‹ L'île inconnueChapitre 7 sur 12 · ANGLETERRE · texte numérisé non relu

ANGLETERRE

Wimbledon, Saint-Olaf.

La halle ! L'Ile Inconnue ! Chaque fois que je dois replier ma tente ou plus prosaïquement refaire ma malle> j'éprouve un mélange de regrets, de plaisir, de petites appréhensions angoissantes, et aussitôt dans l'omnibus qui m'emmène vers une gare quelconque, le calme me revient. Je me mets à regarder les gens et les choses de Paris avec des yeux de voyageuse. Leurs physionomies, leurs lignes me semblent autres. Je passe dans des quartiers où je ne vais jamais et je me promets de les revoir. Puis vient Tenregistrement des bagages, la bousculade du départ, l'installation dans un compartiment et c'est fini î Quel allégement ! L'ébranlement du train, ce mouvement initial vers l'inconnu, me donne toujours une sensation de plaisir. On s'accorde à proclamer les Anglais de mauvais compagnons de voyage. Je ne les ai

jamais trouvés tels. Une vieille femme est meilleur juge de l'éducation des hommes qu'une jeune. Je suis ravie quand je puis faire la route avec un Brilisher. Je sais que j'aurai une paire de bras complaisants pour me descendre mon sac ou quelqu'un pour me héler un porteur. Selon moi, le Français est plutôt grincheux. Il conserve longtemps l'agacement du départ. On le devine à ses mouvements saccadés, nerveux, à la façon dont il tapote ses poches afin de s'assurer qu'il n'a rien oublié. Il a toujours l'air de dire : (( Je suis le monsieur que l'on n'ennuie pas. » Cette fois-ci, j'ai eu dans mon wagon deux Anglais et trois Français : un Times, un Morning Post, un Gaulois, un Matin, un Echo de Paris. Chacun des lecteurs avait bien la tête de son journal. Je m'amuse quelquefois à parier avec moi-même que telle ou telle feuille sortira de la poche de mes voisins et je perds rarement.

Il n'y a pas de route plus monotone que celle de Paris à Calais. J'attends a^'cc une impatience enfantine l'apparition des bâtiments de la Société Anonyme des Ciments français. Ils m'attirent irrésistiblement. Leur ton crayeux, les étangs de chaux fumante, les êtres humains tout blancs, produisent un ensemble aride, morne, sans lumière, dont la vue m'étreint le cœur et me fascine. Les industries noires me paraissent moins tristes que les industries blanches.

Je ne sais si le voisinage de l'Angleterre se fait déjà sentir, mais non loin de Calais, sur le flanc d'une dune, on voit écrit en grosses lettres formées avec des cailloux : « Gloire à Jésus-Christ. » Se-

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lîiil, ce uji v(/'u ? A l;i première bouffée d'air salin qui pénètre dans le wagon, je me précif)ite vers la portière pour voir rasi)ect de la Manche. Hier, il n'était guère rassurant. De fait, la traversée a élé plutôt désagréable. Le salon du nouveau bâtiment à turbine est bien aménagé, bien aéré. Les divans sont recouverts de cretonne, il y a des fleurs ici et là. La stewardess en coiffe blanche fait son pénible service avec beaucoup de dignité. Elle m'a avoué que, pendant une année entière, elle avait souffert du mal de mer et qu'il lui avait fallu des efforts surhumains pour ne pas le laisser voir. Comme je la plaignais de devoir soigner les passagères, elle m'a répondu : « J'aime à soulager mes semblables, à leur faire du bien, je ne pourrais pas vivre pour moi seulement. » La voilà, la grâce d'état !

Aussitôt qu'on met le pied sur le sol de l'Angleterre, même sur le sol mouvant de ses paquebots, on a une impression de liberté et de discipline, de €es deux grandes choses qui font sa force. Quand le bateau stoppe, une équipe de porteurs en uniforme bJeu foncé, bérets et vareuses portant le chiffre de la compagnie, arrive sur le pont. A un signal donné le carré de corde qui les tient en respect est enlevé et, avec un beau mouvement d'ensemble, ils se précipitent sur les bagages pour les porter au train déjà formé. Là un employé indique à haute voix : « Charing Cross !» — « Victoria ! » et vous savez exactement dans quel wagon monicr pour descendre à l'une ou à l'autre de ces gares.

A Calais, j'avais laissé un brillant soleil de juin, une atmosphère claire, Télé enfin ! et voilà qu'à

SAINT-ÔLAF. 11

Douvres, après une heure un quart de traversée, je me trouve en automne avec un ciel gris et bas, une eau couleur de plomb, un vent âpre traversé par le cri des mouettes. J'en demeurai toute saisie. Pour la première fois, je me rendis compte que l'Angleterre était vraiment dans la mer du Nord. A mesure que nous nous éloignions de la côte, cette impression automnale s'effaça et je ne tardai pas à sentir la douceur reposante de la campagne anglaise. Avec sa fraîche verdure, ses beaux arbres, ses tapis d'herbe drue, elle semble avoir été créée — elle l'a peut-être bien été — pour le délassement des yeux et des membres d'un peuple de travailleurs. Je ne revois pas sans plaisir les houblonnières du comté de Kent, ses cottages où conduisent de jolis sentiers ; ses petits moutons paissant dans de savoureuses prairies, soigneusement pourvues d'auges. En Angleterre, l'eau ne manque jamais sur la table de l'animal. Tout le long de la route, on voyait de-ci, de-là, des taches mouvantes de couleurs claires, qui n'étaient autres que des êtres humains, des joueurs de tennis, de cricket, de foot-ball. Ils couraient en avant, revenaient en arrière, agitaient leurs bras, s'aggloméraient, puis s'éparpillaient. De loin, et vu de la hauteur du chemin de fer, cela paraissait drôle, incompréhensible.

Maintenant que je vois plus profond, l'approche d'une ville comme Londres ou Paris me cause un certain émoi. Je n'ai qu'une conception bien faible de ce qu'elles sont réellement, mais elle suffit à me donner la sensation de ma petitesse. Il me semble que je vais disparaître dans une immensité de vie.

12 I.'lLE INCONNUE.

J'aimo î.oîidicb, son odeur même, une odeur ficre de cliarbon mouillé, de gaz, de furnée. Je la reconnaîtrais entre mille et j'ai besoin de la respirer de temps t^ autre. Les abords de la métropole anglaise ne sont pas attrayants. Du gris, du noir, des affiches d*un bariolage cru, des enseignes aux lettres démesurées, voilà ce qui frappe les yeux. Le train avance lentement, au-dessus d'une étendue infinie de maisons basses aux courts tuyaux de cheminées, que l'on prendrait pour des terriers plutôt que pour des habitations Immaines. Cependant les flèches, les tours des églises, les hauts fourneaux des usines, le ciel barré, rebarré de fils télégraphiques, la Tamise, ses ponts, tout cela ne tarde pas à vous donner une impression de force colossale et vous sentez que vous êtes chez un très grand peuple.

Miss Baring m'attendait à la station de Victoria.

— Je suis bien heureuse de vous revoir, me ditelle avec une forte poignée de main.

Et sa voix émue et l'expression^de ses beaux yeux bleus ne laissaient aucun doute sur la sincérité de ses paroles.

Ici les porteurs s'occupent des voyageuses avec an empressement marqué. Ils apportent dans leur service une autorité de mâles, un instinct de protection qui est au-dessus du pourboire et qui sent le gentleman déjà. Un alerte gaillard eut tôt fait de nous trouver un cab, de charger les bagages, de nous mettre en voiture et de crier au cocher :

— Waterloo !

Wimbledon est à quarante-cinq minutes de Lon-

dres, on peut y arriver soit par le chemin de fer souterrain, soit par le chemin de fer ordinaire. Nous primes ce dernier, à la gare de la petite ville suburbaine nous trouvâmes porteurs et voitures. Dans ce pays pratique, on ne néglige rien pour faciliter les mouvements de l'individu. On est sûr d'avoir toujours : « The right thing in the right place. » En moins de dix minutes, après avoir monté une colline assez raide, franchi une grille, suivi une courte avenue tournante, nous arrivâmes devant une maison toute fleurie. Sous le porche, enguirlandé de verdure, madame Baring, déjà habillée pour le dîner, vint me recevoir. Son accueil chaleureux me fît sentir que j'étais la toute bienvenue à Saint-Olaf.

Edith me conduisit chez moi. La vue de ma chambre me délassa instantanément, comme si j'étais entrée en contact avec quelque chose de très sain. Le fond d'arbres, la pelouse bordée de roses qui s'encadraient dans les fenêtres ouvertes, le papier clair, la cretonne assortie, les belles lithographies, formaient un cadre riant. Et dans ce cadre tout semblait m'attendre, le grand lit de cuivre brillant, le fauteuil près de la croisée, la table à écrire en face du jardin, la chaise longue en bon jour, les livres de chevet dans les encoignures, les tiroirs ouverts de la commode, les fleurs sur la cheminée reine Anne. Quelques rayons de soleil couchant, le parfum des acacias complétaient de touches vivantes ce joli tableau. Ce qu'il y avait de plus vivant encore, c'était cette sollicitude pour mon confort dont témoignaient tous ces arrangements. Mon amie n'avait rien oublié, pas même ma préférence pour

Vk i/im: inconnue.

Teau de Cologne d'Atkinson. Je lui en exprimai ma reconnaissance.

— x\e me remerciez pas, me dil-elle, cela m'a donné tant de plaisir !

Après avoir bu la lasse de Ihé, qui est comme le pain et le sel de l'hospitalité anglaise, je me mis à ma toilette et le second coup de gong, annonçant le "dîner, me trouva prête.

Au salon où j'entrai avec Edith, madame Baring €l son fds m'attendaient. Ce dernier me fut présenté. Sa taille me parut plutôt imposante. Il me donna une impression immédiate de grands pieds et de grandes mains, puis j'eus l'intuition subite que la visite d'une Française à Saint-Olaf ne le charmait guère et qu'il devait la considérer comme ce que nous appellerions une tuile en argot. Il s'agissait donc de faire sa conquête au plus vite. Pas faciles, les conquêtes, à mon âge !

Mon hôte-malgré-lui me conduisit gravement à la salle à manger, une salle à manger qui me parut délicieusement familiale. Dans un cadre de ■chêne foncé, la table mettait un joli éclat de lumière et de blancheur. Un napperon de soie jaune pâle, des abat-jour de même nuance, un milieu composé de branches d'aubépine, des grappes de laburnum jetées ici et là atténuaient la lourdeur de l'argenterie €t de la porcelaine anglaises. Selon l'usage, madame Baring prit place à la tête de la table et prononça les paroles d'action de grâces qui précèdent et -suivent le repas.

Nous eûmes un succulent potage, le poisson et les •classiques pommes de terre nature. Au second ser-

SAINT-OLAr. 15

vice, une magnifique pièce de roastbeef fut placée devant le jeune homme, une poularde garnie d'appétissantes papillottes de lard grillé devant madame Baring, le tout apporté sous de massifs couverts d'argent. Dans tous les intérieurs modestes, le maître et la maîtresse de la maison découpent. Une viande bien découpée est infiniment plus savoureuse et c'est un art où nos voisins excellent. Après la viande et les légumes, toujours servis ensemble, vint l'entremets, — une tarte et un pudding, — puis le fromage et le dessert. Comme vins, du sherry et du bordeaux.

Rodney Baring faisait vraiment bonne figure à la table maternelle. Sa carrure ne doit rien au tailleur, j'en suis sûre. C'est l'Anglo-Saxon pur sang s'il en fût, très mule, très gauche et très correct, avec des cheveux blond foncé, ardents à l'extrémité, des yeux bleu clair, des traits d'une extrême netteté. Son regard est limpide et tendre, mais la bouche aux lèvres rasées a une expression sévère et résolue. C'est la bouche d'un juge ou d'un homme d'État ; elle a tout de suite rivé mon attention. Le grand air a donné à sa peau fine ce joli haie rosé que l'Anglais ambitionne secrètement, et que les femmes aiment.

Je m'appliquai aussitôt à apprivoiser ce beau garçon qui m'observait par-dessus le roastbeef avec un mélange de curiosité et d'inquiétude. Sa physionomie se rasséréna quand il m'entendit parler anglais. Je m'efforçai de l'engager dans la conversation par des questions indirectes, il y répondit d'abord d'un ton bref, je sentais sa résistance au bout de ma parole pour ainsi dire, peu à peu cependant elle diminua

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el, au soulagement visible d'Edilh, je rompis triomphalement la glace... au moyen de la politique. Après le dîner, nous fîmes un bridge. .Mon irrévérence française provoqua la gaieté du jeune homme et amena au coin de son o^il el de sa lèvre ce double sourire qui, chez l'Anglais, trahit l'humour et une disposition à la taquinerie. C'est par là que nos esprits s'accrochèrent définitivement. Quand je me retirai, il me donna une poignée de main bien différente de celle de l'arrivée, et, de l'escalier, je l'entendis qui disait à sa mère en refermant la porte du salon : « A jolly woman ! » (Une femme agréable et drôle !) Cela n'était peut-être pas très respectueux, mais cela me flatta énormément. L'hostilité et l'antipathie de mon hôte, même bien déguisées, eussent singulièrement gâté le plaisir de ma visite. Je suis tranquille maintenant. Un Anglais ne détestera jamais « a jolly woman ».

Saint-Olaf.

Saint-Olaf a plutôt l'aspect dune maison de campagne que d'une villa de banlieue. Bâtie sur la hauteur à une époque où le terrain n'avait pas encore été morcelé, il a de l'air, de l'espace, une vue magnifique sur les collines de Surrey. Il possède même une petite prairie, quelques beaux arbres, un jardin potager qui fournit des fraises en quantité et ces légumes qui paraissent comme des friandises sur les tables anglaises.

A côté du tennis, il v a une ofrande cabane démon-

table et rustique. Des planches grimpent avec entrain le long de ses planches et encadrent des amours de fenêtres. Intérieurement, elle est tapissée de toile à voile, décorée de filets de pêche. Un hamac fait office de rocking-chair. Il y a des livres, des fleurs, une foule de choses hétéroclites et des joujoux d'homme. C'est naturellement la propriété de Rodney. Il y reçoit ses amis, ses amies même. Il y fume surtout d'innom.brables pipes.

Entre les quatre murs de Saint-Olaf, ces murs entièrement recouverts de verdure et de fleurs, se trouve tout ce qui est nécessaire à des gens de goûts .et d'habitudes raffinées. Il est de ce style très en faveur aujourd'hui que l'on appelle « reine Anne ». Son porche, ses fenêtres à plusieurs vantaux lui donnent vraiment un air ancien, un peu puritain que le mot anglais « quaint » rend très bien. Dès le len demain de mon arrivée, miss Baring m'en a ouvert toutes les portes.

Sur le hall carré donnent le salon, la bibliothèque, la salle à manger,. Des portraits de grands-parents, une vieille horloge, deux bahuts, une table et des sièges de Chippendale, le g and ébéniste anglais de la moitié du xviii® siècle, lui prêtent fort bon air. Je tombai en admiration devant ces meubles exquis. La douceur chaude de leur vernis, l'élégance simple de leurs lignes me charment toujours et je ne puis résister au plaisir de les caresser.

— Je suis contente que vous les appréciiez, me dit Edith. C'est tout ce que nous possédons de précieux.

Le salon de Saint-Olaf ne révèle, Dieu merci, aucune prétention au luxe. Trois bons tableaux, un

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grand piano, un bureau, une petite table tournante pour les livres, le rendent plutôt intime et familial. Des plantes, des fleurs, quelques objets rapportés d'Italie, allègent la lourdeur du mobilier anglais.

La bibliothèque est le salon du matin, du soir, la pièce où l'on vit. Un de ses panneaux seulement est garni de livres. Là encore il y a des portraits de grands-pères et de grand'mères, puis quelques vieilles estampes, des photographies d'amis. Sur la cheminée reine Anne, une très vieille pendule et des vases de Delft avec de belles fougères. Une porte-fenêtre, pas reine Anne du tout, mais très commode, ouvre sur le jardin. Une baie cintrée avec un banc intérieur forme un de ces coins confortables « cosy corners » comme il y en a souvent dans les maisons anglaises. Celui-ci semble fait pour le fleuretage ou les causeries du crépuscule. Dans cette pièce confortable, il y a de bons fauteuils, une large table à écrire. On y vient faire sa correspondance, lire les journaux, se reposer au retour de la promenade. Les animaux, les chiens et le chat en ont l'entrée et ils y font de fréquentes visites. Tout cela crée une atmosphère dans laquelle on se sent bien.

Des tableautins, des aquarelles ornent le mur et le palier de l'escalier. Les chambres à coucher de mes hôtes sont claires et gaies comme la mienne. Chacune est bien caractéristique. Chez Rodney des fouets, des gants de boxe, des raquettes de tennis. un porte-bottines en fer, sur lequel sont alignées trente-trois paires de chaussures... je les ai comptées en riant. L'Anglais a une affection toute particulière pour ses chaussures. De chaque côté de la cheminée

sont piqués des portraits de jolies femmes, de beautés professionnelles. Puis autour de la chambre, il y a des photographies, des dessins de bateaux, de yachts, de tout ce qui va sur l'eau, on pourrait croire que le maître de céans est un marin manqué.

Chez Edith, c'est un curieux assemblage de choses diverses : des ardoises couvertes de « scores », un sac de golf, des cravaches, des portraits de chevaux et de chiens. Des meubles de noyer d'une simplicité un peu fruste, puis une toilette élégamment outillée, des tableaux religieux, des livres de piété, le long chapelet de Lourdes, la statuette de saint Antoine de Padoue. Tout cela extériorise admirablement mon amie, son besoin d'activité physique, son instinct de coquetterie féminine, la spiritualité de son âme catholique.

Chez madame Baring, des meubles et des tentures de reps vert, trois portraits d'enfants, celui de M. Baring, une vitrine renfermant des bibelots anciens, des reliques de famille sans doute, deux tablettes de livres, à côté du lit, une croix, puis, sur une petite table, isolée respectueusement, une énorme Bible qui semble remplir la pièce et ajouter à son austérité.

Quel abîme ces objets marquent entre ces deux générations humaines vivant sous le même toit !

Une grande salle de bains, très claire, bien aménagée, complète l'installation, cela va sans dire.

Edith a tenu à me montrer le quartier des domestiques, un peu par amour-propre patriotique, j'imagine, parce qu'elle a assez vécu en France pour savoir que nos serviteurs sont indignement logés.

20 I.'lI.E INCONMJi:.

A Saiiil-Olai', ce quarticf i-n compose de trois pièces : l'une occupée par la cuisinière, l'autre très grande, très gaie, À deux fenêtres, par les deux femmes de chambre, la troisième est de réserve. Ces pièces aux murs ripolinisés m'ont donné une impression de vie simple mais digne et saine. Pour chaque personne un lit de fer bien garni, une armoire, une petite commode, une table, deux chaises, une toilette, — la toilette est considérée de première nécessité en Angleterre, on la trouve dans les maisons les plus pauvres. A ma grande satisfaction, j'ai vu dans ces chambres de jolis riens, des photographies, des caries postales, des nœuds de ruban. Chez la cuisinière, il y avait des images de saints, du buis bénit et des fleurs. Voyez-vous des fleurs dans le taudis de nos gens ?

Miss Baring a ouvert un petit cabinet attenant qui avait des robinets d'eau chaude et d'eau froide, puis un tub.

— Leur salle de bains, m'a-t-elle dit en souriant. Quand on veut des domestiques propres, il faut leur fournir les moyens de Têtre.

Nos voisins ont compris le devoir de faciliter l'hygiène à leurs serviteurs. Ceux qui le font par intérêt, pour leur propre santé sont plus intelligents que nous, ceux qui le font par bonté sont plus humains.

Sur le même palier, j'ai vu le réservoir d'eau. Il m'a paru énorme. En Angleterre, il y en a un dans chaque maison. Cet arrangement rend partout possible le bain quotidien.

Dans le sous-sol de Saint-Olaf, assez bien éclairé.

se trouvent la cuisine, la dépense et la salle des domestiques.

Le fourneau de la cuisine m'a frappée par ses dimensions. En France, on n'en trouverait de semblable que dans une très grande maison. Évidemment, c'est une machine qui tient plus de place dans la vie anglaise que dans la nôtre. Sa grille pourrait rôtir un mouton tout entier et son bouilloir fournit de l'eau chaude en abondance. Des viandes rôties à la broche, le bain quotidien, contribuent pour beaucoup à la santé et à la force de John Bull. Pas à mépriser le fourneau anglais, à importer plutôt.

La salle où les domestiques mangent et se tiennent est tout à fait jolie. Les gens de service ne sont pas nombreux à Saint-Olaf et ils ne suffiraient point si madame Baring et sa fille n'étaient d'aussi bonnes ménagères. Outre la cuisinière, il y a une fille de cuisine quelques heures par jour, une fille de chambre, — une femme de chambre. — La fille de chambre est chargée de la propreté intérieure, la femme de chambre de tout ce qui regarde la salle à manger. Elle remplit l'office d'un maître d'hôtel, sert à table, soigne l'argenterie, répond à la porte et introduit les visiteurs.

Un jardinier, deux jours par semaine, suffit à l'entretien du jardin et de la pelouse grâce au bon outillage dont il dispose.

La maison de mes hôtes, comme toutes les maisons des gens comme il faut en Angleterre, est très hygiéniquement tenue. Chaque jour une pièce se fait à fond, la literie est aérée longtemps. Quand on quitte sa chambre, on en laisse la porte ouverte. L'air cir-

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cule ainsi du haut en bas et s'y renouvelle prompleniont. Nos découvciics ont révélé au monde entier la nécessité de l'iiygiènc. Les Hritisliers l'afij^liquent au prix dos plus coûteux sacrifices ; nous, nous en sonnnes encore à la théorie.

J'ai regardé à Saint-Olaf avec la même curiosité qu'un naturaliste mettrait à étudier un nid. Dans le nid et dans la maison, on peut lire le caractère, les habitudes, entrevoir même la destinée de l'oiseau et de l'hommo. Et dans le nid et dans la maison, il y a une ûme. Je n'ai pas tardé à sentir celle de Saint- Olaf. C'est l'âme d'une époque de transition, en train de se dédoubler si je puis dire, très vieille, très rigide, très étroite de par la mère, moderne, assoiffée de liberté, ouverte aux idées de par les enfants ; elle est telle, maintenant dans la plupart des familles anglaises. Elle ne me semble ici ni poète, ni artiste, ni sentimentale, mais tendre et humaine, affinée par des siècles de bonne éducation, bien née enfin. Madame Baring et sa fîUe sont des « ladies », le fils est un gentleman. On le devine aux objets qui les entourent, à leur manière de vivre, de dépenser. Une reine se sentirait « at home » chez eux et eux ne seraient point gênés par sa présence. La voilà la pierre de touche.

Saint-Olaf.

Dans ce cadre de Saint-Olaf la vie est uniforme mais très confortable, les économies se font sur les plaisirs mondains, sur la toilette, sur les extras, mais

non sur l'hygiène, le sport et l'iiospilaiité. Dans une famille française de même fortune, elles porteraient au contraire sur ces trois dernières choses.

A sept heures, on prend une petite tasse de thé en guise de réveille-matin. A huit heures et demie, un coup de gong annonce le déjeuner. Madame Baring et Edith descendent à la salle à manger nettement habillées, la première avec une « cap » bien blanche, une robe de laine, la seconde en costume tailleur. En Angleterre, les matinées et les robes de chambre ne sont pas de mise à la table de famille, pas même au rez-de-chaussée de la maison.

Le déjeuner se compose de viande froide, d'œufs ou de poisson, de ce lard grillé qui ouvre si bien l'appétit, de thé ou de café. Le courrier arrive, on lit ses lettres, ses journaux, on établit le programme de la journée.

Aussitôt le repas terminé, Rodne}' enjambe sa bicyclette qu'il laissera à la gare. De là, il part pour l'étude de Sir Richard, son oncle.

Mon amie s'occupe du ménage. Elle en a déchargé sa mère et, malgré son horreur pour cette tâche, elle la remplit avec une conscience bien britannique» Elle soigne les plantes, les fleurs qui décorent l'intérieur — et ce n'est pas une petite besogne, — ■ elle décante les vins, descend à la cuisine où elle inspecte le garde-manger et combine le menu avec le terrible personnage qui règne dans le sous-sol. Les fournisseurs arrivent à cheval, à bicyclette, en voiture. Ils reçoivent les commandes, repartent grand train et tout est apporté en temps voulu. La viande et le pain sont pesés régulièrement à leur arrivée. Ici les cuisi-

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nières n'achètent rien, conséquemment pas de sou du franc.

Madame Baring, clic, passe une partie de la matinée à diriger le jardinier, puis elle s'installe dans la bibliothèque, tient les comptes de la maison, fait^ sa correspondance, lit le Morning Posl et prend son ouvrage, — tricot ou couture, — ouvrage destiné à de pauvres gens.

Edith sort alors pour sa promenade de santé, — soit à pied, soit à bicyclette, — à cheval deux fois par semaine.

Le luncheon est à une heure et demie. Dans les intérieurs modestes, c'est un repas plutôt léger. Chacun monte ensuite chez soi pour se reposer un moment et faire la toilette que demande le programme de l'après-midi : visites, garden-parties, sport ou promenade.

Vers six heures et demie, Rodney revient de Londres, il passe immédiatement dans la salle de bains, s'habille comme pour aller dans le monde, substituant seulement le smoking au frac. Il ne lui est jamais arrivé, je gage, de dîner chez lui en jaquette ou en redingote. Madame Baring et Edith sont également en toilette du soir et demi-décolletées. Cela donne au repas une élégance qui relève la fonction animale. Rodney apporte les journaux du soir, les dernières nouvelles de « la cour et de la ville ». Après le dîner, on sert le café au salon, on fait une partie de cartes et vers dix heures et demie madame Baring se retire. Les jeunes gens vont finir la soirée dans la bibliothèque, Rodney fume une pipe ou un cigare, boit un v^hisky et soda, Edith tricete

près de lui ces longs bas de chasseurs que les Anglaises aiment à conledlonner, et tous deux causent politique et sport.

Ce sont là les lignes principales de la vie de nos voisins. Elles ne seront que légèrement modifiées >ar le rang et la fortune.

Chez le squire ou le grand seigneur, le déjeuner sera servi à neuf heures et demie. On y arrivera moins ponctuellement. Il traînera même sur la table jusqu'à onze heures. La maîtresse de maison fera son ménage par l'entremise d'une femme de charge, mais elle le fera. Les hôtes potineront, liront les journaux, écriront leurs lettres dans le salon du matin, ou s'éparpilleront dehors selon leur bon plaisir. Aux sports simples s'ajouteront les sports de luxe. Le fleuretage, les intrigues féminines, matrimoniales, agrémenteront la routine. La journée se finira en grande toilette. Mais à travers tout cela, se retrouveront les lignes que j'ai reproduites. A mesure que du point médium où je les ai prises, on montera l'échelle sociale, elles seront moins rigides, plus brillantes, à mesure qu'on la descendra, elles deviendront plus ternes... plus indistinctes... puis elles finiront par se perdre dans l'effroyable nuit de la misère et du vice... et cette nuit en Angleterre est plus noire, plus profonde que partout ailleurs.

Saint-Olaf.

Les Français sont persuadés que les Anglais n'ont pas le sentiment de la famille et les Anglais que nous no connaissons pas le home, — jugements absolu-

26 l'ili: iNCONNun.

mciil faux et qui témoignent d'une ignorance mutuelle chez ces mauvais voisins.

La famille ! le home ! C'est dans ces deux choses sacrées que ee manifeste le mieux la diversité de l'âme, du sexe et de la destinée dos races saxonne et latine.

Les Anglo-Saxons ont à un très haut degré l'amour de l'espèce. Pour l'amélioration de l'espèce, ils n'épargjient rien. Ils soignent particulièrement les petits ci font pour eux des sacrifices réels. Les mères les nourrissent quand elles le peuvent et elles surveillent de près leur éducation première, — toujours par devoir instinctif envers l'espèce. — Dans la classe moyenne on vit à la campagne, dans la banlieue afin que les enfants aient suffisamment d'air et d'espace. On se prive de luxe pour leur donner des bicyclettes, des ponies, des instruments de sport, tout ce qui peut aider à leur développement physique. On ne néglige rien pour qu'ils ne se trouvent pas dans un état d'infériorité. On les élève pour la vie, pour la lutte, et ce but exige une sévérité, une discipline morale que nous prenons à tort pour de l'indifférence.

De ce côté-ci de la Manche, toutes les lignes de démarcation sont plus distinctes, plus larges, et l'esprit hiérarchique domine même dans la famille. La mère devient rarement l'amie de ses enfants, elle ne recevrait pas certaines confidences, elle n'aborderait pas certains sujets, par crainte qu'ils ne la missent sur un pied d'égalité avec eux. Dans leur vie, comme à la table familiale, elle occupe le siège le plus élevé. Entre parents et enfants les sentiments

ne s'extériorisent pas en caresses, ou en paroles. Ils ont moins de chaleur que chez nous, mais autant de profondeur et ils ne laissent pas que de produire de beaux dévouements et des exemples touchants d'abnégation. Après avoir retourné ma plume bien des fois, je crois pouvoir affirmer qu'en Angleterre l'amour filial est plus fort que l'amour paternel ou maternel. En France, c'est le contraire.

L'Anglais a pour sa mère un sentiment très tendre. Quand il lui adresse la parole, qu'il la taquine doucement, une lueur d'affection illumine son regard, sa physionomie reprend une expression d'enfance, qui me ravit toujours. De son côlé,, la mère a une prédilection ouverte pour ses fils. Les sœurs adorent leurs frères. Le mâle représente la race... et l'Anglaise a le culte de la race. Chez tout Britisher, il y a un instinct particulier de protection pour les femmes de sa famille. En outre, le goût du sport crée une camaraderie fraternelle tout à fait charmante et que nous ne connaissons pas.

Entre les pères et les fils, par exemple, le lien n'est pas ausi étroit qu'il l'est en France. De part et d'autre, il y a plus d'indépendance. Ils en viennent de bonne heure à se traiter en hommes et en luUeurs.

Les parents anglais ont beau savoir qu'ils ont peu de chance de garder leurs enfants près d'eux et se préparer à l'éventualité de la séparation, quand elle arrive, elle n'en est pas moins pénible. Il y a quelques années, à Soulhampton, j'ai assisté au départ d'un régiment envoyé aux Indes où sévissait la guerre. Les adieux étaient brusques, silencieux, courageux, mais il s'en dégageait une telle onde de dou-

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leur que moi, étrangère, j'en ai alTecléc jusqu'aux larmes. Les courriers énormes qui partent d'Angleterre chargés de ces lettres sur papier mince, si volumineuses et vont trouver les absents dans tous les coins du globe, prouvent suffisamment la force des liens de parenté.

Avons-nous vraiment plus que nos voisins le sentiment de la famille ? Eh bien, je ne le crois pas. Les Anglais aiment l'espèce dans leurs enfants, les Français aiment leurs enfants dans l'espèce. Ils s'aiment surtout eux-mêmes dans leurs enfants. Ils rembourrent plus douillettement le nid des petits afin de les y retenir longtemps. Ils ne s'efforcent pas de les préparer à la lutte, mais de la leur épargner. Dès leur naissance, ils s'occupent à paver leur route. Ils songent à leur laisser autant de fortune que possible et pour cela ils économisent sur les choses nécessaires à leur hygiène et à leur santé. Au lieu de développer l'énergie qui les pousserait au loin, ils développent la sensibilité qui les retiendra au foyer. Cet amour-là manque de grandeur et il est absolument féminin dans sa prévoyance et sa sollicitude puérile. Chez nous, parents et enfants s'aiment à tort et à travers, avec entrain, avec passion même, mais sans grande sagesse. La familiarité a augmenté et le respect a diminué. Autrefois, les parents seuls tutoyaient les enfants et les enfants employaient ce joli « vous » qui établissait la juste ligne hiérarchique. Je voudrais qu'on le rétablît. Dans l'aristocratie, on a conservé l'usage ancien, et le fils baise encore la main de sa mère. Dans l'atmosphère rigide de la famille anglaise s'élabore le caractère, dans l'atmosphère

tendre de la famille française s'élabore l'âme. Le caractère et l'âme ne sont-ils pas les deux forces motrices de nos destinées respectives ?

Si vous demandez à un Anglais quel est le plus beau mot de sa langue, il vous répondra sans hésiter : « le mot home ». Home ! pour lui, c'est le pays, le port, le ciel. On dit souvent de quelqu'un qui vient de mourir : « He bas gone home ». Il est retourné dans sa patrie. Home ! c'est encore le nid familial, l'abri inviolable, le toit protecteur, la maison avec un escalier que les inconnus ne montent pas et cette maison, tant humble soit elle, John Bull en a le culte. Dans les petits cottages en briques rouges collés les uns aux autres comme des alvéoles, pas plus que dans le château, on ne garde les chaussures de la rue. Pour s'asseoir à la table de famille, on fait toilette. Les jeune filles piquent dans leurs cheveux un ruban de couleur claire, se parent do quelque ornement hideux, mais touchant de bonnes intentions. La mère dira : « Il faut que je change de robe, les garçons vont bientôt rentrer. » Et les garçons la trouvent habillée de sa meilleure robe. Co tableau de leur home ainsi égayé s'imprime dans quelque cellule de leurs cerveaux. Ils l'emportent an bout du monde souvent et quand Tommy Atkin-s meurt sur un champ de bataille lointain, la coiffe blanche de la mère, le nœud bleu ou rose de la sœur ressortent comme des points de lumière dans ses visions d'agonie et mettent un dernier sourire sur ses lèvres.

En vue de la mission qu'il doit remplir ici-bas, l'Anglais est éminemmcnl transplantablc. Avec ua

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loit ûu-(lei6BUs de sa tête, des murs pour enfermer sa vie,- il reprend racine sous toutes les latitudes. Dans la lente, dans le bungalow, dans la maison coloniale, il vit autant que possible comme en Angleterre, il établit les mêmes usages, le même rite domestique. La terre natale lui demeure clière, il en parle toujours avec orgueil, il y retourne en visiteur, mais il finit par la considérer comme une sorte d'aïeule, il rappelle volontiers « la vieille patrie ». L'endroit où il a son home devient son pays, ce pays sera une pairie pour ses enfants.

Les Britishers qui voient les Français assis à la terrasse des cafés sont convaincus que nous ne connaissons pas le home. C'est généraliser un peu trop; il me semble.

Ce que nous appelons le « chez soi » est assurément moins que le home, mais le « foyer » est davantage. Le foyer ! Comment décrire cette chose abstraite, composée de forces invisibles, qui nous retient, qui nous ramène, qui nous est si chère î On peut posséder un home, et n'avoir pas de foyer. La demeure la plus humble peut être un foyer, et le palais du millionnaire peut n'en être pas un. Le seuil du foyer est plus sacré que celui de home. Le foyer ne s'improvise pas, ne se réédifîe pas et il faut qu'il repose sur la terre même de la patrie. C'est un centre de chaleur et de lumière, créé par l'amour, l'amitié, le dévouement, l'union des cœurs et des intelligences... Voilà ce que nous avons. Le home est anglo-saxon, le foyer est latin.

Saint-Olaf.

Madame Baring m'inspire une admiration croissante. A Monte-Carlo, elle m'avait donné l'impression d'une femme bien élevée, très distinguée, mais d'un esprit moyen. Ici, dans cette maison, où je vois son œuvre, où je sens son influence, elle m'apparaît tout autre. Ce n'est pas la matrone britannique, un type horripilant s'il en fut, c'est la mère anglaise doublée d'une lady.

Son mari, un cadet de famille avec des goûts coûteux, des goûts d'aîné, pourrait-on dire, avait essayé de s'enrichir sur le turf et n'y avait point réussi. Après sa mort, se trouvant à demi ruinée, elle vint vivre modestement à Wimbledon avec ses trois enfants. Des circonstances particulières lui permirent d'acheter Saint-Olaf pour un prix dérisoire. Elle l'a reconstruit en partie, en a fait la demeure charmante qu'il est aujourd'hui. A force d'économie, en s'oubliant constamment elle-même, elle est parvenue à donner à ses deux fils el à sa fille une éducation en rapport avec leur naissance. Elle a mené sa petite barque d'un coup de rame habile, ferme et régulier. Sa voix ne s'élève jamais, sa robe est sans frou-frou, son pas léger glisse sans bruit et cependant elle remplit la maison tout entière, c'est elle qu'on cherche dans chaque pièce. On sent intuitivement qu'elle est une force.

Si le chignon de mademoiselle John Bull est caractéristique, la « cap » de madame John Bull l'est daxantage encore. On appelle « cap », en anglais, ce

morceau de mousseline cl de dentelle que les fernrnes d.; diverses conditions, les nurses, les servantes et les dames d'un certain âge se posent sur le sommet de la tète. La « cap » a, pour moi, l'effet symbolique de l'éteignoir. De fait, elle éteint toujours quelque chose, la liberté ou la jeunesse. Il y a des « caps » qui expriment la bonhomie, la bienveillance, une disposition gaie. Il y en a qui sont bourgeoises agressives, qui sont « cant ». Celles de mon hôtesse me donnent une impression de finesse, d'élégance innée, de bonté, mais aussi d'irréductible intransigeance. Ce sont surtout des caps de comié. Pour des Français, ceci demande une parenthèse explicative. En Angleterre, on appelle familles de comtés, celles qui possèdent des terres inaliénables, des fidéicommis. Elles ne font pas partie de la noblesse, mais elles la reçoivent et sont reçues par elle. Quelques-unes sont établies sur le même sol depuis des siècles et ont une origine plus pure et plus ancienne que nombre de lords et de pairs. On y déroge moins facilement que dans les autres classes. Les hommes y sont souvent grands buveurs, grands chasseurs... et le reste. Les femmes ont alors les vertus opposées, cela donne une bonne moyenne de respectabilité et maintient l'équilibre domestique. Dans les familles de comté, on trouve encore une belle couche d'ignorance. La mentalité y est plus solide que brillante. Le caractère droit, primesautier a une certaine rudesse. C'est un curieux mélange de morgue aristocratique, de bonhomie campagnarde et de petitesse provinciale. Chez mes hôtes, à divers degrés, je retrouve ces défauts et ces qualités de terroir anglais. Madame Ba-

ring est essenliellement comté^ et ses « caps » ne trompent pas. N'importe, sous ses « caps », il y a des bandeaux de cheveux soyeux et fins, un peu ondes, presque blancs, des yeux bruns très vifs, un visage charmant encore à regarder. Elle est très soignée de sa personne, très coquette même. Ses robes du soir, demi-décolletées, sont garnies de vieille dentelle ; autour du cou, elle porte un haut ruban de velours sur lequel sont fixés des bijoux anciens, A la tête de sa table, elle a très grand air. Comni'^ la majorité des Anglaises, c'est là qu'elle représente le mieux. Elle a fait de fréquents séjours sur le continent et cela lui a enlevé beaucoup de sa raideur britannique. Pendant que ses fils étaient à Cambridge, elle louait Saint-Olaf et passait trois ou quatre mois soit en Italie, soit en Suisse. Maintenant, quand elle a réussi à mettre une certaine somme de côté, elle emmène Edith dans le Midi pour lui donner un changement, changement dont elle est ravie de profiter. Elle s'intéresse à beaucoup de choses encore, à la politique surtout. Elle se tient aussi au courant du mouvement mondain et du mouvement sportif. Elle est très conservatrice, très chauvine. Elle déplore le libre échange, elle a horreur des Allemands parce qu'ils inondent le marché de leurs produits. Elle s'inquièle de l'invasion des ouvriers étrangers, de l'invasion des congrégations françaises. Comme la plupart des Anglaises de sa classe et de son âge, elle a peur que le terrain ne manque sous les pieds de la nation.

A cette table de famille, je me rends compte du chemin que les idées ont fait en Angleterre pendant

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