JE SERS » : « ICH DIEN
Elle n'appartient pas à un roi seul, celte devise, maïs à toutes les créatures de l'univers. Elle contient leur raison d'être, la mienne par conséquent.
« Je sers ». Depuis que je vis à l'hôtel « sur la branche », comme l'une de mes héroïnes, je sens davantage l'action des forces qui dirigent ma vie... e: elles en prennent à leur aise avec cette feuille détachée que je suis ! Me voici de nouveau et pour la dixième fois peut-être aiguillée vers l'Angleterre. Comment cet aiguillage s'est-il fait ? Aujourd'hui le u comment » des choses m'intéresse autant que leur « pourquoi ».
Cet hiver, après la lecture des Mémoires de Berlioz, j'éprouvai un besoin irrésistible d'entendre de la musique, de la sienne surtout. Je savais que j'aurais cette joie à Monte-Carlo, que je l'aurais parfaite
l'il.F. INCONNUE-
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mais il exisle. Je sentais bien que nous entrerions en relations, et j'étais curieuse de voir comment.
Un après-midi en traversant le hall, je vis ma future amie qui causait avec une Américaine de ma connaissance. Cette dernière m'appela d'un signe amical, je m'approchai et la présentation eut lieu. Ce ne fut pas plus compliqué. Nous parlâmes du beau temps, de veine, de déveine, de la roulette, du trente et quarante, de tous les dieux malfaisants de l'endroit. Madame Cahart remarqua que nous avions chapeau et jaquette.
— Tiens, fît-elle, avec le plus joli sans-gêne, pourquoi ne feriez-vous pas votre promenade ensemble ? Ce serait plus agréable. La vie est si courte ! Inutile de la gaspiller en cérémonies.
Cette philosophie américaine nous fît rire. Miss Baring me regarda avec une expression de détresse comique. Il ne me restait d'autre alternative que celle de l'inviter à m'accompagner. Je le fîs aussi gracieusement que possible, et nous voici curieusement unies, ou réunies, cheminant ensemble, réglant notre pas l'une sur l'autre. Les lieux communs nous servirent d'abord à prendre contact ; mais soit que notre sympathie mutuelle nous eût rapprochées, soit qu'il existât entre nous quelque lien antérieur ou futur, notre conversation prit tout de suite un tour amical et eut l'air de se continuer.
Je ne me souviens pas à propos de quoi il m'arriva de dire : « Si vous étiez catholique, vous comprendriez cela. » A ma grande surprise, miss Baring rougit violemment, parut troublée, puis avec l'émotion qu'elle eût éprouvée à me confier un secret de
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C(/ur, elJc iirap])rit (jii'olJe élail iiouvelioinciit converlie.
— Ah ! voilà (jui iirintéicsse î (Jis-jc aussitôt. J'adore les histoires de conversions, racontez-moi donc la vôtre !
La couleur qui nrionta de nouveau au \isage de ma compagne, une contraction nerveuse au coin de ses lèvres me firent sentir mon indiscrétion.
— Oh ! excusez-moi ! dis-je toute honteuse. Je rne suis laissé emporter par ma curiosité de l'àme humaine. On ne fait pas une telle confidence à une étrangère.
Miss Baring tourna vers moi ses beaux yeux foncés :
— Une étrangère ! répéta-t-elle, vous ne me sernblez pas cela.
Et sous la pression du courant de notre sympathie réciproque, elle sortit de sa réserve et se laissa aller à me raconter les phases du phénomène psychique qu'elle avait subies.
— Le catholicisrne, ses symboles, ses cérémonie? m'ont toujours fascinée, m'avoua-t-elle ; quand j'entrais dans une de vos églises, j'y sentais une présence, quelque chose qui me faisait courir un frisson sous la peau.
— Le frisson sacré, fis-je en souriant, oh ! alors vous étiez sûrement préparée pour la conversion.
— Il y a trois ans et demi, un Jésuite est venu prêcher un carême à Wimbledon où nous habitons. J'eus la curiosité d'aller l'entendre. Je fus frappée de la logique et de l'enchaînement des dogmes. Il me sembla qu'il y avait vraiment là une religion. Le
désir de devenir catholique s'empara de moi. La crainte d'affliger ma mère, ma répugnance pour la confession m'empêchèrent d'y céder pendant plusieurs mois. Il faut avoir soutenu ce combat moral, continua miss Baring, pour savoir combien il est douloureux. Je me sentais appelée et retenue, attirée et repoussée ; puis un besoin urgent d'aide vint me donner le courage de faire le grand pas et j'entrai dans l'Église romaine.
— Comment votre mère a-t-elle vu ce changement de religion ? demandai-je.
— En vraie Anglaise, elle a respecté ma liberté de conscience et ne m'a adressé aucun reproche ; mais quand elle me voit aller à la messe, à une cérémonie quelconque, son visage prend à son insu une expression froide et sévère. Elle est absolument incapable de comprendre l'esprit du catholicisme. Elle le considère comme un amas de superstitions. Il lui semble fait pour le peuple seulement, pour des gens qui ne se lavent pas. Elle prétend que nos prêtres ne sont pas des gentlemen parce que leur tenue est trop négligée. Du reste, sa religion lui suffit entièrement.
— Tout ceci confirme mon idée, dis-je alors. Je crois qu'il y a des mentalités catholiques et des mentalités protestantes. Parmi les protestants, on trouve des gens qui ont une mentalité catholique, ceux-là finissent par entrer dans l'église oii ils rencontrent les éléments spirituels qui leur sont nécessaires. Les vrais protestants ne se convertissent jamais.
— Eh bien, ma mère et mes frères sont assuré-
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monl (Je ce nombre, répondit ma compngnc avec un demi sourire.
Une confidence semblable nous conduisit rapidement à l'inliinité. Au cours de nos promenades quotidiennes, nous abordâmes tous les sujets, l'arnour excepté, — une Anglaise évite d'en parler, sans y penser moins. Ces causeries nous rapprochèrent curieusement. Malgré la différence de nos âges nous devînmes amies, camarades presque. Miss Bàring n'est pas un vieille fille, mais une demoiselle. On naît vieille fille et on reste demoiselle. Je reconnais en elle bon nombre des caractéristiques de la race anglo-saxonne : une horreur de la sentimentalité, l'admiration de la force, du tempérament, un grand empire de soi, un besoin d'activité. Le sport qu'elle pratique avec passion a conservé à son corps beaucoup de jeunesse, l'a musclée pour ainsi dire. Elle est remarquablement intelligente, mais non intellectuelle. Son histoire est celle d'une personne qui, par sa naissance, ses instincts, aurait dû faire le chemin en première classe et qui, faute de moyens, a été forcée de monter en seconde classe. Elle n'a jamais pu s'assimiler à ses compagnons de route : elle est demeurée dans un isolement hautain et a été froissée tout le temps par leurs manières et leurs idées. Elle a heureusement deux frères qui mettent un intérêt dans sa vie. L'aîné est le secrétaire de son oncle, Sir Richard Baring, un des grands solicitors de Londres, le cadet est employé dans une compagnie minière au Canada. Quant à madame Baring, elle me paraît l'incarnation de cette ancienne respectabilité anglaise qui va se transformant de jour en
jour. Edith a su lui communiquer un peu de son amitié pour moi, et avant de quitter Monte-Carlo, elle m'a demandé de venir passer quelques semaines chez elle à Wimbledon. La mère et la fille ont insisté en termes si affectueux que j'ai consenti. Je suis invitée du 15 mai au 15 juin. Cette coulumc anglaise de fixer à ses hôtes la date de leur arrivée et de leur départ est éminemment pratique. Elle crée une situation franche et é\ilc aux maîtres de maison un tas de fausses cérémonies.
Je pars demain.
Pourquoi suis-jc de nouveau dirigée vers l'Angleterre ? Ma mission est celle des petits, des tout petits. Je vais porter des mots de France dans des cerveaux anglais, rapporter des impressions d'Angleterre et les transmettre à des cerveaux français. Cela peut être très grand après tout... et j'ai la joie intime de me sentir nécessaire. J'éprouve la fierté d'un vieux diplomate qui, malgré son âge et ses cheveux blancs, se verrait envoyé à un poste important et je suis heureuse de pouvoir dire encore : u Je sers ». « Ich dien ».