pour le pays, pour le soleil et pour lesfleurs... Oui, mais ils n'ont pas fini de parler, qu'ils se sauvent à Monte-Carlo. Ça les attire, c'est trop fort, ce qu'il y a làdedans. Le fils, je ne lui en veux pas, comprenez-vous? Seulement, je suis là, j'ai plus de maison, j'ai plus de pays, et lui, je sais pas où qu'il est.

Mélié ne trouvait pas de mots à dire : C'était navrant, la douleur de ce vieillard.

iiaiçuère plein de courage, tranquille dans l'attente d'une (in paisible, et maintenant désespéré par l'eirondrenient de son modeste rôve. Mais cette ruine était-elle définitive? Le père /affiri ne possédait-il pas, personnellement, quelque argent? Ne pouvait-il rechercher son fils? — Non; il n'avait épargné aucune somme, ses gains de modèle suffisant seulement à ses besoins ; et pour le garçon, il ne savait m ème pas son adresse et, au pays, ne connaissait plus personne.

— Alors, ajoutait-il en essuyant ses yeux du revers de sa main maigre, qui donc qui s'occuperait d'un vieux comme moi, d'un vieux sans le sou?... je vous ennuie, mon pauvre cher monsieur ; ma misère, c'est pas vos affaires.

Déjà il marchait vers la porte, tout courbé, traînant ses pieds pesants.

— Attendez, père Zaffiri, dit le sculpteur : je ne puis vous laisser ainsi ; il faut tâcher de vous sortir de là. Voyons, je crois qu'il me serait possible de vous aider : je projette un voyage ; que diriez-vous si j'allais à Menton pour essayer de tirer au clair cette lamentable histoire ? Hein, qu'en pensez-vous ?

— Vous. . . vous feriez ça, monsieur Mélié ? Vous vous occuperiez de moi autrement que pour me

104 l'île héroïoue

dire des phrases ? Vous vous occuperiez vraiment de moi ?

Le vieux s'était rapproché du sculpteur, à petits pas hésitants et craintifs, comme ayant peur de faire évanouir cet espoir affolant, cette idée inimaginable : quelqu'un se dérangerait, modifierait ses projets de plaisir, pour lui, le père Zaffiri. Et il regardait François droit dans les yeux, avec une telle angoisse, une si naïve terreur de surprendre un signe d'indifférence ou de dérision, que le jeune homme, troublé, abrégea la scène :

— Eh bien ! c'est entendu, je vous promets que j'irai, dit-il en frappant amicalement sur répaule du modèle. Et ne vous tourmentez pas, allez, nous arrangerons cela ; vous finirez vos jours à Menton, c'est moi qui vous le dis...

Le départ aurait lieu la semaine suivante ; il fut convenu que Zaffiri reviendrait voir Mélié, lui préciser les renseignements connus. Aujourd'hui, le vieillard, ivre de joie, ne disait plus un mot sensé.

Mélié aussi était joyeux ; il eut l'envie de marcher, sortit pour aller dîner au Boulevard. Allègrement, il descendit vers la Seine, en pensant au joueur malheureux. Il le trouverait, dans cette contrée où les autochtones sont moins nombreux que les étrangers. Mais ensuite, que ferait-il? Que tirer de cette pauvre épave, de ce garçon faible et déchu? Gomment réparer le mal, rendre au père Zaffîri ce vieux rêve si humain de mourir dans une petite maison de son pays ? Mélié réfléchissait :

— Il ne faudrait pas une grosse somme : l'argent que je vais dépenser en quelques mois de voyage serait suffisant pour lui permettre de terminer paisiblement sa vie selon son désir modeste.

Et soudain, il pensa :

— Mais c'est très simple : puisque j'ai cet argent, je le donnerai au père Zaffiri.

A Menton, il verrait si les affaires du bonhomme ne pouvaient se remettre en état de quelque autre manière ; et, s'il le fallait, il

achèterait la maison et le plant cVoliviers. La décision prise enchantait François :

— Qu'est-ce que je perds ? continuait-il. Un plus lointain voyage ? Je ne le regrette pas; vivre ici ou là... Et puis^ j'aurai toujours du soleil, de la lumière — et c'est toute la beauté.

Il n'admirait point le geste par lequel il sacrifiait, cependant, du plaisir ; il ne se regardait point dans une attitude de héros ; il était parvenu à cette sagesse surhumaine — qui pourrait être la sagesse humaine — de considérer les faits avec des yeux impersonnels, et de décider, selon le plus grand intérêt, en n^accordant à soi-même que l'importance d'une unité.

Ayant dîné, Mélié alluma un cigare et continua sa promenade. C'était une soirée d'hiver, point froide,mais imprégnée et comme amollie d'une certaine humidité flottante ; le Boulevard déjà se repeuplait ; on buvait aux terrasses des cafés ; les braseros y rougeoyaient ; à la porte des théâtres, s'allongeait la file des spectateurs ; devant les transparents où alternaient des réclames lumineuses et des scènes animées, stationnaient des petits bourgeois, des ouvriers, des étrangers. Et c'était l'heure, aussi, où, parmi les flâneuses professionnelles, des couples commençaient à passer : couples d'époux réunis

après la journée laborieuse, couples d'amants récents, hâtivement appariés.

Naguère encore, Mélié les eût rencontrés avec douleur. Maintenant, il ne souffrait plus. L'habitude d'être seul possédait si énergiquement son esprit, elle avait si impérieusement exigé le renoncement total, de tous les instants, sans cesse renouvelé, que ce renoncement finissait par s'effectuer de lui-même, en une sorte d'héroïsme inconscient et coutumier.

Mais jamais comme ce soir le sculpteur n'avait été libéré. Dans Tatmosphère de joie où il respirait, aucune tentation de plaisir ne le sollicitait; toute la joie possible était en lui, dans son âme extraordinairement légère, dégagée de tous les égoïsmes et par là de toutes les déceptions ; il ne songeait même pas à une brève volupté ; sa chair se taisait, devant une si grande paix intérieure. Cependant, le spectacle du soir sur la ville l'émouvait ; il en goûtait l'esprit, avec une sensibilité plus délicate, plus juste, et en quelque sorte plus directe, parce qu'aucune préoccupation individuelle ne la faussait ni ne la voilait ; ainsi, il était plus apte à pénétrer le caractère vrai des choses et à saisir les multiples rapports d'où naît, entre elles, la beauté.

Il dépassa l'église de la Madeleine, se dirigea

vers le boulevard de Goureelles. La paix qui s'était levée en lui n'effaçait aucune ligne de rimage de Pauline ; Timage de Pauline devenait elle-même paisible et rassurante ; il n'émanait plus d'elle les anciennes fièvres, mais la certitude de sa bienfaisance et de sa pérennité. Mélié s'approcherait de la maison de Lorémy non plus comme jadis, avec l'espoir inutile de découvrir une trace de la disparue, mais pour la douceur jamais épuisée d'un tendre pèlerinage.

Il contourna la grille du Parc Monceau,remarqua l'effet facile des rayons électriques sur les ruines, et, devant les fenêtres cherchées, il leva les yeux ; brusquement, il s'arrêta, les jam- ] bes molles : quelle illusion le dupait, quelle hallucination ? Les volets de l'appartement, les volets fermés depuis le départ de Pauline étaient ouverts. Sans doute il se trompait... Mais non: il connaissait trop la maison : l'entresol, un premier étage... c'était bien au second que i toutes les fenêtres étaient délivrées des sombres cloisons, comme des yeux d'aveugle subitement guéris. Et derrière deux fenêtres, celles du petit salon, on percevait une clarté.

— Elle est donc revenue... Elle est revenue I se disait Mélié affolé.

Il s'élança à travers la chaussée^ prêt à interroger le concierge, à monter ; onze heures son-

l'île héroïque H'>U

nèreiit ; que faisait-il ? Si tard, le plus simple respect lui interdisait toute tentative. Et Pauline rentrée... la savoir à quelques mètres de lui, celle qu'il avait crue perdue, celle qui le menaçait d'un exil sans fin! Pauline rentrée, ou du moins son appartement occupé... Car rien ne prouvait qu'elle-même fût là... Peut-être les domestiques revenaient seuls : Non, pourtant, puisque le petit salon était éclairé... Peut-être... Ah ! quelle angoisse étranglait Mélié ! Quelle ardeur impuissante le brûlait! Il traversa de nouveau le boulevard et s'appuya contre la grille du jardin, sur le soubassement de pierre. II fixait la maison, comme un visage impénétrable dont il aurait voulu percer le secret, i»uettant, aux rectangles lumineux, le passage d'une ombre.

Il était encore là, longtemps après que les volets avaient été clos; une femme, qui ne pouvait pas être Pauline — sa vieille bonne Juliette, probablement — était venue sur le balcon ; l'un après l'autre, ils s'étaient refermés, les deux derniers masquant inexorablement les fenêtres éclairées.

— Pauline!... ^ Sur le seuil de l'atelier, la jeune femme s'arrêta. Et François, tremblant, la regardait, du divan où il s'était dressé au bruit du pas reconnu sur les dalles de la cour.

Un long moment ils demeurèrent immobiles, perdus dans leur vision, écrasés par la joie de s'être retrouvés : ils épuisaient la minute radieuse qu'aucun geste n'aurait pu embellir; et subitement, il fut près d'elle, Tétreignit, la porta sur le divan, et, tombant à genoux, enfouit son visage au creux de la robe.

— Vous, c'est vous ! Ah ! que je suis heureux!... Vous ne partirez plus? Vous êtes vraiment revenue ?

Une des mains de la jeune femme caressait doucement les cheveux de Mélié; elle répondit, de sa belle voix que la tendresse rendait plus grave sans en troubler le calme insondable :

— Non, je ne partirai plus ; je suis bien revenue.

— O mon amie, mon amie! Est-ce possible,

tant de bonheur après tant de souffrance ! C'est vous qui êtes là... J'aurais pu ne jamais vous revoir... Je vous aime, mon amie. Ah ! comme je suis heureux... Mais pourquoi m'avez-vous laissé? Gomment avez-vous pu revenir? Ça m'est égal, puisque je vous ai... Mais pourquoi ?

— Je vous expliquerai... plus tard... quand vous voudrez... demain... pas aujourd'hui ; aujourd'hui, je suis trop heureuse ; aujourd'hui, François, ne pensons qu'à être heureux I

— Oui, ne pensons qu'à être heureux...

Les mains croisées sur les genoux de son amie, il la regardait sans parler. Il ne la caressait pas: il avait perdu l'habitude des caresses. Mais elle inclina vers lui son visage, et lui donna sa bouche.

Assis, maintenant, au côté de Pauline, les bras à sa taille, la tête posée sur le sein que l'émoi soulevait, il disait des choses insignifiantes qu'elle entendait à peine.

Toutes leurs paroles, jusqu'aux plus banales, affirmeraient qu'ils étaient heureux. Mélié conta son pèlerinage nocturne : le matin, il ne doutait plus, mais il n'avait point couru auprès de Pauline, étant certain qu'elle viendrait.

— Je ne pouvais donc pas m'absenter, expliqua-t-il; et puis je préférais vous revoir là où j'ai tant souffert à cause de vc\js.

— Vous avez tant souffert... fit-elle pensivement.

Il évoqua son angoisse première, sa révolte, son renoncement ; puis la misère de tout son être, sa solitude, sa douleur, et le secours qui lui était venu de cette douleur môme et de son travail désespéré.

— Je ne travaillais, disait-il, ni pour l'argent, ni pour la gloire, ni pour les autres, ni pour moi; je travaillais pour ne pas mourir. Je ne travaillais même pas pour attendre cette heureci : je ne Timaginais pas. La douleur me possédait; j'ai cru que le monde, sans vous, n'existait pas; quand j'ai essayé d'y vivre de nouveau, je me suis aperçu que j'y étais un étranger, et je suis resté loin d'eux, seul. Et puis vous êtes là... Je suis heureux.

— Moi aussi, je suis heureuse, dit gravement Pauline. Voulez-vous me montrer vos dernières œuvres ?

Il n'avait point de courage pour rompre la caresse retrouvée : ses sens, qui s'éveillaient après ce long sommeil, s'agitaient délicieusement. Il resserra son étreinte, puis entre deux baisers il indiqua, d'un signe de tète, à son amie, le marbre du Vieillard Mourant, Sa blancheur se lamentait au fond de l'atelier, et de la place qu'ils occupaient, Pauline et Fran-

l'île HliROÏQUE 173

(.ois pouvaient considérer cette image de la douleur, de l'amour inassouvi et du regret. Alors, devant l'homme pitoyable et le geste émouvant des bras décharnés vainement tendus, les larmes montèrent aux yeux de la jeune femme, et elle bégaya :

— C'est vrai, vous avez bien souffert.

Elle pleura longtemps ; il la consolait en lui lonnant des baisers légers et fraternels; et un goût salé en restait à ses lèvres. Pauline ne vit pas ce jour-là d'autres œuvres ; le soir les trouva enlacés dans le silence, impuissants à (juitter le refuge de leurs bras, et la douceur oubliée des caresses.

Vraiment, ce bonheur subit étourdissait Mélié. Une telle joie bourdonnait en lui qu'il n'entendait plusses pensées. Pauline revenue... Pauline qui Taimait toujours... elle ne partirait plus... elle lui donnait sa vie.

Le sculpteur recommença, machinalement, une des longues promenades par quoi, naguère, il brisait sa douleur. Une grande douleur, une grande joie : et notre corps est si infirme qu'il accomplit les mêmes mouvements.

Mélié songeait au secret de l'absence que Pauline ne lui avait pas encore appris ; sa curiosité ne troublait point son bonheur. Impatient de savoir, il connaissait, par avance, que son amie avait bien agi. Et c'était, devant ses yeux, un éblouissement : des jours clairs s'ouvraient, jusqu'à un horizon que la minute heureuse faisait infiai. Et des désirs plus précis le bouleversaient. Il passait sa main sur son visage, il y respirait, il y baisait le parfum cueilli aux vêtements de Pauline ; une ardeur, qu'exaspérait sa longue chasteté, soulevait François.

Vh ! il voulait qu'elle se donnât! Il avait assez soulTert, assez, attendu : Elle Taimait, elle pouvait bien se donner, sans délai, par pitié, puisque les formalités du mariage exigeaient Tattente de quelques semaines. Leur étreinte était demeurée incomplète... Quand se donnerait-elle ? La révélation du bonheur possible, puis la certitude du bonheur prochain, et la fièvre des premières caresses enflammaient un corps et un esprit dégagés d'une stricte retraite. Mélié riait en marchant ; il bousculait les enfants maladroits et les ouvriers qui encombraient le faubourg. La nuit, il ne dormit pas ; il cherchait, vers l'avenir, les détails de la joie, qui, dans le demi -jour de l'assoupissement, se déformaient, se voilaient, participaient à la souffrance des sens réveillés ; il fallut la pureté calme du matin pour que, devant le ciel de février où s'enlevaient les vieux toits et le dôme du Panthéon, Mélié retrouvât son bonheur, en pensant, seulement, qu'il allait voir Pauline.

nia surprit dolente dans un fauteuil, s'offrant, à travers la vitre, au soleil dont la lumière encore froide illuminait le jardin. Il s'inquiéta parce qu'elle était pâle, tout alanguie, ses yeux profonds durement cernés ; mais elle dit qu'elle ne se sentait point malade, qu'un peu de repos

guérirait une si stupide faiblesse, et que^ déjà, elle allait mieux ; ses joues, en effet, se coloraient de nouveau, et elle voulut sortir. Mélié protesta, et s'assit auprès de la jeune femme, sur une chaise basse. D'une de ces fenêtres qu'il avait anxieusement interrogées, l'autre soir, il reconnaissait, contre la grille du parc, l'endroit où il avait souffert : Pauline revenue, la maison rouverte, les objets familiers à leur place ordinaire.,. Que de miracles inespérés et d'un seul coup réalisés ! Il enveloppait son amie d'une tendresse si puissante qu'elle fût gênée et qu'elle n'osaplusle regarder. La divine pudeur déployait entre eux son voile magnifique et précaire.

— Il faut que je vous explique, dit Pauline, pourquoi je vous ai écrit ma lettre.

— Oh ! oui, expliquez-moi...

Gomme il avait passionnément médité sur ce mystère! Et des chères lèvres, qui souriaient un peu nerveusement, allait jaillir le secret; mais lui ne songeait plus qu'à baiser ces lèvres.

Pauline prit, sur le guéridon, un portrait de Lorémy et le donnant à Mélié ;

— Tenez, fit-elle, c'est à cause de lui que je suis restée si longtemps loin de vous.

— Vous ne comprenez pas ? Ah ! si vous

LÎLE IlÉROiçjUE 177

iviez, mon ami, comme j'ai liésiié à faire ce que j'ai fait — et comme j'hésite à vous l'expliquer. Si je parle, c'est que je vous aime bien !

Mon père... je ne vous rappellerai pas l'alfection et Testime qu'il vous accordait ; vous avez reçu sa parole encourageante, et fortifié votre talent, mais vous n'avez pas pu connaître quelle fut, pour vous et quelques autres parmi ses élèves — pour vous surtout — sa sollicitude.

Moi, je la connaissais. Vous ayant enseigné son art, adouci, autant qu'il le pouvait, la dureté des premiers labeurs, son amour de Maître n'était pas satisfait ; il s'inquiétait en imaginant votre carrière ; et quand il redoutait, pour l'un ou l'autre, des faiblesses, il formulait toujours le même remède, le même remède héroïque dont il avait usé :

— Ce qui manque à ces jeunes gens, disaitil, c'est la douleur ; les belles qualités qu'ils ont risquent de s'étioler dans la jouissance de leur talent. Ils mèneront une vie facile et vaine ; ils seront de bons producteurs et sans doute des hommes honnêtes; mais leur avenir s'ouvre trop large; aucun d'entre eux — sauf Mélié? se demandait-il parfois — aucun d'entre eux ne sera un caractère, ni ne pétrira le chef-d'œuvre qui ne prend une âme qu'à l'âme exaspérée de son créateur. Plus tard, ils souffriront comme

tous les hommes, mais quand ils finiront de vivre ; la douleur ne tombe que dans des cœurs séchés. Pendant qu'ils seront capables d'agir, il leur manquera sans cesse d'avoir souffert.

Ainsi parlait fréquemment celui que vous vénériez. Alors, moi qui vous aimais...

Elle s'arrêta :

— Ne comprenez-vous pas ?

— Achevez, Pauline, implora-t-il.

Mais elle paraissait hésiter ; et tout à coup, en regardant droit son ami, elle dit bravement:

— Alors, moi qui vous aimais, j'ai résolu de vous donner cette douleur par quoi s'exhausserait votre âme. A l'instant où mon amour venait de s'échapper vers vous, je me suis retirée de vous brutalement, je suis partie en me déchirant à prononcer des mots d'adieu définitif. J'avais fixé à mon exil une durée de deux années : voyez, je n'ai pas eu la force d'attendre, je vole six mois ; je ne pouvais plus, je ne pouvais plus, j'avais besoin de vous voir, de m'assurer que mon sacrifice n'avait pas été inutile...

Sa phrase interrogeait un peu, mais il ne dit rien ; elle reprit :

— Pas un moment, en décidant cette épreuve, je n'ai douté de vous. J'étais certaine que vous m'aimiez et que vous ne chasseriez pas hors de vous mon souvenir ; j'espérais de toute mon

l/îr.E HÉROÏQUE 171)

âme que vous supporteriez cette crise virilement, et, puisque mon père Tavait dit, qu'elle vous serait salutaire...

Il y eut un silence ; et, Pauline questionna, d'une voix plus basse :

— Vous avez beaucoup souffert ?

— Atrocement.

— C'est vrai. Je le sais. Gela m'effraye, et alors... Peut-être allez-vous me haïr?

— Vous haïr ? Oh ! Pauline ! Seulement, je ne comprends pas ; toute cette douleur qui me vient de votre volonté 1 Quand j'ai reçu votre lettre, moi non plus je n'ai pas douté de vous, j'ai cru d'une foi inébranlable qu'un devoir mystérieux vous commandait cette séparation. Et vraiment, je l'ai acceptée. Mais votre volonté, toute cette douleur venait de votre volonté î Si vous aviez voulu, elle aurait pu ne pas être...

Cette pensée accablait François ; il oubliait la noblesse du motif, l'héroïsme de Facte, sa magnifique utilité, et la joie présente. C'était le bouleversement de toutes ses idées, que, de la volonté de Pauline, toute bonté, eût pu naître sa douleur.

Elle le regardait, assis, morne et les yeux fixes, sur cette chaise basse qu'il avait choisie pour se plus familièrement approcher d'elle ;

une infinie pitié la courbait sur cet homme qu'elle aimait depuis des années et en qui elle avait osé susciter la douleur ; et comme, à cause d'elle, il souffrait encore, et comme, dans son cœur, elle s'était déjà donnée, elle attira vers elle le pauvre visage amaigri et le baisa en prononçant :

— C'est fini, tout cela. Je t'aime. Je suis à toi.

L'une des deux horloges sonna ; après quelques battements, l'autre son doubla le premier ; il y eut un instant de contusion, puis le plus i^rave des timbres acheva seul les derniers coups.

— Cinq heures... il faut que je m'en aille, déclara Pauline.

Et devant la glace déjà pleine d'ombre, sans permettre que François fît la lumière, elle remit sa voilette.

Pauline, pour la troisième fois, venait rue Gay- Lussac ; elle s'y était donnée sans coquetterie, dans la franchise de sa tendresse et de sa pitié. Et sous la protection reconquise des vêtements et de la voilette, elle souriait malignement, effarouchée, un peu, mais heureuse du bonheur consenti. Il la prit dans ses bras, la berçant, couvrant de baisers forcément chastes le visage défendu par la gaze.

— J'aime bien, murmurait-elle, quand vous me caressez doucement.

L'ombre de la chambre s'alourdissait ; du

préau de l'école, montait, en éclats naïfs, la fraîcheur des voix enfantines.

— Il tant pourtant que je m'en aille...

Dehors, la clarté plus grande les étonna. Ils résolurent de marcher, se hâtèrent vers le Luxembourg, espérant traverser le jardin; un soldat en défendait la porte ouverte : Les promeneurs sortaient, lents et privilégiés, maîtres de leurs mouvements; et l'on n'entrait plus : Un tambour invisible annonçait le crépuscule. Prestement, pendant que Thomme tournait la tête, Pauline franchit le passage ; la seconde d'après, le factionnaire surpris étendit le bras, — et Mélié fut séparé de son amie ; il parlementa, dit « qu'il était avec cette dame » ; mais la consigne demeurant inflexible, Pauline lui adressa un joli geste d'adieu : puis elle ressortit, et ils partirent en riant de cette mésaventure.

Ils riaient. Non que l'incident fût fort drôle, mais parce qu'une immense joie débordait de leurs âmes. Elle avait été singulièrement émouvante, leur rencontre après l'exil volontaire. Devant la douleur par elle créée, Pauline avait frémi : si tant d'énergique contrainte n'aboutissait qu'à un malentendu ? Devant la douleur créée pour lui, Mélié avait hésité : l'ayant torturé delà sorte, si Pauline ne l'aimait pas bien?

l'Îlk jikhoïque 183

Et maintenant, tout était sauvé : par le don royal d'elle-même, Pauline ellaçait les larmes et les solitudes, les amertumes et les doutes. Elle se donnait, elle aimait François, le rêve devenait réalité, il n'y avait plus au cœur des deux amants qu'un délice incomparable.

François se sentait inliniment heureux de marcher au côté de Pauline, de faire, dans la joie, une promenade que si souvent il avait i'aite dans la détresse. Quand les yeux des hommes s'attardaient à la silhouette de la jeune femme, il souriait glorieusement, ivre d'une félicité trop brusque de paria devenu millionnaire. Les paroles non encore dites montaient d'elles-mêmes à leurs lèvres, assurées d'un tendre accueil; et simplement, dans la grâce merveilleuse de cet instant, Mélié demanda :

— Mais pourquoi est-ce Venise que vous avez choisie pour y vivre seule ?

La sincérité de leur double bonheur abolissait d'avance toutes difficultés ; PauUne expliqua, pendue au bras de son ami, tandis qu'ils marchaient le long de la vieille rue de Seine :

— Quand je vous ai quitté, à Milan, je ne savais pas encore ; je n'ai pas prémédité. Seulement, la phrase de mon père m'obsédait, et elle dévenait plus impérieuse en même temps

que vous me deveniez plus cher : si, pour être trop vite heureux, vous ne montiez jamais à votre vraie place ! Et si je vous faisais du mal a en vous donnant un bonheur trop facile ! Puisque je vous aimais, ne devais-je pas, au contraire, tout préparer pour votre plus grand bien? Mais je ne savais que faire ; pleine de bonne volonté et de faiblesse, je désirais, j'hésitais, je craignais.... C'est à Venise que j'ai décidé de vous écrire ; c'est elle qui m'a fait comprendre Feffort que je devais tenter. Elle me l'a fait comprendre d'une manière brutale et un peu fantastique...

— Oh ! dites, dites-moi tout...

— Un soir, comme je revenais de Murano, je voulus m'arrêter au cimetière de Venise, à File funèbre qui n'élève, au-dessus de la lagune, que son église et une enceinte autour des tombes. La gondole s'est rangée au bas des marches de San Michèle ; quelques instants, j'ai parcouru les allées, mais leur banalité m'a déçue ; de loin, cette terre des morts effraye comme un vaisseau fantôme : derrière les pauvres] murs, il n'y a que de l'herbe et de la mousse verdâtre qui ronge des pierres couchées, il n'y] a que du silence et de l'oubli. Je me suis! hâtée de sortir, et déjà le doux mouvement] habituel m*emportait vers là ville, quand oti a

l/ÎLE IILROÏQUE 185

(pié, du côté du cimetière ; je me suis retournée, et j'ai vu, se détachant des marches, une autre gondole qui cherchait à nous atteindre ; mon batelier semblait contrarié, maugréait, mais il ne s'arrêtait pas : et l'autre continuait d'avancer, aussi vite qu'il pouvait, et de crier, d'une voix menaçante ; dans les courts moments où il abandonnait sa rame et cessait le geste de faucheur qui est celui des gondoliers, il levait les deux bras en un signe d'appel. Kt il se rapprochait. Vraiment, je ne suis pas trop peureuse, mais en voyant venir vers moi, sur la lagune désolée, ce noir cercueil flottant qui semblait échappé du cimetière et d'oi^i Ton m'appelait, je ne sais quelle terreur folle m'a possédée : je devais être affreusement pale et je reconnus à peine ma voix étranglée qui criait à mon rameur : « Mais avancez donc, sauvez-moi, sauvez-nous î » J'étais folle.

L'autre se rapprochait ; à chaque seconde, sa silhouette violente grandissait sur la lagune; le fer de la proue toucha notre bord, mon gondolier n'essaya plus de fuir. Les deux Vénitiens ont dit des mots inintelligibles, et le poursuivant me tendit les mains, me fit asseoir dans sa barque ; brisée encore d'émotion, j'obéissais passivement ; je comprenais l'explicatioii la plus simple qui fût : au cimetière, je

m'étais trompée de gondole ; elles sont toutes funèbrement semblables. L'homme, âpre au gain, n'avait pas protesté, et il fuyait en m'emportant, pendant que mon gondolier se lançait derrière lui. C'était simple, et j'en convenais en glissant vers la Piazzetta. Mais moi, j'avais vu la Mort me poursuivre et mon sang s'était glacé. Et ma folle terreur calmée, pensant à vous, comme toujours, je me disais : « S'il me « croyait morte, ou du moins disparue de sa vie, « il la connaîtrait, la douleur bienfaisante. » C'est alors que je vous ai écrit cette lettre.

— Si vous vous étiez éloignée en me laissant du moins espérer votre retour...

— Il n'y a de vraie douleur que celle qui n'espère rien. Je me suis ensevelie dans Venise.

L'idée de la mort affolait Mélié. Sa maîtresse lui semblait presque sacrée, revenue dans ses bras du fond de ce tombeau où elle était volontairement descendue ; dédaigneux des regards qui fixaient avec surprise ce couple élégant et si tendre, il entourait de son bras droit les épaules de la jeune femme, comme pour la protéger et la retenir.

— Mon amie, mon amie,... vous aussi avez souffert à cause de moi.

— Je suis restée à Venise; nul autre pays ne pouvait m'offrir un asile plus convenable à la

retraite que je souhaitais. Elle est la ville de la Mort. Les amants sont fous qui vont y promener leur bonheur ; ou plutôt, comme le bonheur réside en eux, ils s'accommodent de ces ruines et s'exaltent à leur étrangeté. Mais elle ost la ville de la Mort : C'est pour bercer des deuils quil faudrait l'aller trouver, si, plus encore que la joie, la douleur ne se suffisait pas à elle-même ; là-bas, ce ne semble pas monstrueux d'être solitaire et sans activité, dans la beauté d'un souvenir ; là-bas, où subsistent les vieux palais splendides, où, dans la douceur du silence refermé après le passage des gondoles, sommeillent les canaux ; des canaux, j'aimais surtout les plus infimes, dans les quartiers de misère, si étroitement enfouis entre les hautes maisons que le soleil jamais ne les a pénétrés, et que le seul reflet dont ils se puissent animer tombe des loques multicolores qui sèchent aux fenêtres.

C'est presque sans effort que je me croyais morte. Mais je n'étais pas si malheureuse que vous, car vous ne saviez pas que je reviendrais, et moi, j'attendais seulement que des jours eussent passé. Et, quand mon énergie défaillait, j'avais la lumière de Venise... La lumière de Venise... Je Taccueillais en moi,* au crépus-

cule, en revenant du Lido, les soirs où je voulais me réjouir de notre bonheur futur. La lumière, c'est la vie de Venise. Elle était bien belle.

La jeune femme se dégagea en rougissant de l'étreinte de François.

— A quoi pensons-nous ?

Ils arrivaient sur le quai ; Pauline regarda le fleuve qui roulait son eau sale entre ses rives encombrées; des lueurs falotes s'y croisaient, dominées par les lanternes rouges des ponts ; le remou fît déferler de pauvres petites vagues ; au bas du ciel, un misérable reste de soleil se noyait dans les vapeurs amoncelées. C'était obscur et tristement confus.

— C'est plus beau que la lumière sur Venise, dit Pauline.

Mélié se hâtait vers la rue Gay-Lussac. Pauline partie, il allait chercher, là où elle s*étail donnée, une trace de son passage ; ne devait-il pas y couler une source inépuisable de douceur? Il montait Tescalier, quand la voix di concierge Rodrigue prononça :

— Monsieur Mélié, il y a un homme qui esl venu pour vous voir... Il est venu trois fois...! Il a dit (jull reviendrait; il ne doit pas être!

l'île iiÉnoïouE ISl)

loin ; il se promène sans doute autour de la maison.

François pénétra dans son appartement, qu'éclairait vaguement la lumière extérieure des l)ecs de p^az ; il traversa le cabinet de travail, s'arrêta sur le seuil de la chambre, respirant une odeur à peine perceptible, infiniment précieuse, car Pauline n'usait jamais de parfums.

Et l'on sonna.

Irrité contre le visiteur, François alluma des lampes, ouvrit la porte. Le père Zaffiri entra :

— Ah! Monsieur Mélié, je suis content devons trouver ! A cause du voyage... j'arrive de l'atelier ; vous n'étiez pas venu depuis huit jours : Pas malade au moins ? Non ? Allons, tant mieux ! J'avais peur que déjà vous soyez à Menton; je suis content de vous trouver, parce que j'ai des choses à vous dire...

Sans autres cérémonies, le vieux s'installa sur une chaise, rejeta d'un mouvement coutumier les ailes de son manteau, et commença d'expliquer :

— Le fils, quand je réfléchis, je crois bien que je sais où il gîte, rapport à une connaissance qu'il a dans Garavan. Ah ! c'est pas difficile : vous sortez de la station, vous tournez sur votre gauche...

François n'entendait point ces paroles ; con-

traint à supporter Todeur de misère qui écrasait l'insaisissable parfum, il ne pensait même pas à la promesse faite au modèle. Zaffiri appuya ;

— Je tenais à vous expliquer la chose avant que vous partiez...

Alors Mélié se souvint et déclara brutalement :

— Ecoutez, père Zaffîri, j'aime mieux vous le dire tout de suite : Je comptais en effet entreprendre ce voyage ; mais c'est changé : je ne pars plus.

Zaffiri demeurait sur la chaise, les yeux fixes, la bouche ouverte ; ses mains ridées s'agitaient sur la courbe épaisse de son bâton.

— Vous ne comprenez pas? continua le sculpteur impatienté. Je n'irai pas à Menton, il faut que je reste à Paris. Voilà tout. Je regrette, je vous assure que je regrette... mais c'est ainsi !

Le modèle s'était levé :

— Ah! alors, le fils...

Il hésita un instant, prêt à gémir, à implore

Et puis il accepta ; il n'avait jamais bien com pris que cet homme riche se dérangeât à cause de lui. Ce songe invraisemblable ne se réalisait pas : il retrouvait l'ordre normal des choses. Il dit simplement ;

l/ÎLK HÉROÏQUE 191

— Eh bien ! je vais m'en aller. Au revoir, monsieur Mélié.

François marchait nerveusement, passant et repassant devant le vieillard immobile et plus calme que lui :

— Attendez donc, père Zaffiri, dit-il d'une voix redevenue douce. Moi, je vais être très occupé, mais il faudra qu'on écrive là-bas ; d'autres pourront bien rechercher votre fds, arranger votre affaire ; seulement, cela vous occasionnera des frais...

Il avait tiré son portefeuille : un don assez important sauverait peut-être le malheureux ; François palpait des billets de banque, quand une idée l'arrêta soudain : que diable ! le temps n'était plus des folies... de tels besoins d'arii^ent allaient l'assaillir ! Après tout, il ne lui devait rien, à ce vieux...

Son portefeuille refermé, il posa une pièce de vingt francs sur le marbre de la cheminée.

— Tenez, mon brave, dit-il, voilà pour vous aider dans vos démarches : et bonne chance !

Le vieillard ne fît pas un geste. Gomme s'il l'avait lue, il prononça la phrase que François venait de penser :

— Vous ne me devez rien, monsieur Mélié. Ils restèrent silencieux pendant une interminable minute. Mélié se sentait défaillir de

honte : si le vieux modèle ne prenait point la pièce...

Il la prit. Sans hâte^ sans étonnement, il reçut cet argent comme il avait reçu la nouvelle qu'on l'abandonnait ;il remercia poliment, et s'en alla.

Après l'éblouissement de la joie première, ils virent se lever, une à une, les clartés de leur bonheur futur. Elles apparaissaient, toujours plus nombreuses et plus brillantes, bien au-dessus de Tespoir des amants.

Il fut convenu, par crainte des basses curiosités mondaines, que le mariage ne serait célébré que vers l'été ; une date moins éloignée, suivant le retour de Pauline, eût risqué de découvrir le secret que la double pudeur de la femme et de Thomme ne consentait pas à révéler. Pour François, d'ailleurs, ce retard prolongeait une ère privilégiée; la libre possession n'y tuait pas le désir, la pensée du doux avenir suggérant toujours une plus complète intimité; mais si, chaque semaine, la jeune femme se rendait rue Gay-Lussac, si elle usait trop peu de coquetterie pour refuser le don total déjà fait, par pitié, à son ami, avant l'heure qu'elle-même eût préférée, il élait certain que son exceptionnelle droiture ne jouissait pas entièrement du plaisir qu'elle offrait.

Mélié percevait cette nuance ; et il n'avait point l'héroïsme de ne pas solliciter les caresses de Pauline, d'observer, quelques mois encore, l'ancienne et dure chasteté. Ses sens glacés par la douleur s'échauffaient prodigieusement ; il accueillait sa maîtresse avec Tardeur sombre des premiers baisers, des baisers de jeunes hommes gonflés de désirs brutaux. Quand elle était partie, son souvenir émerveillait François ; il se prenait à s'étonner d'avoir, durant les mois de solitude, souffert si peu charnellement, si peu cru que son amour pût être voluptueux ; niais alors, il n'imaginait pas le plaisir : Il semblait que sa douleur en eût détruit, avec la possibilité, jusqu'à la notion. Son corps brisé ne désirait plus; son esprit, lui aussi brisé, las de s'appliquer, sûr seulement qu'il avait à souffrir, demeurait clos à toute idée de joie. Maintenant, la vie rentrait en bouillonnant dans le pauvre corps, elle remuait toutes ses énergies réveillées, elle en débordait. François laissait délicieusement couler ce fleuve tumultueux.

L'existence commune qu'ils ne menaient pas, Pauline et Mélié s'occupaient à Torganiser. Il fallut chercher un appartement; le mariage n'étant point annoncé, le sculpteur et son amie usaient de précautions bénévolement multipliées — et puériles ; la jeune

LÎLE HÉROÏQUE 1^5

rcinmc participait au jeu ; bien que haïssant toute dissimulation, elle acceptait gaîment ce mystérieux prologue du bonheur certain. La \oiture arrêtée devant Timmeuble, François en descendait, allait interroger le concierge; lorsqu'une halte paraissait utile, et point dangereuse, Pauline, avertie, sortait de sa cachette. Un jour, on leur nomma, parmi les locataires, une vieille dame connue de Pauline : les deux jeunes gens éclatèrent de rire au nez du portier, et disparurent avec des mines effrayées.

Quand ils eurent visité un grand nombre de maisons, ils décidèrent qu'ils ne quitteraient pas le boulevard de Gourcelles.

Mais des modifications à l'ameublement restaient indispensables ; ils continuèrent donc leurs courses aimablement clandestines ; les haltes qu'ils faisaient dans les magasins, en précisant les détails de leur bonheur, augmentaient tant de raisons qu'ils avaient de se réjouir; ils garderaient le meuble de la salle à manger, mais les chambres furent entièrement renouvelées. Ainsi, peu à peu, le cadre de l'heureux avenir se dessinait.

Et diverses obligations forçaient l'activité des amants.

Le sculpteur, qui se contentait jusqu'alors de gains médiocres, dut songer à tirer, de son art,

de plus sérieux bénéfices ; dédaignant l'argent, il avait peu produit ; ses œuvres, qu'on recherchait, s'écouleraient facilement ; il s'occupa de la vente du Vieillard M our an t,signdi des traités qui lui valurent une somme assez considérable, et résolut de travailler énergiquement, — un peu plus tard.

Pauline, cependant, reprenait ses habitudes ; elle dut aller saluer quelques personnes, et leur ouvrir sa maison. D'ailleurs, les semaines passaient, et le mariage fut annoncé. Mélié vit, dans le salon de Pauline, cette M"*" Turnin chez qui son affolement l'avait conduit aux premiers jours de solitude ; il s'inclina gauchement devant elle, un peu à la manière d'un collégien fautif ; mais elle eut la grâce de ne pas marquer, même par un sourire, qu'elle se rappelât cette heure lamentable.

Mélié considérait M"' Turnin avec étonnement. Il ne se souvenait pas que celle qu'il avait interrogée, un soir de détresse, fût cette blonde au teint d'enfant, aux yeux vifs et spirituels. Gomment n'avait-il pas noté ces plaisants détails? François jugeait M""' Turnin originale et désirable. Il la rencontrerait volontiers : non qu'une intrigue le tentât ; il chérissait Pauline profondément. Mais n'est-ce pas chose permise que de trouver une femme jolie?

l'Î[.e iikroïoue 197

Kl ne faudrait-il pas, pour omettre une si agréa- ; ble vérité, qu'un homme fut aveugle, ou rejeté I hors du monde, comme l'était Mélié l'autre I année ?

i Bargenac avait été informé du mariage. L'écri- • vain continuait sa tâche, non sans une louable j énergie : presque à la même date, venaient d*ôtre publiés La Maîtresse de Quinze Ans, roman passionnel par M'"' Denise Bargenac, et L'Amour tranquille, roman dialogué par Fernand Bargenac. Les deux œuvres, qu'on lançait ensemble, profitaient d'une avantageuse réclame; la théorie du Méridional y était strictement appliquée, et la pornographie y triomphait sous ses deux formes supérieures : lyrique dans le livre de Madame, sournoise dans celui de Monsieur.

Bargenac fit connaître à Mélié que « ses relations avec Mournat se tendaient tous les jours»;

— Il nous ennuie, oe bonhomme, expliqua l'écrivain ; il se pose en Mécène! On dirait que c'est à lui que tout artiste est redevable du succès ! Et au fond, que fait-il, qu'a-t-il jamais fait pour moi ? Quelques articles payés dans \'Apollo, un peu de tam-tam... Ah 1 vraiment, î'est maigre, aux prix des airs qu'il se donne ! ît puis, je t'ai raconté : un louche individu, iont il est, somme toute, moins que flatteur

d'afficher le patronage. Bref, nous en avons assez ; je dis « nous » parce que Perruchet est aussi monté que moi : nous ne marchons plus avec le sieur Mournat, mais bien contre lui. Tu ne lis pas la Loyauté? Lis-la. Lis-la chaque dimanche : tu y verras des articles qui, je le crois, t'intéresseront ; moi, en attendant, ils m'amusent beaucoup....

Bargenac ne s'expliqua pas plus clairement. Il félicita Mélié au sujet du mariage projeté ; ayant été reçu, jadis, chez le vieux Lorémy, il connaissait Pauline et demanda la permission d'aller lui présenter sa femme.

La visite fut faite en Tabsence de Mélié ; un soir, il distingua, sur la figure de son amie, une joie nouvelle, et elle dit, en lui donnant son beau regard droit et calme :

— M. Bargenac sort d'ici.

— Ah ! Bargenac est venu 1 Eh bien... ? -^ Je le trouve charmant...

— Charmant ? Certes ; mais je doutais qull vous plût tant ; je vous ferai lire ses livres.

— Que vous êtes mauvais I vous n'en avez cependant pas le droit ; vous ne parleriez pas ainsi, sachant ce que M. Bargenac dit de vous, et le plaisir qu'il m'a causé.

Sa voix était devenue grave; elle continua :

— Il y avait sa femme aussi; nulle : une belle

l'île héroïque i'.H*

l'emine. Mais lui m'a déclaré, gentil et simple, ([ue s'il aimait votre œuvre, il admirait par-dessus tout votre caractère. Oh ! ne rougissez pas, ne soyez pas fier, je ne l'ai pas cru, lança-t-elle iraminement.

Et sa voix sérieuse reprit :

— Il m'a dit: « C'est du respect que nous lui devons ; il est au-dessus de nous tous ; il est d'une autre race ; vous ne pouvez pas savoir quel homme il est devenu. » Alors, vous comprenez, fit-elle avec une tendresse infinie, j'ai été bien payée de mon exil et de votre douleur qui m'a fait tant souffrir.

Elle s'appuya contre Mélié, lui mit ses bras au cou, et lui offrit ses lèvres.

— Et, ajouta-t-elle, M. Bargenac m'a dit des histoires, de belles histoires ; l'histoire d'une Revue à laquelle vous n'avez pas voulu collaboler, l'histoire d'une Société fondée par M.Mournat et dont vous n'avez pas voulu vous occuper; l'histoire d'une statue que, par un scrupule très joli, vous n'avez pas voulu vendre

•— Quel bavard I fit Mélié.

— Alors, écoutez, dit Pauline ; ce que j'ai à vous dire est une trop grande chose ; je ne peux vous la dire que tout bas, dans votre oreille ; venez là...

Et elle prononça ;

— J'ai compris que tu étais exactement ce que je voulais que tu fusses.

Le soir de ce jour, Mélié était assis dans le petit salon de son amie ; un orage bref avait allégé la lourdeur fatigante de Mai, et, par les hautes fenêtres ouvertes, entrait l'exhalaison humide du jardin. Pauline terminait une lettre, et François, réfugié dans l'ombre, goûtait cette heure incomparable : il regardait la main blanche, parée d'un seul anneau d'or, glisser sur le papier : le front penché sous la lueur de la lampe, ridé par l'effort d'écrire, se levait quelquefois vers lui, — et les rides s'effaçaient ; les bruits extérieurs n'arrivaient qu'adoucis, comme dépouillés de leur violence par la détente de l'orage; quelque part, une voix de femme filait un son très pur, sans beauté, peutêtre, mais que l'éloignement faisait émouvant et très pur.

Et Mélié pensa qu'il ne serait jamais plus heureux qu'en cette minute : il possédait la femme qu'il aimait ; elle l'aimait d'un amour absolu, maternel par la volonté du sacrifice ; on reconnaissait le statuaire maître de son art. Il avait réalisé le bonheur ; ce bonheur que tant d'hommes poursuivent vainement et qu'ils déclarent insaisissable, Mélié lé tenait dans sa

main, dompté, familier. Pendant ses jours de douleur, les hommes heureux lui semblaient (l'une autre race, aussi ditrérents de lui que les mythiques habitants d'une lointaine planète ; maintenant, il jouissait du bonheur comme d'un état naturel, ordinaire aux hommes, et dont il ne serait pas raisonnable de croire qu'il le pourrait jamais perdre. Il n'avait plus qu'à vivre ainsi, en jouissant du résultat merveilleux : car son bonheur ne croîtrait plus, il ne j)ouvait pas croître : l'argent viendrait, et les litres, sans doute, mais la félicité présente était complète. Cette idée se formula : « Je touche le fond du bonheur » ; et une autre, moins dislincte : « Ce n'est que cela ? » Deux secondes, l'existence des lendemains monotones apparut à l'homme heureux vide et trop vaste, et il eut peur. Puis il sourit, repris par la perfection du moment, tandis que Pauline se hâtait pour griffonner l'adresse sur une enveloppe.

François descendit la rue Gay-Lussac pour aller à son atelier. Mais avant de traverser le boulevard Saint-Michel, il s'arrêta au bord du trottoir, indécis et tenté; le regard quêteur d'un cocher Tentraîna. Il monta dans la voiture.

— Zut ! se déclara-t-il, je ne travaillerai pas encore aujourd'hui. J'ai été assez malheureux, je peux bien « prendre du bon temps! »

Il irait au marché de la Madeleine choisir des roses qu'il porterait boulevard de Gourcelles ; si, à cette heure défavorable, il ne pouvait voir Pauline, il emploierait sa matinée à quelques achats. Mélié ne se l'avouait pas, mais Fessentiel de son désir était qu'il ne travaillât point : il inventait chaque jour un prétexte nouveau. Sagement, son amie lui conseillait un labeur quotidien : il ne pouvait pas être question d'occuper si sévèrement l'après-midi que les amants passaient ensemble, mais le sculpteur décida que le matin serait donné au travail; n'était-il pas nécessaire d'exécuter les commandes obtenues ? Cependant, il enfreignait avec régularité

Tordre reçu de lui-même : A l'instant de s'y soumettre, aucune attraction ne le sollicitait ; il demeurait inerte devant la longueur des heures de solitude qui l'attendaient. Et toujours la même raison le déterminait : Il pouvait bien essayer de rencontrer Pauline; ou, s'il n'y parvenait pas, il trouvait facilement l'acte qui rapprocherait sa pensée d'elle, qui, dépendant de son bonheur, lui en confirmerait la réaUsation. D'abord, sa conscience ne s'émut pas d'un faible retard, d'un peu de temps perdu ; rien ne pressait : il ferait plus rapidement ce qu'il ne faisait pas tout de suite, et cela était sans importance. « Je commencerai à travailler lundi prochain », décrétait-il. Il connut ainsi les dates fréquemment renouvelées auxquelles on fixe l'échéance des résolutions énergiques.

Puis, il en vint à se dire : « J'aurais dû commencer plus tôt ; maintenant... » Un vague remords l'inquiétait; le travail méprisé s'alourdissait de tant de lâcheté. Mélié s'efforçait de n'y pas penser, de vivre entièrement dans son bonheur chaque jour plus certain. Il découvrait le charme insoupçonnable de la complète intimité, ne rentrant plus rue Gay-Lussac que pour quelques heures de nuit. Il aimait dans la sincérité et dans la droiture. Ils étaient

20 i l'île héroïque

des époux surpris de la totalité de leur joie.

Pauline, cependant, parlait fréquemment du travail abandonné. Et François n'aimait point qu'elle lui rappelât sa veulerie.

— Ne me grondez pas, ce n'est pas ma faute, disait il en affectant un embarras et une honte puérils. Mais il sentait très réellement sur lui, plus pénible à chaque fois, l'humiliation d'une petite déchéance.

La jeune femme comprit qu'elle devait plus efficacement intervenir, et que si, pour l'amour d'elle, le sculpteur désertait l'atelier, c'était à elle qu'il incombait de l'y ramener; elle exprima le désir de revoir les dernières œuvres de François; lors de la première visite — la seule depuis son retour — à peine avait-elle eu le temps d'effleurer quelques ébauches d'un coup d'œil. Qu'elle était loin, cette première visite ! Et surtout, qu'en la faisant, Pauline avait le cœur et la tète pleins d'émotions et de pensées ! Il fallait qu'elle examinât, longuement, le résultat du travail de son ami...

Ce désir parut à François ténu comme un caprice. Ici ou là, qu'importait, pourvu qu'on fût ensemble, puisqu'on était sûr d'être heureux ? Toutefois, il respecterait la chère volonté ; il reprit le chemin du quartier Montparnasse ; le fleuriste, dûment averti,brossa, épousseta, aéra.

l'îij: héroïque -05

si bien que raprès-midi où Pauline cuira dans l'atelier, non plus frémissante et pâle, mais rose et souriante, la trace mélancolique de l'abandon avait disparu ; la jeune femme s'installa, empressée et volontairement curieuse :

— Je verrai tout, déclara-t-elle.

Elle pensait qu'ayant donné à chaque objet son regard et son toucher, François saurait les y retrouver, et, qu'ils le préserveraient de la solitude. Mais elle marcha bientôt vers le Vieillard Mourant.

— Ah! dit-elle, cette statue, comme je Taime! Et comme je l'ai tout de suite aimée I C'est de votre douleur qu'elle est faite, et c'est pourquoi je l'aime tant !

Il fallut comparer l'œuvre à la première maquette. La forme nouvelle plut davantage :

— Je l'aime encore, ajouta Pauline, parce que c'est d'elle que Bargenac m'a parlé ; c'est elle que vous avez refusé de vendre, jugeant que c'était mieux ainsi ? Je ne sais pas le motif de ce refus ; mais on a pensé qu'un tel scrupule vous grandissait.

— Oui; c'est déjà loin, tout cela ! — Elle est vendue, aujourd'hui. Mais il y eut une époque où je l'aurais brisée plutôt que de la livrer au public ; sa pensée n'était plus la mienne ; il me semblait qu'elle mentait en continuant de l'ex-

primer. — Venez, vous allez voir un autre Vieillard Mourant, Personne ne l'a vu. Je l'ai gardé pour moi seul, comme le secret de mon âme»

Une main à la taille de Pauline, François la guida vers l'angle qu'il avait voilé. Le rideau soulevé, elle eut devant elle l'œuvre récente : c'était le même vieillard qui, autrefois se courbait vers la terre en ouvrant ses bras, cependant que toute la douleur humaine tordait son visage implorant. Celui-ci était dressé, plus maigre encore et dévasté, et comme s'il allait, sous un souffle, s'effondrer : les bras ne se tendaient à aucun espoir, un geste de renoncement les croisait sur la poitrine ; le visage, décharné jusqu'à l'épouvante, demeurait levé comme celui de l'autre statue ; mais sous les rides et les tares et les stigmates de douleur qui creusaient et pour ainsi dire composaient seuls le masque, transparaissait une façon de sourire; d'abord on n'y croyait pas : c'était une statue de la douleur. Seulement, l'œil obstiné ne se détachait pas de ce sourire : l'instant d'après, on ne voyait plus que lui sur le masque tragique. En sorte que, de cette douleur exaltée, émanait l'apaisement et on ne savait quelle mystérieuse joie.

Pauline regardait, sans parler ; et Mélié fixait

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son œuvre qu'il n'avait pas approchée depuis des semaines. Et il dit :

— Ceci, mon amie, c'est vous qui en êtes l'auteur ; mon premier Vieillard^ celui-ci, voilà toute riiistoirc de ma vie dans la solitude : Quand j'ai commencé à faire quelque chose, j'ai travaillé ainsi qu'un manœuvre, une brute, uniquement pour travailler : j'ai terminé ma première statue, et ils ont dit qu'elle criait la douleur. Puis, j'ai revu des hommes, Bargenac, Mournat ; Fontenoy m'écrivait. Et je n'étais plus semblable à eux : leurs joies et leurs soucis ne m'émouvaient plus ; j'étais devenu un étranger au milieu d'eux ; j'ai infiniment souffert; j'ai senti que la vie me rejetait. Gomment, peu à peu, par l'excès même du mal, ai-je connu que c'étaient eux qui vivaient hors de la vie ; que leurs tristes intrigues et leurs tristes désirs, et leurs tristes plaisirs, ce n'était pas la vie?... J'ai compris alors, sans vain orgueil et aussi naturellement qu'on jouit de la lumière, j'ai compris que par la douleur que vous me donniez, vous m'éleviez au-dessus d'eux tous.

— Mon ami...

— Heureux, je l'ai été, d'un bonheur surhumain, quand j'ai su que, par vous, je possédais la vérité, que vous m'aviez tiré de la foule, initié au renoncement et à la certitude morale. Et

le sens réel et caché m'est apparu, du poème de Vigny que j'avais eu l'ambition de traduire; vous vous rappelez les grands vers du Moïse .\

« 0 Seigneur j'ai vécu puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre... »

J'avais cru qu'il lamentait sincèrement sa solitude, qu'il enviait vraiment les joies humaines, et que^ de n'avoir pas été heureux, il se plaignait devant Dieu... Ah ! quelle erreur ! Il les évoquait toutes, les joies humaines, mais dans quelle ivresse secrète de ne les avoir pas possédées ! Tout cela, tout cela qu'il n'a pas eu, tout cela qu'il n'a pas touché, tout cela qu'il connaît trop... Et maintenant, l'heure est venue, il va mourir. Il peut redescendre sur la terre : la terre vaut peut-être qu'on y dorme :

« Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre... »

C'est alors que j'ai renié ma première œuvre, et que j'ai fait celle-ci, avec la vérité qui m'était révélée, l'apaisement que je goûtais, et ma joie presque surnaturelle.

Il continuait, réchauffé par Fancienne flamme ; il disait l'oubli de tout, la bonté, aussi, éclose sans effort ; il détaillait la lente marche du fond horrible de la douleur où il avait pensé mourir,

à la sérénité dans la lumière : il disait son pur cnlhousiasmc, son besoin d'un extrême désintéressement...

— Ah! mon amie, les belles heures, les belles heures uniques.,.

Brusquement, il s'arrêta, devant le reg^ard (^ITrayé de Pauline. Un mot imprudent avait été dit ; une gène flotta, entre les amants, à l'évocation enthousiaste de cette grande vie mystérieuse qu'ils sentaient là, derrière eux. Mais ce fut un rien ; ils recommencèrent de sourire ; François avait pris Pauline dans ses bras et disait ;

— Gomme nous avons mérité d'être heureux !

Un matin, Mélié finissait sa toilette, quand Bargenac entra, le visage altéré; sa poignée de main brûlait.

— Eh bien ! quoi ? mon vieux, ça nevapas? Qu'y a-t-il donc ?

— Mon cher, répondit Bargenac d'une voix brève, il y a que je suis perdu.

— Que veux-tu dire ?

C'était simple : Mournat allait déposer une plainte contre l'écrivain, le faire poursuivre en l'accusant de tentatives de chantage, ni plus ni moins. Mélié se souvenait que Bargenac et Perruchet-Vilain, peu contents de l'attitude de Mournat, avaient résolu de rompre avec lui ; Perruchet donnait alors l'idée de publier, dans la Loyauté, une « série » contre cette fameuse « Société pour le Succès des Jeunes Artistes », qui maintenant fonctionnait et constituait la plus honteuse des exploitations. Perruchet- Vilain possédait certains documents accablants; mais quoique révolté, il n'utilisait point luimême ces papiers : la qualité, dont, certes, il se débarrasserait bientôt, de secrétaire deMour-

l'île iikroïque 211

liât, lui commandait une discrétion absolue : il devait rester dans Tombre ; mais il renseignerait Bargenac, qui signerait seul. Mournat pouvait être brisé par une attaque hardie, et le romancier, dans tous les cas, se ferait une l)oune réclame. Bargenac ayant accepté, deux articles très remarqués avaient paru ; Mournat enrageait. Et vraiment ces articles étaient bien laits et méchants.

— Tu ne les a pas lus ? interrogea l'auteur que l'idée de son œuvre réconfortait... Mais, continua-t-il piteusement, imagines-tu ce qui m'arrive? Une question d'argent se mêle à cette campagne : Sameron, le directeur de \di Loyauté, a osé s'adresser à Mournat pour tâcher de lui extorquer des fonds ; et moi qui ne connais rien de ce chantage — car c'en est bien un — moi, qui ai signé les articles, je vais être poursuivi ; Perruchet me l'a dit. Mournat est très monté. Il va se plaindre. Je te le répète, je suis perdu 1

Mélié, abasourdi, ne savait que répondre. Il prononçait, devant la figure ravagée de son ami, des phrases insignifiantes :

— Mon pauvre vieux, dans quel guêpier estu allé te fourrer ? Tu t'exagères peut-être les conséquences... Il n'est pas sûr que Mournat dépose une plainte...

L'autre observa, à la fois morne et comique :

— Je désirais tant être poursuivi en raison de rindécence d'un de mes livres ! Et me voilà inculpé de tentative de chantage ! Mon affaire est claire!... Poursuivi à cause d'un livre, c'était la gloire ; la tentative de chantage, c'est la ruine !

— Et que vas-tu faire, que vas-tu essayer ? Il ne faut pas si vite désespérer....

Bargenac répondit qu'il était venu chez le sculpteur pour solliciter de lui un grand service : Il le priait d'aller voir Mournat : lui seul convaincrait peut-être ce terrible homme, obtiendrait qu'il renonçât à se venger ;Mélié demanda pourquoi il pourrait plus qu'un autre arriver à ce but :

— Tu ne connais pas ta force, dit Bargenac ; tu les as si simplement méprisés, eux tous — et moi-même — qu'ils te sentent au-dessus d'eux, dans un ordre supérieur qui leur reste fermé ; tu n'es pas un d'eux, toi ! La réalité de ta pensée, ils ne la soupçonnent pas ; ils savent seulement de toi que tu es cet être unique et incompréhensible : un homme qui néglige son intérêt. Si tu parles pour moi, Mournat ne peut rien t'objecter ; et tu ne craindras point de parler. Mélié, tu me crois, tu sais qu'on m'a trompé ; que si j'ai été léger, je suis tout de même incapable d'un chantage ?

L îi.i: iiKnoïorK '2 \'.\

Oui, Mélié croyait le malheureux dont tremblait la voix assourdie. Bargcnac était la victime et non le complice d'une sombre opération ; le sculpteur n'en pouvait douter. Certes, le jeune écrivain avait commis une lourde faute en glissant, poussé par l'amour du succès, à de basses productions ; et il s'était imprudemment engagé dans le commerce de gens peu délicats. Mais ses torts ne franchissaient point cette limite, tout son caractère l'affirmait, et, plus sûrement encore, l'émotion qui le secouait, oii ne participait ni Thumilité exagérée, ni la forfanterie également honteuses des vrais coupables.

François ne refuserait donc pas d'aider son ami.

— Alors, tu veux que j'aille voir Mournat ?

— Dès ce matin... songe que le moindre retard peut entraîner de terribles conséquences, permettre au scandale d'éclater ; j'ai beau être innocent, toutes les apparences sont contre moi ; d'ailleurs, si j'étais acquitté, que se rappellerait-on ? Non point l'acquittement, mais les poursuites, et je resterais le « Monsieur qui a été pris dans une affaire de chantage. » Oh I mon petit Mélié, tire-moi de là, je t'en supplie ; tu le peux, rien qu'en parlant polir moi»..

Mélié promit que, le matin même, il lâcherait de joindre Mournat.

L'ancien député était chez lui. Il accueillit François le plus aimablement du monde, l'installa dans un fauteuil près de sa table de travail et se réjouit de la visite du sculpteur. Ce cher Mélié ignorait Taffection qu'on lui portait ; il n'avait jamais accepté de bons offices cordialement proposés ; qu'il use de Mournat en tout et pour tout : on lui serait reconnaissant de recevoir un service.

— Précisément, répondit Mélié, c'est un vrai service que je viens vous demander. Vous savez quels liens d'amitié m'unissent à Fernand Bargenac...

Au prononcé de ce nom, la face grasse rougit un peu, les yeux lancèrent un double regard oblique et méfiant, tandis que la main se levait pour arrêter un discours importun.

— Mon ami Bargenac, continua cependant Mélié, en martelant les mots, mon ami Bargenac est sous le coup d'une accusation parfaitement imméritée. Seuls, ses intérêts me conduisent ici. C'est en leur faveur que je sollicite non pas même ce dévouement, mais cette bienveillance dont vous aviez la bonté, tout à l'heure, de m'assurer.

Mournat exprimait par gestes qu'il était désolé :

— Je vous en prie ! mon cher, cher ami.

linit-il par dire ; J'ai été victime d'attaques scélérates ; on en veut à ma bourse, et sachant bien que je ne suis pas un homme d'argent et que les questions pécuniaires me laissent indifférent, c'est dans mon honneur qu^on cherche à m'atteindre !

La voix grasseyante s'efforçait au tragique, et les courtes pattes du bonhomme s'agitaient frénétiquement :

— Et dans mon honneur, que frappe-t-on ? L'honneur même de la Démocratie, dont je suis, j'ose le dire, un des plus notoires représentants : Cette belle œuvre philanthropique pour le succès des jeunes artistes, tournée en odieuse exploitation ! De telles attaques sont indignes, convenez -en, et veulent une défense énergique. Elle aura lieu, elle aura lieu ; et qui me prend si violemment à parti ? Qui ? Un de mes plus chers amis, Bargenac, presque mon fils. Barge nac dont, par son mariage, j'avais fait le bonheur! Mais je ne le ménagerai pas ; je lui porterai des coups terribles. Je ne veux pas que vous soyez entre nous. Je ne le veux pas.

— Cependant, je vous affirme que si vous connaissiez le fond des choses... Il a pu être trompé, et vous pouvez Têtre.

— Non. Il ne faut pas que vous soyez entre nous. Toutefois, pour vous témoigner mon ami-

tié, je ne refuse pas d'entendre les explications de ce Monsieur. Dites-le-lui. C'est pour vous que j'hésite encore à déposer la plainte : Luimême... Ah! lui même, je n'aurais plus le courage de subir sa présence! Mais qu'il m'envoie, sll le veut, quelqu'un des siens; sa femme, par exemple.... Pauvre petite femme, comme je la plains ! Elle est charmante, et très honnête ! Qu'elle vienne me donner les explications de son mari, puisqu'il prétend en posséder de valables ; qu'elle vienne, je la recevrai, c'est tout ce que je puis vous promettre, — et c'est déjà beaucoup. Qu'elle vienne sans tarder, un jour de cette semaine, vers cette heure ci ; dites-le à Bargenac. Mais laissons toutes ces tristesses, parlons de vous...

Mournat recommença de vanter le talent de Mélié. Que n'agissait-il plus habilement, pour arriver à ce tout premier rang qui lui était dû ! Avec l'œuvre déjà faite, il devrait être en pleine gloire, et gagner autant d'argent qu'il le voudrait! Mournat redoutait de paraître indiscret ; mais son jeune ami n'avait qu'un mot à dire, et, du jour au lendemain, il jouirait, sans aucune peine et sans aucun risque, d'une rente annuelle de douze mille francs. Gomment? eh ! mon Dieu 1 Précisément en devenant l'agent -^ tout officieux -^ de cette admirable « Société

i/ÎLE iiiînoïyut: 217

l)our le Succès des Jeunes Artistes » contre laquelle des sots proféraient des calomnies infâmes, et qui était, en réalité, une œuvre splendide et intelligemment philanthropique.

Mélié se levait ;

— Nous en reparlerons, moucher ami et cher Maître. Je vous expliquerai mieux le fonctionnement de la Société. Je n'ai pas besoin de vous dire que rien n'est vrai des mensonges colportés. Mais sachez bien que, quand vous le voudrez, sans autre souci que de nous fournir des renseignements et de nous aider pour quelques détails, vous gagnerez cinquante louis par mois ; je puis attendre encore un peu votre réponse, la Société fonctionne, mais elle n'a pas reçu son organisation définitive.... Et pour cette affaire, entendu : que Bargenac m'envoie sa femme; dites-le-lui...

Ce fat, depuis le retour de Pauline, le premier jour où les amants ne se virent pas. Mélié était sorti fort perplexe du cabinet de Mournat, flatté, quoi qu'il en eût, de l'insistance avec laquelle on tentait de le servir, mais angoissé à cause de Bargenac.Deux points apparaissaient nettement : L'ancien député formulerait sa plainte, malgré toutes les interventions amicales ; il semblait, au contraire, disposé à accueillir la supplique de M""" Bargenac dont il souhaitait une visite. Connaissant les habitudes de Mournat, dont il se rappelait d'ailleurs certaines assiduités auprès de la femme de récrivain, François s'inquiétait davantage en examinant plus attentivement ces conditions : Etait-ce un abominable marché offert au pauvre Bargenac ? Devrait-il accepter ou une accusation infamante, ou une complaisance plus infamante encore? Que dire, que penser? Et, Mélié avait songé à Perruchet-ViJain ; si quelqu'un pouvait l'éclairer, c'était bien celui-là, que de tels incidents ne surprendraient point,

l'île nénoïQUE 219

et qui, d'ailleurs, avait lancé Bargenac dans cette aventure. François, à la fm de Taprèsiiiidi, trouva le secrétaire de Mournat pérorant au café, devant cinq ou six jeunes gens. Il le fit asseoir à une table isolée. Dès les premières paroles du sculpteur, la face glabre s'anima, et les lèvres laides se disjoignirent pour un rire muet ; Perruchet branlait doucement la tête, s'amusait du récit. Et comme Mélié se taisait :

— Eh bien ! expliqua l'autre, il n'a qu'à envoyer sa femme chez Mournat.

— Envoyer sa femme chez Mournat... envoyer sa femme chez Mournat... on le connaît, ton Mournat, son jeu n'est pas difficile à voir.

— Et puis après ? Qu'est-ce que ça peut te faire ?

Mélié se récria. Il s'agissait donc bien du marché qu'il avait deviné ; mais il ne permettrait pas qu'un si odieux plan réussît contre Bargenac : il l'avertirait.

— Reste donc tranquille, dit Perruchet-Vilain; que viens tu faire dans cette histoire? Occupetoi de ce qui te regarde.

Il ajouta, en avançant une main protectrice dont le grand nombre des bagues ne masquait pas l'inélégance :

— Crois-moi.

Mais Mélié ne se rendait pas : Eh quoi 1 Bar-

genac ne l'avait-il pas chargé de ses intérêts, ne lui donnait-il pas sa plus entière confiance ? Au moment où son ami était acculé dans cette impasse, Mélié Tabandonnerait-il ? Non, non ! Le malheureux avait un trop grand besoin de secours ; c'était épouvantable, cette situation...

— Tu exagères, prononcèrent les lèvres rasées, allongées pour une moue.

— Et toi, reprit François qui s'échauffait, tu considères avec un beau sang-froid des faits auxquels tu n'es cependant pas étranger.

— Ma présence devrait te rassurer...

— Ta présence m'inquiète, s'il faut tout dire. Bargenac et toi étiez d'accord pour entreprendre cette campagne ; c'est lui seul aujourd'hui que l'on poursuit-.. Lui seul... Je ne permettrai pas...

— Il ne risque rien du tout, prophétisa l'avocat avec un geste décisif. Mais tu ne me crois pas, je le vois prêt à faire des bêtises ; tu vas me forcer à te révéler la combinaison. Je le ferai, parce que, de toi, je suis sur, et que je veux que tu restes tranquille.

Perruchet-Vilain prit un temps, puis, le buste porté sur les deux avant-bras allongés au bord de la table, dans l'attitude de l'avocat qui distille son plus terrible argument/ il affirma ;

— Bargenac ne risque rien. N'as-tu pas deviné (Hie tout cela n'est pas sérieux ?

— C'est du bluIT, voyons, un des coups ordinaires de Mournat ; c'est moi qui ai lancé l'affaire sur son ordre : il se fait attaquer dans la Loyauté qui lui appartient secrètement, et, quand le signataire des articles est au point, qu'il s'est suffisamment enferré, on annonce au bonhomme qu'il y a eu, de la direction du journal, demande d'argent et tentative de chantage, qu'on va déposer une plainte. Et le patron tient dans sa main un naïf de plus, — et qui ne réclame pas ! Le coup est excellent, réussit toujours : Bargenac a marché.

— Et c'est toi qui l'as entraîné dans ce guetapens !

— Guet-apens ! Que tu es ennuyeux avec tes gros mots I Tu n'es pas moderne pour deux sous ! Tu sais dans quelles conditions je suis chez Mournat : je préférerais qu'il fût de goûts distingués: qu'il eût une ambition politique, par exemple, ou qu'il aimât l'argent pour lui-même. Or, ce qu'il aime, cet homme, c'est le plaisir. Eh! que veux-tu? Je lui en procure 1 11 se toque de M°" Bargenac, qui résiste; sois tranquille, l'affaire est dans le sac; notre ami n'en mourra pas ! Voilà. J'ai parlé pour t'empécher de faire

une gaffe, en te montrant qu'il s'agissait de fort peu de chose. Rassure-toi donc :1e cher Bargenac n'a pas pratiqué le chantage, et il n'ira pas devant les tribunaux de son pays.

Ayant dit, Perruchet considéra un instant, avec attention, la couleur du vin de Porto, cl acheva lentement de vider son verre.

— C'est une infamie, tout simplement, s'écria Mélié.

— Chut! chut! pas de hêtises...

— Et tu crois que je vais admettre cela? Ahl s'il en est ainsi, j'ouvrirai les yeux à Bargenac, et entièrement, et sans tarder.

— Non, tu ne lui ouvriras pas les yeux, prononça l'avocat; je t'en ai déjà trop dit pour nepas aller jusqu'au bout. Fais bien attention à mes paroles : Tu resteras tranquille, d'abord parce que nous n'agissons pas comme des enfants ; nous ne nous sommes pas donné tant de mal pour reculer ; Mournat veut avoir cette femme : il l'aura. Si l'affaire de chantage échouait, il l'aurait par d'autres moyens, par des moyens que tu ne soupçonnes pas, et qui pourraient entraîner des désastres, tandis que le procédé actuel est anodin; donc, tu vois, inutile d'intervenir. Et puis, ajouta négligemment Perruchet en se levant, je suis sûr que tu ne diras rien, parce que tu comprends que nous savons

nous venger, et que, maintenant, tu as ton bonheur à préserver. Sans adieu...

Et il retourna siéger parmi de jeunes admirateurs.

Certainement, l'intérêt de Bargenac voulait que le sculpteur courût chez son ami, et, sans même trahir le secret livré, rassurât Técrivain au sujet des poursuites, le mît en garde — un seul mot y suffirait — contre Mournat. Mais la dernière phrase dite par Perruchet brisait l'élan de Mélié. Si le devoir était visible, quel risque il entraînait avec soi ! La bande de Mournat était capable de toutes les infamies : elle attaquerait François dans son bonheur. Quels adversaires le jeune homme provoquait, à l'instant d'être heureux!

— Ce serait de la folie, concluait Mélié ; après tout, je ne suis pas un héros ! Pourquoi m'exposer bénévolement !

L'idée lui vint d'aller consulter Pauline, mais il l'abandonna. Son amie serait plus courageuse que lui, elle lui dirait de faire tout son devoir, sans rien craindre; redoutant un avis dangereux, il n'en sollicita point. Il entreprit d'écrire à Bargenac, commença trois lettres qu'il n'acheva pas. Dans la première, il transmettait simplement la demande de Mournat ; il dévoilait, dans la seconde, la machination

organisée; effrayé d'une telle audace, il écrivit une troisième lettre où il conseillait d'attendre les événements... Et cette dernière feuille déchirée à son tour^ il eut honte de luimême.

— Ah ça ! que suis-je devenu ? songea-t-il. Est-ce que le bonheur me rend lâche ?

Il résolut de voir Bargenac le lendemain matin ; sans lui infliger une révélation brutale, il le rassurerait, et tout ensemble, éveillerait sa défiance.

Le pauvre homme accepta des explications incomplètes, qui le délivraient de la terrible menace dont il avait souffert ; quant aux désirs de Mournat^il les pressentait depuis longtemps; seule, la trahison de Perruchet, que François ne put entièrement dissimuler, contrista Bargenac. On décida que celui-ci garderait le silence, prêt à se défendre contre les attaques des deux complices.

Quand il fit à Pauline le récit de cette misère, Mélié ajouta ;

— C'est égal, je ne suis pas fier de moi, quand je pense que pendant toute une soirée, j'ai hésité à parler...

— Je le comprends, mon ami, répondit-elle d'une voix sérieuse; c'est vrai qu'il ne fallait pas hésiter.

Peu à peu. les habitudes ordinaires renaissaient ; quand on ne s'occupait point aux préparatifs du mariage, Pauline faisait quelques visites, le sculpteur s'efforçait mollement de reprendre le chemin de rateliet*. M™" Turnin venait souvent voir son amie : celte agréable camarade ne déplaisait pas à Mélié; il aimait que parfois, entre Pauline et lui facilement inquiets, sourît ce visage apaisé. Il emmena les deux jeunes femmes au théâtre; le grave M. Turnin ne s'y rendait pas, prétextant l'urgence de ses travaux, mais il permettait volontiers cette rare distraction à sa femme, qu'un coupé démodé venait, du fond de Passy, attendre au Boulevard.

Or, un soir, à la sortie du Gymnase, l'antique véhicule fut introuvable. Que faire? Conduite par son vieux domestique. M"" Turnin accomplissait sans peur le long trajet : mais il était impossible que, la nuit, elle traversât seule, dans un fiacre, les quartiers excentriques.

— Si vous vouliez, dit Pauline à François,

Id

vous me laisseriez à ma porte, puis vous reconduiriez cette pauvre abandonnée : avec une auto, vous n'en auriez pas pour longtemps...

Maintenant, ils glissaient, dans la voiture silencieuse. En face de Pauline, Méiié se sentait extraordinairement nerveux; l'après-midi, un rendez-vous manqué lui avait fait perdre rtieure de plaisir qu'il attendait. Et l'émotion fébrile née, toute cette soirée, de la musique, des attitudes passionnées d'une belle actrice, et du frôlement de ces deux femmes dont l'une lui était chère, se muait en un désir violent.

— Si je n'avais pas cette raseuse à escorter, songeait-il, Pauline ne se refuserait point...

Et Mélié fixait l'éclat blanc de la chair qu'il devinait plutôt qu'il ne la voyait sous la dentelle couvrant le modeste décolletage; il n'en pouvait détourner ses yeux que pour les lever vers la bouche, plus rouge et troublante dans la pâleur de la face.

L'automobile s'arrêta au boulevard de Gourcelles ; les deux amies se séparèrent ; François aida Pauline à descendre, et comme la porte s'ouvrait, il lui jeta brutalement :

— Laisse-moi entrer un instant, là, sous le porche : que je prenne tes lèvres. Je t'aime....

Malgré l'ombre, il la vit rougir, blessée à cette pudeur qu'il savait si bien sauvegarder ; et, en

l'îi.e hkroïole 227

disparaissant, elle murmura dune voix triste :

— Oh ! François !

AiFolé de désir insatisfait, il dut s'asseoir auprès de M'""Turnin, dans la voiture qui recommença de glisser sur les larges voies désertes ; etMélié aspirait avidement l'odeur ténue laissée par Pauline.

Et soudain, il s'avisa qu'un parfum se mêlait à celui qu'il cherchait, un autre parfum, que rendait sauvage et comme un peu bestial la lourde senteur d'une fourrure légère posée aux épaules de la jeune femme qui était là ; alors, cette jeune femme, François la regarda : il vit sa beauté de blonde épanouie, sa bouche tentante; et il la désira.

Depuis longtemps, il la trouvait agréable, mais il n'avait jamais pensé qu'il put l'aimer ; du reste, toute créature fraîche et saine eût, ce soir, attiré le même désir : la fièvre battait aux artères du sculpteur, gonflait tout son être, le soulevait irrésistiblement; Mélié ouvrit les bras : à cet instant, l'amie de Pauline, lasse d'entretenir une conversation languissante, inclinait le buste pour distinguer la route suivie ; l'homme avança les lèvres, rencontra la fourrure au parfum acre... M"" ïurnin perçut-elle le bref contact ? Un mouvement l'avait dégagée, et elle parlait de nouveau, disait des

choses insignifiantes, mais elle ne cessait plus de regarder Mélié, comme si elle eût voulu empêcher toute surprise ; lui demeurait anéanti, éperdu de désir, honteux de l'agression tentée. Il ne sut jamais si sa compagne avait connu son geste.

La jeune femme rentrée chez elle, Mélié donna Tordre au chauffeur de le conduire rue Gay- Lussac. Mais avant d'y parvenir, il renvoya Fautomobile. Et il se mit à marcher, rapidement, en heurtant les passants, vers un but qu'il connaissait bien et que pourtant il s'avouait à peine. Sa fièvre n'était pas tombée ; elle le possédait, au contraire, tout entier. Oui, en vérité, il semblait qu'un élément étranger eût pris possession de lui-même, et le menât, lui, l'amant de Pauline, en ce lieu où il allait. Il n'était plus qu'une bête soumise à son instinct. Le besoin d'une volupté, si brève et grossière fût-elle, cela, et cela seul, vivait en lui. Et ce besoin qui le torturait depuis des heures, il courait pour le satisfaire. Pauvre être un moment déchu, pauvre animal perdu, il s'arrêta sur le trottoir, hésita, rebroussa chemin. Puis il revint. Un détour s'offrait. Il en profita. Mais toujours Tinstinct le ramenait, l'approchait de plus en plus, restreignait le parcours de sa marche hâtive, ridicule et tragique

RueGay-Lussac, sur le balcon, Mélié demande à Taip nocturne une douceur rafraîchissante ; il appuie son front contre le fer de la rampe. Il songe douloureusement ; il a honte de lui. Est-ce bien lui qui vient de subir cette folie sensuelle et basse ? Etait-ce lui, ce misérable qui, tout à riieure, longeait les murs, rougissant du but qu'il poursuivait ? Il se rappelle le soir où, à cette même place, il méprisait magnifiquement la vie trouble de ses amis et où lui était apparue, dans une merveilleuse clarté, cette certitude morale qui l'avait ébloui et pacifié, et rempli d'une force inconnue. Quelle déchéance avait donc frappé l'homme pur qu'il était alors? Quelle déchéance ? Ah ! Ne le savait-il pas ? Tout son bonheur pesa sur lui : le retour de Pauline, ses premiers désirs, la joie folle de la possession... Ces faits heureux s'inscrivaient dans sa pensée, et il comprit la raison pour laquelle, cette nuit, le grossier désir l'avait vaincu ; Sa pureté était morte ; dans la solitude, il vivait chaste, n'ayant pas à se défendre contre le plaisir : l'asile où il se réfugiait n'accueillait pas certaines pensées ; il comprit que le jour où il avait revu Pauline, ses sens s'étaient réveillés, avaient exigé leur part, et qu'ils ne se taisaient plus, qu'ils criaient et dominaient les autres voix. Ainsi, chaste naguère, c'était

du jour où, par le don d'une femme aimée, il connaissait le bonheur, que Mélié devenait l'esclave de ses sens et tombait à d'infamantes voluptés.

Du moins, une telle honte Pétouffait qu'il s'assurait bien, pour l'avenir, d'une plus ferme énergie. Mais ne venait-il pas d'apprendre qu'en lui, ce n'était plus lui qui commandait ?

Mélié, après s'être attardé, travaillait avec frénésie pour satisfaire aux engagements signés ; il y avait, parmi les figures qui roccupaient, des ébauches jadis abandonnées; il y avait aussi des œuvres entièrement achevées, et que, les jugeant inférieures, il avait refusé de livrer au public ; il pensait qu'une légère retouche leur donnerait la qualité nécessaire; enfin Mélié commençait une série d'œuvrettes qu'il terminerait rapidement et dont la vente serait facile. Mais cette production hâtive l'énervait; le mariage fixé à l'automne — on était en juin — il s'imposait, pour les mois d'été, une tâche considérable ; Pauline le dissuadait de donner tant de lui-même à des travaux peu intéressants, qui ne pouvaient rien pour sa gloire — et quand d'ailleurs les amants ne désiraient pas la fortune.

Mais François riait, répondant qu'ils avaient au contraire, un grand besoin d'argent, parce

qu'il voulait sa femme extrêmement riche et fêtée.

— Et, ajoutait-il, puisque gloire il y a, soyez certaine que si quelqu'un de mes travaux peut me procurer cette belle chose rare, c'est précisément la foule de médiocrités qui me retient actuellement. Ce n'est pas une œuvremaîtresse qui donne la gloire à un artiste ; elle le fait connaître de quelques initiés qui préparent les voies. Mais le public ne comprend que plus tard, et seulement si on jette devant ses yeux des formes banales et nombreuses. Ne vous tourmentez pas^ mon amie : laissez-moi travailler pour vous.

Un matin, François modelait quand Bargenac entra dans l'atelier. Le malheureux y venait souvent depuis qu'il était seul.

Car il était seul. Un brusque dénoûment avait clos l'aventure : Bargenac espérait que Mournat cesserait un jeu qu'il devait croire inutile; et en rentrant du théâtre, un soir où sa femme avait prétexté une fatigue, le pauvre homme trouvait la maison bouleversée. M""" Bargenac avait comblé ses malles et demandé un fiacre, disant simplement, rapportaient les domestiques narquois ou complices, qu'elle partait en voyage. L'écrivain aimait ardemment cette femme. Fou de douleur et de colère, il

croyait à peine à la catastrophe. Des recherches

multiples ne donnèrent aucun résultat, jusqu'au I jour où l'on apprit que Perruchet avait disparu

le môme soir que la fugitive.

Ainsi M"" Bargenac était absente, depuis deux

mois déjà, mais on ne connaissait pas sa retraite. I Le sculpteur avait révélé au mari les détails,

d'abord atténués, de sa dernière conversation

avec Favocat.

— Mon cher ami, dit affectueusement Mélié en pressant la main de Tabandonné, sais-tu ([uelque chose de nouveau?

Non, Bargenac ne savait rien : le cocher qui I conduisait Denise, le soir de sa fuite, l'avait ' menée à la gare Saint-Lazare. Puis, il était impossible de découvrir aucune trace; de Perruchet, on ignorait tout. Mournat se prétendait fort attristé par la perte de son secrétaire: mais quelle foi méritaient les grimaces de ce drôle ? Quant à M™' Mournat, elle ne dissimulait point un chagrin véritable.

— Du reste, conclut Bargenac, que m'importe l'endroit où ils se cachent ? Il y a quelques semaines, je suivais leur piste avec rage, dans l'unique espoir d'abattre d'un coup de revolver rimmonde Perruchet... Aujourd'hui... Ah! que je suis las I je rencontrerais cette canaille, la tuerais-je seulement? Et ma femme ne compte

plus pour moi; je Tai trop aimée pour lui faire du mal, mais je sais bien que je ne pourrais plus vivre auprès d'elle; alors...

Il parlait avec une effrayante tranquillité ; son joli visage était amaigri, creusé par la douleur, les cheveux et la barbe, accoutumés à des soins minutieux, croissaient plus librement, et une pâleur nouvelle exagérait la matité de lapeau.

Toujours sur le même ton calme, Bargenac expliquait sa souffrance : presque fou, au départ de cette femme, il avait éprouvé plus de douleur que de vraie surprise, n'ayant jamais pu mettre une pleine confiance en elle. D'abord, il pensait qu'elle l'aimait, ou, du moins, qu'elle aimait de lui le plaisir reçu; c'était pour qu'elle lui dût la fortune, et aussi un peu de notoriété personnelle qui l'eût amusée, que l'écrivain avait consenti à cette basse besogne littéraire, à la grossière supercherie de cette double signature. Mais comme elle s'était vite enfermée derrière les continuelles réticences des êtres insincères ! Il avait tout fait pour conquérir d'elle ce qu'elle ne donnait pas ; en vain, puisqu'elle prétendait tout donner. Et, correcte sans cesse, jamais prise en flagrant délit de mensonge, il n'y avait pas de jour qu'elle ne se déshonorât par une menue dissimulation.

L ILE lll.HolOl !•:

— Moi, dit-il froidement, je la méprisais.

— Ne soulFre, donc, pas tant...

— Je la méprisais, continua Bargenac, mais je souffre horriblement parce que, vois-tu, je n'imaa^ine pas de volupté en dehors d'elle. C'est lini, je ne suis plus un homme ; et je ne tiens plus à rien, non par vertu, mais parce que rien ne peut plus me donner de plaisir.

Assis à côté de son ami, sur le divan, Mélié récoutait parler, hochant quelquefois la tête, comprenant bien.

— Ahl comme je vais laisser ce vilain métier que j'avais entrepris ! Comme c'est loin, tout cela..

Il ajouta, presque timidement :

— J'ai fait des vers, Tautre nuit; les premiers depuis deux ans.

— Tu continueras.

— Le sais je? Probablement, après tout; il faut bien que je fasse quelque chose...

— Oui, répéta Mélié, il faut bien que tu fasses (juelque chose ; et tu feras de belles choses.

Bargenac marchait de l'une à Tautre extrémité de la pièce, inspectant d'un air distrait les œuvres cent fois vues ; il s'arrêta devant un petit groupe de marbre qui sortait de l'atelier du praticien et allait être envoyé chez l'éditeur.

— ïu mets en vente ton Enfant au Chien ? C'était une très vieille étude vraiment peu

réussie et que Mélié avait toujours refusé de publier. Il rougit comme un coupable, allégua qu'il avait corrigé la première maquette d'une façon qu'il croyait heureuse.

— Mais non, dit durement Bargenac ; tu sais bien que c'est faible. Gomment peux-tu signer ça ?

— Eh ! que veux-tu ? répondit Mélié ; je conviens que le morceau n'est pas excellent, mais je fais flèche de tout bois : il me faut du succès, il me faut de l'argent ; voilà mon heure de vivre, à moi !

Ces paroles dites, les deux amis se regardèrent, silencieux, remuant dans leur esprit des pensées différemment douloureuses. L'heure de vivre!... ils se rappelaient la conversation qu'ils avaient eue dans ce même atelier, peu de temps après le soir où, au banquet du collège Saint- Jacques, ils avaient rencontré Perruchet. Entièrement voués à leur effort d'artistes jeunes et d'hommes droits, ils hésitaient devant les promesses que brandissait triomphalemant l'avocat, et lorsque Bargenac, le premier tenté, commençait à s'écarter du beau chemin solitaire, c'était par ces mêmes mots qu'il excusait son abandon : L'heure de vivre, son heure de

vivre était venue! A tout prix, émancipé des N ieilles formules et des scrupules anciens, il i'allait qu'il « arrivât >. Déjà Mélié s'apprêtait à le suivre, quand la douleur l'avait brisé, abattu, d'un coup quasi mortel, hors des roules où les hommes se hâtent. L*heure de vivre... pour jouir d'elle, Bargenac avait tout laissé, son honnêteté littéraire et son Ame de jadis, pour se précipiter vers la fortune et le plaisir, jusqu'à l'instant où la douleur, à son tour, l'avait vaincu. Et voilà que Mélié, parce que la joie revenait en lui et que sonnait Theure alïblante, rejetait, lui aussi, Tàme forte qu'il s'était faite, pour courir là-bas, vers le but fascinant.

Une grande pitié Tun de l'autre émouvait Bargenac et François ; un lien fraternel les unissait, et ils sentaient qu'ils avaient perdu le droit de se juger.

— Je n'ai pas à te faire de reproches, dit Bargenac.

— C'est vrai que tu dois comprendre, répondit Mélié.

De tant de jours écoulés ici même, dans l'absolu de la douleur, puis dans la piété du souvenir, puis dans la belle fièvre du travail, Mélié, mis en présence de cette pensée devenue solitaire, salua l'ancienne noblesse perdue. Il les connaissait toutes, les petites lâchetés consen-

ties, les actions point très malhonnêtes mais ^ assez déplaisantes pour qu'il se fût, naguère, ^ écarté d'elles; il les connaissait toutes, et d'elles toutes savait la signification : la plus innocente d'apparence lui donnait le plus sûr remords: ne devant rien au père Zaffiri, il ne se pardonnait pas d'avoir, si légèrement, renvoyé le vieillard à sa détresse ; la morale ordinaire ne précisait aucun reproche contre lui : Mais comme la pensée morale qu'il avait possédée différait de cellelà, et comme elle s'indignait !

Une autre déchéance frappait le solitaire, ce soir où il avait failli ne point montrer à son ami le piège tendu par Perruchet. Chaque jour, il commercialisait son art. Et puis, qu'était devenue sa pureté ?

Ainsi, d'où qu'il se plaçât, il se voyait moins bon...

C'était la vie, les misérables images de la vie, que distinguaient trop des yeux habitués à l'ombre de la douleur et de la solitude. Mais les détails fâcheux se fondaient^ s'évanouissaient comme des taches sans importance, dans la grande lumière éblouissante de sa joie.

— L'idée du bonheur est en moi, prononçat-il, voilà tout ; il faut des épaules puissantes pour supporter le bonheur sans faiblesse.

— C'est que notre bonheur, dit Bargenac, n'est pas de bonne qualité; il y a des J)onheurs plus calmes et très purs : Fontenoy...

Dans leurs doutes et leurs tourments, pour ( voquer la figure d'un homme heureux qui était aussi un homme juste, ils avaient accoutumé de penser à Fontenoy.

Le sculpteur sourit et dit :

— Ceux qui possèdent un temps ce bonheur I en ignorent le prix ; ils nous envient ; ils désirent notre fièvre. Fontenoy ? Il vient de m'écrire ; lis sa lettre ;

Le médecin regrettait de n'avoir point encore reçu Mélié à Pont-Terrot, d'autant plus que cette joie lui serait refusée dans l'avenir : mais, I on se verrait tout de même. Fontenoy avait, en efTet, une grosse nouvelle à annoncer : il cédait sa clientèle et se disposait à venir demeurer à Paris. L'installation aurait lieu en octobre; son fils aîné grandissait; d'une intelligence exceptionnelle, il fallait que ce garçon fît des études supérieures, et devînt autre chose qu'un campagnard....

« J'ai vécu ici très heureux avec ma femme, « disait le docteur, mais, nous autres villageois, « l'abrutissement nous guette; je ne serai pas « fâché de reprendre contact avec Paris — « surtout avec certains bons amis. J'ai du reste

240 l'île HÉnoÏQUE

« encore de l'énergie pour y faire ma petite « place au soleil... »

Bargenac rendit la lettre au sculpteur :

— C'est triste, prononça-t-il.

— Sa vie était pure et heureuse, répondit Mélié.

— La tienne va être heureuse.

— Et la tienne sera pure. Peu d'hommes te comprendront, Bargenac ; tu entres dans la solitude de l'Ile que les hommes ignorent ; et ta solitude ne sera pas troublée, car ce n'est pas toi qui les appelleras. Tu entres dans la solitude de l'Ile héroïque où les sentiments sont plus grands que ceux des hommes : c'est pourquoi le mot divin n'y parait point vide de sens. Moi aussi, j'ai vécu dans cette Ile, mais les leçons qu'on y entend s'oublient dès qu'on en sort. Moi, vois tu, je veux être heureux ; ce que j'ai appris ne compte plus guère devant ce fait : je veux être heureux. Je ne sais plus qu'une chose : je veux être heureux, je veux connaître la plus grande joie humaine. Et toi, tu vas connaître toute la grandeur humaine. Tu verras, Bargenac, tu verras, c'est bien cela....

Les deux amis se séparèrent : et celui qui allait vers la joie suivait d'un regard humilié celui qui allait vers la solitude. Le sculpteur accep-

l/îl,E IIKROÏOIE 2il

tait cela, le sachant; il revenait auprès des hommes... Et il passa la main sur son front, comme pour elFacer défmilivement, à l'instant d'entrer dans la vie nouvelle, l'imaîçe d'un pays magnifique et lointain, qu'il ne verrait plus.

Un splendide matin de juin, Pauline et François, selon le projet formé la veille, traversaient à pied le Parc Monceau. C'était une volupté que de marcher dans cet air doux, sous ce ciel italien; c'eût été mal faire, semblait-il, que de ne pas être heureux : une telle joie de vivre éclatait^ qu'elle animait un peu le jardin ridiculement artificiel. Sur les pelouses claires trop peignées, Feau jaillissant des tuyaux d'arrosage étendait de fins voiles mouvants ; on respirait l'odeur pénétrante de la terre humide; les palmiers, délivrés de leurs gaines protectrices, buvaient le soleil, et les pigeons importants se prélassaient, parmi le peuple sautillant des moineaux familiers.

Les amants marchaient légers dans leur bonheur; la joie était en eux et autour d'eux également lumineuse ; le charme vivifiant du matin les soulevait, symbolisait délicieusement la douceur de leur amour. Le soleil ne les effrayait pas : ils recevaient ses rayons comme la caresse la plus puissante qui soit.Ils s'achemine-

l/îl.E HÉROÏQUE '2i'.\

rent vers TArc de Triomphe dont les pierres grises apparaissaient derrière le feuillage des arbres, et furent surpris d'arriver au monument, tant le chemin leur avait semblé court. Dans Tavenue du Bois, ils continuèrent de marcher, s'amusant des promeneurs nombreux qui s'y croisaient, les femmes déjà maquillées, vêtues de toilettes claires, la naissance de la gorge visible sous la tolérance des corsages ajourés. Des hommes les accompagnaient, révélant plus sûrement, par la maladresse de leur prétention, l'origine provinciale ou étrangère ; car les étrangers affluaient : Anglais carrément insulaires. Américains nets et dédaigneux. Allemands indiscrètement lourds, et toute la tourbe des rastaqouères aux cheveux bleus, aux cravates criardes et aux doigts trop bagués. Mais les yeux se reposaient sur les formes de quelques animaux nobles : un cheval de pur sang passait au petit galop, et l'harmonie de sa ligne, la souplesse de sa foulée, sa fragile et nerveuse beauté attiraient naturellement les regards ; sur le large trottoir, un lévrier blond suivait un jeune homme : c'était une jolie bète, de poil ras, fine et merveilleusement élégante par chacun de ses mouvements ; elle frottait doucement, sa tète longue contre la main de son maître, et, quand le maître éten-

dait le bras, elle s'enlevait sans effort, d'un geste de ballerine, pour placer sa tête à hauteur de la caresse.

— Vraiment, dit Mélié, la vérité et la nature détruisent toutes les prétentions. — Je vais, ajouta-t-ilen souriant, vous faire un grand compliment : quand j étais seul, je m'indignais en voyant des femmes laides ridiculement parées ; leur impuissante coquetterie m'irritait comme une stupide parodie ; mais il m'arrivait aussi de contempler de très purs animaux, et d'être ému de leur grâce inexprimable.

Pauline sourit à son tour, flattée de l'hommage secret qu'entendait lui rendre son ami.

Sur la chaussée, des voitures roulaient vers leBois ; quelques automobiles électriques filaient, silencieuses et rapides ; au pas des chevaux, une Victoria revenait vers TArc de Triomphe ; elle portait M"' Mournat. Enfouie, dès ce malin, dans une robe de soie violette, la grosse dame manœuvrait devant son visage bouffi et braquait impudemment sur les promeneurs son « face à main ». Sans doute cherchait-elle, au milieu de ces jeunes hommes, le regretté Perruchet-Vilain ; car elle ignorait que le fugitif, ayant mené à terme une mission spéciale, reprendrait bientôt ses fonctions habituelles ; M"" Mournat agita son lorgnon, poussa de petits cris, enjoignit

l'île héroïque -i.)

au cocher de s'arrôter ; Pauline et Mélié durent la reconnaître.

— Chers amis, chers amis, quelle bonne fortune ! M. Mournat est descendu « faire du footing » ; il sera navré I Et les séances de pose, mon cher sculpteur, quand les commenceronsnous? Lundi de la semaine prochaine, ou mardi? Ou alors jeudi? Car mercredi, je ne suis pas libre...

Ainsi acculé, François ne put éviter l'engagement qui l'ennuyait ; il se résigna, déclara qu'il serait heureux de recevoir M"" Mournat le jeudi à neuf heures et demie. Il espérait que la dolente personne craindrait un lever matinal, mais la face énorme s'élargit d'un sourire, et elle acquiesça.

A ce moment survint Mournat; suant, s'épongeant le front, puis s'évenlant à l'aide d'un magnifique chapeau de Panama, il salua et resalua, approuva le rendez-vous pris, et monta dans la voiture au côté de sa femme, le « footing » étant terminé ; et comme le cheval partait au trot, le politicien se pencha pour déclarer :

^^ J'accompagnerai ma femme à l'atelier un de ces jours, il faut absolument que je vous voie, mt stîjet do laSd(îiété..i..

Et il agita, en un dernier signe d'adieu, sa main courte gantée de peau maïs.

Les deux amants continuèrent de marcher dans l'allée ensoleillée, mais ils ne trouvèrent d'abord rien à dire. Leur belle joie tranquille était finie, une gêne déjà connue se levait entre eux, plus consistante et plus précise. Mélié essaya de feindre :

— Eh I fit-il, ce petit bonhomme sur son poney...

Pauline regarda machinalement, puis elle prononça :

— Je ne les aime point, ces Mournat... et vous non plus, vous ne les aimez point ; pourquoi vous servez-vous d'eux ? Pourquoi faitesvous des choses qui vous déplaisent, quand nous n'avons même pas besoin d'elles pour vivre? Accepterez-vous cette place que jadis vous avez refusée? Ah! mon ami, qu'y a-t-il de changé en vous ?

Elle se tut, étonnée de ces mots qu'elle n'avait pas encore dits, mais qui depuis quelque temps l'étouffaient ; elle ne se dissimulait plus que François, peu à peu repris par la vie, abandonnait Tune après l'autre chacune de ses fiertés et de ses intransigeances. Que pouvaitelle oser, sans risquer d'effaroucher leur bonheur, conriànt(3, malgré tout, dans l'efficacité

l/ÎLE HÉROÏQUE -' i7

de la rude épreuve? Elle s'efforçait seulement, par sa tendre énergie, de maintenir son ami dans la voie droite, de le garder des écarts où visiblement la possession de ce bonheur l'entraînait. Mais si son effort demeurait inutile, si le mal s'aggravait ? — Non, ce n'était pas possible : ils n'auraient pas vainement souffert ; pourtant, sa crainte devenait un peu angoissante et les paroles de la jeune femme avaient jailli.

— Ne vous tourmentez plus, ma chérie, répondit François en pressant le bras de son amie, et en parlant du ton de douce autorité qu'il faut pour rassurer un enfant ; je me débarrasserais volontiers des Mournat ; mais quoi I ils nous serviront; nous devons les supporter. Et ce que je fais, ce n'est pas grave, tout le monde le fait : celui-ci, celui-là : parmi ces gens que nous croisons et dont on peut dire de la plupart qu'ils sont honorables, il n'y a pas quatre personnes qui ne soient réduites à d'innombrables concessions, à certaines compromissions, si vous le voulez, à de petites lâchetés ; c'est la vie cela, nous ne la changerons pas ; voyons la telle qu'elle est et profitons d'elle: elle est si bonne !

François parlait sincèrement : les actes auxquels il se coritt^aignait n'excédaient poinl la

mesure des vilenies ordinaires ; la charge de portraiturer M""" Mournat, qu'il avait acceptée sans prévenir Pauline, plaisait peu au sculpteur; mais comment résister à la demande d'un homme aussi aimable qu'était le mari de ce triste modèle ? N'avait-il point, par sa seule influence, fait choisir Mélié pour exécuter la statue d'un obscur économiste mort récemment? De telles faveurs engagent qui les reçoit.

Cependant, il s'avérait de plus en plus que l'individu était infâme, et que l'enlèvement de M"" Bargenac n'avait été opéré qu'à son profit : Depuis longtemps, en vue d'une action décisive qui serait peut-être nécessaire, Perruchet-Vilain circonvenait la jeune femme pour parer à tout hasard; l'affaire du chantage ayant piteusement échoué, Perruchet avait hâté la solution, décidé à la fuite M"' Bargenac ; puis, sa maîtresse installée dans une villa de banlieue, il s'éloignait sans autres façons, l'abandonnait si dénuée de tout secours matériel et moral, que Mournat, subitement apparu, s'érigeait aussitôt en sauveur.

Mélié était du reste certain que le personnage ne l'assimilait pas à Bargenac, ne nourrissait pas, en cherchant à s'approcher de lui, des pensées secrètes et inavouables; il comprenait que Torganisaleur patient de la « Sodiétë pour lè

Succès des Jeunes Artistes », attendait unbénéiice d'autre sorte. Seules, des questions d'argent seraient agitées entre eux : et ces (juestions tourmentaient infiniment le sculpteur ; il ne pouvait se résoudre à une adhésion dont Tavanlage pécuniaire était trop évident : l'ar^çent dont il avait besoin le tentait; et sa conscience, son ancienne conscience, lui interdisait ce gain. Mais de quelles billevesées allait-il s'embarrasser? Tout cela, comme il le disait bien, c'était la vie ; il n'avait plus qu'à oublier les exagérations périmées, les exaltations maladives d'une époque où il était hors de la vie.

Les amants s'assirent dans des fauteuils, contre la petite grille qui clôt le parterre. Si les mots qu'avait ditsMélié rassuraient peu la jeune femme, du moins la douceur du ton l'apaisait. Le lévrier blond passa, trottinant devant son maître; de temps en temps, il tournait la tète vers l'homme, agitait la courbe élégante et basse de sa queue, exprimait ainsi des sentiments droits et tendres en son simple langage de chien ; et le défilé continuait, des femmes peintes aux robes blanches et de leurs compagnons avantageux, — quand Mélié aperçut, parmi les promeneurs, Bargcnac qui s'avançait...

Il demeura immobile, pâlit soudain, comme en préâcrice d'un dâtigë^, (^Ipt^rtsa :

— Oh! Bargenac... je ne veux pas qu'il me voie...

Bargenac ne le vit pas.

Au milieu de cette foule suant la bêtise ou le vice, il marchait comme dans une solitude; on s'écartait instinctivement devant cet étranger: il avait encore maigri; sur les tempes, ses cheveux noirs grisonnaient ; il allait, voûté, ses mains, d'où pendait une canne, jointes derrière le dos : et l'on ne pouvait pas, en le voyant, ne pas comprendre qu'une grande douleur était en lui — une grande douleur et une grande paix. Il suivait cette avenue, au retour, sans doute, d'une longue promenade, car ses souliers étaient gris de poussière ; et la toilette, était peu soignée. Mais à mesure que sa marche lente s'approchait, tous les fantoches, aux yeux de Mélié, s'évanouissaient, se confondaient dans la même insignifiance ; cet homme seul semblait vivant, parce que son seul visage s'éclairait d'une flamme intérieure.

Il frôla les deux amants ; Pauline ne l'avait pas reconnu.

Et Mélié segarda de prononcer le nom de Bargenac ; une trop lourde honte, un trouble trop humiliant l'accablaient ; c'était son ancienne majesté qu'il venait de voir apparaître ; tout

de suite, misérablement, il se contraip^nit de nouveau à feindre, et d'une voix presque naturelle il critiqua l'allure d'un cheval (pii trottait dans « l'allée cavalière ».

Mais il commençait à désespérer : sa vie passée, ne l'oublierait-il donc jamais? Le tiendrait-elle indéfiniment prisonnier ? Serait-il indestructible, son trop beau souvenir? Et de Texil dans la splendeur de la solitude, Mélié rapportait-il l'impuissance d'être heureux, de jouir humainement de la vie imparfaite et douce ? Se sentirait-il toujours diminué par le bonheur ?

Une grande tristesse Taccablait, qu'il dissimulait sous le déroulement continu des phrases. Et pourtant, ils s'aimaient tendrement.. .Et pourtant, l'avenir s'ouvrait devant leur jeunesse...

— C'est un gamin qui a apporté ça ; il doit revenir à la première heure pour chercher la réponse.

Mélié reçut, des mains dédaigneuses du concierge Rodrigue, une enveloppe fripée, maculée, et sans suscription. L'ayant ouverte, il déchiffra ces quatre lignes à peine lisibles, tracées en bâtons tremblants, avec une encre jaunâtre et pâteuse :

« M. Mélié, sûr que je vais mourir. Alors, je « viens vous dire, M. Mélié, que je serais bien « content si vous vouliez bien m'envoyer quel- « que chose avant de mourir. Je ne suis pas « trop heureux et je vous remercie bien, « M. Mélié. » C'était signé : Zaffiri.

— Pauvre vieux... dit le sculpteur.

La naïve prière Témouvait par la détresse qu'elle révélait, et aussi parce que Mélié no pensait jamais à son modèle sans un peu de honte ; il ne se pardonnait point le mirage de vieillesse heureuse qu'il avait fait luire aux yeux du MctitôtitiâiSj pmt l'ôffàcëp à i^cipidemcnt ;

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c'était par là qu'il connaissait le sentiment de sa déchéance le plus subtil — et le plus gênant. Pauvre père Zafiiril Voilà qu'il allait mourir... Certainement, selon son humble vœu, Mélié le secourrait ; il ferait mieux, il irait le visiter, essaierait de racheter une faiblesse coupable.

Le lendemain matin, des huit heures, l'enfant revint.

— Eh bien I mon petit, il est donc malade, le père Zaffirî ?

L'autre baissa la tète, silencieusement. C'était un gamin d'une dizaine d'années, court et solide ; la figure large, au nez drôlement retroussé, s'animait de deux yeux actifs ; un tablier noir, serré par une ceinture de cuir, cachait le vêtement pitoyable. Et l'enfant restait debout, les mains dans les poches de sa culotte.

— Qu'est-ce qu'il a donc, le pauvre vieux ?

— Il a qu'il va passer ; déjà heureux qu'il a pas passé cette nuit.

Et en homme sérieux, ne perdant pas son temps aux bagatelles, le messager déclara :

— Je viens pour la réponse.

Alors François dit qu'il irait auprès du malade ; le gamin n'en parut point surpris: il conduirait Mélié, l'endroit n'étant pas facile à trou-

ver, dans des terrains vagues, derrière la porte de Glignancourt.

— Et puis c'est loin, ajouta t-il ; j'ai mis deux heures pour venir.

Dans la voiture, il bavarda, prenant confiance, expliquant que sa mère avait onze enfants, que lui s'appelait Camille, et que le père Zaffiri était leur locataire. La Seine traversée, puis le quartier encombré des Halles, puis grimpées les pentes de Montmartre, le fiacre roula quelque temps parmi les rues pauvres, s'arrêta ; le sculpteur et l'enfant descendirent, franchirent la porte, et laissant à gauche la route et ses sordides guinguettes, toute la triste agglomération de Saint-Ouen, ils suivirent un sentier qui traversait les terrains vagues. Le paysage était sinistre : là-bas, vers Saint-Denis et Aubervilliers, des fumées noircissaient la rive du ciel, tandis qu'au-dessus de Paris, par delà les fortifications, flottait la lourde buée qui pèse sur la ville, les jours d'été radieux. Maintenant, précédé de son guide, Mélié circulait entre d'innombrables habitations, des repaires que Ton eût dits à peine humains.

— C'est ici, dit Camille. S Il poussa un grillage, entra le premier dans

un étroit enclos, où gisaient de vieilles planches, un peu de ferraille, et une écuelle à demi

[)leiiie de liquide ; des enfants jouaient à s'y tremper les mains ; chaque angle du fond était occupé par une petite cabane ; de Tune d'elles, sortit une femme enceinte qui porlait un nourrisson ; c'était la femme onze fois mère ; sa fatigue actuelle, les souffrances tant de fois subies, la misère constante lui faisaient un visage monstrueux et touchant.

— Y a M. Mélié qui a voulu venir, annonça (Camille.

Elle regarda le visiteur d'un air sournois, puis commença de parler: une malchance qu'ils avaient eue, ayant loué « le pavillon » — la seconde cabane — à ce père Zaffiri : un brave homme, il ne buvait pas, mais sa tète s'était tout à coup dérangée, rapport à ses malheurs: les malheurs de son fils dont il ne faisait que causer : et voilà que pour finir il se laissait tomber devant une automobile : et il n'en aurait pas un sou, on savait bien qu'il l'avait fait exprès; d'abord, il ne paraissait pas très blessé, et il était rentré chez lui ; mais depuis quatre jours, il souffrait dans le ventre, il ne mangeait plus et la fièvre ne le quittait pas. Alors, il avait voulu — une folie de malade — écrire à M. Mélié...

La femme se retourna pour donner une gifle

à l'un des enfants qui criait parce que l'écuelle s'était renversée, et continua :

— Dame ! on ne le laisse manquer de rien, quand on peut, bien qu'on ne soit pas riche ; il a toujours eu de la soupe tant qu'il en a mangé ; mais ne réclame-t-il pas du café ?

— Puis-je le voir? demanda Mélié.

Elle alla ouvrir la porte de la cabane, dont la petite fenêtre était voilée d'un rideau rouge; et, déjà entrée, elle dit sans baisser la voix :

— Ah ! vous pouvez venir, mon pauvre cher monsieur : depuis hier soir, il est là, comme mort; mais il souffle toujours, ajouta-t elle après s'être penchée sur quelque chose, au fond de la chambre.

Mélié s'approcha du malade : Il reposait, immobile, presque à ras de terre ; il avait les yeux fermés ; la peau du visage, que laissait voir la broussaille de la barbe, était jaune et creusée ; elle s'enfonçait aux tempes en deux trous d'ombre, pinçait le nez, se relevait, comme rétrécie, sur la mâchoire supérieure, en sorte qu'on ne distinguait plus les traits d'une figure humaine, mais la forme d une tète de mort. La vie ne se révélait que par de légers soubresauts du bras gauche étendu, et par une plainte, de temps en temps exhalée.

l/ÎLE HÉROÏQUE *i57

— C'est sur qu'il a voulu se tuer ?

— Ah ! Probable... D'ailleurs ça ne pouvait plus durer : il se mangeait les sangs, rapport à ce que je vous conte; ça lui a pris, il y a deux ou trois mois.

— Il y a deux ou trois mois ?

— Dame, à peu près.

Mélié dit qu'il enverrait un médecin, et qu'il reviendrait ; il donna quelque argent à la femme, sortit, congédia Camille qui s'offrait à Tescorter. Cette idée de suicide le désolait ; pendant que la voiture le ramenait dans Paris à travers les faubourgs, il évoquait la joie confiante du bonhomme, l'hiver passé, et cette brutale déception qui avait jeté le vieillard à la mort. Une tristesse inexprimable l'envahissait, quand il songeait à ce malheureux mourant parce que lui, Mélié, avait changé, et, un certain jour, étant repris par son égoïsme, cessé d'être bon ; il se sentait irrémédiablement diminué.

Chez le médecin, François écrivit un billet pressant, puis il se fit conduire auprès de Pauline qui l'attendait pour déjeuner. Une telle émotion bouleversait sa figure, bien qu'il s'efforçât de sourire, que, d'abord, la jeune femme s'inquiéta et l'interrogea. Il se défendit, affirmant que la grande chaleur le fatiguait ; mais,

comme disait Pauline, il ne savait pas mentir, et il avoua partiellement : un de ses anciens modèles avait tenté de se tuer, mourait dans la misère; Mélié venait de le voir, et demeurait péniblement impressionné.

Sa voix tremblante aggravait les paroles, et Pauline s'émut. Où était ce malheureux ? Elle aussi voulait le visiter. Quelle blessure avaitil ? François donna des détails, et elle décida qu'il fallait sans tarder retourner près du maade, connaître le diagnostic du médecin, s'assurer d'une garde ; c'était monstrueux, cette misère devant la mort. Le sculpteur protesta : elle ignorait de si cruels spectacles, il ne les lui infligerait pas; qu'on fasse la charité, soit! Mais certaines choses restaient impossibles : telle lui apparaissait la venue de son amie dans ce taudis.

— Croyez-vous que j'ai peur? fit-elle bravement. Il faut soigner ce moribond, et les hommes n'y entendent rien.

Il refusait encore, quand elle ajouta simplement :

— Si vous ne m'emmenez pas, c'est que vous n'avez pas confiance en moi.

Alors, il acquiesça ; le déjeuner bientôt fini, MéUé reprit le chemin du lointain quartier ; cette fois, la présence de Pauline allégeait sa

l'île HÉuoï«jufc: 259

conscience; il apportait au vieillard un secours merveilleux.

Sur le gazon pelé, désert le matin, des enfants jouaient, et des hommes y dormaient au grand soleil, le visage couvert d'im chapeau de paille ou d'une casquette. Pauline et François, en arrivant, trouvèrent un billet laissé par le méde- (in : la mort était imminente ; on n'avait pu essayer qu'une injection de caféine.

— Vous voyez, dit François, il n'y a rien à faire ; n'entrez pas, épargnez- vous une émotion inutile.

— Quelle folie ! répondit Pauline.

Et elle pénétra dans la pauvre cabane. Le malade semblait plus vivant que le matin ; il remuait parfois une jambe ou un bras, et sa tête, sur Toreiller, se déplaçait. Tout de suite, Pauline vint près du lit, et, lentement, avec ses douces mains, elle commença de disposer la loque grisâtre qu'était cet oreiller, pour que ne fût point blessée la tête du vieillard. Zafûri ouvrit les yeux, vit la figure penchée et souriante, et ses paupières se fermèrent. Pauline regardait avec horreur le taudis, le sol de terre à peine égalisé, les linges maculés, traînant dans les coins, l'eau douteuse dans une tasse ébréchée, dont, sans doute, le maladeavait bu, et cet informe grabat où l'homme agonisait.

Pais, voyant sur la table une fiole qui contenait une potion :

— Il faut lui en faire prendre un peu, ditelle.

Elle s'occupa d'ouvrir la fiole ; la femme

prêta une cuiller, puis retourna dans son réduit;

Camille, flanqué de deux enfants, ne quittait pas

le seuil de la porte laissée ouverte, car Tair

était irrespirable.

Cependant, Zaffiri s'agitait davantage ; percevait-il le bruit non accoutumé, ou la caféine injectée réveillait-elle ses dernières énergies ? Il ouvrit les yeux, fil un effort pour soulever son buste, et, comme le sculpteur s'avançait vers lui, il laissa choir en arrière sa tête lasse, et ses lèvres remuèrent ; il dit de sa voix affaiblie et rauque :

— Ah ! M. Mélié... M. Mélié... je suis content.,. M. Mélié !

— Oui, c'est moi, père Zaffiri ; vous sentezvous mieux? Nous allons bien vous soigner...

Mais le vieillard ne l'entendait pas ; il avait un instant, reconnu ce visage, il le mêlait à son rêve délirant. Il souriait, et sa voix admirative prononçait :

— M. Mélié, oh ! Lui ! C'est bien plus qu'un homme, lui ! Je sais ce qu'il est ! Il est... Il est...

Pauline s'était approchée à la voix de l'ago-

nisant; elle restait près de Mélié, appuyée sur l'épaule de son ami. C'était effroyable, cette voix brisée et déjà lointaine qui parlait, ayant perdu le ton et la mesure propres au discours des hommes, et qui parlait, qui parlait....

La main tremblante se levait au bout du bras décharné, aussi haut qu'elle pouvait, vers un rang inimaginablement supérieur. Puis, elle retomba ; il y eut un éclat de rire dur comme un râle, et, soudain dressé, tourné vers l'intérieur de la pièce, et calé sur son coude gauche, le mourant reprit :

— Et, vous ne savez pas, vous ne savez pas, ce qu'il est devenu ?

Pauline et François regardaient le moribond, frappés d'horreur et de pitié ; mais à mesure que les paroles sortaient de la bouche du vieillard, un sentiment nouveau les pénétrait, invincible et affolant, la terreur des mots que prononcerait cette bouche en délire. Oh! pouvoir la faire taire.... qu'allait-il dire d'épouvantable, ce malheureux brûlant de fièvre dont la pensée libre enfin s'échappait, et dont, depuis une minute, le visage de mort grimaçait de mépris :

— Partez ! supplia François à l'oreille de Pauline.

Il voulut Fentraîner^ mais elle résista, refusa, d'un signe de tête.

— Ce qu'il est devenu ? recommença le malade ; moins que rien... Pfuit I Rien du tout ; comme tout le monde, quoi I Gomme tout le monde... Ne vous dérangez pas^ Monsieur, soyez bien heureux, je vous souhaite beaucoup de bonheur et de prospérité..,. M. Mélié... Ahl ce qu'il était... Pfuit ! tout d'un coup, plus rien, rien, moins que rien de rien...

Il continuait, mêlant ses griefs de propos incohérents et d'indications pour retrouver, à Menton, la demeure de son fils. Et le couple restait là, stupéfié devant cette scène inattendue et tragique.

Ce fut court : subitement, le buste, comme vidé, s'écroula ; un hoquet l'agita ; du visage, quelque chose disparut, et sur les traits que l'on jugeait déjà cadavériques, une rigidité incomparable se fixa.

Puis on entendit la voix de Camille qui appelait :

— Maman, Maman, je crois qu'il a passé....

Le soir, Mélié erra seul dans Paris, ayant reconduit chez elle et quitté, après la mort de /affiri, la jeune femme brisée parce lamentable spectacle ; ils n'avaient parlé que du malheureux vieillard, mais à quelle torture était livrée leur àme ! Car Pauline savait ; la pensée qui troublait le sculpteur, le sentiment de déchéance que lui infligeait le souvenir persistant d'une vie trop pure, naguère encore il espérait Ifs dominer, et, sinon les expulser de lui-même, du moins n'en point offenser son amie ; et voilà qu'une brusque révélation découvrait à la jeune femme le mal qu'elle devait ignorer I

Mélié restait épouvanté. Quelles minutes il avait vécues, pendant cette agonie 1 Quel supplice sans nom il avait enduré — et quelle honte I Non seulement parce que Pauline entendait ces paroles, mais aussi parce que lui les écoutait et qu'elles creusaient le chemin où ses scrupules marchaient déjà trop volontiers. Ses dernières illusions tombaient, déchirées: il était inutile qu'il cherchât à se tromper, à croire

la crise passagère, radoucissement prochain ; il devait cesser de feindre comme il le faisait depuis quelques mois. Brutalement, de cette bouche naïve, la vérité surgissait : Mélié, dans la solitude, s'était élevé au-dessus des hommes ; rentré dans la vie, il redevenait semblable aux hommes, égoïste et faible ; et cette vérité était si claire qu'il ne Toublierait plus. Il le savait; avant qu'elle fût nettement formulée, un pressentiment craintif le hantait, obscurcissait les meilleures joies, voilait, à certaines minutes, la lumière chaude du bonheur. Maintenant, la pensée, précisée dans l'esprit de Mélié, révélée à Pauline, ne s'effacerait plus II sentait bien qu'elle demeurerait toujours là, abominablement fixe, entre sa nouvelle vie et lui, entre sa femme et lui, entre son bonheur et lui — et qu'il n'y aurait plus de bonheur possible. Il ne serait plus à ses yeux, comme à ceux de sa compagne, qu'un être déchu de sa solitude souveraine, de son indépendance d'artiste et de son exceptionnelle pureté morale.

Alors, comment deux êtres fiers pourraient-ils vivre côte à côte, ayant entre eux, toujours, cette pensée monstrueuse? Ils ne le pourraient pas, ils ne le pourraient pas... Et Pauline le redoutait déjà. Les troubles antérieurs, dont elle ignorait la cause exacte. Pavaient émue

plus que de raison; elle devinait ce qu'elle ne savait pas, et connaissait un danger sérieux autour de son bonheur. Les paroles de ZafQri ne l'avaient pas surprise, fortifiant ses soupçonS;, déterminant la nature du mal, en dénonçant la gravité. Les amants se comprenaient sans parler, et la détresse des yeux de la jeune femme, à Tinstant de rentrer chez elle, avouait qu'elle aussi redoutait que ce fût la fin, et qu'ils dussent se quitter. D'un regard, elle s'en remettait à lui, le malade; elle lui disait que s'il ne pouvait pas se guérir, elle accepterait la douleur totale de la séparation, qui serait seule digne d'eux, et qu'ils ne devraient pas éviter.

Et Mélié pensa qu'en effet cette douleur devenait peut-être inévitable ; leur amour mêlé à un pareil regret, ce serait odieux! Il faudrait donc qu'ils se séparassent ; de nouveau on les écartait l'un de l'autre. Le sculpteur s'affolait en songeant à la voix qui leur transmettait l'ordre : son Vieillard Mourant, dont il avait modelé les traits pour incarner d'abord la douleur solitaire, puis l'orgueil sacré d'être audessus de la vie, son Vieillard Mourant, c'éidlt lui, qui, à l'heure d'expirer, pauvre être de chair et de vérité, proférait les paroles décisives, annonçait que Mélié, réellement, était

monté plus haut que les autres hommes, et qu^il était déchu. Cette coïncidence mystérieuse, ce jugement porté par celui-là même qui avait servi de figure à ses pensées, émouvait grandement Mélié d'un sentiment quasi religieux.

Sa méditation l'avait conduit au Champs-Elysées, et, dans cette avenue du Bois où, peu auparavant, il avait souffert, au côté de Pauline, humilié par la rencontre de Mournat, humilié par celle ds Bargenac. Faudrait-il donc qu'il recommençât d'être seul? Il marchait sur le large trottoir, le long de la petite grille qui clôt le parterre, ainsi qu'il avait marché auprès de son amie. Instinctivement, déjà, il cherchait des souvenirs.

La nuit montait des arbres ; vers le couchant, traînaient de grands nuages noirs, aux bords violacés par le soleil invisible; et entre eux, un coin de ciel bleu reposait, extrêmement clair, doux comme un lac parmi des montagnes sombres. L'avenue était presque déserte; quelques rares voitures emportaient des couples. Mélié franchit l'enceinte, pénétra dans le Bois ; il allait, comme assommé par la pesanteur de cette douleur nouvelle . Seul cela recommençait : il redevenait celui qui est seul.

Il s'écarta des cafés lumineux et bruyants, encombrés de couples en joie, et suivit l'allée

obscure: des couples s'y promenaient ; ils avançaient lentement, satisfaits d'être là, les bras liés ou la taille enlacée. Il n'y avait que des couples ; pourtant, une grande femme rousse vêtue de blanc, qu'aucun homme n'accompagnait, marchait devant Mélié; quand il fut à sa hauteur, elle lui sourit, et elle vint vers lui, comme s'il était naturel qu'ils s'unissent. Il se détourna, ému par cette honte de sa misère, cette pudeur de sa solitude dont il sou Ifrait jadis; ainsi reparaissaient en lui, spontanément, les détails mal effacés de son ancienne douleur. Pour fuir ce spectacle affolant des couples, il voulut prendre le sentier qui, à gauche, longe la grande allée ; mais des taches claires y trouaient la nuit, et c'étaient des coupLis, immobiles, ceux-là, pour des caresses : où qu'il se réfugiât, il ne voyait que des couples, et des couples, et di^s couples encore. Il n'y avait que lui qui fût seul comme un réprouvé, comme un monstre. La grande femme rousse s'en alla, au bras d'un jeune homme ; elle riait. L'amour était partout; Des ouvriers, que le Métropolitain amenait des faubourgs, suivaient, dans la lente promenade, les riches qu'attendait, près du trottoir, une automobile ; un autre café fit éclater ses lumières, et des flons-fïons de valse en sortaient, énervants et sensuels, musiquette sans pensée, faite pour ces

gens qui se promenaient sans pensée autre que celle de l'amour. François s'éloigna, les nerfs tordus ; la fièvre lui meurtrissait les tempes ; il atteignit, plus loin, une région d'ombre et de silence ; un banc Taccueillait quand, au même instant, un couple vint pour s'y asseoir. Mélié eût pu facilement prendre la place qu'il désirait ; mais il se retira, humblement : c'était pour eux, Fombre et la paix, et tout ce qui est doux, et tout ce qui est bon.

Il s'enfuit sans plus savoir où il allait ; il disait ;

— Je ne peux plus^ je ne peux plus ; voilà que je deviens fou... J'aurais bien renoncé à toutes les joies de la chair et à toutes les voluptés. Mais être seul! Je ne peux plus être seul... Il y a des maladies dont on guérit une fois, et dont la seconde crise fait mourir. Je ne peux plus être seul !

Et dans cette heure douloureuse, il retrouvait son âme de solitaire; il la retrouvait avec toute sa pureté; vraiment, il ne songeait pas au plaisir : ah ! les joies de la chair, il les avait connues, et ses ivresses, et ses folies; mais ce n'était pas d'elles, que,pour vivre, il sentait l'impérieux besoin.Ge n'était pas d'elles : c'était d'une pauvre petite chose toute simple : c'était de la présence d'une tendresse ; et pour qu'en lui fût faite une

l'îi.e iiéhoïque 209

grande purification, il avait fallu, seulement, qu'un souffle de solitude passât. Il retrouvait son àme ancienne avec cette fierté intransigeante dont il ne pouvait plus perdre le souvenir, mais il la retrouvait, aussi, avec son indicible amertume et ses déchirements de toutes les minutes ; il lui semblait que remontait à ses lèvres la nausée d'un mal ancien, et qu'il valait mieux mourir que de supporter encore un tel mal. Ali I recommencer d'être celui qui est seul parmi les êtres qui sont deux; recommencer, quand on vient d'être deux, quand, un jour splendide, la vieille douleur s'est effondrée, quand on a tenu le bonheur entre ses doigts, le bonheur d'aujourd'hui, de demain et de toujours, quand on est sorti sauvé et rassuré du troupeau vite oublié des malheureux, avec cet horrible goût à peine disparu de la bouche recommencer à se nourrir d'amertume... Se recharger de l'ennui chaque matin renouvelé d'une vie sans intérêt... Accepter de nouveau la gloire désespérante d'une belle œuvre faite qu'on est seul à regarder... Affronter toutes ces douleurs, connaissant le lancinement particulier de chacune d'elles... Retomber...

— Je ne peux pas, répétait Mélié, je ne peux pas... Et alors? alors?... Ce ne peut pas être, pourtant, cette vie misérable à la recherche du

succès et de Fargent ! Nous souffririons trop tous les deux...

Maintenant, il était assis sur un banc, sous les grands arbres de Neuilly; il avait marché longtemps, au hasard ; la fatigue l'avait traîné là, et il y restait, insoucieux de l'heure tardive et du danger ; il y eut des ricanements et des éclats de voix, au croisement des avenues ; il ne les eatendit même pas, perdu danssa pensée d'où il fallait que sortît la formule de sa vie et de la vie d'une femme qu'il aimait; et cette formule naîtrait ce soir, car il savait qu'à la première rencontre, certaines phrases seraient peut-être dites, après lesquelles on ne parle plus de bonheur.

Or, il ne pouvait pas vivre seul : son trop beau souvenir le troublait et le troublerait sans cesse. En face de ces deux propositions si désespérément inconciliables, que décider, que vouloir, qu'imaginer ?

— Nous ferons ce que nous pourrons... Nous ferons ce que nous pourrons... Mais que pourrons-nous?

A cet instant tragique, François, dans son âme de solitaire, se recueillait profondément, avec toute sa sincérité, avec son désir unique de savoir ce qui devait être fait. Et baigné par le silence, il appelait en lui cette force surhu-

maine qui déjà l'avait visité, cette force qui n'entrait dans son âme que quand son âme était extraordinairement purifiée, la Vérité vivante, qui ne parle qu'aux heures rares où le monde se tait.

Et une fois encore, la paix descendit en lui.

Gomme il se remémorait la dramatique scène du matin, il vit les gestes doux et d'extrême bonté par quoi la jeune femme soulageait le mourant: ce fut une lumière dans la nuit où il se débattait.

— Elle si bonne, se disait- il, elle si bonne... Gomment, à cause d'elle, n'aurais-je pas la vie la plus haute ? G'est moi, dans ma stupidité, qui ai tout de suite associé mon intérêt égoïste à mon amour ; dès que j'ai été réuni à Pauline, j'ai voulu pour elle de l'argent et de la renommée, et toutes les misères où les hommes s'abaissent. Parce que je la possédais, j'ai cru qu'il fallait rentrer dans le monde, malgré sa volonté même, et malgré son conseil; le bonheur ne m'apparaissait qu'entouré de toutes les conventions de joie. Mais puisqu'elle est assez forte pour Taccepter seul, le bonheur, dans sa grandeur dénudée, puisqu'elle m'a donné une leçon d'héroïsme... Imbécile que j'étais I Je ne rentrerai pas avec elle dans le monde. Je Temmè-

nerai dans mon Ile de solitude et de pureté. Allier la douceur d'être deux à la pureté de la solitude... Pour cette vie prodigieuse, il faut une compagne exceptionnelle... Mais puisque j'ai Pauline...

Vers deux heures du matin, François trouva, près des fortifications, une voiture qui le conduisit rue Gay-Lussac ; il gravit les étages familiers, selon sa coutume, sans Taide d'aucune lumière, mais comme, sur le palier, il s'approchait pour introduire à tâtons la clef dans la serrure, il trébucha et se rejeta vivement en arrière, sans pouvoir retenir un cri bref : là, devant sa porte, une masse, une forme humaine était écroulée. Un cri répondit lau sien, une ombre se dressa, et Pauline s'abattit sur la poitrine de Mélié.

— Ah ! te voilà ! Ah ! te voilà ! Dieu ! que j'ai eu peur mon ami

— Pauline... vous êtes là... se peut-il?... Cette dernière émotion après tant d'autres

[paralysait François, le suffoquait, arrêtait les [mots à sa gorge. Ils entrèrent, et, sans même [dissiper l'obscurité, Mélié tomba dans un fauteuil, referma ses bras sur Pauline abandonlée, et elle commença de parler :

— Oui, je suis venue... Je ne savais pas ce que tu allais faire. J'avais peur. Je t'attendais. Oh î comme j'avais peur ! Mon chéri...

Elle parlait ; sa voix calme et d'un ton si admirablement juste était méconnaissable, assourdie par Fangoisse ; ce n'était plus que la plainte d'une créature blessée, presque le bruit, seulement, d'un pauvre cœur pantelant et qui bat, et qui bat, et dont on ne sait rien sinon que de tels battements sont douloureux. Elle délaissait sans même y songer le « vous » auquel demeurait fidèle sa pudeur ordinaire, et le simple tutoiement jaillissait de ses lèvres:

— Si tu étais mort, pourtant... c'est de cela que j'avais peur.

François la tenait embrassée, mais il ne disait rien ; surpris au milieu de son rêve, qui, l'heure d'avant, lui paraissait facilement réalisable, il n'osait plus le formuler.

Elle dit, de sa voix tremblante et profonde :

— Nous ne nous ferons plus de peine, mon chéri, nous ne nous ferons plus de peine — jamais.

Elle se tut un instant, s'efforçant à dominer sa faiblesse,à recouvrer, surtout, ce calme puissant qu'elle perdait si rarement, et elle continua :

— Vois-tu, j'ai bien compris; ce sera ce que

tu voudras : je sais que tu as trouvé dans la solitude une force unique, et que tu souffres d'être moins bon, depuis que tu penses à être heureux ; je sais que cette force unique est réellement dans la solitude, et que ceux qui l'ont connue et quittée, quand ils regardent en eux, se sentent déchus. Alors, s'il le faut

Mais pour nous, voyons, ce n'est pas la même chose ! Que me font, à moi les honneurs et l'argent ? Moi aussi, j'ai été malheureuse ! Moi aussi, j'ai été seule et j'ai vécu hors du monde !

Si tu voulais Puisque nous avons tous les

deux des âmes de solitaires.... Pourquoi ne serions-nous pas un couple exceptionael, un couple solitaire ? Aussi pur, aussi haut qu'est magnifiquement haut et pur l'homme qui vit vraiment seul ? Il y a peu d'êtres qui puissent réaliser cela... Mais nous ?

Mélié, avec un bonheur indicible, écoutait cette voix prononcer les phrases mêmes qu'il souhaitait entendre d'elle, et il l'encourageait doucement, défaillant d'émotion et de reconnaissance :

— Dis, répétait-il, dis bien toute ta pensée.... dis bien toute ma pensée....

Et elle, comprenant qu'ils étaient d'accord, parlait non plus timidement, mais avec une ardeur confiante et radieuse :

— Ah ! tu veux bien ! quel bonheur ! tu verras comme nous serons heureux et comme nous serons forts... nous serons seuls au milieu du monde. Seuls. C'est-à-dire que nous ne recevrons rien de lui, mais, n'est-ce pas, nous lui donnerons sans compter, parce qu'ayant souffert, nous serons pitoyables à toutes les douleurs. Et puis nous n'aurons plus de besoins. C'est vrai : nous vivrons entre notre amour et ton travail le plus pur.

— Oui, nous vivrons ainsi, dit gravement Mélié. Le couple que nous serons se libérera des choses vaines qui nous ont ressaisis et dont chacun de nous, par la solitude, s'était libéré. Et la leçon delà solitude, nous ne l'oublierons plus : nous sentirons toujours présente en nous cette Vérité que les hommes ne perçoivent pas, à cause de leurs agitations, mais dont on entend la voix distincte dans le silence et dans la douleur.

Viens, mon amie, tu es lasse...

Ils se levèrent. Les volets n'étaient point clos, et un jour incertain commençait à paraître, livrant aux amants le mystère de leurs traits ravagés; là-bas, derrière la lourde coupole du Panthéon, le ciel blanchissait ; et les voitures des laitiers, roulant avec un bruit de ferrailles, troublaient le sommeil paisible de la rue.

Pauline s'étant couchée, François s'agenouilla chastement devant le lit.

De belles fêtes d'amour les attendaient encore; mais à cette minute, leurs sens anéantis, ils étaient vraiment deux êtres spiritualisés, prêts pour l'union la plus lucide et la plus forte. Mélié posa sa tête contre le sein de la jeune femme, et il lui dit :

— Câline-moi.

Fin,

/yyU

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DONKL (Lucien) L'Augure,

— Pilleurs d'Amour.

ESTAUNIÉ (Edouard) L'empreinte.

EspINASSE-MONGENET(L.) La Vie Finissante.

GLADÈS (André) ... Florence Monneroy. Récits de la vie du cœur

HeNNKZEL (Henri d') L'Entrave.

LacoUR (Paul) L'Insidieuse Volupté.

Le RoHU (Pierre) L'autre Rive, préface de Frauçois Coppée.

— Intègre,

— La Faillite de Jacques Leblay.

PaUTY (F,^ Supplice de Tantale.

— Erreur meurtrière.

ROD (Edouard) La Vie privée de Michel Teissier.

— La Seconde vie de Michel Teissier

— Le Silence,

— Les Boches blanches.

— Dernier Refuge.

— Là-Haut,

— Madem,oiselle Annette.

— L'Inutile effort,

— L'Incendie.

RamUZ(C.-P.) Aline.

SaINT-AulAIRK (C" A. (le). La Ferme d'Herbigny [Étiennette) .

— La Vierge de Nuremberg. Roman historique.

— Une Idylle en Forêt Noire.

^Grézels. Roman historique (1792 1793-1TW4- 1795).

ThÉVENIN (Léon) Les Dieux d'argile,

Tolstoï (Léon) Résurrection.

Paris. — Imp. E. Capiouont et C>°, rue de Seine. S7.

PQ Lefebvre, Louis 2623 L'île héroïque E37I55

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