‹ L'île inconnue [par] Pierre de CoulevainChapitre 13 sur 14 · l'île lnconnle · texte numérisé non relu

l'île lnconnle

— C'est dommage que votre Chambre des dépulés n'ait pas une terrasse sur la Seine, dit Ruby.

— ■ Et si elle en avait une, soyez sûre que nos Honorables n'y donneraient pas des ûve o'clock. Ils préféreront toujours rester entre eux, se quereller, potiner, fumer dans les couloirs.

— Eh bien, une tasse de thé prise en compagnie féminine nous repose, avoua M. Lester. C'est une diversion complète, une trêve ; ainsi, je suis descendu harassé et maintenant je me sens remonté pour quelques heures.

— Nous en pou\ons dire autant, car nous avons fait honneur à votre table, fit gracieusement madame Nerwind.

— ■ C'est un grand compliment.

Les sonnettes tintèrent de tous les côtés et nous nous levâmes. Accompagnées de notre hôte, nous passâmes sous des \oùles, nous traversâmes des corridors sombres, des cours d'un aspect moyenâgesque.

Je m'arrêtai pour promener les yeux autour de moi.

— Brr ! fîs-je, quel aspect glacial !

— Cela ne va guère avec nos redingotes, nos jaquettes et notre modernisme.

— ■ Non, mais cela va admirablement avec votre fleuve, avec votre ciel, avec votre âme même.

En dépit de cette harmonie qui me fait admirer la masse imposante des Parlements anglais, j'éprouvai une sensation de bien-être à rentrer dans la clarté chaude et gaie de la rue.

Rodney monta en voiture avec madame Xerwind

tt Riiby. Miss Baring, voyant qu'il était encore de bonne heure, me proposa un tour de Parc. J'acccpiai avec plaisir.

Je me mis à causer de notre five o'clock, des choses que j'avais remarquées, de la fausse élégance des toilettes, de l'adulation dont les Honorables étaient l'objet, de leur satisfaction visible... Je ne dis pas un mot de M. Beaumont. Je voulais amener Edith à me questionner. Elle en mourait d'envie, sa dignité, une pudeur d'amour peut-être lui fermait la bouche. Je voyais le frémissement de sa narine, du coin de ses lèvres. De temps en temps, elle me regardait avec des yeux où il y avait une muette prière, une ardente curiosité. Tout cela affermissait ma conviction et j'y trou\ais une fine jouissance de psychologue. Cette con\ersalion où, de fait, nous n'étions ni l'une ni l'autre, ne tarda pas à tomber et un silence se fit entre nous. Dans le Parc, notre voiture prit la file ; comme si la foule etit donné du courage à Edith, eJle se tourna tout à coup vers moi.

— • Depuis quand connaissez-vous monsieur Beaumont ? me demanda-t-elle.

Je triomphais ! Je tenais mon amie dans ma main comme un pauvre oiseau, et je sentais battre son cœur.

— Il n'y a pas longtemps, répondis-je ; mais les circonstances nous ont liés rapidement et fortement plutôt. Je l'ai connu près du lit de mort de sa femme.

— Oh!...

Cette exclamation fut jetée avec tout ce qu'une Anglaise sait y mettre, et c'est énorme.

— - Pauvre lady Rose ! fis-je.

'450 l'île i:cco:vST-è.

— Vous la plaignez !

— Zjoaucoup et tendrement. Quand vous saurez tout, ^ûus ferez de même: Tenez, si vous voulez me conduire dans une allée tranquille, nous descendrono et je vous raconterai sa fin. Au milieu de cette parade mondaine, cela me semblerait une profanation.

I^.Iiss Baring donna aussitôt au cocher une nou\"elle direction. Au bout d'un quart d'heure à peine, nous nous trouvâmes dans un coin de vraie campagne anfjlaisc. Nous mîmes pied à terre et, laissant là la voiture, nous prîmes une route ombragée et presque déserte. Dans le lointain scintillait l'eau d'une rivière, de la Serpentine. Les arbres centenaires étendaient leurs belles ombres ici et là, dans les prairies où broutaient quelques moulons. Une brume chaude el dorée estompait les contours, adoucissait et fondait les verts. Les moineaux pépiaient éperdument.

— Ne se croirait-on pas à cent lieues de Londres ! fis-je en promenant autour de moi un regard charmé.

— En effet... Dites... maintenant, chère.

— Eh bien, il y a un an et demi, je me trouvais encore à Vevey le 15 novembre. Le temps était si merveilleusement beau, que je n'avais pas été tentée de rentrer à Paris. J'étais logée à l'hôtel M... Un soir, une Américaine qui occupait un appartement au premier donna un grand dîner. Pour l'égayer, elle avait fait venir une bande de chanteurs italiens. La porte de l'antichambre où ils avaient été installés était ouverte. Leurs voix chaudes et bien timbrées répandaient dans la maison des ondes de mélodies ensoleillées-

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» Le large corridor sur lequel ouvraient toutes les pièces, donnait sur le vestibule et nombre de personnes écoutaient ce délicieux concert. Je m'étais assise tout contre la balustrade. Une Anglaise, la cigarette aux lèvres, vint s'y accouder à quelques pas de moi. Elle portait un costume gris du bon tailleur, un gilet, une cravate blanche. Une Anglaise ainsi vêtue à neuf heures du soir et fumant la cigarette, c'était plutôt suspect.

— Je le crois, fit miss Baring, la lèvre arquée par un peu de mépris.

— Malgré cela, à cause de cela peut-être, elle éveilla mon intérêt. C'était une femme d'une quarantaine d'années, avec une lourde chevelure blond foncé, négligemment tordue sur la nuque. Elle avait de grands yeux bleu clair, le teint fortement couperosé, les traits boursouflés, mais d'un beau type. Remarquant le tremblement de sa main, je me demandai aussitôt : « Est-ce la morphine ? Est-ce l'alcool ? » Son regard lourd et terne me fit croire à l'alcool.

» Comme si un courant magnétique ou psychique se fût établi entre nous, elle tourna la tête de mon côté, puis tout à coup :

» — ■ Cela fait toujours du bien, cette musique, n'est-ce pas ? me demanda-t-elle d'un ton brusque.

» — • Beaucoup, on dirait qu'elle a le pouvoir de chasser les mauvais esprits.

» — • Oui, mais le malheur est qu'ils reviennent au triple galop ! répondit-elle en fermant d'un coup sec in boîte en or où elle venait de prendre une nouvelle cigarette.

» J'allai lui chercher une chaise dans ma chambre.

Elle l'accepta et me remercia avec la simplicité d'une femme du monde.

» Une chanson joyeuse et folle monta jusqu'à nous et nous tint muettes sous le charme de son harmonie,

» — C'est une Américaine qui se paie ça, j'imagine ! reprit mon inconnue après les dernières notes.

» — En effet. Je la connais, c'est une madame May. Elle a acheté une \ illa sur le lac Majeur et elle attend ici qu'elle soit remise en état.

» — Ah ! nos cousines ont du bon temps en ce monde ! Il n'y en a plus que pour elles !

» — Elles ne sont pas plus heureuses que nous, allez !

» — Vous croyez à la justice, vous ?

» — Absolument.

» — Pas moi !

» Ceci fut ponctué par un autre claquement de la malheureuse boîte à cigarettes.

» Entre chaque silence de la musique, nous reprîmes notre conversation. Elle devint étrangement familière. Je sentis chez cette Anglaise une amertume profonde, une rancœur douloureuse contre les gens et la vie. Je compris que je me trouvais en présence d'une déclassée peu ordinaire et mon intérêt s'en accrut.

— Je crois, fit Edith a\ec un sourire, que vous avez un faible pour ce que nous appelons les brebis noires et vous les brebis galeuses.

— Je l'avoue. Ma sympathie ne va pas à leurs vices, croyez-le, mais à leurs qualités. J'ai souvent trouvé sous les toisons maudites des cœurs gêné-

reux, des âmes inlércssanlcs. 11 en a été ainsi de lady Rose. Quoi qu'il en soit, ce soir-là, je lui tendis la main la première. Après une demi-seconde d'hésitation, elle la prit et la serra d'une manière toute masculine en me regardant jusqu'au fond des yeux. Nous nous séparâmes sans nous être nommées l'une à l'autre.

» Le lendemain et le surlendemain, je la cherchai dans l'hôtel, je ne la rencontrai nulle part. Le troisième jour, sa femme de chambre m'apporta sa carte. Je lus le nom de « lady Rose Moster », puis ces mots au crayon et presque illisibles : « Souffrante, une visite de vous me ferait grand plaisir. » Je lui envoyai ma propre carte sur laquelle j'écrivis : « Plaisir sera partagé, à vous dans un instant. » Je terminai une lettre pour le courrier et je me rendis auprès d'elle. J'entrai par son salon et je n'oublierai jamais le tableau navrant qui frappa mon regard. Une chambre claire et gaie, le lit tout au milieu et, dans ce lit, assise les mains croisées autour des genoux, la cigarette aux lèvres, une femme en pyjamas de soie couleur crème. Sur une table à sa droite, une bouteille de cognac Martel, — la marque m'a curieusement frappée, — de l'eau de Vichy, une grande boîte de cigarettes, à sa gauche, une touffe de roses blanches mélangées de A'ioleltes. Et dans la lumière qui arrivait par deux fenêtres, je vis un beau visage tuméfié, des yeux troubles, tous les stigmates de l'alcoolisme.

» Je m'assis dans le fauteuil placé au pied de son lit.

» — J'étais sûre que vous viendriez, me dti-elle.

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