PREMIER TABLEAU
Des rochers au pied desquels, sans la voir, on entend la mer.
liloe; elle monte de la grève et sonde du regard Vhori^on que l'aube commence A blanchir.
Le jour bientôt
le jour.
Et la mer est déserte.
O ce pêcheur pourtant qui courait à sa perte, II disait bien : les vents hier L'auraient dû mener ici par la mer.
Mais non, rien! non; si loin qu'on voie.
{Elle descend.) Et voici l'Ile, l'Ile au rivage de joie, L'Ile Heureuse où fleurit un éternel été.
Et c'est là vers ses bords, que, sous son mât qui ploie
L'homme à la rude volonté
A lancé sa barque qui tremble.
Pêcheur,
A ton bateau qu'un frêle bois assemble,
Le vent fut-il le bon ou le mauvais hâleur?
En son errance éternelle
Ta barque porte-t-elle en elle
Un vivant encore? Ou, toi que j'aimais,
Passes-tu parmi les cadavres
Qui s'en vont flottant vers des havres
Qu'ils ne rencontreront Jamais. .
Si j'allais le revoir dans les pâles eaux glauques
Où dorment quelquefois les morts,
Loin des cris rauques
Des oiseaux dépeceurs de corps?
Si j'allais le revoir dans le cercueil de verre
Du fond, où le défunt s'avère,
Visible à la fois et latent.
On ne sait pas, au cœur de l'eau, ce qu'il attend.
Je le sais, moi.
La mer embaume ses victimes.
Ceux qu'à bord des vaisseaux on immerge oubliés, Avec un boulet aux pieds, Descendent aux incorruptibles abîmes.
Là, loin des flots mouvants, Ils demeurent debout, tels qu'ils étaient vivants, Rêvant à leur pensée, A quelque fiancée
Qu'ils suivent là-bas en des ports.
Et lorsque je les frôle, au fond, parmi les pierres,
Ils se disent : « C'est elle ! » et levant leurs paupières,
Pour la revoir passer, lentement, sans efforts,
Au remous de mes mains rouvrent leurs yeux de morts,
Non, je m'effraie en vain. La mer est calme toute;
Les étoiles là-haut referment leurs yeux las,
Et les vents du large sans doute
Le tiennent loin du bord, où l'on n'aborde pas.
D'ailleurs, avec le jour, il me sera facile
De scruter ce lointain qu'il n'a pas dû franchir ;
Et je vais...
Mais je vois venir Celui qui dans ses mains tient les destins de l'Ile; Sur ce sol de bonheur, qu'enserre un flot vermeil, Il est pareil Aux sages Des anciens âges
Que leurs vertus faisaient ressembler à des Dieux ; Et celle qui le suit, tout le ciel dans les yeux, Se nomme Hyllis.
LILOE, PERILLUS, HYLLIS.
PERiLLUs, il descend vers Liloê.
Pourquoi, dans ce jour qui se lève.
Toi dont les soins jaloux Devraient veiller à l'horizon sur nous, Demeures-tu sur la srève?
l'île heureuse ■) I
LILOE
Je veille sur vous ;
Mais la mer est haute,
Mes sœurs gardent la vague au loin,
Moi je veille ici, sur la côte.
PERILLUS
Fais donc que nul bateau n'y vienne par ta faute ;
Nous vous avons remis le soin
De garder notre Ile de l'homme ;
Et tu le sais, comme
L'homme est méchant. Qu'un d'eux aborde notre sol,
Et notre île, heureuse naguère,
Connaîtra désormais la Violence et le Dol,
Et ce mal qu'il porte avec lui, — la Guerre.
LILOE
Hélas!
PERILLUS
Pour qu'ils ne viennent pas Ces jours de haine, Où notre bonheur aurait fui, Va veiller sur la mer, Sirène.
LILOE
Je vais veiller sur lui.
[Elle descend vers la mer invisible.)
HVLLIS, PERILLUS, un silence, puis.
HYLLis, parle.
Le jour se joue en ronds mouvants sur l'eau qui tremble, Tant que, sous ce ciel pâle où l'aube dort encor.
52 l'ilc heureuse
Il semble,
A voir tourner ces orbes d'or,
Que le jour sur la mer ouvre un écrin de bagues,
Pour les mains dansantes des vagues.
[Voyant Périllus, les regards vers Uhori:{on.) Maître, pourquoi tiens-tu loin du bord, Sous les dernières ombres, Tes yeux si longuement fixés sur cette mer ?
PERILLUS
C'est qu'en ce ciel maintenant encore clair,
Je prévois des jours sombres,
Et que je crains pour nous... Quoi?
Le seul danger, toujours le même : la venue
Vers cette île inconnue
Des hommes.
HYLLIS
Dis-moi, Maître, ceux que tu nommes Les hommes.
Jusqu'à nos bords heureux sont-ils déjà venus ?
PERILLUS
Jamais. Cette mer les a retenus.
Elle nous garde ;
Regarde,
Vers ces lointains îlots,
Où le ciel en arcade
Pose sur les flots,
Comme un bloc de saphir entre des pieds de jade,
plus loin que ne pourraient plonger tes yeux d'enfant,
Un mur se dresse et nous défend ; Mur de brouillard dont les voiles Les tiennent éloignés de nous.
HYLLIS
S'ils le passaient pourtant?
PERILLUS
S'il étaient assez fous Pour le franchir avec les voiles.
De leurs bateaux aventureux, Le mur de brume au loin se redorait sur eux.
HYLLIS
Mais qu'un d'eux, plus hardi, plus fort, brise l'étreinte De ce mur où s'écrase le flux?
PERILLUS
Notre Ile encore soit sans crainte; Celui-là, son pays ne le reverrait plus. Pour le rejeter loin de l'île heureuse, Où la mer lui creuse Un asile sûr et profond, Les Sirènes nous aideront.
Elles?
PERILLUS
Près ou loin cachées, Elles surveillent l'horizon.
Qu'une barque de trahison, Sous le vol des voiles couchées.
Fonce sur nous de son avant, Elles s'en iront dans le vent.
L'enchanter de leurs chants de joie,
Dont l'ivresse sur les flots
Dévoie
L'entendement des matelots.
HYLLIS
C'est donc pourquoi leur voix arrive
Jusqu'à nous parfois sur la rive?
Leur chant monte dans l'air ;
Oh! Sans les voir, on les devine sur la mer,
Où le long des flots bleus, leurs lentes formes vagues
Se lèvent à vau-l'eau des volutes des vagues...
Écoute, ne semble-t-il pas
Qu'on les entend?
PERILLUS
Au loin, très au loin, oui là-bas.
Leur chant nous dit en la mer grande La gloire du jour qui paraît.
PERILLUS, anxieux, debout sur les rocs.
Hyllis, il monterait Vers nous sur la côte.
Entends comme, au contraire, il va vers la mer haute. Vois donc, le ciel d'un coup, D'un bout à l'autre bout Se couvre.
HYLLIS
On dirait un vol noir de cygnes Semant ses plumes dans le ciel.
{Le ciel s'assombrit, le vent s'élève.)
PERILLUS
Hyllis, Hyllis, ce sont des signes, Cela. Voici l'heure de fiel; Quelque danger terrible Plane sur nous.
HYLLIS
Le vent passe les flots au crible.
(Penchée vers le pied des rochers, oà sans la voir, on entend la mer.) Aht maître. Vois, vois, parmi les remous, Quelque chose a surgi du milieu de l'écume.
PERILLUS
Malheur. L'homme a forcé la muraille de brume. Un bateau vient sur nous,
Oh! contre lui que vas-tu faire?
PERILLUS
Ma tâche est claire;
Si cruel qu'il soit, mon devoir.
Si je veux sauver l'Ile, il faut perdre cet homme.
HYLLIS
Le perdre?
PERILLUS
Tu ne peux savoir Les noms dont on nomme Les malheurs effrayants qu'il porterait ici. L'homme marque de sang tout ce qu'il touche ; Ainsi,
Délivrez-nous de nous de lui, vagues.
{L'orage commence à gronder.)
HYLLIS
La barque frêle,
Je la vois au loin, je la vois.
Les lames sont déjà sur elle.
PERILLUS
Que tout soit sur elle à la fois !
Force cachée au cœur des choses.
Toi qui tiens la foudre et l'éclair, Brise en leur scellement de fer Les sept portes qui tiennent closes Les geôles du vent sur la mer
[Tonnerre j le vent commence à se plaindre.) Écoute, celui que le flot réprouve, Il ne le rendra pas vivant.
La mer va mordre avec ses dents de louve Celui qu'aveuglera l'engoulevent du vent.
HYLLIS
Maître !
PERILLUS
Entends-tu leur voix qui gronde?
Ils s'éveillent. Leur ronde Tourne au mur des cachots pro'"onds ; Et s'évade en hurlant et rue ; Et les portes du ciel se rompent sur leurs gonds. {La foudre éclate, le vent hurle.)
HYLLIS
Oh ! sa voile en la mer ! Sa voile !
PERILLUS
Disparue
Des ongles l'ont griffée au passage, et des dents Ont mordu dedans.
{Un chant monte des profondeurs.)
Et cela, tiens, écoute.
HYLLIS
Oh ! dans cette détresse, Ce chant de caresse Ensemble si triste et si doux.
PERILLUS
C'est encore la mer qui travaille pour nous. Les Sirènes là-bas l'attirent sur la grève
DES VOIX chantantes sur la mer invisible.
O toi qui luttes sans trêve, Descends dans la nuit sans réveil, Nos chants, au flot qui te soulève.
Te feront le calme sommeil D'un enfant qui rêve.
d'autres voix, plus lointaines.
A fleur de la vague, à fleur de la mer.
PERILLUS
II approche, les bruits nous parviennent dans l'air ;
Les cordes des agrès claquent au màt qui s'arque ;
Et la barque,
Sentant craquer ses ais tremblants,
Hurle sous ces fouets qui lui cinglent les flancs.
HYLLIS, penchée sur les rocs.
Rien... plus rien... Si! Sans voile il vient vers nous quand même.
PERILLUS
Alors, toi, ciel blême, Ferme-lui le chemin qu'il suit ! I
Dans la houle et dans ses huées,
Vers ses forces exténuées,
Spectres de brume. Nuées,
Tournez vos masques d'ombre et vos faces de nuit,
Faces d'horreur funèbre
Où s'ouvre par instants cette bouche : l'éclair I
HYLLIS
O ! ô ! la barque en proie aux mâchoires de fer Des rocs, où donc est-elle?
PERILLUS
Elle est dans la Ténèbre.
HYLLIS
La Ténèbre l'a prise...
... et ne la rendra plus.
PERILLUS
Elle en rend les morceaux brisés.
HYLLIS
L'homme est dessus!
PERILLUS
Sur la houle Encore un éclair
HYLLIS
Le ciel croule !
Tout le ciel, tout le ciel est tombé dans la mer !
PERILLUS
Sous la vague qui le roule, L'épave qu'il tenait se rompt!
{Lalempête redouble; incessants éclairs.)
HYLLIS
Ah ! ses mains à présent, ses seules mains qui tentent De se reprendre aux rocs.
PERILLUS
Les flots l'y briseront!
HYLLIS
Et toujours dans l'horreur, toujours ces voix qui chantent.
LES VOIX, sur la mer.
Homme, tu dois être las.
Renonce aux flots qui te repoussent ; Laisse-toi mourir, tu verras Les lits d'algues et de mousse, Où tu dormiras.
PERILLUS
Leurs voix en cantilène douce Montent vers lui dans l'air
LES VOIX, celle fois plus proches, comme enlendues au pied des rochers.
A fleur de la vague, à fleur de la mer.
PERILLUS
Elles tissent sur lui leurs trames
Non! Qu'il n'écoute pas! Qu'il ne regarde pas!
On voit leurs corps de femmes
Tendre vers lui des bras,
Parmi les baisers d'écume des lames.
6o L ILE HEUREUSE
PERILLUS
Chantez, les Sirènes, encor!
Faites-lui la mort douce et brève, Harpez-lui des chansons de rêve Aux cordes de vos cheveux d'or !
LES VOIX, berceuses, sur la mer.
A fleur de la mer, à fleur de la vague.
HYLLIS
Son regard est toujours sur l'Ile, mais plus vague. Leur chant le perd 1 leur chant l'endort! PERILLUS, enirainant Hyllis.
Mer, achève sa peine.
Il aura rencontré le port
Où s'en vient atterrir toute existence humaine : Qu'il aborde ici dans la mort.
(//s s'éloignent.)
LILOE surgit parmi les rochers.
LILOE
Enfin I Et je suis là pendant qu'on me le tue ! Je me suis tue, Il l'aurait achevé.
Mes sœurs, oh 1 taisez-vous, A votre tour. Silence !
Celui sur qui le flot lance Les galops de ses chevaux fous, C'est le pêcheur de nos nuits claires ; Et lui que nous aimons, c'est lui que vous livrez ! Joris ! Joris!...
Ah ! ces flots, leurs colères
l'île heureuse 6i
Arrêteront vers lui mes cris désespérés ! Joris I Joris! Joris!
JORis, du pied des rochers.
A moi !
LILOE
Sa voix implore Du secours.
JORIS, de plus près, pourtant.
A l'aide!
LILOE, penchée sur l'abîme.
Et ne rien pouvoir!
Ne rien voir
Au fond de ce gouffre noir I...
Un éclair! Le ciel tend une torche .. Une encore! Rien ! Je ne vois rien.. . Si I C'est lui ! Sur une roche Il lutte, et s'accroche
Au roc glissant et rude, et dur, et sans merci... Il ne pourra jamais...
Si ! le voici 1 Le voici I
JORIS, paraît en haut des rochers, la poitrine nue, les mains en sang, les yeux fous.
LILOE, JORIS
JORIS
Terre ! Terre !
LILOE
Ah ! malheureux! Il faut te taire !
Tu ne sais pas, les flots ne sont pas apaisés I
JORIS
Vers le bonheur! Les poings sanglants, les reins brisés, Vers le bonheur encorl toujours !
LILOE
Ah! quel vertige Te tient ?
JORIS
Terre !
LILOE
Tais- toi !
JORIS, se traînant épuisé.
J'ai touché terre?... Où suis-je?
LILOE
Dans l'Ile où tu voulais venir, hélas !
JORIS
C'est toi!
Dame de l'eau. Tu vois que ta crainte était vaine. J'y suis venu dans l'Ile à travers le flamboi Du ciel, à travers tout !
LILOE
Tu n'es pas hors de peine.
Celui qui tient l'Ile en sa main, Va t'ouvrir, s'il te trouve, un chemin De mort.
JORIS
Enfin 1 J'y suis, j'y suis !
LILOE
Non! Non! Prends garde Attends que je regarde ; S'il allait revenir...
Attends, Que je voie au long de la grève, Attends.
{Elle remonte un peu).
JORIS
Sous des éclairs dont s'ouvrait par instant Le ciel, oh! sur la mer, la figure de rêve Que je voyais... C'était là, debout sur ce bord... Et tandis que le flot me hâlait en arrière, Je me dressais vers Elle et j'ouvrais dans la mort Mes yeux, d'ombre déjà, vers ses yeux de lumière.
LILOE, redescend.
Le voici qui revient I
Viens, je vais te cacher En des roches, Proches, Suis-moi.
jORis, s'ejfforçant en vain.
Je ne peux pas,
LILOE
Essaie. Il faut tâcher De venir. L'éclair qui fulgure Eclaire nos pas, Viens.
JOUIS Ces rocs m'ont brisé... Je ne... Je ne peux pas.
PERILLUS et HYLLIS, passent parmi les rocs du fond. Ils cherchent encore des yeux vers le large.
LILOE
C'est lui, c'est lui !
Silence !
jORis, devant Hyllis qu'il voit.
O la douce figure, Aperçue en la mer, reparaît... reparaît...
LILOE, cachant Joris derrière elle.
Silence I Il avance Vers nous...
Non; il passe...
O silence ! il te tuerait!
Moi je te sauverai.
Silence î Silence 1
(...Dans l'ombre qui s' est faite, la foudre continue à rugir ; sourdement la nier meugle... pa/'s, peu à peu, les colères du ciel et de Veau s'apaisent; et quand la clarté revient.^ le ciel, et la mer, et l'Ile., reparaissent dans la sérénité lunaire.)
S^^Bu^^m