‹ L'ile heureuseChapitre 10 sur 16 · ACTE TROISIEME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEME

Dans l'île. — Un bois de lumière et de fleurs. Au fond le calme de la mer et du ciel.

PERILLUS, LILOE. — Perillus traverse le bo-s lumineux en parlant. Liloe l'observe.

PERILLUS

...Ile heureuse, Ile heureuse où tout est harmonie

Et caresse et parfum. Ile où l'âme des bois

A la douceur infinie

D'une voix qui chante et pleure à la fois ;

Peut-être vas-tu disparaître?

Peut-être,

Ton ciel va-t-il rentrer dans l'ombre avec le flux,

Et nos yeux qui te voient ne te reverront plus.

Un mystère est sur nous que je ne puis comprendre Celui que la mer avait pris,

La mer aurait dû me le rendre;

Et je n'ai retrouvé que sa barque en débris.

Un grand trouble est sur l'Ile;

La clarté que j'avais sur les choses vacille

Comme une lampe au vent.

Si celui qui nous vint était resté vivant!

D'autres viendraient, sur sa trace,

De cette race

Des hommes... Je veux voir.

Maintenant que le ciel a calmé sa colère.

De ce bois investi de lumière

Au large illimité des vagues, pour savoir

Si la mer qui nous garde a bien fait son devoir.

{Us s'éloignent.)

LILOE

Ainsi, voilà, voilà; la mort est suspendue

Sur l'île! Ainsi, voilà, voilà, l'île est perdue !

Tant mieux! Il n'échappera pas...

O ce pêcheur, dire qu'hélas!

Là-bas,

Lorsque le soir criblait le ciel bleu d'étincelles,

J'étais parmi celles

Dont le chant cortégeait son bateau

Sur l'eau.

Et maintenant, voilà, j'en suis là, j'attends l'heure

Qu'il faudra qu'il souffre et qu'il meure!

Les hommes, meurtriers hideux.

M'ont faite méchante comme eux!

Mer, il faut que tu le closes

Au tombeau

92 l'île HtUREUSE

De l'eau!

Mais non, non, n'entends pas... Attends, on dit des choses.

Les hommes sont pareils peut-être en leurs amours

A toi, mer, qui nous fuis et t'en reviens toujours.

Il peut me revenir encore ;

Et puis, il ne faut pas le prendre, mer, jamais!

Car c'est faux si j'ai dit : Je le hais;

Je l'adore !

Si je l'appelais ?

Il viendrait sans doute...

... La nuit se tait, l'ombre écoute;

Mes cris

Iront vers lui... Joris!

UNE VOIX répond.

C'est lui ! C'est lui ! Ma voix l'a trouvé sur sa ro ute ! Joris!

LA VOIX

Joris!

LILOE

C'est lui !

LA VOIX

C'est lui !

LILOE

Las! non.

Non. Ce n'est que l'écho qui me redit son nom. Eh bien, soit ! parle encor, va, trompe-moi quand même ; Fais-moi croire à celui que j'aime, Quand ce n'est que toi qui réponds, Voix de l'écho, miroir invisible des sons...

Le mensonge de la voix douce C'est de ce roc couvert de mousse Qu'il me venait, je vais...

{Elle avance vers le rocher et appelle.)

JorisI {Silence) Joris!

(Silence)

Oh! plus...

La voix ne répond plus... plus... J'ai rompu le charme Je venais vers celui pour qui mon cœur s'alarme Et ne vois qu'une roche où murmure le flux...

Peut-être en est-il ainsi quand on aime ;

Peut-être les mots que le cœur entend

Ne sont que les mots qu'il a dits lui-même!

On se croit aimé, l'on aime, pourtant

Plus d'un, quand il va vers ce qu'il adore,

Ne voit qu'un cœur de pierre et le néant sonore,

Mais l'homme est ainsi :

Devant toute joie, ayant le souci

Qu'elle sera brève,

Il veut toujours voir l'envers de son rêve ;

Tel l'enfant qui se mire et, riant sans savoir,

Pour voir l'enfant qui rit, retourne le miroir.

{Yanko et les autres paraissent.) Ah! Voici les pilleurs de grèves!

YANKO, JOSS, KORNICK, GLAES

YANKO, les yeux sur le sol Eh bien! en trouvez-vous encore?

JOSS

Encor?

CLAES

Encor l!

Toujours 1!!

YANKO

Chargez le fond de la barque.

KORNICK

De l'or En pépites! en blocs!

JOSS

En tas!

YANKO

Amène! Amène !

CLAES

Là de l'or 1 De l'or là!

JOSS

De l'or à fleur du sol !

KORNICK

Les beaux poissons ! ça rompt les filets à la traîne Pour l'autre pêche, adieu 1

JOSS

Bien sûr! Adieu le vol Des voiles sur le flot qui refusait ! La barque N'ira plus sur le flot que pleine d'or! — Embarque!

La barque n'ira plus que pour nous ramener.

Ah ! Ah ! Ceux de chez nous, ils vont en faire un nez !

Quand ils la reverront venir, la barque claire !

Et nous dessus I dans l'or 1 faisant tant de lumière

Qu'en la nuit encor close entr'ouvrant leur œil rond,

Les coqs sur les perchoirs s'entreregarderont :

« C'est-y le jour, bon Dieu! diront-ils, qui se lève ? »

Jusqu'au coq du pays, que, tourné vers la grève,

On entendra de loin, sur l'église perché,

Cocoriquer de joie en haut de son clocher !

CLAES

Crois-tu qu'on sera riche !

JOSS

On va l'être à son aise !

LILOE

Voici que l'or sur eux Fait son œuvre mauvaise !

Le labeur courageux Leur pèse 1

KORNICK

Arrime encor de l'or ! Au plein de l'or ! Au plein !

LILOE, les voyant emmener la barque chargée. Ils ne faucheront plus vos champs de fleurs de lin, Vagues, avec la faux des rames ;

L'or du sol dévasté Leur a fait des âmes De lâcheté.

YANKO

Des âmes de sottise aussi. Les imbéciles ! Croient-ils qu'on va la leur laisser, l'Ile des îles? Non, non. Elle est à moi, rien qu'à moi. C'est ainsi. Mes droits, ce sont mes poings et mes raisons, {Montrant son couteau de mer.)

Ceci!

LILOE

Le voilà, le désir mauvais qui perdra l'Ile I

YANKO, liant.

Allons donc! Je ferai son bonheur, sois tranquille, Je veux combler cette Ile heureuse de bienfaits ; Elle est paisible? Eh bien ! J'en armerai la paix; La forêt souriante où passent des bruits d'ailes. Je la clorai de murs, de tours, de citadelles. Les clairons sonneront où chantent les oiseaux; L'eau calme mirera le vol des durs vaisseaux; La fumée éteindra ce ciel bleu sous ses voiles; Le vent de mes boulets soufflera ses étoiles ; Et je serai debout sur l'horizon changeant, Prince de l'Ile d'or et des Grèves d'argent.

LILOE

Rien ne dure de ce qu'on bâtit sur la haine, Jamais!

YANKO, la prenant pour l'entraîner.

Viens me montrer mon royaume, Sirène.

Non.

[Joris paraît avec Hyllis vers le fond.) Ah ! JorisI Joris !... Enfin! C'est lui qui vient. Ah! celui-là va l'empêcher, l'œuvre mauvaise, Et sauver l'Ile.

YANKO

Assez! que ta bouche se taise, Entends-tu ?

LILOE

Non ! Joris...

YANKO

Ou ma main qui te tient Va la fermer...

LILOE

Joris !

YANKO

Tu ne veux pas te taire ?

Tiens donc, je te bâillonne avec tes cheveux longs. Viens, maintenant.

LILOE

Non, non, je ne veux pas.

YANKO, Veniraînant.

Allons !

JORIS, HYLLIS

JORIS

Hyllis! Hyllis 1

qB l'île heureuse

HYLLYS

Joris ! Joris 1

JORIS

La douce terre 1 O la terre de joie où mon cœur est venu Jusqu'à ton cœur, Hyllis !

Quel mystère inconnu De cette ombre enchantée autour de nous se lève?

HYLLIS

Joris, le voici, le bois radieux

Que tes yeux

Voyaient de la grève.

Regarde. A la fois sombre et clair,

Il tend vers nous ses mains de feuilles.

JORIS

Referme-toi sur nous, ombre qui nous accueilles.

HYLLIS

Toi qui vins vers moi par la mer, Ne pars plus maintenant, demeure.

Tout autre voyage nous leurre Qui ne mène pas vers l'amour.

Vous qui des mers faites le tour, Quel espoir décevant est vôtre ?

Ne cherchez plus, ne partez pas ; Le plus beau voyage ici-bas C'est celui qu'on fait l'un vers l'autre.

JORIS

Tu dis vrai, tu dis vrai. Nous avons trop ramé Vers le but inconnu que cherchaient nos détresses, Quand nous avions l'amour.

HYLLIS

L'amour en ses ivresses Est le port merveilleux qui n'est jamais fermé ; Jette l'ancre, ta barque arrive ; On est toujours à la rive Le jour où l'on s'est aimé,

JORIS

Hyllis, rien ne peut plus m'éloigner, ni personne. Oh! vois, le bois s'emplit de lumière et rayonne.

{Sous le bois de clarté, vers la grève lumineuse, des couples passent en se souriant.)

HYLLIS

Dans la nuit, sœur du jour, Sous le geste fleuri des branches.

Vois-tu passer ces ombres blanches ?

JORlS

Oui, je vois, oui.

HYLLIS

Ce sont ceux qui vont vers l'amour.

JORIS

Suivons-les.

(Harpes et cloches.)

HYLLIS

Entends-tu? la mer au creux des roches Sonne pour ces heureux D'invisibles cloches De noces.

JORIS

Oui, j'entends, oui.

HYLLIS

Dans l'ombre sur eux.

Le bois semble frémir d'un murmure d'abeilles.

JORIS

J'entends.

HYLLIS

Et c'est, montant des coeurs inapaisés, Le chant des mots d'amour, Joris.

JORIS

Et des baisers.

Hyllis, Hyllis, ayons des caresses pareilles, Aimons-nous. Ces amants, sur le chemin qu'ils font, Quels que soient les destins que l'avenir leur garde, Ils ont l'heure adorable en ce moment, regarde.

HYLLIS

Ils seront sans fin ce qu'ils sont.

Le désenchantement leur viendra.

HYLLIS

Non, non,

JORIS

L'heure Où nous croyons aimer entre toutes nous leurre.

HYLLIS

C'est heureux à jamais qu'ils vont au bois profond.

JORIS

Hyllis, Hyllis, il faut les plaindre;

Ils veulent à cette heure éperdùment s'étreindre,

Ils voudront s'étouffer demain 1

L ILE HEUREUSE lOI

HYLLIS

Sous les ombres qui pâlissent Regarde l'Amour enlacer leurs mains.

JORIS

Qu'elle vient tôt la fin des tendresses sans fin !

HYLLIS

Écoute leurs voix qui s'unissent;

Ils ont cette heure exquise à tout jamais.

A tout jamais? Ainsi c'est vrai? réponds-moi, dis Ainsi vos cœurs ici demeurent sans blessures?

HYLLIS

Nous allons par des routes sûres;

Nos chemins d'amour sont fleuris et doux.

JORIS

Ainsi pour vos amants, l'amour n'est pas la voie Douloureuse ? La voie où l'on monte à genoux ?

HYLLIS

L'amour est la route de joie; Le bonheur marche devant nous.

JORIS

Ainsi quand il a bu l'ivresse des délices, Jusqu'à la lie amère, épuiser les calices, 'Votre amour ne sait pas cela?

HYLLIS

Jamais, jamais.

JORIS

Alors tu ne sais pas l'amour, toi que j'aimais I

102 LILE HEUREUSE

Devant votre bonheur certain, vos routes sûres, Enfin! le jour se lève en moi! Non, malheureux, Si vos amants n'ont pas de tortures en eux. Si vos cœurs satisfaits demeurent sans blessures, Vous ne connaissez pas l'amour.

L'Amour, Hyllis, Ce sont les sens troublés, ce sont les yeux pâlis, Tous les doutes, tous les espoirs, toutes les fièvres, Tout le cœur qui vous monte en mots fous sur les lèvres.

L'Amour c'est notre âme qui ploie Jusqu'à se briser, c'est la joie D'aimer pour aimer sans retour, C'est aimer sans autre espérance Que celle d'en mourir un jour.

Vous ne connaissez pas l'Amour, Si vous ignorez la Souffrance.

L'Amour, c'est la chère faiblesse De baiser la main qui nous blesse ; Après l'instant d'aimer si court, C'est de trouver encore des charmes A crier sa peine au ciel sourd.

Vous ne connaissez pas l'Amour, Puisque vous ignorez les Larmes.

L'Amour! c'est quand l'amante est morte, D'arrêter le cercueil. Qu'importe Qu'elle ait fermé ses yeux de jour !

Rouvrez-lui les bras que j'y tombe, Et scellez le sépulcre lourd.

Vous ne connaissez pas l'Amour!

Puisque vous ignorez la Tombe !

HYLLIS

Jorisi

JORIS

Non! non! reçois mes éternels adieux, Je retourne à l'amour que tu ne peux connaître.

Jorisi

JORIS

Non! C'est l'amour dont on meurt que je veux!

HYLLIS

Ah ! Joris 1... Quel pouvoir inconnu tend mon être ? Joris! Quelle rosée a jailli de mes yeux?

JORIS

Des larmes!

Sois heureuse I II luit, le jour joyeux! Dans la Douleur ton âme à l'Amour vient de naître ; Les charmes qui fermaient ton cœur se sont brisés, Hyllis, tu sais aimer, tu sais aimer, tu pleures, Et l'amour va sécher tes pleurs sous mes baisers.

HYLLIS

L'heure douce, parmi les heures I...

Mais d'où monte à mes yeux, le ruisseau de ces pleurs?

JORIS

Du fond de toi-même. Nos cœurs

Comme ce bois Hyllis, ont des sources cachées.

HYLLIS

Oui, je comprends.

Ces fleurs, entre nos pas couchées, Qui comme d'une urne penchée, Epandent sur nous des parfums Dont les soirs ardents semblent ivres, Verraient leurs calices défunts, S'ils n'avaient pour les faire vivre, Au cœur bruissant des roseaux, Les sources secrètes des eaux,

L'Amour, ô frêle fleur éclose Au jardin sacré des amants, N'aurait pas de plus longs moments ; Ils seraient ainsi que les roses Qu'un jour seulement voit fleurir, S'il n'avait pour l'épanouir, Au cœur de nos cœurs pleins d'alarmes La source divine des larmes.

JORIS

Et maintenant, Hyllis, laissons l'amour heureux Sous le ciel où je vais t'emporter loin du vôtre, Nos jours de joie auront des lendemains affreux; Notre amour nous fera les bourreaux l'un de l'autre, Le secret du bonheur nous restera fermé; La souffrance d'aimer tenaillera notre être ; Nos cœur se briseront, nous en mourrons peut-être; Mais c'est d'avoir souffert que nous aurons aimé!

HYLLIS

Allons 1 Allons !

JORIS

Mais qui nous montrera la route Sur la mer où ma barque a sombré?

LILOE, JORIS, HYLLIS

LILOE

Moi, Joris, Qui t'écoute.

{Elle a paru dans le bois clair, sur les derniers mois.) Enfin! Tu l'as compris Oui, vous êtes en butte A la souffrance, au mal, à la mort. Mais hélas Si le bonheur parfait existait ici-bas, Vous auriez bientôt, las Des voluptés sans lutte, Le regret, aux jours de malheur.

De l'âme sous le coup de couteau des douleurs Elargie, Et la nostalgie De vos pleurs.

Tu vois, Hyllis, moi qui l'aimais, pour votre joie

Je m'en vais disparaître... Adieu ! Prenez la voie

De l'eau sur cette barque avec l'or qui l'emplit,

Partez sans regarder en arrière.

Mais seulement une prière :

Lorsque vos pas à l'heure où le jour s'apâlit.

Vous mèneront là-bas, au bord de l'eau qui rêve,

io6 l'île heureuse

En passant au long de la grève, Dites-vous tout bas

Les mots caressants, l'aveu tendre; •

Si vous ne voulez pas Entendre Monter dans l'air

Une plainte d'amour sous la nuit étoilée A la plainte du vent mêlée, Et des pleurs de Sirène aux sanglots de la mer. [Des cris au dehors.)

Joris, ces cris ?

LILOE

Ce sont ceux des hommes.

Les Mêmes, YANKO, KORNICK, JOSS, CLAES, puis PERILLUS.

YANKO

x\rrière !

JOSS

Non, à nous!

CLAES

A nous !

KORNICK

L'Ile est à nous tout entière!

YANKO

Avec i'or de son sol et le flot pour frontière L'Ile est à moil Qui peut, me la prenne !

ULE HEUREUSE I07

JOSS

Moil

YANKO, tirant son couteau.

Toi! "Viens donc la prendre I

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