LA L ILE INCONNUE
» — Pourquoi ne seiais-je pas venue ? C'était très aimable à vous de désirer, laa visite. Vous êtes souffrante ?
» Elle haussa les épaules.
» — Vous avez bien de\ iné ma maladie, n'est-ce pas ?
» Et me désignant d'un mouvement de tête la bouteille de cognac :
» — La A'oici, Je préfère que vous sachiez à quoi vous en tenir.
» — C'est une maladie dont on guérit.
)) — Aon, répondit-elle d'un ton sec, jetant adroitement le bout de sa cigarette dans la cheminée, où brûlait un joli feu de bois. Les femmes, du moins, n'en guérissejit pas. En tous les cas, s'il existe un remède, je ne l'ai pas trouvé. Croyez-\ous sincèrement que l'alcoolisme soit une maladie ?
» — Sincèrement.
» — Alors, nous pou\ons nous entendre !
» — Puisqu'il existe un insecte qui aime la vigne, il se peut qu'il y ait aussi un microbe qui aime son esprit, l'alcool, et qui en réclame.
» Le comique de cette idée amena d'abord un sourire sur les lèvres de lady Rose, puis son visage s'éclaira.
» — Alais oui... c'est possible. Tenez... il y a dix ans, j'ai commencé à sentir, ici... au creux de l'estomac, ce que nous appelons en anglais : « a sinking feeling », aucun mot français ne saurait rendre la souffrance intolérable de ce tiraillement de haut en bas, do cet effondrement interne que l'alcool seul apaise. Je me souviens, comme on se souvient des
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premières sensations d'amour et sans les retrouver jamais, du bien-être instantané, de la chaleur délicieuse que me procuraient un « whisky and soda, un cocktail »... Ah ! il était heureux, le microbe !... et moi aussi ! lit lady Rose a^ ec une expression d'humour. Malgré cela, j'ai vu le danger, j'ai fait appeler le médecin de la famille, je lui ai avoué ma crainte de devenir alcoolique sans lui cacher que deux de mes oncles, l'un du côté paternel, l'autre du côté maternel, l'avaient été. Il n'a pas pris cela au sérieux, il m'a donné des toniques qui n'ont eu aucun effet. Ce même médecin a été le premier à dire plus tard à mon mari qu'il regrettait que la loi ne lui donnât pas le droit de me faire enfermer. Quoi qu'il en soit, le besoin de l'alcool s'est bientôt fait plus fréquent, plus impérieux. Je n'ai pas tardé à lui demander, non seulement le soulagement, mais Toubli complet... l'ivresse, là... Des fantaisies morbides se sont développées chez moi et elles m'ont jetée dans les pires milieux. Je suis arrivée incroyablement vite au bas de la descente... tout au bas, vous entendez... mon mari a obtenu son divorce et j'ai quitté l'Angleterre, On a dit à mes enfants que leur mère était morte... tout à fait juste ! ajouta lady Rose avec un accent de colère farouche contre elle-même. Ma propre famille a été cruelle envers moi. Monsieur Beaumont, lui, s'est conduit comme un gentleman... allez voir là au salon son portrait et celui de mes fils.
» Je devinai aussitôt que, par une sorte de pudeur, la pauvre femme ne voulait pas boire devant moi et qu'elle désirait m'éloigner un instant.
» Je passai dans la pièce voisine et je vis sur le petit bureau, deux cadres en maroquin rouge ; dans l'un, la photographie de trois adorables bébés ; dans l'autre, celle d'un homme de trente-cinq ans peut-être, d'une belle figure aristocratique. Son front intelligent était barré d'une ride profonde, horizontale, très remarquable. Les yeux me parurent durs et tristes ; mais autour du nez, sous la moustache, il y avait un sourire très bon et très jeune. Devant le portrait du père et des enfants, je vis des violettes toutes fraîches. Le regret vivant dont elles témoignaient emplit mes yeux de larmes et mon cœur de sympathie.
» Ah ! oui ! pauvre lady Rose ! Quand je retournai près d'elle, l'odeur du cor^^nac m'apprit que je ne m'étais pas trompée dans ma supposition.
» — Ils sont bien, n'est-ce pas ? fit-elle.
» — Très bien. Et maintenant, dites-moi, avez-vous tout essayé pour guérir ? demandai-je.
» — Tout, jusqu'aux moyens spirituels, la suggestion, Christian Science. Je me suis faite catholique même. Voyez-vous, j"ai été curieusement handicapped. Mon père était un original. Il avait fait donner une instruction supérieure à ses deux filles aînées et il avait décrété que les deux cadettes, dont j'étais, apprendraient seulement à lire, à écrire et à compter. C'était une expérience qu'il se payait. Il a quitté ce monde sans en voir le résultat. Je l'ai regretté. Ma sœur est morte toute jeune, heureusement. J'ai essayé par la lecture de cultiver mon esprit, mais la trame manquait. Je me suis vite découragée. Dans mon cerveau si pauvrement meublé, je n'avais pas ce qu'il fallait pour réagir. Et puis, peu importo
maintenant que me voici arrivée au dernier stade de la malauie... puisque maladie il y a.
» — Non, non, protestai-je pour la forme. Vous êtes si jeune encore !
» — Je suis usée jusqu'à Tàme. J'ai des douleurs intolérables dans les jambes. Je sens venir la paralysie. Avant-hier, je suis probablement sortie pour la dernière fois. J'ai été à Clarens pour conclure l'achat de ma concession au cimetière. Et le soir même, j'ai fait votre connaissance. N'est-ce pas curieux ? Savez-vous, il y avait fjlus de quatre ans que je n'avais causé avec une femme comme il faut. Cela m'a semblé bon.
» — Pauvre lady Rose ! murmurai-je.
» — Oui, pauvre lady Rose ! voilà ce qu'il faut toujours dire. Une déclassée est forcément condamnée à la société des gens tarés. Si elle a quelque fortune, ils fondent sur elle comme des mouches venimeuses. C'est ce qui m'est arrivé. Ainsi ma femme de chambre est une créature sans cœur, sans moralité. Je ne saurais prétendre à mieux. Ah ! mais j'en ai assez de la malpropreté ! J'en ai jusque-là... ajouta la malade en passant le doigt sous son menton. La mort ! C3 sera la délivrance, la grande purification !
» — ■ Je comprends... mais ne la hâtez pas.
)) — Non, vous voyez, j'allonge le poison avec de l'eau de Vichy. Je l'ai promis au brave homme de médecin qui m'a assistée dans la crise que j'ai eue en arrivant ici. Je le lui ai promis parce qu'il m'appelle « mon enfant ». C'est bête, hein ?
» — A mon tour, je vais vous demander quelque chose...
<tï>S l'île inconnue.
» — Quoi ?
» — • De )ne permettre de vous faire du bien, de vous rendre confortable. Ce n'c^l pas en vain que la Providence m'a mise sur votre chemin,
» — La Pro\idence ! Ah ! vous croyez qu'elle s'occupe de moi ! de qui que ce soit !
)) — Je vous le prouverai. Par votre confidence, j'ai compris que vous aviez besoin d'une amie.
» — Si j'en ai besoin, Seigneur !
» — Eh bien, laissez-moi èlie la vôtre, entière ment. Voulez-vous ?
» Lady Rose retira la cigarette de ses lèvres. Elle me regarda profondément pendant quelques secondes.
» — Je veux, dit-elle enfin d'un ton ferme, presque solennel.
» — Ah ! merci, m'écriai-je joyeusement.
» Nos mains se joignirent comme pour un pacte. Quelques minutes plus tard, je la quittai le cœur littéralement meurtri par ce que j'avais entendu, mais heureuse de la tâche qui m'était dévolue.
» Les six semaines qui suivirent furent, pour moi, d'un intérêt poignant ; pour lady Rose, d'une douceur inespérée. Après deux ou trois jours de résistance morale, elle finit par s'abandonner entièrement à mes soins. J'en éprou\ai une grande joie.
w Tout d'abord, je remplaçai par une brave Suissesse, intelligente et dévouée, l'indigne femme de chambre qui la laissait des après-midi entiers et la négligeait abominablement. Et puis, la Providence m'envoya juste la collaboratrice qu'il me fallait. Une nurse anglaise, Kate Simpson, que j'avais vue à
LONDRES. A7j[)
l'œuvre près d'une amie américaine et po"r laquelle j'éprouvais une Aive admiration, arri\a à l'hôtel M... Elle se trouvait liée avec la propriétaire et venait de temps à autre se reposer chez elle. Quand elle m'apparut dans le jardin, je faillis lui sauter au cou. Je m'emparai de son bras et, à brûle-pourpoint, je lui racontai « le cas ». Elle connaissait lady Rose Moster de réputation, hélas ! Elle m'apprit même qu'elle était la fille du duc W\.. Je lui demandai ses soins pour elle, mais elle m'objecta sa grande fatigue. Je fis alors appel à son patriotisme et elle céda. Connaissant l'horreur de ma malade pour les nurses, je lui présentai Kate comme une masseuse de profession. C'est en cette qualité qu'elle fut engagée. Aussitôt qu'elle senlit l'action de ses mains habiles, elle lui témoigna une confiance entière. Les deux chambres qui faisaient suite à son appartement se trouvaient A ides. Je pris la première pour un cabinet de toilette, la seconde pour la garde. Et ainsi, un bon service fut organisé autour de lady Rose. Plus de désordre, plus de verres, d'assiettes traînant sur les tables, plus de poussière sur les meubles. Il y eut des fleurs partout. Son lit fut coquettement arrangé. C'était une joie pour mes yeux de la voir émerger dans un cadre, sinon luxueux, du moins convenable. Je lui avais demandé de me faire dire chaque jour lorsqu'elle serait prête à me recevoir. Je ne voulais pas risquer de l'humilier dans un de ses mauvais moments. Elle m'envoyait généralement la femme de chambre vers trois heures, et je passais avec elle le reste de l'aprèsmidi. Pendant ce temps. Kate allait chercher des forces dans sa promenade quotidienne. Nous eau-
■^QQ L ILE INXONXUE.
sions, nous faisions des parties d'écarté. Quand elle ne pouvait pas tenir les cartes, nous jouions aux dominos. Nous admirions ensemble les couchers de soleil qui sont la gloire de Vevey. Les premiers jours, elle trouvait toutes sortes de ruses pour m'éloigner lorsqu'elle voulait « apaiser le microbe », c'était son expression. Elle finit par me dire simplement : « Ne regardez pas. » Et pendant que de sa belle main tremblante, elle se versait le poison, je détournais la tête ou j'allais plaquer mon visage contre la vitre.
» Dans la conversation, on sentait bien cette ignorance dont elle m'avait appris la cause, mais elle était très intelligente, très intuitive. Des saillies, des mots drôles sortaient encore de son esprit embrumé. Elle parlait français avec une grande facilité, un joli accent et sans souci ou connaissance de la grammaire. Jamais je n'ai senii aussi distinctement que chez elle la dualité humaine. On croyait causer avec une femme supérieure, affinée, puis tout à coup, sans rime ni raison, comme sous une impulsion irrésistible, un propos cynique, une expression vulgaire trahissaient une mentalité grossière. De même elle avait deux sourires : l'un très beau, l'autre très laid, une vraie grimace de vice. Elle possédait la franchise, la hardiesse d'une sportswoman, le charme pervers de l'Androgyne et la noblesse innée d'une grande dame, noblesse que sa dégradante maladie n'avait pu détruire. Rien de ce que je faisais pour elle ne lui échappait et des lueurs de plaisir, de reconnaissance traversaient son regard lourd. Quelquefois, elle avait des mots charmants. Un jour, commo elle versait de l'eau de Vichy dans son co-
gnac, elle me dit avec un joli sourire : « Vous voyez, j'allonge de plus en plus... Je suis si heureuse maintenant ! Il ne faudrait cependant pas me donner trop de regrets. »
» Kate jugeait sa fm très proche. Toujours plus ou moins sous l'inflence de l'alcool, elle prenait peu de nourriture. Elle fumait incessamment et trou\ait un plaisir d'adresse à jeter ses bouts de cigarettes de son lit dans la cheminée. Ils y arrivaient malgré le tremblement de sa main. Elle fixait souvent ses yeux sur un point de l'adorable paysage qui s'encadrait dans ses fenêtres. Elle tombait alors dans une sorte d'hypnose et devenait insensible, même aux douleurs qui torturaient ses jambes.
» Nous avions obtenu qu'elle passât les après-midi dans son salon sur la chaise longue. Comme vêtement d'intérieur, elle avait des kimonos qu'elle jetait sur ses pyjamas. A ma prière, elle consentit à se faire faire une tea gown. Elle me donna, à cet effet, une pièce de satin Liberty crème et une merveilleuse dentelle de Venise enfouies dans une de ses malles. Une couturière parisienne, égarée à Montreux, lui confectionna une robe vraiment élégante. Lorsqu'elle la mit pour la première fois, elle se regarda longuement dans la glace.
» — C'est moi, fit-elle avec un sourire pathétique. Je me reconnais encore.
» Pour étrenner le chef-d'œuvre, j'avais invité le chapefain catholique anglais et le docteur à prendre le thé. Puis, j'avais prié madame May d'envoyer sa carte vers quatre heures et demie et de faire demander si lady Piose pouvait la recevoir. Lorsque la ma^
ladc reçut ce message, elle rougit, hésita, me regarda avec une expression de détresse.
» — Oui, oui, dis-je vivement, recevez-la, elle s'est inrormée si souvent do votre santé.
» Sur la réponse afliiuiative que j'avais ainsi enlevée, l'Américaine arri\a avec une belle touffe de chrysanthèmes. Des choses aimables furent échangées. La conversation s'engagea sans peine et ne manqua ni d'intérêt, ni de gaieté. A'olie live o'cloclc fut de tous points cliarmant. Lady Rose entra autant qu'elle le put dans son rôle d'hôtesse. Lorsque ses in\ ilés furent partis, elle cul un éclat de rire saccadé cl moqueur.
)) — El ces braves gens ont pris le thé chez lady Rose ! fit-elle. Vous, qui avez la veine humoristique, cela ne vous paraît pas drôle ?
» — Pas du tout... Je ne vois pr.«?...
» — Une bonne chose que vous ne voyiez pas, interrompit-elle brusquement.
» Hélas ! la petite fêle ne se renouvela pas. L'état de noire malade demeura slationnaire pendant une semaine encore, puis il empira soudainement. La paralysie, que les massages savants de Kate avaient tenue en échec, frappa sa jambe gauche et tordit son l^ied. Elle ne laissa voir aucun chagrin. Nous nous aperçûmes cependant qu'elle avait recours plus souvent à la drogue maudite et qu'elle l'allongeait moins.
» Noël arriva. Nous a\ ions décoré son appartement (le gui et de houx. J'allai la voir de bonne heure. C'eût été une dérision de lui souhaiter « a merry Christmas ». Je me contentai de l'embrasser tendreîiiont. Il avait été convenu qu'elle, Kate cl moi dîne-
rions ensemble. Plusieurs visites prirent mon aprèsmidi. Vers six heures, la nurse vint, l'air affligé et humilié, me prévenir que je la trouverais dans un état pitoyable. Elle avait bu obstinément toute la journée sans qu'on put l'en empêcher.
» Le cœur très serré, je me rendis auprès d'elle. Je n'avais rien imaginé d'aussi navrant. Enveloppée d'un kimono, l'épaisse torsade de sa chevelure déroulée, elle était étendue sur sa chaise longue. A sa droite, sur une table basse, les portraits fleuris de son mari et de ses enfants. Et près d'eux, elle gisait dans un état complet d'ivresse, telle que je ne l'avais jamais vue. Sur son visage tuméfié, d'un ton vineux, plus trace de distinction. C'était l'ivrognesse dans toute son abjection, l'ivrognesse anglaise. Elle leva sur moi des yeux termes et, la langue épaisse :
» — ■ Nous ferons la fête ensemble... la fête...
» Ses paupières trop lourdes s'abaissèrent aussitôt, clic retomba dans son sommeil léthargique et elle oublia... Elle oublia les Noëls joyeux de la vieille Angleterre, ses homes fleuris de gui et de houx, le foyer d'où elle avait été bannie... elle oublia qiie pour ses fils, elle était morte...
» Au matin, elle sortit de sa torpeur comme rafraîchie, extraordinairement lucide, mais très faible. Quand elle me revit, une rougeur pénible couvrit son visage.
» — J*ai été bien mauvaise, hier, me dit-elle... Je le regrette.
» — C'était une rechute, voilà tout, fis-je du ton le plus léger que je pus prendre.
)) — • La dernière, j'espère.
» Elle me regarda timidement, puis, après une hésitation visible :
» — Je voudrais voir monsieur Beaumont.
)) — Une bonne idée ! m'écriai-je. Télégraphiez-lui.
» — Je ne sais si j'ose...
» — • Il me semble que c'est un peu votre devoir.
» — Mon devoir ?
» — Votre devoir envers vous-même.
» — S'il vient... vous lui parlerez? vous lui direz ce que vous pensez de mon état ?
» — Je vous le promets.
» Une expression de joie traversa sa physionomie.
)) — Alors, télégraphions.
» Je pris vivement une plume et du papier et, sous sa dictée, j'écrivis :
« Suis mourante, désire vous dire adieu.
» Rose. »
» J'expédiai une dépêche à Londres, à son club le Wellington, l'autre à Castle Beaumont, dans le Devonshire. Elles étaient parties depuis une heure à peine, qu'une agitation fébrile commença à se manifester chez la malade. A chaque instant, elle regardait la pendule. Elle jetait dans la cheminée cigarettes après cigarettes. Je m'efforçai de la distraire. Je lui fis des réussites et je trichai sans scrupule pour forcer la main au destin. Du reste, j'étais non moins angoissée qu'elle. J'a^■ais tellement peur d'une humiliation et d'un désappointement pour celte pauvre mourante ! Vers six heures, enfin, la dépêche arriva. Ses doicrts nerveux la déchirèrent en l'ou-
LONDRES. ^l&6
vrant. L'irradialion soudaine de son visage me ras sura. Elle me la tendit et je lus à haute voix :
« Prends le premier train, serai demain soir Vevey.
» Philippe. »
» — Dear boy !
» Ce mot lui vint aux lèvres, tout naturellement, comme si la source de l'amour jeune et pur d'autre fois se fût rouverte en elle. Puis avec un sourire heU' reux, elle plaça la dépêche sous son oreiller.
» Je restai assez tard auprès d'elle et je me souviens distinctement de la peine que j'eus à la quitter.
» Au milieu de la nuit, je fus réveillée par des cris qui partaient de sa chambre. Je sautai à bas du lit, j'enfilai un peignoir et je me précipitai chez elle, Kale, qui m'avait entendue, sortit et me dit qu'une crise était survenue, que le docteur était là et que je ne pouvais rien. Elle m'obligea à rentrer. Les cris recommencèrent. Je ne savais pas que, dans quelques cas, la mort arrache des cris à l'être humain. J'eus l'impression qu'on la tuait. Je me bouchai les oreilles. J'enfonçai ma tête sous les couvertures. Ce fut horrible. Elle-même, probablement, n'était pas consciente. De nouveau, le silence se fît. Le jour commençait à paraître, je retournai chez la malade. Le médecin en sortait.
» Sa bonne figure était bouleversée.
» — • C'est fini, me dit-il, elle a cessé de souffrir. Dieu en soit remercié.
» Ivate avait de la coquetterie pour ses morts. Elle
4CG l'île INCOXXUE.
ne permeltait pas qu'on les vîl avant qu'elle eût fait leur toilelle el que la suprême beaulé leur fût venue. Dans l'après-midi seulement, elle me conduisit auprès de lady Rose. Je m'arrêtai, saisie, sur le seuil de la porte. Vêtue de sa belle robe de satin Liberty garnie de point de Venise, ses cheveux lisses tordus bas sur la nuque, à l'anglaise, elle reposait... Oh ! cette fois, elle reposait vraiment ! Toutes les traces de l'alcoolisme avaient disparu, ses traits avaient repris leurs lignes premières. Sur tout son visage flottait le plus fin, le plus mystérieux sourire, un sourire où il y avait une pointe d'ironie. Elle avait retrouvé la noblesse de sa race. C'était une grande dame que j'avais sous les yeux. En quelques heures, la mort avait transformé ainsi la femme dégradée ! Eh bien, me dis-je, il faut aimer la mort ! Elle n'est pas ce que nous croyons, j'en suis sûre. Jamais ce phénomène d'irradiation que j'avais vu plusieurs fois, hélas ! ne m'avait autant frappée. Est-il produit par l'ûme libérée ? Est-ce son adieu au corps qui a été l'instrument de son œuvre ici-bas ? Je me le demandai de nouveau. Xous ne savons rien encore de la radiologie de l'au-delà.
» Kate a\ait placé de grandes verdures dans la chambre. Elle arrangea joliment les fleurs ile madame May et les miennes. Je lui en laissai le soin comme une récompense.
» Le chapelain catholique anglais vint bénir notre morte. Il le fit avec beaucoup de foi et d'onction.
w J'attendis M. Beaumont avec une trépidation extrême. Je priai le docteur d'aller le recevoir à l'arrivée du train, afin de lui apprendre la nouvelle.
LONDRES, -iGT
» Ouaud il entra dans le salon, je m'avançai audevant de lui.
» — L'amie de lady Rose, lui dis-je en manière de présentation.
» Il recula, tandis qu'une sombre rougeur montait à son visage.
» Je compris ma sottise et j'ajoutai hâtivement :
» — ■ L'amie de ses dernières lleures.
» Il me tendit la main.
» — J'arrive trop tard..., fit-il d'une voix émue.
» — • Oui, elle nous a quittés ce matin, mais votre dépêche lui a donné une grande joie.
» Il se laissa tomjbcr dans un fauteuil et je lui fis le récit des six semaines qui \ enaient de s'écouler. Je l'impressionnai de toute la force de ma conviction avec l'idée que lady Rose avait été la victime d'une maladie et non d'un vice. J'eus tout le temps la sen sation qu'elle m'entendait plaider sa cause et qu'elle était coniente.
)) M. Beaumont m'écouta en silence, le coude sur son genou, la main de\ant son visage afin que je ne visse pas son émotion. Finalement, je le conduisis levant son portrait et celui de ses enfants, je lui montrai les violettes dont la morte les avait fleuris, puis je lui ouvris la porte de la chambre où elle l'attendait et je la refermai doucement.
» Le jour suivant, quand nous nous retrouvâmes en présence, il me serra la main avec une force qui me fît faire une grimace de douleur. Nous prîmes ensemble tous les arrangements pour les funérailles. Elles eurent lieu à l'église catholique de Vevey. Madame May et plusieurs personnes qui habitaient
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l'hôtel y assistèrent. L'n fourgon emmena ie corps à Clarens où nous l'accompagnâmes,
» M. Beaumont se conduisit comme un vrai gentleman. Dieu ! que c'est beau, un gentleman ! Il récompensa généreusement les services et les soins rendus à celle qui avait porté son nom.
» Par son testament, lady Rose laissait cinq mille francs à chacune des personnes qui l'auraient assistée dans ses derniers moments. J'en fus ravie pour Kate et pour la femme de chambre.
» M. Beaumont et moi quittâmes Vevey ensemble. Il passa même quelques jours dans mon hôtel, à Paris. Il est revenu plusieurs fois me voir, la dernière avant son départ pour l'Amérique. D'un commun accord, nous avons fait le silence sur la morte. Elle lui sera toujours douloureuse, je l'ai compris. »
— Pauvre lady Rose ! murmura Edith, les yeux brillants de larmes.
— A la bonne heure ! lîs-je, en passant mon bras sous le sien... Je suis contente que vous ayez dit cela !
Nous rentrâmes à l'hôtel Claridge sans échanger une parole, mais j'étais fixée sur l'état de cœur de ma compagne. Au cours de mon récit, sa physionomie l'avait trahie bien des fois. A ce mot de « dear boy » donné par une autre à Philippe Beaumont, elle avait eu ce mouvement rétraclilc que cause le contact d'une chose douloureuse. Cela seul eût suffi à me convaincre.
Et voilà comment, partie de chez moi pour aller prendre le thé sur la terrase des Communes, j'ai été jetée en plein roman^ conduite dans un coin solitaire
de Hyde Park pour raconter la fin dramatique de lady Rose... à Edith Baring... Dans quel but?...
Londres.
J'ai reçu les confidences de M. Beaumont et de mon amie. Ils s'aiment, cela ne fait pas un doute. Ils ne peuvent être heureux l'un sans l'autre, c'est encore plus certain ; mais l'orgueil s'est mis entre eux et l'orgueil est une force capable de lutter avec l'amour et de le briser. Il ne faut pas que cela soit !
Edith se trouvait chez moi lorsqu'on apporta la carte de M. Beaumont. Le reflet d'une émotion passa sur son visage, mais elle ne fît aucune remarque.
Je conduisis mon visiteur dans le grand salon de l'hôtel, qui se trouvait heureusement vide. Il m'exprima tout le plaisir qu'il avait à me revoir, s'informa de mes faits et gestes avec un intérêt réel. Tout en lui répondant, je le regardais curieusement. Oui, son visage aux traits nets, à l'expression énergique, sa figure fine et musclée de sportsman étaient bien faits pour plaire à Edith. Je remarquai sa nervosité. Il tourna pendant un moment encore autour du sujet qu'il brûlait d'entamer, puis brusquement :
— Vous connaissiez donc miss Baring ? et vous ne m'en avez jamais parlé !
— • C'est une amie nouvelle ; nous nous sommes rencontrées cet hiver à Monte-Carlo, son invitation m'a ramenée en Angleterre. Je viens de passer un mois à Saint-Olaf.
Mon visiteur se leva, fit quelques tours dans le salon, puis, reprenant son fauteuil :
470 l'île ixcoxNur.
— Hier, après notre rencontre, elle ne vous a rîen dit?...
— Non.
— Eh bien, je vous dirai, moi ! L'histoire ne sera pas longue ! Il y a quatre ans, je me suis trouvé à Cannes, à l'hôtel Beau-Site, en même temps que miss Baring et sa cousine ; une sympathie de race, d'éducation nous a attirés l'un vers l'autre. Il s'est établi entre nous une bonne camaraderie. Xous avons fait des excursions, de longues promenades, de nombreuses parties de tennis, causé, discuté. Après toutes les horreurs que j'avais connues, vous pouvez imagii^.cr ce qu'a été pour moi le contact aAec cet esprit sain, celle nature honnête. C'était la sensation que le voyageur longtemps condamné à l'eau trouble éprouverait en rencontrant une source d'eau fraîche et pure. Bref, je suis dc\cnu amoureux, — amoureux comme je ne croyais plus l'être jamais. — Je m'étais flatté que miss Baring consentirait à m'épouser, mais voilà... j'étais un divorcé, elle m'a refusé... Même
. après avoir connu les causes de mon divorce, elle n'a pas été tentée de me faire oublier le passé douloureux. C'était en son pouvoir cependant. Elle ne l'ignorait pas.
— Comment savez-vous qu'elle n'a pas été tentée ? demandai-je.
— En tout cas, elle ne l'a pas été assez fortement pour céder. Alors, cela ne signifie rien.
— Ah ! voilà bien Thomme ! m'écriai-je. Quand une femme lutte et souffre pour un principe qui est contre lui, cela ne signifie rien ! Du reste, vous êtes libre depuis un an et demi. Il ne tenait
qu'à vous de faire une autre démarche auprès d'elle. — • Mais elle est devenue catholique ! sa religion ne lui permettrait probablement pas d'épouser un prolestant. Vous auriez voulu que je m'exposasse à un second refus ? J'ai encore dans les oreilles le très catégorique « non » qu'elle m'a donné. Je ne crois pas que personne en ait jamais eu un aussi énergique ! Vous ignorez l'effet de ce genre d'affront. Il blesse l'homme plus intimement que vous ne sauriez l'imaginer. C'est la sensation d'une brûlure, je n'ai nulle envie de la renouveler.
— N'est-ce pas plutôt que votre imagination avait été séduite par certaine veuve américaine ?
Philippe Beaumont rougit violemment, puis avec un rire nerveux :
— Par madame Oswald ? Ah ! je vois que vous êtes au courant ! Eh bien, je ne le nie pas, elle avait, comme vous le dites, séduit mon imagination. Elle est fort belle, très brillante, très bonne, notre fleuretage était devenu assez sérieux pour nous conduire à bref délai devant quelque honnête clergyman de l'Église d'Angleterre. Nous nous sommes heureusement aperçus à temps do la distance réelle qu'une infinité de choses mettaient entre nous. Nous n'avons pas osé faire le saut. Nous avons bravement reculé. Il y a quelquefois de la bravoure dans ce mouvement. Nous avons passé quelques jours ensemble chez des connaissances dans le comté de Warwick, dans un milieu absolument anglais. Elle m'y a semblé déplacée... une fausse not£ vivante. Je me souviens de l'avoir vue un matin cueillir des Heurs avec de longs gants de Suède. Elle avait une
fine robe blanche, un chapeau relevé sur le côté par une seule pivoine, le tout parisien et élégant au suprême degré. Ainsi vêtue, dans un vieux jardin, elle m'a paru adorable et ridicule. C'était une figure pour le parc d'un château français ou de quelque Trianon. De son côté, elle n'a pas tardé à se rendre compte que notre vie de campagne simple et rude, dont le sport est l'âme, ne saurait lui convenir. Elle répétait à chaque instant, de l'air le plus drôle : « C'est effrayant. » Très loyalement, nous nous sommes fait part de nos impressions et tout s'est terminé par une déclaration d'amitié sincère. Afin de tenir la promesse que je lui avais faite, je suis allé en Amérique, j'y ai passé six mois qui n'ont pas été perdus, je vous assure. J'ai vu madame Oswald à Palm Beach, à Newport, où elle a une splendide demeure. C'est là le cadre qui lui sied. Je n'ai eu aucune velléité de l'en arracher. Voilà, cher Pierre de Coulevain, à quoi se réduit cet épisode qui a fait tant causer. J'entrerai un de ces jours dans la vie politique et mes fils, je l'espère, me donneront un peu de satisfaction. C'est d'eux seuls que j'attends quelque dédommagement. Quant à miss Baring, elle épousera sans doute un bon catholique romain. Elle représente maintenant une acquisition pour le parti.
— Eh bien, voulez-vous que je vous dise le fond de ma pensée ? Elle est très attachée à sa foi nouvelle. Elle y a trouvé l'aide morale dont elle avait besoin, je me l'explique maintenant. Elle-même a une mentalité catholique ; mais chez un homme, elle doit préférer la mentalité protestante qui est plus mâle
et plus forte. Elle est, avant tout et par-dessus tout, anglo-saxonne.
-— Elle serait furieuse si elle vous entendait ! fît M. Beaumont avec un petit rire où il y avait une joie inconsciente.
— Probablement, mais n'empêche. C'est là mon impression. Je vous la donne, faites-en ce que vous voudrez.
— ■ Merci, je n'en ai pas l'emploi.
Ceci fut prononcé d'un ton sec qui ne me déconcerta nullement.
— Vous savez que miss Baring est ici avec moi à l'hôtel ? continuai-je.
— Ah ! vraiment ! Je la croyais chez madame Nerwind. Eh bien, je suis content que vous sachiez...
— Cela m'évitera des gaffes.
— Oh ! la situation est très nette entre nous. Tôt ou tard nous aurions dû nous rencontrer, nous sommes appelés à tourner dans le même cercle. Nos comtés sont voisins. Et maintenant, parlons d'autres choses ; laissons « le passé enterrer ses morts », comme nous disons.
Docilement je mis la conversation sur un autre sujet.
Au moment de prendre congé, M. Beaumont m'annonça l'arrivée de sa sœur et me demanda la permission de me la présenter, puis me regardant avec quelque curiosité :
— C'est tout de même étrange que, pour la seconde fois, vous soyez ainsi rentrée dans ma vie !
— Je vous étais nécessaire, je dois l'être encore sans doute. Il faut croire que la Providence m'a enrôlée à votre service.
— Merci à elle et à vous.
Dans ces mots, sur lesquels nous nous séparâmes, je sentis une émotion qui m'en dit très long.
Je remontai chez Ëclilh bien documentée. Je la trouvai assise près de la fenêtre ouverte de son salon, le Moining Post sur les genoux. Elle n'en avait pas lu une ligne, cela va sans dire. Elle m'avait attendue, les artères battantes, le cœur angoissé. Ses yeux m'interrogèrent avidement, mais avec une jolie timidité. J'allai à elle, et je lui mis la main sur l'épaule :
— Eh bien, le divorcé... c'était Philippe Beaumont ! fis -je triomphante,
— Il vous a raconté ;^..
— Tout.
— Il était libre. Je n'admets pas qu'une femme dise jamais qu'elle a refusé celui-ci ou celui-là. Cela me paraît horriblement vulgaire et indélicat.
— Vous avez mille fois raison.
— Voilà pourquoi, malgré tout le désir que j'en avais, je ne vous ai fait aucune confidence,
— N'importe, ma chère, les dieux qui ont une faiblesse pour les romanciers m'ont mise au courant. Alors, conlinuai-je, c'est à Cannes que vous vous êtes connus ?
— Oui ; Géorgie, ma cousine australienne, m'avait invitée à passer ^hi^■er avec elle dans le Midi. Vous pouvez imaginer ma joie. Je ne me doutais guère audevant de quoi j'allais !
— Non, répondis-je en souriant, et vous ne le savez pas encore.
<— Si, si, je le sais !... Maintenant que vous m'avez
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enseigné à mieux regarder la vie, je me rends compte de l'action de ces forces inconnues dont vous parlez. Le soir où monsieur Beaumont ût son entrée dans la salle du restaurant de l'hôtel, je sentis aussitôt sa présence. Mon regard alla à lui comme s'il eût été aimanté pour moi seule. Personne d'autre, j'en suis sûre, ne remarqua son élégance masculine, le contraste de ses yeux gris clair avec son visage brun. Pendant les jours qui suivirent, je le rencontrai dans le hall, au tennis. Ma cousine et moi, nous admirions sa figure si bien en forme, qui n'avait pas une once de chair superflue et nous disions avec quelque orgueil : « Voilà un Anglais de bonne souche, » Il nous paraissait le seul être intéressant parmi toutes les créatures qui se trouvaient au Beau-Site. Nous ne tardâmes pas à apprendre qu'il était l'Honorable monsieur Beaumont, le fils aîné du vicomte Beaumont. Je savais que le nom était celui d'une vieille famille du Devonshire, c'était tout. Un matin, nous le croi sâmes au cours de notre promenade à cheval, Geor gie monte admirablement...
— Et vous- aussi, il me semble, interrompis-je.
— Oui, je ne suis pas mal en selle. iVotre équitai tion nous valut un regard qui renfermait un compliment et ce regard me causa un plaisir ridicule. C'est curieux que, dans un grand sentiment comme l'amour, il entre tant de petites choses bêtes.
— Les infiniment grands ne sont-ils pas com-j posés d'infiniment petits ?
— C'est vrai.
— Et ce regard fut suivi de beaucoup d'autres ?..? j'imagine.
476 l'île lncoxnue.
— Non. Le lendemain, je revenais du tennis la raquette et les mains derrière le dos, les yeux fichés en terre. — Il fallait qu'ils fussent fichés en terre, sans cela, ils n'auraient pas rencontré un petit objet brillant au milieu de l'herbe haute, et s'ils ne l'avaient pas rencontré...! — Vous voyez que je sais appliquer la méthode de certain Pierre de Coule vain..., ajouta miss Baring d'un air moqueur. Toujours est-il que j'ai ramassé ledit objet. C'était une breloque d"homme... une pierre non polie, de forme irrégulière, traversée de larges veines rouges et montée en or. Je la tournai et retournai. Mes doigts pressèrent un ressort, elle s'ouvrit et je vis un médaillon... un médaillon vide... Je ne m'explique pas l'effet que me produisit ce vide. Je le contemplai comme si j'eusse été hypnotisée par le métal brillant. Une figure masculine, habillée de flanelle blanche, surgit à ma droite, celle de monsieur Beaumont.
» — C'est mon bien, je crois, que vous avez là, me dit-il avec un sourire en se découvrant.
» — Oh ! pardon ! m'écriai-je confuse. J'ai commis une grosse indiscrétion. Le médaillon est vide heureusement, dis-je en le lui rendant.
» La pâleur soudaine que ces paroles étourdies amenèrent sur son visage me fit rougir, moi !
» — Oui... vide... plus léger à porter ! répondit-il en le fermant durement. J'y tiens, parce qu'il est fait d'une pierre rare, vieille comme le monde. Elle m'a été donnée par un pauvre bonze mourant, lors de mon premier voyage aux Indes. Selon sa prédiction, le bonheur doit me venir par elle. Jugez donc s'il m'est précieux ! ajouta-t-il avec un sourire sarcas-
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tique. J'étais sûr de l'avoir perdu en revenant du tennis ce matin. Il y a deux heures que je le cherche, j'ai refait le chemin pas à pas ; sans vous, je ne l'aurais probablement jamais retrouvé.
» Après m'avoir remerciée, le possesseur du médaillon vide se nomma, j'en fis autant et nous rentrâmes ensemble à l'hôtel... par la plus longue route, je crois !
» Pendant le mois qui suivit, je vécus dans ce que nous appelons « a fool's paradise », un paradis illusoire. J'aimais monsieur Beaumont parce qu'il était lui et que j'étais moi. Je ne vois pas d'autres raisons ! Cela s'accorde avec vos théories, n'est-ce pas ?
— Parfaitement.
— Une main invisible sembla d'abord travailler à unir nos destinées..., puis elle les sépara rudement. Plutôt cruel le procédé, et il ne se répète que trop souvent ! Au cours de notre dernière promenade, la veille du jour où le yacht d'un ami devait venir le prendre pour une croisière projetée, monsieur Beaumont me demanda de l'accepter pour compagnon de route. Sur la réponse que aous devinez, il prit mon bras et me dit d'une voix émue : « — Quand je vous ai rencontrée, ma vie était aussi vide que le fameux médaillon, car je suis divorcé, vous ne l'ignorez pas, sans doute ?» — Divorcé ! Comment un mot, une chose invisible peut-elle donner un tel choc intérieur ? Je ne me l'expliquerai jamais. Je dégageai mon bras, je demeurai clouée au sol, répétant stupidement : « — Divorcé ! vous êtes divorcé ! — J'ai cru que tout le monde le savait », me répondit-il avec une expression d'amertume. Non je ne le sa-
478 l'île ixcoxxue.
vais pas. Je vivais très loin de son cercle mondain. Ma cousine habitait l'Australie, son nom ne nous avait rappelé aucune affaire de ce genre.
» Monsieur Beaumont reprit mon bras d'autorité et me raconta le désastre dont il avait été la victime. Je l'écoutais comme dans un cauchemar. Quand il eut achevé, je le regardai avec un véritable désespoir et je ne pus que dire : « Mais vous êtes marié encore ! »
» Il protesta avec véhémence, m'affirma qu'il était libre, de par toutes les lois humaines et divines. J'essayai de le croire. Sous l'influence de son magné- Irsme, je n'eus pas le courage de reprendre ma parole et nous nous quittâmes fiancés !
» J'eus beau faire ! Mes scrupules revinrent en force... Ainsi, le bonheur que j'avais rêvé, la position que j'avais ambitionnée semblaient à la portée de ma main. On aurait pu croire qu'il m'était facile de les saisir ! Eh bien ! non, il se trou\ait en moi un obstacle, un principe, qui me le défendait et, bon gré mal gré, plutôt malgré, je dus lui obéir. Oh ! ce que je les ai maudites, ma conscience et mon éducation ! Monsieur Beaumont m'apparaissait marié... toujours et si je l'épousais, il aurait deux femmes ! A mes yeux, il y avait là quelque chose, non seulement d'immoral, mais de ridicule. Par lettres, je lui fis comprendre l'impossibilité d'un mariage dans ces conditions. J'ajoutai que ma mère n'y consentirait jamais. A son retour en Angleterre, il me supplia de lui permettre de venir me rejoindre sur le « Common », les jours où je sortirais à cheval. J'eus la faiblesse d*y consentir, ce fut mon seul tort dans cette affaire... et je n'ai pas la vertu de le regretter, dit miss Baring en froissant
nerveusement ses doigts. Ces galops sans paroles, dans le même vent, sur le même rythme, c'est mon idée de la joie du paradis.
— Du paradis Scandinave, du paradis d'Odin, ô païenne du Nord ! fis-je avec un sourire.
— Quel effort j'ai demandé à mon pauvre Dick ! Ah ! mais il l'a donné... et avec joie, comme un gentleman. Il a tenu le pas tout le temps avec la bête plus jeune que montait mon compagnon. Voilà le secret de mon attachement pour lui... Vous êtes ravie de le connaître, n'est-ce pas ?
— Ravie...
— Cela ne pouvait pas durer... vous l'imaginez bien. Un jour, dans un endroit solitaire du Common, monsieur Beaumont arrêta net son cheval et, très pâle, très dur, il me dit : « Pour la dernière fois : est-ce oui... ou est-ce non? » Il se passa alors quelque chose d'extraordinaire. Je voulais crier : « C'est oui », et, sous une impulsion plus forte qui semblait venir du dehors, je répondis brutalement, oh ! si brutalement ! « C'est non ! »
» Monsieur Beaumont tourna bride du côté de Londres et moi du côté de Wimbledon.
» Tout le long du chemin, j'entendis ce « non ». Aussitôt que je l'eus jeté, ma force m'abandonna, je me sentis faible comme on pourrait l'être après une abondante saignée. Quand j'arrivai à la remise, les garçons d'écurie étaient à déjeuner. Je conduisis Dick à son box. C'était mon habitude, du reste. Là, je mis mon bras autour de son cou, mon visage contre sa tête, et je lui dis follement :
» — Dick... Dick... j'ai beaucoup de chagrin.
480 l'île inxoxnue.
» Il releva sa lèvre comme pour m'embrasser, hennit doucement, à plusieurs reprises. Je vous jure que pendant un bref moment, il est entré en communion avec moi... en communion, oui, le mot n'est pas trop fort. Et pourquoi pas ?... Cher Dick ! Il est resté mon seul confident.
» Je ne poserai pas pour la femme inconsolable. Il n'y a que les malades ou les gens romanesques qui soient inconsolables. Chaque jour a emporté un peu de ma peine. J'ai trouvé même une sorte de plaisir à la lutte que je soutenais. Je ne végétais plus ! Je me sentais vivre au moins. Je me suis faite catholique, non seulement parce que j'avais besoin d'un culte plus chaud, mais parce que le catholicisme ne reconnaît pas le divorce. J'ai augmenté ainsi ma force de résistance cl Dieu sait que, parfois, elle était plutôt faible. Hier, quand vous m'avez raconté la fin de lady Rose, je me suis félicitée de n'avoir pas ajouté à son malheur... J'ai su que j'avais bien agi, j'en avais douté quelquefois. C'est ma récompense. Je ne regrette rien. Il m'a été donné de pouvoir connaître à temps la valeur de l'amour que monsieur Beaumont professait. Quand il a été libre, ce n'est pas à moi qu'il est venu.
— Mais il pouvait craindre qu'étant catholique, vous ne voulussiez pas d'un protestant.
Miss Baring parut saisie par cette idée, puis elLe eut un rire court.
— Non, il s'est épris d'une Américaine, vous l'avez entendu. Je me demande pourquoi il ne l'épouse pas ?
— Je vais vous le dire, fîs-je, ravie de pouvoir mettre les choses au point.
Pendant que je racontais ce que j'avais appris, miss Baring garda une attitude hautaine. Plusieurs fois, ses lèvres eurent des petites grimaces sarcastiques et dédaigneuses. Malgré cela, je devinais que mes paroles portaient et je suis sûre qu'elles ont créé en elle des ondes de joie et d'espérance.
— Voilà la vérité, dis-je en finissant.
— Eh bien, la vérité ne change rien au fait, répliqua mon amie d'un ton sec.
Puis, se levant, elle vint tapoter affectueusement mon épaule.
— Pauvre Pierre de Coulevain ! Entre monsieur Beaumont et moi, nous venons de vous faire avaler une si grosse tranche de vie que vous devez avoir besoin de boire de l'air frais. Nous irons en chercher du côté de Bochampton, que vous aimez. Et si vous le voulez bien, ajouta-t-elle gravement, nous ne parlerons plus jamais de tout cela. Il faut laisser « le passé enterrer ses morts ».
Je ne pus m'empêcher de sourire en entendant miss Baring répéter cette même phrase après M. Beaumont.
Tous deux s'efforceront si bien d'oublier qu'ils finiront par se souvenir. C'est là mon espoir.
Londres,
Encore une journée intéressante. Elles Font toutes été, mes journées d'Angleterre, et si curieusement variées ! Hier de l'amour, aujourd'hui des églises, un « work house »..., de la spiritualité, de la misère humaine, de la toute grande misère.
482 l'île inconn'ue.
Edith s'était réservé le plaisir de me faire visiter la cathédrale catholique de Westminster. Elle m'y a conduite ce matin.
Devant l'impossibilité d'égaler le gothique de Westminster Abbey, la sœur aînée, on a donné à la cathédrale de Westminster, la sœur cadette, le style byzantin. Et après le gothique, il n'y en a pas, selon moi, qui s'harmonise mieux avec le caractère anglosaxon.
Le squelette seul de la basilique nouvelle est édifié. Avec ses murs nus et gris, ses colonnes de marbre couchées sur le sol des chapelles latérales, son autel provisoire, son grand christ suspendu sous sa voûte, elle est saisissante. J'ai remarqué qu'elle impressionnait les visiteurs, protestants pour la plupart. Leurs physionomies s'imprégnaient de gravité et de révérence, inconsciemment ils assourdissaient leurs voix et leurs pas. Tout près de moi, se trouvait un individu qui tenait par la main un petit garçon de cinq à six ans, dont les yeux bleus semblaient fascinés par la figure crucifiée, et je l'entendis qui disait dans son anglais de bébé : « Father, me never seen a cross with a man on it. Père, je n'ai jamais vu une croix a\ec un homme dessus. » Les cultes anglais, pour obéir au précepte biblique qui défend les « images taillées », n'ont jamais le crucifix, de là la surprise de l'enfant. Le père eut quelque peine à l'arracher à sa contemplation et plusieurs fois, je le Ais retourner la tête. \'oilà, je suis sûre, une première impression qui ne s'effacera pas. Produira-t-elle quelque chose ?
Mes yeux tombèrent sur un groupe d'ouvriers tra-
vaillant silencieusement à l'un des grands bénitiers. Pendant des années et des années, des milliers de cerveaux, de bras, de mains, vont être employés à produire un ensemble particulier de beauté. Je m'étonnai qu'à notre époque la nature eût encore commandé à ses créatures une œuvre semblable. Je me représentai les murs revêtus d'émaux précieux, les colonnes debout, le sanctuaire étincelant d'or, étoile de cierges, le prêtre officiant, l'encens bleuissant l'atmosphère, les chants liturgiques répandant leurs belles ondes sur une foule de fidèles. Les miséreux, les petits viendront prendre part à cette pompe. Il y aura là une floraison de spiritualité et de poésie sacrée.
Les siècles passeront, la vie descendante commencera, le silence se fera... et peut-être quelque chose de très grand aura été vécu. La basilique achevée sera plus riche, et elle ne sera jamais aussi impressionnante.
En quittant la cathédrale de Westminster, nous nous dirigeâmes vers Westminster Abbey, que je voulais voir en manière de contraste. A mi-chemin, une petite église anglicane à laquelle était accolé un joli presbytère aux fenêtres fleuries, arrêta mon regard. La porte se trouvait ouverte et, malgré les « n'entrez pas » répétés de ma compagne, j'en franchis le seuil, je traversai un vestibule et je pénétrai dans la chapelle. Ah ! elle fut bientôt vue ! Assurément, elle n'avait pas besoin de Baedeker ! Des murs nus, des rangées de bancs admirablement polis, une chaire basse, au fond, dans le sanctuaire... une table... c'était tout.
484 l'île lnconnue.
— Est-ce que cela ne vous donne pas les horreurs ? me demanda Edith.
— A moi, oui, mais certaines mentalités ne pourraient supporter autre chose. C'est glacial, ajoutai-je en sortant. Pas un symbole !
Miss Baring s'arrêta et, l'œil moqueur, elle m'indiqua du doigt une voiture de bébé rangée dans le vestibule.
— En voici un, me dit-elle.
— Hé ! hé ! pas à mépriser, le symbole, répondis-je, et bien anglais !
— How shocking ! s'exclama mon amie.
Westminster Abbey ! Je venais de voir la branche
montante d'une parabole, je me trouvai devant- la branche descendante d'une autre. Quand la cathédrale catholique passe entre des mains protestantes, elle meurt. C'est un genre de mort comme un autre. Ne faut-il pas que la nature varie la fin des êtres et des choses ? Varier semble être son éternel souci.
Westminster Abbey meurt non seulement, mais sa beauté est altérée. C'est là ce que je regrette. Elle avait été édifiée pour le culte de Dieu et on y a ajouté le culte de l'homme Xi l'un ni l'autre ne peuvent s'y déployer à l'aise. Ils se rapetissent mutuellement. Elle devrait êire un temple ou un Panthéon, un Panthéon où la nation couronnerait ses rois. Les arrangements que nécessite ce double culte diminuent la grandeur du vaisseau. Le chant des ofiîces trouble la communion avec les morts, la communion avec les morts trouble la prière. Ce malin encore, j'ai eu cette impression. De loin, les pèlerins me faisaient l'effet de ces processions de fourmis que l'on voit
quelquefois sur les marbres funéraires. L'un s'arrêtait devant un tombeau pour prendre contact, puis repartait... c'était très curieux. Je sentais distinctement le courant de pensées et de sentiments que créaient les héros, les savants, les poètes, les philosophes réunis là et si pressés.... Quoi d'étonnant ! Un grand homme est une condensation de vie. Il doit forcément exister plus longtemps qu'un simple mortel. A Westminster, ce n'est pas l'église qu'on sent, mais le Panthéon. J'accroche toujours mes yeux aux ailes de "l'édifice. Il y a là, à l'endroit où les arceaux rejoignent le corps principal, une concentration de lumière et d'ombre qui produit quelque chose de chaud et de profond. On pourrait croire que les prières et l'encens d'autrefois y flottent encore. Ce sont, pour moi du moins, les deux seuls points de vie sur la masse éteinte de l'édifice.
En sortant, Edith se retourna vers moi :
— Eh bien ? me demanda-t-elle.
— Eh bien, il y a déjà une âme dans la cathédrale de Westminster, il n'y en a plus à Westminster Abbey.
Miss Baring, Ruby et Rodney ont passé l'aprèsmidi à Saint-Olaf. Je n'ai pas voulu le revoir dépouillé du charme qui me l'avait fait aimer. Je suis allée prendre tranquillement le thé avec madame Nerwind. Elle m'attendait le chapeau sur la tête.
— • J'ai gardé la voiture, me dit-elle, je veux vous montrer « le work house » de mon quartier. Vous n'avez probablement rien de semblable en France.
— On m'a assuré que ces sortes d'asiles sont la terreur des malheureux, est-ce vrai t
— Oui, ils n'y viennent qu'à la dernière extrémité. Beaucoup même préfèrent mourir de faim dans leur taudis. Cependant, ils y entrent et en sortent librement et, en retour d'un travail léger, ils sont logés, habillés, nourris, chauffés. Celui que vous allez voir est un palais. Son entretien coûte une somme énorme qui augmente considérablement notre taxe des pauvres.
Un palais, en effet, ce workhouse du West End. Les salles communes, voûtées comme des cathédrales, spacieuses, bien aérées, éclairées par de hautes fenêtres, sont d'une netteté invraisemblable. Toutes les portes me furent ouvertes par la directrice, une femme aux yeux perçants, aux mouvements durs, qui me sembla l'incarnation d'une volonté inflexible. A mesure que j'admirais, mon cœur allait se serrant de plus en plus, élreint par la force même qui pesait sur ces êtres humains et les réduisait à l'état de troupeau. La cloche du souper venait de sonner, les hospitalisées défilèrent devant moi pour se rendre au réfectoire. Leur propreté me frappa. Elles portaient une robe grise, un petit châle quadrillé rouge et jaune, un bonnet blanc d'une jolie forme ; il y en avait de tous les âges... des figures éteintes à jamais, l'expression fuyante, honteuse ou timide, des mains nerveuses. Je ne parvins pas à rencontrer un seul de leurs regards. L'une d'elles, une femme jeune encore, tenait dans son bras replié et serrait contre sa poitrine un vieux li\re, plusieurs magazines. Quelques minutes plus tard, nous la retrouvâmes dans le dortoir vide. Elle s'apprêtait à se coucher.
— Vous ne soupez donc pas ? lui demandai-je.
Un petit sourire dédaigneux courut sur ses lèvres.
— Je prends mon propre thé dans l'après-midi, me répondit-elle, cela me suffit.
« Mon propre thé ! » Avec quelle satisfaction elle prononça cela !
— Beaucoup se font une tasse de thé vers trois heures, expliqua la directrice. Nous leur fournissons l'eau bouillante. Elles le trouvent bien meilleur que celui de la maison, ajouta-t-elle d'un ton moqueur.
^^ Naturellement, et comme je le comprends ! La pauvre créature avait éveillé mon intérêt.
— Je vois que vous aimez lire, fîs-je en touchant les magazines qu'elle avait déposés sur son lit.
— Oui, madame, répliqua-t-elle en rougissant. Puis d'une voix basse et craintive :
• — Vous avez lu Jane Eyre ?
Je fis un signe affîrmatif.
— C'est beau, n'est-ce pas ?
— Très beau.
Ses yeux bleus, des jeux irlandais, si je ne më trompe, brillèrent un instant, mais presque aussitôt leur expression rede^'int vague et lointaine.
— La boisson, murmura la directrice en ramenant nos pas vers la porte de sortie.
Je me retournai : dans l'immense dortoir aux murs nus, aux rangées de couchettes basses, je vis la femme toute seule... debouî, immobile, la figure vers les fenêtres éclairée par la lumière du couchant. C'était horrible. Je frissonnai jusqu'au cœur. Nous fûmes conduites au réfectoire par un large corridor revêtu de ripolin, nous traversâmes des cuisines étin-
celantes de propreté. Tous les hospitalisés étaient réunis. Ils ne pouvaient se voir que de dos, comme à la chapelle. Chacun avait devant soi une grande tasse de thé, du pain et du beurre. Ces êtres humains, parqués là dans cet.te belle salle, ce repas silencieux, ces lignées de bonnets uniformes, ces têtes d'hommes chauves, grises. Blanches... c'était si triste que je me reprochais d'être là. Il me semblait que ma présence insultait à la misère des vaincus. Mon cœur, gonflé de tendresse fraternelle et de pitié, déborda dans la chambre des naissances. Une petite chambre, une table où étaient rangées les choses nécessaires au travail sacré et une balance ! Cette balance, en réalité, elle pesait des forces nouvelles pour la société ! Dans la pièce attenante, il y avait quatre femmes silencieuses, pâles, avec des visages de douleur. Chacune venait de donner à la vie un cerveau et des bras. N'était-ce donc rien?... Elles n'étaient pas mariées, ah ! Dieu non... mais elles étaient des mères, rien ne saurait ajouter à cela.
Dans un autre corps de bâtiment, je vis des ménages. C'était vraiment bon de ne pas les avoir séparés, ces pauvres vieux ! Plusieurs couples prenaient l'air dans une cour donnant sur un ancien cimetière. Des maris lisaient le journal à leurs femmes. Il y avait là, sans doute, des petites flammes d'amour conjugal et elles réchauffaient l'atmosphère. En sortant de ce coin privilégié, nous entrâmes dans la vaste cour où les pensionnaires s'étaient répandues après le souper. Madame Nerwind, qui est une visiteuse assidue du worJchouse, s'assit sur un banc et fut bientôt entourée de ses favorites.
LOPTORES. 489
— Voici une dame qui vient de Paris, dit elle en manière de présentation.
Ce nom de Paris sembla toucher magiquement une des malheureuses. Son visage s'illumina, elle se redressa en croisant son petit châle.
— Paris ! répéta-t-elle. Oh ! je le connais bien ! J'y ai passé trois mois avec ma maîtresse quand j'étais femme de chambre.
Nous nous regardâmes.
— Y a-t-il longtemps de cela ? demanda madame Nerwind.
— Longtemps?... Oui, je crois... je ne sais pas.
— La boisson... murmura de nouveau la directrice.
La boisson, le vice, le malheur, ces forces dont nous ne connaissons ni l'origine, ni la raison d'être, ni le but, ont amené là ces pauvres créatures. En les regardant tourner dans cette cour du workhouse, on est tenté de se demander : « A quoi servent-elles ? A quoi ont-elles servi ? » Chacune d'elles, pourtant, est un fîl nécessaire dans la vie de ce monde, chacune d'elles a mis en activité des volontés et des sentiments, a transmis comme vous et moi les ordres de l'invisible, a prononcé des mots dont l'effet durera longtemps peut-être, chacune d'elles a poussé à la « Roue des Choses ». La Providence n'abandonnera pas ses coiffes blanches, ses petits châles quadrillés, elle saura les perfectionner, les préparer à une besogne plus élevée.
Aussitôt en voiture, madame Nerwind me demanda ce que je pensais de leur palais.
— Votre palais ! répétai-je. Il est superbe et cruel.
490 l'île lxconnue.
Vous l'avez construit pour vous, non pas pour ceux qu'il doit abriter. Ces pauvres gens sont mal à l'aise dans ces hautes salles. Cette lumière abondante est dure à leur misère. Celte discipline rigide les meurtrit. Ils ne se rendent pas compte de cela, mais ils en souffrent et je comprends qu'ils préfèrent le froid et la faim.
— Cependant, la discipline est nécessaire, là, plus qu'ailleurs.
— J"en conviens, mais il faudrait qu'elle fût adoucie par une influence supérieure et spirituelle. La Sœur de charité, la cornette aux ailes joyeuses de la fille de Saint-Vincent, la guimpe blanche de la fille de Saint-Joseph, même le chapeau alléluia de la Salutiste lui donnerait un aspect plus riant. Ces femmes y mettraient ce que je n'y ai pas senti.
— Quoi donc ?
— L'espérance.
— Vous avez peut-être raison.
— Si j'ai raison ! Je n'ai jamais eu le cœur aussi serré. Dans cette œuvre-là, vous avez échoué.
— Il y a longtemps que je m'en doutais, répondit madame Nerwind d'un ton caustique.
Londres.
Il y a eu des gaietés dans ma vie et même lorsqu'elles ont été cruelles, j'ai toujours pu en rire ! La dernière est celle-ci : je suis devenue, oh ! sans préméditation, moi, une vieille femme française, membre d'un club féminin anglais. Comment ? Tout simplement parce que je n'ai pas voulu désobliger la personne
qui m'a demandé d'en faire parlie. Je ne le regrette pas, car cela m'a fourni le sujel d'une élude intéressante.
Il y a maintenant, à Londres, quatre grands clubs féminins : The Pionneei-, The Empress, The Empire, Tlie Eyceum\ — mon club. « The Pionneer » est sérieux et bourgeois, « The Empress » mondain et chic, « The Empire » est l'agrégation des coloniales. Quand elles visitent la mère-patrie, elles ont là un home. Elles peuvent y loger temporairement, y donner des dîners, y recevoir amis et amies. Sa création a été vraiment géniale. « The Lyceum », comme son nom l'indique, est littéraire et artistique.
L'idée est venue à une jeune fille de fonder un club pour les intellectuelles, afin qu'elles pussent prendre contact les unes avec les autres, y trouver même l'hospitalité payante. Elle a communiqué cette idée à son père, le père l'a portée devant des hommes d'affaires, ceux-ci l'ont jugée bonne au point de vue de la spéculation. Une société s'est organisée, on a loué en plein centre de Londres, Picadilly, une maison toute meublée et le Lyceum a été fondé. Voilà comment se font les choses dans ce bienheureux pays d'initiati\e et de liberté.
La cotisation du club est de cent francs par an. Pour en faire partie, il faut produire intellectuelle^ ment ou être la lemme cVun homme qui produise. Cette concession n'est pas féministe au moins, elle m'amuse infiniment. Dame ! cent mille francs de loyer par an, à payer avec des cerveaux de femmes seulement ! C'eût été risquer beaucoup, je crois.
Tout d'abord, le Lyceum ne m'a pas fait une impression agréable.
A l'entrée, concierge, valet de pied, groom. Au rez-de-chaussée, le hall, deux salons, la salle de lecture, la salle du comité. Sur la porte d'un des salons est écrit : « Fumoir », sur celle de la salle de lecture : « Salle du silence ». Cette injonction m'a paru un peu impertinente. Les grandes personnes doivent savoir que l'on ne cause pas où il y a des lecteurs. Et puis, chez des femmes, cela a l'air d'une satire.
Un joli escalier, orné de plantes, recouvert d'un tapis rouge, conduit au premier étage où se trouvent la salle à manger, les chambres à coucher, la salle de bains. La maison claire, bien aérée, avec sa façade sur Green Park, pourrait être charmante. Malheureusement, le Lyceum est entré dans les meubles d'un club masculin et d'un club qui ne devait pas être chic. Il a d'énormes fauteuils de cuir, des meubles lourds, des lits de Britishers rigides et durs avec le tub dessous. C'est suggestif de propreté, mais cela manque d'élégance. La salle à manger, avec ses petites tables fleuries, les « caps » et les tabliers blancs des filles de service, est gaie.
Je suis entrée plusieurs fois au club en passant. Je me suis assise tantôt dans un coin, tantôt dans un autre et, docilement, je me suis laissé impressionner. Comme spectacle, c'était curieux : beaucoup de mouvement, un va-et-vient affairé, des visiteurs masculins dans le hall, des femmes la cigarette aux lèvres, des groupes de causeuses un peu partout. Tout cela ne donne pas une idée de club, mais de .pension de famille. Il y a là aussi beaucoup de pose
et d'affectation. J'ai vu cependant des physionomies brillantes d'intelligence, quelques fronts d'hommes, de penseurs. Le jeu de toutes ces forces mises en activité depuis si peu de temps est encore inégal et faible ; n'importe, il se perfectionnera. Le vol de toutes ces ailes est encore incertain et court ; n'impoj'te, les ailes existent... c'est l'essentiel. Et j'éprouve une sympathie tendre pour ces collègues appelées à rlonner peut-être un très grand effort.
Je m'étais promis d'inviter mes amis à prendre le th'S au Lyceum. Je l'ai fait aujourd'hui en manière de surprise et de récompense.
Tous avaient voulu m'accompagner au Jardin Zoologique, — au Zoo, — comme on dit par abréviation. Le dimanche, on y est admis avec des cartes seulement. Cette fois-ci, j'ai été tellement occupée à étudier les hommes, que j'ai failli ne pas trouver le t(!mps d'aller voir les animaux. Je l'aurais regretté toute l'année. A Paris, le Jardin des Plantes est indignement tenu, je n'y vais jamais et c'est une privation. J'ai pour tous ces captifs, ces transplantés, une pitié et une affection dont je ne puis me défendre. Ah ! oui, en vérité, la nature poursuit ses œuvres envers et contre ses créatures ! Pour que les hommes de science puissent connaître ces formes diverses de vie, elle charge d'autres hommes de les leur amener au prix des plus grands périls et ils les leur amènent... et ils sont là pour notre étude, les lions magnifiques, les tigres royalement habillés, les éléphants bizarres, les oiseaux, les reptiles, les insectes... Autant d'anneaux de la chaîne dont nous sommes l'extrémité ! pensai-je tout haut.
i494 l'île inconnue.
— L'extrémité ! répéta Edith avec son expression caustique. On pourrait croire plutôt que nous en sommes le commencement. Regardez nos proportions mesquines, nos couleurs ternes, ajouta-t-elle en me désignant de la tête les spécimens qui se trouvaient devant les grands fauves.
— By George ! s'écria Rodney, c'est vrai que nous ne sommes pas beaux !
— Vos remarques sont plutôt désagréaDles, vous savez, fit drôlement madame Xerwind.
— Elles sont justes, pourtant, répondis-je. Notre supériorité, comme celle des automobiles, est dans le moteur. Plus il est puissant chez un individu, moins son enveloppe est brillante. La nature travaillera mieux, elle aussi, plus lard.
C'est moi qui ai fait les honneurs du Zoo à mes amis, et ils ont sincèrement partagé mon intérêt et mon plaisir. A quatre heures, Rodney a voulu nous conduire dans un des pavillons où l'on sert le thé.
— Xon, je vous invite « à mon club », dis-je alors grandement.
Je fus remerciée par une fusée de rire.
— Oh ! cher Pierre de Coulevain, vous ne pouviez pas me faire un plus grand plaisir ! s'écria Ruby, les yeux dansant de joie.
— C'est la première fois que je suis invité dans un club féminin, dit Rodney.
— Et vous l'êtes par une Française ! ajouta Edith, c'est là le piquant de la chose. Tout arrive en ce monde.
— Surtout, ce à quoi l'on ne s'attend pas, répliquai-je, incapable de retenir cette allusion.
— Au Lyceum, 128, Picaclilly !
Ma désinvolture à lancer celte adresse provoqua de nouAeau la gaieté de Rodney. Je montrai d'abord la maison à mes hôtes. Ils regrettèrent, comme moi, qu'elle ne fût pas plus féminisée. M. Baring prétendit qu'elle sentait encore la pipe et le cigare.
Nous nous installâmes dans le salon-fumoir, près de la fenêtre. On apporta le thé.
— Il ne faut pas s'attendre, dis-je, à trouver de bon thé et une bonne table chez des intellectuelles. D'avance, je vous fais mes excuses.
La salle se remplit peu à peu. Je comptai une demi-douzaine d'invités masculins. Ils avaient l'air plutôt mal à l'aise et gênés. Il y avait là deux très jolies femmes , élégantes même, d'une élégance bien anglaise. Les autres étaient intéressantes, pas banales. Toutes fumaient d'une manière qui prouvait que la cigarette n'avait plus de mystère pour elles.
Madame Nerwind promena un instant les yeux autour d'elle.
— • Seigneur ! Seigneur !... fît-elle lentement.
Elle n'ajouta pas autre chose, mais nous devinâmes le choc intérieur, le chagrin même que lui causait ce tableau moderne.
— Qu'est-ce que des Françaises penseraient de tout cela ? me demanda miss Talbot.
— Elles ne comprendraient pas.
— • Je suppose qu'un club féminin n'aurait aucune chance de succès à Paris, dit Edith.
— • Un club français, assurément non, un club international, peut-être. Si le Lyceum réussit, on créera une branche à Berlin, à Piome, à Paris. Le terrain
'496 l'île incowue.
littéraire et artistique est un bon terrain d'entonle. Les étrangères y amèneront tout doucement les Françaises, elles les entraîneront dans leur mouvement et les aideront' à prendre conscience d'elles-mêmes. C'est peut-être le moyen dont la nature se servira pour accélérer leur évolution.
— Vous croyez que des Français pourraient, sans danger, être admis dans un club féminin ? me demanda Rodney avec un sourire railleur.
— Oui, si la Française apprend à respecter son club. Elle l'apprendra. C'est une éducation à faire. La faiblesse seule de la femme rend l'homme dangereux.
— Parfaitement vrai, confessa M. Baring. Comme nous achevions notre thé, je lui demandai
son impression.
— Mon impression ! Lh bien, elle est meilleure que je ne croyais. Il y a quelque chose, chez ces intellectuelles. Et puis, j'ai le respect de la femme qui travaille, qui a un but.
Le visage de Ruby brilla de plaisir,
— Bravo, Rod ! Un bon point pour vous ! fît-elle avec un sourire tendre.
— Oh ! je peux digérer un club féminin de belleslettres et de beaux-arts, mais un club politique, jamais !
— Voilà qui est bien d'un homme et d'un futur député, dis-je en me levant. Comptez-y cependant, le club po'it'^ue ne se fera pas attendre.
— • Dieu nous en préserve !
Afin de terminer agréablement la journée, Edith invita madame Nerwind et Ruby à dîner.
En entrant dans la salle du restaurant, je cherchai du regard Philippe Beaumont. Je ne l'aperçus pas. Je devins tout de suite anxieuse. S'il se refusait le plaisir de voir miss Baring, c'est que son orgueil tenait bon, et cela ne faisait pas mon affaire. Bien que la saison touchât à sa fin, la chambrée était brillante. Edith parut s'intéresser à celuici, à celle-là, elle se mit à causer avec animation, pour tromper son attente, sans doute. Je connais le procédé. Enfin, M. Beaumont arriva en compagnie de sa sœur, une femme brune, mince, très distinguée. Je suivis avec curiosité le geste du maître d'hôtel, ce geste si souvent fatidique. Il conduisit les nouveaux venus à une table un peu éloignée de la nôtre, mais dans notre rayon visuel.
Je constatai, non sans satisfaction, que mon amie était en beauté. Son état d'âme lui donnait un éclat inaccoutumé. Le décolleté de son corsage pailleté de jais mettait en valeur l'attache sculpturale de sa tête.
Plusieurs fois, je vis la sœur de M. Beaumont prendre sa face-à-main, la promener d'abord à droite, puis à gauche, et enfin la diriger sur nous — un petit manège de myope.
Après le dîner, nous prîmes le café dans le hall, à la place qui nous est réservée. Madame et mademoiselle Reynold vinrent aussitôt nous rejoindre. Je les avais présentées à mes amis, le lendemain même de leur arrivée. Une sympathie mutuelle a lié instantanément les deux jeunes filles. Est-ce que Jack Baring y serait pour quelque chose ?
— Savez-vous ? fit Gladys en prenant place dans notre cercle, je viens de voir au restaurant un An-
498 l'île ixcoxxle.
glais que j'ai rencontré en Amérique à Palm Beach cet hiver, et à Newport il }' a un mois à peine, l'Honorable monsieur Beaumont. Le connaissez-vous ?
— Parfaitement, répondit madame \er\vind.
— Tout le monde croyait qu'il était venu pour épouser madame Oswald... une de nos beautés. Ils avaient l'air d'être au mieux... Puis il est reparti seul !
— Aïe ! Aïe ! fîs-je intérieurement, sans oser regarder Edith,
— • Eh bien, je crois qu'il faut les en féliciter tous deux, dit Rodney. Je connais Beaumont depuis une année seulement, mais il me semble trop Anglais pour jamais faire le bonheur d'une Américaine.
— Vous désapprouvez les mariages anglo-américains ?
— Franchement oui. Selon moi, ils ne peuvent être heureux que dans les colonies et lorsque l'Anglais a rejeté une foule de préjugés. Ainsi, je suis bien sûr que Jack va nous amener un de ces jours une gentille Canadienne et j'en serai ravi, ajouta Rodney en regardant du coin de l'œil son interlocutrice.
Ces paroles perfides, qui mirent visiblement en joie l'àme de miss Talbot, firent tomber comme un voile sur la physionomie de Gladys.
— Elles sont charmantes, les Canadiennes, dit-elle d'une voix un peu troublée.
A ce moment, Philippe Beaumont sortit du restaurant. Il promena les yeux autour du hall comme pour s'orienter, rencontra notre groupe et, pendant quelques instants, il sembla délibérer avec lui-même. Vièndrait-il ? Ne a iendrait-il pas ? Je devinais bien
ce qui le poussait et ce qui le retenait. Dieu merci, il vint ! Il \ int et présenta madame Granville, sa sœur, à miss Baring et à moi. Madame Nerwind et Ruby la connaissaient. La vue inopinée des deux Américaines lui arracha une exclamation de surprise, amena une rougeur légère sur son visage, mais ne parut pas le déconcerter. Il échangea avec elles d'amicales poignées de main et leur exprima le plaisir qu'il avait à les voir en Angleterre.
Il me demanda ensuite comment j'avais passé ce jour de « week end » et ce que j'avais fait.
— Des choses dont on ne se vante pas dans le monde chic... J'ai passé la matinée dans un de vos parcs mal fréquentés, à Battersea Park, que j'affectionne ; puis, l'après-m.idi, au Zoo et à mon club où j'ai invité mes amis ici présents,
— Vous avez un club ! vous !
— Le Lyceum.
— Ah ! elle est bien bonne, celle-là ! Et vous ne m'y avez pas invité ?
— Vous seriez venu ?
— • J'irais partout avec vous.
— Et on dit que les Anglais ne sont pas galants T
— Ce n'est pas de la galanterie, c'est de la sincérité. Est-ce que vous n'allez pas me donner Te plaisir de faire quelque chose pour vous ?
— ■ Oui, tenez, j'ai le plus grand désir de visiter « The London Hospital ». Pouvez-vous m'en procurer les moyens ?
— Rien de plus facile. Je suis intimement lié avec le président du comité. Je lui écrirai un mot demain matin. Il sera ravi de montrer son hôpital à une-
Française, il en est très fier, non sans raison, je crois. Et vous, miss Baring, ne désirez-vous pas accompagner votre amie ?
C'était la première fois que Philippe Beaumont s'adressait directement à Edith.
Elle eut l'air d'hésiter pendant une seconde... juste le temps de dominer son émotion.
— Mais oui, dit-elle enfin avec un petite sourire nerveux... si toutefois ce n'est pas indiscret.
— Du tout ! Alors, c'est convenu, si monsieur H... est libre, je viendrai vous prendre toutes deux après le déjeuner et je vous remettrai entre ses mains.
Toutes deux... Je suis sûre qu'il a eu une joie secrète à dire cela et elle du bonheur à l'entendre.
Pendant tout le reste de la soirée, j'admirai le tact de Philippe Beaumont. Un parfait homme du monde est bien la créature la plus agréable, la plus conlortable qu'il y ait. Il parla ouvertement de madame Oswald, de l'Amérique avec Gladys. Il questionna miss Baring sur Loftshall avec un air d'intérêt banal, que démentaient à mon oreille certaines notes de sa voix.
La conversation devint générale et si amusante qu'il était près de minuit lorsque nous nous séparâmes. Je n'ai pas senti la détente entre mes amoureux, mais sûrement, oh ! sûrement elle se fera. Une étincelle suffira. Je l'attends. Et dire qu'avec tous les moyens dont la nature dispose, elle a peut-être besoin de moi pour la faire jaillir ! Voilà qui me rendra fière !
LONDRES. DOl
Londres.'
L'iiùpltal de Londres ! Une magnifique unité de combat... de combat contre les forces ennemies et destructives de l'iiumanité, contre la maladie.
Je suis contente de l'avoir vue, elle a raffermi ma foi au progrès, mon espoir de bien, de mieux, de meilleur et de perfectionnement à l'infini.
Tout s'est arrangé au gré de nos désirs. M. H... a bien voulu se mettre à notre disposition. Philippe Beaumont qui, du reste, avait déjeuné à l'hôtel, est monté en voiture avec nous. Pour nous rendre à l'hôpital, nous avons traversé la Cité, passé dans le plus épais du trafic et cela sans accroc. La vue de Whitechapel, le quartier dont le nom évoque des images de misères et d'abominations, nous a surprises. Il est sillonné de trams, il a des rues où le soleil peut pénétrer. La pauvreté n'y est point repoussante. J'en exprimai mon étonnement.
— Les crimes de Jack l'Éventreur ont ému l'opinion publique, me répondit mon compagnon. Sous sa pression, on a fait une trouée dans ce bas-fond. Vous voyez le résultat.
L'hôpital de Londres est une énorme agglomération de bâtiments divers. La façade principale ouvre sur une large artère, et une rangée d'arbres en adoucit l'aspect.
L'Honorable M. H... nous reçut très cordialement. Je fus presque déconcertée lorsque je me trouvai en présence d'un homme jeune encore. Je ne sais pourquoi je m'étais imaginé qu'un président de comité dans une œuvre semblable devait être âgé. De plus,
502 l'île ixcoxn'ue.
sa physionomie gaie et railleuse n'était pas, selon moi, celle de l'emploi. Il me lança plusieurs regards rapides et curieux comme si une Française était pour lui un spécimen qui ne lui inspirait pas grande confiance.
— Vous connaissez l'endroit, vous, Beaumont, dit-il à son ami... rien de nouveau à \ous montrer. Attendez-moi ici. Quand nous aurons visité les salles principales, je confierai ces dames à une sœur et nous les retrouverons chez la surintendante.
— Mais ces dames n'ont peut-être nul désir de me ramener, dit Philippe Beaumont avec un sourire et un coup d'ail du côté d'Ëdilh.
— Nous vous ramènerons tout de même, ne fût-ce que pour vous remercier de nous avoir amenées, répondis-je pour venir au secours de miss Baring.
M. II... nous conduisit d'abord chez la surintendant e, « the matron », comme on dit en anglais. Dans la pièce qui précède son cabinet, nous vîmes deux infirmières occupées à arranger en bouquets une hottée de fleurs destinées aux salles. Miss L... me charma tout de suite. J'ai souvent dit que la physionomie anglo-saxonne a peu de rayonnement. La sienne est une exception. Il m'a été rarement donné de rencontrer une extériorisation aussi visible d'intelligence et de bonté. Elle parut enchantée de notre visite et adjoignit à M. H... une des sœurs pour nous accompagner.
L'hôpital de Londres à été, paraît-il, fondé en 1750 et successivement agrandi. Il occupe maintenant un espace immense. C'est une petite ville en soi... la ville de la douleur, hélas !
Toutes les amélioralions suggérées par la science y ont clé introduites au fur et à mesure. Nous vîmes d'abord le dispensaire où, en moyenne, par an, plus de cent cinquante mille malades du dehors viennent se faire soigner et chercher des médicaments. Après avoir traversé des corridors revêtus de mosaïque et de ripolin, nous pénétrâmes dans l'œuvre vive et nous visitâmes salle après salle. Aucune odeur déplaisante, beaucoup de lumière, de l'air, des fleurs partout, du linçe bien blanc, des lits suffisamment espacés, et à portée de l'occupant tout ce qui lui était nécessaire. Un des patients avait sur une table, au pied de son lit, une cage et des oiseaux. Il n'avait pas voulu s'en séparer sans doute, et les charmantes bestioles semblaient chanter pour ces malades. Beaucoup de membres cassés, d'accidents de travail. Les rudes et énergiques visages des hommes étaient adoucis par l'influence du milieu, détendus par le repos. La propreté de leur peau de Saxons, une peau incroyablement fine et blanche, leurs cheveux bien brossés, mettaient en relief la distinction qui appartient aux grandes races. Évidemment, on souffrait là et je le sentais dans ma propre chair, mais je voyais comment une bonté intelligente pouvait atténuer les choses cruelles de la vie. Et dans toutes ces salles de souffrance, des femmes jeunes, saines, jolies la plupart, d'une classe supérieure, allaient et venaient d'un pas léger et, comme des êtres bienfaisants, se penchaient sur les couches de douleur pour dire une parole de consolation ou rendre un service. Toutes sont d'une netteté exquise et portent une « cap » blanche et un tablier blanc. Les sœurs, — des sœurs
504) l'île lnco.wue.
laïques, cela va sans dire, — ont une robe de toile bleu clair, les nurses et les postulantes des robes noires. Les premières m'ont fait l'effet d'être' des lieutenants, les secondes des sous-lieutenants, et les troisièmes de simples soldats. J'ai remarqué que les sœurs ont la physionomie beaucoup plus sereine, plus brillante. Chez elles, évidemment, la vocation s'est victorieusement affirmée, la destinée est acceptée. Les nurses et les postulantes ont le regard moins franc, le sourire moins joyeux. Sous leurs « caps », il se livre sans doute bien des combats. On devine qu'elles ne sont pas entièrement conquises à l'humanité ou résignées. C'est peut-être une fausse impression.
Une des sœurs portait un gant de peau blanche et sa main droite paraissait privée de mouvement.
— Vous voyez, me dit M. H..., un accident de bicyclette. Elle a été amenée à l'hôpital, amputée, soignée, et au cours de tout cela sa vocation s'est déclarée. Elle a fait les études nécessaires pour devenir infirmière et... avec une seule main, elle a trouvé moyen de se rendre indispensable. Que serait-ce si elle en avait deux ?
— Et je suis si heureuse, ajouta la sœur, que je ne trouve pas avoir payé mon bonheur trop cher.
N'est-ce point cela la grâce d'état ?
La salle des enfants était tout à fait riante. Les petits vêtements blancs, les bandages artisiement arrangés, la propreté extrême, diminuaient la tristesse causée par la souffrance enfantine. Pour donner à CCS pauvres bébés autant d'air que possible, on a construit un grand balcon où les convalescents
jouent toute la journée. Je le répète, les Anglais aiment l'espèce. Et partout et tout le temps j'ai eu l'impression d'une discipline parfaite, d'efforts dirigés vers un but unique : le bien-être du malade, la victoire sur la maladie. J'ai senti que ni l'État, ni la politique ne venaient jeter du sable dans les rouages de cette immense machine et qu'elle fonctionnait librement et bien. Au cours de cette visite, M. H... sema nombre de paroles gaies et humoristiques. Il taquina celui-ci, celle-là avec une affectueuse familiarité, transformant en sourire la grimace de douleur. Évidemment, il connaissait bien ses pensionnaires. C'était l'homme compatissant à l'homme... on pourrait croire cela tout naturel... il n'y a rien de plus rare !
En sortant du bâtiment principal, nous traversâmes un espace ouvert où il y avait du gazon et des arbres. Là, quelques femmes, vêtues de robes de chambre et sous de chaudes couvertures, faisaient la cure d'air !
— La cure d'air de Londres ! fîs-je.
— Tout ce que nous avons à leur donner, hélas ! répondit notre hôte, vous allez voir l'Éden maintenant.
— Ici ! l'Éden ! m'écriai-je, après le péché alors !
— Après le péché, oui, mais il n'y a plus de serpent, je l'espère du moins.
M. H... dirigea nos pas de^"ant une enceinte close de murs et nous amena devant une petite porte. Puis, sortant une clé de sa poche, il l'ouvrit, sur un tableau si inattendu qu'Edith et moi en demeurâmes toutes saisies.
Des murs revêtus de lierre, du gazon velouté, des
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massifs de fleurs, un ruisseau enjambé par un pont rustique, bordé de saules dont les branches trempaient dans son eau. Puis un demi-cercle de grands arbres entre lesquels étaient suspendus des hamacs... et dans ces hamacs, des formes féminines vêtues de bleu clair et de blanc reposaient allongées. Tout cela dans la brume légère d'une belle journée de Londres, dans une atmosphère de parfait silence et en plein Whitechapcî, semblait fantastique, irréel...
— Le jardin des infirmières, nous dit M. H... à voix basse. Celles que vous voyez là sont les nurses de nuit. Elles se reposent autant que possible en plein air.
De fait, les unes dormaient profondément, les autres lisaient. Le dessin du jardin me frappa. Il me sembla que je l'avais vu quelque part.
Miss Baring le reconnut.
— Mais c'est le dessin classique japonais du saule !
— Vous avez raison ! dis-je. Dans l'original, il y a deux amoureux sur ce pont, au-dessus de leurs tètes, dans le ciel bleu, deux oiseaux figurant leurs âmes se becquètent. Ici, c'est le baiser de la fraternité qu'on se donne, c'est adorable !
— ■ Voyez-vous, nous ne pourrons jamais faire assez pour nos nurses. Nous en avons quatre cents et elles valent leur pesant d'or. N'avais-je pas raison d'appeler ce jardin l'Éden ?
— Oui, répondis-je, c'est l'Éden après la Rédemption.
— C'est cela même ! fit M. H... avec une expression de plaisir. Je vais vous montrer le cadeau que nous a fait la reine, cadeau pour lequel nous la bé-
nissons tous les jours, ajoula-t-il en refermant doucement la porte de ce délicieux lieu de repos.
Il nous conduisit dans une salle du rez-de-chaus- •^ée. Du plafond, pendaient les appareils de lumière Fensen et sous ces appareils des malades étaient ''tendues. Les nurses, pourvues de lunettes bleues, captaient au moyen d'un a erre spécial les rayons salutaires et patiemment les maintenaient sur le lupus.
Une des sa2urs me montra avec orgueil Tes photographies qui témoignaient de la disparition des tares hideuses. Chez toutes ces infirmières anglo-saxonnes, on voit à l'œuvre l'instinct combatif de leur race. Elles éprouvent un plaisir réel à lutter contre la maladie, à la prendre corps à corps. C'est là, j'en suis sûre, ce qui les soutient et leur vaut de si belles victoires.
— Maintenant, nous dit M. H... au sortir de la salle l'ensen, je vais, si vous le permettez, rejoindre Beaumont. La sœur vous montrera le quartier des nurses et vous donnera une bonne tasse de thé.
D'après cette recommandation, notre aimable cicérone nous fit visiter son propre logement, un charmant petit salon avec un piano, une table à écrire, une chaise longue, des étagères avec les livres, des fleurs, des photographies de parents et d'amis ; à côté une chambre à coucher simple et confortable. Puis, nous vîmes la salle à manger commune, le salon, un salon peint en blanc, gai et jeune, la bibliothèque, les salles de bains. Tout cela était fait, arrangé pour des dames. Les Anglais savent stimuler les bonnes volontés et récompenser les serA'ices. C'est une science que nous ignorons. Allez donc trouver en
France une administration s'occupant du bien-être et de l'agrément de ceux qu'elle emploie! Je n'en connais pas une seule.
Notre visite terminée, nous redescendîmes chez la surintendante ; aussitôt on apporta le thé. Notre jolie sœur se mit en devoir de le servir.
Je regardai avec respect miss L..., cette femme qui tenait entre ses mains les fils les plus délicats de l'œuvre immense que je venais de voir. Elle por tait une « cap » de dentelle blanche, une robe de soie noire relevée par quelques bijoux. D'une forte corpulence, sa tête paraissait petite, mais elle donnait une impression immédiate d'activité joyeuse, d'extrême lucidité et de réconfort. Au cours de la conversation, j'appris que le grand hôpital de l'Est de Londres était sous le 'patronage direct de la reine et que, très souvent, elle en faisait le but de sa promenade, de l'après-midi. Entièrement indépendant de l'Étal, des legs, des dons, des souscriptions lui fournissent l'énorme somme nécessaire pour soigner annuellement quelque chose comme cent quatrevingt-deux mille molades tant internes qu'externes, maintenir un collège médical et un collège de (( nurses ». J'exprimai à miss L... mon admiration pour la délicatesse féminine, le raffinement dont témoignaient certains détails.
— Ces hommes et ces femmes du peuple que vous soignez doivent sortir d'ici avec une idée moins mauvaise de la vie. La nécessité de la propreté est probablement pour beaucoup d'entre eux une révélation. Ils emportent, j'imagine, une foule de bons germes qui se développeront à l'heure voulue.
— Ils savent, au moins, qu'ils comptent pour quelque chose en ce monde. Et ils sont si courageux ! Dans leurs souffrances les plus cruelles, ils ne laissent échapper ni blasphème, ni malédictions, par respect pour leurs infirmières. Plus d'une fois, nous avons eu l'occasion de les admirer.
— Savez-vous, miss L..., dis-je alors, que je suis surprise de voir tant de jeunes filles bien nées, jolies, se faire « nurses ».
Mon regard imolontaire amena une rougeur légère sur le visage de la sœur,
— En effet, et notez qu'elles doivent apprendre depuis le récurage des casseroles, depuis la préparation des aliments pour les malades, jusqu'à l'art de soigner médicalement, et cela demande trois années d'études.
— Qu'est-ce qui les pousse dans cette voie ? demandai-je encore ; ce n'est pas, comme la sœur catholique, l'espoir de récompenses éternelles, ou un haut idéalisme religieux ?
— Non, répondit franchement la surintendante, mais un grand nombre sont des infirmières nées. La plupart, cependant, choisissent cette profession comme gagne-pain, avec l'idée même de trouver un mari. Parmi celles-ci, la vocation se déclare souvent. Tantôt c'est l'amour de la science, tantôt c'est l'amour de l'humanité qui s'éveille en elles.
— Et laquelle de ces deux forces donne les meilleurs résultats ?
Le beau regard de miss L... sembla se poser sur ma question.
— Eh bien, toute seule, ni l'une ni l'autre ne
510 l'île lxcoxxue.
suffit. Pour qu'une infirmière soit vraiment bonne, il faut qu'elle sache et qu'elle aime.
— C'est demander JDeaûcoup.
— J'en conviens. \ous l'obtenons cependant, sans cela nous ne pourrions produire ce que vous avez \ti.
— • Et ce que j"ai vu est merveilleux. Un hôpital administré comme celui-ci témoigne d'une plus haute civilisation que les œuvres d'art.
La physionomie de notre hôtesse s'éclaira de satisfaction.
A ce moment, Philippe Beaumont et son ami vinrent nous rejoindre.
— A^ez-Aous encore une tasse de thé pour nous, miss L... ? demanda ce dernier de son ton brusque.
— Une demi-douzaine, si vous voulez.
— • Vous ne vous doutez pas que vous avez là un romancier, hé ? dit \l. H,., en me regardant avec une expression taquine.
Je ne pus m'empêcher de rougir.
— Oh ! ne parlons pas de romanciers et de romans. Après ce que je viens de voir, cela semble si enfantin, si ridicule, les romans !
— Mais non, répondit doucement la surintendante. Il faut des œuvres d'imagination pour reposer des réalités. Demandez donc à la sœur si elle n'en lit pas ?
— Oui, oui, répondit celle-ci, et ils me font grand bien !
— J'éprouve maintenant dans le West End et dans le monde le même sentiment que vous venez d'exprimer, me dit M. H... Tout m'y paraît mesauin et dépourvu d'intérêt.
LOiNDRLS. 511
— Allons, allons, ne soyez pas si sévère, dit Philippe Beaumont.
Pendant que nous causions gaiement de choses et d'autres, mes yeux étaient charmés par la vue de la joli sœur bleue et blanche qui servait le thé, et plus encore par celle de ces hommes du monde goûtant là, simplement, dans le cabinet de la surintendante de l'hôpital de Londres. Comme tout cela souligne la différence qui existe entre nos moeurs et celles de nos voisins !
Notre five o'clock à Whitechapel fut si agréable, qu'il se prolongea indûment. Edith et moi, nous remerciâmes chaleureusement nos hôtes en prenant congé d'eux.
— ■ Eh bien, fis-je après a\oir serré leurs mains, ■\ous mettez ici tous les jours dans le plateau de la balance de quoi racheter les péchés de Londres.
— Il ne faudrait pas le lui dire à Londres, répondit M. H... en souriant, cela pourrait l'inciter à en commettre davantage.
Pendant que nous roulions ^ers l'ouest, je ne songeai guère à observer l'attitude de Philippe Beaumont et de mon amie. Leur amour, leur orgueil, la lutte qui se livrait en eux, m'apparaissaient comme un jeu d'enfants auprès de la lutte gigantesque dont je venais d'avoir la perception. Et puis, tout d'un coup, à côté du tableau des belles salles de l'hôpital de Londres, un autre tableau se raviva dans mon cerveau, navrant, humiliant celui-là, et la comparaison me tint muette et absorbée.
Dans la semaine qui précéda mon départ de Paris, une petite apprentie renversée par un fiacre au coin
512 l'île inxonnue.
des rues Castiglione et Saint-Honoré, eut la jambe cassée en deux endroits. Elle fut transportée à l'hôpital de la Charité. J'allai la voir avec une amie anglaise qui se trouvait alors à l'hôtel et qui, comme moi, avait été témoin de l'accident.
L'entrée de l'hôpital était égayée par des fleurs printanières que les marchandes avaient étalées sur la pierre du soubassement pour tenter les visiteurs.
Nous traversâmes des cours aux vieux pavés, entourées de bâtiments noircis par les siècles. Dans celle où nous avions affaire, une demi-douzaine de femmes très communes se lutinaient en manière de récréation. Elles avaient des robes roses fripées, des tabliers blancs malpropres et, sur les cheveux ébouriffés, un ridicule nœud de dentelle. C'était là les infirmières qui devaient manier les membres douloureux, panser les plaies, encourager les malades ! Leur vue me causa un véritable saisissement et me fit pressentir le reste. Le reste ! Dans un corps de logis à gauche, un escalier déjeté montant le long des murs striés de poussière et de saleté, un palier, un vestibule et puis une longue salle peinte en jaune. Là, des lits en travers, en long, trop rapprochés, tous occupés. Les ustensiles nécessaires au patient, ignobles et bien en vue. Le linge grossier, non pas de couleur bise, maFs grisâtre et marqué comme pourrait l'être celui des prisonniers. Dans le dos d'une femme assise, je vis le n° 1644, ce numéro m'est entré dans le cœur. Pas une fleur, pas un effort pour atténuer, pour dissimuler les horreurs de la maladie, pas trace d'une pensée féminine ; cette salle n'était point triste cependant. C'était l'heure de la
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visite. Il y avait là des frères, des maris, des fiancés endimanchés... un zouave, un pioupiou. Ils causaient ig'aiement avec leurs malades, leur racontaient les nouvelles du dehors, et la vaillante, la brillante, la tendre âme latine rayonnait sur les visages, mettait comme de l'oxygène dans l'air lourd, de la gaieté dans l'atmosphère. Notre petite apprentie était entourée de camarades. Sur son lit, elle avait une grande poupée habillée de rose, des chiffons de soie, des bonbons, et ces présents avaient amené une lueur de plaisir sur sa figure étirée par la souffrance. Pendant que, penchée sur elle, je lui disais notre intérêt et notre sympathie, je sentais magnétiquement l'impression fâcheuse de mon amie anglaise et je regrettais sa présence. Lorsque nous fûmes hors de la salle, elle s'arrêta sur le palier pour essuyer les larmes qui coulaient bellement sur ses joues.
— Ce sont là les hôpitaux de Paris ! s'écria-t-elle, de Paris si élégant !
— Celui-ci est un des plus anciens, répondis-je honteuse.
— Il ne devrait plus exister. Oh ! cette salle ! Je ne l'oublierai jamais !
— Eh bien, convenez que, malgré tout, elle n'était pas triste.
— C'est vrai et je ne me l'explique pas, mais imaginez-vous quelqu'un y retrouvant la santé ?
Hélas ! non, je ne l'imaginais pas ! et j'étais si profondément humiliée que je me promis d'interpeller vivement le premier médecin qui me tomberait sous la main. Ce fut le docteur M,,, qui essuya le feu de mon indignation. Le lendemain même, il vint
déjeuner à riiôLel avec des clients qui étaient de mes amis. J'allai le relancer à table.
— Qui est-ce qui administre les hôpitaux de Paris ? lui demandai-je à brùle-pourpoiut.
— L'Assistance publique, parbleu !
— Je m'en doutais.
Je racontai alors ma visite à la Charité.
Le docteur n'en perdit pas un coup de fourchette.
— Avez-vous vu Laënnec ?
— Non.
— L'annexe de Illôtel-Dieu ?
— Non.
— Eh bien, ils sont pires. , Je reculai d'horreur.
— Et vous, médecins, aous ne protestez pas, vous ne réclamez pas ?
Le docteur AL., haussa les épaules.
— Nous nous sommes lassés. Quant à moi, je ne conduis jamais les étrangers qu'à l'hôpital Boucicault. le seul qui nous fasse quelque honneur.
— Mais alors, c'est aous qui êtes les vrais coupables !
— Peut-être ! Cependant, vous ne sauriez vous rendre compte des obstacles que nous rencontrons. Nous avons l'intellect, la science, nous savons ce que réclame la santé publique, nous connaissons les moyens de diminuer la mortalité, mais nous ne pouvons pas les appliquer. Nous nous heurtons sans <îesse à la politique. Nous nous y cassons la tête. C'est elle qui diminue et tue la France.
— En tout cas, vous pourriez refuser la collaboration de femmes comme celles que j'ai vues. La propreté
physique et morale esl nécessaire au chevet des malades.
— Elle est même un agent de guérison. Nous l'avions chez les religieuses. On a persuadé au peuple que les sœurs enlevaient le gagne-pain aux mères de famille. On a péché des votes avec ce hameçon, et il les a, ses mères de famille ! Elles n'ont ni science, ni désintéressement. Elles sont mal payées, les patients qui ne peuvent donner de pourboires sont cruellement négligés.
— • L'Assistance publique est cependant assez riche pour bien rétribuer le personnel des hôpitaux ?
— Une administration où il y a un tel gaspillage n'est jamais riche.
— Et ce gaspillage ne peut être enrayé ?
— Non, parce qu'il sert des intérêts privés. Songez donc, les fournisseurs sont des électeurs, il faut qu'ils s'enrichissent. L'Assistance publique est, en réalité, l'Assistance politique. Rien à faire !
Chemin faisant, tout ce qui précède s'était reproduit derrière mon front avec une netteté fulgurante. Quand j'arrivai à l'hôtel Claridge, j'avais sur les joues deux désagréables petites plaques rouges et brûlantes, amenées là par le souvenir de ma visite à l'hôpital de la Charité.
Londres.
Le théâtre ! l'art dramatique ! Voilà encore où s'extériorisent l'esprit et le tempérament de nos voisins ! Voilà encore où nous les voyons si différents de nous !
516 l'île lvcon'N'ue.
A Londres, le plaisir du spectacle se paie moins cher de toutes les manières qu'à Paris. Vous pouvez retenir votre place par téléphone ou par lettre, sans qu'il vous en coûte un sou de plus. Vous entrez au théâtre comme dans un salon. Puis vous avez un bon fauteuil, suffisamment d'espace et de l'air respirable. En matinée, pour soixante centimes, on vous apporte une tasse de thé et des biscuits. Imaginez, si vous le pouvez, une tasse de thé dans un théâtre parisien. Le soir, la représentation finit toujours à temps pour permettre aux gens de la banlieue de prendre l'avant-dernier train.
En Angleterre, les directeurs ne négligent rien pour rendre le théâtre accessible au plus grand nombre ; à Paris, ils semblent, au contraire, prendre à tâche de le rendre impossible. Avant de pouvoir s'asseoir dans un fauteuil d'orchestre ou de balcon, il faut perdre la moitié d'une matinée pour en obtenir la location, payer deux francs de plus, dépenser deux francs cinquante de voiture, batailler a\ec une ouvreuse, déranger une douzaine de personnes, s'aplatir soi-même contre une rangée de dossiers. Après toutes ces tribulations, vous tombez sur un siège fait pour des gens qui n'auraient ni bras ni jambes, où vos membres s'ankylosent peu à peu pendant trois heures. La salle est peine de courants d'air et sans ventilation, toujours imparfaitement nettoyée. L'atmosphère y devient lourde et toxique. Pendant les entr'acles, vous vous promenez dans des corridors empestés, dans des foyers d'une laideur morne. Il en résulte une fatigue extrême ; vous rentrez chez vous de méchante humeur, avec l'impres-
sion que vous avez sur le visage une couche de quelque chose d'abominable... et vous l'avez, soyezen sûr.
Tous les théâtres d'Europe ont été assainis et embellis, excepté ceux de Paris. Les étrangers s'en étonnent. L'abus des billets de faveur, les cachets énormes payés aux premiers artistes, les droits d'auteur, la taxe des pauvres, constituent une charge si lourde pour les malheureux directeurs, qu'on a beau leur crier : hue ! et dia ! ils ne peuvent pas sortir de l'ornière. Le payant qui, comme un gentleman, prend son billet au bureau, a le plaisir de se dire qu'il paie pour des gens beaucoup plus riches que lui. Lorsque le Parisien devient quelqu'un, il ne débourse plus un sou pour son théâtre et sa lecture. C'est chez lui un principe, — un principe de mauvaise éducation. Si sa vanité avait été bien placée dès l'enfance, il trouverait plus de satisfaction à payer ses plaisirs qu'à les avoir par faveur... « à l'œil », comme on dit en argot.
Je suis étonnée que le payant ne &e mette pas en grève et n'exige pas la suppression d'un abus dont il est la principale victime.
Ce mauvais côté a un bon effet. Pour que le public se résigne à subir tous ces désagréments, il faut que le spectacle en vaille la peine. Tout l'effort est donné par les auteurs et les acteurs, et cet effort est merveilleux.
Nos voisins entendent mieux que nous les arrangements matériels du théâtre ; mais quand j'écoute une de leurs pièces, j'ai nettement conscience de notre supériorité dans l'art dramatique.
■jlS l'île incoxnue.
Eu Angleterre, on n'épargne rien pour la mise en scène. Elle est toujours splendide. C'est, du reste, le <;lou de toutes les représentations. Les figurantes ne sont pas, comme chez nous, des ruines humaines. La plupart sont, au contraire, jeunes et jolies. La beauté se paie aussi cher que le talent. Cela permet à celle qui a reçu ce don de rester honnête, si elle le veut. Ici, j'ai souvent eu au bout de ma lorgnette des visages de rêve. John Bull n'est pas artiste, mais il aime instinctivement la beauté et il en exige.
Les acteurs anglais me plaisent infiniment, les hommes mieux que les femmes. Ils sont plus naturels ; sur la scène, ils ont l'air de gentlemen. Ils manient admirablement la satire et l'ironie, et ce sont les meilleurs comiques qu'il y ait.
Quant aux pièces, elles me semblent mal charl)entées, c'est surtout par là qu'elles pèchent. Elles sont enfantines dans leurs conceptions, pleines de Irons, personne ne s'en aperçoit. L'adultère n'étant pas admis sur la scène anglaise, ce thème fertile en effets, en situations, manque aux dramaturges. Du reste, le théâtre est pour les Anglais un plaisir des yeux plutôt qu'un plaisir de l'esprit. Ils n'y vont pas, comme nous, chercher des émotions, de la psychologie et de la philosophie. Un peu de sentiment assaisonné de baisers lui suffît. Ah ! mais il lui faut des baisers. On s'embrasse davantage au théâtre en Angleterre qu'en France, et lèvres à lèvres, ce qui me choque toujours. Les Anglais aiment les saillies, les quiproquos, les calembours, les allusions politiques surtout. Ils ne chicanent pas l'auteur sur la manière dont ces ingrédients sont mélangés, ils n'exigent
même pas la vraisemblance. Nos voisins excellent dans les pièces exotiques, japonaises, chinoises. Elles sont toujours décousues, mais très agréables à voir et à entendre. Les acteurs y sont merveilleux.
Le public anglais est plus facile à amuser qu'à faire vibrer. La salle est toujours un peu froide. Si l'on veut rencontrer de l'émotion, il faut lever les yeux vers les galeries supérieures où sont « tlie gods », les dieux, — c'est ainsi qu'on nomme les gens du paradis. J'ai vu là des expressions d'une intensité extraordinaire, des épaules secouées par de bons rires et cela faisait plaisir.
L'art dramatique est en progrès chez nos voisins. Ils en arriveront à pouvoir se passer de nous. Cette saison, je l'ai remarqué, on a donné une seule pièce française : Madame Flirt.
Hier au soir, Rodney nous a conduites, madame Nerwind, Ruby et moi, au théâtre de la Gaieté, où nous avons entendu « The Ocrhid », L'Orchidée. Edith a trouvé que la mort de M. Wilkes était trop récente pour lui permettre de nous accompagner.
L'Orchidée est ce que les Anglais appellent « a musical comedy », une comédie mêlée de musique et de chansons, un genre qu'ils affectionnent parce qu'il se prête à l'humour. De fait, celle-ci est une succession de scènes et de tableaux satiriques. L'action en est décousue, d'une invraisemblance qu'un public français ne supporterait pas. Ici, dans le burlesque, tout est admis. La musique est fort jolie, mais bien anglaise avec son rythme de mélopée. L'homme à r Orchidée est naturellement M. Chamberlain, dont
520 l'île lnconnue.
la boutonnière est toujours éloilée de cette fleur exotique. Ce personnage est le prétexte d'une satire contre l'impérialisme.
Les mœurs ont leur tour. On voit paraître une bande de jeunes filles en toilette de lit : natte dans le dos et pijiamas ! c'est la nouvelle Angleterre ! Une autre bande arrive, des femmes grandes, maigres, les cheveux en bigoudis et portant la classique robe de nuit montante et longue ! c'est la vieille Angleterre. Les deux Angleterre finissent, cela va sans dire, par danser ensemble une sorte de cake-walk. Le souvenir de ces têtes auréolées de bigoudis me fera rire pendant longtemps.
Dans cette macédoine, il y a même un Français, le Français tel que nos voisins le voient encore, de petite taille, un peu ventru, mal coiffé, mal habillé, une sorte d'agile, gesticulant à tort et à travers, roulant ses yeux, cherchant querelle à tout le monde et prêt à se battre avec son ombre. En quittant précipitamment un jardin où il se trouve, on ne saura jamais comment, le Français de l'Orchidée, qui venait de provoquer une demi-douzaine de personnes, est heurté par un grand arrosoir. Furieux, il se retourne, sort de nouveau sa carte et la jette dans ledit arrosoir. C'était du meilleur burlesque. Pendant cette scène désopilante, Rodney avait eu l'air contrarié. Je l'avais vu rougir, mettre sa jambe droite sur sa jambe gauche, puis la gauche sur la droite, — un mouvement qui trahit l'embarras chez l'Anglais.
— Je voudrais qu'ils ne fissent pas cela, dit-il.
— Oh ! il n'y a rien d'offensant, répondis-je en
riant, j'en ai entendu bien d'autres, vous aussi probablement.
— Oui, mais je ne vous connaissais pas alors, fît le jeune homme simplement et sans la moindre intention de compliment.
Dans L'Orchidée, se trouve une chanson très drôle qui est devenue la chanson du jour. Elle est faite sur une pièce dont il faut parler, car elle montre bien qu'il y a quelque chose de changé dans l'Ile Inconnue. Voici la pièce telle qu'elle m'a été contée : Un vieux bonhomme, ayant découvert la cause de la décadence de l'Angleterre, l'écrit dans un gros livre, indiquant en même temps le remède nécessaire. I' lègue ce livre à sa petite-fille, afin qu'elle se fasse l'apôtre de ses théories. Elle devient ainsi une sorte de docteur. En cette qualité, elle entre dans une maison où tout le monde est plus ou moins souffrant. Il y a entre autres une fille invalide que l'on promène dans un fauteuil. Elle prend en mains toute la famille, rédige ses menus, dose sa nourriture, la soumet à un régime sobre et rend la santé à chacun de ses membres. Au dernier acte, on la presse de dire par quel secret elle opère ses guérisons merveilleuses. Elle avoue que ce secret lui vient de son grand-père et qu'il consiste à prendre soin de « little Mary »... la petite Marie. C'est le nom qu'elle substitue à celui qui ne se prononce jamais... l'estomac.
Le secret avait été si bien gardé par les acteurs, — une chose qui ne se verrait pas à Paris, — que la révélation a pris le public par surprise. Il ne savait pas s'il fallait applaudir ou siffler... Il a applaudi.
Zj22 l'île inconxle.
L'originalité, l'audace de la donnée, la vérité scientifique ont peut-être sauvé la pièce. Imagine-t-on l'estomac jouant un rôle proéminent sur une scène anglaise ! L'auteur, J. Barrie, doit être un satirique doublé d'un philosophe et un pince-sans-rire. C'était, je suppose, une gageure avec lui-même. Je suis contente qu'il l'ait gagnée.
La chose acceptée, on s'est mis à parler couramment de « la petite Marie », « littlc Mary », alias l'estomac. Une dame, à qui je demandais des nouvelles de son père, m'a répondu : « Sa santé laisse beaucoup à désirer, c'est toujours sa petite Marie qui le fait souffrir. » Comme j'étais au courant, j'ai compris qu'il était dyspeptique. Cela m'a semblé horriblement grossier. La plaisanterie, qui date de l'année dernière, je crois, commence à perdre de son sel.
Dans la chanson de L'Orchidée, si j'ai bien compris, on conseille de ne pas donner de whisky à la petite Marie, — un bien sage conseil, — et de l'envelopper de flanelle pour traverser la Manche !
Tout ceci est de l'époque du bridge, du cnke-walk et des pyjamas.
En somme, L'Orchidée est une pièce plutôt légère, un peu choquante même. Le premier comique a souligné les paroles avec des regards et des mines particulièrement éloquentes. Il pourrait rendre des points il un comique parisien. La salle était fort bien composée. J'ai eu tout le temps l'impression que je me trouvais dans un salon et cela a ajouté au plaisir de la soirée.
Edith nous avait attendus. Nous lui avions fait promellre de souper avec nous. Elle avait retenu une
table au restaurant. Aussitôt que nous y eûmes pris place, je lui dis combien je m'élais amusée.
— Je suis surprise que vous puissiez aimer notre théâtre comme vous le faites, me répondit-elle. Il est tellement inférieur au vôtre.
— Pas tant que ça ! Il a quelque chose de masculin, de fort, de simple qui me plaît. L'esprit satirique dont il est animé fait ma joie.
— Nous n'avons rien qui ressemble à votre Comédie-Française, ajouta Rodney.
— Oh ! la Comédie-Française est un théâtre de diction. On y récite admirablement, mais on n'y joue pas, selon le sens moderne du mot,
— Je suis bien contente de vous entendre dire cela ! s'écria madame Nerwind. Quand je passe par Paris, j'ai toujours quelque jeune fille avec moi. Je n'ose pas m'aventurer dans un théâtre du boulevard. Alors, je vais à la Comédie-Française et je ne m'y amuse pas ; « it is dead », il n'y a point de vie. Tout y semble réglé comme dans un ballet.
— Parfaitement vrai, et c'est la tradition qui est le maître de ballet, — la sacro-sainte tradition. La Comédie-Française est nécessaire comme les modèles de calligraphie. Elle ennuie et elle repose... elle sert de modérateur. J'aurais préféré qu'elle fût un précurseur, qu'elle ne laissât pas à d'autres la gloire de l'évolution dramatique... mais voilà, elle est une aïeule... Il faut la respecter comme telle. L'évolution se fait ailleurs, dans un théâtre qui, selon moi, est le premier théâtre du monde, le théâtre Antoine.
— Et qui est probablement impossible ! dit madame Nerwind. Les évolutions ! je m'en défie, vous savez !
— Non, il n'est pas impossible. On donne là de véritables œuvres, des pièces qui exposent des abus criants, qui mettent en lumière les cruautés d'un code suranné, des pièces sociales. Antoine ne se doute pas lui-même du travail immense qu'il fait sur sa scène toute petite, la Providence le sait. Chez nous, l'art dramatique, bien qu'il en ait l'air, n'est pas en décadence. Il subit, ainsi que la littérature, du reste, les effets de l'époque de transition que nous vivons. Malheureusement, nous n'avons plus les auteurs qui im posaient leur volonté aux directeurs, aux acteurs et au public. Les acteurs ne veulent pas de la belle pièce en cinq actes où l'action se déroule magistralement, parce qu'elle les obligerait à entrer en scène une demi-heure plutôt. Les gens du monde dînent tard, ce n'est pas chic d'arriver à huit heures et demie, les théâtres sont malsains, inconfortables. On expédie la besogne. On donne trois actes où il en faudrait quatre, et quatre où il en faudrait cinq. L'art ne s'accommode pas du tout de ces arrangements. Les pièces sont devenues des sortes de libretti que les acteurs développent par leur jeu... et la perfection de ce jeu fait oublier 1-e \ ide de la comédie ou du drame.
— C'est grand dommage que vos dramaturges dépensent tant de talent sur de vilaines choses, dii madame Nerwind.
— • Les uns s'imaginent que les vilaines choses feront plus d'argent que les bonnes, les autres traitent des sujets défendus pour le plaisir de jouer a\ec les difficultés.
— Eh bien, c'est très antipalriotique, déclara Rodney
— Aniipatriolique ?
— Oui, tenez, l'année dernière, j'ai lu un livre fort intéressant que les Français devraient méditer. C'est une élude scientifique sur l'expansion française i. L'auteur dit : « Les Angio-Saxons forment un bloc formidable que la France ne pourra attaquer d'une manière directe. » Je suis de son avis, mais cette impossibilité ne vient pas seulement de notre force matérielle et intellectuelle, elle vient de votre tour d'esprit. Si votre littérature était saine et propre... possible pour des gens bien élevés, vous acquerriez une immense influence chez nous, vous mordriez bel et bien sur le bloc anglo-saxon, parce que vous êtes brillants et gais. La pornographie est,^ croyez-moi, le plus grand obstacle à la diffusion de la langue française. On a peur des livres à couverture jaune.
— Je sais, je sais... nous ne voyageons pas et ce qui vous arrive de nous ne fait que vous choquer. Voilà pourquoi vous nous connaissez si peu.
A l'appui de cela, je racontai alors à Edith l'histoire du duelliste français.
— Est-ce que vous approuvez le duel ? me demanda Ruby.
— Assurément. Pour les Français, c'est un frein. Il réveille chez eux la veine héroïque et ils n'en abusent pas, après tout. Les étrangers trouvent le duel ridicule, parce qu'il n'est pas toujours suivi de mort d'homme. Franchement, c'est un peu trop demander. Sans les témoins, du reste, il y aurait souvent des accidents à déplorer. Ridicule, il ne l'est pas, je vous
1. L'Expansion de la Nationalité française. J. Novicow. (A.nnand Colin.)
assure ! J'ai vu une fois à mon hôtel les préparatifs d'un duel, le duel d'un Italien avec un Français. C'était très solennel. Et puis, celui qui a regardé la mort dans les yeux est toujours grandi. Il faut laisser les coups de poing à l'homme du peuple, qui ne sait manier ni l'épée, ni le pistolet.
— Là, je suis avec vous, confessa Rodney.
— C'est égal, dis-je en riant de nouveau, celle carte à l'arrosoir était une trouvaille. Mais, j'y pense ! Nous aurions dû attendre votre frère pour aller voir LOrchidée ! Il arrivera demain, n'est-co, pas ? demandai-je à mon amie.
— Oui, par le train de Liverpool, vers six heures. Vous dînerez avec nous, madame Nerwind et vous Ruby, cela va sans dire.
— Edith, vous êtes un ange ! s'écria la jeune fille les yeux brillants de joie... Et savez-vous... nous ne dirons pas un mot de miss Reynold à Jack ! Nous lui laisserons la surprise ! Nous aurons un petit coup de théâtre, j'imagine ! C'est entendu, n'est-ce pas ?
— Entendu.
Les soupeurs, tous en grande toilette, étaient assez nombreux autour de nous. Le Champagne pétillait dans les verres, mais son esprit ne semblait agir que médiocrement sur les convives. La salle avait un bel aspect d'élégance et de comme il faut. L'hôtel Claridge est aux autres hôtels du même ordre, ce que la Comédie-Française est aux théâtres du boulevard. Et il faut un hôtel Claridge... et il faut une Comédie- Française !
Londres.
Une délicieuse journée ! Et j'ai fait, je crois, comme disent les gens du peuple, de la belle ouvrage.
Avant de partir pour ma promenade matinale, je suis entrée dans le salon de lecture afin de jeter un coup d'œil sur les journaux. J'y ai trouvé M. Beaumont en train d'écrire un mol à sa sœur. Quand je lui ai dit que j'allais faire mes adieux à Richmond Park, il m'a demandé la permission de m'accompagner. Je n'avais garde de refuser.
Pendant que le cab nous emportait à grands tours de roues, je jetais de furtifs regards sur mon compagnon et, avec un bon espoir, je me disais : « Ce n'est pas pour rien qu'il est là, à mes côtés, le mari de lady Rose ! »
Aussitôt arrivés à Richmond Park, je dirigeai mes pas vers un coin particulièrement beau, où les arbres sont très vieux et auquel les fougères, la bruyère, un petit arbuste épineux avec de brillantes fleurs jaunes donnent un aspect sauvage. Il avait plu pendant la nuit, l'atmosphère était purifiée, la verdure, la terre, y jetaient de fraîches senteurs.
Philippe Beaumont s'arrêta et promena autour delui des yeux surpris et charmés.
— Et il y a quelque chose de semblable si près de Londres ! dit-il.
— Oui, les mondains ne s'en doutent pas. Hydc Park leur suffît.
— Ëtes-vous sûre qu'il suffise à tous ?
— A tous, non, témoin votre ami monsieur H..., qui
528 l'île inxoxnue.
trouve Whitechapel plus intéressant que Mayfair. Ah ! savez-vous, fis-je de l'air le plus naturel, j'ai été bien contente que vous ayez invité miss Baring pour cette visite à l'hôpital de Londres.
Mon compagnon se retourna vers moi, les sourcils élevés.
— Pourquoi ne l'aurais-je pas invitée ? Il me semble que la politesse l'exigeait, du moment que vous étiez ensemble à l'hôtel Claridge.
— C'est juste, répondis-je avec une gravité moqueuse. A propos, avez-vous trouvé miss Baring bien changée ? Il y avait quatre ans que vous ne l'aviez pas vue, n'est-ce pas ?
— Quatre ans... oui... Ses traits réguliers n'ont pas été altérés, mais son expression a changé... étonnamment. J'ai laissé une jeune fille, j'ai retrouvé une femme.
— L'épreuve qu'elle a traversée a été assez sévère pour faire d'elle une femme.
— L'épreuve ! Elle l'a voulue, il me semble ! Elle l'a forgée de ses propre mains.
— ■ Et voilà bien ce qui l'a rendue si cruelle ! Tenez, le jour où vous vous êtes rencontrés sur la terrasse des Communes, elle m'a naturellement demandé où je vous avais connu. Je le lui ai appris. Le lendemain, après m'avoir fait sa confidence, — je venais de recevoir la vôtre, — elle m'a dit : « Quand vous m'avez raconté la mort de lady Rose, j'ai su que j'avais bien agi, j'en avais douté quelquefois. J"ai eu ma récompense. »
Philippe Beaumont tourna vers moi un visage ému.
— Elle a dit cela ?
— Textuellement. Dès les premiers temps de notre connaissance, malgré sa belle humeur, j'ai deviné qu'il y avait eu un désastre dans sa vie.
— Vous avez passé tout un mois à Wimbledon ? — ■ Oui, un mois vraiment délicieux, pendant le
quel j'ai été gâtée d'une manière ridicule, mais très agréable.
Je fis alors, naturellement, la description de Saint- Olaf, je parlai de madame Baring, de Rodney.
— Et le croiriez-vous, ajoutai-je, la nouvelle de la mort de monsieur Wilkes est arrivée l'avantveillê de mon départ.
— Pas possible !
— ■ Et j'ai été frappée de la dignité avec laquelle mes hôtes ont accueilli leur changement de fortune. J'étais beaucoup plus surexcitée qu'eux.
— J'ai appris, par hasard, chez ma sœur, que Loftshall avait changé de maîtres. Je m'en suis réjoui sincèrement pour miss Baring,
— La médiocrité, j'en suis sûre, lui a toujours été douloureuse. On lutte contre la pauvreté, on ne lutte pas contre la médiocrité. C'est une femme à qui il faut beaucoup d'espace, et rien n'est plus cher.
— Elle doit être heureuse, maintenant ? fit mon compagnon en tournant vers moi un visage d'interrogation.
Il espérait, je gage, entendre le contraire. Je ne lui donnai pas ce plaisir.
— Heureuse !... oh ! assurément... pour ellemême, pour les siens et pour Dick !
— Pour Dick ?
— Oui, pour ce vieux pur sang qu'elle montai!]
5oU L ILE IN'CONXUE.
deux fois par semaine à Wimbledon, Elle l'a racheté tout de suite. C'était son rêve.
Je vis passer une onde d'émotion sur le profil de mon compagnon.
— Ah ! fit-il simplement.
Mes paroles avaient porté. Je le sentis. Et, par respect pour le trouble qu'elles avaient fait naître, je me tus.
Au bout d'un moment, Philippe Beauraont se tourna vers moi avec une physionomie redevenue impassible.
— Partez-\ous vraiment samedi pour le Somersetshire ? me demanda- t-il.
— Oui, j'aurai mon « week end » à Loftshall ! Pensez, quelle joie !
— Je pense plutôt que je vais vous perdre et je vous ai si peu vue !
— Il ne tient qu'à vous, mon cher ami, de me voir un peu plus longtemps. Je suis encore pour une dizaine de jours en Angleterre, venez à Bath, il n'est pas loin de Loftshall, vous m'en ferez les honneurs. Vous devez bien avoir quelques rhumatismes.
— Non, mais j'ai un oncle qui en est perclus et qui passe là trois mois de la saison. Il a un appartement Royal Crescent, je suis toujours invité chez lui.
Je m'arrêtai et, mettant ma main sur son bras :
— Eh bien, venez à Bath... non pas pour moi. mais pour faire votre paix avec Edith. \'ous en mourez d'envie.
Les yeux clairs de mon compagnon vacillèrent sous mon regard, une jolie confusion se peignit sur son
visage, un sourire nerveux frissonna sous sa moustache.
— Vous croyez ?
— J'en suis sûre. Vous me faites l'effet d'un enfant qui ne veut pas redemander du gâteau parce qu'on lui en a refusé une première fois. Vous avez, du reste, tous deux quelque chose à vous pardonner. Vous, ce « non » qui vous a blessé, elle, madame Oswald. Edith est, entre mille, la femme qui peut vous dédommager du passé. Elle sera une mère pour vos fils. Elle fera honneur à votre maison. Tenez, fîs-je, prise d'une belle colère, quand on a comme moi toute la vie derrière soi, en face toutes les impossibilités et que l'on voit des êtres jeunes gâcher les heures précieuses, bouder contre le bonheur, on se dit qu'ils sont fous ou aveuglés par la volonté du destin... vous entendez... fous ou aveugles...
— • J'entends, répondit M. Beaumont d'une voix assourdie.
Nous retournâmes sur nos pas.
J'oubliai mon compagnon pour saluer des yeux la beauté qui se dégageait de ce coin de parc anglais. Je dis adieu aux biches, aux daims, aux lapins, à tous ces chers animaux qui le peuplent et l'animent.
Jusqu'à l'hôlel, M. Beaumont et moi n'échangeâmes plus que des paroles banales. Là, nous nous séparâmes avec une forte poignée de main.
D'où m'est venue l'inspiration de parler de l'achat de Dick ? Je l'ignore. Et si je ne me trompe, c'est au moyen de cela... que ce matin, j'ai servi.
Cet après-midi, nous sommes tous allés à la gare
532 l'île inxowue.
d'Euslon recevoir Jack Baring. Edith a insisté pour que je fusse de la partie.
— Venez, venez^ me dit-elle d'un air moqueur, vous verrez comment d'honnêtes « Britons », — ■ elle a horreur du nom de « Britishers », — donnent la bienvenue aux leurs ; puis, je suis sûre qu'entre vous et Jack, -ce sera une affaire d'amitié à première vue.
— • Et moi, je passerai au second plan, sans doute, ajouta Rodney avec son sourire du coin de l'œil.
— Jamais, my dear boy, votre conquête m'a coûté trop de peine.
— C'osl bien, alors.
Et j'ai vu... La petite scène a été très simple et très forte.
Dans le groupe que nous formions sur le quai d'arrivée, il y avait une grosse émotion assez mal contenue. Rodney était visiblement nerveux, Edith silencieuse, miss Talbot ne tenait pas en place, le nez de madame Nerwind donnait des signes de sensibilité ; quant à moi, j'étais délicieusement affectée par cette attente. Tous mes « revoirs » ici-bas ont été vécus, mais je puis, Dieu merci, jouir de ceux des autres.
Notre train émergea d'une voûte sombre, une tête et un buste parurent à l'une des portières ; une seconde plus tard, un grand et beau garçon sautait à terre. J'entendis la voix mâle de Rodney crier : « Bienvenu, cher vieux camarade ! » Je vis deux mains d'homme s'étreindre fortement. Le voyageur mit un de ses bras autour de l'épaule de mon amie, l'embrassa et lui dit à plusieurs reprises : « C'est
bon de vous revoir ! » Puis il salua joyeusement madame Nerwind et Ruby, qu'il appela « petite sœur ».
Je m'étais tenue un peu à l'écart. Edith m'amena son frère.
— Jack Baring...
Et à celui-ci :
— • Pierre de Coulevain, une addition à la famille, que vous trouverez plutôt agréable, ajouta-t-elle plaisamment.
Les yeux du jeune homme s'écarquillèrent démesurément.
— Pierre de Coulevain ! fît-il lentement. Mais, madame, vous avez des amis à Montréal !
— Je le sais, les T...
— Ils m'ont parlé de vous. Je les ai questionnés souvent sur votre compte... et vous deviez venir à ma rencontre... eh bien, c'est plus fort que tout ce que j'ai entendu !
— Et vous savez, Jack, nous avons encore une surprise pour vous, fit Ruby le visage brillant de gaieté.
— Vraiment !... Elle ne vaudra jamais celle-là... répondit le jeune homme en me regardant avec une jolie timidité. Du reste, je tiens une série de surprises ! Vos fiançailles, Loftshall... Pierre de Coulevain... et l'autre... Puis-je savoir?
— Non, vous l'aurez tout à l'heure. Préparez-vous à un choc. Elle bat le record.
Jack Baring est un colonial, — ne pas confondre avec le colonial Irançais. — Rodney est un insulaire. La force du premier est le rayonnement, la force du
534 l'île inxonxue.
second la concentration. J'ai senti cela au cours de la soirée. Légèrement plus grand que son frère, Jack a la figure moins une. Son visage de blond, son nez droit, est éclairé par des yeux bruns très vifs et très bons, — les yeux de madame Baring. Ses cheveux, sa moustache, ont un ton prononcé de rousseur qui se nuance bien avec le rose bronzé de sa peau. Sa bouche, aux lèvres pleines et joyeuses, n'a pas la belle fermeté de celle du frère aîné, mais son menton est un menton de force. On devine qu'il ne regimbera pas contre la tâche, quelle qu'elle soit, et qu'il l'accomplira largement. Depuis trois ans qu'il est secrétaire dans une compagnie minière de Montréal, il a employé ses vacances à prospecter, à explorer, à chasser, à braver toutes sortes de dangers. C'est à cette communion avec le grand nord qu'il doit, j'en suis sûre, la netteté, la fiaicheur physique et morale dont il donne l'impression. Quand je le vis paraître en tenue de soirée, je me dis qu'il pouvait bien avoir fait la conquête de ma petite amie Gladys.
Le dîner eut un vif intérêt. C'était curieux de voir ce jeune « Briton » reprendre contact avec les gens et les choses de son pays, après trois ans de séjour au Canada et un voyage à travers l'Amérique.
Madame et mademoiselle Reynold arrivèrent tard, selon leur coutume. Jack tournait le dos à la table qu'elles occupaient à l'une des extrémités de l'immense salle. Ainsi l'avait voulu miss Talbot. Tout d'abord, le jeune homme promena les yeux autour de lui.
— Voilà un contraste avec le Waldorf-Astoria... fit-il lentement. Vous ne sauriez imaginer ce que sont
les grand hôtels américains. Leurs quinze, seize étages regorgent toujours de monde, les ascenseurs ne s'arrêtent pas, les téléphones marchent incessamment, les communications s'obtiennent avec une rapidité qui tient du miracle. Les salles, d'un luxe inouï, sont pleines à toute heure. On y déjeune, on y dîne, on y soupe. Les menus ont un mètre de long et vous offrent tout ce que la planète produit en fait d'aliments. Le Champagne, les vins de tous les crus s'y boivent comme de l'eau. Il se fait là une dépense fabuleuse de vie et d'argent. Ces caravansérails donnent une fière idée de la puissance d'organisation de nos cousins. C'est là ce qu'il faut admirer.
— En somme, quelle impression l'Amérique vous a-t-elle faite ? demandai-je. Vous l'avez traversée de l'Ouest à l'Est, n'est-ce pas ?
— Oui, je suis parti de Seattle, l'extrême frontière américaine, où j'ai laissé vos amis les T... J'ai visité toutes les grandes villes et j'ai fini par New-York, Mon impression est celle d'une formidable mêlée, d'une poussée continue... Les Américains ont' un mot d'argot bien expressif pour désigner le peuple, ils l'appellent le « push », celui qui pousse, — et ils sont poussés ! je vous l'affirme. Partout, on sent un effort surhumain. New-York a des œuvres gigantesques, son Métropolitain entre autres. La rapidité avec laquelle on bâtit est peut-être la chose qui m'a le plus étonné. De ma fenêtre au Waldorf-Astoria, j'ai vu construire une énorme maison. Les poutres de fer montaient toutes prêtes à être ajustées. Ping ! un boulon ! pang ! un autre ! et les voilà rivées et les étages s'élevaient
53G l'île inconnue.
— Cela dure, ces maisons bâties en deux temps, avec un ping ! et un pang ! demanda madame Xerwind sérieusement.
— Ah ! là-bas, il s'agit de loger le présent, l'avenir prendra soin de lui-même. Le peuple américain donne le spectacle d'un peuple lancé à toute vitesse... Cette vitesse augmentera-t-elle ? ou sera-l-elle enrayée par un choc ? Chi lo sa ? Pourvu qu'il ne nous écrase pas !
— Non, répondit Rodney, il nous sert d'entraîneur. Le Vieux Monde a avec lui la force du passé, c'est quelque chose, « old boy ».
— Jack, vous aimez les Américaines, n'est-ce pas ? demanda perfidement miss Talbot.
— Celles que j'ai vues à Montréal, il en vient un assez grand nombre maintenant, m'ont beaucoup plu. Elles sont jolies, élégantes, elles ont de l'entrain et "des idées.
— Edith, vous pouvez vous attendre à avoir une belle-sœur américaine !...
Le jeune homme rougit et ne protesta pas.
Afin de l'arracher aux taquineries de miss Talbot, je le questionnai sur le Canada. Il nous parla du Klondike, de Dawson City, du mouvement de l'immigration vers les plaines de l'Alaska. Tout cela en très bon français, miss Baring l'écoutait avec une stupéfaction croissante.
— Comme vous parlez bien le français ! dit-elle enfin. Vous m'éclipsez complètement.
— J'ai beaucoup fréquenté la société canadienne française.
— Eh bien, vous n'avez pas perdu votre temps !
— Non, je ne crois pas, répondit le frère avec un sourire qui n'était pas exempt d'orgueil.
Est-ce un effet de mon imagination ? Il m'a semblé que tout le temps du dîner Jack était affecté par la présence invisible de miss Reynold. Il s'arrêtait de manger, regardait à droite, à gauche comme un être inquiet. Au moment où nous allions quitter la table, il promena longuement les yeux autour de lui.
— • Quel beau calme ! fit-il. Le contraste avec la mêlée que je viens de traverser me fait sentir le repos de la vieille Angleterre.
En sortant, par une manœuvre habile, miss Talbot réussit à attirer l'attention du jeune homme du côté opposé à celui où se trouvait « la surprise ». Pendant que nous prenions le café, elle surveilla la porte du restaurant. Aussitôt qu'elle vit paraître les Américaines, elle alla à leur rencontre, prit le bras de Gladys, l'amena vers notre groupe.
— Jack !... Miss Reynold...
Le brave garçon qui tournait le dos sursauta et se leva.
Oh ! la belle rougeur jeune, le bel épanouissement sur ces deux visages humains, l'élan de leurs mains l'une vers l'autre ! C'était bien joli à voir !
— Ma parole !.,. pour une surprise, c'est une surprise, dit le frère d'Edith en français. Et j'ai été vous chercher à Newport !
— Vraiment ! s'écria madame Reynold.
— Oui, et là j'ai appris que vous étiez parties pour l'Europe. Si je m'attendais jamais à vous rencontrer au débarqué !
Les deux Américaines prirent place dans notre cer-
538 l'île lnconxue.
cle. La conversation demeura générale pendant quelque temps. Peu à peu, Jack et Gladys se mirent à parler de Montréal, Ruby et Rodney d'une maison qu'ils avaient visitée à Soutli Kensington... et madame Nerwind, et madame Reynold, et miss Baring, et Pierre de Coulevain n'existèrent plus pour eux.
Au moment de partir, miss Talbot me dit à l'oreille : « Edith l'aura, la belle-sœur américaine » ; puis gravement, elle ajouta : « Vous avez raison, c'est Dieu qui fait nos romans... lui seul ! »
Londres.
Ma dernière journée à Londres. Je n'écris pas cela sans regret. La métropole anglaise m'est entrée dans l'âme. Je l'ai tant regardée !
J'ai fait mes adieux aux choses qui m'ont le plus intéressée. Parmi ces choses, sont les Parks mal (réquenlés, qui ont été plus d'une fois le but de mes promenades matinales : Regent's Park, que les mondains ont abandonné, mais auquel les oiseaux sont restés fidèles ; Saint-James's, Green Park, avec ses moulons aux toisons noircies par la fumée. Dans ces Parks, en plein quartier élégant, le miséreux vient chercher sa part d'air, de soleil et de verdure ; le vagabond, couché sur le dos, fume sa pipe ; les amoureux s'embrassent énergiquement, on fait tout énergiquement dans ce pays. Les femmes qui n'ont pas de linge sont coiffées de chapeaux empanachés et, au mois de juillet, portent des boléros de velours et des jaquettes de fourrure. Et là, dans ces Parks, on voit un peuple libre et. au plus bas échelon, digne de
la liberté. C'est ce spectacle qui m'y a ramenée si souvent.
Il y a encore Kensington Gardens. Les enfants de toutes les conditions y fourmillent. Ils couvrent littéralement le sol. Au milieu des fleurs, ils font l'effet de plantes vivantes. Les enfants des bourgeois sont habillés sans luxe, avec un goût bizarre, mais leurs vêtements très hygiéniques laissent libre jeu à leurs mouvements et c'est joli de voir l'agilité des jambes fines et des corps musclés. Ils n'ont pas la grâce des petits Parisiens, mais ils semblent plus résistants.
Les enfants du peuple, ces mioches qui viennent on ne sait d'où, que personne ne surveille, que personne ne ramène à la maison, ont les visages les plus sales que j'aie jamais vus, d'une saleté comique qui leur fait des figures de clowns. Ils ne pleurent pas, ils ne se querellent pas, ils jouent gravement. Parmi eux, j'ai toujours vu le plus fort protéger le plus faible. On ne le leur a pas enseigné, c'est l'instinct d'une race mâle.
Dans ma dernière visite à cette belle nursery que Londres a pour ses petits, j'ai emporté une impression de nombre, de simplicité rude et de bonté.
Hyde Park est presque vide. Une partie des chaises est empilée. La plupart des maisons <ie Belgravia et de Mayfair sont fermées, les fleurs des balcons et des fenêtres ont l'air abandonné, les rues sont presque désertes, les équipages se font plus rares, les gens qu'on rencontre ont des figures fatiguées, des mines dolentes, à croire qu'ils ont été saignés à blanc. Londres même paraît épuisé. Il y a quelque chose
qui finit, quelque cliose qui se meurt... c'est la « saison ».
La saison ! Quel phénomène curieux ! Dans toutes les grandes capitales, à époques fixes, il se produit un bouillonnement de vie mondaine. Des milliers et des milliers de créatures sont employées à le préparer. La vanité, le besoin de jouissances et de plaisirs sont portés à leur maximum d'intensité. Ce bouillonnement de vie est destiné, sans doute, à faire tourner plus vite la « Roue des Choses ». Les puissances auxquelles nous obéissons le dirigent, l'augmentent, l'apaisent et il décrit la parabole, il monte et il descend. Londres et Paris vivent ce phénomène avec leurs caractères respectifs. A Londres, le mouvement est plus large, plus fort, mieux rythmé ; à Paris, il est plus vif, plus brillant, plus inégal. L'œil et la pensée de l'homme ne pourront jamais apercevoir ou suivre la millionième partie des effets et des conséquences d'une saison.
Ma « saison », à moi, s'est terminée par un five o'clock au Wellington, un des grands clubs de Londres, où les membres peuvent inviter leurs amies. \'ers deux heures, miss Baring, Ruby et moi étions au salon de lecture, occupées à lire les journaux, lorsque je vis l'agréable figure de Philippe Beaumont se dessiner dans l'encadrement de la porte. La veille, il n'avait pas paru à l'hôtel Claridge et je craignais presque de l'avoir effarouché.
— Bien que vous ne m'ayez pas invité au Lyceum, me dit-il, après l'échange des poignées de main, je viens vous inviter à mon club le Wellington. J'espère que vous n'avez pas d'engagement et que vous voudrez
bien, toutes trois, me faire le plaisir d'y venir prendre le thé vers cinq heures.,
— Nous acceptons, fis-je promptement. Le thé dans un club masculin manquait à ma collection. Merci.
— Croyez-vous que madame Nerwind voudrait être des nôtres ?
— Elle ne le pourrait pas, j'en suis certaine, répondit miss Talbot ; elle s'est déjà débarrassée de moi pour l'après-midi.
Le ton joyeux, délibéré, avec lequel M. Beaumont avait fait son invitation, me causa un secret plaisir. Il me sembla que c'était celui d'un homme qui a pris une décision, qui s'est trouvé, comme disent les Américaines, qui a vu clair en lui.
Nous nous préparâmes pour quatre heures quarantecinq. Edith mit sa toilette la plus seyante, s'accommoda avec un soin particulier. Elle surprit dans la glace le sourire qui me vint aux lè\res et, rougissant un peu, elle se retourna vers moi :
— Les Anglais sont des créatures vaines, comme vous le dites, ils aiment qu'on leur fasse honneur.
— Parfaitement vrai, confirma Ruby. Tâchons d'être aussi bien que possible pour ce charmant Philippe Beaumont, ajouta-t-elle en donnant un nouveau coup de doigt à ses cheveux et à son chapeau.
Nous arrivâmes à l'heure dite au W'ellington. Notre hôte nous conduisit dans une salle boisée à mi-hauteur, peinte en blanc, avec des rideaux rouges, un tapis de même couleur, et ornée de grandes verdures. Pas de tableaux, pas de bibelots, des meubles
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sérieux, un cadre sévère. Trois touffes de belles roses marquaient notre table. On apporta le thé avec son accompagnement habituel de gâteaux, de fraises, de crème, de tartines beurrées.
Après une seconde d'hésitation, Philippe Beaumont demanda à Edith de vouloir bien le servir. Il y avait dans sa voix une émotion qui ne m'échappa pas.
— Certainement, répondit-elle, avec un petit rire nerveux. Servir le thé fait partie de ma mission icibas.
Miss Baring se mit en devoir de remplir ladite mission. Je remarquai le tremblement de ses doigts. Quand elle tendit à Philippe Beaumont la tasse qu'elle lui avait préparée, elle dut forcément le reîjarder. Il la prit très lentement. Si je ne me trompe pas, à ce moment même la paix se fît entre eux.
Il y avait peu de monde dans la jolie salle du Wellington, mais les hôtes et leurs invitées apparlenaieiit à la meilleure classe et l'ensemble était très élégant.
— • Comme c'est solennel chez vous, monsieur Beaumont, dit miss Talbot.
— C'est un club d'hommes qui reçoit des femmes.
— Et qui a même une entrée séparée pour elles, fis-je en souriant. La gracieuseté a l'air d'être faite avec réserve plutôt.
— La réserve n'a rien de désobligeant, croyez-le. — ■ J'en suis persuadée.
— X'avez-vous pas trouvé nos usages mondains bien différents des vôtres ?
— Oui. Tenez, je m'étonne toujours de voir les
LONDRES. 5i3
hommes entrer dans un salon sans leur chapeau. Pour nous, le maître de la maison a seul ce droit.
— Qu'est-ce qui vous parait plus convenable ? me demanda miss Talbot.
— Eh bien, les hommes du monde savent se faire une contenance de leur chapeau, ils tiennent même gracieusement ce disgracieux objet ; quant aux autres, ils en sont toujours embarrassés et le posent sur les meubles ou par terre. A dire vrai, j'aimerais mieux qu'ils le laissassent dans l'antichambre. Une autre chose m'a beaucoup frappée. Chez vous, la conversation devient rarement générale. Et, dans toutes les réunions, les gens se groupent sans façon, selon leurs affinités ou leur intimité. On cause par petites tables, pour ainsi dire. Le fleuretage doit y trouver son compte.
— N'en doutez pas, répondit M. Beaumont, notre timidité est un peu la cause de cela. Un Anglais exposera ses idées devant deux ou trois personnes, et devant une dizaine il restera muet comme une carpe.
— Ce (( comment vous portez-vous ? » par lequel vous vous abordez et auquel vous répondez par un autre « comment vous portez-^"ous ? », me semble comique et me déconcerte toujours. Figurez-vous un malheureux étranger qui croirait que vous lui demandez des nouvelles de sa santé et qui prendrait la peine de vous en donner ?
— Cela m'est arrivé en province, en Angleterre même, dit Ruby. Xous disons « bonjour » à nos inférieurs, il a fallu trouver autre chose pour nos égaux,^ mais je conviens que celte salutation est stupide.
544 l'île lnconnle.
Je me mis à parler de notre départ, de la joie que nous attendions tous de ce « week end » à Loftsliall.
— Et je suis de la partie, dit joyeusement miss Talbot. Madame Nerwind, elle, est retenue à Londres. Elle a un neveu et une nièce qui lui arrivent de Ceylan. Nous autres Anglais, nous avons toujours quelque membre de la famille en route.
Sur ce, je racontai l'arrivée de Jack Baring et sa rencontre avec Gladys Reynold.
— Edith est sérieusement menacée d'une bellesœur américaine, ajouta Ruby, elle qui les déteste !
Cette dernière phrase amena une vive rougeur sur le visage de mon amie et une soudaine irradiation sur celui de mon voisin.
Notre thé, dans l'atmosphère du Wellington, fut intime et charmant. Tout le temps, j'ai senti le grand invisible à l'œuvre entre les amoureux. Il me semblait que j'avais près de moi deux appareils de télégraphie sans fil. Et n'était-ce point cela?... lui, le générateur... elle, le récepteur ! Je regrettais de troubler, par des paroles oiseuses, le travail ^acré. Comme si miss Talbot en eût été affectée, je la vis à plusieurs reprises arrêter ses yeux sur Edith et sur Philippe Beaumont et je dus détourner son attention.
— Je ne vous verrai pas ce soir à l'hôtel Claridge, me dit notre hôte lorsque nous prîmes congé de lui, ma sœur et moi nous dînons en \ ille ; mais si \ous le permettez, j'irai vous saluer demain à Paddington.
— Vous nous ferez plaisir, répondis-je en lui serrant la main.
Nous reconduisîmes miss Talbot Portman Square. Nous fîmes nos adieux à son amie et nous lui expri-
mâmes nos regrets de ce qu'elle ne pouvait être des nôtres. Edith l'invita à Loftshall pour le mois d'octobre.
Comme la voiture se mettait à rouler vers l'hôtel Claridge, je me retournai. La large rue était blanche de chaleur et de poussière, toute dorée par les rayons du soleil couchant. Sur le seuil de sa porte, entre deux fenêtre fleuries, je vis la figure bien anglaise de madame Nerwind, de la femme qui m'a aidée avec tant de bonne grâce. Je lui envoyai un dernier salut d'amitié. C'est ainsi, j'en suis sûre, qu'elle restera dans mon souvenir.
LOFTSHALL
Loftshall.
Saint-Olaf ! Loftshall ! quelle distance entre ces deux demeures ! Sainl-OIai', le collage de banlieue, riiorizon borné, la médiocrité. Loftshall, la maison de famille spacieuse et noble, la fortune. Mes amis ont passé de l'une à l'autre sans émoi et ils sont chez eux, ici, mieux que là-bas. Aujourd'hui seulement, je peux apprécier le courage de madame Baring.
Notre départ, notre voyage, notre arrivée ont été parfaits de tous points. Malgré moi, maintenant, je me prendsrà considérer les scènes de la vie humaine comme autant de tableaux plus ou moins bien réussis. Dans ceux qui sont douloureux, je découvre souvent le même soin, la même recherche, et ce qui reste en moi de la vieille Eve se révolte et s'indigne.
A la gare de Paddington, nous avons eu madame et mademoiselle Reynold, puis Philippe Beaumont, ces deux derniers venus ostensiblement pour dire
LOFTSHALL. 547
adieu à Pierre de Coulevain. Pauvre Pierre de Coulevain ! Elle enlrail cependant pour bien peu de chose dans ce mouvement !
Gladys et Jack échangèrent jusqu'à la dernière minute de joyeuses taquineries. Ils doivent se retrouver en Ecosse dans une quinzaine de jours et là, j'en suis sûre, s'achèvera le roman commencé cet hiver à Montréal. Que Dieu les bénisse !
J'ai ouvertement engagé M. Beaumont à venir voir son oncle à Loftshall. Ce brave Rodney a cordialement appuyé la suggestion. Edith, saisie et troublée, s'est mise à ranger énergiquement les petits bagages. Elle m'aurait volontiers battue, je le devinais, mais je n'en avais cure. Au moment où le train s'ébranlait, je vis les yeux clairs et graves de Philippe Beaumont se fixer sur mon amie, et il me sembla qu'ils lui disaient : au revoir.
Nous fûmes seuls pendant tout le trajet. Miss Baring parut s'absorber dans la lecture d'un magazine. Elle s'abandonnait plutôt, j'en suis sûre, à la douceur du sentiment si longtemps refoulé, victorieux enfin. Je fis de mon mieux pour protéger sa méditation.
Les fiancés ne tardèrent pas • à parler canotage. La iloltille de Rodney a déjà été transportée, cela ^a sans dire, de la Tamise sur l'Avon.
Jack et moi nous fûmes laissés l'un à l'autre. Je mis la conversation sur le Canada, mais elle oscilla tout le temps et d'une manière amusante, des plaines de l'Alaska à miss Pieynold, de miss Reynold aux plaines de l'Alaska. Pauvre garçon ! comme Je l'ai tourmente !
Nous prîmes le thé à Bath, puis nous montâmes
5i8 l'île lncoxn'ue.
clans le petit omnibus qui était venu nous chercher, un omnibus attelé de deux forts postiers. Ce fut alors pendant une heure une succession de montées, de descentes. A mesure que nous approchions de Coftshall, le silence se faisait entre nous. Je voyais les signes d'émotion s'accentuer sur les visages de Ruby et de Jack.
Nous arrivâmes enfin devant une avenue de sapins d'Ecosse flanquée de deux loges. Nous la montâmes lentement aux aboiements joyeux des chiens, et nous nous trouvâmes bientôt devant un parterre de fleurs éclatantes, sur lequel semblait se détacher la vieille maison Elisabeth, Sous son porche, la châtelaine, vêtue d'un riche demi-deuil, nous attendait.
Jack sauta à terre le premier.
— Soyez le bienvenu, mon fils, dit-elle, les yeux brillants de larmes.
Le jeune homme mit son bras autour de son épaule, l'embrassa et, avec un instinct d'enfant, se pressa contre elle. Puis, se reculant un peu :
— Mère ! comme vous êtes belle ! fît-il avec un accent que la tendresse, la révérence, l'émotion, rendaient délicieux à mon oreille.
Madame Baring rougit, sourit et, me tendant la main :
— Pierre de Coulevain, soyez la bienvenue à Loftshall comme vous l'avez été à Saint-Olaf ! et vous aussi, Ruby, chère petite fille... soyez les bien-
lenus tous.
Il y avait trois ans que les chiens n'avaient pas vu le jeune homme. Le reconnurent-ils à sa voix ou à sa race, je l'ignore, mais ils l'accablèrent de caresses.
LorxsiiALL, 549
Je fus fêtée à mon tour. Ah ! les bonnes bêtes ! Sur les pas de la châtelaine, nous pénétrâmes dans ce qui avait été « the banqueting hall », la salle des festins, aujourd'hui le hall où on se tient volontiers, où on lit les journaux, où on prend le thé. La pièce, de belles dimensions, éclairée par des baies cintrées, a\ait un plafond à solives, une galerie à l'une des extrémités, une haute cheminée, des panneaux de tapisserie, de nombreux trophées de chasse, des bancs à hauts dossiers, un. écran merveilleusement sculpté. Des sièges et des tables, suffisamment modernes pour le confort, s'harmonisaient par leur bois et leur dessin avec l'ensemble de ces choses d'une autre époque. Une porte ouverte sous la galerie laissait voir un second hall et l'escalier de chêne qui conduisait aux appartements.
Jack promena les yeux autour de lui et, avec un peu d'émotion :
— • C'est très beau... très beau, fit-il lentement. Je me sens plutôt fier des Wilkes.
Puis, passant son bras sous celui de madame Baring :
— Allons, « mater », faites-moi les honneurs de chez vous.
— Et nous, nous irons voir Dick, annonça Edith. Pierre de Coulevain et Ruby visiteront Loftshall à leur aise et à leur manière.
En conséquence, mon amie nous conduisit tout droit auprès de son favori. Elle s'arrêta sur le seuil de l'écurie, sans prononcer une parole. Aussitôt le cheval tourna la tête, se mit à hennir joyeusement^ battit la terre du pied.
— ■ Vous voyez, fil la maîtresse avec un accent de plaisir et de triomphe.
Elle alla à Dick, le caressa, l'examina de près, passa sa main le long de ses jambes.
. — Il est en parfaite condition, dit-elle au chef -d'écurie qui venait d'entrer. Je suis très contente.
— Je ne l'aurais pas reconnu, ajoutai-je. Quelle différence les soins peuvent faire chez un animal !
— Ah ! madame, cela coule cher pour être beau î répondit le brave homme,
— Vous avez raison, Parker, dit miss Baring en souriant.
Nous installâmes d'abord Ruby chez elle ; puis mon amie, par un long corridor, me conduisit à la chambre qu'elle m'avait destinée et j'en reçus une très agréable impression. Elle donne sur la vallée, sur un horizon de collines aux ondulations douces et sur un parterre de fleurs. Le meuble florentin, rapporté d'Italie par quelque Wilkes, a les armes des Médicis. Les rideaux, les tentures sont de brocard rouge ancien. La table, massive et élégante, finement incrustée, sur laquelle je vais me permettre d'écrire, je n'en ai jamais eu d'aussi belle, est placée devant une fenêtre, la chaise de repos de\ant l'autre. Il y a trois tableaux italiens, des madones, cela va sans dire, quelques livres, des flambeaux de l'époque. La large cheminée est pleine de sapin odorant, des roses magnifiques ont été distribuées ici et là. Pour allé nuer la modernité du cabinet de toilette, Edith l'a orné de récipients en \ieux cuivre qu'elle a dénichés dans les greniers.
— Je \ ous ai réser\é la chambre italienne, me dit-
LOFTSIIALL, 551
elle, dans la crainte que l'ancien lit anglais avec ses quatre colonnes et son aspect de catafalque ne \ous donnât des cauchemars.
— Eli bien, vous pouvez être tranquille, ici, je n'aurai que de bons rêves.
— C'est ce que je désire, répondit miss Baring. Et, mettant son bras autour de mou cou, elle me
donna un baiser de bienvenue, de reconnaissance 13eut-être, car chez elle ce geste est rare.
Le dîner fut un délicieux tableau de cette vie anglaise, simple et riche, qui est en train de disparaître ou plutôt de se modifier. Et ce tableau, le voici : un plafond à poutrelles, des murs revêtus de vieux chêne, éclairé par les bougies de plusieurs appliques, une haute cheminée, un large buffet sculpté. Dans ce cadre, une table longue avec du nappage de Flandre, une argenterie et une porcelaine massives, des cristaux taillés, de lourds candélabres, une jonchée de fleurs éclatantes, des rouges et des jaunes. A la tête de cette table, comme perdue dans un imposant fauteuil, la figure fine et un peu rigide de la mère, à l'autre bout le fils aîné... le futur dquire. Madame Baring, avec sa robe de soie noire mate garnie de vieux point, la « cap » de même dentelle posée sur ses jolis cheveux blancs, me parut exquise. Avant de prononcer l'action de grâces habituelle, elle regarda ses enfants l'un après l'autre, puis elle inclina sa têlc très bas et, j'en suis sûre, remercia Dieu de toute son âme.
Nous lui racontâmes notre séjour à Londres, nous la taquinâmes doucement sur son air de « squiress », en français, pour ne pas choquer le maître d'hôtel
et le valet de pied. Elle ne nous écouta qu'à demi, mangea peu et vingt fois je surpris ses yeux fixés sur le fils qu'elle n'avait pas vu pendant trois ans.
Malgré moi, la pensée me vint qu'un jour Ruby présiderait à cette table. Il y aura là plus de gaieté, le courant des idées sera plus actif, l'atmosphère morale sera plus légère, mais il y aura aussi moins de douceur et de raffinement. En ce monde, l'homme n'acquiert rien sans perdre quelque chose et il regrette toujours ce qu'il a perdu.
Les fiancés ont employé le dimanche à visiter Loftshall. Ils ont passé la journée du lendemain sur rA\on. Mardi, miss Talbot est rentrée à Londres. Nous l'avons accompagnée au chemin de fer. Debout à la portière, le visage ému et attristé, elle nous a dit drôlement :
— Ne soyez pas trop heureux sans moi, je vous en prie.
— Je ne le serai pas, vous pouvez en être sûre, lui a répondu M. Baring.
— ■ A la bonne heure !
Le fiancé a suivi le train d'un regard où il y avait de bien belles choses.
— Vous n'aurez plus beaucoup de ces vilaines séparations, lui ai-je dit.
— Non, Dieu merci \ Quand nous serons en Ecosse, je tâcherai d'obtenir de Sir Charles que notre mariage ait lieu en octobre !
Madame Baring et Edith m'ont laissé le plaisir de découvrir Loftshall. Et c'est pour moi une fine jouissance, je la fais durer comme un fumeur gourmand ferait durer un bon cigare.
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Les Wilkes existent dans le comté depuis plus de cinq cents ans, mais leur présente demeure ne date que de la fm du xvii® siècle. Elle a été bâtie sur l'emplacement de la ferme forteresse qui a été leur nid primitif. Loftsliall, comme toutes les maisons de ce style, a la forme de TE posé à plat, de la première lettre du nom d'Elisabeth. En France, nous le décorerions du nom de château ; ici, c'est tout simplement une gentilhommière. Les cuisines, les offices, les celliers, sont vastes et admirablement tenus. Il y a, je crois, une vingtaine de chambres à coucher, deux salons, une très agréable « morning room ». La salle à manger, la salle de billard, la salle des festins, la bibliothèque et « the gun room », la salle des fusils, comme disent nos voisins, ont de belles proportions.
J'ai remarqué une collection curieuse de vases à boire anglo-saxons. Il y a la corne simple, ou richement montée et travaillée qu'il fallait vider d'un trait, qui ne pouvait se poser que vide et servait aux toasts solennels, aux serments, aux marchés ; la petite coupe réservée aux femmes, que l'on tenait dans le creux de la main ; les premiers verres opaques et irisés, tous les vases enfin dans lesquels on a bu l'hydromel, l'aie, le vin, jusqu'au prosaïque grand verre anglais, « english tumbler », où l'on boit le whisky and soda. Cette collection, ces meubles en vieux chêne, en vieil acajou des fameux ébénistes anglais Chippendale, Adam, Sheraton, sont les choses les plus précieuses que renferme la maison, mais elles sont très précieuses. On a distribué dans toutes les pièces des portraits, des tableaux qui
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.auraient pu former une galerie cl je le préfère ainsi.
L'âme de celte demeuré est essentiellement masculine. Les femmes ont dû y exercer peu d'influence. Évidemment, la plupart des Wilkes ont été des chasseurs et des sporlsmen. Parmi eux cependant, il y a eu des lettrés, la bibliothèque en témoigne. L'esprit de ces lettrés est là encore ; c'est lui, je crois, qui adoucit et réchauffe l'atmosphère morale.
L'extérieur de Loftshall est une joie pour mes yeux. Les belles moulures de ses cheminées, son joli toit, ses fenêtres à meneaux, son revêtement de lierre, le parterre de fleurs qui l'entoure lui prêtent un attrait particulier. On le regarde, puis on le regarde encore.
Deux terrasses conduisent à son parc qui n'est pas grand, mais d"un aspect très noble. Le jardin est considéré comme une curiosité. Les murs sont recouverts de verdure, il y a quelques beaux arbres, une fontaine au milieu. Il est fait sur le modèle dos tout premiers jardins anglais, c'est-à-dire quatre carrés bordés d'arbustes, de groseillers. L'intérieur forme le dessin d'une arbalèic, d'une fleur de lis, d'un trèfle, d'un losange. Ces ligures sont plantées de fleurs simples, éclatantes de couleur et très parfumées. Les ïudors les aimaient ainsi. 11 y a des œillets en quantité, des roses, de la lavande, du romarin, de la sauge, du Ihym, des touffes de camomille. C'est « un jardin de curé » et, tel que, il est délicieux. Ses senteurs honnêtes rafraîchissent et reposent. Il sera toujours mon coin favori.
Loftshall possède ce que nos voisins appellent « a
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bo^Aling green » et nous un boulingrin, j'imagine. C'est un espace de gazon bien entretenu, avec des bancs rustiques, enfermé entre. des haies d'if taillé; au XVII® et au xviii" siècles, on y jouait aux boules, on s'y promenait en toilette, on y fleuretait, on y dansait même.
Je sens une harmonie entre les ifs, les buis, les lierres, les grands cèdres de Loftshall et le vieil acajou et le vieux chêne- de ses meubles. Leurs tons sont comme une symphonie amenée à son point de perfection.
Miss Baring est ici une personne" toute différente. Ses mouvements sont plus larges, plus vifs. A Saint- Olaf, elle avait toujours Tair comprimé. Elle vivait les coudes au corps, comme si elle eût craint d'être heurtée par qlielqu'un ou par quelque chose. Je devine aussi que l'espérance du bonheur est entrée en elle. Pourvu qu'elle ne soit pas déçue ! J'ai tellement i^eur des « machine arrière » du Destin !
Elle a eu. hier soir, un mot très drôle, très caractéristique. Mon hôtesse possède des dominos marqués aux armes de la famille, qui font mon bonheur tant ils sont doux et jolis. Edith les appelle les « Wilkes », au secret mécontentement de sa mère, j'en suis sûre. Pendant que nous jouions au matador, l'un glissa à terre, je m'en aperçus.
— Tiens, dis-je en me baissant, un « Wilkes » sous la table.
— Ce ne sera pas le premier, j'imagine, riposta mon amie.
Madame Baring rougit légèrement, redressa son buste de toute sa hauteur.
— Voilà une parole qui n'est pas heureuse, fit-elle d'un ton impossible à rendre.
Il y a une visible différence dans l'attitude des deux frères vis-à-vis des choses de Loftshall. Bien que Rodney respecte absolument les droits et l'autorité de la châtelaine présente, on sent qu'il est le fils aîné, l'héritier présomptif et que Jack est un « outsider ». Ce sont deux branches du même arbre qui s'étendent dans des directions diverses et c'est bien ainsi
Jack est devenu un colonial. La lenteur du mouvement de la vie et des idées dans la vieille Angleterre le stupéfie. Il m'a avoué qu'il ne pourrait plus l'endurer. Evidemment, son champ d'activité sera au Canada et il y fera souche de Canadiens anglais.
Notre hôtesse me promène chaque jour en voilure. C'est elle qui me fait les honneurs des environs. Ils sont très pittoresques. C'est une succession de vallées riantes semées de jolis villages, puis de collines nues recouvertes d'une herbe courte que paissent les moutons. La vieille église et le presbytère se trouvent à un mille seulement de Loftshall. Parmi les fermes qui font partie du domaine, il y en a qui sont adorables, toutes revêtues de verdure et de fleurs jusqu'à leur toit de chaume. Au-dessus de la porte de l'une d'elles, j'ai vu un nid de fauvettes. Un nid de fauvettes aimé et respecté par nos paysans, je ne vois pas trop cela.
Aujourd'hui, comme nous étions emportés par deux chevaux admirablement appareillés, je me suis retournée vers madame Baring. Ses yeux caressaient les aspects familiers ; de temps à autre, elle respirait largement. Sa physionomie était si claire, si sereine
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que, clans une irrésistible impulsion, j'ai mis ma main sur la sienne et je l'ai serrée en manière de félicitations.
— Vous avez l'air de quelqu'un qui, après un long voyage, aurait rejoint son port d'attache, lui ai-je dit.
— C'est cela même, m'a-t-elle répondu avec un petit sourire heureux.
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Depuis des années, je désirais voir Bath et il ne m'avait jamais été permis de diriger mes pas de ce côté. Avant-hier, mes amis et moi nous y avons passé toute la journée. Il a été pour mon esprit ce qu'un mets délicat serait au palais d'un gourmet.
On m'a conduite d'abord, par une très jolie route, au sommet de Beechen Cliff, un rocher assez escarpé, haut de quatre cents pieds. Avant de le tourner, on m'a ordonné de fermer les yeux, — il paraît qu'on en use ainsi avec tous les étrangers. — J'ai obéi et je ne les ai rouverts qu'au commandement de Rodney.
— Balh, annonça-t-il.
Le premier effet fut absolument confus. Il me ocmbla que j'avais devant moi un immense cratère dont l'intérieur et les flancs étaient couverts de cubes de pierre grise, percés de trous et pressés les uns contre les autres. Il fallut un effort pour me rendre compte que ces cubes de pierre étaient des habitations humaines et les trous des fenêtres. Je distinguai peu à peu une tour carrée, des flèches d'églises, des colonnades, des espaces verts, le cours sinueux de l'Avon.
Ilodney me désigna un clocher :
— Basse église, « low church », me dit-il, puis une autre, plus basse encore, « lower » et, étendant ses deux mains vers l'Abbaye, « horrible », ajoutat-il.
Le geste et l'accent étaient des plus comiques. L'envie de rire et le mécontentement luttèrent un instant chez madame Baring. Le mécontentement l'emporta et son visage s'allongea.
Nous redescendîmes la colline en voiture et nous nous dirigeâmes vers la ville. Là, mes amis toujours discrets me rendirent ma liberté, à la seule condition que je les rejoindrais pour le déjeuner et le thé à « l'Empire Hôtel ». On ne saurait être plus hospitalier et meilleur.
Si, du sommet de Beechen Cliff, l'aspect de Bath m'a surprise, il me surprit bien davantage lorsque je vis son architecture gréco-romaine, ses colonnades, ses rues larges, son air solennel et classique. Je demeurai émerveillée et déroutée. Cela ne répondait à rien de ce que j'avais imaginé.
Telle quelle, cette ville est née du bouillonnement 'de SCS eaux souterraines et de ce que j'appelle « un bouillonnement de vie », faute de connaître un terme scientifique. Ce « bouillonnement », qui a duré pendant tout le XVIII® siècle, a été bien curieux, unique peut-être et ne se reproduira probablement pas. Il m'avait intéressée et amusée, alors même que j'étais incapable de comprendre sa portée. Aujourd'hui, il m'apparaît comme une de ces concentrations de forces humaines nécessaires au progrès, — l'œuvre de la Providence entièrement. — Sous cet anale de
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vision, j"ai relu le lÏM'e de M. Marbeau : Une ville d'Eaux Anglaise au xviii" siècle ; sous cet angle de vision, j'ai parcouru Batli aujourd'hui et tout a pris pour moi une signification plus haute. Les phases du phénomène dont il a été le théâtre commencèrent vers la fin du XVII® siècle. Les gens de la cour, la haute noblesse, y vinrent sous le prétexte d'y prendre les eaux, en réalité, j'imagine, pour varier leurs plaisirs ; la petite noblesse campagnarde les suivit, la bourgeoisie emboîta le pas. Ainsi furent mises en présence des classes qui ne se connaissaient pas et qui n'avaient rien en commun. Cet orchestre, dont les musiciens n'avaient jamais joué ensemble, ne marcha pas très bien d'abord, il n'aurait même pas marché du tout si la Pro\idence, qui avait ses des seins, ne lui eût envoyé le maître qu'il fallait. Ce maître fut « Beau Nash ». plus tard nommé le roi de Bath. C'était un homme sans naissance, sans fortune, d'une intelligence médiocre, mais qui possédait à un suprême degré le tact mondain, la science de l'élégance et qui dansait à ravir. Avec cela seulement, il prit le bâton de chef d'orchestre et, dans sa main, ce bâton obtint une harmonie inespérée.
Pour produire l'ensemble désirable, il songea tout d'abord à faire fusionner l'aristocratie, la petite noblesse et la bourgeoisie ; sans l'aide du snobisme, il n'y serait jamais parvenu et le « bouillonnement » serait demeuré sans force et sans effet. Il créa des salles d'assemblées, des jardins, des promenades. Il organisa non seulement des divertissements, mais il les régla. Il exigea de la tenue, du décorum, défendit aux hommes de paraître au bal « bottés et épe-
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ronnés », aux femmes de venir en « petits tabliers blancs », ainsi qu'elles se le permettaient. Il prohiba les coteries, apaisa les querelles, défendit le port de l'épée. Il fut un admirable maître des cérémonies. Sous sa direction, tout prit une grande allure, d'élégants menuets furent dansés dans les salles. Il joua de toutes les vanités avec une maestria qui lui valut une autorité incontestée et le titre de « Roi de Bath ». Il ne fut assurément pas un roi fainéant, car il réussit à faire de « sa bonne ville » une rivale de la cour et de Londres même. On y accourut de tous les coins de l'Angleterre. Il fallut loger les gens, l'architecte Wood s'en chargea et il le fit d'une manière grandiose. Il édifia de véritables palais, traça des rues larges, des places magnifiques, des parcs superbes et Bath exista. Il fut pour la nature comme un alambic nouveau. Elle y jeta des mondains, des écrivains, des poètes, des philosophes, des théologiens, des artistes, des joueurs de profession, des aventuriers, cent éléments divers et l'amalgame humain bouillonna... oh î il bouillonna ferme ! Comme toutes choses en ce monde, quand il eut atteint son maximum, il commença à diminuer.
Un procès ayant appris au public que Beau Xash partageait les bénéfices des tables d' « eo » et de pharaon, sa popularité fut mortellement atteinte, il dut abdiquer. Les « Rois » qui lui succédèrent ne surent pas tenir le sceptre avec autorité. L'aristocratie se reprit, pour ainsi dire, les parvenus retombèrent dans leur vulgarité, la désagrégation s'accomplit assez rapidement et le phénomène prit fin. Il prit fin, mais non sans avoir produit les effets voulus. Il a
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affiné les individus, adouci les mœurs, élargi l'horizon intellectuel, enrichi la littérature et l'art, aidé considérablement au progrès.
Ce bouillonnement l'ut bien anglais dans ses caractéristiques. La spiritualité s'y retrou\e. Les mondains assistaient chaque jour, après le déjeuner, aux offices de l'Abbaye, et Wesley, le chef méthodiste, fit des conversions parmi eux.
Aucune petite ville ne possède un livre d'or semblable à celui de Bath, et Bath est en train d'écrire le nom de ses visiteurs célèbres sur les maisons qu'ils ont habitées. Ses tablettes murales raconteront toute l'histoire du xviii® siècle anglais.
Si Bath a survécu à l'abandon du flot qui l'avait éle^é, il le doit non seulement à ses eaux salutaires, mais aux architectes qui lui ont imprimé un cachet de grandeur, de durée si je puis dire ainsi. Les deux Wood, père et fils, me font l'effet d'avoir été du nombre de ces Anglais qui ne savaient pas écrire leur langue et qui faisaient des vers latins. Ils ont exécuté en pierre leur rêve de beauté classique, demeuré inachevé malheureusement. Ces lignes gréco-romaines, ces demi-cercles de colonnades tels que le « Circus » et le « Royal Crescent », avec chapiteaux d'ordre dorique, ionique, corinthien, étonnent en Angleterre ; mais, quoi qu'on en ait, ils charment l'œil.
« La Cité des Palais », le souvenir de ses hôtes illustres ont attiré une foule de gens de fortune modeste, désireux de paraître et d'avoir un cadre pas cher aussi élégant que possible. On peut toujours avouer que l'on habite un endroit où la reine Charlotte, William Pitt, Thackeray et iulii quanti ont de-
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meure. Le snobisme a créé Bath. le snobisme l'a sauvé. Pcul-on nier que ce ne soil une force ?
La ^ilie m'a semblé saine et prospère. Elle a des parcs magnifiques, des jardins, des promenades, tous les champs de sport, la chasse à courre dans les environs, la pèche, le canotage. Puis des clubs masculins, féminins, des collèges, deux théâtres, de beaux hôtels, l'Abbaye el trente-sept églises, dont deux catholiques. Tout ce qui est nécessaire au corps, à l'esprit et à l'ùme s"y trouve réuni. Nulle part, je n'ai vu un outillage aussi complet.
L'établissement thermal est très bien aménagé. Il possède tous les appareils modernes. On dirait vraiment que la « Corporation » à laquelle il appartient se préoccupe du confort et de l'agrément du baigneur. C'est assez rare pour être signalé. J'ai vu les deux piscines : le « Bain de la Croix », « Cross Bath », et le « Bain du roi », « King's Bath », où l'élite mondaine du « grand siècle » venait barboter pendant une heure chaque jour, « les hommes fen vestes et pantalons, les femmes en robes de grosse toile brune qui ne collaient pas, en chapeaux de paille, toutes coiflfées et peinturlurées, ayant à leur côté un petit plateau de bois flottant avec leur mouchoir, leur tabatière et leur boîte à mouches ». Les baigneuses d'aujourd'hui, en costumes de laine soutachés, en bonnets de toile cirée et nageant én'ergiquement, m'ont semblé plutôt laides.
Après avoir visité la belle salle de bal où l'on a encore dansé des menuets, j'ai été m'asseoir dans ce qu'on appelle la Grande Buvette. Là, j'ai fermé les yeux. Grâce à la fantasmagorie de ré\ocation, j'ai
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m le xviii" siècle dans la buvette plus modeste d'autrei'ois ; mais, au même endroit, le xviii* siècle en bicornes, en perruques, en habits, en culottes courtes, en coiffes, en robes amples et informes, le XVIII*' siècle à l'allure lente et gracieuse, aux gestes compassés, échangeant de joyeux propos, nouant et dénouant ses intrigues, discutant les gains et les pertes du jeu. J'ai vu le roi de Balh circulant au milieu de ses sujets, provoquant la bonne humeur par quelque mot aimable. Un instant, j'ai cru entendre le carillon qui saluait l'arrivée de chaque voyageur et provoquait une si vive surexcitation de curiosité. Des cloches d'église employées à annoncer des baigneurs ! Oh ! Beau Xash, te sera-t-elle pardonnée, celle-là ? J'ai rouvert les yeux et j'ai vu Beau Nash dans une niche, une salle luxueusement et confortablement meublée, des tables couvertes de journaux et de magazines, de gentilles filles de bar à la buvette et le XX® siècle en vestons, en pantalons de flanelle, en souliers jaunes, en robes courtes, en blouses, en chapeaux ronds. Il m'est apparu prosaïque, actif et IFBre. Son allure n'est pas gracieuse, mais elle est large, faite pour couvrir beaucoup de terrain. Sa physionomie est tendue, mais elle a de la pensée et de l'individualité. Il m'a plu ainsi, le xx® siècle. Je suis fière de lui appartenir, je regrette même que ce soit pour si peu de temps encore.
Je me suis promenée en voiture, à pied, avec de nombreuses stations dans les parcs. Toute la journée, j'ai senti distinctement la présence de Beau Nash, des architectes Wood, de Ralph Allen, le qrand bourgeois, le Alécène généreux, le maître de
Prior Park, où sont venues communier les plus belles intelligences du xvin* siècle. Ces hommes, selon moi, ont été les vrais créateurs cl<3 Bath.
Bath ! J'ai écrit ma première lettre, à l'âge de six ans, sur du papier timbré de ce nom, — et je n'en voulais pas d'autre ! Il indiquait, je suppose, une qualité supérieure, Bath ! en argot, signifie distingué, chic. Comment et par qui est-il arrivé dans les basfonds parisiens ? Le vent porte les semences, quelle est la force qui porte les mots ?
Pendant que mes amis et moi nous prenions le thé à l'Empire Hôtel, un hôtel qui, entre parenthèses, a une fort belle vue, Rodney me dit tout à coup avec un sourire taquin :
— Je suppose que rien ne ressemble moins à une ville d'eaux anglaise qu'une ville d'eaux française ?
— \'ous entendez que cette dernière n'est pas aussi respectable ? Eh bien, mon cher, vous vous trompez. A l'exception des grandes stations balnéaires, où il y a le jeu et ce qu'il entraîne, les autres sont de tout repos. La plupart des pères et des maris à qui on ordonne généralement des eaux gaies, y déposent leurs familles. Là, les demoiselles à marier brodent ù côté de leur mère, les petits jeunes gens, l'air maussade et ennuyé, font bande à part et causent entre eux de vilaines choses. Il y a bien partout maintenant de vagues tennis, des links de golf même, mais le vrai sport, qui permet la camaraderie, qui crée une excitation saine et joyeuse n'existe pas encore. Les petits chevaux sont la seule distraction. L'année dernière, je me suis trouvée dans un de ces endroits et maintes fois je me suis dit : les étrangers ne se dou-
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tent pas à quel point nous pouvons être... raisonnables.
— Mdgré les sports, Bath m'a semblé passablement mélancolique, dit Jack Baring.
— • Vous êtes-vous demandé ce qu'il serait sans eux?
— Effrayant, déclara Edith.
— Sa verdure pâle, sa pierre grise, son architecture, lui donnent certainement un aspect froid...
— Et il a une austérité agressive, renchérit mon amie. Il est « basse Église », n'en doutez pas.
— Il se croit peut-être obligé d'expier sa légèreté d'antan, suggéra Rodney.
— Ah ! il a été plutôt léger ! Tenez, madame Baring, ajoutai-je, j'ai comparé, tout en me promenant, votre société mondaine, « smart society », à celle du xviii^ siècle ; eh bien, elle est moins immorale que sa devancière. La nature a l'air de se répéter, au fond, elle évolue toujours et elle améliore sans cesse les gens et les choses.
— Je ne demanderais pas mieux que de vous croire ; pour cela il faudrait la foi, car, en vérité, je ne le vois pas.
— Ayez la foi..., répondis-je en mettant ma main sur celle de mon hôtesse... la foi au progrès.
Les regards et les sourires des trois jeunes gens me remercièrent de défendre le présent contre le passé.
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Eh bien, je crois qu'aujourd'hui, j'ai vu le bonheur conjugal, — le vrai, celui qui est basé sur une affec-
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lion inaltérable, la communauté des idées et des espérances.
Il y avait une fête pour les enfants au presbytère de W..., madame Baiing m'y a conduite.
Le presbytère n'est séparé de la vieille église et de son cimetière que par la route. Une de ses façades est tapissée de lierre, l'autre de roses, de jasmins et de clématites. Devant le salon, la salle à manger et la bibliothèque s'étend une pelouse bien soignée encadrée de fleurs et de beaux arbres. Des portraits de famille, deux beaux Gobelins, quelques meubles sculptés, donnent au hall un aspect chaud et hospftaiier. Quelle physionomie dans le hall d'une maison anglaise ! et elle ne trompe pas.
Au premier se trou\ent les chambres à coucher, un cabinet de travail, les salles de bains. Pas de luxe, mais un confort parfait. Le recteur ett un gentleman, un homme bien né, cela se devine à laille petits détails. Je le complimentai sur la beauté de son presbytère.
— Je l'ai arrangé pour ma femme, me répondit-il. Ah ! le temps ne m'a pas manqué. Je lai attendue autant d'années que Jacob a attendu Rachel... autant d'années de bonheur perdues î Je les ai employées à embellir cette maison, afin qu'elle ne regrettât pas la sienne... et elle ne la regrette pas, je crois, ajouta-t-il avec un sourire de fatuité masculine.
M. Lyndall me montra son cabinet de travail. Oh î la jolie pièce ! une pièce longue dont les fenêtres à plusieurs vantaux donnent sur un lointain de collines et de belles prairies. Elle est pleine de livres, ornée de dessins, d'estampes. Le portrait en pied de
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la mère de mon hôte occupe Tune des extrémités. Il y a là de vastes fauteuils, une chaise longue ; sur la table à écrire, dans un vase de cristal, une magnifique rose achevait de s'épanouir et je devinai sans peine de quelle main elle venait. C'est dans ce sanctum que le recteur prépare ses sermons, fume sa pipe et fait son whist avec sa femme et « his curate », son « vicaire », comme nous dirions. J'ai rarement vu un cabinet de travail aussi inspirateur. Le petit pinceau qui est derrière mon front est entré instantanément en activité et a brossé toute une scène. Un roman français, une couverture iaune naissant dans un presbytère anglais ! voilà qui serait drôle !
Aujourd'hui, monsieur et madame Lyndall recevaient les enfants de la paroisse, il y en avait bien cent cinquante. On avait préparé pour eux toutes sortes de jeux. Lorsqu'ils furent réunis pour le thé dans la grande salle de l'école, tout à côté de l'église, le recteur alla les voir et je l'accompagnai. Sur chaque table il y avait des piles de tartines beurrées, des gâteaux, des fleurs et de jolies tasses bleues et blanches. Madame Lyndall, madame Baring et quelques dames s'apprêtaient à servir tous ces bambins. Mon hôte se décomrit et entonna une hymne. Ils chantèrent avec plus d'entrain que de justesse.
— Et maintenant, goûtez de bon appétit, leur ditil en se retirant.
Nous reprîmes le chemin du presbytère et nous entrâmes dans l'église ; elle a de fort belles verrières et elle est très douce. Je remarquai le' regard affectueux, tendre presque, que le clergyman promena autour de ses murs.
— Vous voyez, me dit-il, je laisse toujours la porte ouverte pendant la semaine. Cette innovation a inquiété et choqué beaucoup de gens. A mon arrivée ici, on était très « basse Église ». Quand j'ai parlé de la communion des saints, j'ai cru que mes paroissiens allaient déserter en masse ; quelques-uns, du reste, m'ont quitté. J'ai réussi à élever la mentalité des autres. Beaucoup maintenant prient pour leurs morts et y trouvent de la consolation.
Rien, mieux que ces paroles, ne saurait montrer combien l'autorité religieuse du pasteur sur ses ouailles est faible en Angleterre, et combien l'unité manque à sa religion.
En passant à côté de son jardinier qui soignait un pied de vigne assez malingre, M. Lyndall s'arrêta.
— Smith, saviez-vous qu'il y avait un figuier dans le cimetière ? demanda-t-il.
— Non, monsieur.
— Eh bien, j'en ai découvert un ce matin. Je puis donc vraiment dire : « Je me repose sous ma vigne et mon figuier. »
— Oui monsieur, répondit gravement Smith en touchant son chapeau.
Je ne pus m'empêcher de sourire, car je de\inai que ces paroles bibliques étaient jetées là pour mon édification.
0 vanité humaine !
Nous avons eu le thé au jardin, sous un grand parasol, au milieu des fleurs, littéralement. Comme convives, il y avait « the curate », un jeune clergyman à la physionomie ouverte et gaie, d'expression très pure, deux jeune filles éblouissantes de fraîcheur,
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trois châtelaines du voisinage y compris madame Baring, puis deux de ces terribles célibataires que l'on appelle 'x chattes de presbytère », qui se mêlent des œuvres de la paroisse et mettent cruellement à l'épreuve la patience du clergyman.
Dans toutes les réceptions anglaises où je me suis trouvée, j'ai toujours senti distinctement les effluves de la sympathie et de l'antipathie provoquées par ma nationalité. Certaines personnes venaient à moi comme irrésistiblement attirées, d'autres s'en éloignaient mues par une instinctive hostilité. J'ai trou\é chez les francophiles des visages brillants, des yeux vifs, chez les francophobes des visages ternes, durs plutôt et des lèvres sèches. Les preuves d'impartialité que j'ai données ici et ailleurs feront peut-être croire à la justesse de l'observation. Pour comprendre Madame la France, il faut une mentalité spéciale. A ceux qui ne la possèdent pas, elle est odieuse, insupportable. Ce sont là les jeux des affinités humaines, des éléments divers dont nous sommes composés. Ils font également chez nous des anglophiles et des anglophobes. Avec la même équité, je dirai que les premiers sont infiniment plus sympathiques. Hier, dans ce milieu provincial, le phénomène s'est renouvelé et avec plus de force. J'étais comme un corps étranger qui a conscience de l'ébullition qu'il produit. J'ai senti distinctement que mes hôtes, le « curate », une des jeunes filles, une des châtelaines, étaient francophiles; quant aux autres personnes... eh bien, elles ne l'étaient pas... pas du tout !
Le ménage ecclésiastique que j'avais sous les yeux m'intéressa vivement. Madame Lyndall avait un large
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chapeau de jardin garni d'une branche de géranium rouge, une jupe violette, une blouse de soie légère, au cou et aux bras de bruyants et lourds bijoiix indiens. Elle paraissait délicieusement inconsciente de tout ce que sa toilette laissait à désirer coimne couleur et comme coupe. Je l'oubliai moi-même en la regardant. C'était une blonde grisonnante, du type Rubens, rose et blanche encore, a\ec des yeux bleus un peu protubérants, un nez busqué, une grande bouche saine, une physionomie expressive de bonté et de force.
Le recteur était brun, avec le teint rougeaud, l'œil vif et perçant, des lèvres de gourmet. Le monocle qu'il portait et ajustait drôlement lui donnait un air mondain. Il ne prit pas de thé, mais plusieurs verres de sherry et des biscuits. La manière quasireligieuse dont il but le vin couleur d"or montrait assez qu'il n'était pas un profane.
Il m'avoua qu'il ne s'était jamais arrêté à Paris et n'avait fait que le traverser.
— Vous aviez sans doute peur de vous brûler les ailes, lui dit madame Lyndall.
— Non, ma chère, répondit-il sérieusement, vous les aviez rendues incombustibles, mais je ne parle pas un traître mot de français, cela m'eût humilié et gêné.
Il taquina plusieurs fois sa femme au sujet des arrangements de la petite fête qui. du reste, avait parfaitement réussi. Je l'ai dit ailleurs, je crois, l'Anglais ne taquine guère que ceux qu'il aime ou dont l'esprit l'intéresse. C'est souvent sa manière de dissimuler un sentiment. Entre mes hôtes, à travers leurs
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attaques, leurs ripostes, on percevait le courant profond de leur tendresse mutuelle. On sentait qu'ils étaient vraiment unis, « for better and for worse»... pour le meilleur et pour le pire.
Tout à coup, je me pris à sourire. Je me rappelai mon rêve de quinzième année : un mari clergyman, idéalement beau, cela va sans dire, une paroisse très pauvre et six enfants ! La difficulté d'acheter six enfants avec une paroisse très pauvre me tracassait bien un peu, mais c'est égal, je les voyais ; ils étaient comme autant de poupées vivantes. Ce premier rêve, né des romans anglais que je lisais, est ressorti aujourd'hui tout frais, avec des figures très nettes. Je me suis renouvelée plusieurs fois, il est demeuré ineffacé dans un lobe de mon cerveau. Y a-t-il donc quelque chose qui ne se renouvelle pas comme les tissus de notre corps ?
Je dois me féliciter, je crois, de ce que la Providence ne m'ait pas prise au mot. La femme d'un clergyman a une position très difficile. La meilleure est rarement populaire. Elle a beau nourrir, vêtir, soigner les pauvres de la paroisse, s'exposer à la contagion, elle ne fait jamais assez. Elle a dans son cercle même des ennemies intimes, toutes les femmes qui avaient secrètement jeté leur dévolu sur le « vicar » ou le « curate ». Elle perd son influence mondaine sans acquérir le prestige de la religieuse et demeure désarmée. Beaucoup, il est vrai, prennent une trop grande part d'autorité, dictent et édictent, sont dures, intransigeantes, plus royalistes que le roi et deviennent de véritables bêtes noires. Une femme bien née sait seule se mettre à
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la hauteur de sa situation. Mon hôtesse était de ce nombre, j'en suis sûre.
Je vins à exprimer l'étonnement que m'avait causé le nombre des églises à Bath.
— Ah ! il est plus facile d'élever des églises que d'élever les cœurs et les esprits, répondit le recteur. Je suis très bien avec le curé de Sainte-Marie, l'église catholique, ajouta-t-il.
— i\"ètes-vous pas un peu trop éclectique, cher monsieur Lyndall ? fit une des vieilles filles avec une douceur acidulée.
Le clergyman releva lentement la tête, affermit son monocle d'un mouvement de paupière et regardant sa paroissienne :
— Mon maître l'était, répliqua-t-il d'un ton hautain en soulevant son chapeau.
Cette petite passe d'armes m'amusa et m'édifia sur les rapports du pasteur et de la brebis.
Je promenai plusieurs fois les yeux sur ce joli tableau de vie anglaise, au milieu duquel je me trouvais. Le « curate » et les deux jeunes filles avaient transporté leurs tasses de thé et une assiette de gâteaux sur un banc voisin et babillaient gaiement ; deux terriers jouaient autour de nous. Dans la prairie, en contre-bas, une jolie vache de Jersey et deux ponies tondaient l'herbe. La maison, avec sa façade étoilée de fleurs, chaudement ensoleillée, semblait appuyée tout contre la vieille église. Il y avait là une grande paix. J'en ai emporté un peu avec moi.
Pendant que nous roulions vers Loftshall, je comparai intérieurement cet adorable presbytère de W... avec la maison du curé. La maison du curé ! Elle
LOFTSHALL. ÔY^J
est nue, elle est froide, ses murs n'entendent pas des mots d'amour conjugal, des cris d'enfants. Elle semble le vestibule du temple ; son atmosphère, où flotte un vague parfum d'encens rapporté de l'autel, une odeur de célibataire, de tabac à priser, de renfermé, donne une impression de solitude. Il n'y a ni fleurs ni animaux, elle est vide de tout ce qui rend la vie aimable, mais elle est remplie d'un idéal élevé, — et cet idéal suffit à quelques-uns.
Jamais je n'ai mieux senti la différence qu'il y a entre le clergyman et le prêtre catholique. Le premier est le ministre de l'Évangile, le second se croit l'Ëvangile même.
Le clergyman est, en général, un homme bien né, bien élevé. Il entre dans l'Ëglise, où les bénéfices existent encore, comme on entre dans l'armée. Sa mission, qui est souvent aussi une vocation, est d'enseigner la doctrine chrétienne, de diriger les pensées des hommes vers Dieu, de les aider spirituellement et matériellement. Ceci n'implique rien de surnaturel. Sans déchoir, il peut se marier, avoir des enfants, faire du sport, fumer, prendre sa part des plaisirs permis et des joies de ce monde. Quand je vois un jeune « curate » revenir du tennis avec sa raquette et ses souliers sur le devant de sa bicyclette, quand je le vois fleureter avec quelque jeune fille, je ne suis point choquée. Il mange le pain et boit le vin du sacrement, il communie en « mémoire du Maître »... seulement. Ce culte ne l'oblige pas à planer entre terre et ciel.
Le prêtre catholique, en France surtout, est rarement un gentleman, dans le sens anglais du mot. Il
5/ i L ILE INCONNUE.
est le plus souvent un fils de paysan, dont les parents ont voulu faire un « monsieur » ou qui a eu la vocation ecclésiastique. Il n'acquiert jamais le raffinement qui vient de la race et de l'éducation. Il ne prend aucun soin de sa personne. Il est vêtu pauvrement, plus pauvrement logé encore ; malgré cela, il a un prestige supérieur à celui du clcrgyman. Il est marqué de la tonsure, il revêt des habits sacerdotaux, il monte à l'autel, il appelle chaque jour le divin dans l'hostie. Ce surnaturel Tisole, lui communique, à son insu même, une force mystique qui agit sur une foule de cerveaux et les meut au dévouement et au sacrifice pour le soulagement de l'humanité. Son caractère, son sacerdoce le transfigurent aux yeux de la grande dame comme aux yeux de la femme du peuple. Il est le « surhomme », pour me servir... dans un autre sens toutefois, du mol de Nietzsche. Le clerg^man donne une note Be vie naturelle, pure et juste. Le prêtre catholique donne une note 'prise dans l'au-delà, impossible de savoir si elle est juste, il l'ignore lui-même. N'importe, ceux qui tentent les grands efforts sont toujours dignes de respect et d'admiration. A certaines brebis, il faut pour pasteur le clergjTnan ; à d'autres, il faut le prêtre catholique.
Loftshall.
Oh ! la belle, la bonne surprise ! si belle et si bonne que je la considère presque comme une récompense.
Avant-hier, je me suis mise en route pour ma promenade matinale avec Jack, — le chien, — Bob et
LOFTSHALL. 5 ' O
deux collies qui appartenaient au squire et que ses héritiers ont adoptés. Edith était partie à cheval, Rodney et son frère devaient être sur la rivière. J'avais le pas alourdi par la tristesse du départ qui approche, par l'inquiétude qui s'était emparée de moi. Il y avait maintenant huit jours que nous avions quitté Londres, et Philippe Beaumont n'avait pas donné signe de vie. Aurait-il découvert que miss Baring n'était pas nécessaire à son boiiliem- ? Je voyais déjà mon séjour dans l'Ile Inconnue se terminer par une grosse déception. J'en aurais été personliellement humiliée. Dieu sait pourtant qu'il n'y aurait pas eu de ma faute. L'attitude d'Edith était loin de me tranquilliser. Jamais je ne l'avais vue aussi gaie, aussi en train. Il me semblait que la veille, elle avait forcé la note joyeuse. Sûrement, elle devait feindre. Ces pensées m'empêchèrent de jouir des beaux aspects de la vallée et des collines, des effets de la brume légère qui avait dépouillé le soleil de ses rayons. Je traversai un très vieux village où se trouve une auberge du xv^ siècle et je ne leur donnai pas l'admiration qu'ils méritaient. Je me reposai assez longtemps sur le banc d'un cottage où l'on connaît déjà « la dame française », puis je repris, par un autre chemin, la direction de la maison de mes amis. Après de nombreux détours pour éviter « les sliles », ces terribles barrières qu'il faut enjamber, j'entrai dans un petit bois qui débouche sur la roule à quelques mètres de la grille de Loftshall. Comme j'approchais de son extrémité, les chiens qui m'avaient devancée donnèrent joyeusement de la voix ; j'en conclus qu'ils saluaient quelque membre de
57G l'île inconnue.
la famille et je hâtai le pas. Personne sur la route. Elle montait légèrement et décrivait une courbe. Les aboiements m'arrivaieiit pressés et fous. Tout à coup, sur le fond d'arbres qui se trouvaient à droite, je vis apparaître deux figures à cheval, celle de mon amie... et de Philippe Beaumont. Mon cœur eut un grand battement de joie ! Oh ! la bonne surprise !
En un temps de galop, les deux figures me rejoignirent et sautèrent à terre.
— « C'est oui ! )) me dit Philippe Beaumont, les yeux brillants de trfomphe, les lèvres émues.
— Dieu soit loué ! m'exclamai-je.
— •« C'est oui », répéta gravement Edith. Le « non » m'a coûté trop cher pour que j'aie été tentée de le prononcer à nouveau, ajoula-t-elle, avec une franchise très noble et dans l'intention, je suis sûre, de guérir à jamais la blessure qu'elle a\ait faite.
— Mais, à propos, d'où sortez-vous ? demandai-je au fiancé.
— De Bath. Le surlendemain de votre départ, lundi dernier, je m'apprêtais à venir vous voir...
— Moi !... Ah ! elle est bien bonne.
— Vous... Edith... puis j'ai été appelé soudainement à Beaumont ainsi que ma sœur. Mon père a eu une crise de foie plutôt alarmante. Avant-hier seulement, nous a^■ons eu l'assurance que tout danger était passé et me \oici.
— Et vous vous êtes rencontrés... comme cela..., par hasard ?
— Non, j'avais écrit à miss Baring pour lui demander une entrevue, elle me l'a accordée... sur la grande roule.
LOFTSIIALL. 577
— Dick avait été au chagrin, j'ai voulu qu'il fût à la joie. C'est ainsi que vous dites en français, n'est-ce pas ?
— Pas tout à fait, réponclis-je en souriant. Eh bien, ma chère amie, si vous m'aviez mise dans votre confidence, vous m'auriez épargné de l'inquiétude. Je commençais à craindre que la paix ne se fît pas,
— Je sais que vous aimez les surprises... je vous en ai ménagée une, vous l'avez eue.
— Je l'ai eue !
Les fiancés me souriaient, les chiens, comme possédés de joie, sautaient et aboyaient autour de nous, les chevaux s'embrassaient. Je regardais et j'étais contente... contente.
— Maintenant, il s'agit de préparer ma chère mère et d'amortir le choc que lui causera la nouvelle, dit Edith à M. Beaumont. Pierre de Coulevain, mes frères, lui ont parlé de vous. Mon père a été très lié avec votre oncle, paraît-il. Elle sera charmée de vous recevoir. Venez pour le thé cet après-midi et tâchez de faire sa conquête.
— Je tâcherai.
Le fiancé me tendit la main.
— Doucement, je vous en prie... fîs-je en tenant la mienne en l'air. Je me souviens encore de la poignée de main de Rodney le jour où il a obtenu Ruby... la vôtre pourrait être pire.
En dépit de ma recommandation, l'étreinte où passa toute la joie de ce corps d'homme fut plutôt douloureuse.
— Je vous remercie à la manière anglaise, sans
5/8 L ILE IXCONNUE..
phrases ; il faut que vous compreniez. Vous avez été ma Providence.
— Non, mon cher ami, répondis-je, l'agent de votre Providence simplement et je n'ai jamais eu une mission plus agréable.
Les mains des fiancés s'unirent pour un instant fortement et tendrement, puis Philippe Beaumont sauta en selle.
— A tantôt ! cria-t-il joyeusement.
— A tantôt.
Edith le suivit d'un regard que l'amour, l'orgueil de la possession rendaient très beau.
— Dear boy ! murmura-t-elle.
Dear boy ! le même mot qui était venu aux lèvres de lady Rose ! Ce mot doit rendre le sentiment que l'Anglaise éprouve pour l'homme, car c'est celui que j'ai entendu le plus souvent. Il renferme, du reste, une nuance de maternité qui est bien dans la nature féminine.
Miss Baring passa son bras dans la bride de Dick et nous montâmes l'avenue en silence. Je me serais reproché de troubler, par une seule parole, ces premiers moments de bonheur. Nous obliquâmes à gauche, du côté des écuries. Un des grooms, nous ayant aperçues de loin, vint à notre rencontre. Edith mit sa joue contre la tête de son cheval.
— Dick !... je suis si heureuse ! fit-elle à demivoix.
Une heure plus tard, comme nous étions dans le hall, Rodney arriva dans son costume de canotage, nous apportant une impression de grand air, de belle vitalité.
LOFTSHALL. 579
— Edith ! à quoi pensez-vous ? fil-il d'un ton de reproche. Pourquoi n'avez-vous pas retenu Beaumont à déjeuner ? Je l'ai rencontré sur la route, il m'a dit qu'il vous avait accompagnée jusqu'à la grille. Jolie hospitalité ! Vous m'avez rendu honteux,
— ■ Je l'ai invité pour le thé.
La rougeur soudaine qui, aux premiers mots, avait coloré le visage de sa sceur, l'expression de sa physionomie, eurent sur le jeune homme l'effet le plus comique. Les mains dans les poches, les yeux pleins de surprise, il la regarda fixement pendant quelques secondes, puis tout doucement il se mit à siffler le God save the King, tourna sur les talons et sortit.
— Insupportable garçon ! s'écria mon amie avec un sourire ému.
— Eh bien, il est fixé ! dis-je gaiement. Madame Baring a accueilli Philippe Beaumont, — •
mon ami personnel, — avec une cordialité que le désir de m'être agréable a rendue plus marquée. Elle s'est empressée de l'inviter à déjeuner pour le lendemain. Pendant le thé et tout le reste de l'après-midi, Rodney a poursuivi son étude psychologique et elle a amené souvent des éclairs de gaieté dans ses yeux bleus, des sourires de douce moquerie aux coins de ses lèvres fines. Jack, qui est très apercevant, comme disent les gens du peuple, a eu quelques soupçons de la vérité.
— ■ Edith et Beaumont ont l'air d'être très bons camarades, m'a-t-il dit après le départ du visiteur.
— Très bons, ai-je répondu en riant.
Madame Baring seule n'a rien vu, rien deviné. Il
n'y a que les parents pour être plus aveugles que les maris.
Selon son habitude, Edith m'accompagna chez moi, où chaque soir nous faisons un bout de causette. Elle se laissa tomber sur un fauteuil, l'air nerveux et préoccupé.
— Je me demande, dit-elle, comment je vais m'y prendre pour annoncer mon engagement à la « squiress » ; elle s'attend si peu à une chose semblable ! Et puis, elle sera peut-être blessée du silence que j'ai gardé. Chère mère ! malgré sa bonté, malgré notre affection réciproque, je ne me suis jamais sentie tout à fait à l'aise avec elle. C'est gênant, vous savez, d'avoir une mère trop parfaite.
— Le contraire serait bien plus gênant.
— Vous avez rarson, je suis une ingrate. Voyezvous, nous autres Anglo-Saxons, nous n'osons pas pénétrer dans les profondeurs de la vie. Nous nous maintenons délibérément à la surface. L'ignorance voulue est notre vertu. Pendant mon séjour en France, j'ai découvert que, sans en avoir l'air, vous étiez beaucoup moins superficiels que nous... vous n'avez pas peur de plonger.
— Non, répondis-je en souriant. En plongeant, nous ramassons de la boue, mais nous faisons souvent de bien belles trouvailles. Les perles et les pierres précieuses ne sont jamais à la surface.
— Exactement.
— Selon moi, du reste, il n'y a pas de gens qui connaissent moins la vie que les gens pratiques.
— • Cela se comprend, toute leur attention se porte sur le mécanisme qui produit. Et nous sommes des
LOFTSIIALL. 581
gens pratiques. Tenez, mère, — et elle fait partie de la majorité, — mourra sans soupçonner la moitié du mal qui se commet en ce monde et la moitié du bien qui le rachète. Par exemple, elle eût compris mon chagrin de devoir refuser monsieur Beaumont, elle l'eût partagé avec tout son cœur, mais elle n'eût pas compris ma révolte, la lutte qui s'en est suivie, la tentation du bonheur, elle ne les eût pas excusés, je crois. De même, si je lui montrais les formules d'examen de conscience de nos livres d'heures catholiques, elle serait horrifiée.
— Je n'en doute pas. Je me rends compte aujourd'hui du courage qu'il vous a fallu pour lui annoncer votre changement de religion. La confidence que vous avez à lui faire maintenant sera moins difficile. . et lui sera plus agréable, j'en réponds.
— Oui... mais dites-moi franchement votre idée... croyez-vous qu'elle espère me garder toujours auprès d'elle ? Ce serait terrible.
— Rassurez-vous, elle n'est pas de ces mères qui veulent reprendre la vie qu'elles ont donnée. Le dévouement et l'abnégation sont innés en elle. Et puis, malgré sa perfection, elle n'est pas exempte de mondanité. Elle aime la toilette, les gens bien mis, le décorum, elle ne sera pas insensible au plaisir de voir sa fille devenir l'Honorable madame Beaumont, une future vicomtesse, la maîtresse de Castle Beaumont. Quand le premier moment de surprise sera passé, elle éprouvera un très grand bonheur et une très grande satisfaction de votre engagement.
— C'est cette surprise que je voudrais adoucir. Je crains d'être maladroite. Voudriez-vous la préparer?
582 l'île inxonxue.
— Mais oui, volontiers. Pour le romancier, c'est toujours un plaisir de travailler sur un sujet vivant.
— • Eh bien, je vous laisserai seule avec mère demain, après le déjeuner et, selon votre inspiration, vous m'ouvrirez la voie.
— Soyez sans crainte, demain il y aura une heureuse de plus à Loftshall.
— Dieu vous entende !
Sur cette prière, Edith se leva, mit son bras autour de mon épaule et me pressa tendrement contre elle ; puis, les yeux humides, le sourire ému, elle ajouta drôlement :
— ■ Oh! vous êtes. un « atout »! Nous appelons ainsi, vous savez, une personne qui vous aide en temps et lieu.
— C'est plutôt agréable de penser que l'on est « un atout » pour ses amis, fis-je heureuse et flattée.
Ma tâche ne fut pas difficile. Dans la vie comme aux cartes, il arrive souvent que votre adversaire joue dans votre jeu.
Le lendemain, Edith alla avec Dick à la reucontr'j de son fiancé. Le déjeuner fut très gai. Jamais je n'a\ ais au madame Baring aussi conomunicative. Évidemment, Philippe Beaumont lui était persona grala et, dans un regard qu'elle appuya sur lui, puis qu'elle reporta sur sa fille, je crus deviner que sa pensée les avait comme instinctivement associés. Rodney avait continué ses observations et tiré ses conclusions, conclusions qui me parurent lui causer une vive satisfaction. Après le déjeuner, comme la chaleur était plutôt forte, les hommes se réfugièrent dans la salle de billard pour fumer, selon leur habi-
LOFTSIIALL. 583
lude, Ëdilh porta à Dick du sucre et du pain. Madame Baring prit affectueusement mon bras et me conduisit dans le petit salon du malin que le soleil avait quitté depuis longtemps.
— Votre ami est charmant, me dit-elle aussitôt que nous fûmes assises. Je suis contente d'avoir pu le recevoir.
— Il est surtout un gentleman. Sa manière d'agir dans les circonstances que je vous ai racontées m'ont donné la plus haute opinion de son caractère. Ah ! c'est un mari semblable que je voudrais pour Edith, fis-je brûlant mes vaisseaux.
Une expression de saisissement, une rougeur légère chez mon hôtesse me prouvèrent que j'avais bien saisi au vol sa pensée fugitive.
— Du côté du mariage, ma pauvre Edith n'a pas eu de chance.
— Les événements les plus cruels conduisent parfois au bonheur. Seriez-vous contente de la voir mariée ?
— Oh ! bien contente !
— Là, je voulais vous le faire dire.
— Je n'ai pas d'autre souhait. Loftshall passera à Rodncy et à Ruby ; il pourra être sa demeure, il ne sera plus son « home ». Et je voudrais qu'elle eût un foyer à elle.
— Elle l'aura, soyez-en sûre, et plus tôt que vous ne pensez, ajoutai-je avec un sourire.
Madame Baring tourna vers moi des yeux effarés.
— Voyons, fis-je, en approchant mon fauteuil du sien, vous n'imaginez pas que Pierre de Coulevain seul ait attiré M. Beaumont dans le voisinasre ?
58 i' l'île inconnue.
— Pourquoi pas ?
— Parce que ce sérail invraisemblable. Si Pierr? de Coulevain n'avait pas eu pour amie Edith Baring, je doute qu'il fût jamais venu.
— Vous croyez, vraiment... balbutia mon liô tesse. Mais alors cette sympathie aurait été foudroyante ?
— Foudroyante, non... Tenez, voici la jeune per sonne, elle va vous raconter une petite histoire que vous ignorez.
J'allai vers la fenêtre et je fis signe à Ëdilh.
Elle arriva avec une touffe de roses qu'elle venait de piquer à son corsage. Sa contenance était ferme, ses beaux yeux que Témolion assombrissait allèrent un peu timidement au-devant de ceux de sa mère. Elle s'assit sur le bras de son fauteuil, puis, attirant à elle sa mère avec un joli geste :
— Mère chérie, commença-t-elle.
La voie était ouverte. Je m'esquivai sans bruit et je montai chez moi.
Vers quatre heures et demie, on frappa à ma porte et les fiancés entrèrent radieux et triomphants.
— Le péché est confessé ! pardonné ! annonça Edith ; nous avons eu toutes les bénédictions, toutes les sanctions. Je suis même un peu humiliée de voir l'empressement avec lequel la famille a consenti à se séparer de moi. Venez la féliciter. Elle nous attend dans le « jardin de curé ». J'ai donné ordre qu'on y servît le thé.
La {rimille avait, en effet, l'air très heureux. J'embrassai affectueusement mon hôtesse. Les deux frères serrèrent ma main avec une belle vigueur.
LOFTSUALL. DS5
— On a bien raison de redouter l'expansion anglosaxonne, fis-je en secouant mes doigts meurtris.
— Un calembour ! s'écria Jack.
— Tous mes compliments, jeune Canadien, on voit que vous entendez le français.
Ce thé de fiançailles, sous un groupe de vieux arbres, au milieu d'une masse de fleurs brillantes, avec les quatre chiens et le chat, fut absolument délicieux. J'admirai tout le temps la manière digne avec laquelle Edith portait ses nouveaux honneurs. La figure de madame Baring avait un rayonnement très doux, mais elle gardait encore de la surprise.
Philippe Beaumont dîna à Loftshall. On dépêcha le domestique à Bath pour prévenir l'oncle et raj^porter l'uniforme de rigueur.
Après le dîner, je me retrouvai seule avee madame Baring sur la terrasse. Elle avait sa plus jolie « cap », autour de ses épaules un de ses petits châles blancs, de rinde, que les Anglaises affectionnent. Il faisait une de ces belles nuits d'été, claires comme un demijour et particulières à l'Ile Inconnue. Rodney et Jack avaient disparu. Les fiancés se promenaient lentement à quelque distance, sous les vieux cèdres de l'aile droite.
— Edith a bien mérité son bonheur, fîs-je alors, elle a été si brave, elle a porté son fardeau toute seule.
— Elle pouvait ne pas le porter seule. Ceci fut dit avec une nuance d'amertume.
— Eh bien, c'eût été très égoïste. Vous comprenez maintenant, pourquoi elle a eu recours à la religion catholique ?
— Non, car j'ai trouvé dans la Bible des forces suffisantes pour traverser des épreuves plus dures el plus longues que la sienne.
— Il en est des créatures humaines comme des plantes, elles ont toutes des besoins divers. Aux unes, il faut plus de soleil ; aux autres, plus d'ombre.
— L<îs créatures de même race ne devraient pas avoir des besoins tellement dilïérents.
— Mais chez la fille, il y a toujours le père.
Je sentis, plutôt que je ne vis, la rougeur, l'émotion, le saisissement que mes paroles hardies causèrent ; mes paroles de profondeur, comme les aurait appelées mon amie.
Il fallut quelques secondes à mon hôtesse pour se remettre.
— C'est vrai... dit-elle enfin... Edith est une Baring. Un assez long silence se fit entre nous.
Les fiancés, qui avaient disparu, reparurent. La mère les sui\ il avec un regard où il y avait une certaine mélancolie et de l'étonnement toujours.
— ■ Voudriez-\ous revenir ù ces pages-là ? lui demandai-je.
Jamais, sans doute, personne ne lui avait posé une question aussi intime. Elle en fut un peu suffoquée, puis elle finit par sourire.
— Revenir à ces pages-là,., et devoir revivre toutes celles qui ont suivi I... Oh ! non... non, murmurat-elle avec une nuance d'effroi.
— Alors, vous voyez... tout est bien.
Elle leva les yeux vers le ciel où apparaissaient les premières étoiles.
— Et tout sera mieux ! ajouta-t-elle doucement.
LOFTSIIALL, 587
Loftshall.
Mes amis ont voulu me garder jusqu'au moment de leur départ pour l'Ecosse et je me suis laissé faire. Ces derniers jours onl été absolument parfaits. Je n'aurais pas pu quitter l'Ile Inconnue sur une impression meilleure.
J'ai rayonné en voiture, en bateau, en chemin de fer, visité Bristol, Wells, parcouru tous les environs. Dans ces environs, il y a nombre de maisons de l'époque des Tudors, des cottages au chaume séculaire, des abbayes, des cathédrales de haut style, de petites églises à l'air caduc, tout entourées de vieilles pierres tombales, une chapelle saxonne, des ruines romaines, des points de repère historiques à chaque pas, des villages d'autrefois, des coins que le progrès a oubliés. Là, évidemment, les hommes ont beaucoup prié et se sont beaucoup battus.
Dans ces environs de peu d'étendue, il y a des échantillons de toutes les beautés de la nature : l'Avon, une rivière au cours lent ; des combes vertes, un petit lac, des collines sévères et douces, des vallées riantes, une belle plaine, quelques morceaux de forêts, des rochers abrupts, des grottes fantastiques, puis des carrières d'où l'on extrait la fameuse pierre de Bath, une pierre d'un gris jaunâtre, douce de ton, fine de grain, mais extrêmement résistante. L'âme de ce pays telle que je l'ai sentie lui ressemble étrangement, elle doit être unicolore, avec de la douceur, de la finesse et une irréductible intransigeance.
Je suis retournée plusieurs fois à Bath et, chaque fois, il m'a charmée davantage. J'aime les gens et les
5SS l'île ln'connue.
choses qui ont un passé. A la lumière électrique, la ville grise prend une beauté lunaire. Ses deux demicercles de colonnades, « Ihe Circus and Ihe Royal Crescent », font l'effet des morceaux de quelque amphilhéàlrc romain transportés là. J'ai regretté que ceux qui les ont dessinés, les architectes Wood, ne les aient point vus ainsi éclairés.
Au cours de ces promenades et de ces excursions, Rodney, Jack et Philippe Beaumont m'ont entourée de cette protection virile et affectueuse qui est la galanterie de l'Anglo-Saxon et qui honore sa force.
Loftshall est adorable, maintenant. On dirait qu'il a été relouché par une invisible main et que cette main y a jeté de la chaleur et de la lumière. Ses ifs me semblent moins raides, ses verdures moins sombres, ses cèdres moins sévères. Il y a là, aujourd'hui, un va-et-vient joyeux, de la gaieté, de la jeunesse, de l'amour... quatre amoureux... de quoi dissiper à jamais le froid que les Wilkes solitaires avaient laissé. Il y a là encore l'épanouissement complet d'une àme, la victoire d'un sentiment longtemps refoulé et combattu. J'ai de la peine à détacher mes yeux du visage transfiguré de mon amie ; Philippe Beaumont, lui, me fait l'effet d'un naufragé qui aurait touché terre et qui apprécie la vie doublement pour avoir failli la perdre.
Ce mariage comble le secret désir de Rodney. Il avait quelque regret, j'en suis sûre, de devoir abandonner Edith, sa vieille camarade. Dans l'impatience de faire partager à Ruby sa surprise et son contentement, il lui a envoyé aussitôt une dépèche ainsi conçue :
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« Sœur fiancée. Devinex avec qui ? »
« Avec Philippe Beaumont. Heureuse mille fois. » Cette réponse qu'il me montra causa au brave gardon une stupéfaction comique et lui donna une haute idée de la perspicacité féminine.
— Intelligente petite fille, murmura-t-il, avec un sourire tendre en repliant le télégramme comme s'il eût été un autographe de ladite petite fille.
Jack fait ma joie. Il n'a cessé de me questionner sur miss Reynold. Un amoureux rendrait des points à un interviewer américain. Il a su me faire raconter par le menu nos soirées de causerie ; et hier même, a^■ec une faiblesse honteuse, je me suis laissé aller à la lui dépeindre telle que je l'avais vue si souvent dans ma chambre, fine, élégante, assise sur une chaise basse, à contre-jour de la lumière électrique qui mettait une jolie ombre autour de ses yeux.
— Elle me racontait ses rêves, ajoutai-je, des rêves qui ne ressemblaient guère à ceux d'une jeune fille française : tantôt c'était un club ouvrier, une école qu'elle voulait fonder, un couvent même, un couvent protestant, — et elle était résolue à ne jamais se marier !
Cette révélation perfide ne déconcerta pas le jeune « Briton ». Il eut un beau rire moqueur, et jeta en l'air son menton carré avec un mouvement de défi qui lui est particulier.
En voilà un qui saura enlever une place et le consentement de la femme qu'il aimera !
Jack a sur sa mère une influence extraordinaire. Au lieu de respecter ses préjugés, comme le font ses aîné?, il les combat avec une hardiesse juvénile.
Leurs discussions sur le libre échange, les syndicats ouvriers, l'invasion américaine, m'amusent infiniment ; elles me permettent d'apprécier le chemin parcouru. Hier, après avoir exposé à son antagoniste, d'une manière très nette, les aspirations de l'esprit moderne, le jeune homme, avec un joli mélange de tendresse et d'autorité, a ajouté :
— Mère, je ne \e\xs. pas vous laisser en arrière, je veux vous emporter avec moi, vous amener à partager mes idées, qui sont celles de l'époque présente.
Une instinctive protestation redressa le buste de madame Baring.
— Ah î maintenant, ce sont les parents qui doivent partager les idées des enfants ! fit-elle avec ironie. De mon temps, c'était le contraire.
— Votre temps avait tort, répliqua Jack carrément. Il était en contradiction avec les lois de la nature. Les parents peuvent avancer, les enfants, eux, ne peuvent pas rétrograder. L'homme n'est pas un crabe, vous savez !
Edith baissa les yeux pour cacher sa satisfaction, Philippe Beaumont nt franchement. Rodney rougit de plaisir et se mordit les lèvres. Rien de tout cela n'échappa à madame Baring. Elle promena autour d'elle le regard pathétique d'une personne qui se sent abandonnée, puis elle le reporta sur ce fils qui incarnait l'Angleterre nouvelle... et, peu à peu, sa physionomie s'adoucit, s'illumina, se détendit dans un sourire comme si elle eût compris et accepté l'inéluctable. Ce petit drame muet contenait une immensité de vie.
Dans cet idéal Loftshall, aussi bien qu'à Saint-Olaf,
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le besoin de changement s'est emparé de mes amis. Madame Baring est la première à se réjouir d'un voyage en Ecosse. L'air du large, de l'Océan Atlantique, qui arrive ici par le canal de Bristol, ne lui semble plus assez vif, il lui faut maintenant l'air des Higiilands et tout le monde s'apprête au départ.
Loftshall.
Elle sonnera demain, l'heure des adieux, elle n'ira pas sans douleur, mais mes hôtes et moi, nous nous dirons ferme « au revoir ». Depuis deux jours, le silence des fins de choses est tombé entre nous et malgré nous. On voulait me garder, m'emmener en Ecosse, j'ai résisté. Il faut savoir partir.
Pendant les trois mois qui viennent de s'écouler, j'ai été l'objet d'un des plus beaux procédés de la nature. Celui qui l'a anahsé peut seul savoir combien il est merveilleux et extraordinaire. Pendant ces trois mois, l'Angleterre et Madame la France m'ont prise tour à tour pour ainsi dire, elles m'ont enveloppée, pénétrée de leurs ondes. Je n'ai regardé qu'elles, je n'ai senti qu'elles. Le phénomène va cesser et ne se reproduira plus. Je le regrette. Pendant cette communion, les deux grandes nations me sont apparues telles qu'elles sont réellement, comme deux unités de combat et de progrès dans la vie universelle, comme deux unités de combat entre les mains de Dieu. Je les ai vues, luttant, travaillant non pour elles-mêmes, mais pour l'œuvre divine dont elles font partie. J'ai perçu les courants psychiques qui les unissent; l'échange continu de leurs forces, le ravon-
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nement lointain et divers de leurs âmes diverses. Le s spectacle a été beau, je m'en détache avec peine. ù- La volonté qui m'a obligée à regarder, m'a obligée m aussi à reproduire ma vision, mes impressions et les , idées qui en ont jailli. Eh bien, les voici sur des feuilles i blanches, en caractères sténographiques presque. î Quand ma pensée et mon souvenir les auront développées... que je les aurai vécues à nouveau, je les }, livrerai au travail mystérieux de la nature... je les donnerai ù la vie et j'aurai serti.