‹ L'ile heureuseChapitre 9 sur 16 · J VJ · texte numérisé non relu

J VJ

CLAES

Une île ? Bon ! quelle île ?

JOSS

Mais, une Ile qu'on dit où l'on vivrait tranquille Sans besoin, sans souci de rien du tout, de rien. Une Ile de bonheur parfait, complet,

C'est bien, C'est bien; oui. Seulement, faudrait d'abord s'entendre Sur le bonheur.

CLAES

Pour moi, ce serait de m'étendre, Faisant le jour qui vient au jour passé pareil, Le dos au frais dans l'herbe et le ventre au soleil, Et quand j'aurais passé ma semaine à rien faire, — Toute peine qu'on prend méritant un salaire, — Le dimanche venu, me reposer, voilà.

A ton tour, toi, de dire.

KORNICK

Oui, ce n'est pas mal, ça

CLAES

C'est avoir de la suite au moins dans les idées.

KORNICK

Parmi les choses, moi, que j'aurais demandées, Avant tout ce serait, d'avoir soif, d'avoir faim Toujours! avec le cou d'une girafe afin De sentir que ça met plus longtemps quand ça passe.

JOSS

Une soif éternelle I

CLAES

Une faim jamais lasse!

C'est le bonheur !

Oui, mais d'abord boire? Ah! les piots Boire avec le bouilli ! boire avec les fayots ! Du vin avec le congre ! avec la soupe à l'huile ! Avec tout! hors avec cette chose inutile. Ridicule, et nuisible au fond, seul vrai fléau De la santé de l'homme...

CLAES

Et c'est ?

KORNICK

Avec de l'eau.

[Rires.)

CLAES

Bien dit.

[Montrant Joss.)

Et pour bonheur, lui, qu'est-ce qu'il réclame ?

JOSS

Je réclame un pays où l'on change de femme !

La mienne, doux accord, me bat depuis vingt ans,

Je le lui rends. Parfait I Mais tout lasse; j'entends

Une île de bonheur à présent comme une île

Où je sois, si je veux, libre d'en avoir mille!

Jaunes, noires, portant le costume peu cher

Dont tout arbre est prodigue, afin qu'il soit bien clair

l'île heubeuse 83

En voyant leur beauté qui pour tous se dénote, Que c'est moi cette fois qui porte la culotte! {Rires.)

KORNICK

Quoique ça vous ait bien du singe pour parents, Moi, c'est une négresse, en ce cas, que je prends. Ce n'est pas que je veuille au moins être bigame. Mais j'entends en rentrant pouvoir dire à ma femme « J'amène ce tendron, si tu tournes de l'œil, Pour me bourrer ma pipe et me porter ton deuil! »

CLAES

Bon ! pour moi le bonheur il est dans le veuvage. Je suis veuf, je m'y tiens : Et voilà!

KORNICK

C'est d'un sage;

CLAES

Ah ! le bonheur...

KORNICK

Attends,

CLAES

Quoi donc?

KORNICK

Un coup de feu.

Yanko sans doute aura tiré.

KORNICK, remontant.

Faut voir un peu Tout de même.

CLAES

Oui, faut voir.

JOSS

Eh ! que veux-tu qu'il fasse?

Il braconne. Ça doit être un pays de chasse Merveilleux, que cette île.

[Entre Yanko traînant Liloé qui s'attache à lui.)

YANKO, LILOE, KORNICK, JOSS, CLAES

YANKO

Ah ! ah ! prodigieux!

Prodigieux !

(A Liloé.)

Allons, laisse-moi, toi !

LILOE

Dieux ! Dieux!

Comment as-tu fait ça? Comment n'as-tu pas honte D'avoir fait ça? Comment?

YANKO, riant.

Laisse, que je leur conte La chose,

Ah I malheureux I malheureux!

YANKO

Voilà. Sous La nuit, nous allions elle et moi. Bon. Devant nous Le chemin s'étoilait de vers luisants, superbe,

l'île heureuse 8i

A croire que le ciel était tombé dans l'herbe ! Sans savoir, on sentait des souffles frais et doux Qui passaient en caresse invisible sur vous... Je regarde. C'était tout un vol sur ma tète : Colombes et ramiers, et qui me faisaient fête Et se posaient sur moi. Tandis qu'entre mes pas, Des daims avec des faons, et des biches, un tas D'animaux merveilleux, de bêtes inconnues Du fond de la nuit bleue étaient vers moi venues, Et me recevaient là, moi l'Homme, en bon accueil, Comme un hôte espéré qu'on vient attendre au seuil.

KORNICK

Et tu n'as pas laissé s'échapper ça, toi ?

YANKO

Tâche !

J'ai tiré dans le tas en plein !

LILOE

Ah ! Lâche! Lâche !

Il a tué ramiers, colombes! Dans le bris Des branches

Tout le ciel éperdu neigeait en plumes blanches! Et cela n'allait pas assez vite, il a pris Ses durs couteaux de mer, les deux, et je te fauche; Je te fauche devant, derrière, à droite, à gauche; 11 a tout tué, tout ! Pour tuer simplement. Pour le plaisir, la brute !

C'est ça l'Homme, tenez. Ah I la brute ! La brute 1 Et sans lutte.

Avec l'étonnement De leur sang innocent ensanglantant les sentes,

Les bètes des chemins

Couchaient sur ses genoux leurs têtes caressantes,

Et lui tendaient la gorge et lui léchaient les mains,

Mais la mort est sur vous, égorgeurs de colombes !

O nuit qui tombes

Cache-leur l'Ile Heureuse! Emmène-les d'ici,

Mer, ou l'Ile est perdue.

YANKO

Ah ! s'en aller, merci l Lorsque c'est toi qui nous avais promis, remarque, De l'or plein nos deux mains !

KORNICK

De l'or plein notre barque !

JOSS

De l'or plus que jamais nous n'en pouvions rêver :

LILOE

Jamais I

Tu ne veux rien nous dire ? On va trouver Sans toi.

LILOE, leur fermant le passage.

Jamais ! Jamais!

KORNICK

Nous passerons quand même.

LILOE

Joris, empêche-les. Joris, viens! si tu m'aimes! Viens !

YANKO, riant.

S'il t'aime ? Regarde un peu de ce côté. Regarde.

[Au fond, sur la grève claire, Joris passe , montant vers file, en tenant Hyllis enlacée.)

LILOE

Lui, Joris ! Ah ! cœur de lâcheté!

Ame d'homme ! Ame basse! Ame vile !

Lui que j'avais sauvé ! Sauvé ! Lui que j'aimais ! O, ô, l'Ile est perdue à jamais ! à jamais! Ah ! Vous par qui le sang vient de souiller cette Ile, Vos mains de meurtre au moins employez-les pour moi ! Tuez-le ! Tuez-le ! Je veux qu'il meure !

(A Yanko.)

Toi, Vous tous, trouvez sa trace, Et tuez-le ! Tuez I

Dis-nous d'abord la place De l'or dont tu parlais.

LILOE

L'or? à vos pieds ! D'un bord A l'autre bord, cette Ile entière c'est de l'or.

KORNICK

De l'or ?

LILOE

Approche, Et vois; le sable, vois, le cœur du sol, la roche ; C'est de l'or.

TOUS

C'est de l'or !

(Sous le ciel clair, près et loin maintenant toute nie étincèle en paillettes d'or.)

YANKO

L'Ile s'allume et luit.

Et flambe!

YANKO

C'est de l'or, A nous ! Ton Joris, lui, S'il la veut pour lui seul, attends, l'afTaire est claire.

LILOE

Ah ! Non ! nonl J'ai mal dit, ne me le tuez pas I

{S'attachant désespérément à eux.) Je ne veux pas! Je ne veux pas!

Allons, les gas!

LILOE

Ecoutez-moi. Je ne veux pas!

YANKO

Laisse-nous faire.

Regardez, on dirait qu'on marche dans du feu. Vers l'or!

TOUS

Vers l'orl Vers l'or!

KORNICK

L'or est le roi!

YANKO

L'or est Dieu!

[Ils s'élancent en hurlant vers Vile.)

l'île heureuse 8q

LILOE

LiLOE, seule Non! Nonl... Hélas! Ils sont déjà bien loin dans l'Ile! O! comme toute joie est fragile!

A peine si mes sœurs chantaient leurs chants là-bas. A peine étais-je heureuse à l'avoir dans mes bras, Lui que j'aime... Et voilà, voilà que dans l'espace Le chant ailé S'est tû; l'amant s'est en allé.

Le bonheur est sur nous comme un oiseau qui passe.

[La lêle dans ses mains, couchée dans le sable d'or, elle pleure sous la lune.)

Page 1