‹ L'île inconnueChapitre 11 sur 12 · i.'ii I. iNcoNNtr · texte numérisé non relu

i.'ii I. iNcoNNtr

— Esl-cc que cela ne vous fJoiinc [yua les /iorrcurs ? me demanda Edilli.

— A moi, oui, mais certaines menlalilés ne jjour raient supporter autre chose. C'est glacial, ajou lai-je en sortant. P;is un symbole !

Miss Baring s'arrêta et, l'œil moqueur, elle m'indiqua du doigt une \oiture de bébé rangée dans le vestibule.

— En voici un, me dit-elle.

— lié ! hé ! pas à mépriser, le symbole, répondis-je, et bien^anglais !

— How shocking ! s'exclama mon amie.

Westminster Abbey î Je venais de voir la branche

montante d'une parabole, je me trou\ai de\ant la Branche descendante d'une autre. Quand la catliédrale catholique passe entre des mains protestantes, elle meurt. C'est un genre de mort comme un autre. Ne faut-il pas que la nature varie la fin des êtres et des choses ? Varier semble être son éternel souci.

Westminster Abbey meurt non seulement, mais sa beauté est altérée. C'est là ce que je regrette. Elle avait été édifiée pour le culte de Dieu et on y a ajouté le culte de l'homme. Ni l'un ni l'autre ne peuvent s'y déployer à l'aise. Ils se rapetissent mutuellement. Elle devrait être un temple ou un Panthéon, un Panthéon où la nation couronnerait ses rois. Les arrangements que nécessite ce double culle diminuent la grandeur du vaisseau. Le chant des offices trouble la communion avec les morts, la communion avec les morts trouble la prière. Ce matin encore, j'ai eu cette impression. De loin, les pèlerins me faisaient l'effet de ces processions de fourmis que l'on voit

quelquefois sur les marbres funéraires. L'un s'arrêtait devant un tombeau pour prendre contact, puis repartait... c'était très curieux. Je sentais distinctement le courant de pensées et de sentiments que créaient les héros, les savants, les poètes, les philosophes réunis là et si pressés.... Quoi d'étonnant ! Un grand homme est une condensation de vie. Il doit forcément exister plus longtemps qu'un simple mortel. A Westminster, ce n'est pas l'église qu'on sent, mais le Panthéon. J'accroche toujours mes yeux aux ailes de l'édifice. 11 y a là, à l'endroit où les arceaux rejoignent le corps principal, une concentration de lumière et d'ombre qui produit quelque chose de chaud et de profond. On pourrait croire que les prières et l'encens d'autrefois y flottent encore. Ce sont, pour moi du moins, les deux seuls points de vie sur la masse éteinte de l'édifice.

En sortant, Edith se retourna vers moi :

— Eh bien ? me demanda-t-elle.

— Eh bien, il y a déjà une âme dans la cathédrale de Westminster, il n'y en a plus à Westminster Abbey.

Miss Baring, Ruby et Rodney ont passé l'aprèsmidi à Saint-Olaf. Je n'ai pas voulu le revoir dépouillé du charme qui me l'avait fait aimer. Je suis allée prendre tranquillement le thé avec madame Nervi'ind. Elle m'attendait le chapeau sur la tête.

— J'ai gardé la voiture, me dit-elle, je veux vous montrer « le work house » de mon quartier. Vous n'avez probablement rien de semblable en France.

— On m'a assuré que ces sortes d'asiles sont la terreur des malheureux, est-ce vrai ?

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— Oui, ils n'y vicnncnl qu'ù la dernière exlréniilé. Beaucoup môme prélèrcnt mourir de faim dans leur taudis. Cependant, ils y entrent et en sortent librement et, en retour d'un travail léger, ils sont logés, habillés, nourris, chauffés. Celui que vous allez voir est un palais. Son entretien coûte une somme énorme qui augmente considérablement notre taxe des pauvres.

Un palais, en effet, ce workhouse du West End. Les salles communes, voûtées comme des cathédrales, spacieuses, bien aérées, éclairées par de hautes fenêtres, sont d'une netteté invraisemblable. Toutes les portes me furent ouvertes par la directrice, une femme aux yeux perçants, aux mouvements durs, qui me sembla l'incarnation d'une \olonté inflexible. A mesure que j'admirais, mon cœur allait se serrant de plus en plus, étreint par la force même qui pesait sur ces êtres humains et les réduisait à l'état de troupeau. La cloche du souper venait de sonner, les hospitalisées défilèrent devant moi pour se rendre au réfectoire. Leur propreté me frappa. Elles portaient une robe grise, un petit châle quadrillé rouge et jaune, un bonnet blanc d'une jolie forme ; il y en avait de tous les âges... des figures éteintes à jamais, l'expression fuyante, honteuse ou timide, des mains nerveuses. Je ne parvins pas à rencontrer un seul de leurs regards. L'une d'elles, une femme jeune encore, tenait dans son bras replié et serrait contre sa poitrine un vieux livre, plusieurs magazines. Quelques minutes plus tard, nous la retrouvâmes dans le dortoir vide. Elle s'apprêtait à se coucher. — Vous ne soupez donc pas ? lui demandai-je.

Un petit sourire dédaigneux courut sur ses lèvres.

— Je prends mon propre thé dans l'après-midi, me répondit-elle, cela me suffit.

« Mon propre thé ! » Avec quelle satisfaction elle prononça cela !

— Beaucoup se font une tasse de thé vers trois heures, expliqua la directrice. Nous leur fournissons l'eau bouillante. Elles le trouvent bien meilleur que celui de la maison, ajouta-t-elle d'un ton moqueur.

— Naturellement, et comme je le comprends ! La pauvre créature avait éveillé mon intérêt.

— Je vois que vous aimez lire, fîs-je en touchant les magazines qu'elle avait déposés sur son lit.

— Oui, madame, répliqua-t-elle en rougissant. Puis d'une voix basse et craintive :

— Vous avez lu Jane Eyre ?

Je fis un signe affirmatif.

— C'est beau, n'est-ce pas ?

— Très beau.

Ses yeux bleus, des yeux irlandais, si je ne me trompe, brillèrent un instant, mais presque aussitôt leur expression redevint vague et lointaine.

— La boisson, murmura la directrice en ramenant nos pas vers la porte de sorlie.

Je me retournai : dans l'immense dortoir aux murs nus, aux rangées de couchettes basses, je vis la femme toute seule... debout, immobile, la figure vers les fenêtres éclairées par la lumière du couchant, ("était ]iorril)le. Je frissonnai jusqu'au cœur. Nous fûmes conduites au réfectoire par un large corridor revêtu de ripolin, nous traversâmes des cuisines étin-

cclanlcs de ijroprclc. J <jus les hospitalisés étaient réunis. Ils ne pouvaient se voir que de dos, comme ù la clinj)cllo. Chacun avait devant soi une grande tasse de thé, du pain et du beurre. Ces êtres humains, parqués là dans cette belle salle, ce repas silencieux, ces lignées de bonnets uniformes, ces têtes d'hommes chauves, grises, Llanches... c'était si triste que je me reprochais d'être là. Il me semblait que ma présence insultait à la misère des vaincus. Mon co.-ur, gonflé de tendresse fraternelle et de pitié, déborda dans la chambre des naissances. Une petite chambre, une table où étaient rangées les choses nécessaires au travail sacré et une balance ! Cette balance, en réalité, elle pesait des forces nouvelles pour la société ! Dans la pièce attenante, il y avait quatre femmes silencieuses, pâles, avec des visages de douleur. Chacune venait de donner à la vie un cerveau et des bras. N'était-ce donc rien?... Elles n'étaient pas mariées, ah ! Dieu non... mais elles étaient des mères, rien ne saurait ajouter à cela.

Dans un autre corps de bâtiment, je vis des ménages. C'était vraiment bon de ne pas les avoir séparés, ces pauvres vieux î Plusieurs couples prenaient l'air dans une cour donnant sur un ancien cimetière. Des maris lisaient le journal à leurs femmes. Il y avait là, sans doute, des petites flammes d'amour conjugal et elles réchauffaient l'atmosphère. En sortant de ce coin privilégié, nous entrâmes dans la vaste cour où les pensionnaires s'étaient répandues après le souper. Madame Nerwind, qui est une visiteuse assidue du ivorhhouse, s'assit sur un banc et fut bientôt entourée de ses favorites.

— Voici une dame qui vient de Paris, dit elle en manière de présentation.

Ce nom de Paris sembla toucher magiquement une des malheureuses. Son visage s'illumina, elle se redressa en croisant son petit chàle.

— Paris ! répéta-t-elle. Oh ! je le connais bien ! J'y ai passé trois mois avec ma maîtresse quand j'étais femme de chambre.

Nous nous regardâmes.

— ■ Y a-t-il longtemps de cela ? demanda madame Nerwind.

— Longtemps?... Oui, je crois... je ne sais pas.

— La boisson... murmura de nouveau la directrice.

La boisson, le vice, le malheur, ces forces dont nous ne connaissons ni l'origine, ni la raison d'être, ni le but, ont amené là ces pauvres créatures. En les regardant tourner dans celte cour du workhouse, on est tenté de se demander : « A quoi servent-elles ? A quoi ont-elles servi ? » Chacune d'elles, pourtant, est un fil nécessaire dans la vie de ce monde, chacune d'elles a mis en activité des volontés et des sentiments, a transmis comme vous et moi les ordres de l'invisible, a prononcé des mots dont l'effet durera longtemps peut-être, chacune d'elles a poussé à la « Roue des Choses ». La Providence n'abandonnera pas ses coiffes blanches, ses petits châles quadrillés, elle saura les perfectionner, les préparer à une hi;sogne plus élevée.

Aussitôt en voiture, madame Nerwind me demanda ce que je pensais de leur palais.

— Votre palais ! répétai-je. Il est superbe et cruel.

M)0 l'ii.i; inconnue.

Vous l'avez conslruil pour vous, non ])as pour ceux qu'il doit abriter. Ces pauvres gens sont mal à l'aise dans ces liaules salies. Celle lumière abondante est dure à leur misère. Celte discipline rigide; les meuitrit. Ils ne se rendent pas compte de cela, mais ils en soui'frcnt et je comprends qu'ils préfèrent le froid et la faim.

— Cependant, la discipline est nécessaire, là, plus qu'ailleurs.

— J'en conviens, mais il faudrait qu'elle fût adoucie par une influence supérieure et spirituelle. La Sœur de charité, la cornette aux ailes joyeuses de la fille de Saint-Vincent, la guimpe blanche de la fille de Saint-Joseph, même le chapeau alléluia de la Salutiste lui donnerait un aspect plus riant. Ces femmes y mettraient ce que je n'y ai pas senti.

— Quoi donc ?

— L'espérance.

— Vous avez peut-être raison.

— Si j'ai raison ! Je n'ai jamais eu le cœur aussi serré. Dans cette œuvre-là, vous avez échoué.

— Il y a longtemps que je m'en doutais, répondit madame Ncrwind d'un ton caustique.

Londres.

Il y a eu des gaietés dans ma vie et même lorsqu'elles ont été cruelles, j'ai toujours pu en rire î La dernière est celle-ci : je suis devenue, oh ! sans préméditation, moi, une vieille femme française, membre d'un club féminin anglais. Comment ? Tout simplement parce que je n'ai pas voulu désobliger la personne

qui m'a demandé d'en faire partie. Je ne le regrette pas, car cela m'a fourni le sujet d'une étude intéressante.

Il y a maintenant, à Londres, quatre grands clubs féminins : The Pionneer, The Empress, The Empire, The Lijceum, — mon club. « The Pionneer » est sérieux et bourgeois, « The Empress » mondain et chic, (( The Empire » est l'agrégation des coloniales. Quand elles visitent la mère-patrie, elles ont là un home. Elles peuvent y loger temporairement, y donner des dîners, y recevoir amis et amies. Sa création a été vraiment géniale. « The Lyceum », comme son nom l'indique, est littéraire et artistique.

L'idée est venue à une jeune fille de fonder un club pour les intellectuelles, afin qu'elles pussent prendre contact les unes avec les autres, y trouver même l'hospitalité payante. Elle a communiqué cette idée à son père, le père l'a portée devant des hommes d'affaires, ceux-ci l'ont jugée bonne au point de vue de la spéculation. Une société s'est organisée, on a loué en plein centre de Londres, Picadilly, une maison toute meublée et le Lyceum a été fondé. Voilà comment se font les choses dans ce bienheureux pays d'initiative et de liberté.

La cotisation du club est de cent francs par an. Pour en faire partie, il faut produire inlellecluellement ou être la [emme d'un homme qui produise. Cette concession n'est pas féministe au moins, elle m'amuse infiniment. Dame ! cent mille francs de loyer par an, à payer avec des cerveaux de femmes seulement ! C'eût été risquer beaucoup, je crois.

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Tout (J'aboi(J, le L^ccura iic m'a p.'i- i;iit une impression agréable.

A roiiU-éc, concierge, valcl de [>ierJ, irioom. Au rez-de-chaussée, le hall, deux salons, la salle de lecture, la salle du comité. Sur la porte d'un des salons est écrit : « Fumoir », sur celle de la salle de lecture : (( Salle du silence ». Celte injonction m'a paru un peu impertinente. Les grandes personnes doivent savoir que l'on ne cause pas où il y a des lecteurs, fc^t puis, chez des femmes, cela a l'air d'une satire.

Un joli escalier, orné de plantes, recouvert d'un tapis rouge, conduit au premier étage où se trouvent la salle à manger, les chambres à coucher, la salle de bains. La maison claire, bien aérée, avec sa façacfe sur Green Park, pourrait être charmante. Malheureusement, le Lyceum est entré dans les meubles d'un club masculin et d'un club qui ne devait pas être chic. Il a d'énormes fauteuils de cuir, des meubles lourds, des lits de Britishers rigides et durs avec le tub dessous. C'est suggestif de propreté, mais cela manque d'élégance. La salle à manger, avec ses petites tables fleuries, les « caps » et les tabliers blancs des filles de service, est gaie.

Je suis entrée plusieurs fois au club en passant. Je me suis assise tantôt dans un coin, tantôt dans un autre et, docilement, je me suis laissé impressionner. Comme spectacle, c'était curieux : beaucoup de mouvement, un ^a-et-vient affairé, des visiteurs masculins dans le hall, des femmes la cigarette aux lèvres, des groupes de causeuses un peu partout. Tout cela ne donne pas une idée de club, mais de pension de famille. Il y a là aussi beaucoup de pose

et d'affectation. J'ai vu cependant des physionomies brillantes d'intelligence, quelques fronts d'hommes, de penseurs. Le jeu de toutes ces forces mises en activité depuis si peu de temps est encore inégal et faible ; n'importe, il se perfectionnera. Le vol de toutes ces ailes est encore incertain et court ; n'importe, les ailes existent... c'est l'essentiel. Et j'éprouve une sympathie tendre pour ces collègues appelées à donner peut-être un très grand effort.

Je m'étais promis d'inviter mes amis à prendre le thé au Lyceum. Je l'ai fait aujourd'hui en manière de surprise et de récompense.

Tous avaient voulu m'accompagner au Jardin Zoologique, — au Zoo, — comme on dit par abréviation. Le dimanche, on y est admis avec des cartes seulement. Cette fois-ci, j'ai été tellement occupée à étudier les hommes, que j'ai failli ne pas trouver le temps d'aller voir les animaux. Je l'aurais regretté toute l'année. A Paris, le Jardin des Plantes est indignement tenu, je n'y vais jamais et c'est une privation. J'ai pour tous ces captifs, ces transplantés, une pitié et une affection dont je ne puis me défendre. Ah î oui, en vérité, la nature poursuit ses œuvres envers et contre ses créatures ! Pour que les hommes de science puissent connaître ces formes diverses de vie, elle charge d'autres hommes de les leur amener au prix des plus grands périls et ils les leur amènent... et ils sont là pour notre élude, les lions magnifiques, les tigres royalement habillés, les éléphants bizarres, les oiseaux, les reptiles, les insectes... Autant d'anneaux de la chaîne dont nous sommes l'extrémité ! pensai-je tout haut.

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— L'extrémité ! répéta Kdilli avec son expression caustique. On pourrait croire plutôt que nous en somnries le commencement. Regardez nos proportions mesquines, nos couleurs ternes, ajoula-t-elle en me désignant de la tête les spécimens qui se trouvaient devant les grands fauves.

— By George ! s'écria Rodney, c'est vrai que nous ne sommes pas beaux !

— Vos remarques sont plutôt désagréables, vous savez, fit drôlement madame Nerwind.

— Elles sont justes, pourtant, répondis-je. Notre supériorité, comme celle des automobiles, est dans le moteur. Plus il est puissant chez un individu, moins son enveloppe est brillante. La nature travaillera mieux, elle aussi, plus tard.

C'est moi qui ai fait les honneurs du Zoo à mes amis, et ils ont sincèrement partagé mon intérêt et mon plaisir. A quatre heures, Rodney a voulu nous conduire dans un des pavillons où l'on sert le thé.

— Non, je vous invite « à mon club », dis-je alors grandement.

Je fus remerciée par une fusée de rire.

— Oh ! cher Pierre de Coulevain, vous ne pouviez pas me faire un plus grand plaisir ! s'écria Ruby, les yeux dansant de joie.

— C'est la première fois que je suis imité dans un club féminin, dit Rodney.

— Et vous l'êtes par une Française ! ajouta Edith, c'est là le piquant de la chose. Tout arrive en ce monde.

— Surtout, ce à quoi l'on ne s'attend pas, repliquai-je, incapable de retenir cette allusion.

— Au Lyceum, 128, Picadilly !

Ma désinvolture à lancer cette adresse provoqua de nouveau la gaieté de Rodney. Je montrai d'abord la maison à mes hôtes. Ils regrettèrent, comme moi, qu'elle ne fût pas plus féminisée. M. Baring prétendit qu'elle sentait encore la pipe et le cigare.

Nous nous installâmes dans le salon-fumoir, près de la fenêtre. On apporta le thé.

— Il ne faut pas s'attendre, dis-je, à trouver de bon thé et une bonne table chez des intellectuelles. D'avance, je vous fais mes excuses.

La salle se remplit peu à peu. Je comptai une demi-douzaine d'invités masculins. Ils avaient l'air plutôt mal à l'aise et gênés. Il y avait là deux très jolies femmes , élégantes même, d'une élégance bien anglaise. Les autres étaient intéressantes, pas banales. Toutes fumaient d'une manière qui prouvait que la cigarette n'avait plus de mystère pour elles.

Madame Nerwind promena un instant les yeux autour d'elle.

— Seigneur ! Seigneur !... fît-elle lentement.

Elle n'ajouta pas autre chose, mais nous devinâmes le choc intérieur, le chagrin même que lui causait ce tableau moderne.

— Qu'est-ce que des Françaises penseraient de tout cela ? me demanda miss Talbot.

— Elles ne comprendraient pas.

— Je suppose qu'un club féminin n'aurait aucune chance de succès à Paris, dit Edith.

— Un club français, assurément non, un club international, peut-être. Si le Lyceum réussit, on créera une branche à Berlin, à Rome, à Paris. Le terrain

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lillérairc cl arlislique est. un hoii terrain d'eiilenlc. Les étrangères y arnèiieront tout doucerneril les Traiiçaises, elles les entraîiierorjt dans leur niouverrient et les aideront à prendre conscience d'elles-mêmes. C'est peut-être le moyen dont la nature se servira pour accélérer leur évolution.

— Vous croyez que des Français pourraient, sans danger, être admis dans un club féminin ? me demanda Rodney avec un sourire railleur.

— Oui, si la Française apprend à respecter son club. Elle l'apprendra. C'est une éducation à faire. La faiblesse seule de la femme rend l'hornme dangereux.

— Parfaitement vrai, confessa M. Baring. Comme nous achevions notre thé, je lui demandai

son impression.

— Mon impression ! Eh bien, elle est meilleure que je ne croyais. Il y a quelque chose, chez ces intellectuelles. Et puis, j'ai le respect de la femme qui travaille, qui a un but.

Le visage de Ruby brilla de plaisir.

— Bravo, Rod ! Un bon point pour vous î fît-elle avec un sourire tendre.

— Oh ! je peux digérer un club féminin de belleslettres et de beaux-arts, mais un club politique, jamais !

— Voilà qui est bien d'un homme et d'un futur député, dis-je en me levant. Comptez-y cependant, le club politique ne se fera pas attendre.

— • Dieu nous en préserve !

Afin de terminer agréablement la journée, Edith invita madame Nerwind et Ruby à dîner.

En entrant dans la salle du restaurant, je cherchai du regard Philippe Beaumonl. Je ne l'aperçus pas. Je devins tout de suite anxieuse. S'il se refusait le plaisir de voir miss Baring, c'est que son orgueil tenait bon, et cela ne faisait pas mon affaire. Bien que la saison touchât à sa fin, la chambrée était brillante. Edith parut s'intéresser à celuici, à celle-là, elle se mit à causer avec animation, pour tromper son attente, sans doute. Je connais le procédé. Enfin, M. Beaumont arriva en compagnie de sa sœur, une femme brune, mince, très distinguée. Je suivis avec curiosité le geste du maître d'hôtel, ce geste si souvent fatidique. Il conduisit les nouveaux venus à une table un peu éloignée de la nôtre, mais dans notre rayon visuel.

Je constatai, non sans satisfaction, que mon amie était en beauté. Son état d'âme lui donnait un éclat inaccoutumé. Le décolleté de son corsage pailleté de jais mettait en valeur l'attache sculpturale de sa tête.

Plusieurs fois, je vis la sœur de Î\I. Beaumont prendre sa face-à-main, la promener d'abord à droite, puis à gauche, et enfin la diriger sur nous — un petit manège de myope.

Après le dîner, nous prîmes le café dans le hall, à la place qui nous est réservée. Madame et mademoiselle Reynold vinrent aussitôt nous rejoindre. Je les avais présentées à mes amis, le lendemain même de leur arrivée. Une sympathie mutuelle a lié instantanément les deux jeunes filles. Est-ce que Jack Baring y serait pour quelque chose ?

— Savez-vous ? lit Gladys en prenant place dans notre cercle, je viens de voir au restaurant un Anse.

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glais que j'ai roiiconlré en Amérique ù l*alin Ueach col hiver, et à Newport il y a un mois à peine, riJonorable monsieur Beaumont. Le connaissez-vous ?

— Parfoilement, répondit madame Nerwind.

— lout le monde croyait qu'il était venu pour épouser madame Osvvald... une de nos beautés. Ils avaient l'air d'être au mieux... Puis il est reparti seul I

— Aïe ! Aïe ! fis-je intérieurement, sans oser regarder Edith.

— Eh bien, je crois qu'il faut les en féliciter tous deux, dit Rodney. Je connais Beaumont depuis une année seulement, mais il me semble trop Anglais pour jamais faire le bonheur d'une Américaine.

— Vous désapprouvez les mariages anglo-américains ?

— Franchement oui. Selon moi, ils ne peuvent être heureux que dans les colonies et lorsque l'Anglais a rejeté une foule de préjugés. Ainsi, je suis bien sûr que Jack va nous amener un de ces jours une gentille Canadienne et j'en serai ravi, ajouta Rodney en regardant du coin de l'œil son interlocutrice.

Ces paroles perfides, qui mirent visiblement en joie l'âme de miss Talbot, firent tomber comme un voile sur la physionomie de Gladys.

— • Elles sont charmantes, les Canadiennes, dit-elle d'une voix un peu troublée.

A ce moment, Philippe Beaumont sortit du restaurant. Il promena les yeux autour du hall comme pour s'orienter, rencontra notre groupe et, pendant quelques instants, il sembla délibérer avec lui-même. Viendrait-il ? Ne viendrait-il pas ? Je devinais bien

ce qui le poussait el ce qui le retenait. Dieu merci, il vint ! Il vint et présenta madame Granville, sa sœur, à miss Baring et à moi. Madame Nerwind et Ruby la connaissaient. La vue inopinée des deux Américaines lui arracha une exclamation de surprise, amena une rougeur légère sur son visage, mais ne parut pas le déconcerter. Il échangea avec elles d'amicales poignées de main et leur exprima le plaisir qu'il avait à les voir en Angleterre.

Il me demanda ensuite comment j'avais passé ce jour de « week end » et ce que j'avais fait.

— Des choses dont on ne se vante pas dans le monde chic... J'ai passé la matinée dans un de vos parcs mal fréquentés, à Battersea Park, que j'affectionne ; puis, l'après-midi, au Zoo et à mon club où j'ai invité mes amis ici présents.

— Vous avez un club ! vous !

— Le Lyceum.

— Ah ! elle est bien bonne, celle-là ! Et vous ne mly avez pas invité ?

— Vous seriez venu ?

— J'irais partout avec vous.

— Et on dit que les Anglais ne sont pas galants !

— Ce n'est pas de la galanterie, c'est de la sincérité. Est-ce que vous n'allez pas me donner le plaisir de faire quelque chose pour vous ?

— Oui, tenez, j'ai le plus grand désir de visiter « The London Hospital ». Pouvez-vous m'en procurer les moyens ?

— Rien de plus facile. Je suis intimement lié avec le président du comité. Je lui écrirai un mot demain matin. Il sera ravi de montrer son hôpital à une

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Française, il en csl très fier, non sans raison, je crois. Et vous, miss Baring, ne désirez-vous pas accompagner voire amie ?

C'clnil la {)rernière fois que Philippe Beaumont s'adressait directement à Kdilli.

Elle eut l'air d'hésiter pendant une seconde... juste le temps de dominer son émotion.

— Mais oui, dit-elle enfin avec un petite sourire nerveux... si toutefois ce n'est pas indiscret.

— Du tout ! Alors, c'est convenu, si monsieur II... est libre, je viendrai vous prendre toutes deux après le déjeuner et je vous remettrai entre ses mains.

Toutes deux... Je suis sûre qu'il a eu une joie secrète à dire cela et elle du bonheur à l'entendre.

Pendant tout le reste de la soirée, j'admirai le tact de Philippe Beaumont. Un parfait homme du monde est bien la créature la plus agréable, la plus con[ortahJe qu'il y ail. Il parla ouvertement de madame Oswald, de l'Amérique avec Glad}s. Il questionna miss Baring sur Loflshall avec un air d'intérêt banal, que démentaient à mon oreille certaines notes de sa voix.

La conversation devint générale et si amusante qu'il était près de minuit lorsque nous nous séparâmes. Je n'ai pas senti la délente entre mes amoureux, mais sûrement, oh ! sûrement elle se fera. Une étincelle suffira. Je l'attends. Et dire qu'avec tous les moyens dont la nature dispose, elle a peut-être besoin de moi pour la faire jaillir ! Voilà qui me rendra fîère !

Londres.

L'hôpital de Londres ! Une magnifique unité de combat... de combat contre les forces ennemies et destructives de l'humanité, contre la maladie.

Je suis contente de l'avoir vue, elle a raffermi ma foi au progrès, mon espoir de bien, de mieux, de meilleur et de perfectionnement à l'infini.

Tout s'est arrangé au gré de nos désirs. M. H... a bien voulu se mettre à notre disposition. Philippe Beaumont qui, du reste, avait déjeuné à l'hôtel, est monté en voiture avec nous. Pour nous rendre à l'hôpital, nous avons traversé la Cité, passé dans le plus épais du trafic et cela sans accroc. La vue de Whitechapel, le quartier dont le nom évoque des images de misères et d'abominations, nous a surprises. Il est sillonné de trams, il a des rues où le soleil peut pénétrer. La pauvreté n'y est point repoussante. J'en exprimai mon étonnement.

— ^ Les crimes de Jack l'Éventreur ont ému l'opinion publique, me répondit mon compagnon. Sous sa pression, on a fait une trouée dans ce bas-fond. Vous voyez le résultat.

L'hôpital de Londres est une énorme agglomération de bâtiments divers. La façade principale ouvre sur une large artère, et une rangée d'arbres en adoucit l'aspect.

L'Honorable M. H... nous reçut très cordialement. Je fus presque déconcertée lorsque je me trouvai en présence d'un homme jeune encore. Je ne sais pourquoi je m'étais imaginé qu'un président de comité dans une œuvre semblable devait être Agé. De plus,

r>U'J I.'lf.I. INCONNU K.

sa physionomie gaie cl raillcuso n'était pas, selon moi, celle de l'enii^loi. Il me lança plusieurs regards rapides et curieux comme si une Française était pour lui un spécimen qm ne lui inspirait pas grande confiance.

— Vous connaissez l'endroit, vous, Beaumont, dit-il à son ami... rien de nouveau à vous montrer. Attendez-moi ici. Quand nous aurons visité les salles principales, je confierai ces dames à une sœur et nous les retrouverons chez la surintendante.

— Mais ces dames n'ont peut-être nul désir de me ramener, dit Philippe Beaumont avec un sourire et un coup d'œil du côté d'Edith.

— Nous vous ramènerons tout de même, ne fût-ce que pour vous remercier de nous avoir amenées, répondis-je pour venir au secours de miss Baring.

M. H... nous conduisit d'abord chez la surintendante, « the matron », comme on dit en anglais. Dans la pièce qui précède son cabinet, nous vîmes deux infirmières occupées à arranger en bouquets une liottée de fleurs destinées aux salles. Miss L... me charma tout de suite. J'ai souvent dit que la physionomie anglo-saxonne a peu de rayonnement. La sienne est une exception. Il m'a été rarement donné de rencontrer une extériorisation aussi visible d'intelligence et de bonté. Elle parut enchantée de notre visite et adjoignit à M. H... une des sœurs pour nous accompagner.

L'hôpital de Londres â été, paraît-il, fondé en 1750 et successivement agrandi. Il occupe maintenant un espace immense. C'est une petite ville en soi... la ville de la douleur, hélas !

Toutes les améliorations suggérées par la science y ont été introduites au fur et à mesure. Nous vîmes d'abord le dispensaire où, en moyenne, par an, plus de cent cinquante mille malades du dehors viennent se faire soigner et chercher des médicaments. Après avoir traversé des corridors revêtus de mosaïque et de ripolin, nous pénétrâmes dans l'œuvre vive et nous visitâmes salle après salle. Aucune odeur déplaisante, beaucoup de lumière, de l'air, des fleurs partout, du linge bien blanc, des lits suffisamment espacés, et à portée de l'occupant tout ce qui lui était nécessaire. Un des patients avait sur une table, au pied de son lit, une cage et des oiseaux. Il n'avait pas voulu s'en séparer sans doute, et les charmantes bestiolfts semblaient chanter pour ces malades. Beaucoup de membres cassés, d'accidents de travail. Les rudes et énergiques visages des hommes étaient adoucis par l'influence du milieu, détendus par le repos. La propreté de leur peau de Saxons, une peau incroyablement fine et blanche, leurs cheveux bien brossés, mettaient en relief la distinction qui appartient aux grandes races. Évidemment, on souffrait là et je le sentais dans ma propre chair, mais je voyais comment une bonté intelligente pouvait atténuer les choses cruelles de la vie. Et dans toutes ces salles de souffrance, des femmes jeunes, saines, jolies la plupart, d'une classe supérieure, allaient et venaient d'un pas léger et, comme des êtres bienfaisants, se penchaient sur les couches de douleur pour dire une parole de consolation ou rendre un service. Toutes sont d'une netteté exquise et portent une « cap » blanche et un tablier blanc. Les sœurs, — des sœurs

DO-'i l/iu: INCONNUE.

laï([uc.s, cel.'i \a sans dire, — ont une robe de toile bleu clair, les nurses et les postulantes des robes noires. Les premières m'ont fait reflet d'ôlre des lieutenants, les secondes des sous-lieutenants, et les troisièmes de simples soldats. J'ai remarqué que les sœurs ont la physionomie beaucoup plus sereine, plus brillante. Chez elles, évidemment, la vocation s'est victorieusement affirmée, la destinée est acceptée. Les nurses et les postulantes ont le regard moins franc, le sourire moins joyeux. Sous leurs « caps », il se livre sans doute bien des combats. On devine qu'elles ne sont pas entièrement conquises à l'humaij^té ou résignées. C'est peut-être une fausse impression.

Une des sœurs portait un gant de peau blanche et sa main droite paraissait privée de mouvement.

— Vous voyez, me dit M. H..., un accident de bicyclette. Elle a été amenée à l'hôpital, amputée, soignée, et au cours de tout cela sa vocation s'est déclarée. Elle a fait les études nécessaires pour devenir infirmière et... avec une seule main, elle a trouvé moyen de se rendre indispensable. Que serait-ce si elle en avait deux ?

— Et je suis si heureuse, ajouta la sœur, que je ne trouve pas avoir payé mon bonheur trop cher.

N'est-ce point cela la grâce d'état ?

La salle des enfants était tout à fait riante. Les petits vêtements blancs, les bandages artistement arrangés, la propreté extrême, diminuaient la tristesse causée par la souffrance enfantine. Pour donner à ces pauvres bébés autant d'air que possible, on a construit un grand balcon où les convalescents

LONDIŒS. 505

jouent toute la journée. Je le répète, les Anglais aiment l'espèce. Et partout et tout le temps j'ai eu l'impression d'une discipline parfaite, d'efforts dirigés vers un but unique : le bien-être du malade, la victoire sur la maladie. J'ai senti que ni l'État, ni la politique ne venaient jeter du sable dans les rouages de cette immense machine et qu'elle fonctionnait librement et bien. Au cours de cette visite, M. II... sema nombre de paroles gaies et humoristiques. Il taquina celui-ci, celle-là avec une affectueuse familiarité, transformant en sourire la grimace de douleur. Évidemment, il connaissait bien ses pensionnaires. C'était l'homme compatissent à l'homme... on pourrait croire cela tout naturel... il n'y a rien de plus rare !

En sortant du bâtiment principal, nous traversâmes

un espace ouvert où il y avait du gazon et des arbres.

Là, quelques femmes, vêtues de robes de chambre et

sous de chaudes couvertures, faisaient la cure d'air !

-^ La cure d'air de Londres ! fîs-je.

— Tout ce que nous avons à leur donner, hélas ! répondit notre hôte, vous allez voir l'Éden maintenant.

— Ici ! l'Éden I m'écriai-je, après le péché alors !

— Après le péché, oui, mais il n'y a plus de serpent, je l'espère du moins.

M. H... dirigea nos pas devant une enceinte close de murs et nous amena devant une petite porte. Puis, sortant une clé de sa poche, il l'ouvrit, sur un tableau si inattendu qu'Edith et moi en demeurâmes toutes saisies.

Des murs revêtus de lierre, du gazon velouté, des

massifs do fleurs, un ruisseau enjaiubé par un pont rustique, bordé de saules dont les branches Irernpaient dans son eau. Puis un derni-cercle de grands arbres entre lesquels étaient susjjendus des hamacs... et dans ces hamacs, des formes féminines vêtues de bleu clair et de blanc reposaient allongées. Tout cela dans la brume légère d'une belle journée de Londres, dans une atmosphère de parfait silence et en plein Wliitecliapel, semblait fantastique, irréel...

— Le jardin des inûrmières, nous dit M. H... à voix basse. Celles que vous voyez là sont les nurses de nuit. Elles se reposent autant que possible en plein air.

De fait, les unes dormaient profondément, les autres lisaient. Le dessin du jardin me frappa. Il me sembla que je l'avais vu quelque part.

Miss Baring le reconnut.

— • ]\Lais c'est le dessin classique japonais du saule !

— Vous avez raison î dis-je. Dans l'original, il y a deux amoureux sur ce pont, au-dessus de leurs têtes, dans le ciel bleu, deux oiseaux figurant leurs âmes se becquètent. Ici, c'est le baiser de la fraternité qu'on se donne, c'est adorable î

— Voyez-vous, nous ne pourrons jamais faire assez pour nos nurses. Nous en avons quatre cents et elles valent leur pesant d'or. N'avais-je pas raison d'appeler ce jardin l'Éden ?

— Oui, répondis-je, c'est l'Éden après la Rédemption.

— C'est cela même ! fît M. H... avec une expression de plaisir. Je vais vous montrer le cadeau que nous a fait la reine, cadeau pour lequel nous la bé-

nissons tous les jours, ajouta-t-il en refermant doucement la porte de ce délicieux lieu de repos.

Il nous conduisit dans une salle du rez-de-chaussée. Du plafond, pendaient les appareils de lumière Fensen et sous ces appareils des malades étaient étendues. Les nurses, pourvues de lunettes bleues, captaient au moyen d'un verre spécial les rayons salutaires et patiemment les maintenaient sur le lupus.

Une des sœurs me montra avec orgueil les photographies qui témoignaient de la disparition des tares hideuses. Chez toutes ces infirmières anglo-saxonnes, on voit à l'œuvre l'instinct combatif de leur race. Elles éprouvent un plaisir réel à lutter contre la maladie, à la prendre corps à corps. C'est lu, j'en suis sûre, ce qui les soutient et leur vaut de si belles victoires.

— Maintenant, nous dit M. H... au sortir de la salle Fensen, je vais, si vous le permettez, rejoindre Beaumont. La sœur vous montrera le quartier des nurses et vous donnera une bonne tasse de thé.

D'après cette recommandation, notre aimable cicérone nous fît visiter son propre logement, un charmant petit salon avec un piano, une table à écrire, une chaise longue, des étagères avec les livres, des fleurs, des photographies de parents et d'amis ; à côté une chambre à coucher simple et confortable. Puis, nous vîmes la salle à manger commune, le salon, un salon peint en blanc, gai et jeune, la bibliothèque, les salles de bains. Tout cela élait fait, arrangé pour des dames. Les Anglais savent stimuler les bonnes volontés et récompenser les services. C'est une science que nous ignorons. Allez donc trouver en

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France une adminislralion s'occupanl du hieii-êlre el de raLjrémcnl de ceux qu'elle emploie ! Je n'en connais pas une seule.

Noire visile ternriinée, nous redescendîmes chez la surinlendanlc ; aussitôt on apporta le thé. \otre jolie sœur se mit en devoir de le servir.

Je regardai avec respect miss L..., cette femme qui tenait entre ses mains les fils les plus délicats <le r(rii\i'(> inunciisc (juo je \cnais de \oir. i'Jlc jjorlait une « cap » de dentelle blanche, une robe de soie noire relevée par quelques bijoux. D'une forte corpulence, sa têle paraissait petite, mais elle donnait une impression immédiate d'activité joyeuse, d'extrême lucidité et de réconfort. Au cours de la conversation, j'appris que le grand hôpital de l'Est de Londres était sous le patronage direct de la reine el que, très souvent, elle en faisait le but de sa promenade de l'après-midi. Entièrement indépendant de l'État, des legs, des dons, des souscriptions lui fournissent l'énorme somme nécessaire pour soigner annuellement quelque chose comme cent quatrevingt-deux mille malades tant internes qu'externes, maintenir un collège médical el un collège de « nurses ». J'exprimai à miss L... mon admiration pour la délicatesse féminine, le raffinement dont témoignaient certains détails.

— Ces hommes et ces femmes du peuple que vous soignez doivent sortir d'ici avec une idée moins mauvaise de la vie. La nécessité de la propreté est probablement pour beaucoup d'entre eux une révélation. Ils emportent, j'imagine, une foule de bons germes qui se développeront à l'heure voulue.

LONDRKS. 500

— Ils savent, au moins, qu'ils comptent pour quelque chose en ce monde. Et ils sont si courageux ! Dans leurs souffrances les plus cruelles, ils ne laissent échapper ni blasphème, ni malédictions, par respect pour leurs infirmières. Plus d'une fois, nous avons eu l'occasion de les admirer.

— Savez-vous, miss L..., dis-je alors, que je suis surprise de voir tant de jeunes filles bien nées, jolies, se faire « nurses ».

Mon regard involontaire amena une rougeur légère sur le visage de la sœur.

— En effet, et notez qu'elles doivent apprendre depuis le récurage des casseroles, depuis la préparation des aliments pour les malades, jusqu'à l'art de soigner médicalement, et cela demande trois années d'études.

— Qu'est-ce qui les pousse dans cette voie ? demandai-je encore ; ce n'est pas, comme la sœur catholique, l'espoir de récompenses éternelles, ou un haut idéalisme religieux ?

— Non, répondit franchement la surintendante, mais un grand nombre sont des infirmières nées. La plupart, cependant, choisissent cette profession comme gagne-pain, avec l'idée même de trouver un mari. Parmi celles-ci, la vocation se déclare souvent. Tantôt c'est l'amour de la science, tantôt c'est l'amour de l'humanité qui s'éveille en elles.

— Et laquelle de ces deux forces donne les meilleurs résultats ?

Le beau regard de miss L... sembla se poser sur ma question.

— Eh bien, toute seule, ni l'une ni l'autre ne

510 i.'n.i; INCONNUE.

sudil. Vouv qu'une iufiiiriièrc; soit vr;iirneiil bonne, il faut qu'elle sache et qu'elle fiinie.

— C'est demander beaucoup.

— J'en conviens. Nous l'obtenons cependant, sans cela nous ne pourrions produire ce que vous avez vu.

— Et ce que j'ai vu est merveilleux. Un hôpital administré comme celui-ci témoigne d'une plus haute civilisation que les œuvres d'art.

La physionomie de notre hôtesse s'éclaira de satisfaction.

A ce moment, Philippe Beaumont et son ami vinrent nous rejoindre.

— Avez-vous encore une tasse de thé pour nous, miss L... ? demanda ce dernier de son ton brusque.

— Une demi-douzaine, si vous voulez.

— Vous ne vous doutez pas que vous avez là un romancier, hé ? dit M. H... en me regardant avec une expression taquine.

Je ne pus m'empêcher de rougir.

— -Oh ! ne parlons pas de romanciers et de romans. Après ce que je viens de voir, cela semble si enfantin, si ridicule, les romans !

— • Mais non, répondit doucement la surintendante. Il faut des œuvres d'imagination pour reposer des réalités. Demandez donc à la sœur si elle n'en lit pas ?

— Oui, oui, répondit celle-ci, et ils me font grand bien !

— J'éprouve maintenant dans le West End et dans le monde le même sentiment que vous venez d'exprimer, me dit M. H... Tout m'y paraît mesquin et dépourvu d'intérêt.

— Allons, allons, ne soyez pas si sévère, dit Philippe Beaumont.

Pendant que nous causions gaiement de choses et d'autres, mes yeux étaient charmés par la vue de la joli sœur bleue et blanche qui servait le thé, et plus encore par celle de ces hommes du monde goûtant là, simplement, dans le cabinet de la surintendante de l'hôpital de Londres. Comme tout cela souligne la différence qui existe entre nos mœurs et celles de nos voisins !

Notre fîve o'clock à Whilechapel fut si agréable, qu'il se prolongea indûment. Edith et moi, nous remerciâmes chaleureusement nos hôtes en prenant congé d'eux.

— Eh bien, fis-je après avoir serré leurs mains, vous mettez ici tous les jours dans le plateau de la balance de quoi racheter les péchés de Londres.

— Il ne faudrait pas le lui dire à Londres, répondit M. H... en souriant, cela pourrait l'inciter à en conimettre davantage.

Pendant que nous roulions vers l'ouest, je ne songeai guère à observer l'attitude de Philippe Beaumont et de mon amie. Leur amour, leur orgueil, la lutte qui se livrait en eux, m'apparaissaient comme un jeu d'enfants auprès de la lutte gigantesque dont je venais d'avoir la perception. Et puis, tout d'un coup, à côté du tableau des belles salles de l'hôpital de Londres, un autre tableau se raviva dans mon cerveau, navrant, humiliant celui-là, et la comparaison me tint muette et absorbée.

Dans la semaine qui précéda mon départ de Paris, une petite apprentie renversée par un fiacre au coin

512 l'h.f: inconnue.

des rues Casliglioue et Sainl-llouoré, eut la jambe cassée en deux endroits. Elle l'ut transportée ù l'hôpital de la Charité. J'allai la voir avec une arnie anglaise qui se trouvait alors à l'hôtel et qui, comme moi, avait été témoin de l'accident.

L'entrée de l'hôpital était égayée par des fleurs printanières que les marchandes avaient étalées sur la pierre du soubassement pour tenter les visiteurs.

Nous traversâmes des cours aux vieux pavés, entourées de bâtiments noircis par les siècles. Dans celle oij nous avions affaire, une demi-douzaine de femmes très communes se lutinaient en manière de récréation. Elles avaient des robes roses fripées, des tabliers blancs malpropres et, sur les cheveux ébouriffés, un ridicule nœud de dentelle. C'était là les infirmières qui devaient manier les membres douloureux, panser les plaies, encourager les malades ! Leur vue me causa un véritable saisissement et me fît pressentir le reste. Le reste ! Dans un corps de logis à gauche, un escalier déjeté montant le long des murs striés de poussière et de saleté, un palier, un vestibule et puis une longue salle peinte en jaune. Là, des lits en travers, en long, trop rapprochés, tous occupés. Les ustensiles nécessaires au patient, ignobles et bien en vue. Le linge grossier, non pas de couleur bise, mais grisâtre et marqué comme pourrait l'être celui des prisonniers. Dans le dos d'une femme assise, je vis le n° 1644, ce numéro m'est entré dans le cœur. Pas une fleur, pas un effort pour atténuer, pour dissimuler les horreurs de la maladie, pas trace d'une pensée féminine ; cette salle n'était point triste cependant. C'était l'heure de la

LONDni:s. 513

visite. Il y avait là des frères, des maris, des fiancés endimanchés... un zouave, un pioupiou. Ils causaient gaiement avec leurs malades, leur racontaient les nouvelles du dehors, et la vaillante, la brillante, la tendre âme latine rayonnait sur les visages, mettait comme de l'oxygène dans l'air lourd, de la gaieté dans Talmosphère. Notre petite apprentie était entourée de camarades. Sur son lit, elle avait une grande poupée habillée de rose, des chiffons de soie, des bonbons, et ces présents avaient amené une lueur de plaisir sur sa figure étirée par la souffrance. Pendant que, penchée sur elle, je lui disais notre intérêt et notre sympathie, je sentais magnétiquement l'impression fâcheuse de mon amie anglaise et je regrettais sa présence. Lorsque nous fûmes hors de la salle, elle s'arrêta sur le palier pour essuyer les larmes qui coulaient bellement sur ses joues.

— Ce sont là les hôpitaux de Paris ! s'écria-t-elle, de Paris si élégant !

— Celui-ci est un des plus anciens, répondis-je honteuse.

— Il ne devrait plus exister. Oh ! cette salle ! Je ne l'oublierai jamais !

— Eh bien, convenez que, malgré touit, elle n'était pas triste.

— C'est vrai et je ne me l'explique pas, mais imaginez-vous quelqu'un y retrouvant la santé ?

Hélas ! non, je ne l'imaginais pas ! et j'étais si profondément humiliée que je me promis d'interpeller vivement le premier médecin qui me tomberait sous la main. Ce fut le docteur M... qui essuya le feu de mon indignation. Le lendemain même, il vint

51 ''i l/ll.i: INCONNUE.

déjeuner à l'iiôlel avec des clients qui étaient de mes amis. J'allai le relancer .•'i table.

— (Jui est-ce qui adnnnislie les hôpitaux de Paris ? lui demandai-je à brûle-pourpoint.

— L'Assistance publique, parbleu !

— Je m'en doutais.

Je racontai alors ma visite à la Charité.

Le docteur n'en perdit pas un coup de fourchette.

— Avez-vous vu Laënnec ?

— Non.

— L'annexe de l'IIôtel-Dieu.?

— Non.

— Eh bien, ils sont pires.

Je reculai d'horreur.

— Et vous, médecins, vous ne protestez pa?, vous ne réclamez pas ?

Le docteur M... haussa les épaules.

— Nous nous sommes lassés. Quant à moi, je ne conduis jamais les étrangers qu'à l'hôpital Boucicault. le seul qui nous fasse quelque honneur.

— Mais alors, c'est vous qui êtes les vrais coupables !

— ■ Peut-être ! Cependant, vous ne sauriez vous rendre compte des obstacles que nous rencontrons. Nous avons l'intellect, la science, nous savons ce que réclame la santé publique, nous connaissons les moyens de diminuer la mortalité, mais nous ne pouvons pas les appliquer. Nous nous heurtons sans cesse à la politique. Nous nous y cassons la tête. C'est elle qui diminue et tue la France.

— En tout cas, vous pourriez refuser la collaboration de femmes comme celles que j'ai vues. La propreté

physique et morale est nécessaire au chevet des malades.

— Elle est même un agent de guérison. Nous l'avions chez les religieuses. On a persuadé au peuple que les sœurs enlevaient le gagne-pain aux mères de famille. On a péché des votes avec ce hameçon, et il les a, ses mères de famille ! Elles n'ont ni science, ni désintéressement. Elles sont mal payées, les patients qui ne peuvent donner de pourboires sont cruellement négligés.

— L'Assistance publique est cependant assez riche pour bien rétribuer le personnel des hôpitaux ?

— Une administration où il y a un tel gaspillage n'est jamais riche.

— Et ce gaspillage ne peut être enrayé ?

— Non, parce qu'il sert des intérêts privés. Songez donc, les fournisseurs sont des électeurs, il faut qu'ils s'enrichissent. L'Assistance publique est, en réalité, l'Assistance politique. Rien à faire !

Chemin faisant, tout ce qui précède s'était reproduit derrière mon front avec une netteté fulgurante. Quand j'arrivai à l'hôtel Claridge, j'avais sur les joues deux désagréables petites plaques rouges et brûlantes, amenées là par le souvenir de ma visite à l'hôpital de la Charité.

Londres.

Le théâtre ! l'art dramatique ! Voilà encore où s'extériorisent l'esprit et le tempérament de nos voisins ! Voilà encore où nous les voyons si différents de nous !

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A Londres, le {)lai.sir du spectacle se paie moins cher de toutes les manières qu'à Paris. Vous pouvez retenir votre place par téléphone ou par lettre, sans qu'il vous en coûte un sou de plus. Vous entrez au théâtre comme dans un salon. Fuis vous avez un bon fauteuil, suffisamment d'espace et de l'air respirable. En matinée, pour soixante centimes, on vous apporte une tasse de thé et des biscuits. Imaginez, si vous le pouvez, une tasse de thé dans un théâtre parisien. Le soir, la représentation finit toujours à temps pour permettre aux gens de la banlieue de prendre l'avant-dernier train.

En Angleterre, les directeurs ne négligent rien pour rendre le théâtre accessible au plus grand nombre ; à Paris, ils semblent, au contraire, prendre à tâche de le rendre impossible. Avant de pouvoir s'asseoir dans un fauteuil d'orchestre ou de balcon, il faut perdre la moitié d'une matinée pour en obtenir la location, payer deux francs de plus, dépenser deux francs cinquante de voiture, batailler avec une ouvreuse, déranger une douzaine de personnes, s'aplatir soi-même contre une rangée de dossiers. Après toutes ces tribulations, vous tombez sur un siège fait pour des gens qui n'auraient ni bras ni jambes, où vos membres s'ankylosent peu à peu pendant trois heures. La salle est peine de courants d'air et sans ventilation, toujours imparfaitement nettoyée. L'atmosphère y devient lourde et toxique. Pendant les entr'actes, vous vous promenez dans des corridors empestés, dans des foyers d'une laideur morne. Il en résulte une fatigue extrême ; vous rentrez chez vous de méchante humeur, avec l'impres^

sion que vous avez sur le visage une couche de quelque chose d'abominable... et vous l'avez, soyezen sûr.

Tous les théâtres d'Europe ont été assainis et embellis, excepté ceux de Paris. Les étrangers s'en étonnent. L'abus des billets de faveur, les cachets énormes payés aux premiers artistes, les droits d'auteur, la taxe des pauvres, constituent une charge si lourde pour les malheureux directeurs, qu'on a beau leur crier : hue ! et dia ! ils ne peuvent pas sortir de l'ornière. Le payant qui, comme un gentleman, prend son billet au bureau, a le plaisir de se dire qu'il paie pour des gens beaucoup plus riches que lui. Lorsque le Parisien devient quelqu'un, il ne débourse plus un sou pour son théâtre et sa lecture. C'est chez lui un principe, — un principe de mauvaise éducation. Si sa vanité avait été bien placée dès Tenfance, il trouverait plus de satisfaction à payer ses plaisirs qu'à les avoir par faveur... « à l'œil », comme on dit en argot.

Je suis étonnée que le payant ne se mette pas en grève et n'exige pas la suppression d'un abus dont il est la principale victime.

Ce mauvais côté a un bon effet. Pour que le public se résigne à subir tous ces désagréments, il faut que le spectacle en vaille la peine. Tout l'effort est donné par les auteurs et les acteurs, et cet effort est mer veilleux.

Nos voisins entendent mieux que nous les arrangements matériels du théâtre ; mais quand j'écoute une de leurs pièces, j'ai nettement conscience de notre: supériorité dans l'art dramatique

l'^ii Angleterre, on n'épargne rien pour la mise en scène. Elle est toujours splenditle. C'est, du reste, le clou de toutes les représentations. Les figurantes ne sont pas, comme chez nous, des ruines humaines. La i)lupart sont, au contraire, jeunes et jolies. La beauté se paie aussi cher que le talent. Cela permet à celle qui a reçu ce don de rester honnête, si elle le veut. Ici, j'ai souvent eu au bout de ma lorgnette des visages de rêve. John Bull n'est pas artiste, mais il aime instinctivement la beauté et il en exige.

Les acteurs anglais me plaisent infiniment, les hommes mieux que les femmes. Ils sont plus naturels ; sur la scène, ils ont l'air de gentlemen. Ils manient admirablement la satire et l'ironie, et ce sont les meilleurs comiques qu'il y ait.

Quant aux pièces, elles me semblent mal charpentées, c'est surtout par là qu'elles pèchent. Elles sont enfantines dans leurs conceptions, pleines de trous, personne ne s'en aperçoit. L'adultère n'étant pas admis sur la scène anglaise, ce thème fertile en effets, en situations, manque aux dramaturges. Du reste, le théâtre est pour les Anglais un plaisir des yeux plutôt qu'un plaisir de l'esprit. Ils n'y vont pas, comme nous, chercher des émotions, de la psychologie et de la philosophie. Un peu de sentiment assaisonné de baisers lui suffit. Ah ! mais il lui faut des baisers. On s'embrasse davantage au théâtre en Angleterre qu'en France, et lèvres à lèvres, ce qui me choque toujours. Les Anglais aiment les saillies, les quiproquos, les calembours, les allusions politiques surtout. Ils ne chicanent pas l'auteur sur la manière dont ces ingrédients sont mélangés, ils n'exigent

même pas la vraisemblance. Nos voisins excellent dans les pièces exotiques, japonaises, chinoises. Elles sont toujours décousues, mais très agréables à voir et à entendre. Les acteurs y sont merveilleux.

Le public anglais est plus facile à amuser qu'à faire vibrer. La salle est toujours un peu froide. Si l'on veut rencontrer de l'émotion, il faut lever les yeux vers les galeries supérieures où sont « the gods », les dieux, — c'est ainsi qu'on nomme les gens du paradis. J'ai vu là des expressions d'une intensité extraordinaire, des épaules secouées par de bons rires et cela faisait plaisir.

L'art dramatique est en progrès chez nos voisins. Ils en arriveront à pouvoir se passer de nous. Cette saison, je l'ai remarqué, on a donné une seule pièce française : Madame Flirt.

Hier au soir, Rodney nous a conduites, madame Nerwind, Ruby et moi, au théâtre de la Gaieté, où nous avons entendu « The Ocrhid », U Orchidée. Edith a trouvé que la mort de M. Wilkes était trop récente pour lui permettre de nous accompagner.

L'Orchidée est ce que les Anglais appellent « a musical comedy », une comédie mêlée de musique et de chansons, un genre qu'ils affectionnent parce qu'il se prête à l'humour. De fait, celle-ci est une succession de scènes et de tableaux satiriques. L'action en est décousue, d'une invraisemblance qu'un public français ne supporterait pas. Ici, dans le burlesque, tout est admis. La musique est fort jolie, mais bien anglaise avec son rythme de mélopée. L'homme à l'Orchidée est naturellement M. Chamberlain, dont

la boutonnière est toujours étoilée de cette fleur exotique. Ce personnage est le prétexte d'une satire contre l'impérialisme.

Les mœurs ont leur tour. On voit paraître une bande de jeunes filles en toilette de lit : natte dans le dos et pij'iamas ! c'est la nouvelle Angleterre î Une autre bande arrive, des femmes grandes, maigres, les cheveux en bigoudis et portant la classique robe de nuit montante et longue ! c'est la vieille Angleterre. Les deux Angleterre finissent, cela va sans dire, par danser ensemble une sorte de cake-walk. Le souvenir de ces têtes auréolées de bigoudis me fera rire pendant longtemps.

Dans cette macédoine, il y a même un Français, le Français tel que nos voisins le voient encore, de petite taille, un peu ventru, mal coiffé, mal habillé, une sorte d'agité, gesticulant à tort et à travers, roulant ses yeux, cherchant querelle à tout le monde et prêt à se battre avec son ombre. En quittant précipitamment un jardin où il se trouve, on ne saura jamais comment, le Français de l'Orchidée, qui venait de provoquer une demi-douzaine de personnes, est heurté par un grand arrosoir. Furieux, il se retourne, sort de nouveau sa carte et la jette dans ledit arrosoir. C'était du meilleur burlesque. Pendant cette scène désopilante, Rodney avait eu l'air contrarié. Je l'avais vu rougir, mettre sa jambe droite sur sa jambe gauche, puis la gauche sur la droite, — un mouvement qui trahit l'embarras chez l'Anglais.

— Je voudrais qu'ils ne fissent pas cela, dit-il.

— Oh ! il n'y a rien d'offensant, répondis-je en

liant, j'en ai entendu bien d'autres, vous aussi probablement.

— Oui, mais je ne vous connaissais pas alors, fît le jeune homme simplement et sans la moindre intention de compliment.

Dans L'Orchidée, se trouve une chanson très drôle qui est devenue la chanson du jour. Elle est faite sur une pièce dont il faut parler, car elle montre bien qu'il y a quelque chose de changé dans l'Ile Inconnue. Voici la pièce telle qu'elle m'a été contée : Un vieux bonhomme, ayant découvert la cause de la décadence de l'Angleterre, l'écrit dans un gros livre, indiquant en môme temps le remède nécessaire. Il lègue ce livre à sa petite-fille, afin qu'elle se fasse Tapôtre de ses théories. Elle devient ainsi une sorte de docteur. En cette qualité, elle entre dans une maison où tout le monde est plus ou moins souffrant. Il y a entre autres une fîUe invalide que l'on promène dans un fauteuil. Elle prend en mains toute la famille, rédige ses menus, dose sa nourriture, la soumet à un régime sobre et rend la santé à chacun de ses membres. Au dernier acte, on la presse de dire par quel secret elle opère ses guérisons merveilleuses. Elle avoue que ce secret lui vient de son grand-père et qu'il consiste à prendre soin de « little Mary »... la petite Marie. C'est le nom qu'elle substitue à celui qui ne se prononce jamais... l'estomac.

Le secret avait été si bien gardé par les acteurs, — une chose qui ne se verrait pas à Paris, — que la révélation a pris le public par surprise. Il ne savait pas s'il fallait applaudir ou siffler... Il a applaudi.

522 i.'ii.j: inconnue.

J /oriLiiiialit'', laiKhicc de la (Juiiii<j<,', la \«jril<* s<'i<;jilifique ont pcul-ôtre sauvé la pièce. Imagine ton l'estomac jouant, un rôle proéminent sur une scène anglaise! L'auteur, .1. Barrie, doit être un satiricjue doublé d'un philosophe et un pince-sans-rire. C'était, je suppose, une gageure avec lui-môme. Je suis contente qu'il l'ait gagnée.

La chose acceptée, on s'est mis à parler couram ment de « la petite Marie », « little Mary », alias l'estomac. Une dame, à qui je demandais des nouvelles de son père, m'a répondu : « Sa santé laisse beaucoup à désirer, c'est toujours sa pelile Marie qui le fait souffrir. » Comme j'étais au courant, j'ai compris qu'il était dyspeptique. Cela m'a semblé horriblement grossier. La plaisanterie, qui date de l'année dernière, je crois, commence à perdre de son sel.

Dans la chanson de L'Or-chidée, si j'ai bien compris, on conseille de ne pas donner de whisky à la petite Marie, — un bien sage conseil, — et de l'envelopper de flanelle pour traverser la Manche !

Tout ceci est de l'époque du bridge, du cake-walk et des pyjamas.

En somme, L'Orchidée est une pièce plutôt légère, un peu choquante même. Le premier comique a souligné les paroles avec des regards et des mines particulièrement éloquentes. Il pourrait rendre des points à un comique parisien. La salle était fort bien composée. J'ai eu tout le temps l'impression que je me trouvais dans un salon et cela a ajouté au plaisir de la soirée.

Edith nous avait attendus. Nous lui avions fait promettre de souper avec nous. Elle avait retenu une

lablc au rcslauranl. AussilôL (jikî nous y eûmes pris place, je lui dis combien je m'étais amusée.

— Je suis sur-prise que vous puissiez aimer notre théâtre comme vous le faites, me répondit-elle. Il est tellement inférieur au vôtre.

— Pas tant que ça ! Il a quelque chose de masculin, de fort, de simple qui me plaît. L'esprit satirique dont il est animé fait ma joie.

— Nous n'avons rien qui ressemble à votre Comédie-Française, ajouta Uodney.

— Oh ! la Comédie-Française est un théâtre de diction. On y récite admirablement, mais on n'y joue pas, selon le sens moderne du mot.

— Je suis bien contente de vous entendre dire cela ! s'écria madame Nerwind. Quand je passe par Paris, j'ai toujours quelque jeune fille avec moi. Je n'ose pas m'aventurer dans un théâtre du boulevard. Alors, je vais à la Comédie-Française et je ne m'y amuse pas ; « it is dead », il n'y a point de vie. Tout y semble réglé comme dans un ballet.

— Parfaitement vrai, et c'est la tradition qui est le maître de ballet, — la sacro-sainte tradition. La Comédie-Française est nécessaire comme les modèles de calligraphie. Elle ennuie et elle repose... elle sert de modérateur. J'aurais préféré qu'elle fût un précurseur, qu'elle ne laissât pas à d'autres la gloire de l'évolution dramatique... mais voilà, elle est une aïeule... Il faut la respecter comme telle. L'évolution se fait ailleurs, dans un théâtre qui, selon moi, est le premier théâtre du monde, le théâtre Antoine.

— Et qui est probablement impossible ! dit madame Nerwind. Les évolutions ! je m'en défie, vous savez I

— Non, il n'est pas impossible. On donne lu de véritables œuvres, des pièces qui exposent des abus criants, qui mettent en lumière les cruautés d'un code suranné, des pièces sociales. Antoine ne se doute pas lui-même du travail immense qu'il fait sur sa scène toute petite, la Providence le sait. Chez nous, l'art dramatique, bien qu'il en ait l'air, n'est pas en décadence. Il subit, ainsi que la littérature, du reste, les effets de l'époque de transition que nous vivons. Malheureusement, nous n'avons plus les auteurs qui imposaient leur volonté aux directeurs, aux acteurs et au public. Les acteurs ne veulent pas de la belle pièce en cinq actes où l'action se déroule magistralement, parce qu'elle les obligerait à entrer en scène une demi-heure plutôt. Les gens du monde dînent tard, ce n'est pas chic d'arriver à huit heures et demie, les théâtres sont malsains, inconfortables. On expédie la besogne. On donne trois actes où il en faudrait quatre, et quatre où il en faudrait cinq. L'art ne s'accommode pas du tout de ces arrangements. Les pièces sont devenues des sortes de libretti que les acteurs développent par leur jeu... et la perfection de ce jeu fait oublier le vide de la comédie ou du drame.

— C'est grand dommage que vos dramaturges dépensent tant de talent sur de vilaines choses, dit madame Nerwind.

— Les uns s'imaginent que les vilaines choses feront plus d'argent que les bonnes, les autres traitent des sujets défendus pour le plaisir de jouer avec les difficultés.

— Eh bien, c'est très antipatriotique, déclara Rodney.

LOiNDIŒS. O'ZO

— Antipatriolique ?

— Oui, tenez, l'année dernière, j'ai lu un livre fort intéressant que les Français devraient méditer. C'est une étude scientifique sur l'expansion française i. L'auteur dit : « Les Anglo-Saxons forment un bloc formidable que la France ne pourra attaquer d'une manière directe. » Je suis de son avis, mais cette impossibilité ne vient pas seulement de noire force matérielle et intellectuelle, elle vient de votre tour d'esprit. Si votre littérature était saine et propre... possible pour des gens bien élevés, vous acquerriez une immense influence chez nous, vous mordriez bel et bien sur le bloc anglo-saxon, parce que vous êtes brillants et gais. La pornographie est, croyez-moi, le plus grand obstacle à la diffusion de la langue française. On a peur des livres à couverture jaune.

— Je sais, je sais... nous ne voyageons pas et ce qui vous arrive de nous ne fait que vous choquer. Voilà pourquoi vous nous connaissez si peu.

A l'appui de cela, je racontai alors à Edith l'histoire du duelliste français.

— Est-ce que vous approuvez le duel ? me demanda Ruby.

— Assurément. Pour les Français, c'est un frein. Il réveille chez eux la veine héroïque et ils n'en abusent pas, après tout. Les étrangers trouvent le duel ridicule, parce qu'il n'est pas toujours suivi de mort d'homme. Franchement, c'est un peu trop demander. Sans les témoins, du reste, il y aurait souvent des accidents à déplorer. Ridicule, il ne l'est pas, je vous

1. L'Expansion de la Nationalité française. J. Novicow. (Armand Colin.)

52(j l'île inconnue.

assuic ! J'.'ii \ ij une fois ù mon hôtel les préparatifs d'un duel, le duel d'un Italien avec un français. C'était très solennel. 1*^1 puis, celui qui a regardé la mort dans les yeux est toujours grandi. H faut laisser les coups de poing ù l'homme du peuple, qui ne sait manier ni Tépée, ni le pistolet.

— Là, je suis c<vec vous, confessa llodney.

— C'est égal, dis-jc en riant de nouveau, cette carte à l'arrosoir était une trouvaille. Mais, j'y pense ! Nous aurions dû attendre votre frère pour aller voir UOrchidée ! Il arrivera demain, n'est-ce pas ? demandai-je à mon amie.

— Oui, par le train de Liverpool, vers six heures. Vous dînerez avec nous, madame Xerwind et vous Ruby, cela va sans dire.

— Edith, vous êtes un ange ! s'écria la jeune fîlle les yeux brillants de joie... Et savez-vous... nous ne dirons pas un mot de miss Reynold à Jack ! Nous lui laisserons la surprise ! Nous aurons un petit coup de théâtre, j'imagine ! C'est entendu, n'est-ce pas^?

— Entendu.

Les soupeurs, tous en grande toilette, étaient assez nombreux autour de nous. Le Champagne pétillait dans les verres, mais son esprit ne semblait agir que médiocrement sur les convives. La salle avait un bel aspect d'élégance et de comme il faut. L'hôtel Claridge est aux autres hôtels du même ordre, ce que la Comédie-Française est aux théâtres du boulevard. Et il faut un hôtel Claridge... et il faut une Comédie- Française !

Londres.

Une délicieuse journée ! Et j'ai fait, je crois, comme disent les gens du peuple, de la belle ouvrage.

Avant de partir pour ma promenade matinale, je suis entrée dans le salon de lecture afin de jeter un coup d'œil sur les journaux. J'y ai trouvé M. Beaumont en train d'écrire un mot à sa sœur. Quand je lui ai dit que j'allais faire mes adieux à Richmond Park, il m'a demandé la permission de m'accompagner. Je n'avais garde de refuser.

Pendant que le cab nous emportait à grands tours de roues, je jetais de furtifs regards sur mon compagnon et, avec un bon espoir, je me disais : « Ce n'est pas pour rien qu'il est là, à mes côtés, le mari de lady Rose ! »

Aussitôt arrivés à Richmond Park, je dirigeai mes pas vers un coin particulièrement beau, où les arbi'es sont très vieux et auquel les fougères, la bruyère, un petit arbuste épineux avec de brillantes fleurs jaunes donnent un aspect sauvage. Il avait plu pendant la nuit, l'atmosphère était purifiée, la verdure, la terre, y jetaient de fraîches senteurs.

Philippe Beaumont s'arrêta et promena autour de lui des yeux surpris et charmés.

— Et il y a quelque chose de semblable si près de Londres ! dit-il.

— Oui, les mondains ne s'en doutent pas. Hyde Park leur suffît.

— Ëtes-vous sûre qu'il suffise à tous ?

— A tous, non, témoin votre ami monsieur H..., qui

b2S LJLi: INCONNU t.

trouve VVhilecliapcl plus intéressant que Mayfair. Ah ! savez-vous, fis-je de l'air le plus naturel, j'ai été bien contente que vous ayez invité miss Baring pour cette visite à l'hôpital de Londres.

Mon compagnon sr> retourna vers moi, les sourcils élevés.

— Pourquoi ne l'aurais-je pas invitée ? Il me semble que la politesse l'exigeait, du moment que vous étiez ensemble à l'hôtel Claridge.

— C'est juste, répondis-je avec une gravité moqueuse. A propos, avez-vous trouvé miss Baring bien changée ? Il y avait quatre ans que vous ne l'aviez pas vue, n'est-ce pas ?

— Quatre ans... oui... Ses traits réguliers n'ont pas été altérés, mais son expression a changé... étonnamment. J'ai laissé une jeune fille, j'ai retrouvé une femme.

— L'épreuve qu'elle a traversée a été assez sévère pour faire d*elle une femme.

— L'épreuve ! Elle l'a voulue, il me semble ! Elle l'a forgée de ses propre mains.

— Et voilà bien ce qui l'a rendue si cruelle ! Tenez, le jour où vous vous êtes rencontrés sur la terrasse des Communes, elle m'a naturellement demandé où je vous avais connu. Je le lui ai appris. Le lendemain, après m'avoir fait sa confidence, — je venais de recevoir la vôtre, — elle m'a dit : « Quand vous m'avez raconté la mort de lady Rose, j'ai su que j'avais bien agi, j'en avais douté quelquefois. J'ai eu ma récompense. »

Philippe Beaumont tourna vers moi un visage ému.

— Elle a dit cela ?

LONDIŒS. 529

— Textuellement. Dès les premiers temps de notre connaissance, malgré sa belle humeur, j'ai deviné qu'il y avait eu un désastre dans sa vie.

— • Vous avez passé tout un mois à Wimbledon ?

— Oui, un mois vraiment délicieux, pendant le- (|ucl j'ai été gûtée d'une manière ridicule, mais très agréable.

Je fis alors, naturellement, la description de Saint- Olaf, je parlai de madame Baring, de Rodncy.

— Et le croiriez-vous, ajoutai-je, la nouvelle de la mort de monsieur W'ilkes est arrivée l'avant- \ cille de mon départ.

— Pas possible !

— Et j'ai été frappée de la dignité avec lacjuelle mes hôtes ont accueilli leur changement de fortune. J'étais beaucoup plus surexcitée qu'eux.

— J'ai appris, par hasard, chez ma sœur, que Loflshall avait changé de maîtres. Je m'en suis réjoui sincèrement pour miss Baring.

^- La médiocrité, j'en suis sûre, lui a toujours été douloureuse. On lutte contre la pauvreté, on ne lutte pas contre la médiocrité. C'est une femme à qui il faut beaucoup d'espace, et rien n'est plus cher.

— Elle doit être heureuse, maintenant ? fit mon compagnon en tournant vers moi un visage d'interrogation.

Il espérait, je gage, entendre le contraire. Je ne lui donnai pas ce plaisir.

— Heureuse !... oh ! assurément... pour ellemême, pour les siens et pour Dick î

— Pour Dick ?

— Oui, pour ce vieux pur sang qu'elle montait

530 l'île iN'CONNur.

deux fois par semaine à Wirnblodon. Elle l'a racheté tout (Je suite. C'était son rêve.

Je vis passer une onde d'émotion sur le profil de mon compagnon.

— Ah ! fit-il simplement.

Mes paroles avaient porté. Je le sentis. I>t, par respect pour le trouble qu'elles avaient fait naître, je me tus.

Au bout d'un moment, Philippe Beaumont se tourna vers moi avec une physionomie redevenue impassible.

— Partez-vous vraiment samedi pour le Somersetshire ? me demanda-t-il.

— Oui, j'aurai mon « week end » à Loftshall î Pensez, quelle joie !

— Je pense plutôt que je vais vous perdre et je vous ai si peu vue !

— Il ne tient qu'à vous, mon cher ami, de me voir un peu plus longtemps. Je suis encore pour une dizaine de jours en Angleterre, venez à Balh, il n'est pas loin de Loftshall, vous m'en ferez les honneurs. Vous devez bien avoir quelques rhumatismes.

— Non, mais j'ai un oncle qui en est perclus et qui passe là trois mois de la saison. Il a un appartement Royal Crescenl, je suis toujours invité chez lui.

Je m'arrêtai et, mettant ma main sur son bras : — -Eh bien, venez à Bath... non pas pour moi, mais

pour faire votre paix avec Edith. Vous en mourez

d'envie.

Les yeux clairs de mon compagnon vacillèrent sous

mon regard, une jolie confusion se peignit sur son

visage, un sourire nerveux frissonna sous sa moustache.

— Vous croyez ?

— J'en suis sûre. Vous me faites l'effel d'un enfant qui ne veut pas redemander du gâteau parce qu'on lui en a refusé une première fois. Vous avez, du reste, tous deux quelque chose à vous pardonner. Vous, ce (( non » qui vous a blessé, elle, madame Oswald. Edith est, entre mille, la femme qui peut vous dédommager du passé. Elle sera une mère pour vos fils. Elle fera honneur à votre maison. Tenez, fis-je, prise d'une belle colère, quand on a comme moi toute la vie derrière soi, en face toutes les impossibilités et que l'on voit des êtres jeunes gâcher les heures précieuses, bouder contre le bonheur, on se dit qu'ils sont fous ou aveuglés par la volonté du destin... vous entendez... fous ou aveugles...

— J'entends, répondit M. Beaumont d'une voix assourdie.

Nous retournâmes sur nos pas.

J'oubliai mon compagnon pour saluer des yeux la beauté qui se dégageait de ce coin de parc anglais. Je dis adieu aux biches, aux daims, aux lapins, à tous ces chers animaux qui le peuplent et l'animent.

Jusqu'à l'hôtel, M. Beaumont et moi n'échangeâmes plus que des paroles banales. Là, nous nous séparâmes avec une forte poignée de main.

D'où m'est venue l'inspiration de parler de l'achat de Dick ? Je l'ignore. Et si je ne me trompe, c'est au moyen de cela... que ce matin, j'ai servi.

Cet après-midi, nous sommes tous allés à la gare

l))'^ I. Il i; I.\ru\\( L.

d'Euslon recevoir Jack linnu'^. l'idilli a insislé f^our (jue je fusse de la partie.

— Venez, venez, me dil-ollc d'un aii- moqueur, vous verrez comment d'honnôtes « Brilons », — elle a horreur du nom de « Brilishers », — donnent la bienvenue aux leurs ; puis, je suis sûre qu'entre vous et Jack, ce sera une alTaiie d'amilié à première vue.

— Et moi, je passerai au second plan, sans doute, ajouta Rodney avec son sourire du coin de l'œil.

— Jamais, mij dear boy, votre conquête m'a coûté trop de peine.

— C'est bien, alors.

Et j'ai vu... La petite scène a été très simple et très forte.

Dans le groupe que nous formions sur le quai d'arrivée, il y avait une grosse émotion assez mal contenue. Rodney était visiblement nerveux, Edith silencieuse, miss Talbot ne tenait pas en place, le nez de madame Nerwind donnait des signes de sensibilité ; quant à moi, j'étais délicieusement affectée par cette attente. Tous mes « revoirs » ici-bas ont été vécus, mais je puis. Dieu merci, jouir de ceux des autres.

Notre train émergea d'une voûte sombre, une tête et un buste parurent à l'une des portières ; une seconde plus tard, un grand et beau garçon sautait à terre. J'entendis la voix mâle de Rodney crier : « Bienvenu, cher vieux camarade ! » Je vis deux mains d'homme s'étreindre fortement. Le voyageur mit un de ses bras autour de l'épaule de mon amie, l'embrassa et lui dit à plusieurs reprises : « C'est

bon de vous revoii l » Puis il talua joyeusement madame Nerwind et Ruby, qu'il appela « petite sœur ».

Je m'étais tenue un peu à l'écart. Edith m'amena son frère.

— Jack Baring...

El à celui-ci :

— Pierre de Coulevain, une addition à la famille, que vous trouverez plutôt agréable, ajouta-t-elle plai sammenl.

Les yeux du jeune homme s'écarquillèrent démesurément.

— Pierre de Coulevain ! fit-il lentement. Mais, madame, vous avez des amis à Montréal !

— Je le sais, les T...

— Ils m'ont parlé de vous. Je les ai questionnés souvent sur votre compte... et vous deviez venir à ma rencontre... eh bien, c'est plus fort que tout ce que j'ai entendu !

— Et vous savez, Jack, nous avons encore une surprise pour vous, fît Ruby le visage brillant de gaieté.

— Vraiment !... Elle ne vaudra jamais celle-là.., répondit le jeune homme en me regardant avec une jolie timidité. Du reste, je tiens une série de surprises ! Vos fiançailles, Loftshall... Pierre de Coulevain... et Tautre... Puis-je savoir?

— Non, vous l'aurez tout à l'heure. Préparez-vous à un choc. Elle bat le record.

Jack Baring est un colonial, — ne pas confondre avec le colonial [rançais. — Rodney est un insulaire. La force du premier est le rayonnement, la force du

534 i.'h.f; inconnue.

second la concciilralion. J'ai senti cela au cours de la soirée. Légèrement plus grand que son frère, Jack a la figure moins fine. Son visage de blond, son nez droit, est éclairé par des yeux bruns très vifs et très bons, — les yeux de madame Baring. Ses cheveux, sa moustache, ont un ton prononcé de rousseur qui se nuance bien avec le rose bronzé de sa peau. Sa bouche, aux lèvres pleines et joyeuses, n'a pas la belle fermeté de celle du frère aîné, mais son menton est un menton de force. On devine qu'il ne regimbera pas contre la tâche, quelle qu'elle soit, et qu'il l'accomplira largement. Depuis trois ans qu'il est secrétaire dans une compagnie minière de Montréal, il a employé ses vacances à prospecter, à explorer, à chasser, à braver toutes sortes de dangers. C'est à cette communion avec le grand nord qu'il doit, j'en suis sûre, la netteté, la fraîcheur physique et morale dont il donne l'impression. Quand je le vis paraître en tenue de soirée, je nfe dis qu'il pouvait bien avoir fait la conquête de ma petite amie Gladys.

Le dîner eut un vif intérêt. C'était curieux de voir ee jeune « Briton » reprendre contact avec les gens et les choses de son pays, après trois ans de séjour au Canada et un voyage à travers l'Amérique.

Madame et mademoiselle Reynold arrivèrent tard, selon leur coutume. Jack tournait le dos à la table qu'elles occupaient à l'une des extrémités de l'immense salle. Ainsi l'avait voulu miss Talbot. Tout d'abord, le jeune homme promena les yeux autour de lui.

— Voilà un contraste avec le Waldorf-Astoria... fit-il lentement. Vous ne sauriez imaginer ce que sont

les grand liôlels américains. Leurs quinze, seize étages regorgent toujours de monde, les ascenseurs ne s'arrêtent pas, les téléphones marchent incessamment, les communications s'obtiennent avec une rapidité qui tient du miracle. Les salles, d'un luxe inouï, sont pleines à toute heure. On y déjeune, on y dîne, on y soupe. Les menus ont un mètre de long et vous offrent tout ce que la planète produit en fait d'aliments. Le Champagne, les vins de tous les crus s'y boivent comme de l'eau. Il se fait là une dépense fabuleuse de vie et d'argent. Ces caravansérails donnent une fière idée de la puissance d'organisation de nos cousins. C'est là ce qu'il faut admirer.

— En somme, quelle impression l'Amérique vous a-t-elle faite ? demandai-je. Vous l'avez traversée de l'Ouest à l'Est, n'est-ce pas ?

— • Oui, je suis parti de Seattle, l'extrême frontière américaine, où j'ai laissé vos amis les T... J'ai visité toutes les grandes villes et j'ai fini par New- York. Moa impression est celle d'une formidable mêlée, d'une poussée continue... Les Américains ont un mot d'argot bien expressif pour désigner le peuple, ils l'appellent le « push », celui qui pousse, — ■ et ils sont poussés ! je vous l'affirme. Partout, on cent un effort surhumain. New-York a des œuvres gigantesques, son Métropolitain entre autres. La rapidité avec laquelle on bâtit est peut-être la chose qui m'a le plus étonné. De ma fenêtre au Waldorf-Astoria, j'ai vu construire une énorme maison. Les poutres de fer montaient toutes prêtes à être ajustées. Ping ! un boulon ! pang ! un autre ! et les voilà rivées et les étages s'élevaient

530 l/lI.E INCONNUE.

— Cela (Jure, ces maisons bâties en deux temps, avec un ping ! cl un i>arig î demanda madame Nerwind sérieusement.

— Ah ! là-bas, il s'agit de loger le présent, l'avenir prendra soin de lui-même. Le peuple américain donne le spectacle d'un peuple lancé à toute vitesse... Cette vitesse augmentera-t-elle ? ou sera-t-elle en rayée par un choc ? Chi lo sa ? Pourvu qu'il ne nous écrase pas !

— Non, répondit Rodney, il nous sert d'entraîneur. Le Vieux Monde a avec lui la force du passé, c'est quelque chose, « old boy ».

— Jack, vous aimez les Américaines, n'est-ce pas ? demanda perfidement miss Talbot.

— Celles que j'ai vues à Montréal, il en vient un assez grand nombre maintenant, m'ont beaucoup plu. Elles sont jolies, élégantes, elles ont de l'entrain et des idées.

— Edith, vous pouvez vous attendre à avoir une belle-sœur américaine !...

Le jeune homme rougit et ne protesta pas.

Afin de l'arracher aux taquineries de miss Talbot, je le questionnai sur le Canada. Il nous parla du Klondike, de Dawson City, du mouvement de l'immigration vers les plaines de l'Alaska. Tout cela en très bon français, miss Baring l'écoutait avec une stupéfaction croissante.

— Comme vous parlez bien le français ! dit-elle enfin. Vous m'éclipsez complètement.

— J'ai beaucoup fréquenté la société canadienne française.

— Eh bien, vous n'avez pas perdu votre temps !

LO-\L>in:s. 537

— Non, je ne crois pas, répondit le frère avec un sourire qui n'était pas exempt d'orgueil.

Est-ce un eiïet de mon imai^inalion ? Il m'a semblé que tout le temps du dîner Jack était alTecté par la présence invisible de miss Reynold. Il s'arrêtait de manger, regardait à droite, à gauche comme un être inquiet. Au moment où nous allions quitter la table^ il promena longuement les yeux autour de lui.

— Quel beau calme ! fît-il. Le contraste avec la mêlée que je viens de traverser me fait sentir le repos de la vieille Angleterre.

En sortant, par une manœuvre habile, miss Talbot réussit à attirer l'attention du jeune homme du côté opposé à celui où se trouvait « la surprise ». Pendant que nous prenions le café, elle surveilla la porte du restaurant. Aussitôt qu'elle vit paraître les Américaines, elle alla à leur rencontre, prit le bras de Gladys, l'amena vers notre groupe.

— Jack !... Miss Reynold...

Le brave garçon qui tournait le dos sursauta et se leva.

Oh ! la belle rougeur jeune, le bel épanouissement sur ces deux visages humains, l'élan de leurs mains Tune vers l'autre ! C'était bien joli à voir !

— Ma parole !... pour une surprise, c'est une surprise, dit le frère d'Edith en français. Et j'ai été vous chercher à Newport î

— Vraiment ! s'écria madame Reynold.

— Oui, et là j'ai appris que vous étiez parties pour l'Europe. Si je m'attendais jamais à vous rencontrer au débarqué !

Les deux Américaines prirent place dans notre cer-

53(S i/ii.r: inconn'uf:.

cle. La conversation demeura générale pendant quelque temps. Peu à peu, Jack et (iladys se mirent à parler de Montréal, Iluby et Ilodney d'une maison qu'ils avaient visitée à South Kensinglon... et madame Nervvind, et madame Reynold, et miss Baring, et Pierre de Coulevain n'existèrent plus pour eux.

Au moment de partir, miss Talbot me dit à l'oreille : « Edith l'aura, la belle-sœur américaine » ; puis gravement, elle ajouta : « Vous avez raison, c'est Dieu qui fait nos romans... lui seul ! »

Londres.

Ma dernière journée à Londres. Je n'écris pas cela sans regret. La métropole anglaise m'est entrée dans l'âme. Je l'ai tant regardée !

J'ai fait mes adieux aux choses qui m'ont le plus intéressée. Parmi ces choses, sont les Parks mal fréquentés, qui ont été plus d'une fois le but de mes promenades matinales : Regent's Park, que les mondains ont abandonné, mais auquel les oiseaux sont restés fidèles ; Saint-James's, Green Park, avec ses moutons aux toisons noircies par la fumée. Dans ces Parks, en plein quartier élégant, le miséreux vient chercher sa part d'air, de soleil et de verdure ; le vagabond, couché sur le dos, fume sa pipe ; les amoureux s'embrassent énergiquement, on fait tout énergiquement dans ce pays. Les femmes qui n'ont pas de linge sont coiffées de chapeaux empanachés et, au mois de juillet, portent des boléros de velours et des jaquettes de fourrure. Et là, dans ces Parks, on voit un peuple libre et, au plus bas échelon, digne de

la liberté. C'est ce spectacle qui m'y a ramenée si souvent.

Il y a encore Kensington Gardens. Les enfants de toutes les conditions y fourmillent. Ils couvrent littéralement le sol. Au milieu des fleurs, ils font l'effet de plantes vivantes. Les enfants des bourgeois sont habillés sans luxe, avec un goût bizarre, mais leurs vêtements très hygiéniques laissent libre jeu à leurs mouvements et c'est joli de voir l'agilité des jambes fines et des corps musclés. Ils n'ont pas la grâce des petits Parisiens, mais ils semblent plus résistants.

Les enfants du peuple, ces mioches qui viennent on ne sait d'où, que personne ne surveille, que personne ne ramène à la maison, ont les visages les plus sales que j'aie jamais vus, d'une saleté comique qui leur fait des figures de clowns. Ils ne pleurent pas, ils ne se querellent pas, ils jouent gravement. Parmi eux, j'ai toujours vu le plus fort protéger le plus faible. On ne le leur a pas enseigné, c'est l'instinot d'une race mAle.

Dans ma dernière visite à cette belle nursery que Londres a pour ses petits, j'ai emporté une impression de nombre, de simplicité rude et de bonté.

Hyde Park est presque vide. Une partie des chaises est empilée. La plupart des maisons de Belgravia et de Mayfair sont fermées, les fleurs des balcons et des fenêtres ont l'air abandonné, les rues sont presque désertes, les équipages se font plus rares, les gens qu'on rencontre ont des figures fatiguées, des mines dolentes, à croire qu'ils ont été saignés à blanc. Londres même paraît épuisé. Il y a quelque chose

540 J. Il L l,\< fj.NM I,.

qui finit, quelque chose qui se meurt... c'est la « saison ».

La saison ! Quel phénonièue curieux ! Dans toutes ies grandes capitales, à époques fixes, il se produit un bouillonnement de vie mondaine. Des milliers et des milliers de créatures sont employées à le préparer. La vanité, le besoin de jouissances et de f'Iaisirs sont portés à leur maximum d'inlensilé. Ce bouillonnement de vie est destiné, sans doute, à l'aire tourner plus vite la « Roue des Clio.ses ». Les puissances auxquelles nous obéissons le diriiieijl, l'augmentent, l'apaisent et il décrit la parabole, il monte et il descend. Londres et Paris vivent ce phénomène avec leurs caractères respectifs. A Londres, le mouvement est plus large, plus fort, mieux rythmé ; à Paris, il est plus vif, plus brillant, plus inégal. L'œil et la pensée de l'homme ne pourront jamais apercevoir ou suivre la millionième partie des effets et des conséquences d'une saison.

Ma « saison », à moi, s'est terminée par un five o'clock au Wellington, un des grands clubs de Londres, où les membres peuvent inviter leurs amies. Vers deux heures, miss Baring, Ruby et moi étions au salon de lecture, occupées à lire les journaux, lorsque je vis l'agréable figure de Philippe Beaumont se dessiner dans l'encadrement de la porte. La veille, il n'avait pas paru à l'hôtel Claridge et je craignais presque de l'avoir effarouché.

— Bien (]ue vous ne m'ayez pas in\ilé au Lyccum. me dit-il, après l'échange des poignées de main, je viens vous inviter à mon club le Wellington. J'espère que vous n'avez pas d'engagement et que vou» voudrez

i.0NDiu:s. 541

bien, toutes trois, me l'aire le plaisir d'y venir prendre le thé vers cinq heures..

— Nous acceptons, fis-je promplement. Le thé dans un club masculin manquait à ma collection. Merci.

— Croyez-vous que madame Nerwind voudrait être des nôtres ?

— Elle ne le pourrait pas, j'en suis certaine, répondit miss Talbot ; elle s'est déjà débarrassée de moi pour l'après-midi.

Le ton joyeux, délibéré, avec lequel M. Beaumont avait fait son invitation, me causa un secret plaisir. Il me sembla que c'était celui d'un homme qui a pris une décision, qui s'est trouvé, comme disent les Américaines, qui a vu clair en lui.

Nous nous préparâmes pour quatre heures quarantecinq. Edith mit sa toilette la plus seyante, s'accommoda avec un soin particulier. Elle surprit dans la glace le sourire qui me vint aux lèvres et, rougissant un peu, elle se retourna vers moi :

— Les Anglais sont des créalures vaines, comme vous le dites, ils aiment qu'on leur fasse honneur.

— Parfaitement vrai, confirma Ruby. Tâchons d'être aussi bien que possible pour ce charmant Philippe Beaumont, ajouta-t-elle en donnant un nouveau coup de doigt à ses cheveux et à son chapeau.

Nous arrivâmes à l'heure dite au Wellington. Notre hôte nous conduisit dans une salle boisée à mi-hauteur, peinte en blanc, avec des rideaux rouges, un tapis de même couleur, et ornée de grandes verdures. Pas de tableaux, pas de bibelots, des meubles

542 i.'ii.f: inccjNNL'E.

sérieux, un cadre sévère. Trois touffes de belles roses pnarquaicul noire table. On apfjorla le thé avec son accompagnenicnt habituel de gâteaux, de fraises, de crème, de tartines beurrées.

Après une seconde d'hésitation, Philippe Bcaumont demanda à Ëdilh de vouloir bien le servir. Il y a\ail dans sa voix une émotion qui ne m'échappa pas.

— Certainement, répondit-elle, avec un petit rire nerveux. Servir le thé fait partie de ma mission icibas.

Miss Baring se mit en devoir de remplir ladite mission. Je remarquai le tremblement de ses doigts. Quand elle tendit à Philippe Beaumont la lasse qu'elle lui avait préparée, elle dut forcément le regarder. Il la prit très lentement. Si je ne me trompe pas, à ce moment même la paix se fit entre eux.

Il y avait peu de monde dans la jolie salle du Wellington, mais les hôtes et leurs invitées appar tenaient à la meilleure classe et l'ensemble était très élégant.

— Comme c'est solennel chez vous, monsieur Beaumont, dit miss Talbot.

— C'est un club d'hommes qui reçoit des femmes.

— Et qui a même une entrée séparée pour elles, fls-je en souriant. La gracieuseté a l'air d'être faite avec réserve plutôt.

— La réserve n'a rien de désobligeant, croyez-le.

— J'en suis persuadée.

— N'avez-vous pas trouvé nos usages mondains Êien différents des vôtres ?

— Oui. Tenez, je m'étonne toujours de voir les

hommes entrer dans un salon sans leur chapeau. Pour nous, le maître de la maison a seul ce droit.

— Qu'est-ce qui vous paraît plus convenable ? me demanda miss Talbot.

— Eh bien, les hommes du monde savent se faire une contenance de leur chapeau, ils tiennent même gracieusement ce disgracieux objet ; quant aux autres, ils en sont toujours embarrassés et le posent sur les meubles ou par terre. A dire vrai, j'aimerais mieux qu'ils le laissassent dans l'antichambre. Une autre chose m'a beaucoup frappée. Chez vous, la conversation devient rarement générale. Et, dans toutes les réunions, les gens se groupent sans façon, selon leurs affinités ou leur intimité. On cause par pp.iiies tables, pour ainsi dire. Le fleuretage doit y trouver son compte.

— N'en doutez pas, répondit M. Beaumont, notre timidité est un peu la cause de cela. Un Anglais exposera ses idées devant deux ou trois personnes, et devant une dizaine il restera muet comme une carpe.

— Ce « comment vous portez-vous ? » par lequel vous vous abordez et auquel vous répondez par un autre « comment vous portez-vous ? », me semble comique et me déconcerte toujours. Figurez-vous un malheureux étranger qui croirait que vous lui demandez des nouvelles de sa santé et qui prendrait la peine de vous en donner ?

— Cela m'est arrivé en province, en Angleterre même, dit Ruby. Nous disons « bonjour » à nos inférieurs, il a fallu trouver autre chose pour nos égaux, mais je conviens que cette salutation est stupide.

544 i.'h.f: inconnuc.

Je me mis ù parler de noire départ, de la joie que ^nous altendioiis tous de ce « ucek end » ;j Loflshall.

— Et je suis de la parli(3, dit joyeusement miss Talbot. Madame Nerwind, elle, est retenue à Londres. Elle a un neveu et une nièce qui lui arrivent de Ceylan. Nous autres Anglais, nous avons toujours quelque membre de la famille en route.

Sur ce, je racontai l'arrivée de Jack Baring et sa rencontre avec Gladys Pieynold.

— Edith est sérieusement menacée d'une bellesœur américaine, ajouta Ruby, elle qui les déteste î

Cette dernière phrase amena une vive rougeur sur le visage de mon amie et une soudaine irradiation sur celui de mon voisin.

Notre thé, dans l'atmosphère du Wellington, fut intime et charmant. Tout le temps, j'ai senti le grand invisible à l'œuvre entre les amoureux. Il me semblait que j'avais près de moi deux appareils de télégraphie sans fil. Et n'était-ce point cela?... lui, le générateur... elle, le récepteur ! Je regrettais de troubler, par des paroles oiseuses, le travail sacré. Comme si miss Talbot en eût été affectée, je la vis à plusieurs reprises arrêter ses yeux sur Edith et sur Philippe Beaumont et je dus détourner son attention.

— Je ne vous verrai pas ce soir à l'hôtel Claridge, me dit notre hôte lorsque nous prîmes congé de lui, ma sœur et moi nous dînons en ville ; mais si vous le permettez, j'irai vous saluer demain à Paddington,

— Vous nous ferez plaisir, répondis-je en lui serrant la main.

Nous reconduisîmes miss Talbot Portman Square. Nous fîmes nos adieux à son amie et nous lui expri-

mâmes nos regrets de ce qu'elle ne pouvait être des nôtres. Ëdilh l'invita à Loi'lshall pour le mois d'octobre.

Comme la voiture se mettait à rouler vers l'hôtel Claridge, je me retournai. La large rue était blanche de chaleur et de poussière, toute dorée par les rayons du soleil couchant. Sur le seuil de sa porte, entre deux fenêtre fleuries, je vis la figure bien anglaise de madame Nerwind, de la femme qui m'a aidée avec tant de bonne grâce. Je lui envoyai un dernier salut d'amitié. C'est ainsi, j'en suis sûre, qu'elle restera dans mon souvenir.

LOFTSIIALL

Loflshall.

Saint-Olaf ! Loftshall ! quelle distance entre ces deux demeures ! Saint-Olaf, le cottage de banlieue, l'horizon borné, la médiocrité. Lol'tshall, la maison de famille spacieuse et noble, la fortune. Mes amis ont passé de l'une à l'autre sans émoi et ils sont chez eux, ici, mieux que là-bas. Aujourd'hui seulement, je peux apprécier le courage de madame Baring.

Notre départ, notre voyage, notre arrivée ont été parfaits de tous points. Malgré moi, maintenant, je me prends à considérer les scènes de la vie humaine comme autant de tableaux plus ou moins bien réussis. Dans ceux qui sont douloureux, je découvre souvent le même soin, la même recherche, et ce qui reste en moi de la vieille Eve se révolte et s'indigne.

A la gare de Paddington, nous avons eu madame et mademoiselle Reynold, puis Philippe Beaumont, ces deux derniers venus ostensiblement pour dire

LOFTSIIALL, 547

adieu i\ Pii^ric (U- Coulcxaiii. Faux ic Pierre de t'oiilevain ! Elle entrait cependant pour bien peu de chose dans ce mouvement !

Gladys et Jack échangèrent jusqu'à la dernière minute de joyeuses taquineries. Ils doivent se retrouver en Ecosse dans une quinzaine de jours et là^ j'en suis sûre, s'achèvera le roman commencé cet hiver à Montréal. Que Dieu les bénisse !

J'ai ouvertement engagé M. Beaumont à venir voir son oncle à Loi'tshall. Ce brave llodney a cordialement appuyé la suggestion. Edith, saisie et troublée, s'est mise à ranger énergiquement les petits bagages. Elle m'aurait volontiers battue, je le devinais, mais je n'en avais cure. Au moment où le train s'ébranlait, je vis les yeux clairs et graves de Philippe Beaumont se fixer sur mon amie, et il me sembla qu'ils lui disaient : au revoir.

Nous fûmes seuls pendant tout le trajet. Miss Baring parut s'absorber dans la lecture d'un magazine. Elle s'abandonnait plutôt, j'en suis sûre, à la douceur du sentiment si longtemps refoulé, victorieux enfin. Je fis de mon mieux pour proléger sa méditation.

Les fiancés ne tardèrent pas à parler canotage. La {lollille de Rodney a déjà été transportée, cela va sans dire, de la Tamise sur l'Avon.

Jack et moi nous fûmes laissés l'un à l'autre. Je mis la conversation sur le Canada, mais elle oscilla tout le temps et d'une manière amusante, des plaines de l'Alaska à miss Reynold, de miss Reynold aux plaines de l'Alaska. Pauvre garçon ! comme je l'ai tourmenté !

Nous prîmes le thé à Bath, puis nous montâmes

dans le petit omnibus ([ui éUjil \<:iiii nous chercher, un omnibus attelé (Je deux forts postiers. Ce fut alors pendant une heure une succession de montées, de descentes. A mesure que nous approchions de Loftshall, le silence se faisait entre nous. Je \oyais les signes d'émotion s'accentuer sur les visages de liuby et de Jack.

Nous arrivâmes enfin devant une avenue de sapins d'Ecosse flanquée de deux loges. Nous la montâmes lentement aux aboiements joyeux des chiens, et nous nous trouvâmes bientôt devant un parterre de fleurs éclatantes, sur lequel semblait se détacher la vieille maison Elisabeth. Sous son porche, la chàteiaine, vêtue d'un riche demi-deuil, nous attendait.

Jack sauta à terre le premier.

— Soyez le bienvenu, mon fils, dit-elle, les yeux brillants de larmes.

Le jeune homme mit son bras autour de son épaule, l'embrassa et, avec un instinct d'enfant, se pressa contre elle. Puis, se reculant un peu :

— Mère ! comme vous êtes belle ! fît-il avec un accent que la tendresse, la révérence, l'émotion, rendaient délicieux à mon oreille.

Madame Baring rougit, sourit et, me tendant la main :

— Pierre de Coulevain, soyez la bienvenue à Loftshall comme vous l'avez été à Sainl-Olaf î et vous aussi, Ruby, chère petite fîUe... soyez les bienvenus tous.

Il y avait trois ans que les chiens n'avaient pas vu le jeune homme. Le reconnurent-ils à sa voix ou à sa race, je l'ignore, mais ils l'accablèrent de caresses.

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Je fus fêtée à mon tour. Ah ! les bonnes bêtes I Sur les pas de la châtelaine, nous pénétrâmes dans ce qui avait été « thc banqueting hall », la salle des festins, aujourd'hui le hall où on se tient volontiers, où on lit les journaux, où on prend le thé. La pièce, de belles dimensions, éclairée par des baies cintrées, avait un plafond à solives, une galerie à l'une des extrémités, une haute cheminée, des panneaux de tapisserie, de nombreux trophées de chasse, des bancs à hauts dossiers, un écran merveilleusement sculpté. Des sièges et des tables, suffisamment modernes pour le confort, s'harmonisaient par leur bois et leur dessin avec l'ensemble de ces choses d'une autre époque. Une porte ouverte sous la galerie laissait voir un second hall et l'escalier de chêne qui conduisait aux appartements.

Jack promena les yeux autour de lui et, avec un peu d'émotion :

— C'est très beau... très beau, fît-il lentement. Je me- sens plutôt fier des Wilkes.

Puis, passant son bras sous celui de madame Baring :

— Allons, « mater », faites-moi les honneurs de chez vous.

— Et nous, nous irons voir Dick, annonça Edith. Pierre de Coulevain et Ruby visiteront Loftshall à leur aise et à leur manière.

En conséquence, mon amie nous conduisit tout droit auprès de son favori. Elle s'arrêta sur le seuil de l'écurie, sans prononcer une parole. Aussitôt le cheval tourna la tête, se mit à hennir joyeusement, battit la terre du pied.

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