‹ L'île inconnueChapitre 12 sur 12 · SI · texte numérisé non relu

SI

— Vous voyez, fil la rnaUresse avec un accent de plaisir et de Iriomphe.

Elle alla à [)ick, le caressa, l'examina de près, passa sa main le long de ses jambes.

— Il est en parfaite condition, dit-elle au chef d'écurie qui venait d'entrer. Je suis très contente.

— Je ne l'aurais pas reconnu, ajoutai-je. Quelle différence les soins peuvent faire chez un animal !

— Ah ! madame, cela coûte cher pour être beau ! répondit le brave homme.

— Vous avez raison, Parker, dit miss Baring en souriant.

Nous installâmes d'abord Ruby chez elle ; puis mon amie, par un long corridor, me conduisit à la chambre qu'elle m'avait destinée et j'en reçus une très agréable impression. Elle donne sur la vallée, sur un horizon de collines aux ondulations douces et sur un parterre de fleurs. Le meuble florentin, rapporté d'Italie par quelque Wilkes, a les armes des Médicis. Les rideaux, les tentures sont de brocard rouge ancien. La table, massive et élégante, finement incrustée, sur laquelle je vais me permettre d'écrire, je n'en ai jamais eu d'aussi belle, est placée devant -une fenêtre, la chaise de repos devant l'autre. Il y a trois tableaux italiens, des madones, cela va sans dire, quelques livres, des flambeaux de l'époque. La large cheminée est pleine de sapin odorant, des roses magnifiques ont été distribuées ici et là. Pour atté nuer la modernité du cabinet de toilette, Edith l'a orné de récipients en vieux cuivre qu'elle a dénichés dans les greniers.

— Je vous ai réservé la chambre italienne, me dit-

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elle, dans la crainte que l'ancien lil anglais avec ses quatre colonnes et son aspect de catafalque ne vous donnât des cauchemars.

— Eh bien, vous pouvez être tranquille, ici, je n'aurai que de bons rêves.

— C'est ce que je désire, répondit miss Baring» Et, mettant son bras autour de mon cou, elle me

donna un baiser de bienvenue, de reconnaissance peut-être, car chez elle ce geste est rare.

Le dîner fut un délicieux tableau de cette vie anglaise, simple et riche, qui est en train de disparaître ou plutôt de se modifier. Et ce tableau, le voici : un plafond à poutrelles, des murs revêtus de vieux chêne, éclairé par les bougies de plusieurs appliques, une haute cheminée, un large buffet sculpté. Dans ce cadre, une table longue avec du nappage de Flandre, une argenterie et une porcelaine ma^?sives, des cristaux taillés, de lourds candélabres, une jonchée de fleurs éclatantes, des rouges et des jaunes. A la tête de cette table, comme perdue dans un imposant fauteuil, la figure fine et un peu rigide de la mère, à l'autre bout le fils aîné... le futur squire. Madame Baring, avec sa robe de soie noire mate garnie de vieux point, la « cap » de même dentelle posée sur ses jolis cheveux blancs, me parut exquise. Avant de prononcer l'action de grâces habituelle, elle regarda ses enfants l'un après l'autre, puis elle inclina sa tête très bas et, j'en suis sûre, remercia Dieu de toute son ame.

Nous lui racontâmes notre séjour à Londres, nous la taquinâmes doucement sur son air de « squiress », en français, pour ne pas choquer le maître d'hôtel

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el le valel de pied. J'^llc ne nous écoula qu'à demi, mangea peu el vingt fois je surpris ses yeux fixés sur le fils qu'elle n'avait pas vu pendant trois ans.

Malgré moi, la pensée me vint qu'un jour Huby présiderait à cette table. Il y aura là plus de gaieté, ie courant des idées sera plus actif, l'atmosphère morale sera plus légère, mais il y aura aussi moins de douceur et de raffinement. En ce monde, l'homme n'acquiert rien sans perdre quelque chose et il regrette toujours ce qu'il a perdu.

Les fiancés ont employé le dimanche à visiter Loftshall. Ils ont passé la journée du lendemain mir l'Avon. Mardi, miss Talbot est rentrée à Londres. Nous l'avons accompagnée au chemin de fer. Debout à la porli'ère, le visage ému et attristé, elle nous a dit drôlement :

— Ne soyez pas trop heureux sans moi, je vous en prie.

— Je ne le serai pas, vous pouvez en être sûre, lui a répondu M. Baring.

— A la bonne heure !

Le fiancé a suivi le train d'un regard où il y avait de bien belles choses.

— Vous n'aurez plus beaucoup de ces vilaines séparations, lui ai-je dit.

— Non, Dieu merci ! Quand nous serons en Ecosse, je tâcherai d'obtenir de Sir Charles que notre mariage ait lieu en octobre !

Madame Baring et Edith m'ont laissé le plaisir de découvrir Loftshall. Et c'est pour moi une fine jouissance, je la fais durer comme un fumeur gourmand ferait durer un bon cigare.

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Les Wilkes existent dans le comté depuis plus de cinq cents ans, mais leur présente demeure ne date que de la fin du xvii' siècle. Elle a été bâtie sur l'emplacement de la ferme forteresse qui a été leur nid primitif. Loftshall, comme toutes les maisons de ce style, a la forme de l'E posé à plat, de la première lettre du nom d'Elisabeth. En France, nous le décorerions du nom de château ; ici, c'est tout simplement une gentilhommière. Les cuisines, les offices, les celliers, sont vastes et admirablement tenus. Il y a, je crois, une vingtaine de chambres à coucher, deux salons, une très agréable « morning room ». La salle à manger, la salle de billard, la salle des festins, la bibliothèque et « the gun room », la salle des fusils, comme disent nos voisins, ont de belles proportions.

J'ai remarqué une collection curieuse de vases à boire anglo-saxons. Il y a la corne simple, ou richement montée et travaillée qu'il fallait vider d'un trait, qui. ne pouvait se poser que vide et servait aux toasts solennels, aux serments, aux marchés ; la petite coupe réservée aux femmes, que l'on tenait dans le creux de la main ; les premiers verres opaques et irisés, tous les vases enfin dans lesquels on a bu l'hydromel, l'aie, le vin, jusqu'au prosaïque grand verre anglais, « english tumbler », où l'on boit le whisky and soda. Cette collection, ces meubles en vieux chêne, en vieil acajou des fameux ébénistes anglais Chippendale, Adam, Sheraton, sont les choses les plus précieuses que renferme la maison, mais elles sont très précieuses. On a distribué dans toutes les pièces des portraits, des tableaux qui

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auraient i)U former une galerie et je le préfère ainsi.

L'ûnne de celle demeure est essentiellement masculine. Les femmes ont dû y exercer peu d'influence. Ëvidcmment, la plupart des Wilkes ont été dos chasseurs et des sportsmen. Parmi eux cependant, il y a eu des lettrés, la bibliothèque en témoigne. L'esprit de ces lettrés est là encore; c'est lui, je ciois, rpji adoucit et réchauffe l'atmosphère m.orale.

L'extérieur de Loftshall est une joie pour mes yeux. Les belles moulures de ses cheminées, son joli toit, ses fenêtres à meneaux, son revêtement de lierre, le parterre de fleurs qui l'entoure lui prêtent un attrait particulier. On le regarde, puis on le regarde encore.

Deux terrasses conduisent à son parc qui n'est pas grand, mais d'un aspect très noble. Le jardin est considéré comme une curiosité. Les murs sont recouverts de verdure, il y a quelques beaux arbres, une fontaine au milieu. Il est fait sur le modèle des tout premiers jardins anglais, c'est-à-dire quatre carrés bordés d'arbustes, de groseillers. L'intérieur forme le dessin d'une arbalète, d'une fleur de lis, d'un trèfle, d'un losange. Ces figures sont plantées de fleurs simples, éclatantes de couleur et très parfumées. Les Tudors les aimaient ainsi. Il y a des œillets en quantité, des roses, de la lavande, du romarin, de la sauge, du thym, des touffes de camomille. C'est « un jardin de curé » et, tel que, il est délicieux. Ses senteurs honnêtes rafraîchissent et reposent. Il sera toujours mon coin favori.

Loftshall possède ce que nos voisins appellent « a

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bowling green » ot nous un boulingrin, j'imagine. C'est un espace de gazon bien entretenu, avec des bancs rustiques, enfermé entre des haies d'if taillé ; au XVII® et au xviii® siècles, on y jouait aux boules, on s'y promenait en toilette, on y fleuretait, on y dansait même.

Je sens une harmonie entre les ifs, les buis, les lierres, les grands cèdres de Loftshall et le vieil acajou et le vieux chêne de ses meubles. Leurs tons sont comme une symphonie amenée à son point de perfection.

Miss Baring est ici une personne toute différente. Ses mouvements sont plus larges, plus vifs. A Saint- Olaf, elle avait toujours l'air comprimé. Elle vivait les coudes au corps, comme si elle eût craint d'être heurtée par quelqu'un ou par quelque chose. Je devine aussi que l'espérance du bonheur est entrée en elle. Pourvu qu'elle ne soit pas déçue ! J'ai tellement peur des « machine arrière » du Deslin !

Elle a eu, hier soir, un mot très drôle, très caractéristique. Mon hôtesse possède des dominos marqués aux armes de la famille, qui font mon bonheur tant ils sont doux et jolis. Edilh les appelle les (( Wilkes », au secret mécontentement de sa mère, j'en suis sûre. Pendant que nous jouions au matador, l'un glissa à terre, je m'en aperçus.

— Tiens, dis-je en me baissant, un « Wilkes » sous la table.

— Ce ne sera pas le premier, j'imagine, riposta mon amie.

Madame Baring rougit légèrement, redressa son buste de toute sa hauteur.

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— Voilù une parole (]ui n'est pas heureuse, fît-elle d'un ton impossible à rendre.

11 y a une visible dillérence dans l'allilude des deux frères vis-à-vis des choses de Loi'tshall. Bien que Rodncy respecte absolument les droits et l'autorité de la châtelaine présente, on sent qu'il est le fils aîné, l'héritier présomptif et que Jack est un <( outsider ». Ce sont deux branches du même arbre qui s'étendent dans des directions diverses et c'est bien ainsi.

Jack est devenu un colonial. La lenteur du mouvement de la vie et des idées dans la vieille Angleterre le stupéfie. Il m'a avoué qu'il ne pourrait plus l'endurer. Évidemment, son champ d'activité sera au Canada et il y fera souche de Canadiens anglais.

Notre hôtesse me promène chaque jour en voiture. C'est elle qui me fait les honneurs des environs. Ils sont très pittoresques. C'est une succession de vallées riantes semées de jolis villages, puis de collines nues recouvertes d'une herbe courte que paissent les moutons. La vieille église et le presbytère se trouvent à un mille seulement de Loflshall. Parmî les fermes qui font partie du domaine, il y en a qui sont adorables, toutes revêtues de verdure et de fleurs jusqu'à leur toit de chaume. Au-dessus de la porte de l'une d'elles, j'ai vu un nid de fauvettes. Un nid de fauvettes aimé et respecté par nos paysans, je ne vois pas trop cela.

Aujourd'hui, comme nous étions emportés par •deux chevaux admirablement appareillés, je me suis retournée vers madame Baring. Ses yeux caressaient les aspects familiers ; de temps à autre, elle respirait largement. Sa physionomie était si claire, si sereine

que, dans une irrésisliblc impulsion, j'ai mis ma main sur la sienne et je l'ai serrée en manière de félicitations.

— Vous avez l'air de quelqu'un (jui, après un long voyage, aurait rejoint son point d'attache, lui ai-je dit.

— • C'est cela même, m'a-t-elle répondu avec un petit sourire heureux.

Loftshall.

Depuis des années, je désirais voir Bath et il ne m'avait jamais été permis de diriger mes pas de ce côté. Avant-hier, mes amis et moi nous y avons passé toute la journée. Il a été pour mon esprit ce qu'un mets délicat serait au palais d'un gourmet.

On m'a conduite d'abord, par une très jolie route, au sommet de Beechen Cliff, un rocher assez escarpé, haut de quatre cents pieds. Avant de le tourner, on m'a ordonné de fermer les yeux, — il paraît qu'on en use ainsi avec tous les étrangers. — J'ai obéi et je ne les ai rouverts qu'au commandement de Rodney.

— Bath, annonça-t-il.

Le premier effet fut absolument confus. Il me sembla qne j'avais devant moi un immense cratère dont l'intérieur et les flancs étaient couverts de cubes de pierre grise, percés de trous et pressés les uns contre les autres. Il fallut un effort pour me rendre compte que ces cubes de pierre étaient des habitations humaines et les trous des fenêtres. Je distinguai peu à peu une tour carrée, des flèches d'églises, des colonnades, des espaces verts, le cours sinueux de l'Avon.

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Iiodnoy nie rlési^nu'i un cloclior :

— Basse église, « lovv cliurcli », me dil-il, puis une autre, plus basse encore, « lower » et, étendant ses deux rnains vers l'Abbaye, « horrible », ajoutal-il.

Le geste et l'accent étaient des plus comiques. L'envie de rire et le mécontentement luttèrent un instant chez madame Baring. Le mécontentement l'emporta et son visage s'allongea.

Nous redescendîmes la colline en voiture et nous nous dirigeâmes vers la ville. Là, mes amis toujours discrets me rendirent ma liberté, à la seule condition que je les rejoindrais pour le déjeuner et le thé à « l'Empire Hôtel ». On ne saurait être plus hospitalier et meilleur.

Si, du sommet de Beechen Cliff, l'aspect de Batb m'a surprise, il me surprit bien davantage lorsque je vis son architecture gréco-romaine, ses colonnades, ses rues larges, son air solennel et classique. Je demeurai émerveillée et déroutée. Cela ne répondait à rien de ce que j'avais imaginé.

Telle quelle, cette ville est née du bouillonnement de ses eaux souterraines et de ce que j'appelle « un bouillonnement de vie », faute de connaître un terme scientifique. Ce « bouillonnement ». qui a duré pendant tout le XVIII* siècle, a été bien curieux, unique peut-être et ne se reproduira probablement pas. 1\ m'avait intéressée et amusée, alors même que j'étais incapable de comprendre sa portée. Aujourd'hui,, il m'apparaît comme une de ces concentrations de forces humaines nécessaires au progrès, — • l'œuvre de la Providence entièrement. — Sous cet angle de

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vision, j'ai relu le livre de M. Marbcau : Une ville d'Eaux Anglaise au xviii^ siècle ; sous col angle de vision, j'ai parcouru Balli aujourd'hui cl tout a pris pour moi une signifîcalioii plus haule. Les phases du phénomène dont il a été le théâtre commencèrent vers la fin du xvii® siècle. Les gens de la cour, la haute noblesse, y vinrent sous le prétexte d'y prendre les eaux, en réalité, j'imagine, pour varier leurs plaisirs ; la petite noblesse campagnarde les suivit, la bourgeoisie emboîta le pas. Ainsi furent mises en présence des classes qui ne se connaissaient pas et qui n'avaient rien en commun. Cet orchestre, dont les musiciens n'avaient jamais joué ensemble, ne marcha pas très bien d'abord, il n'aurait même pas marché du tout si la Providence, qui avait ses des seins, ne lui eût envoyé le maître qu'il fallait. Ce maître fut « Beau Nash », plus tard nommé le roi de Balh. C'était un homme sans naissance, sans fortune, d'une intelligence médiocre, mais qui possédait à un suprême degré le tact mondain, la science de l'élégance et qui dansait à ravir. Avec cela seulement, il prit le bâton de chef d'orchestre et, dans sa main, ce bâton obtint une harmonie inespérée.

Pour produire l'ensemble désirable, il songea tout d'abord ù faire fusionner l'aristocratie, la petite noblesse et la bourgeoisie ; sans l'aide du snobisme, il n'y serait jamais parvenu et le « bouillonnement » serait demeuré sans force et sans effet. Il créa des salles d'assemblées, des jardins, des promenades. Il organisa non seulement des divertissements, mais il les régla. Il exigea de la tenue, du décorum, défendit aux hommes de paraître au bal « bottés et épe-

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ronnés », .'lUx fomincs de venir en « pehls tabliers blancs », ani^i (qu'elles se le jjeririellaieiit. Il i>roliiba les coteries, apaisa les (|uerelles, clél'endil le i>orl de l'épée. Il fut un admirable maître des cérémonies. Sous sa direction, tout {)ril une grande allure, d'élégants menuets furent dansés dans les salles. Il joua de toutes les vanités avec une maestria qui lui valut une autorité incontestée et le titre de « Roi de Bath ». Il ne fut assurément pas un roi fainéant, car il réussit à faire de « sa bonne ville » une rivale de la cour et de Londres même. On y accourut de tous les coins de l'Angleterre. Il fallut loger les gens, l'architecte Wood s'en chargea et il le fit d'une manière grandiose. Il édifia de véritables palais, traça des rues larges, des places magnifiques, des parcs superbes et Bath exista. Il fut pour la nature comme un alambic nouveau. Elle y jeta des mondains, des écrivains, des poètes, des philosophes, des théologiens, des artistes, des joueurs de profession, des aventuriers, cent éléments divers et l'amalgame humain bouillonna... oh ! il bouillonna ferme î Comme toutes choses en ce monde, quand il eut atteint son maximum, il commença à diminuer.

Un procès ayant appris au public que Beau Nash partageait les bénéfices des tables d' « eo » et de pharaon, sa popularité fut mortellement atteinte, il dut abdiquer. Les « Rois » qui lui succédèrent ne surent pas tenir le sceptre avec autorité. L'aristocratie se reprit, pour ainsi dire, les parvenus retombèrent dans leur vulgarité, la désagrégation s'accomplit assez rapidement et le phénomène prit fin. Il prit fin, mais non sans avoir produit les effets voulus. Il a

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affiné les individus, adouci les mœurs, élargi l'horizon intellectuel, enrichi la littérature et l'art, aidé considérablement au progrès.

Ce houillonnemeiU fut bien anglais dans ses caractéristiques. La spiritualité s'y retrouve. Les mondains assistaient chaque jour, après le déjeuner, aux offices de l'Abbaye, et VVesley, le chef méthodiste, fit des conversions parmi eux.

Aucune petite ville ne possède un livre d'or semblable à celui de Bath, et Bath est en train d'écrire le nom de ses visiteurs célèbres sur les maisons qu'ils ont habitées. Ses tablettes murales raconteront toute l'histoire du xviii® siècle anglais.

Si Bath a survécu à l'abandon du flot qui l'avait élevé, il le doit non seulement à ses eaux salutaires, mais aux architectes qui lui ont imprimé un cachet de grandeur, de durée si je puis dire ainsi. Les deux Wood, père et fds, me font l'effet d'avoir été du nombre de ces Anglais qui ne savaient pas écrire leur la-ngue et qui faisaient des vers latins. Ils ont exécuté en pierre leur rêve de beauté classique, demeuré inachevé malheureusement. Ces lignes gréco-romaines, ces demi-cercles de colonnades tels que le « Cireus » et le « Royal Crescent », avec chapiteaux d'ordre dorique, ionique, corinthien, étonnent en Angleterre ; mais, quoi qu'on en ait, ils charment l'œil.

« La Cité des Palais », le souvenir de ses hôtes illustres ont attiré une foule de gens de fortune modeste, désireux de paraître et d'avoir un cadre pas cher aussi élégant que possible. On peut toujours avouer que l'on habite un endroit où la reine Charlotte, William Pitt, Thackeray et tutti quanti ont de-

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meure. Le snobisme a créé iJ.'jlii, le snobisme l'a sauvé. Peul-on nier que ce ne soil une force ?

La ville rn'a semblé saine el prospère. Elle a des parcs magnifiques, des jardins, des promenades, tous les champs de sport, la chasse à courre dans les environs, la pêche, le canotage, l^uis des clubs masculins, féminins, des collèges, deux théâtres, de beaux hôtels, l'Abbaye et trente-sept églises, dont deux catholiques. Tout ce qui est nécessaire au corps, à l'esjirit cl à rfimc s'y trouve réuin. \ullc part, je n'ai vu un outillage aussi complet.

L'établissement thermal est très bien aménagé. Il possède tous les appareils modernes. On dirait vraiment que la « Corporation » à laquelle il appartient se préoccupe du confort et de l'agrément du baigneur. C'est assez rare pour être signalé. J'ai vu les deux piscines : le « Bain de la Croix », <( Cross Balh », el le « Bain du roi », « King's Bath », où l'élite mondaine du « grand siècle » venait barboter pendant une heure chaque joui, « les hommes en vestes et pantalons, les femmes en robes de grosse toile brune qui ne collaient pas, en chapeaux de paille, toutes coiffées et peinturlurées, ayant à leur côté un petit plateau de bois flottant avec leur mouchoir, leur tabatière et leur boîte à mouches ». Les baigneuses d'aujourd'hui, en costumes de laine soulachés, en bonnets de toile cirée et nageant ériergiquement, m'ont semblé plutôt laides.

Après avoir visité la belle salle de bal où l'on a encore dansé des menuets, j'ai été m'asseoir dans ce qu'on appelle la Grande Buvette. Là, j'ai fermé les yeux. Grâce à la fantasmagorie de l'évocation, j'ai

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VU le xviii^ siècle dans la buvelle plus modeste d'autrefois ; mais, au môme endroit, le xviii^ siècle en bicornes, en perruques, en habits, en culottes courtes, en coiffes, en robes amples et informes, le xviii* siècle à l'allure lente et gracieuse, aux gestes compassés, échangeant de joyeux propos, nouant et dénouant ses intrigues, discutant les gains et les pertes du jeu. J'ai vu le roi de Bath circulant au milieu de ses sujets, provoquant la bonne humeur par quelque mot aimable. Un instant, j'ai cru entendre le carillon qui saluait l'arrivée de chaque voyageur et provoquait une si vive surexcitation de curiosité. Des cloches d'église employées à annoncer des baigneurs ! Oh ! Beau Nash, te sera-t-elle pardonnée, celle-là ? J'ai rouvert les yeux et j'ai vu Beau Nash dans une niche, une salle luxueusement et confortablement meublée, des tables couvertes de journaux et de magazines, de gentilles filles de bar à la buvette et le xx* siècle en vestons, en pantalons de flanelle, en souliers jaunes, en robes courtes, en blouses, en chapeaux ronds. Il m'est apparu prosaïque, actif et libre. Son allure n'est pas gracieuse, mais elle est large, faite pour couvrir beaucoup de terrain. Sa physionomie est tendue, mais elle a de la pensée et de l'individualité. Il m'a plu ainsi, le xx* siècle. Je suis fîère de lui appartenir, je regrette même que ce soit pour si peu de temps encore.

Je me suis promenée en voiture, h pied, avec de nombreuses stations dans les parcs. Toute la journée, j'ai senti distinctement la présence de Beau Nash, des architectes Wood, de Ralph Allen, le grand bourgeois, le Mécène généreux, le maître de

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Prior Park, où sont venues communier les plus belles inl.(;llig(;nces du xviii" siècle. Ces iiommes, selon moi, ont élé les vrais créateurs di Bath.

Bath ! J'ai écrit ma première lettre, à l'âge de six ans, sur du papier timbré de ce nom, — et je n'en voulais pas d'autre ! Il indiquait, je suppose, une (jualilé supérieure. Bath ! en argot, signifie distingué, chic. Comment et par qui est-il arrivé dans les basfonds parisiens ? Le vent porte les semences, quelle est la force qui porte les mots ?

Pendant que mes amis et moi nous prenions le thé à l'Empire Hôtel, un hôtel qui, entre parenthèses, a une fort belle vue, Rodney me dit tout à coup avec un sourire taquin :

— • Je suppose que rien ne ressemble moins à une ville d'eaux anglaise qu'une ville d'eaux française ?

— Vous entendez que cette dernière n'est pas aussi respectable ? Eh bien, mon cher, vous vous trompez. A l'exception des grandes stations balnéaires, où il y a le jeu et ce qu'il entraîne, les autres sont de tout repos. La plupart des pères et des maris à qui on ordonne généralement des eaux gales, y déposent leurs familles. Là, les demoiselles à marier brodent à côté de leur mère, les petits jeunes gens, l'air maussade et ennuyé, font bande à part et causent entre eux de vilaines choses. Il y a bien partout maintenant de vagues tennis, des links de golf même, mais le vrai sport, qui permet la camaraderie, qui crée une excitation saine et joyeuse n'existe pas encore. Les petits chevaux sont la seule distraction. L'année dernière, je me suis trouvée dans un de ces endroits et maintes fois je me suis dit : les étrangers ne se dou-

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tent pas à quel poiiil nous pouvons ôlrc... raisonnables.

— Malgré les sports, Balli m'a semblé passablement mélancolique, dit Jack Baring.

— Vous êtes-vous demandé ce qu'il serait sans eux?

— • Effrayant, déclara Edith.

— Sa verdure pâle, sa pierre grise, son architecture, lui donnent certainement un aspect froid...

— Et il a une custérité agressive, renchérit mon amie. Il est « basse Église », n'en doutez pas.

— Il se croit peut-être obligé d'expier sa légèreté d'antan, suggéra Rodney.

— Ah ! il a été plutôt léger ! Tenez, madame Baring, ajoutai-je, j'ai comparé, tout en me promenant, votre société mondaine, « smart society », à celle du xviii' siècle ; eh bien, elle est moins immorale que sa devancière. La nature a l'air de se répéter, au fond, elle évolue toujours et elle améliore sans cesse les gens et les choses.

— Je ne demanderais pas mieux que de vous croire ; pour cela il faudrait la foi, car, en vérité, je ne le vois pas.

— Ayez la foi..., répondis-je en mettant ma main sur celle de mon hôtesse... la foi au progrès.

Les regards et les sourires des trois jeunes gens me remercièrent de défendre le présent contre le passé.

Loftshall.

Eh bien, je crois qu'aujourd'hui, j'ai vu le bonheur conjugal, — le vrai, celui qui est basé sur une affec-

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lion inallérabic, 1.'j coiiiiriunaulé des idées et des espérances.

11 y avait une lèlc pour les enfants au presbytère de W..., madame Baring m'y a conduite.

Le presbytère n'est séparé de la vieille église et de son cimetière que par la route. Une de ses fa<^ades est tapissée de lierre, l'autre de roses, de jasmins et de clématites. Devant le salon, la salle à manger et la bibliothèque s'étend une pelouse bien soignée encadrée de fleurs et de beaux arbres. Des portraits de famille, deux beaux Gobelins, quelques meubles sculptés, donnent au hall un aspect chaud et hospftalier. Quelle physionomie dans le hall d'une maison anglaise ! et elle ne trompe pas.

Au premier se trouvent les chambres à coucher, un cabinet de travail, les salles de bains. Pas de luxe, mais un confort parfait. Le recteur est un gentleman, un homme bien né, cela se devine à mille petits détails. Je le com.plimentai sur la beauté de •son presbytère.

— Je l'ai arrangé pour ma femme, me répondit-il. Ah ! le temps ne m'a pas manqué. Je l'ai attendue autant d'années que Jacob a attendu Rachel... •autant d'années de bonheur perdues ! Je les ai employées à embellir cette maison, afin qu'elle ne regrettât pas la sienne... et elle ne la regrette pas, je •crois, ajouta-t-il avec un sourire de fatuité masculine.

M. Lyndall me montra son cabinet de travail. Oh ! 'la jolie pièce ! une pièce longue dont les fenêtres à plusieurs vantaux donnent sur un lointain de collines et de belles prairies. Elle est pleine de livres, ornée de dessins, d'estampes. Le portrait en pied de

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la mère de mon hôte occupe l'une des extrémités. Il y a là de vastes fauteuils, une chaise longue ; sur la table à écrire, dans un vase de cristal, une magnifique rose achevait de s'épanouir et je devinai sans peine de quelle main elle venait. C'est dans ce sanctum que le recteur prépare ses sermons, fume sa pipe et fait son w^hist avec sa femme et « his curate », son « vicaire », comme nous dirions. J'ai rarement vu un cabinet de travail aussi inspirateur. Le petit pinceau qui est derrière mon front est entré instantanément en activité et a brossé toute une scène. Un roman français, une couverture iaune naissant dans un presbytère anglais ! voilà qui serait drôle !

Aujourd'hui, monsieur et madame Lyndall recevaient les enfants de la paroisse, il y en avait bien cent cinquante. On avait préparé pour eux toutes sortes de jeux. Lorsqu'ils furent réunis pour le thé dans la grande salle de l'école, tout à côté de l'église, le recteur alla les voir et je l'accompagnai. Sur chaque-table il y avait des piles de tartines beurrées, des gâteaux, des fleurs et de jolies tasses bleues et blanches. Madame Lyndall, madame Baring et quelques dames s'apprêtaient à servir tous ces bambins. Mon hôte se découvrit et entonna une hymne. Ils chantèrent avec plus d'entrain que de justesse.

— Et maintenant, goûtez de bon appétit, leur ditil en se retirant.

Nous reprîmes le chemin du presbytère et nous entrâmes dans l'église ; elle a de fort belles verrières et elle est très douce. Je remarquai le regard affectueux, tendre presque, que le clergyman promena autour de ses murs.

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— Vous voyez, me (Jil-il, je laisse toujours la porte ouverte pendant la semaine. Celle innovation a inquiété et choqué beaucoup de gens. A mon arrivée ici, on était très « basse Eglise ». Ouand j'ai parlé de la comnmnion des saints, j'ai cru que mes paroissiens allaient déserter en masse ; quelques-uns, dir reste, m'ont quitté. J'ai réussi à élever la mentalité des autres. Beaucoup maintenant prient pour leurs morts et y trouvent de la consolation.

Rien, mieux que ces paroles, ne saurait montrer combien l'autorité religieuse du pasteur sur ses ouailles est faible en Angleterre, et combien l'unité manque à sa religion.

En passant à côté de son jardinier qui soignait un pied de vigne assez malingre, M. Lyndall s'arrêta.

— Smith, saviez-vous qu'il y avait un figuier dans le cimetière ? demanda-t-il.

— Non, monsieur.

— Eh bien, j'en ai découvert un ce malin. Je puis donc vraiment dire : « Je me repose sous ma vigne et mon figuier. »

— Oui monsieur, répondit gravement Smith en touchant son chapeau.

Je ne pus m'empêcher de sourire, car je devinai que ces paroles bibliques étaient jetées là pour mon édification.

0 vanité humaine !

Nous avons eu le thé au jardin, sous un grand parasol, au milieu des fleurs, littéralement. Comme convives, il y avait « the curate », un jeune clergyman à la physionomie ouverte et gaie, d'expression très pure, deux jeune filles éblouissantes de fraîcheur,

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trois châtelaines du voisinage y compris madame Baring, puis deux de ces terribles célihalaires ([ue l'on appelle « chattes de presbytère », qui se mêlent des œuvres de la paroisse et mettent cruellement à l'épreuve la patience du clergyman.

Dans toutes les réceptions anglaises où je me suis trouvée, j'ai toujours senti distinctement les effluves de la sympathie et de l'antipathie provoquées par ma nationalité. Certaines personnes venaient à moi comme irrésistiblement attirées, d'autres s'en éloignaient mues par une instinctive hostilité. J'ai trouvé chez les francophiles des visages brillants, des yeux vifs, chez les francophobes des visages ternes, durs plutôt et des lèvres sèches. Les preuves d'impartialité que j'ai données ici et ailleurs feront peut-être croire h la justesse de l'observation. Pour comprendre Madame la France, il faut une mentalité spéciale. A ceux qui ne la possèdent pas, elle est odieuse, insupportable. Ce sont là les jeux des affinités humaines, des ' éléments divers dont nous sommes composés. Ils font également chez nous des anglophiles et des anglophobes. Avec la même équité, je dirai que les premiers sont infiniment plus sympathiques. Hier, dans ce milieu provincial, le phénomène s'est renouvelé et avec plus de force. J'étais comme un corps étranger qui a conscience de l'ébullition qu'il produit. J'ai senti distinctement que mes hôtes, le « curate », une des jeunes filles, une des châtelaines, étaient francophiles ; quant aux autres personnes... eh bien, elles ne l'étaient pas... pas du tout !

Le ménage ecclésiastique que j'avais sous les yeux m'intéressa vivement. Madame Lyndall avait un large

670 l'île lncon.nll.

chapeau de jardin garni d'une branche de géranium rouge, une jupe violette, une blouse de soie légère, au cou et aux bras de bruyants et lourds bijoiix indiens. Elle paraissait délicieusement inconsciente de tout ce que sa toilette laissait à désirer comme couleur et comme coupe. Je l'oubliai moi-même en la regardant. C'était une blonde grisonnante, du type Rubens, rose et blanche encore, avec des yeux bleus un peu protubérants, un nez busqué, une grande bouche saine, une physionomie expressive de bonté et de force.

Le recteur était brun, avec le teint rougeaud, l'œil vif et perçant, des lèvres de gourmet. Le monocle qu'il portait et ajustait drôlement lui donnait un air mondain. Il ne prit pas de thé, mais plusieurs verres de sherry et des biscuits. La manière quasireligieuse dont il but le vin couleur d'or montrait assez qu'il n'était pas un profane.

Il m'avoua qu'il ne s'était jamais arrêté à Paris et n'avait fait que le traverser.

— Vous aviez sans doute peur de vous brûler les Jiiles, lui dit madame Lyndall.

— Non, ma chère, répondit-il sérieusement, vous les aviez rendues incombustibles, mais je ne parle pas un traître mot de français, cela m'eût humilié et gêné.

Il taquina plusieurs fois sa femme au sujet des arrangements de la petite fête qui, du reste, avait parfaitement réussi. Je l'ai dit ailleurs, je crois, l'i^nglais ne taquine guère que ceux qu'il aime ou dont l'esprit l'intéresse. C'est souvent sa manière de dissimuler un sentiment. Entre mes hôtes, à travers leurs

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attaques, leurs ripostes, on percevait le courant profond de leur tendresse mutuelle. On sentait qu'ils étaient vraiment unis, « l'or bclter and for worse »... pour le meilleur et pour le pire.

Tout à coup, je me pris à sourire. Je me rappelai mon rêve de quinzième année : un mari clergyman, idéalement beau, cela va sans dire, une paroisse très pauvre et six enfants ! La difficulté d'acheter six enfants avec une paroisse très pauvre me tracassait bien un peu, mais c'est égal, je les voyais ; ils étaient comme autant de poupées vivantes. Ce premier rêve, né des romans anglais que je lisais, est ressorti aujourd'hui tout frais, avec des figures très nettes. Je me suis renouvelée plusieurs fois, il est demeuré ineffacé dans un lobe de mon cerveau. Y a-t-il donc quelque chose qui ne se renouvelle pas comme les tissus de notre corps ?

Je dois me féliciter, je crois, de ce que la Providence ne m'ait pas prise au mot. La femme d'un clergyman a une position très difficile. La meilleure est rarement populaire. Elle a beau nourrir, vêtir, soigner les pauvres de la paroisse, s'exposer à la contagion, elle ne fait jamais assez. Elle a dans son cercle même des ennemies intimes, toutes les femmes qui avaient secrètement jeté leur dévolu sur le « vicar » ou le « curale ». Elle perd son influence mondaine sans acquérir le prestige de la religieuse et demeure désarmée. Beaucoup, il est vrai, prennent une trop grande part d'autorité, dictent et édictent, sont dures, intransigeantes, plus royalistes que le roi et deviennent de véritables bêtes noires. Une femme bien née sait seule se mettre à

la hauteur de sa siLualiou. Mon hôtesse était de ce nombre, j'en suis sûre.

Je vins à exi)rirner réloiiricrncnt que m'avait causé le nombre des éi^dises à Bath,

— Ah ! il est plus i'acilc d'élever des églises (jue d'élever les cœurs et les esprits, répondit le recteur. Je suis très bien avec le curé de Sainte-Marie, l'église catholique, ajouta-t-il.

— N'êtes-vous pas un peu trop éclectique, cher monsieur Lyndall ? fit une des vieilles filles avec une douceur acidulée.

Le clergyman releva lentement la tête, affermit son monocle d'un mouvement de paupière et regardant sa paroissienne :

— Mon maître l'était, répliqua-t-il d'un ton hautain en soulevant son chapeau.

Cette petite passe d'armes m'amusa et m'édifia sur les rapports du pasteur et de la brebis.

Je promenai plusieurs fois les yeux sur ce joli tableau de vie anglaise, au milieu duquel je me trouvais. Le « curate » et les deux jeunes filles avaient transporté leurs tasses de thé et une assiette de gâteaux sur un banc voisin et babillaient gaiement ; deux terriers jouaient autour de nous. Dans la prairie, en contre-bas, une jolie vache de Jersey et deux ponies tondaient l'herbe. La maison, avec sa façade étoilée de fleurs, chaudement ensoleillée, semblait appuyée tout contre la vieille église. Il y avait là une grande paix. J'en ai emporté un peu avec moi.

Pendant que nous roulions vers Loftshall, je comparai intérieurement cet adorable presbytère de W... avec la maison du curé. La maison du curé ! Elle

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est nue, elle est froide, ses murs n'eiilenclent pas des mots d'amour conjugal, des cris d'enfants. Elle semble le vestibule du temple ; son atmosphère, où flotte un vague parfum d'encens rapporté de l'autel, une odeur de célibataire, de tabac à priser, de renfermé, donne une impression de solitude. Il n'y a ni fleurs ni animaux, elle est vide de tout ce qui rend la vie aimable, mais elle est remplie d'un idéal élevé, — et cet idéal suffît à quelques-uns.

Jamais je n'ai mieux senti la différence qu'il y a entre le clergyman et le prêtre catholique. Le premier est le ministre de l'Évangile, le second se croit l'Évancfile même.

Le clergyman est, en général, un homme bien né, bien élevé. Il entre dans l'Église, où les bénéfices existent encore, comme on entre dans l'armée. Sa mission, qui est souvent aussi une vocation, est d'enseigner la doctrine chrétienne, de diriger les pensées des hommes vers Dieu, de les aider spirituellement et matériellement. Ceci n'implique rien de surnaturel. Sans déchoir, il peut se marier, avoir des enfants, faire du sport, fumer, prendre sa part des plaisirs permis et des joies de ce monde. Quand je vois un jeune « curate » revenir du tennis avec sa raquette et ses souliers sur le devant de sa bicyclette, quand je le vois fleureter avec quelque jeune fille, je ne suis point choquée. Il mange le pain et boit le vin du sacrement, il communie en « mémoire du Maître »... seulement. Ce culte ne l'oblige pas à planer entre terre et ciel.

Le prêtre catholique, en France surtout, est rarement un gentleman, dans le sens anglais du mot. Il

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est le plus souvenl un fils de pa}s.'iii, donl les parents ont voulu faire un « monsieur » ou qui a eu la vocation ecclésiastique. Il n'acquiert jamais le raffinement qui vient de la race et de l'éducation. Il ne prend aucun soin de sa personne. Il est vêtu pauvrement, plus pauvrement logé encore ; malgré cela, d a un prestige supérieur à celui du clergyrnan. Il est marqué de la tonsure, il revêt des habits sacerdotaux, il monte à l'autel, il appelle chaque jour le divin dans l'hostie. Ce surnaturel l'isole, lui communique, à son insu même, une force mystique qui agit sur une foule de cerveaux et les meut au dévouement et au sacrifice pour le soulagement de l'humanité. Son caractère, son sacerdoce le transfigurent aux yeux de la grande dame comme aux yeux de la femme du peuple. Il est le « surhomme », pour me servir... dans un autre sens toutefois, du mot de Nietzsche. Le clergyman donne une note de vie naturelle, pure et juste. Le prêtre catholique donne une note prise dans l'au-delà, impossible de savoir si elle est juste, il l'ignore lui-même. N'importe, ceux qui tentent les grands efforts sont toujours dignes de respect et d'admiration. A certaines brebis, il faut pour pasteur le clergyman ; à d'autres, il faut le prêtre catholique.

Oh ! la belle, la bonne surprise ! si belle et si bonne que je la considère presque comme une récompense.

Avant-hier, je me suis mise en route pour ma promenade matinale avec Jack. — le chien, — Bob et

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deux collies qui apparlenaieiU au squire el que ses héritiers ont adoptés. Edith était partie à cheval, Rodney et son frère devaient être sur la rivière J'avais le pas alourdi par la tristesse du départ qui approche, par l'inquiétude qui s'était emparée de moi. Il y avait maintenant huit jours que nous avions quitté Londres, et Philippe Beaumont n'avait pas donné signe de vie. Aurait-il découvert que miss Baring n'était pas nécessaire à son bonheur ? Je voyais déjà mon séjour dans l'Ile Inconnue se terminer par une grosse déception. J'en aurais été personnellement humiliée. Dieu sait pourtant qu'il n'y aurait pas eu de ma faute. L'altitude d'Edith était loin de me tranquilliser. Jamais je ne l'avais vue aussi gaie, aussi en train. Il me semblait que la veille, elle avait forcé la note joyeuse. Sûrement, elle devait feindre. Ces pensées m'empêchèrent de jouir des beaux aspects de la vallée et des collines, des effets de la brume légère qui avait dépouillé le soleil de ses rayons. Je traversai un très vieux village où se trouve une auberge du xv* siècle et je ne leur donnai pas l'admiration qu'ils méritaient. Je me reposai assez longtemps sur le banc d'un cottage où ïon connaît déjà « la dame française », puis je repris, par un autre chemin, la direction de la maisoj) de mes amis. Après de nombreux détours pour éviter « les stiles », ces terribles barrières qu'il faut enjamber, j'entrai dans un petit bois qui débouche sur la route à quelques mètres de la grille de Loflshall. Comme j'approchais de son extrémité, les cliiens qui m'avaient devancée donnèrent joyeusement de la voix ; j'en conclus qu'ils saluaient quelque membre de

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la l'aiiiille el je liàlai lo pas. I*crsoniic sur la roule Elle moulait légèrcmcnl et décrivait une courbe. Les aboiemcnls in'arrivaient i)ressés et fous. Tout à coup, sur le fond d'arbres qui se trouvaient à droite, je vis apparaîlie deux figures à cheval, celle de mon amie... cl de Philipi)e Beaumont. Mon cœur eut un grand ballement de joie ! Oh ! la bonne surprise !

En un temps de galop, les deux figures rne rejoignirent cl sautèrent à terre.

— « C'est oui ! » me dit Philippe Beaumont, les yeux brillants de triomphe, les lèvres émues.

— Dieu soit loué ! m'exclamai-je.

— « C'est oui », répéta gravement Edilh. Le « non » m'a coûté trop cher pour que j'aie été tentée de le prononcer à nouveau, ajouta-t-elle, avec une franchise très noble et dans l'intention, je suis sûre, de guérir à jamais la blessure qu'elle avait faite.

— Mais, à propos, d'où sortez-vous ? demandai-je au fiancé.

— De Bath. Le surlendemain de votre départ, lundi dernier, je m'apprêtais à venir vous voir...

— Moi !... Ah ! elle est bien bonne.

— Vous... Edith... puis j'ai été appelé soudainement à Beaumont ainsi que ma sœur. Mon père a eu une crise de foie plutôt alarmante. Avant-hier seulement, nous avons eu l'assurance que tout danger était passé et me voici.

— Et vous vous êtes rencontrés... comme cela..., par hasard ?

— Non, j'avais écrit à miss Baring pour lui demander une entrevue, elle me l'a accordée... sur la grande roule.

— Dick avait été au chagrin, j'ai voulu qu'il fût à la joie. C'est ainsi que vous dites en français, n'est-ce pas ?

— Pas tout à fait, répondis-je en souriant. Eh 'bien, ma chère amie, si vous m'aviez mise dans votre confidence, vous m'auriez épargné de l'inquiétude. Je commençais à craindre que la paix ne se fît pas.

— Je sais que vous aimez les surprises... je vous en ai ménagée une, vous l'avez eue.

— Je l'ai eue !

Les fiancés me souriaient, les chiens, comme possédés de joie, sautaient et aboyaient autour de nous, les chevaux s'embrassaient. Je regardais et j'étais contente... contente.

— Maintenant, il s'agit de préparer ma chère mère et d'amortir le choc que lui causera la nouvelle, dit Edith à M. Beaumont. Pierre de Coulevain, mes frères, lui ont parlé de vous. Mon père a été très lié avec votre oncle, paraît-il. Elle sera charmée de vous recevoir. Venez pour le thé cet après-midi et tâchez de faire sa conquête.

— Je tâcherai.

Le fiancé me tendit la main.

— Doucement, je vous en prie... fîs-je en tenant la mienne en l'air. Je me souviens encore de la poignée de main de Rodney le jour où il a obtenu Ruby... la vôtre pourrait être pire.

En dépit de ma recommandation, l'étreinte où passa toute la joie de ce corps d'homme fut plutôt douloureuse.

— Je vous remercie à la manière anglaise, sans

phrases ; il faut que vous compreniez. Vous avez été ma Providence.

— Non, mon cher ami, répondis-je, l'agenl de votre Providence simplement et je n'ai jamais eu une mission plus agréable.

Les mains des fiancés s'unirent pour un instant fortement et tendrement, puis Philippe Beaurnont sauta en selle.

— A tantôt ! cria-t-il joyeusement.

— A tantôt.

Edith le suivit d'un regard que l'amour, l'orgueil de la possession rendaient très beau.

— Dear boy ! murmura-t-elle.

Dear boy ! le même mot qui était venu aux lèvres de lady Rose ! Ce mot doit rendre le sentiment que l'Anglaise éprouve pour l'homme, car c'est celui que j'ai entendu le plus souvent. Il renferme, du reste, une nuance de maternité qui est bien dans la nature féminine.

Miss Baring passa son bras dans la bride de Dick et nous montâmes l'avenue en silence. Je me serais reproché de troubler, par une seule parole, ces premiers moments de bonheur. Nous obliquâmes à gauche, du côté des écuries. Un des grooms, nous ayant aperçues de loin, vint à notre rencontre. Edith mit sa joue contre la tête de son cheval.

— Dick !... je suis si heureuse ! fit-elle à demivoix.

Une heure plus tard, comme nous étions dans le hall, Rodney arriva dans son costume de canotage, nous apportant une impression de grand air, de belle vitalité.

LOFTSHALL. 579

— Edith ! à quoi pensez-vous ? fit-il d'un ton de reproche. Pourquoi n'avez-vous pas retenu Beaumont à déjeuner ? Je l'ai rencontré sur la route, il m'a dit qu'il vous avait accompagnée jusqu'à la grille. Jolie hospitalité ! Vous m'avez rendu honteux.

— Je l'ai invité pour le thé.

La rougeur soudaine qui, aux premiers mots, avait coloré le visage de sa sœur, l'expression de sa physionomie, eurent sur le jeune homme l'effet le plus comique. Les mains dans les poches, les yeux pleins de surprise, il la regarda fixement pendant quelques secondes, puis tout doucement il se mit à siffler le God save the King, tourna sur les talons et sortit.

— Insupportable garçon ! s'écria mon amie avec un sourire ému.

— Eh bien, il est fixé ! dis-je gaiement. Madame Baring a accueilli Philippe Beaumont, —

mon ami personnel, — avec une cordialité que le désir de m'être agréable a rendue plus marquée. Elle s'est empressée de l'inviter à déjeuner pour le lendemain. Pendant le thé et tout le reste de l'après-midi, Rodney a poursuivi son étude psychologique et elle a amené souvent des éclairs de gaieté dans ses yeux bleus, des sourires de douce moquerie aux coins de ses lèvres fines. Jack, qui est très apercevant, comme disent les gens du peuple, a eu quelques soupçons de la vérité.

— Edith et Beaumont ont l'air d'être très bons camarades, m'a-t-il dit après le départ du visiteur.

— Très bons, ai-je répondu en riant.

Madame Baring seule n'a rien vu, rien deviné. Il

580 l'iij: inconnue.

n'y a (iii<; les parents pour ôtrc [)lus aveugles que les maris.

Selon son habitude, Edith m'acconripagna chez moi, où chaque soir nous faisons un bout de causette. Elle se laissa tomber sur un fauteuil, l'air nerveux et préoccupé.

— Je me demande, dit-elle, comment je vais m'y prendre pour annoncer mon engagement à la « squiress » ; elle s'attend si peu à une chose semblable ! Et puis, elle sera peut-être blessée du silence que j'ai gardé. Chère mère ! malgré sa bonté, malgré notre affection réciproque, je ne me suis jamais sentie tout à fait à l'aise avec elle. C'est gênant, vous savez, d'avoir une mère trop parfaite.

— Le contraire serait bien plus gênant.

— Vous avez raison, je suis une ingrate. Voyezvous, nous autres Anglo-Saxons, nous n'osons pas pénétrer dans les profondeurs de la vie. Nous nous maintenons délibérément à la surface. L'ignorance voulue est notre vertu. Pendant mon séjour en France, j'ai découvert que, sans en avoir l'air, vous étiez beaucoup moins superficiels que nous... vous n'avez pas peur de plonger.

— Non, répondis-je en souriant. En plongeant, nous ramassons de la boue, mais nous faisons souvent de bien belles trouvailles. Les perles et les pierres précieuses ne sont jamais à la surface.

— Exactement.

— Selon moi, du reste, il n'y a pas de gens qui connaissent moins la vie que les gens pratiques.

— Cela se comprend, toute leur attention se porte sur le mécanisme qui produit. Et nous sommes des

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gens pratiques. Tenez, mère, — et elle fait partie de la majorité, — mourra sans soupçonner la moitié du mal qui se commet en ce monde et la moitié du bien qui le rachète. Par exemple, elle eût compris mon chagrin de devoir refuser monsieur Beaumont, elle l'eût partagé avec tout son cœur, mais elle n'eût pas compris ma révolte, la lutte qui s'en est suivie, la tentation du bonheur, elle ne les eût pas excusés, je crois. De même, si je lui montrais les formules d'examen de conscience de nos livres d'heures catholiques, elle serait horrifiée.

— Je n'en doute pas. Je me rends compte aujourd'hui du courage qu'il vous a fallu pour lui annoncer votre changement de religion. La confidence que vous avez à lui faire maintenant sera moins difficile. . et, lui sera plus agréable, j'en réponds.

— Oui... mais dites-moi franchement votre idée... croyez-vous qu'elle espère me garder toujours auprès d'elle ? Ce serait terrible.

— Rassurez-vous, elle n'est pas de ces mères qui veulent reprendre la vie qu'elles ont donnée. Le dévouement et l'abnégation sont innés en elle. Et puis, malgré sa perfection, elle n'est pas exemple de mondanité. Elle aime la toilette, les gens bien mis, le décorum, elle ne sera pas insensible au plaisir de voir sa fille devenir l'Honorable madame Beaumont, une future vicomtesse, la maîtresse de Castle Beaumont. Quand le premier moment de surprise sera passé, elle éprouvera un très grand bonheur et une très grande satisfaction de votre engagement.

— C'est cette surprise que je voudrais adoucir. Je crains d'être maladroite. Voudriez-vous la préparer ?

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— Mais oui, volontiers. iVjur le romancier, c'est toujours un plaisir de travailler sur un sujet vivant.

— Eh bien, je vous laisserai seule avec mère demain, après le déjeuner et, selon votre inspiration, vous m'ouvrirez la voie.

— Soyez sans crainte, demain il y aura une heureuse de plus à Loftshall.

— Dieu vous entende !

Sur cette prière, Edith se leva, mit son bras autour de mon épaule et me pressa tendrement contre elle ; puis, les yeux humides, le sourire ému. elle ajouta drôlement :

— Oh ! vous êtes un « atout » ! Nous appelons ainsi, vous savez, une personne qui vous aide en temps et lieu.

— • C'est plutôt agréable de penser que l'on est « un atout )) pour ses amis, fis-je heureuse et flattée.

Ma tâche ne fut pas difficile. Dans la vie comme aux cartes, il arrive souvent que votre adversaire joue dans votre jeu.

Le lendemain, Edith alla avec Dick à la rencontre de son fiancé. Le déjeuner fut très gai. Jamais je n'avais vu madame Baring aussi communicative. Évidemment, Philippe Beaumont lui était persona grata et, dans un regard qu'elle appuya sur lui, puis qu'elle reporta sur sa fille, je crus deviner que sa pensée les avait comme instinctivement associés. Rodney avait continué ses observations et tiré ses conclusions, conclusions qui me parurent lui causer une vive satisfaction. Après le déjeuner, comme la chaleur était plutôt forte, tes hommes se réfugièrent dans la salle de billard pour fumer, selon leur habi

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tude, Edith porta à Dick du sucre et du pain. Madame Baring prit affectueusement mon bras et me conduisit dans le petit salon du malin que le soleil avait quitté depuis longtemps.

— Votre ami est charmant, me dit-elle aussitôt que nous fûmes assises. Je suis contente d'avoir pu le recevoir.

— Il est surtout un gentleman. Sa manière d'agir dans les circonstances que je vous ai racontées m'ont donné la plus haute opinion de son caractère. Ah ! c'est un mari semblable que je voudrais pour Edith, fîs-je brûlant mes vaisseaux.

Une expression de saisissement, une rougeur légère chez mon hôtesse me prouvèrent que j'avais bien saisi au vol sa pensée fugitive.

— Du côté du mariage, ma pauvre Edith n'a pas eu de chance.

— Les événements les plus cruels conduisent parfois au bonheur. Seriez-vous contente de la voir mariée ?'

— Oh ! bien contente !

— Là, je voulais vous le faire dire.

— Je n'ai pas d'autre souhait. Loftshall passera à Rodney et à Ruby ; il pourra être sa demeure, il ne sera plus son « home ». Et je voudrais qu'elle eût un foyer à elle.

— Elle l'aura, soyez-en sûre, et plus tôt que vous ne pensez, ajoutai-je avec un sourire.

Madame Baring tourna vers moi des yeux effarés.

— Voyons, fis-je, en approchant mon fauteuil du sien, vous n'imaginez pas que Pierre de Coulevain seul ait attiré M. Boaumont dans le voisinage ?

584 l'ilk inconnue.

— Pourquoi pas ?

— Parce que ce serait invraisemblable. Si Pierre de Coulevaiii n'avait pas eu pour amie Edith Baring, je cloute qu'il fût jamais venu.

— Vous croyez, vraiment... balbutia mon hôtesse. Mais alors cette sympathie aurait été foudroyante ?

— Foudroyante, non... Tenez, voici la jeune per sonne, elle va vous raconter une petite histoire que vous ignorez.

J'allai vers la fenêtre et je fis signe à Edith.

Elle arriva avec une touffe de roses qu'elle venait de piquer à son corsage. Sa contenance était ferme, ses beaux yeux que l'émotion assombrissait allèrent un peu timidement au-devant de ceux de sa mère. Elle s'assit sur le bras de son fauteuil, puis, attirant à elle sa mère avec un joli geste :

— Mère chérie, commença-t-elle.

La voie était ouverte. Je m'esquivai sans bruit et je montai chez moi.

Vers quatre heures et demie, on frappa à ma porte et les fiancés entrèrent radieux et triomphants.

— Le péché est confessé ! pardonné ! annonça Edith ; nous avons eu toutes les bénédictions, toutes les sanctions. Je suis même un peu humiliée de voir l'empressement avec lequel la famille a consenti à se séparer de moi. Venez la féliciter. Elle nous attend dans le « jardin de curé ». J'ai donné ordre qu'on y servît le thé.

La lamille avait, en effet, l'air très heureux. J'embrassai affectueusement mon hôtesse. Les deux frères serrèrent ma main avec une belle visrueur.

— On a bien raison de redouter l'expansion anglosaxonne, fîs-je en secouant mes doigts meurtris.

— Un calembour ! s'écria Jack.

— Tous mes compliments, jeune Canadien, on voit que vous entendez le français.

Ce thé de fiançailles, sous un groupe de vieux arbres, au milieu d'une masse de fleurs brillantes, avec les quatre chiens et le chat, fut absolument délicieux. J'admirai tout le temps la manière digne avec laquelle Edith portait ses nouveaux honneurs. La figure de madame Baring avait un rayonnement très doux, mais elle gardait encore de la surprise.

Philippe Beaumont dîna à Loftshall. On dépêcha le domestique à Bath pour prévenir l'oncle et rap'porter l'uniforme de rigueur.

Après le dîner, je me retrouvai seule avec madame Baring sur la terrasse. Elle avait sa plus jolie « cap », autour de ses épaules un de ses petits châles blancs, de l'Inde, que les Anglaises affectionnent. Il faisait une de ces belles nuits d'été, claires comme un demijour et particulières à l'Ile Inconnue. Rodney et Jack avaient disparu. Les fiancés se promenaient lentement à quelque distance, sous les vieux cèdres de l'aile droite.

— Edith a bien mérité son bonheur, fis-je alors, elle a été si brave, elle a porté son fardeau toute seule.

— Elle pouvait ne pas le porter seule. Ceci fut dit avec une nuance d'amertume.

— Eh bien, c'eût été très égoïste. Vous comprenez maintenant, pourquoi elle a eu recours à la religion catholique ?

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— Non, car j'ai trouvé dans la Bible des forces suffisantes pour traverser des épreuves plus dures et plus longues que la sienne.

— Il en est des créatures humaines cornnne des plantes, elles ont toutes des besoins divers. Aux unes, il faut plus de soleil ; aux autres, plus d'ombre.

— Les créatures de même race ne devraient pas avoir des besoins tellement différents.

— Mais chez la fille, il y a toujours le père.

Je sentis, plutôt que je ne vis, la rougeur, l'émotion, le saisissement que mes paroles hardies causèrent ; mes paroles de profondeur, comme les aurait appelées mon amie.

Il fallut quelques secondes à mon hôtesse pour se remettre,

— C'est vrai... dit-elle enfin... Edith est une Baring. Un assez long silence se fit entre nous.

Les fiancés, qui avaient disparu, reparurent. La mère les suivit avec un regard où il y avait une cer taine mélancolie et de l'étonnement toujours.

— • Voudriez-vous revenir à ces pages-là ? lui demandai-je.

Jamais, sans doute, personne ne lui avait posé une question aussi intime. Elle en fut un peu suffoquée, puis elle finit par sourire.

— Revenir à ces pages-là... et devoir revivre toutes celles qui ont suivi !... Oh ! non... non, murmurat-elle avec une nuance d'effroi.

— Alors, vous voyez... tout est bien.

Elle leva les yeux vers le ciel où apparaissaient les premières étoiles.

— • Et tout sera mieux ! ajouta-t-elle doucement.

Loftshall.

Mes amis ont voulu me garder jusqu'au moment de leur départ pour l'Ecosse et je me suis laissé faire. Ces derniers jours ont été absolument parfaits. Je n'aurais pas pu quitter l'Ile Inconnue sur une impression meilleure.

J'ai rayonné en voiture, en bateau, en chemin de fer, visité Bristol, Wells, parcouru tous les environs. Dans ces environs, il y a nombre de maisons de l'époque des Tudors, des cottages au chaume séculaire, des abbayes, des cathédrales de haut style, de petites églises à l'air caduc, tout entourées de vieilles pierres tombales, une chapelle saxonne, des ruines romaines, des points de repère historiques à chaque pas, des villages d'autrefois, des coins que le progrès a oubliés. Là, évidemment, les hommes ont beaucoup prié et se sont beaucoup battus.

Dans ces environs de peu d'étendue, il y a des échantillons de toutes les beautés de la nature : l'Avon, une rivière au cours lent ; des combes vertes, un petit lac, des collines sévères et douces, des vallées riantes, une belle plaine, quelques morceaux de forêts, des rochers abrupts, des grottes fantastiques, puis des carrières d'où l'on extrait la fameuse pierre de Bath, une pierre d'un gris jaunâtre, douce de ton, fine de grain, mais extrêmement résistante. L'âme de ce pays telle que je l'ai sentie lui ressemble étrangement, elle doit être unicolore, avec de la douceur, de la finesse et une irréductible intransigeance.

Je suis retournée plusieurs fois à Bath et, chaque fois, il m'a charmée davantage. J'aime les gens et les

choses qui ont un passé. A la lumière électrique, la ville grise prend une beauté lunaire. Ses deux demicercles de colonnades, « tlie Circus and the Royal Crescenl », font l'effet des morceaux de quelque amphilhéûtrc romain transportés là. J'ai regretté que ceux qui les ont dessinés, les architectes Wood, ne les aient point vus ainsi éclairés.

Au cours de ces promenades et de ces excursions, Rodney, Jack et Philippe Beaumont m'ont entourée de cette protection virile et affectueuse qui est la galanterie de l'Anglo-Saxon et qui honore sa force.

Loftshall est adorable, maintenant. On dirait qu'il a été retouché par une invisible main et que cette main y a jeté de la chaleur et de la lumière. Ses ifs me semblent moins raides, ses verdures moins sombres, ses cèdres moins sévères. II y a là, aujourd'hui, un va-et-vient joyeux, de la gaieté, de la jeunesse, de l'amour... quatre amoureux... de quoi dissiper à jamais le froid que les Wilkes solitaires avaient laissé. Il y a là encore l'épanouissement complet d'une âme, la victoire d'un sentiment longtemps refoulé et combattu. J'ai de la peine à détacher mes yeux du visage transfiguré de mon amie ; Philippe Beaumont, lui, me fait l'effet d'un naufragé qui aurait touché terre et qui apprécie la vie doublement pour avoir failli la perdre.

Ce mariage comble le secret désir de Rodney. Il avait quelque regret, j'en suis sûre, de devoir abandonner Edith, sa vieille camarade. Dans l'impatience de faire partager à Ruby sa surprise et son contentement, il lui a envoyé aussitôt une dépêche ainsi conçue :

LOFTSHALL. 589

« Sœur fiancée. Devinez avec qui ? »

« Avec Philippe Beaumont. Heureuse mille fois. » Celte réponse qu'il me montra causa au brave garçon une stupéfaction comique et lui donna une haute idée de la perspicacité féminine,

— Intelligenlc petite fille, murmura-t-il, avec un sourire tendre en repliant le télégramme comme s'il eût été un autographe de ladite petite fille.

Jack fait ma joie. Il n'a cessé de me questionner sur miss Reynold. Un amoureux rendrait des points à un interviewer américain. Il a su me faire raconter par le menu nos soirées de causerie ; et hier même, avec une faiblesse honteuse, je me suis laissé aller à la lui dépeindre telle que je l'avais vue si souvent dans ma chambre, fine, élégante, assise sur une chaise basse, à contre-jour de la lumière électrique qui mettait une jolie ombre autour de ses yeux.

— Elle me racontait ses rêves, ajoutai-je, des rêves qui ne ressemblaient guère à ceux d'une jeune fille française : tantôt c'était un club ouvrier, une école qu'elle voulait fonder, un couvent même, un couvent protestant, — et elle était résolue à ne jamais se marier I

Cette révélation perfide ne déconcerta pas le jeune « Briton ». Il eut un beau rire moqueur, et jeta en l'air son menton carré avec un mouvement de défi qui lui est particulier.

En voilà un qui saura enlever une place et le consentement de la femme qu'il aimera î

Jack a sur sa mère une influence extraordinaire. Au lieu de respecter ses préjugés, comme le font ses aînés, il les combat avec une hardiesse juvénile.

590 l'ili: inconnue.

Leurs discussions sur le libre échange, les syndicats ouvriers, l'invasion américaine, m'amusent infiniment ; elles me permcllenl d'apprécier le chemin parcouru. Hier, après avoir exposé à son antagoniste, d'une manière très nette, les aspirations de l'esprit moderne, le jeune homme, avec un joli mélange de tendresse et d'autorité, a ajouté :

— Mère, je ne veux pas vous laisser en arrière, je veux vous emporter avec moi, vous amener à partager mes idées, qui sont celles de l'époque présente.

Une instinctive protestation redressa le buste de madame Baring.

— Ah ! maintenant, ce sont les parents qui doivent partager les idées des enfants ! fit-elle avec ironie. De mon temps, c'était le contraire.

— Votre temps avait tort, répliqua Jack carrément. Il était en contradiction avec les lois de la nature. Les parents peuvent avancer, les enfants, eux, ne peuvent pas rétrograder. L'homme n'est pas un crabe, vous savez !

Edith baissa les yeux pour cacher sa satisfaction, Philippe Beaumont rit franchement, Rodney rougit de plaisir et se mordit les lèvres. Rien de tout cela n'échappa à madame Baring. Elle promena autour d'elle le regard pathétique d'une personne qui se sent abandonnée, puis elle le reporta sur ce fils qui incarnait l'Angleterre nouvelle... et, peu à peu, sa physionomie s'adoucit, s'illumina, se détendit dans un sourire comme si elle eût compris et accepté l'inéluctable. Ce petit drame muet contenait une immensité de vie.

Dans cet idéal Loftshall, aussi bien qu'à Saint-Olaf,

LOFTSHALL. 591

le besoin de changement s'est emparé de mes amis. Madame Baring est la première à se réjouir d'un voyage en Ecosse. L'air du large, de l'Océan Atlantique, qui arrive ici par le canal de Bristol, ne lui semble plus assez vif, il lui faut maintenant l'air des Highlands et tout le monde s'apprête au départ.

Loftshall.

Elle sonnera demain, l'heure des adieux, elle n'ira pas sans douleur, mais mes hôtes et moi, nous nous dirons ferme « au revoir ». Depuis deux jours, le silence des fins de choses est tombé entre nous et malgré nous. On voulait me garder, m'emmener en Ecosse, j'ai résisté. Il faut savoir partir.

Pendant les trois mois qui viennent de s'écouler, j'ai été l'objet d'un des plus beaux procédés de la nature. Celui qui l'a analysé peut seul savoir combien il est merveilleux et extraordinaire. Pendant ces trois inois, l'Angleterre et Madame la France m'ont prise tour à tour pour ainsi dire, elles m'ont enveloppée, pénétrée de leurs ondes. Je n'ai regardé qu'elles, je n'ai senti qu'elles. Le phénomène va cesser et ne se reproduira plus. Je le regrette. Pendant cette communion, les deux grandes nations me sont apparues telles qu'elles sont réellement, comme deux unités de combat et de progrès dans la vie universelle, comme deux unités de combat entre les mains de Dieu. Je les ai vues, luttant, travaillant non pour elles-mêmes, mais pour l'œuvre divine dont elles font partie. J'ai perçu les courants psychiques qui les unissent, l'échange continu de leurs forces, le rayon-

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nement lointain et divers de leurs âmes diverses. Le spectacle a été beau, je nn'en détache avec peine.

La volonté qui m'a obligée à regarder, m'a obligée aussi à reproduire ma vision, mes impressions et les idées qui en ont jailli. Eh bien, les voici sur des feuilles blanches, en caractères sténographiques presque. Quand ma pensée et mon souvenir les auront développées... que je les aurai vécues à nouveau, je les livrerai au travail mystérieux de la nature... je les donnerai à la vie et j'aurai servi.

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