‹ L'ile heureuseChapitre 7 sur 16 · LA VOIX DES SIRÈNES · texte numérisé non relu

LA VOIX DES SIRÈNES

Ha! Ha! Ha! Ha!

LiLOE, regardant Joris endormi Dors, toi que j'adore ; Tiens tes yeux fermés, L'ombre est close, Les vents sont calmés, Le ciel a vêtu ses voiles nocturnes ; Sur ton front pâli La nuit va verser ses urnes D'oubli.

LES SIRÈNES, invïsibles sur la grève.

Sur le sable de la dune Qu'embaume le vent marin Cueillons l'origan et le romarin.

Chantons des chansons de lune.

Sur le flot changeant.

En nageant

Tourne, tourne notre ronde ;

Le soir est brun, la lune est blonde,

Le ciel est flore d'argent.

O toi que j'adore, songe;

La vie est mensonge,

L'amour est réalité ;

Aimons, le reste est folie.

Dors dans mes bras, dors sur mon cœur ;

Oublie

La rancœur

De la vie.

LES SIRÈNES, en voix chantantes qui s'éloignent.

Sur le sable de la grève

Que baise le flot mouvant,

Notre voix va suivant le caprice du vent ;

Chantons des chansons de rêve.

Sur le flot changeant,

En nageant,

Tourne, tourne notre ronde.

Le soir est brun, la lune est blonde

Le ciel est flore d'argent

(A peine dislincles.) ... Le ciel est flore d arsent.

Le voici qui s'éveille.

{Joris ouvre les yeux.)

Eh bien ! Comment es-tu ?

Pêcheur ?

Ton corps battu

Des vagues et du vent, tes pauvres mains meurtries Aux rocs où la mer brisait ses furies, Tes yeux que le flot cruel Aveuglait des brûlures du sel.

Rien ne souff"re-t-il plus en toi ?

JORIS

Rien.

Par quel charme M'as-tu guéri?

LILOE

Je sais le rituel Des paroles qu'il faut pour que la Mort désarme Et les philtres qui sont dans les plantes de l'eau.

JORIS

J'ai bien cru que la mer me couchait au tombeau Du sable cette fois.

O Dieu ! l'accueil hostile Des vagues.

LILOE

Maintenant, rassure-toi, j'ai su Te garder. Cette grotte, aux limites de l'Ile, A pu, loin de tous, te donner asile, Et son retrait profond t'a fait inaperçu. Mais à présent, pêcheur, écoute ma prière, Va-t-en d'ici, Retourne-t-en...

JORIS

Qui? Moi ? Retourner en arrière ?

Jamais, jamais.

LILOE

Oh! si, Si. Crois-moi, quelque chose est sur toi que j'ignore, Mais que je sens. Crois-moi, s'il en est temps encore, Va-t-en.

JORIS

Je ne veux pas.

LILOE

Mais es-tu donc si las De vivre?

Et moi qui le délivre

Des vagues ! Et pourquoi ? Pour qu'aux mains sans merci

De la mort, il s'offre de lui-même !

Mais je t'aime,

Comprends donc.

\ JORIS

Que veux-tu? Nous sommes tous ainsi !

Un pouvoir nous conduit dont nul de nous n'est maître, Nous allons.

Il vous mène à vous perdre.

JORIS

Peut-être!

Et nous allons quand même, et toujours. . .

Tiens, cela Me rappelle le temps — oh ! loin de moi déjà — Où j'étais gardien d'un phare sur la côte... Dur métier !

Or, des fois, quand la vague qui saute Cherche à noyer le feu derrière son rempart De cristal, et qu'on est, pour les heures de quart. Dans la lanterne close, assis devant la lampe, Et qu'on verse de l'huile à la mèche qui trempe, Et qu'on a l'œil à tout, sur tout, comme il se doit; On entend, on ne sait pas qui, cogner du doigt, Du côté de la nuit sur la face du ver.-e ; Et cela cogne, cogne encore, persévère A cogner, oui, comme un qui veut qu'on ouvre. Alors, On regarde et l'on voit par la vitre au dehors Des formes qui d'un coup, sortent de la nuit sombre,

S'éclairent un moment et replongent dans l'ombre. Et l'on se sent la mort dans l'âme, et l'on ne sait Qu'au matin, quand on fait sa ronde, ce que c'est. Et, c'est, au pied du phare où brisent les écumes, Le sol plein d'oiseaux morts avec du sang aux plumes; Car tous, tous, goélands, mouettes, aigles de mer, Mauves, pétrels, margats, contre le cristal clair. Où les rayons flambaient en des flammes trop belles, Se sont fendu la tête et brisé les deux ailes.

Oh! Sera-t-il toujours, désirs, beaux oiseaux fous, Un obstacle invisible entre le rêve et vous? Oh ! les réalités sur leurs vitres cruelles Feront-elles toujours se briser vos deux ailes? Et quand nous descendons vieillis de cette tour Où l'homme attend en vain le bonheur et l'amour, Vous verrons-nous sanglatlts, mais espérantquand même, Pareils à ces oiseaux qu'on trouve au matin blême. Et qui, mourants, pour voir de la lumière encor, Vers un dernier soleil tournent leurs grands yeux d'or.

LILOE

Tu le vois bien, pêcheur, toute espérance est vaine. Tout rêve condamné. Laisse que je t'emmène ; Retourne-t-en d'ici; Va-t-en.

JORIS

Non, non. Sous le ciel obscurci, Quand les vagues sur moi croulaient en avalanche. Je voyais sur la rive une figure blanche Dressée, et c'était là l'image du bonheur. Et je veux la revoir. Oh ! la revoir!

LILOE

Pêcheur,

Prends garde, reste-moi fidèle;

La mer ne souffre pas qu'on aime d'autre qu'elle;

Va-t-en.

JORIS

Quand je voudrais, je n'ai plus de bateau. L'eau l'a brisé, tu sais.

LlLOE

Viens avec moi, sur l'eau Je te soutiendrai jusqu'aux barques proches ; Car les pêcheurs sont là derrière le brouillard Qui fait à l'Ile un rempart De brumes; il sont là, tout près.

Oh! quels reproches J'encours!

A veiller sur toi, sur ton mal, Comme

L'Ile que je devais garder de l'homme, Je la garde mal.

Et c'est pourquoi je veux t'emporter vers le large ; Et les gens du bateau où tu t'embarqueras S'ils aiment l'or, je leur en donnerai leur charge. Comme à toi pêcheur, jusqu'au ras Des barques.

Tu consens, n'est-ce pas ?

Oui, tu consens.

Et maintenant sommeille ; Garde tes yeux clos sans crainte, je veille.

Nous reprendrons la mer avant le jour.

Sommeille.

{Elle remonte; on ne la voit plus du côté de la grève.)

jORis, seul.

Non! Je n'attendrai pas son retour!

Je saurai me l'ouvrir l'Ile qu'elle veut clore. J'irai, je connaîtrai ce qu'il est ce séjour De joie; et l'homme aura le bonheur qu'il ignore, Quand je l'aurai trouvé.

(// remonte vers le fond.)

Vers l'Ile pour savoir Le secret qu'elle tient !

Vers l'Ile, pour revoir La blanche vision sur la rive dressée Dont le clair souvenir obsède ma pensée. Par elle je saurai ! je saurai !

(Hyllis au fond de la grève paraît.) JORIS, HYLLIS

HYLLIS

Me voici D'un côté de l'Ile, où ma marche Ne m'avait pas menée encore

{Quelques pas; elle s'arrête devant la chambre de rochers et regarde.)

O l'arche Grande de ces rochers !

JORIS

Qui vient ?

Qui parle ainsi ?

[L'apercevant.)

Joris! Joris, patron des matelots de Flandre. C'est elle !

Elle!

HYLLIS

Je crois encore entendre La voix de celui qui venait vers nous. Qu'est-ce que le vent aux rires si doux, Qu'est-ce que la mer sereine Avaient contre cet étranger ?

{Joris se montre.)

JORIS

Rien. Ils avaient ce qu'a la nature de haine Contre l'homme,

HYLLIS

Lui ! Lui!

JORIS

La vie est le danger De chaque heure sur nous. Le mal nous prend pour cible ; Le deuil nous point. Alors j'ai tenté l'impossible, Et je m'en suis venu par la mer jusqu'ici, Jusqu'à toi.

HYLLIS

Que veux-tu de moi ?

JORIS

Que tu consoles La douleur sans limite et le mal sans merci Dont nous souffrons.

HYLLIS

Tu dis d'imprécises paroles Dont le sens me demeure obscur.

Mal et douleur ?

JORIS

C'est vrai! J'ouvre un abîme où tu ne peux descendre. Les mots que je dis là, tu ne peux les comprendre, Si le bonheur sans fin hante ton île en fleur. Ah! réponds-moi pourtant.

HYLLIS

Parle.

JORIS

Lorsque l'horreur De vivre comme il vit, pour l'homme est parfois telle Qu'il rejette la vie ainsi qu'un poids trop lourd; L'Ile où je suis ici, par quoi, comment est-elle Heureuse?

HYLLIS

Par l'amour.

JORIS

Par l'amour?

HYLLIS

Par l'amour.

Ici nous n'avons qu'un rêve,

Aimer, aimer encore, aimer toujours, aimer.

{Elle montre au loin Vintérieur de Vile.) Vois là-bas, ce bois qui semble enfermer La grève;

C'est là qu'un môme espoir l'un vers l'autre conduit Ceux qui veulent s'aimer.

lisse cherchent. La nuit Les entoure de tendresses; Ils ont sur eux les caresses Des doigts de l'ombre posés ; Ils s'en vont vers les ivresses Par des routes de baisers.

JORIS

Mais demain qui viendra va les faire apaisés;

Ils ne s'aimeront plus. Toute tendresse est brève.

HYLLIS

Ils s'aimeront sans trêve.

Nous sommes au pays sans lendemain cruel

Où, quand on commence un rêve,

Aucun réveil ne l'achève.

L'amour de IMle Heureuse est l'amour éternel!

JORIS

Son secret ! Son secret ! Que je l'emporte aux hommes I Car nous aussi, vois-tu, nous tous, tant que nous sommes Nous allons vers l'Amour!

Mais pour en revenir Désenchantés, amers, avec le souvenir Qui demeure au matin des nuits de mauvais rêves, Avec le souvenir dont tout le cœur se crève De trahisons 1 Avec des visions de sang! Nous allons vers l'Amour comme un plongeur descend

Vers la perle cachée au cœur de l'eau qui chante; Et là, devant lui, voit, en bêtes d'épouvante, Surgir l'horreur du fond, et remontant d'un coup, Reparaît dans le jour avec des yeux de fou !

O l'abîme où notre âme éperdument s'engouffre ! Gouffre hanté des coeurs, pareil au cœur du gouffre 1 D'où l'homme quelquefois remonte à la clarté, Et d'avoir vu le fond demeure épouvanté ! ...

HYLLIS

Nos cœurs ont la sérénité

Des lacs où tant de lumière s'épanche

Que l'œil qui s'y penche

Si profond soit le fond, y revoit le ciel bleu.

JORIS

Apprends-moi les amours qui laissent sans colère, Apprends-moi les baisers qui restent sans adieu.

HYLLIS

Suis par la forêt claire

Ceux qui vont vers l'amour, et tu sauras comme eux

L'amour qui ne doit pas finir.

JORIS

Allons tous deux, Ensemble. Car c'est toi la seule en qui j'espère; Car c'est toi dont je veux le bonheur que je veux.

HYLLIS

Si tu veux. Quel pouvoir l'un à l'autre nous livre ?

Ton cœur jusqu'à moi t'a conduit, et moi,

Si je refusais de le suivre.

Mon cœur me quitterait pour s'en aller vers toi.

l'ilh: heureuse 77

JORIS

Viens vers l'amour sans fin ; viens vers la forêt claire. Allons, allons où vont ceux qui seront heureux.

HYLLIS

Ce que tu veux, je veux.

Viens.

JORIS

Allons vers l'amour.

HYLLIS

Allons vers la lumière.

[Ils disparaissent. Un silence. On entend la voix de Liloe.) Joris !

LILOE

LILOE, paraissant au fond.

Joris!. .. Les barques n'y sont plus.

Repars quand même ; je me charge Avec le flux De te reporter jusqu'au large.

{Elle regarde autour d'elle.)

Joris... Joris...

Personne ! Il est parti !

Il est entré dans l'Ile ! Ah ! triste cœur fragile ! Il a menti! menti !

Et par sa faute, moi, j'ai mal défendu l'Ile! Et les hommes voyant les chemins mal gardés, Viendront.

YANKO, entré du fond, s'élance vers elle. Ils sont venus.

{Aux autres qui le suivent sur leur barque en longeant le bord.)

Je la tiens I Regardez!

LILOE

Ce sont eux I

YANKO, KORNICK, JOSS, CLAES.

YANKO

Oui, c'est nous !

KORNICK, sur la barque.

C'est nous!

Hé, lesgas, veille A laisser porter.

JOSS

Touche !

YANKO

Amarrez-vous !

KORNICK, reconnaissant Liloë.

Merveille !

Regardez; c'est bien ça. C'est la femme de l'eau, Celle qu'on avait vue à l'entour du bateau De Joris.

Page 1