ANGLETERRE
.Wimbledon, Saint-Olaf.
La halte ! L'Ile Inconnue ! Chaque fois que je dois replier ma tente ou plus prosaïquement refaire ma malle, j'éprouve un mélange de regrets, de plaisir, de petites appréhensions angoissantes, et aussitôt dans l'omnibus qui m'emmène vers une gare quelconque, le calme me revient. Je me mets à regarder les gens et les choses de Paris avec des yeux de voyageuse. Leurs physionomies, leurs lignes me semblent autres. Je passe dans des quartiers où je ne vais jamais et je me promets de les revoir. Puis vient l'enregistrement des bagages, la bousculade du départ, l'installation dans un compartiment et c'est fini ! Quel allégement ! L'ébranlement du train, ce mouvement initial ve-rs l'inconnu, me donne toujours une sensation de plaisir. On s'accorde à proclamer les Anglais de mauvais compagnons de voyage. Je ne les ai
jamais trouvés tels. Une vieille femme est meilleur juge de l'éducation des hommes qu'une jeune. Je suis ravie quand je puis faire la route avec un Brilisher. Je sais que j'aurai une paire de bras complaisants pour me descendre mon sac ou quelqu'un pour me héler un porteur. Selon moi, le Français est plutôt grincheux. Il conserve longtemps l'agacement du départ. On le devine à ses mouvements saccadés, nerveux, à la façon dont il tapote ses poches afin de s'assurer qu'il n'a rien oublié. Il a toujours l'air de dire : « Je suis le monsieur que l'on n'ennuie pas. » Cette fois-ci, j'ai eu dans mon wagon deux Anglais et trois Français : un Times, un Morning Post, un Gaulois, un Malin, un Echo de Paris. Chacun des lecteurs avait bien la tête de son journal. Je m'amuse quelquefois à parier avec moi-même que telle ou telle feuille sortira de la poche de mes voisins et je perds rarement.
Il n'y a pas de route plus monotone que celle de Paris à Calais. J'attends avec une impatience enfan tine l'apparition des bâtiments de la Société Anonyme des Ciments finançais. Ils m'attirent irrésistiblement. Leur ton crayeux, les étangs de chaux fumante, les êtres humains tout blancs, produisent un ensemble aride, morne, sans lumière, dont la vue m'étreint le cœur et me fascine. Les industries noires me paraissent moins tristes que les industries blanches.
Je ne sais si le voisinage de l'Angleterre se fait déjà sentir, mais non loin de Calais, sur le flanc d'une dune, on voit écrit en grosses lettres formées avec des cailloux : « Gloire à Jésus-Christ. » Se-!
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rait-ce un vœu ? A la première bouffée d'air salin qui pénètre dans le wagon, je me précipite vers la portière pour voir l'aspect de la Manche. Hier, il n'était guère rassurant. De fait, la traversée a été plutôt désagréable. Le salon du nouveau bâtiment à turbine est bien aménagé, bien aéré. Les divans sont ^ecou^erts de cretonne, il y a des fleurs ici et là. La stewardess en coiffe blanche fait son pénible service avec beaucoup de dignité. Elle m'a avoué que, pendant une année entière, elle avait souffert du mal de mer et qu'il lui avait fallu des efforts surhumains pour ne pas le laisser voir. Comme je la plaignais de devoir soigner les passagères, elle m'a répondu : (( J'aime à soulager mes semblables, à leur faire du bien, je ne pourrais pas vivre pour moi seulement. » La voilà, la grâce d'état !
Aussitôt qu'on met le pied sur le sol de l'Angleterre, même sur le sol mouvant de ses paquebots, on a une impression de liberté et de discipline, de ces deux grandes choses qui font sa force. Quand le bateau stoppe, une équipe de porteurs en uniforme bleu foncé, bérets et vareuses portant le chiffre de la compagnie, arrive sur le pont. A un signal donné le carré de corde qui les tient en respect est enlevé et, avec un beau mou\ement d'ensemble, ils se précipitent sur les bagages pour les porter au train déjà formé. Là un employé indique à haute voix : « Charing Cross ! » — « \'ictoria ! » et vous savez exactement dans quel wagon monter pour descendre à l'une ou à l'autre de ces gares.
A Calais, j'avais laissé un brillant soleil de juin, une atmosphère claire, l'été enfin ! et voilà qu'à
Douvres, après une heure un quart de traversée, je me trouve en automne a\ec un ciel gris et bas, une eau couleur de plomb, un vent âpre traversé par le cri des mouettes. J'en demeurai toute saisie. Pour la première fois, je me rendis compte que l'Angleterre était vraiment dans la mer du Xord. A mesure que nous nous éloignions de la côte, cette impression automnale s'effaça et je ne tardai pas à sentir la douceur reposante de la campagne anglaise. Avec sa fraîche verdure, ses beaux arbres, ses tapis d'herbe drue, elle semble avoir été créée — elle l'a peut-être bien été — • pour le délassement des yeux et des membres d'un peuple de travailleurs. Je ne revois pas sans plaisir les houblonnières du comté de Kent, ses cottages oij conduisent de jolis sentiers ; ses petits moutons paissant dans de savoureuses prairies, soigneusement pourvues d'auges. En Angleterre, l'eau ne manque jamais sur la table de l'animal. Tout le long de la route, on voyait de-ci, de-là, des taches mouvantes de couleurs claires, qui n'étaient autres que des êtres humains, des joueurs de tennis, de cricket, de foot-ball. Ils couraient en avant, revenaient en arrière, agitaient leurs bras, s'aggloméraient, puis s'éparpillaient. De loin, et vu de la hauteur du chemin de fer, cela paraissait drôle, incompréhensible.
Maintenant que je vois plus profond, l'approche d'une ville comme Londres ou Paris me cause un certain émoi. Je n'ai qu'une conception bien faible de ce qu'elles sont réellement, mais elle suffît à me donner la sensation de ma petitesse. Il me semble que je vais disparaître dans une immensité de vie.
J'aime Londres, son odeur même, une odeur acre de charbon mouillé, de gaz, de fumée. Je la reconnaîtrais entre mille et j'ai besoin de la respirer de temps à autre. Les abords de la métropole anglaise ne sont pas attrayants. Du gris, du noir, des affiches d'un bariolage cru, des enseignes aux lettres démesurées, voilà ce qui frappe les yeux. Le train avance lentement, au-dessus d'une étendue infinie de maisons basses aux courts tuyaux de cheminées, que l'on prendrait pour des terriers plutôt que pour des habitations humaines. Cependant les flèches, les tours des églises, les hauts fourneaux des usines, le ciel barré, rebarré de fils télégraphiques, la Tamise, ses ponts, tout cela ne tarde pas à vous donner une impression de force colossale et vous sentez que vous êtes chez un très grand peuple.
Miss Barmg m'attendait à la station de Victoria.
— Je suis bien heureuse de vous revoir, me ditelle avec une forte poignée de main.
Et sa voix émue et l'expression de ses beaux yeux bleus ne laissaient aucun doute sur la sincérité de ses paroles.
Ici les porteurs s'occupent des voyageuses avec un empressement marqué. Ils apportent dans leur service une autorité de mâles, un instinct de protection qui est au-dessus du pourboire et qui sent le gentleman déjà. Un alerte gaillard eut tôt fait de nous trouver un cab, de charger les bagages, de nous mettre en voilure et de crier au cocher :
— Waterloo !
Wimbledon est à quarante-cinq minutes de Lon-
h'AlNT-OLAF. 13
dres, on peut y arriver soit par le chemin de fer souterrain, soit par le chemin de fer ordinaire. \ous prîmes ce dernier, à la gare de la petite ville suburbaine nous trouvâmes porteurs et voitures. Dans ce pays pratique, on ne néglige rien pour faciliter les mouvements de l'individu. On est sûr d'avoir toujours : « The right thing in the right place. » En moins de dix minutes, après avoir monté une colline assez raide, franchi une grille, suivi une courte avenue tournante, nous arrivâmes devant une maison toute fleurie. Sous le porche, enguirlandé de verdure, madame Baring, déjà habillée pour le dîner, vint me recevoir. Son accueil chaleureux me fît sentir que j'étais la toute bienvenue à Saint-Olaf.
Edith me conduisit chez moi. La vue de ma chambre me délassa instantanément, comme si j'étais entrée en contact a\ec quelque chose de très sain. Le fond d'arbres, la pelouse bordée de roses qui s'encadraient dans les fenêtres ouvertes, le papier clair, la cretonne assortie, les belles lithographies, formaient un cadre riant. Et dans ce cadre tout semblait m'attendre, le grand lit de cuivre brillant, le fauteuil près de la croisée, la table à écrire en face du jardin, la chaise longue en bon jour, les livres de chevet dans les encoignures, les tiroirs ouverts de la commoûe, les fleurs sur la cheminée reine Anne. Quelques rayons de soleil couchant, le parfum des acacias complétaient de touches vivantes ce joli tableau. Ce qu'il y avait de plus vivant encore, c'était cette sollicitude pour mon confort dont témoignaient tous ces arrangements. Mon amie n'avait rien oublié, pas même ma préférence pour
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l'eau de Cologne d'Atkinson. Je lui en exprimai ma reconnaissance.
— Ne me remerciez pas, me dit-elle, cela m'a donné tant de plaisir !
Après avoir bu la tasse de thé, qui est comme le pain et le sel de l'hospitalité anglaise, je me mis à ma toilette et le second coup de gong, annonçant le dîner, me trouva prête.
Au salon où j'entrai a^ec Edith, madame Baring et son fils m'attendaient. Ce dernier me fut présenté. Sa taille me parut plutôt imposante. Il me donna une impression immédiate de grands pieds et de grandes mains, puis j'eus l'intuition subite que la visite d'une Française à Saint-Olaf ne le charmait guère et qu'il devait la considérer comme ce que nous appellerions une tuile en argot. Il s'agissait donc de faire sa conquête au plus vite. Pas faciles, les conquêtes, à mon âge !
Mon hôte-malgré-lui me conduisit gravement à la salle à manger, une salle à manger qui me parut délicieusement familiale. Dans un cadre de chêne foncé, la table mettait un joli éclat de lumière et de blancheur. Un napperon de soie jaune pâle, des abat-jour de même nuance, un milieu composé de branches d'aubépine, des grappes de laburnum jetées ici et là atténuaient la lourdeur de l'argenterie et de la porcelaine anglaises. Selon l'usage, madame Baring prit place à la tête de la table et prononça les paroles d'action de grâces qui précèdent et suivent le repas.
Nous eûmes un succulent potage, le poisson et les classiques pommes de terre nature. Au second ser-
vice, une magnifique pièce de roastbeef fut placée devant le jeune homme, une poularde garnie d'appétissantes papillottes de lard grillé devant madame Baring, le tout apporté sous de massifs couverts d'argent. Dans tous les intérieurs modestes, le maître et la maîtresse de la maison découpent. Une viande bien découpée est infiniment plus sa^"oureuse et c'est un art où nos voisins excellent. Après la viande et les légumes, toujours servis ensemble, vint Tentremets, — une tarte et un pudding, — ■ puis le fromage et le dessert. Comme vins, du sherry et du bordeaux.
Rodney Baring faisait vraiment bonne figure à la table maternelle. Sa carrure ne doit rien au tailleur,. j'en suis sûre. C'est l'Anglo-Saxon pur sang s'il en fût, très mâle, très gauche et très correct, avec des cheveux blond foncé, ardents à l'extrémité, des yeux bleu clair, des traits d'une extrême netteté. Son regard est limpide et tendre, mais la bouche aux lèvres rasées a une expression sévère et résolue. C'est la bouche d'un juge ou d'un homme d'État ; elle a tout de suite rivé mon attention. Le grand air a donné à sa peau fine ce joli hâle rosé que l'Anglais ambitionne secrètement, et que les femmes aiment.
Je m'appliquai aussitôt à apprivoiser ce beau garçon qui m'observait par-dessus le roastbeef avec un mélange de curiosité et d'inquiétude. Sa physionomie se rasséréna quand il m'entendit parler anglais. Je m'efforçai de l'engager dans la conversation par des questions indirectes, il y répondit d'abord d'un ton bref, je sentais sa résistance au bout de ma parole pour ainsi dire, peu à peu cependant elle diminua
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et, au soulagement visible d'Edith, je rompis triomphalement la glace... au moyen de la politique. Après le dîner, nous fîmes un bridge. Mon irrévérence française provoqua la gaieté du jeune homme et amena au coin de son œil et de sa lèvre ce double sourire qui, chez l'Anglais, trahit l'humour et une disposition à la taquinerie. C'est par là que nos esprits s'accrochèrent définitivement. Quand je me retirai, il me donna une poignée de main bien différente de celle de rarri\ée, et, de l'escalier, je l'entendis qui disait à sa mère en refermant la porte du salon : « A jolly woman ! » (Une femme agréable et drôle !) Cela n'était peut-être pas très respectueux, mais cela me flatta énormément. L'hostilité et l'antipathie de mon hôte, même bien déguisées, eussent singulièrement gàlé le plaisir de ma visite. Je suis tranquille maintenant. Un Anglais ne détestera jamais « a jolly \\oman ».
Saint-Olaf.
Saint-Olaf a plutôt l'aspect d'une maison de cam pagne que d'une Ailla de banlieue. Bâtie sur la hauteur à une époque où le terrain n'avait pas encore été morcelé, il a de l'air, de l'espace, une vue magnifique sur les collines de Surrey. Il possède même une petite prairie, quelques beaux arbres, un jardin potager qui fournit des fraises en quantité et ces légumes qui paraissent comme des friandises sur les tables anglaises.
A côté du tennis, il y a une grande cabane démon-
table et rustique. Des plantes grimpent avec entrain le long de ses planches et encadrent des amours de fenêtres. Intérieurement, elle est tapissée de toile à voile, décorée de fdets de pêche. Un hamac fait office de rocking-chair. Il y a des livres, des fleurs. une foule de choses hétéroclites et des joujoux d'homme. C'est naturellement la propriété de Rodney. 11 y reçoit ses amis, ses amies même. 11 y fume surtout d'innombrables pipes.
Entre les quatre murs de Saint-Olaf, ces murs entièrement recouverts de verdure et de fleurs, se trouve tout ce qui est nécessaire à des gens de goûts ei d'habitudes raffinées. 11 est de ce style très en faveur aujourd'hui que l'on appelle « reine Anne ». Son porche, ses fenêtres à plusieurs vantaux lui donnent vraiment un air ancien, un peu puritain que le mot anglais « quaint » rend très bien. Dès le len demain de mon arrivée, miss Baring m'en a ouvert toutes les portes.
Sur le hall carré donnent le salon, la bibliothèque, la salle à manger,. Des portraits de grands-parents, une vieille horloge, deux bahuts, une table et des sièges de Chippendale, le grand ébéniste anglais de la moitié du xviii^ siècle, lui prêtent fort bon air. Je tombai en admiration devant ces meubles exquis. La douceur chaude de leur vernis, l'élégance simple de leurs lignes me charment toujours et je ne puis résister au plaisir de les caresser.
— Je suis contente que vous les appréciiez, me dit Edith. C'est tout ce que nous possédons de précieux.
Le salon de Saint- Olaf ne révèle, Dieu merci, aucune prétention au luxe. Trois bons tableaux, un.
grand piano, un bureau, une petite table tournante pour les livres, le rendent plutôt intime et familial. Des plantes, des fleurs, quelques objets rapportés d'Italie, allègent la lourdeur du mobilier anglais.
La bibliothèque est le salon du matin, du soir, la pièce où l'on vit. Un de ses panneaux seulement est garni de livres. Là encore il y a des portraits de grands-pères et de grand'mères, puis quelques vieilles estampes, des photographies d'amis. Sur la cheminée reine Anne, une très vieille pendule et des vases de Delft avec de belles fougères. Une porte-fenêtre, pas reine Anne du tout, mais très commode, ouvre sur le jardin. Une baie cintrée avec un banc intérieur forme un de ces coins confortables « cosy corners » comme il y en a souvent dans les maisons anglaises. Celui-ci semble fait pour le fleuretage ou les causeries du crépuscule. Dans cette pièce confortable, il y a de bons fauteuils, une large table à écrire. On y vient faire sa correspondance, lire les journaux, se reposer au retour de la promenade. Les animaux, les chiens et le chat en ont l'entrée et ils y font de fréquentes visites. Tout cela crée une atmosphère dans laquelle on se sent bien.
Des tableautins, des aquarelles ornent le mur et le palier de l'escalier. Les chambres à coucher de mes hôtes sont claires et gaies comme la mienne. Chacune est bien caractéristique. Chez Rodney des fouets, des gants de boxe, des raquettes de tennis, un porte-bottines en fer, sur lequel sont alignées trente-trois paires de chaussures... je les ai comptées en riant. L'Anglais a une affection toute particulière pour ses chaussures. De chaque côté de la cheminée
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sont piqués des portraits de jolies femmes, de beautés professionnelles. Puis autour de la chambre, il y a des photographies, des dessins de bateaux, de yachts, de tout ce qui va sur Teau, on pourrait croire que le maître de céans est un marin manqué.
Chez Edith, c'est un curieux assemblage de choses diverses : des ardoises corne rtes de « scores », un sac de golf, des cravaches, des portraits de che^"aux et de chiens. Des meubles de noyer d'une simplicité un peu fruste, puis une toilette élégamment outillée, des tableaux religieux, des li\res de piété, le longchapelet de Lourdes, la statuette de saint Antoine de Padoue. Tout cela extériorise admirablement mon amie, son besoin d'activité physique, son instinct de coquetterie féminine, la spiritualité de son âme catholique.
Chez madame Baring. des meubles et des tentures de reps vert, trois portraits d'enfants, celui de M. Baring, une vitrine renfermant des bibelots anciens, des reliques de famille sans doute, deux tablettes de livres, à côté du lit, une croix, puis, sur une petite table, isolée respectueusement, une énorme Bible qui semble remplir la pièce et ajouter à son austérité.
Quel abîme ces objets marquent entre ces deux générations humaines vivant sous le même toit !
Une grande salle de bains, très claire, bien aménagée, complète l'installation, cela va sans dire.
Edith a tenu à me montrer le quartier des domestiques, un peu par amour-propre patriotique, j'imagine, parce qu'elle a assez vécu en France pour savoir que nos serviteurs sont indignement logés.
A Saint-Olaf, ce quartier se compose de trois pièces : l'une occupée par la cuisinière, l'autre très grande, très gaie, à deux fenêtres, par les deux femmes de chambre, la troisième est de réserve. Ces pièces aux murs ripolinisés m'ont donné une impression de vie simple mais digne et saine. Pour chaque personne un lit de fer bien garni, une armoire, une petite commode, une table, deux chaises, une toilette, — la toilette est considérée de première nécessité en Angleterre, on la trouve dans les maisons les plus pauvres. A ma grande satisfaction, j'ai vu dans ces chambres de jolis riens, des photographies, des cartes postales, des nœuds de ruban. Chez la cuisinière, il y avait des images de saints, du buis bénit et des fleurs. Voyez-vous des fleurs dans le taudis de nos gens ?
Miss Baring a ouvert un petit cabinet attenant qui avait des robinets d'eau chaude et d'eau froide, puis un tub.
— Leur salle de bains, m'a-t-elle dit en souriant. Quand on veut des domestiques propres, il faut leur fournir les moyens de l'être.
Kos voisins ont compris le devoir de faciliter l'hygiène à leurs serviteurs. Ceux qui le font par intérêt, pour leur propre santé sont plus intelligents que nous, ceux qui le font par bonté sont plus humains.
Sur le même palier, j'ai vu le réservoir d'eau. Il m'a paru énorme. En Angleterre, il y en a un dans chaque maison. Cet arrangement rend partout possible le bain quotidien.
Dans le sous-sol de Saint-Olaf, assez bien éclairé,
se trouvent la cuisine, la dépense et la salle des domestiques.
Le fourneau de la cuisine m'a frappée par ses dimensions. En France, on n'en trouverait de semblable que dans une très grande maison. Évidemment, c'est une machine qui tient plus de place dans la vie anglaise que dans la nôtre. Sa grille pourrait rôtir un mouton tout entier et son bouilloir fournit de l'eau chaude en abondance. Des viandes rôties à la broche, le bain quotidien, contribuent pour beaucoup à la santé et à la force de John Bull. Pas à mépriser le fourneau anglais, à importer plutôt.
La salle où les domestiques mangent et se tiennent est tout à fait jolie. Les gens de service ne sont pas nombreux à Saint-Olaf et ils ne suffiraient point si madame Baring et sa fille n'étaient d'aussi bonnes ménagères. Outre la cuisinière, il y a une fille de cuisine quelques heures par jour, une fille de chambre, — une femme de chambre. — ■ La fille de chambre est chargée de la propreté intérieure, la femme de chambre de tout ce qui regarde la salle à manger. Elle remplit l'office d'un maître d'hôtel, sert à table, soigne l'argenterie, répond à la porte et introduit les visiteurs.
Un jardinier, deux jours par semaine, suffit à l'entretien du jardin et de la pelouse grâce au bon outillage dont il dispose.
La maison de mes hôtes, comme toutes les maisons des gens comme il faut en Angleterre, est très hygiéniquement tenue. Chaque jour une pièce se fait à fond, la literie est aérée longtemps. Quand on quitte sa chambre, on en laisse la porte ouverte. L'air cir-
cule ainsi du haut en bas et s'y renouvelle prompteinent. Nos découvertes ont révélé au monde entier la nécessité de l'hygiène. Les Britishers l'appliquent au prix des plus coûteux sacrifices ; nous, nous en sommes encore à la théorie.
J'ai regardé à Saint-Olaf avec la même curiosité qu'un naturaliste mettrait à étudier un nid. Dans le nid et dans la maison, on peut lire le caractère, les habitudes, entrevoir même la destinée de l'oiseau et de l'homme. Et dans le nid et dans la maison, il y a une âme. Je n'ai pas tardé à sentir celle de Saint- Olaf. C'est l'âme d'une époque de transition, en train de se dédoubler si je puis dire, très vieille, très rigide, très étroite de par la mère, moderne, assoiffée de liberté, ouverte aux idées de par les enfants ; elle est telle, maintenant dans la plupart des familles anglaises. Elle ne me semble ici ni poète, ni artiste, ni sentimentale, mais tendre et humaine, affinée par des siècles de bonne éducation, bien née enfin. Madame Baring et sa fille sont des « ladies », le fils est un gentleman. On le devine aux objets qui les entourent, à leur manière de vivre, de dépenser. Une reine se sentirait « at home » chez eux et eux ne seraient point gênés par sa présence. La voilà la pierre de touche.
Saint-Olaf.
Dans ce cadre de Saint-Olaf la vie est uniforme mais très confortable, les économies se font sur les plaisirs mondains, sur la toilette, sur les extras, mais
SAINT-OLAF. Zà
non sur l'hygiène, le sport et l'hospitalité. Dans une famille française de même fortune, elles porteraient au contraire sur ces trois dernières choses.
A sept heures, on prend une petite tasse de thé en guise de ré\"eille-matin. A huit heures et demie, un coup de gong annonce le déjeuner. Madame Baring et Edith descendent à la salle à manger nettement habillées, la première avec une « cap » bien blanche, une robe de laine, la seconde en costume tailleur. En Angleterre, les matinées et les robes de chambre ne sont pas de mise à la table de famille, pas même au rez-de-chaussée de la maison.
Le déjeuner se compose de viande froide, d'œufs ou de poisson, de ce lard grillé qui ouvre si bien l'appétit, de thé ou de café. Le courrier arrive, on lit ses lettres, ses journaux, on établit le programme de la journée.
Aussitôt le repas terminé, Rodney enjambe sa bicyclette qu'il laissera à la gare. De là, il part pour l'étude de Sir Richard, son oncle.
Mon amie s'occupe du ménage. Elle en a déchargé sa mère et, malgré son horreur pour cette tâche, elle la remplit avec une conscience bien britannique. Elle soigne les plantes, les fleurs qui décorent l'intérieur — et ce n'est pas une petite besogne, — elle décante les vins, descend à la cuisine où elle inspecte le garde-manger et combine le menu avec le terrible personnage qui règne dans le sous-sol. Les fournisseurs arri^ ent à cheval, à bicyclette, en voiture. Ils reçoivent les commandes, repartent grand train et tout est apporté en temps voulu. La viande et le pain sont pesés régulièrement à leur arrivée. Ici les cuisi-
nières n'achètent rien, conséquemment pas de sou du franc.
Madame Baring, elle, passe une partie de la matinée à diriger le jardinier, puis elle s'installe dans la bibliothèque, tient les comptes de la maison, fait sa correspondance, lit le Morning Post et prend son ouvrage, — tricot ou couture, — ouvrage destiné à de pauvres gens.
Edith sort alors pour sa promenade de santé, — soit à pied, soit à bicyclette, — à cheval deux fois par semaine.
Le luncheon est à une heure et demie. Dans les intérieurs modestes, c'est un repas plutôt léger. Chacun monte ensuite chez soi pour se reposer un moment et faire la toilette que demande le programme de l'après-midi : visites, garden-parties, sport ou promenade.
Vers six heures et demie, Rodney revient de Londres, il passe immédiatement dans la salle de bains, s'habille comme pour aller dans le monde, substituant seulement le smoking au frac. Il ne lui est jamais arrivé, je gage, de dîner chez lui en jaquette ou en redingote. Madame Baring et Edith sont également en toilette du soir et demi-décolletées. Cela donne au repas une élégance qui relève la fonction animale. Rodney apporte les journaux du soir, les dernières nouvelles de « la cour et de la ville ». Après le dîner, on sert le café au salon, on fait une partie de cartes et vers dix heures et demie madame Baring se retire. Les jeunes gens vont finir la soirée dans la bibliothèque, Rodney fume une pipe ou un cigare, boit un whisky et soda, Edith tricote
près de lui ces longs bas de chasseurs que les Anglaises aiment à conledionner, cl tous deux causent politique et sport.
Ce sont là les lignes principales de la vie de nos voisins. Elles ne seront que légèrement modifiées par le rang et la fortune.
Chez le squire ou le grand seigneur, le déjeuner sera servi à neuf heures et demie. On y arrivera moins ponctuellement. 11 traînera même sur la table jusqu'à onze heures. La maîtresse de maison fera son ménage par l'entremise d'une femme de charge, mais elle le fera. Les hôtes potineront, liront les journaux, écriront leurs lettres dans le salon du matin, ou s'éparpilleront dehors selon leur bon plaisir. Aux sports simples s'ajouteront les sports de luxe. Le fleuretage, les intrigues féminines, matrimoniales, agrémenteront la routine. La journée se finira en grande toilette. Mais à travers tout cela, se retrouveront les lignes que j'ai reproduites. A mesure que du point médium où je les ai prises, on montera l'échelle sociale, elles seront moins rigides, plus brillantes, à mesure qu'on la descendra, elles deviendront plus ternes... plus indistinctes... puis elles finiront par se perdre dans l'effroyable nuit de la misère et du vice... et cette nuit en Angleterre est plus noire, plus profonde que partout ailleurs.
Saint-Olaf.
Les Français sont persuadés que les Anglais n'ont pas le sentiment de la famille et les Anglais que nous ne connaissons pas le home, — jugements absolu-
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ment faux et qui témoignent d'une ignorance mutuelle chez ces mauvais voisins.
La famille ! le home ! C'est dans ces deux choses sacrées que se manifeste le mieux la diversité de l'àme, du sexe et de la destinée des races saxonne €t latine.
Les Anglo-Saxons ont à un très haut degré l'amour de l'espèce. Pour Tamélioration de l'espèce, ils n'épargnent rien. Ils soignent particulièrement les petits et font pour eux des sacrifices réels. Les mères les nourrissent quand elles le peuvent et elles surveillent de près leur éducation première, — toujours par devoir instinctif envers l'espèce. — Dans la classe moyenne on vit à la campagne, dans la banlieue afin que les enfants aient suffisamment d'air et d'espace. On se prive de luxe pour leur donner des bicyclettes, des ponies, des instruments de sport, tout ce qui peut aider à leur développement physique. On ne néglige rien pour qu'ils ne se trouvent pas dans un état d'infériorité. On les élève pour la vie, pour la lutte, et ce but exige une sé\érité, une discipline morale que nous prenons à tort pour de l'indifférence.
De ce côté-ci de la Manche, toutes les lignes de démarcation sont plus distinctes, plus larges, et l'esprit hiérarchique domine même dans la famille. La mère devient rarement l'amie de ses enfants, elle ne recevrait pas certaines confidences, elle n'aborderait pas certains sujets, par crainte qu'ils ne la missent sur un pied d'égalité avec eux. Dans leur vie, comme à la table familiale, elle occupe le siège ie plus élevé. Entre parents et enfants les sentiments
ne s'extériorisent pas en caresses, ou en paroles. Ils ont moins de chaleur que chez nous, mais autant de profondeur et ils ne laissent pas que de produire de beaux dévouements et des exemples touchants d'abnégation. Après avoir retourné ma plume bien des fois, je crois pouvoir affirmer qu'en Angleterre l'amour filial est plus fort que l'amour paternel ou maternel. En France, c'est le contraire.
L'Anglais a pour sa mère un sentiment très tendre. Quand il lui adresse la parole, qu'il la taquine doucement, une lueur d'affection illumine son regard, sa physionomie reprend une expression d'enfance, qui me ravit toujours. De son côté, la mère a une prédilection ouverte pour ses fils. Les sœurs adorent leurs frères. Le mâle représente la race... et l'Anglaise a le culte de la race. Chez tout Britisher, il y a un instinct particulier de protection pour les femmes de sa famille. En outre, le goût du sport crée une camaraderie fraternelle tout à fait charmante et que nous ne connaissons pas.
Entre les pères et les fils, par exemple, le lien n'est pas ausi étroit qu'il l'est en France. De part et d'autre, il y a plus d'indépendance. Ils en viennent de bonne heure à se traiter en hommes et en lutteurs.
Les parents anglais ont beau savoir qu'ils ont peu de chance de garder leurs enfants près d'eux et se préparer à l'éventualité de la séparation, quand elle arrive, elle n'en est pas moins pénible. Il y a quelques années, à Southampton, j'ai assisté au départ d'un régiment envoyé aux Indes où sévissait la guerre. Les adieux étaient brusques, silencieux, courageux, mais il s'en dégageait une telle onde de dou-
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leur que moi, étrangère, j'en ai été affectée jusqu'aux larmes. Les courriers énormes qui partent d'Angleterre chargés de ces lettres sur papier mince, si volumineuses et vont trouver les absents dans tous les coins du globe, prouvent suffisamment la force des liens de parenté.
Avons-nous vraiment plus que nos voisins le sentiment de la famille ? Eh bien, je ne le crois pas. Les Anglais aiment l'espèce dans leurs enfants, les Français aiment leurs enfants dans l'espèce. Ils s'aiment surtout eux-mêmes dans leurs enfants. Ils rembourrent plus douillettement le nid des petits afin de les y retenir longtemps. Ils ne s'efforcent pas de les préparer à la lutte, mais de la leur épargner. Dès leur naissance, ils s'occupent à paver leur roule. Ils songent à leur laisser autant de fortune que possible et pour cela ils économisent sur les choses nécessaires à leur hygiène et à leur santé. Au lieu de développer l'énergie qui les pousserait au loin, ils développent la sensibilité qui les retiendra au foyer. Cet amour-là manque de grandeur et il est absolument féminin dans sa prévoyance et sa sollicitude puérile. Chez nous, parents et enfants s'aiment à tort et à travers, avec entrain, a\ec passion même, mais sans grande sagesse. La familiarité a augmenté et le respect a diminué. Autrefois, les parents seuls tutoyaient les enfants et les enfants employaient ce joli « vous » qui établissait la juste ligne hiérarchique. Je vou 'drais qu'on le rétablît. Dans l'aristocratie, on a couservé l'usage ancien, et le fds baise encore la main de sa mère. Dans l'atmosphère rigide de la famille anglaise s'élabore le caractère, dans l'atmosphère
tendre de la famille française s'élabore Tàme. Le caractère et l'àme ne sont-ils pas les deux forces motrices de nos destinées respectives ? .
Si vous demandez à un Anglais quel est le plus beau mot de sa langue, il vous répondra sans hésiter : « le mot home ». Home ! pour lui, c'est le pays, le port, le ciel. On dit sou\ent de quelqu'un qui vient de mourir : « He has gone home ». Il est retourné dans sa patrie. Home ! c'3st encore le nid familial, l'abri inviolable, le toit protecteur, la maison avec un escalier que les inconnus ne montent pas et cette maison, tant humble soit elle, John Bull en a le culte. Dans les petits cottages en briques rouges collés les uns aux autres comme des alvéoles, pas plus que dans le château, on ne garde les chaussures de la rue. Pour s'asseoir à la table de famille, on fait toilette. Les jeune filles piquent dans leurs cheveux un ruban de couleur claire, se parent de quelque ornement hideux, mais touchant de bonnes intentions. La mère dira : « Il faut que je change de robe, les garçons vont bientôt rentrer. » Et les garçons la trouvent habillée de sa meilleure robe. Ce tableau de leur home ainsi égayé s'imprime dans quelque cellule de leurs cerveaux. Ils l'emportent au bout du monde souvent et quand Tommy Atkins meurt sur un champ de bataille lointain, la coiffe blanche de la mère, le nœud bleu ou rose de la sœur ressortent comme des points de lumière dans ses visions d'agonie et mettent un dernier sourire sur ses lèvres.
En vue de la mission qu'il doit remplir ici-bas, l'Anglais est éminemment transplantable. Avec un
toit au-dessus de sa tête, des murs pour enfermer sa vie, il reprend racine sous toutes les latitudes. Dans la tente, dans le bungalow, dans la maison coloniale, il vit autant que possible comme en Angleterre, il établit les mêmes usages, le même rite domestique. La terre natale lui demeure chère, il en parle toujours avec orgueil, il y retourne en visiteur, mais il finit par la considérer comme une sorte d'aïeule, il l'appelle volontiers « la vieille patrie ». L'endroit où il a son home devient son pays, ce pays sera une patrie pour ses enfants.
Les Brilishers qui voient les Français assis à la terrasse des cafés sont convaincus que nous ne connaissons pas le home. C'est généraliser un peu trop, il me semble.
Ce que nous appelons le « chez soi )) est assurément moins que le home, mais le « foyer » est davantage. Le foyer ! Comment décrire cette chose abstraite, composée de forces invisibles, qui nous retient, qui nous ramène, qui nous est si chère ! On peut posséder un home, et n'avoir pas de foyer. La demeure la plus humble peut être un foyer, et le palais du millionnaire peut n'en être pas un. Le seuil du foyer est plus sacré que celui de home. Le foyer ne s'improvise pas, ne se réédifie pas et il faut qu'il repose sur la terre même de la patrie. C'est un centre de chaleur et de lumière, créé par l'amour, l'amitié, le dévouement, l'union des cœurs et des intelligences... Voilà ce que nous avons. Le home est anglo-saxon, le foyer est latin.
Saint-Olaf.
Madame Baring m'inspire une admiration croissante. A Monte-Carlo, elle m'a\ait donné l'impression d'une femme bien élexée, très distinguée, mais d'un esprit moyen. Ici, dans celte maison, où je vois son œuvre, oîi je sens son influence, elle m'apparaît tout autre. Ce n'est pas la matrone britannique, un type horripilant s'il en fut, c'est la mère anglaise doublée d'une lady.
Son mari, un cadet de famille avec des goûts coûteux, des goûts d'aîné, pourrait-on dire, avait essayé de s'enrichir sur le turf et n'y avait point réussi. Après sa mort, se trouvant à demi ruinée, elle vint vivre modestement à Wimbledon avec ses trois enfants. Des circonstances particulières lui permirent d'acheter Saint-Olaf pour un prix dérisoire. Elle l'a reconstruit en partie, en a fait la demeure charmante qu'il est aujourd'hui. A force d'économie, en s'oubliant constamment elle-même, elle est parvenue à donner à ses deux fils et à sa fille une éducation en rapport avec leur naissance. Elle a mené sa petite barque d'un coup de rame habile, ferme et régulier. Sa voix ne s'élève jamais, sa robe. est sans frou-frou,. son pas léger glisse sans bruit et cependant elle remplit la maison tout entière, c'est elle qu'on cherche dans chaque pièce. On sent intuitivement qu'elle est une force.
Si le chignon de mademoiselle John Bull est caractéristique, la « cap » de madame John Bull l'est davantage encore. On appelle « cap », en anglais, ce
morceau de mousseline et de dentelle que les femmëg dt; diverses conditions, les nurses, les servantes et les dames d'un certain âge se posent sur le sommet de la tète. La « cap » a, pour moi, l'effet symbolique de Téteignoir. De fait, elle éteint toujours quelque chose, la liberté ou la jeunesse. Il y a des « caps » qui expriment la bonhomie, la bienveillance, une disposition gaie. Il y en a qui sont bourgeoises agressi\es, qui sont « cant ». Celles de mon hôtesse me donnent une impression de finesse, d'élégance innée, de bonté, mais aussi d'irréductible intransigeance. Ce sont surtout des caps de comté. Pour des Français, ceci demande une parenthèse explicative. En Angleterre, on appelle familles de comtés, celles qui possèdent des terres inaliénables, des fidéicommis. Elles ne font pas partie de la noblesse, mais elles la reçoi\ent et sont reçues par elle. Quelques-unes sont établies sur le même sol depuis des siècles et ont une origine plus pure et plus ancienne que nombre de lords et de pairs. On y déroge moins facilement que dans les autres classes. Les hommes y sont souvent grands buveurs, grands chasseurs... et le reste. Les femmes ont alors les vertus opposées, cela donne une bonne moyenne de respectabilité et maintient l'équilibre domestique. Dans les familles de comté, on trouve encore une belle couche d'ignorance. La mentalité y est plus solide que brillante. Le caractère droit, primesautier a une certaine rudesse. C'est un curieux mélange de morgue aristocratique, de bonhomie campagnarde et de petitesse provinciale. Chez mes hôtes, à divers degrés, je retrouve ces défauts et ces qualités de terroir anglais. Madame Ba-
ring est essentiellement comlé, et ses « caps » ne trompent pas. N'importe, sous ses « caps », il y a des bandeaux de cheveux soyeux et fins, un peu ondes, presque blancs, des yeux bruns très vifs, un visage charmant encore à regarder. Elle est très soignée de sa personne, très coquette même. Ses robes du soir, demi-décolletées, sont garnies de vieille dentelle ; autour du cou, elle porte un haut ruban de velours sur lequel sont fixés des bijoux anciens. A la tête de sa table, elle a très grand air. Comme la majorité des Anglaises, c'est là qu'elle représente le mieux. Elle a fait de fréquents séjours sur le continent et cela lui a enlevé beaucoup de sa raideur britannique. Pendant que ses fils étaient à Cambridge, elle louait Saint-Olaf et passait trois ou quatre mois soit en Italie, soit en Suisse. Maintenant, quand elle a réussi à mettre une certaine somme de côté, elle emmène Edith dans le Midi pour lui donner un changement, changement dont elle est ravie de profiter. Elle s'intéresse à beaucoup de choses encore, à la politique surtout. Elle se tient aussi au courant du mouvement mondain et du mouvement sportif. Elle est très conservatrice, très chauvine. Elle déplore le libre échange, elle a horreur des Allemands parce qu'ils inondent le marché de leurs produits. Elle s'inquiète de l'invasion des ouvriers étrangers, de l'imasion des congrégations françaises. Comme la plupart des Anglaises de sa classe et de son âge, elle a peur que le terrain ne manque sous les pieds de la nation.
A cette table de famille, je me rends compte du chemin que les idées ont fait en Angleterre pendant
Ô-i L ILE IXCOXXUE.
ces vingt-cinq dernières années. Il est immense. De madame Baring à ses enfants, il y a tout un siècle. Quand l'un ou l'autre laisse échapper une réflexion qui la choque, elle ne la relève jamais, elle se contente de l'accueillir par un silence réprobatif plus éloquent que des paroles.
J'ai surpris quelque chose de bien curieux. Edith, mue par son esprit très moderne, cherche instinctivement à mettre du momement dans l'arrangement des meubles, des bibelots, de la garniture de la table à écrire même. Elle éloignera un fauteuil du mur, placera, échelonnera en biais, plumes et crayons. Madame Baring passe... et obéissant, elle, à l'esprit d'autrefois, de ses doigts fins et fermes, elle remet tout en ligne droite ! Ces deux gestes vraiment psychologiques, qui se répètent à chaque instant, qui sont réflexes presque, me paraissent saisissants. Celui de madame Baring me représente un contrepoids, le contre-poids de la génération précédente doit exercer sur celle qui suit peut-être. Je rêve, moi, de parents montrant la voie et marchant en avant...
Bien que mon hôtesse soit plutôt froide, il y a entre elle et ses enfants un profond courant de tendresse. Rodney la taquine très drôlement. Il l'appelle souvent « mater » et, dans ce mot, il met une caresse qui n'échappe sans doute ni à son oreille ni à son cœur. Il pourrait» avoir une garçonnière à Londres, c'est uniquement pour elle qu'il vit à Wimbledon. Du reste, l'Anglais a une affection particulière pour sa mère Aeuve, une affection où il entre un instinct de protection.
J'ai appris avec un vif plaisir qu'à la mort d'un
cousin germain madame Baring est destinée à hériter d'une belle fortune, elle se trouve être la dernière des Wilkes de Loftshall, une vieille famille du Somersetsliire, et la lignée mâle éteinte, le fidéicommis doit passer entre ses mains.
Edith m'a confessé qu'étant jeune fille, elle avait été cruellement tourmentée par le désir de cet héritage et que chaque matin, en ouvrant son journal, elle courait à la colonne des morts avec l'espoir d'}' trou\er le nom Thomas Wilkes.
— C'était abominable, a-t-elle ajouté avec son sourire nerveux ; mais à cette époque-là, l'argent m'eût apporté tant de bonheur, je le croyais du moins. Maintenant, je ne le désire plus que pour ma mère. Je voudrais qu'elle pût en jouir un peu avant de mourir, avoir sa ^■oiture, faire de longues promenades, absorber plus d'air. Cela prolongerait sa vie, j'en suis sûre. Quant à moi, mon ambition se borne désormais à l'achat de Dick, ce vieux pur sang que je monte. Il baisse terriblement. Ce me serait une joie d'être à même de lui donner la prairie verte et l'espace que son âme de cheval a peut-être toujours rê\és.
Depuis que je sais tout cela, la vue de madame Baring additionnant les pence et les shillings, me semble pathétique et je ne puis m'empêcher de souhaiter que le squire de Loftshall, qui a soixantequinze ou soixante-seize ans, ne tarde pas trop à aller rejoindre ses ancêtres.
33 l'île lnconnue.
Saint-Olaf.
Le besoin de changement et l'instinct de l'hospitalité sont les caractéristiques les plus remarquables de nos voisins, celles qui les différencient davantage de nous.
Il faut qu'ils changent de vêtements, de pièce, d'air, de maison, de pays. Ces changements sont probablement nécessaires à leur race. La nature les obtient au moyen de la vanité, du snobisme, d'une intuition particulière de l'hygiène. A moins que les Anglais ne soient très pauvres, ils ne garderont jamais toute la journée les mêmes habits et les mêmes chaussures. La petite bourgeoise veut avoir un salon pour le' matin, où elle se tiendra jusqu'à l'heure du déjeuner. Les architectes savent en aménager dans les cottages les plus modestes.
En Angleterre, du matin au soir, du soir au matin sans doute, on conjugue à tous les temps et à toutes les personnes le verbe « avoir besoin d'un changement ». « J'ai besoin d'un changement, vous avez besoin d'un changement. » Cette phrase qui re\ient dans toutes les conversations m'a longtemps horripilée. Elle est maintenant pour moi une révélation très intéressante.
Les Anglais sont des insulaires ; en conséquence, ils ne peuvent se suffire ni matériellement ni intellectuellement. L'océan qui les environne de tous côtés provoque à la longue en eux, l'angoisse de la prison et le désir de s'é\ader. De plus, leur ciel bas, le manque de clarté, l'uniformité des lignes engendrent une monotonie déprimante. Cette monotonie est l'aiguil-
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Ion inéluctable qui les pousse hors de chez eux. Ils se répandent alors dans le monde entier en quête de lumière, de beauté naturelle ou artistique et ils ne rentrent jamais dans leur île la trompe vide. A leur insu, ils rapportent des éléments nécessaires à l'àme même de leur pays. S'ils pouvaient se rendre compte de ce qu'ils doi\ent aux autres nations... à l'Orient, à l'Italie, à la France, à ces races latines surtout qui provoquent souvent chez eux un petit sourire dédaigneux, ils auraient pour elles la plus tendre révérence. Ils ne savent pas encore, voilà tout !
Ce besoin de déplacement dont les Britishers sont de plus en plus possédés a encore une autre cause.
Quelque confortable, quelque luxueux que soit le home anglais, il est toujours froid. Le snobisme du décorum y maintient une discipline trop rigide, trop uniforme. Il met une sourdine à la gaieté, rend la conversation lourde et banale, empêche l'extériorisation des sentiments, transforme les domestiques en automates. Cette atmosphère où manquent les bons fluides exhilarants, ceux qui ouvrent l'esprit et le cœur, finit par causer une sorte d'oppression, de nervosité, à laquelle nos voisins ne connaissent d'autre remède que le changement de milieu. Grâce à Vhospitalitémanie qui les distingue, ils peuvent toujours y avoir recours et ils ne s'en privent pas.
On donne un changement à ses parents, à ses amis, à de simples connaissances. La petite bourgeoise a sa liste de visiteurs aussi bien que la châtelaine. Dans le cottage, sous le toit de la ferme, il y a la chambre de l'hôte et elle est rarement vide. Nombre de jeunes filles sont des mois sans réintégrer
g^^ l'île inconnue.
le domicile paternel. Il y a des gens qui passent littéralement leur vie les uns chez les autres, des familles qui ne sont jamais seules.
En Angleterre, l'hospitalité semble vraiment obligatoire, partant très banale, mathématique presque dans son action. Elle est donnée et reçue avec une simplicité qui la rend possible à tous. L'invité entre dans le cercle de la vie de ses hôtes et ce cercle n'accélère ni ne ralentit son mouvement pour lui. Il est admis à partager leur luxe ou leur médiocrité, le roatsbeef savoureux ou le hachis économique, les divertissements coûteux ou à bon marché. En retour, on exige peu de lui. On ne lui demande ni d'être très amusant ni très brillant, mais de faire nombre. Pourvu qu'en matière d'étiquette ou de toilette il soit conformiste, on est content.
Celte institution de l'hospitalité entretient la discipline domestique, aide à la formation du caractère par l'empire sur soi qu'elle exige. Elle donne aux femmes anglaises une occupation considérable. En général, elles aiment ce rôle d'hôtesses qui leur vaut des hommages, des égards, qui leur confère un véritable pouvoir. La bourgeoise est obligée de payer de sa personne plus que la grande dame, mais elle a davantage de satisfaction. Elle éprouve un réel plaisir à préparer la chambre de celui-ci ou de cellelà, à décorer sa maison, à piquer des nœuds un peu partout ; elle est enchantée d'exhiber son linge, son argenterie. A la tête de sa table joliment ou richement dressée, en toilette du soir, avec des convives à sa gauche et à sa droite, elle se sent quelqu'un et la sensation est toujours agréable. Elle aime encore
la surexcilalion des arrivées, des départs, les lettres de renicrciements bourrées de compliments plus ou moins sincères. Tout cela anime ou ranime sa vie.
Quant au mari anglais, il ne regimbe pas contre cette obligation sociale. Il a l'habitude de laisser dehors ses soucis et ses affaires, il a toujours le temps de dire à sa femme quelque chose d'agréable ou de désagréable et il aime à boire ses vins en compagnie.
De ce besoin de changement, de déplacement, est né le « Aveek end », littéralement « fin de semaine ». On appelle ainsi ce congé du samedi à raidi au lundi matin que nos voisins s'accordent si sagement. IL était autrefois le privilège exclusif des travailleurs. Aujourd'hui, il est \enu en usage chez les mondains. Ils l'emploient à varier leurs amusements. Le roi même prend son « week end ». Je ne suis pas sûre qu'il n'y ait autant de droit que le plus laborieux de ses sujets. Il va le passer dans quelque château ami. On voit souvent filer en éclair la petite locomotive pilote qui neutralise la voie pour lui. A regarder Buckingham Palace, on devme avec quel plaisir il doit s'en échapper.
Le « week end » mondain est quelque chose de très particulier. Il mériterait une monographie signée d'un Thackeray ou d'un des grands fouets satiriques. Quelle surexcitation de vanité, de snobisme, d'am bition, il provoque ! Coûte que coûte, chez soi ou chez les autres, il faut l'avoir brillant et chic. On pêche des semaines durant une invitation, on s'en glorifie pendant des mois. C"est une sorte d'étiquette sociale,
Les jeunes gens emmènent volontiers à Paris une petite femme quelconque, les hommes mûrs, la maîtresse sérieuse qu'ils cachent aux environs de Londres. On les rencontre sous les arcades de la rue de Rivoli, aux courses, dans les maisons de thé, dans les cafés-concerts. Ils ont l'air gauche et honteux comme tous les Anglais en rupture de respectabilité. Quand je rencontre ces couples de transfuges, je me dis : « Voici a week end. » Le mot français ne va pas à cette chose essentiellement anglaise.
Ces trente-six heures fatidiques de la fin de la semaine produisent de ce côté-ci de la Manche un formidable bouillonnement de vie, et sans crainte de se tromper, on peut assurer que c'est surtout le diable qui l'active non plus avec les bons vieux fagots d'autrefois, mais bien aAec de l'essence et du pétrole.
Le samedi après-midi et le lundi matin, il y a sur toute la surface de Tlle inconnue un chassé-croisé d'individus qui serait incompréhensible pour un savant de Mars ou de Jupiter chargé d'étudier les Terriens. Moi-même, aujourd'hui seulement, je me rends compte que toutes ces créatures, les unes emportées dans une machine à roues avec une valise ou une malle au-dessus de leur tête, les autres montant en chemin de fer, en bateau, ne sont que des agents de la vie dirigés inéluctablement vers des buts divers, chargés de transmettre des messages, de porter des paroles de paix ou de discorde, d'unir ou de désunir... que sais-je encore. Oui, je m'en rends compte, assez bien parfois. Alors, je les accompagne d'un œil émerveillé. Le pauvre petit romancier que
je suis, ce romancier qui peut à peine tenir entre ses mains les |i/s de quelques personnages, éprouve une admiration éperdue pour les puissances qui combinent tous ces mouvements... et, ahurie... je m'en vais répétant : « Comment ? comment ? » Quand dans l'encadrement d'un cab un a isagc d'homme ou la femme me frappe, je me demande : « Sera-t-il un agent malfaisant celui-là ?... Sera-t-elle un agent bienfaisant celle-là ? » Je voudrais voir plus longtemps. C'est déjà bien joli de voir. Soyons-en reconnaissante. Je sais au moins que ce fameux, que cet échevelé « week end » mondain est un des moyens employés par la nature pour accélérer les échanges chez nos voisins. Et il les accélère, n'en doutez pas !
Tandis que les Britishers se renouvellent par les voyages, par l'hospitalité, par l'éternel changement, nous nous renouvelons sur place pour ainsi dire.
Notre situation de continentaux nous met en contact immédiat a\ec les grands courants d'art et de pensée. L'intuition, cetle faculté divine dont notre race est pourvue, nous révèle souvent ce que nos yeux ne voient pas, ce que nos oreilles n'entendent pas. Tout semble arrangé pour faire de nous un peuple sédentaire.
Notre pays baigné d'une lumière claire est admirablement varié, entre lui et nous il y a une communion étroite. Nulle part ailleurs, nous ne trouvons les éléments qui nous con\iennent et nous y restons et nous y re\enons toujours.
En outre, dans nos intérieurs quelque humbles qu'ils soient, il y a de la gaieté, de l'imprévu, une
belle exhubéraiice de vie. On }• cause librement, on y discute tous les sujets imaginables. Cela crée une intimité réchauiïante qui retient. \ous nous suffisons à nous-mêmes, de là notre égoïsme et notre exclusivisme.
Personne n'a jamais vanté l'bospitalité française... et pour cause... Aous vivons de préférence dans les villes, non pas dans des maisons séparées... mais sur des rayons, un arrangement qui n'est pas plus favorable à l'hospitalité qu'à la reproduction, soit dit en passant. L'espace nous est trop parcimonieusement mesuré pour nous permettre d'avoir des hôtes. Comme partout ailleurs, les gens riches, les châtelains remplissent d'amis et de connaissances leurs demeures trop \asles. Ils donnent à chasser, à dîner et cela généreusement ; mais dans la classe moyenne, on ne reçoit guère que ses proches parents. Les provinciaux ferment bravement les jjièces inoccupées de leurs habitations, ils n'auraient pas l'idée d'inviter quelques citadins à venir se reposer dans leur atmosphère plus tranquille, respirer un air meilleur. Aous ne connaissons pas encore leffîcacité réelle d'un changement de milieu et d'associations. Nous ne saurions du reste ni offrir, ni accepter l'hospitalité avec simplicité. Nous ne l'avons pas dans le sang. C'est un fait d'histoire naturelle.
Avec notre tempérament, l'hospitalité à jet continu telle qu'elle se pratique en Angleterre nous serait intolérable. Je ne puis imaginer sans rire l'état d'àme d'un mari français, nerveux, impulsif, mal discipliné, qui trouverait conslamment des hôtes à son foyer, entre lui et sa femme, qui serait obligé de se
SAIXT-OLAF. /,fî
contraindre, de réfréner son humeur. Il deviendrait tout simplement enragé.
Chez lui, l'Anglais se met en habit, le Français se met en bras de chemise (moralement). Il a l'habilude, en arrivant, de jeter son fardeau de soucis et de préoccupations au beau milieu de la table de famille, la présence des étrangers serait gênante et il n'a jamais été habitué à se gêner. John Bull vous recevra sous son toit sans vous admettre dans son intimité. Si Madame la France vous ouvre sa maison, elle se croira obligée de vous ouvrir son cœur et elle en garde la clé plus jalousement qu'on ne le croit.
Notre manière de vivre et de sentir produit une concentration plus intense et c'est celte concentration même qui donne à notre âme sa prodigieuse force de diffusion et de rayonnement,
Ai-je deviné un peu ?... un tout petit peu, les causes et les effets de ces mouvements divers qui sont imprimés à nos voisins et à nous ? Hélas, à chaque instant, nous croyons découvrir la vérité. Comme les enfants dans certain jeu, nous nous écrions triomphalement : « je brûle », et puis, une voix railleuse nous répond : « tu gèles. »
Saint-Olaf.
Madame Baring et sa fille ont voulu me donner un changement. C'est là, j'en suis sûre, l'idée bien anglaise qui les a inspirées à m'inviter. Je ne puis m'empêcher de reconnaître qu'elle a du bon. Je me sens toute ravivée par la nou\eauté des choses qui
m'entourent, par l'intérêt, la curiosité qu'elles provoquent dans mon esprit.
En ma qualité d'étrangère, on me sert le- premier déjeuner chez moi. A huit heures précises, la fille de chambre m'apporte un petit broc d'eau chaude pour les premières ablutions, puis un plateau avec le thé et d'appétissantes rôties beurrées, qu'elle place près de la fenêtre ouverte.
Mes yeux se reposent sur cette riche verdure anglaise qui semble faire du silence et de la paix, et ils suivent avec plaisir les ménages d'oiseaux qui picorent la pelouse. J'aime à sentir, comme contraste, que Londres, la gigantesque fournaise, est là tout près. Parfois, je prête l'oreille et je m'étonne de ne pas entendre le crépitement de sa \ie.
Chaque matin, je fais une promenade à pied. M'ayant entendu dire à Monte-Carlo que pour prendre contact avec les gens et les choses, je devais être seule, Edith refuse toujours de m'accompagner. Il m'arrive quelquefois de la rencontrer à bicyclette au tournant d'un chemin, elle met pied à terre, nous rentrons ensemble et je lui fais part de mes découvertes ou de mes impressions. Quand elle monte à cheval, je m'arrange de manière à la rencontrer pour lo plaisir de voir un beau morceau d'équitation. Elle a une assiette parfaite, une assiette de race.
Je ne connaissais aucune de ces villes suburbaines qui sont comme des excroissances aux flancs de la métropole, des excroissances qui contiennent jusqu'à trente, quarante, cinquante mille habitants. Wimbledon est joli, élégant, en train même, paraît-il, de devenir à la mode. Sa bonne société se compose d'hommes
dans les affaires, de rentiers, d'officiers en retraite, de veuves, de vieilles filles, de demoiselles en quantité. Il est éminemment respectable. Pas de guinguettes, pas de restaurants pour fêtards comme dans la banlieue parisienne. Au niveau de la gare, sont les rues commerçantes a^ec des magasins fort bien approvisionnés. Les trottoirs, envahis par un nombre invraisemblable de nurses et de bébés, donnent une belle idée de sa population. De larges avenues montantes, bordées de cottages et de villas, conduisent à une sorte de plateau où se trouvent la ville haute, le beau quartier et ce c[ue l'on appelle « the Common », — communal est le mot qui traduit de plus près sans rendre exactement la chose anglaise.
Le « Common » de Wimbledon passe pour une des beautés naturelles de l'Angleterre. Je me souviens d'en avoir vu des gravures dans ma jeunesse. Au premier regard, rien ne semble justifier cette quaFification. C'est un immense terrain qui s'étend jusqu'à Pulney, un terrain plutôt nu et plat, coupé de chemins et de sentiers, sur lequel pousse une herbe drue, des bruyères, quelques bouquets d'arbres et qui a pour points de repère une flèche d'église à l'horizon, les ailes d'un moulin à vent, le club du golf et une sorte d'étang. Tel que, ce « Common » a cependant un charme particulier dont on ne se lasse pas. Grâce à une imperceptible convexité, je l'imagine du moins, voitures, chevaux, amazones, cavaliers s'y enlèvent d'une manière mer\eilleuse. De plus, l'élasticité de son sol fait perdre toute notion de temps. Vous croyez marcher depuis cinq minutes,
4»j l'île IXCOXN'UE.
ot vous vous trouvez à une énorme distance de votre point de départ. Des effets de lumière, de perspecti^•e, le vent dont il est sans cesse balayé, la brume qui y jette son voile, le rendent changeant comme la mer, le font paraître infini, désolé, puis soudainement riant et lui donnent une beauté unique, sauvage, mystérieuse. Il prête aux légendes, aux histoires fantastiques. Personne, à coup sur, ne le traverserait volontiers de nuit. Ce terrain appartenait à lord Spencer ; Wimbledon et Putney ayant appris qu'il se disposait à le vendre pour bâtir en firent Tacquisition afin d'en garder la jouissance. Chaque habitant des deux communes paie une taxe annuelle qui est employée à amortir la dette et à en acquitter les intérêts. Jamais argent ne fut plus intelligemment dépensé, car cet espace libre où l'air salin de la Manche arrive par une échancrure entre les collines de Brighton, est comme un véritable pomuon pour les petites villes \oisines et pour Londres même. 11 servait autrefois aux manoeuvres militaires, il est maintenant abandonné aux promeneurs, aux bébés, aux tra\ailleurs de la Cité qui, le samedi après midi, viennent y dresser des camps volants de sport.
\A'imbledon possède naturellement tous les types de l'habitation suburbaine. Il y a d'abord, dans la ville basse, des lignées de logettes d'ouvriers avec un peu de verdure devant, une petite cour derrière. Puis d'autres lignées de maisons grises ou rouges de quatre pièces seulement, attenantes les unes aux autres, posées sur le sol, toutes pareilles, comme découpées à l'emporte-pièce. Chacune a un minus-
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culc jardin. Les fenêtres sont claires, garnies de demi-rideaux très blancs ; ici et là, quelques fleurs témoignent d'un effort \ers la beauté. Viennent ensuite des maisons très modestes, bâties par deux, par trois, a\ec un sous-sol, une grille, un morceau de gazon, quelques arbustes. A droite, à gauche, des larges avenues, et sur le plateau même, s'élèvent des villas de toutes descriptions, séparées les unes des autres par des haies et des bouquets d'arbres. Elles ont des jardins plus ou moins grands, des pelouses, des tennis. Celles-ci sont revêtues de lierre, de vigne vierge, celles-là de clématites, de glycine. Toutes sont luxueusement fleuries. Les plus modernes témoignent de ce besoin croissant de lumière et d'air que la créature éprouve, elles semblent tout fenêtres et baies. Dans les environs du « Common », dans les chemins verts, sur la route de Londres, il y a de vraies maisons de campagne, de fort belles propriétés même, l'une d'elles entre autres, « Belmont », appartient au duc d'Alençon.
Jamais, je n'avais vu réunis tant de modèles divers d'habitations humaines. Chacune a une physionomie particulière, — physionomie que l'étage ne saurait donner. Je m'amuse à les lire au cours de mes promenades matinales et je suis curieusement affectée par leur vie intérieure. Certaines me font éprouver un ennui subit, le froid de la monotonie du puritanisme étroit. D'autres, sèches et dures, vieilles filles d'aspect, m'apportent la tristesse de la maturité solitaire. Beaucoup, par exemple, me communiquent une sensation agréable de bonheur simple, de fraîcheur reposante. A l'entrée du « Common »
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s'en trouve une qui n'est qu'une masse de fleurs brillantes. Il y a là une passion évidemment. Toutes, en général, du reste, me donnent une impression de médiocrité, d'existence restreinte. Depuis que je commence à savoir épeler la vie, l'habitation humaine a pris, à mes yeux, une importance énorme. Elle me semble sacrée comme un temple... et elle est un temple. Le mystère de l'incarnation ne s'y renouvelle-t-il pas sans cesse ? La conception, la naissance, la mort, les rites inéluctables de la nature ne s'y accomplissent-ils pas journellement ? Les murs ne contiennent-ils pas les grands invisibles : l'amour, la passion, la joie, la douleur. Les demeures des petits m'inspirent un res pect tendre. Je les voudrais toutes salubres, propres, ensoleillées. N'est-ce point sur ces demeures-là que s'arrête le plus souvent l'Ëtoile du Berger ? N'en sort-il pas des savants, des artistes, des poètes, des hommes destinés à éle\er l'humanité, à enrichir le monde de lumière, de beauté et d'espérance?... Ce matin, en cheminant lentement, j'ai senti cela, et les logettes, et les cottages, et les villas suburbaines m'ont tous paru intéressants. Mon esprit ne s'élè\ie pas toujours ainsi... tant s'en faut. Il iraînaille souvent encore au ras de terre. Quand il plane un moment, quand il monte en ballon, j'aime à me rappeler ses impressions et à les fixer. Les aéronautes éprouvent ce besoin-là.
Les maisons de Wimbledon ne captivent pas seules mon attention, mais ses tableaux de vie anglaise, de vie simple et en plein air me ravissent. En France, où l'on ne connaît pas le devoir de la promenade
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quotidienne, une ville de celle catégorie serait mortellement triste. On n'y rencontrerait ni femmes, ni jeunes filles. Ici, elles créent un va-et-vient joyeux, les unes en costume tailleur, accompagnées d'un ou de plusieurs chiens, marchent à grande allure comme pour un exercice d'hygiène. Les autres, des petits carnets à la main, vont régler les comptes de la semaine chez les fournisseurs. Puis ce sont des jeunes filles à cheval sans escorte, des charrettes anglaises attelées d'un poney ou d'un àne, remplies de béhés aux belles che^"elures flottantes, conduites par quelque clergyman ou par une gentille maman. Autour de ces charrettes gambadent généralement de grands collies ou des terriers rageurs et, enfin, des théories de bicyclistes filant dans le vent avec un joli frisselis de manches légères. L'engouement pour ce genre de locomotion a beaucoup diminué. L'Anglaise est cependant la seule femme qui sache monter à bicyclette et y être gracieuse. La Française, elle, avait cru découvrir un nouvel instrument de coquetterie, elle n'a pas tardé à s'apercevoir qu'elle avait trop de croupe et elle l'a abandonné. La Saxonne pratique en a fait un instrument d'utilité, d'exercice et de liberté surtout. On lui reproche de s'en servir pour mettre de trop longues distances entre elle et la mai son paternelle ou conjugale. Il est de fait que la bicyclette a beaucoup contribué à son émancipation, — émancipation que les moralistes ne laissent pas que de déplorer.
Les Anglais n'ont vraiment l'air anglais que sur le continent. Dans leur pays, ils ne me donnent jamais une impression d'excentricité. Je les verrais sortir en
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maillots que je n'en bcrais point choquée. Hier, j'ai rencontré une jeune fille à bicyclette avec une coiffure que Ton porte dans certains collèges masculins et féminins. La forme en est étrange, une calotte de soie noire surmontée d'un large carré de même étoffe posée triangulairement. Sur une route de France, une bicycliste ainsi coiffée m'eût paru ridicule, ici, elle n'a pas même provoqué mon étonnement. Et, bien assise sur sa machnie, vêtue d'un costume tailleur de drap foncé, je l'ai trou\ée charmante, je me suis même retournée pour la suivre longtemps des yeux. Tout cela me donne une impression d'activité joyeuse et saine. Je voudrais la voir dans nos ailles de province et dans nos campagnes. L'auront-elles jamais ? J'en ai le bon espoir.
Ce matin, le temps était absolument divin. J'ai eu la sensation particulière et délicieuse que le printemps a\ait atteint son apogée de beauté. L'air n'aurait pu être plus doux, plus embaumé, les fleurs plus parfaites... demain, j'en suis sûre, il y aura quelque chose de moins... Allons, voilà que je remonte en ballon... L'effet du printemps sur une vieille femme sans doute.
Saint-Olaf.
Il est impossible d'étudier la vie anglaise sans remarquer la grande place que les animaux y tiennent et la manière caractéristique dont ils sont élevés.
A Saint-Olaf, il y a Jack, un terrier irlandais, Bob, un caniche français. Lord, un gros chat noir chaussé de blanc. Avec leur mer\'eilleux instinct, les pre-
miers ont vite reconnu en moi une amie. Quand ils me voient équipée pour sortir, ils me demandent carrément de les emmener... et je les emmène. Je n'ai jamais pu résister à cette prière muette du chien qui met son àme à fleur d'yeux. Par suite de cette impuissance, pendant toute une saison à Vichy, j'ai promené, non seulement le chien de mon propriétaire, mais un de ses ccpains, un atfreux toutou qu'il appelait en passant. Quoi que j'en eusse, ils m'obligeaient à les conduire aux bords de l'Allier et ils m'employaient à leur jeter des pierres dans l'eau. Oh ! cette tyrannie des faibles ! 11 n'en est pas de plus irrésistible
Jack et Bob font mon bonheur, d'autant plus que chacun est une illustration vivante du caractère anglais et du caractère français. Bien que de race irlandaise, Jack a été éduqué en Angleterre, lui et ses ancêtres, il n'a de celte que son poil rude et ses yeux profonds. Admirablement campé et musclé avec un arrêt superbe, il est froid, digne et nerveux comme un vrai Anglo-Saxon. Quand il est content de vous voir, sa lèvre supérieure se retrousse et esquisse une sorte de rire. Son instinct est nettement dirigé contre les lapins et les rats. Au cours de nos promenades, il lui arrive souvent de commettre quelque raticide et il rapporte triomphalement la victime entre ses dents.
Bob, lui, est bien Français. Tout le monde le dit à Saint-Olaf et miss Baring m'affirme qu'elle l'aime à cause de cela. C'est un caniche de race très pure, mais il n'est pas tondu en lion comme ses frères parisiens, il ne porte ni moustaches, ni manchettes.
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On l'a laissé Ici que la nature l'a créé. Il a une queue en panache, un poil bouclé, doux et brillant, des 3'eux tout ronds, couleur d'or, des yeux comme je n'en ai jamais vu. Ainsi iait, il ressemble à un petit ourson et il est irrésistiblement drôle. La vie, la joie, la tendresse canines débordent en lui. A la promenade, il revient sans cesse en arrière pour me dire quelque chose. Il s'intéresse à tout. Avec sa balle de caoutchouc dans la bouche, il poursuit tout ce qui vole, oubliant qu'il n'a pas d'ailes. Puis, quand papillons et oiseaux lui échappent, il les suit d'un regard consterné qui serait comique s'il n'était aussi humain dans son désappointement. C'est bien un rayon de l'àme latine qui est en lui, impossible de ne pas le reconnaître.
Jack et Bob sont des gentlemen non seulement de par leur naissance, mais encore de par leur éducation. Cette assertion paraîtra un peu forte et cependant elle n'a rien d'exagéré.
En France, les gens qui aiment les chiens se font leurs esclaves. Ils leur permettent d'envahir la maison entière et les gâtent outrageusement. A la prome nade, ils se retournent sans cesse pour veiller sur eux et les animaux en prennent à leur aise. Ils les nourrissent en dépit du bon sens, les gavent de friandises. A force de vouloir les rendre heureux, ils abrègent leur vie. Avec un maître anglais, par exemple, le fox-terrier est un délicieux compagnon, un peu rude, pas sentimental du tout, mais fort, agile, intrépide, obéissant. Son poil est froid, brillant de santé et il reste toujours en forme. A^ec un maître français, il subif une transformation curieuse. Ses
mouvements, son caractère s'adoucissent considérablement. Il est plus affectueux, en revanche il obék mal ou pas du tout. Son poil devient terne et il s'empâte très vite. Il y a quelque vérité dans ce proverbe qui dit : tel maître, tel chien.
Les Anglais savent mieux aimer les enfants et les animaux que nous. Ils élèvent ces derniers jusqu'à eux, les disciplinent, les éduquent et ils sont parfaitement susceptibles d'éducation. Ils apprennent à connaître leur place, à prendre même une certaine conscience de leur dignité, et ils ont l'air Union Jack autant que leurs maîtres. Il n'y a pas de chien aussi correct que le chien anglais. Quand il lui arrive de se gratter au salon ou de se mettre sur le dos, ce qui est considéré inconvenant, on lui dit : « Plus de tenue, monsieur ! » ou bien : « Conduisez-vous comme un gentleman, monsieur ! » Et en un clin d'œil, il retombe sur ses quatre pattes.
Les parents français inspirent plutôt à leurs enfants la crainte et la défiance des animaux. Les parents anglais apprennent aux leurs à les aimer. Il y en a toujours autour des berceaux et dans les nurseries. Entre eux et les petits des hommes, se produit une entente merveilleuse et touchante. De là vient ce besoin d'affection canine que l'on rencontre chez la plupart des Britishers et que n'ont pas les Américains. J'ai vu souvent le roi Edouard VII, alors qu'il était prince de Galles et logeait au Bristol, promener son chien le matin sur la place Vendôme comme un simple et bon mortel. L'année dernière, à Cannes, j'ai admiré pendant deux mois un colonel anglais, Sir James Bret, conduisant patiem-
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ment dans les allées du parc de l'hôtel un affreux iouledogue aveugle, sourd et asthmatique. Il mettait le bout de sa canne contre son flanc droit, marchait très lentement et l'animal suivait. Un maître de chien aveugle ! cela ne se voit pas tous les jours et c'était bien joli !
Il y a quelques années, l'Angleterre eut une épidémie d'hydrophobie qui nécessita des mesures draconiennes. Les chiens non accompagnés ou sans maîtres furent détruits, asphyxiés par milliers, les autres condamnés à la muselière. Ceci a produit une sélection remarquable dans la race canine. La nature a été largement secondée par la vanité et le snobisme. Les exhibitions se sont multipliées. Il est devenu chic d'exposer, d'avoir des chiens primés. Lady S... est connue pour ses collies, lady B... pour ses terriers. Celle-ci a entrepris de sauver teUe espèce menacée d'extinction, des carlins par exemple ; cellelà a mis en faveur le bouledogue français... et il a détrôné le caniche. Si quelque leader de la Société, — ■ avec un grand S, — vient à découvrir notre roquet.... ce chien si amusant, si impulsif, qui a un jeu de physionomie dont on ne se lasse jamais, c'en est fait de lui !... Il deviendra à la mode... distingué peut-être ! Soumis à la discipline anglaise, il perdra sa gaieté, son indi\idualité. Et au fond de ses yeux vifs, malins et tendres, il y aura la nostalgie de la rue... de certaine boîte mal odorante peut-être, comme dans les yeux des collies, il y a la nostalgie des montagnes et des pâturages. Dieu l'en pré- .serve !.., Je puis être tranquille je crois, cet excès d'honneur ou d'indignité lui sera épargné.
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Dans le chien, nous recherchons surtout l'intelligence, la puissance d'affeclion. Nos voisins ne recherchent que les qualités de race. Ils ont un culte pour la race et ce sont les gens qui se mésallient le plus facilement ! Tel Anglais qui ne monterait pas un cheval sans race, qui n'aimerait pas à être vu en compagnie d'un toutou bâtard, épousera une fille de « bar » ou une cabotine. Telle Anglaise à qui il faut dos animaux de haute noblesse, épousera son cocher ! En Angleterre, il y a maintenant davantage de pur sang dans le « stud book » que dans le livre do la pairie. Ainsi le veulent les dieux humoristes !
Il n'est point nécessaire de \ivre longtemps dans nie Inconnue pour sentir que le mouvement humanitaire et le mouvement d'humanité envers les animaux y ont reçu une impulsion définitive. La femme a été l'agent principal de ce progrès, et il faut l'en louer très haut.
Quand il m'arrive de rencontrer sur les routes de Wimbledon quelques-uns de nos beaux percherons et. que je les vois harnachés a\ec coquetterie, je les félicite intérieurement d'être tombés entre les mains d'hommes qui savent distribuer les forces animales et les ménager. La robe luisante, l'allure brillante des che\aux de Londres en est la preuve. Ici le cheval est quelqu'un. Ceux qui nient son intelligence devraient \enir l'étudier dans les conditions meilleures qui lui sont faites. Il distingue sa gauche et sa droite, connaît le pavé, les lois de la route. Il a conscience de travailler pour l'homme et il travaille avec plaisir... oui, absolument.
L'Anglais a conservé beaucoup de sa rudesse pri-
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mitive. Il ne faut pas le gratter bien profondément pour trouver la brute en lui, et cependant il n'est pas cruel. Il est un sportsraan né et le vrai sportsman a horreur de la cruauté. Il a la chasse dans le sang. Il est un des agents les plus actifs dans les grandes battues que la nature ordonne pour éclaircir les rangs de certaines espèces. Par conséquent, il aime à tuer, mais il tue proprement. Il y avait autrefois en Angleterre, et il en reste sans doute, des amateurs de combats de coqs, de rats, de chiens. C'étaient des régressifs, des hommes chez lesquels la passion du pari, l'alcool, la nourriture forte entretenaient les pires instincts. La difficulté de se livrer à ces passe-temps de sauvages a diminué considérablement leur nombre. La Société protectrice des animaux a l'œil sur eux. Elle n'est pas un Aain mot ici. Elle est toujours sur la brèche, active, vigilante. Par ce bon combat qu'elle livre pour les petits, elle s'honore elle-même et elle honore l'Angleterre plus encore.
A mon grand regret, je suis obligée d'avouer que cïïez les Saxons et dans, tous les pays protestants, les animaux sont plus heureux que chez les Latins et dans les pays catholiques. Selon moi, la faute en est au prêtre. Pendant des siècles, il a dirigé, pétri, l'âme du paysan, de l'homme du peuple et il n'a jamais songé à éveiller son intérêt et sa sympathie pour les humbles collaborateurs de notre vie. Ni dans la chaire, ni au confessionnal, il n'a imposé comme devoir la bonté envers eux. Jésus né entre le bœuf et l'âne ! Quel point de départ cela lui donnait pourtant ! Saint François d'Assise n'a pas fait
école avec sa théologie d'amour et de fraternité. Le prêtre a-t-il craint de laisser soupçonner que ces petits pourraient bien avoir une âme ? Il y avait là peut-être de quoi faire fléchir la corde raide sur laquelle il chemine ! Il a eu peur et il a ignoré l'animal. Ah ! oui, il l'ignore ! Sa gaucherie, sa timidité à caresser un chat ou un chien est toute une révélation, une ré\élation pénible plutôt. Il en résulte que c'est dans les contrées où l'Église catholique a conser\"é le plus d'influence que les bêtes sont le moins comprises et le plus mal traitées. L'Espagne en est la preuve. Sur son âme, dans sa chair, elle a comme marque distincti\"e le combat de taureaux et ce n'est pas précisément un vent d'humanité qui vient à tra- \ers les Pyrénées. Ce vent est mauvais pour nous. Les départements sur lesquels il souffle en sont la preuve, ils ont, eux aussi, les combats de taureau. A Paris, du reste, nous avons le bœuf gras. L'année dernière, on parlait, pour terminer la petite fête, de faire jouer la musique sur la place des Abattoirs ! Voilà une bamboula qui ne doit pas différer beaucoup de celles du Congo.
A Paris, hélas ! il y a encore l'aspect lamentable des chevaux, c'est une tache au tableau brillant de sa vie. Les embellissements que rêvent nos édiles ne l'effaceront pas. Elle saute aux yeux de tous les étrangers, provoque l'indignation des sportsmen. Elle me vaut, à chaque instant, des reproches humiliants. Un Américain m'a dit un jour brutalement : « Puisque Paris a tant de lumière, pourquoi n'en met-il pas un peu sur le dos de ses chevaux ? » Du hall de mon hôtel, je vois chaque jour le défilé dou-
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îoureux de ces créatures qui marchent pour nous. Leurs robes ternes, leur allure fatiguée, leurs silhouettes efflanquées m'emplissent le cœur de peine et de honte. Je ne puis supporter longtemps ce spectacle. Il révèle trop de souffrance chez la bête, trop d'a\arice, d'ignorance et d'indifférence chez l'homme ! Viendra-t-il un moment où, sur la terre, il n'y aura plus de chasses à courre, plus de courses de che vaux, plus de guerres?... où le cerf et le renard ne seront plus de la chair à vanité, le cheval de la chair à paris, l'homme de la chair à canons ?... Viendra-t-il un moment où la nature tuera promptement et miséricordieusement, où il y aura moins de douleur pour l'homme et l'animal? Je le crois... Les forces auxquelles nous obéissons et que nous secondons semblent travailler à cela. Travaillons donc ferme avec elles !... En attendant, c'est déjà au degré d'humanité envers les bêtes que se mesure le degré de la civilisation
Saint-Olaf,
Les Anglais associent toujours les Français avec le Pape comme les Français associent les Anglais avec la Bible. La Bible I Ouel accumulateur ! Elle a armé des milliers de créatures les unes contre les autres, allumé des bûchers, tué aussi sûrement que les obus, produit des haines féroces, puis elle a vivifié comme le soleil, enfanté des dévouements surhumains, créé des foyers d'amour. Elle a envoyé, elle envoie encore des hommes et des femmes à la mort. Elle a été un don de colère et de pitié. Je ne
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crois pas me tromper en disant qu'elle est un des agents secrets de la nature, le plus formidable despou\oirs invisibles sous le plus mince volume. Depuis que je suis capable de me rendre compte de cela, je la touche avec un respect mêlé d'effroi.
La Bible est vraiment la pierre angulaire de l'Empire britannique. Elle de^'rait figurer dans ses armes entre le lion et la licorne. On la trouve partout. A Londres, il m'arriva une fois de manquer un trai-n, je fus obligée d'attendre quelques heures dans le salon de Great Western Hôtel. Il y a^ait là troisseuls li\"res et ils représentaient assez curieusement les trois grandes forces de la nation : c'était VAnnuaire de la marine, VAnnuair^e du commerce et la Bible ! Voyez-vous la Bible dans un de nos hôtels Terminus ? Le Français ne connaît pas la Bible. Elle lui donne une impression de puritanisme étroit, de caractère morose, de laideur physique. Il n'y a jamais cherché lui-même la parole de Dieu, elle lui demeure fermée. L'Anglais, au contraire, y trouve toutes les consolations, toutes les promesses, toutes les espérances. Enfant, il a été suggestionné à l'aimer, à la ré\"érer. Il a vu le visage de sa mère s'empreindre de gravité en l'ouvrant et les mots incompris créer un silence particulier. Il en a reçu une indélébile impression de crainte mêlée de respect. Avant même qu'il ait pu lire, il en a convoité la possession et celte possession a semblé le grandir, sa main, toute petite, l'a serrée comme un trésor. Les distributions des Bibles, que font infatigablement nos voisins, ont toujours excité nos railleries. Eh bien, il y a dans le livre des poètes sacrés quelque chose
qui échappe à l'analyse, une inspiration, un pouvoir mjstérieux destiné à agir sur certains esprits comme une force et un frein. De ses mots énigmatiques, de ses phrases incompréhensibles, il se dégage pour hs plus petits une douceur, une lumière qui constitue un véritable phénomène psychique.
Ce matin même ce phénomène s'est produit pour moi. Je me trouvais seule dans la bibliothèque, tout le monde était à l'église. Assise près de la portefenêtre ouverte sur le jardin, je jouissais profondément de la belle matinée de printemps que nous avions. Le soleil était tamisé par cette brume légère qui, souvent en Angleterre, donne au passage une immobilité et un aspect de rêve. J'allongeai machinalement la main et prenant la Bible placée sur une petite table, je l'ouvris au hasard... à la Genèse et je me mis à lire verset après verset. Le son des cloches, le chant des oiseaux, comme ouatés par cette atmosphère particulière, accompagnaient la poésie sacrée. Il me sembla un instant que les mots flottaient sur les ondes de cette douce musique. J'eus la conscience que Dieu même me disait : « Voici, je t'ai donné toute herbe portant semence qui est sur toute la terre et tout arbre qui a en soi du fruit d'arbre », et, obéissant irrésistiblement à la suggestion, mes regards allèrent aux arbres, aux fleurs du jardin, à l'herbe veloutée de la pelouse. Ce fut une sensation nouvelle, exquise et trop brè\e. J'ai essayé de la provoquer à nouveau dans l'après-midi, mais sans y réussir.
Un jour, j'ai eu la révélation de ce que la Bible est vraiment pour les Anglais. Je me trouvais en visite
à la campagne, el au cours d'une promenade j'entrai avec mon liôtesse chez un de ses fermiers dangereusement malade. Pendant qu'elle causait avec la femme, je vis une fdlette de seize à dix-sept ans prendre une Bible qui était sur la cheminée. Elle la tint un instant entre ses mains, les deux pouces sur la tranche, puis l'ouvrit lentement. Son visage s'illumina aussitôt de joie et d'espérance. Elle vint vi\ement près du malade.
— ■ Père, vous allez guérir, dit-elle, je l'ai vu dans le Livre, ici sous mon pouce gauche. Et rouvrant le Testament, elle lut : « 11 n'arrachera pas le roseau branlant, il n'éteindra pas la mèche qui fumé encore », saint Mathieu, v. 20. C'est clair, ajouta-t-elle avec conviction.
— Cela peut être, cela peut être, murmura le malade.
Il guérit en effet, et je l'appris a^■cc plaisir. Je n'aime pas à voir la foi trompée.
Les filles du peuple, de la campagne, paraît-il, consultent encore la Bible au sujet de leur avenir. Elles ferment la porte de leur chambre, en placent k clé et la lient entre les pages du grand chant d'amour, le Cantique des Cantiques. Puis, passant l'index dans la boucle, elles posent la question... « Aie marierai-je ? » Si le Livre ainsi suspendu vient à tourner, la réponse est affirmative, A-t-il jamais tourné ? On m'assure que oui. Bien d'autres, j'en suis persuadée, des hommes d'État, les gens qui jouent les grosses parties de la vie, l'interrogent en secret et lui demandent conseil, d'autant plus qu'il y a dans l'àme anglo-saxonne une foi innée, inébran-
lable en l'au delà. Selon la mentalité, la Bible demeure lettre morte ou devient lettre vivante. Il en est d'elle comme de ces boules de cristal que la science psychique étudie en ce moment. Avec la meilleure volonté du monde, les uns n'y voient que leur nez, pour les autres il s'y forme des tableaux, des figures humaines ou des scènes qui se passent au loin. Les conversions soudaines dues à la lecture du Livre sacré, dont le récit nous a toujours laissés incrédules, peuvent se produire, j'en suis certaine maintenant.
Dans la Bible, c'est surtout l'Ancien Testament qui agit sur l'àme de nos voisins. Leur langue met en valeur sa poésie rude et violente, la nôtre l'affaiblit, la rend ridicule presque ; mais en revanche, elle traduit délicieusement l'Evangile. L'été dernier, j'ai eu le bonheur de pouvoir saisir les reflets de la mentalité religieuse anglo-saxonne et de la latine. C'était aux bains de Schinznach, en Suisse. Dans un coin du parc, on a bâti une toute petite chapelle catholique. Elle donne l'hospitalité au culte anglican, ce qui m'a bien surprise entre parenthèses... mais aux eaux ! Un dimanche, j'y entendis la messe. Il y avait là un certain nombre de baigneurs français, cinq ou six paysannes des environs, quelques femmes de chambre. Le chœur était charmant avec son autel décoré de fleurs, la flamme symbolique des cierges, ses deux statuettes représentant la Vierge et saint Joseph, deux statuettes hideusement enluminées, mais qui avaient un sourire de bonté. Le prêtre nous fit une allocution sur cette parole de l'Ëvangile : « Laissez venir à moi les petits enfants. » De cet en
semble, se dégageait une chaleur d"àmo, quelque chose de familial el de tendre qui m impressionna agréablement. Après la messe, je lis une assez longue promenade. Au retour, en passant de\ant le petit sanctuaire, les sons de Tharmonium m'attirèrent, je poussai la porte et me trouvai en plein service anglican. Quel changement d'atmosphère ! La grille du chœur avait été fermée, à droite, et séparée du saint des saints catholique par une sorte de rideau, se trouvait une table sur laquelle étaient posés mi calice recouvert d'une sorte de patène et le livre ouvert des prières de la communion. L'assemblée se composait d'une vingtaine de fidèles, endimanchés selon l'étiquette. Après le chant de ne je sais quel psaume, il y eut une leçon, puis l'officiant se mit en devoir de prêcher. 11 n'avait guère plus de vingt ans. A regarder sa figure juvénile on aurait pu attendre un sermon éAangélique, émouvant de foi et d'enthousiasme. Eh bien, non. Tout en se tortillant dans la chaire sous une pénible timidité nerveuse, il nous entretint pendant trois quarts d'heure des querelles des Iduméens et des Saducéens ! Comme si nous n'avions pas assez de nos propres querelles ! Ë^"idenlment, cette guerre de sectes avait pour lui le plus haut intérêt et tout son auditoire semblait le partager en tant que sport spirituel, j'imagine. Quand il eut terminé ce récit, mortel pour tout autre que pour des Anglais, un gentleman velu de la classique redingote se leva, ou\rit la Bible au chapitre des Rois, je crois, et se mil à lire la nomenclature des présents que la reine de Saba apporta au roi Salomon. Quelle satisfaction cela pouvait-il lui donner ? Je l'ignore,
mais sa voix s'enflait d'orgueil en énumérant ces richesses. De temps à autre, son regard s'adressant à l'auditoire semblait dire : est-ce assez beau, cela ? Il n'eut pas été plus fier si ces vases d'or et d'argent, ces boisseaux de pierres précieuses eussent été offerts à son propre roi et je ne suis pas sûre que dans son esprit il n'y eût une vague association entre la grandeur d'Israël et la grandeur de l'Angleterre. Personne ne broncha. Après celte lecture, le chant des psaumes recommença. Je promenai curieusement les yeux autour de moi. La prière qui adoucit les visages latins les transfigure parfois jusqu'à la beauté, rend les visages saxons plus sévères, plus froids. Je le constatai de nou\eau. La manière d'administrer la Communion me charma cependant. Le service achevé, tout le monde sortit. Les fidèles seuls qui désiraient recevoir le Sacrement restèrent. J'eus l'audace d'en faire autant. Trois personnes s'approchèrent alors de la Table Sainte. Et dans un de ces merveilleux silences qui se font quelquefois sur notre terre, elles mangèrent le pain et burent le vin « en mémoire de Lui ».
Ces deux services religieux auxquels j'avais assisté dans la même matinée produisirent en moi une impression très nette. En m'éloignant, je me dis : l'âme anglaise est Ancien Testament, la nôtre est Nouveau Testament.
Après la Bible, rien ne m'a autant aidée à pénétrer le caractère anglo-saxon que la lecture de ces hymnes qui se chantent non seulem.ent dans les églises, mais sur les places publiques et dans toutes les assemblées religieuses. Elles ré\ èlent un esprit simple, à la fois
viril et naïf, une race de combat, éprise de toute grandeur, dans les visions de laquelle il y a toujours des trônes, des couronnes, des hauteurs. II y court un souffle guerrier. On dirait une marche à la con quête du ciel. La foi même y est armée. On y entend des sons de trompette, des notes de clairon. Elles font comprendre l'Armée du Salut. Si ces hymnes contiennent le vin de l'Ancien Testament, elles contiennent aussi un peu du miel de l'Évangile. Elles ont des appels touchants, enfantins même, tous les cris de détresse, et elles sont profondément humaines. C'est là leur charme. Le mot « home » y revient souvent et il y a une douceur divine... Quand ces hymnes sont chantées en pleine mer, le dimanche autour d'un lutrin recouvert de l'Union Jack, sur lequel repose la Bible, l'àme doit s'élever aussi haut qu'elle peut monter.
La Bible, les psaumes et les hymnes composent donc la nourriture spirituelle de nos voisins. Comme leur nourriture corporelle, elle est simple et forte. Elle leur donne une mentalité rigide, peu nuancée, plutôt métaphysique. La nourriture spirituelle des Latins, telle aussi leur nourriture corporelle, est plus compliquée, plus fine et plus sa^■oureuse. A côté de la liturgie grandiose, ils ont une foule de petites dévotions, des symboles, des images, le Sacrifice de l'Autel, les émotions du confessionnal. Tout cela gradue leur âme infiniment, la rend ardente et subtile, la tend jusqu'au plus lointain au delà. Ces nourritures diverses doivent être nécessaires à nos essences diverses. Quels merveilleux secrets la nature a pour varier les êtres et les choses !
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SaintOlaf.
On pourrait caractériser les Anglais comme le peuple aux dimanches tristes et les Français comme le peuple aux dimanches joyeux. De fait, le dimanche anglais ne ressemble à aucun autre. Pour moi, il constitue un vrai phénomène psychique. Le manque d'amusements ne saurait seul produire cet ennui pénétrant qui saisit l'étranger et dont il emporte lirapression. Il y a, dans l'atmosphère morale, une rigidité insolite qui rend la gaieté impossible. Inconsciemment, on parle plus bas, « on met une garde à* ses lèvres » et on sent peser sur soi une influence occulte. \e serait-ce point l'âme des ancêtres puritains, des chanteurs de psaumes qui s'extériorise ce jour-là et répand dans l'air ambiant son intransigeance et sa dureté ? J'en ai peur. Les morts sont plus vivants que nous ne le croyons. Nous ne connaissons pas encore leur puissance ; elle est formidable. A cela, il faut ajouter cette mentalité religieuse « Ancien Testament » que j'ai reconnue chez nos voisins. Je me suis amusée souvent à comparer la sortie des églises d'Angleterre avec la sortie des églises de France. Ici, quand le temple ouvre ses portes, vous voyez paraître des gens raides et solennels. Ils se donnent d'automatiques poignées de main accompagnées d'un bref « how do you do ? », puis s'éparpillent silencieusement. Dans notre pays, la foule des fidèles est très animée. Les physionomies émettent une sorte de joie. On échange des sourires, des salutSj des nouvelles. On taille des bavettes aux
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derniers sons de l'orgue. Le flot de la \ie mondaine esl déjà remonlé. Je suis convaincu que nous ferions des dimanches gais avec la même obser\ance que nos voisins. Du reste, cette observance n'est point aussi sévère que nous l'imaginons. L'église n'est pas obligatoire. Le dîner est à une heure et demie au lieu de huit heures, et le soir on a un souper froid que les amis viennent partager sans invitation. Le roastbcef d'Old England, flanqué de Yorkshire pudding, constitue le plat dominical. On le sent partout et son fumet, en réveillant l'instinct atavique, creuse un véritable « trou normand ». Les dimanches de France sont associés dans mon odorat avec le parfum de l'encens, ceux de l'Ile Inconnue avec l'odeur du roastbeef, si bien que je l'ai appelée « the sunday smell »... l'odeur du dimanche. L'après-midi, ni la Ihé ni les gâteaux ne sont supprimés. On fait et on reçoit des visites. En réalité, on est simplement tenu à lire de bons livres, à s'abstenir du sport, d'amusements mondains, de musique profane. Certains puri lains renchérissent, il est vrai, sur tout cela. Il y en a qui privent leurs enfants de jouets, qui se condamnent à la lecture d'indigérables sermons et se font scrupule d'écrire à leurs amis. N'avons-nous pas chez nous des dévoles qui, le vendredi, non contentes du maigre prescrit, mangent leur potage sans beurre ? Pour l'étranger, qui se trouve seul à Londres, le dimanche doit être mortel ; mais à la campagne, chez des amis, il ne paraît ni long ni ennuyeux. A Saint-Olaf, il ne s'impose pas. On ne va à l'église qu'une fois par jour. Les romans de Mudie sont rangés. Une main, que je devine, les remplace sur la
table de îa bibliothèque par des livres de sermons et par la Bible. Au lieu du Morning Posl, nous avons « the Sunday Times », .Le plantureux et classique dîner est généralement suivi d'une petite sieste, des « forty winks » (intraduisible) dont personne ne se vante. Rodney a toujours soin d'amener des amis pour égayer la table du thé. Le souper servi en ambigu repose de la solennité des repas habituels. La journée se termine généralement par le chant de quelques hymnes. Hier au soir, la petite scène dominicale m'a particulièrement touchée. Rodney, assis au piano, promenait doucement ses grandes mains sur les touches d'ivoire. Les paroles si mâles des cantiques anglais allaient bien à sa bouche ferme, et leur rythme simple s'harmonisait avec sa silhouette do force. Madame Baring, très belle avec sa coiffure du dimanche, sa robe de satin noir garnie de vieux point, mêlait sa voix affaiblie à la voix mâle et jeune de son fils. Edith, debout à côté de son frère, l'air hautain, un peu dédaigneux, les lè^■res muettes et nerveusement serrées, se contentait de tourner les pages du cahier. Ses scrupules de catholique ne lui permettent sans doute plus les hymnes protestantes. Ce silence qui la séparait des siens me parut pathétique. Il répandait comme une ombre sur ce joli tableau d'intérieur, cette ombre toutefois y mettait une valeur plus haute.
A Saint-Olaf, cela va sans dire, il n'est pas question de bridge le dimanche. Mon amie ferait volontiers une partie puisque sa nouvelle religion le lui permet, mais elle ne voudrait ni peiner sa mère, ni scandaliser les domestiques.
Une petite expérience personnelle m'a démontré combien il serait mal d'agir autrement. Il y a deux ans, je me trouvais en visite chez des Anglais très continentaux. Un dimanche, nous allâmes nous réfugier dans un kiosque au fond du parc pour faire un bridge. Il vous vient comme cela, de temps à autre, un irrésistible appétit pour le fruit défendu. La fatalité amena un visiteur, la femme de chambre dut venir l'annoncer et elle nous surprit en flagrant délit de transgression. Elle recula, pâle de saisissement, comme si elle avait vu un cadavre, et elle eut une expression si horrifiée que les cartes me tombèrent des mains. Je me promis de n'y plus toucher, ce jourlà, en Angleterre.
Cette manière d'observer le sabbat a toujours excité notre veine humoristique bien à tort, je crois. Vraisemblablement, la nature a \oulu que chaque septième jour il y eût cessation absolue de tra\ail dans la fourmilière anglaise où l'effort est si grand, elle a voulu que les nerfs effroyablement tendus pussent se relâcher un peu. Elle sait placer les interrupteurs où ils sont nécessaires et jeter la pensée humaine dans le courant où elle peut trouver du repos et des forces fraîches. Elle a jeté celles de nos voisins dans le courant religieux afin de les empêcher de se ruer aux plaisirs, ce qui, avec leurs appétits violents, eût été dangereux. Elle en a usé de même pour toutes les races du Nord.
L'observance rigide du sabbat est bonne pour l'enfant anglais, elle lui apprend à respecter quelque chose et donne à son esprit un tour sérieux. J'en ai eu un exemple charmant
70 '-'île inconnue.
Dans une de mes visites à la campagne, la pelile fille de mon liôteise, mi bébé de sept ans, m'entraîna un dmianche au fond du jardin pour me montrer une fourmilière à laquelle elle s'intéressait passionnément et à qui elle fournissait chaque jour des miettes de pain. C'était entre six et sept heures. Les fourmis étaient rentrées chez elles. Ne les voyant pas, elle s'écria toute désappointée :
— Oh ! j'avais oublié, elles sont à l'église naturellement !
Une idée semblable ne serait jamais Aenue à une enfant française.
Cet hiver, à Monte-Carlo, un dimanche après-midi, je me mis à essayer des carambolages sur le billard. Un petit Anglais de douze ans, avec qui je jouais souvent, se trouvait là. Il alla aussitôt prendre une queue avec l'espoir que je l'inviterais. Au moment même, sa mère arriva dans la salle et voyant qu'il tenait l'instrument à pousser les billes, elle lui mit la main sur l'épaule.
— Rappelle-toi, mon chéri, que c'est dimanche, dit-elle doucement.
L'enfant rougit jusqu'aux cheveux et, sans un mot de révolte, il replaça la queue. Afin qu'il ne s'imaginât pas que moi, une grande personne, j'enfreignais le commandement, je lui expliquai que notre religion nous permettait de jouer après les offices.
— Une religion agréable ! fit-il en mettant les mains dans ses poches avec ce mouvement qui, chez l'homme, exprime l'humeur.
Ce respect du dimanche, ainsi ancré dans le cer\ eau de l'enfant, se conservera à travers bien des aven-
tures. Les fils prodigues de l'Angleterre, ceux mêmes qui ont transgressé tous les commandements, observent celui-là, parce qu'il est associé avec le sou\'enir de leur home et de leur mère.
Eh bien, le croirait-on, le dimanche anglais a commencé son évolution. Cette évolution se fera très lentement sans doute, elle sera arrêtée par la légion des puritains, par le sentiment populaire ; mais elle sera accélérée, j'en ai peur, par le snobisme, par la volonté de vouloir être dans le mouvement. Elle a pris naissance dans ce nid de mauvaisetés, dans ce clan (ï ultramondains qui s'appelle « smart society ». Là, on se rit ouvertement des défenses qui rendent le jour du sabbat sacro-saint. On domie de gais luncheons. Derrière les rideaux fermés, — ■ on ferme encore les rideaux, — à la lumière du gaz ou de l'électricité, on a tout l'après-midi de chaudes parlies de bridge. Le soir, sous prétexte de laisser quelque repos à ses domestiques, on va dîner au Carlton ou au Savoy. Dans les villes suburbaines, en province, à la campagne, le dimanche est encore rigoureusement observé. A Wimbledon cependant, j'ai entendu le choc des balles du croquet et je me suis aperçue que le tennis ne chômait pas. Etourdiment, j'en ai fait la remarque à madame Baring. La honte que lui cause cette transgression a amené une rougeur légère sur son visage, elle a eu un petit sourire résigné.
— Je sais, a-t-elle dit doucement, et c'est dommage.
J'ai constaté une foule de signes qui témoignent de l'émancipation croissante de nos voisins. Par
72 l'île lnconxue.
'exemple, on va maintenant à Téglise avec des toques, avec de flamboyants chapeaux ronds. Le chapeau fermé n'est plus porté que par les représentantes directes de la Vieille Angleterre. Ce chapeau du dimanche, si particulièrement laid, de couleur claire, orné de fleurs ou de plumes, a un air intransigeant, respectable, qui m'impose toujours. Celui de nos dévotes n'est pas plus beau ; mais sa couleur est sombre, sa simplicité le rend moins agressif. Tous deux sont bien typiques. On comprend qu'il serait impossible, non pas de tourner les têtes qu'ils coiffent — • cela ne tenterait personne — mais de changer leurs idées.
Cette évolution, que l'on sent dans l'atmosphère morale, n'a pas encore sensiblement diminué l'ardeur religieuse chez nos voisins. En Angleterre, si les cellules de la spiritualité n'entrent en activité qu'une fois par semaine, elles y entrent avec frénésie. On p^che, on prie^ non seulement dans les églises, mais sur les places publiques. On y traîne des pianos, des orgues, on y chante des hymnes. Des hommes, des femmes du peuple, mus on ne saurait dire par qui ou par quoi, se mettent tout à coup à parler de Dieu, à dénoncer le mal, à exhorter au bien et ils le font avec des mots extraordinaires, des visages transfigurés, comme si le charbon sacré eût touché leurs lèvres. Ce phénomène m'intéresse toujours. Il suffit, selon moi. à prouver la suggestion de l'invisible.
Dimanche dernier, vers deux heures, j'entendis tout à coup, venant du dehors, une voix de prêcheur. En dépit de mon amie qui. par amour-propr« patriotique, n'aime pas que je sois témoin de scènes
prêtant au ridicule, je mis mon chapeau et je sortis pour assister à ce service en plein air. Au beau milieu de l'avenue, entouré d'une vingtaine de personnes, un jeune homme, habillé par le bon faiseur, — un gentleman en apparence, avec des traits fins et des yeux de ce bleu particulier aux idéalistes et aux criminels — la main gauche derrière le dos, la droite tenant sa canne et son chapeau, allait et venait sur une longueur de quelques mètres. Il parlait de la bonté du Christ, de notre rachat. « Le sang de Jésus... le sang de Jésus », ces mots rythmaient curieusement les périodes de son sermon et revenaient comme un refrain. On l'écoutait sans l'ombre d'un sourire, les regards demeuraient rivés à ses lèvres. Son discours terminé, la foule se dispersa lentement. Les hommes s'éloignèrent, les mains dans les poches, la tête un peu baissée, comme si leurs cerveaux eussent porté quelques pensées de plus. Madame Baring m'apprit que ce jeune homme était le fils du propriétaire d'une des plus belles villas de Wimbledon ; son père et lui sont extrêmement religieux et charitables. Pendant tout l'été, paraît-il, ils donnent des « garden-parties » aux pauvres.
Un sermon prêché en pleine rue par un gentleman et écouté respectueusement... à quarante-cinq minutes de Londres, il y avait de quoi étonner une Française ! Quelle différence cela marque entre le caractère anglais et le nôtre, et de quelle liberté cela témoigne !
La liberté ! Le mot n'est écrit nulle part ici, mais on a la sensation de la chose, — et cette chose semble élargir l'espace devant vous. Elle fait pa-
7i l'île inconnue.
raître immense l'Ile Inconnue, très petite en réalité. Après tout, le dimanche anglais, sur lequel on a lancé des flots de raillerie, ne manque pas de charme. La cessation de l'activité matérielle fait de la paix et da silence. Dans ce silence, on entend mieux les harmonies de la nature, on s'entend mieux soi-même. Le carillon musical des clochers, muets pendant toute la semaine, répand dans l'air des notes d'allégresse religieuse. Les roues de prières, qui tournent ce jourlà chez nos voisins, produisent des ondes bienfaisantes et apaisantes. Elles doivent diminuer l'égoïsme, adoucir les instincts, élever l'âme ; nous ne savons peutêtre pas tout ce que nous devons au dimanche anglais.
Saint-Olaf.
A Saint-Olaf, six personnes adorant le même Dieu et quatre cultes différents.
Ëdilh et la cuisinière sont catholiques romaines, madame Baring et son fils appartiennent à l'Ëglisc anglicane, une des femmes de chambre est Wes- Ijenne, l'autre baptiste, L'Église anglicane, le culte établi, a été impuissante à préserver son unité. On nomme conformistes ceux qui en font partie et nonconformistes les dissidents. De l'Ëglise anglicane sont sorties ce que l'on appelle « High Church », Haute Eglise et « Low Church », Basse Eglise. Dans la première, il y a de nombreux offices, des génuflexions, des prêtres avec d'élégants surplis, de riches étoles, l'autel, les cierges, l'encens, des fleurs, un peu de la pompe du catholicisme, la confessio^i même, dit-on. Dans la seconde, au contraire, pas
SAI\T-OLAF. iîy
d'autel, une table nue, aucun symbole. Tout ce qui pourrait distraire la pensée, émouvoir les sens, en est rigidement exclu. Ces deux cultes, qui correspondent à deux tempéraments distincts, ont encore des degrés. Dans l'Ile Inconnue, les brebis m'ont tout l'air de mener le pasteur. L'esprit de la congrégation peut être plus ou moins Haute Église, plus ou moins Basse Eglise. Le clergyman doit subir cet esprit ou le conduire habilement, sous peine de se voir lâché par son troupeau. En général, la classe élevée est conformiste, la petite bourgeoisie, le peuple sont plutôt non-conformistes. Pour les pauvres gens, la secte religieuse et la chapelle tiennent lieu de club. Le besoin d'appartenir à une secte ou à un club est inné chez l'Anglais.
Le mouvement catholique s'accentue sensiblement' en Angleterre. Ainsi, il y a une dizaine d'années, les Jésuites sont venus en missionnaires à Wimbledon, ils y ont maintenant une cathédrale et un grand collège. Nombre de religieux et de religieuses, dont les cou\'ents ont été fermés en France, ont trouvé de ce côté-ci de la Manche une généreuse et libérale hospitalité. Le gouvernement a trop conscience de sa force pour être tyrannique ou arbitraire. Le catholicisme, refoulé dans les catacombes au xvf siècle, remonte tout doucement à la surface, s'infiltre dans les esprits. Sans le savoir, la Haute Eglise lui a préparé la voie. Il satisfait davantage ceux qui sentent le besoin d'une religion. Le fait qu'il remonte jusqu'à saint Pierre sans solulion de continuité, l'enchaînement logique et déductif de ses dogmes opèrent la majorité des conversions. Il est peu probable qu'il
reprenne jamais la prépondérance dans ce pays ou la mentalité est essentiellement masculine, protestante et puritaine. L'Anglais, suivant une procession, l'Anglais, agenouillé devant l'autel de la Vierge ou d'un saint, m'étonne toujours. Il a l'air gauche et mal à l'aise, comme s'il portait des vêtements féminins. Le Latin et le Slave, dont la force est plus souple, plient le genou, s'inclinent sous une bénédiction, baisent les reliques ou les icônes avec une dévotion chevaleresque, innée. Du reste, le catholicisme semble se viriliser, se refroidir en traversant l'àme saxonne. Il devient plus sincère, moins sensuel et moins mystique. La confession, par exemple, est plus digne. Le prêtre anglais n'encourage pas ces confidences où les pénitentes françaises se complaisent et qui constituent un déloyalisme envers le mari. Dans le confessionnal, il reste un gentleman. A ce propos, les confessionnaux de la cathédrale de Wimbledon m'ont causé une véritable surprise. Ils se composent de deux cellules grandes et claires, séparées par une cloison percée du guichet canonique. Dans celle du prêtre, j'ai vu un fauteuil confortable, une table à écrire couverte de paperasses. A un clou, une soutane et un surplis. Dans celle du pénitent, il n'y a qu'un crucifix, une tablette et un agenouilloir devant la grille. Ce décor banal et prosaïque, celte lumière crue qui arrive de la fenêtre doit agir comme une douche sur les dévotes névrosées et les amoureuses. Je me suis rappelé les réduits clos des Pères Jésuites de la rue de Sèvres, à Paris, leur pénombre mystérieuse, ces rideaux de serge noire que les femmes écartaient d'une main tremblante,
derrière lesquels elles ouvraient leur âme et d'où elles émergeaient un peu pâlies et toutes frissonnantes d'une émotion spéciale. Cet arrangement anglais qui supprime l'ombre et le mystère ramène le tribunal de la pénitence à sa vraie et simple fonction. Une autre chose m'a agréablement impressionnée, ïciy les cierges de l'autel sont en cire pure, on ne les truque jamais au moyen de zinc comme dans les pays latins. Dimanche dernier, à la grand'messe, j'ai eu de la peine à sentir que j'assistais à une cérémonie catholique. La liturgie et le rite ne différaient en rien, eela va sans dire, ils étaient simplement conduits avec un autre esprit, avec une correction toute saxonne. Prêtres, fidèles, bedeau, enfants de chœur, semblaient pénétrés du devoir qu'ils remplissaient, mais les physionomies n'avaient pas un rayon de ferveur. L'atmosphère psychique avait certainement plusieurs degrés de moins que dans une église de France. Le tempérament religieux différait complètement. J'en ai fait la remarque à Edith, elle ne m'a pas comprise. Elle trouve déjà le culte trop émouvant.
— Il faut plusieurs générations pour faire un catholique, ajoutai-je. Les convertis ne pourront jamais le comprendre tout à fait.
— Vous croyez ?...
Puis avec un sourire moqueur, elle ajouta :
— • Mais je suis mille fois plus catholique que vous !
— Ce n'est pas difficile, répondis-je franchement, Vous l'êtes plus certainement, mais vous ne l'êtes peut-être pas autant.
Je crois que ceci peut s'appliquer à toute l'Ëglise anglaise.
78 L'ILE LNCONiNUE.
Saint-Olaf.
Monsieur Baring et moi nous sommes devenus une paire d'amis. Je l'appelle Rodney tout court. De temps à autre, il m'arrive de lui dire : « Aly dear boy. » Malgré ses vingt-sept ans, il a l'air très jeune. Pour lui, je suis maintenant un bon garçon. J'apprécie le compliment. A mon âge, on a toujours trop de respect. Il m'apporte chaque soir le Figaro. J'ai mes grandes entrées dans sa hutte. Je n'en ai pas exclu la dame du lieu, certaine pipe qui lui est très chère, une pipe discrète d'homme bien élevé. 11 m'installe dans son meilleur fauteuil et avec un accent de jolie sollicitude, il me demande toujours : « Etesvous tout à fait confortable ? » Voilà encore une phrase bien caractéristique. Procurer du confort aux gens est le premier soin de l'Anglais, l'agrément vient ensuite. Le Français, lui, songe d'abord à l'agrément.
Dès le lendemain de mon arrivée, j'ai cherché à engager la causerie avec mon hôte. Cela n'a pas été tout seul. 11 a fallu vaincre sa timidité et une instinctive méfiance. J'y ai réussi à notre mutuelle satisfaction.
Notre langue lui est plus familière que je ne l'aurais cru. 11 a d'abord, non sans un effort considérable, lancé quelques phrases françaises, quand il a vu que je ne riais pas, il a continué et s'est mis bravement à nager à travers nos verbes et nos difficultés grammaticales. Je l'ai surpris lisant un roman de Balzac. Cela m'a causé le plaisir d'une victoire nationale.
Rodney m'intéresse parce qu'il est un très pur échantillon d'Anglo-Saxon. En outre, il me donne une agréable impression de droiture, de netteté physique et morale. Son esprit est vraiment ce qu'on appelle en anglais « a légal mind », un esprit de jurisconsulte. Il perçoit tout de suite le point faible d'un argument, y jette le coin de sa logique ou de son humour et le démolit avec le moins de mots possible. Si je ne me trompe pas, il y a en lui l'étoffe d'un politicien, d'un homme d'État. Comme la plupart de ses compatriotes, il ne voit que les grandes lignes des faits et il dédaigne les à côlé. L'histoire l'intéresse plus que toute autre chose. Il connaît fort bien la nôtre, l'épopée napoléonienne surtout. Les Anglais nous l'ont toujours enviée et Napoléon a encore chez eux un prestige énorme.
Rodney a naturellement de nous et de notre caractère la plus fausse conception. Je m'efforce de la rectifier. Parfois sa physionomie exprime le plus naïf étonnement et il répète tout pensif : « Est-ce ainsi ? Je vois, je vois ! »
M. Baring n'avait jamais causé sur tant de sujets divers. Il fait connaissance avec ce que nous appelons les idées générales, c'est pour lui une véritable révélation. Je m'aperçois qu'il y trouve un plaisir croissant. Et comme chaque fois que je me rencontre avec un jeune homme d'une certaine intelligence, je tourne son reaard Acrs la vie... je l'amène à la considérer sous cet angle d'où elle m'apparaît si merveilleuse et parfois sa surprise, l'éveil de son intérêt vient me causer une joie infinie.
Avant-hier, une forte migraine ayant obligé Edith
à se retirer tout de suite après le bridge. M. Baring m'emmena dans la bibliothèque pour une bonn'dj bataille, comme il dit plaisamment.
Malgré ses dispositions belliqueuses, notre conversation fut des plus pacifiques, une conversation de mœurs et de caractères comparés.
— Savez-vous, dis-je, que pour moi l'Angleterre reproduit la fourmilière et la France, la ruche ?
— Ah bah !
— Oui, voyez : dans la première des antennes, le grain comme nourriture, la force admirablement canalisée, le travail austère et gigantesque, pour but l'extension et la richesse. C'est le triomphe du masculin. Dans la seconde, dans la ruche tueuse de rois et de reines, des ailes, de la lumière, de l'azur, des fleurs, du miel, un labeur varié et capricieux, une atmosphère surchauffée... c'est le triomphe du féminin.
Rodney interrompit sa fumerie et me regardant tout ahuri :
— By George ! Quelle comparaison !
— Et il faut des fourmis et il faut des abeilles. Il faut une Angleterre, il faut une France, toutes deux croient travailler pour elles-mêmes et elles travaillent pour la vie.
— Il me semble que cet arrangement-là ne leur laisse guère de liberté.
— Aucune.
— Diable ! si la liberté est une illusion, vous pouvez être sûre que les hommes s'y cramponneront longtemps encore.
— Jusqu'au jour où ils pourront s'en passer.
Quand une croyance devient inutile à l'humanité, elle la perd comme les têtards perdent leur queue sans s'en apercevoir.
— Ah ! vous croyez qu'ils ne s'en aperçoivent pas ? me demande M. Baring avec un sérieux comique.
— Ils n'en ont pas l'air. L'humanité, en outre, change de peau à la manière des serpents et chacun de ces changements marque une de ses grandes étapes. Voyez, par exemple, la religion païenne est devenue de la mythologie. Le christianisme deviendra à son tour une mythologie quand une religion plus élevée lui aura succédé. Il en sera ainsi probablement jusqu'à la fin des temps de la terre.
— Ah ! on voit que vous avez fréquenté Darwin I
— Je ne l'ai ni lu ni étudié, ses théories me sont arrivées je ne saurais dire d'où ; je leur dois peut-être ridée que je me fais de l'évolution morale. Sait-on jamais combien de pensée étrangère entre dans notre pensée ?
— C'est égal, reprit M. Baring avec une lueur de moquerie au coin de l'œil... l'Angleterre, une fourmilière, la France, une ruche... et toutes deux travaillant pour la vie?... Un peu difficile à digérer votre idée, vous savez !
— • Pas pour un esprit du xx' siècle, répondis-je en souriant.
Il est rare que Rodney ou moi nous n'amenions la conversation sur Paris. Comme d'habitude, nous finîmes par y arriver.
— Il m'attire toujours, confessa mon hôte, et puis au bout de quarante-huit heures, il me cause un inexplicable mécontement, une sorte d'exaspération. J'ai
envie de chercher querelle aux passants mêmes. N'est-ce pas étrange ?
— Non. Cet agacement est provoqué par votre incapacité à comprendre les gens et les choses, une sensation intolérable à tout Britisher.
— Sommes-nous donc des animaux si vaniteux ? fit Rodney avec bonne humeur.
— L'hostilité de la plupart de vos compatriotes n'a pas d'autre raison. Maintes fois, je les ai entendus appeler le français « une sale langue », parce qu'ils ne pouvaient pas le comprendre.
Le jeune homme rougit.
— Vous avez peut-être deviné... Et puis, il y a encore la différence d'éducation. Ainsi, la familiarité des garçons de restaurant, l'air narquois des cochers m'irritent déraisonnablement. Je me sens tout le temps comme un homme bousculé et qui ne pourrait se fâcher, Comprenez-A ous ?
— Parfaitement. Vous trouvez que les lignes de démarcation ne sont pas assez larges chez nous, hein?
— C'est vrai, on ne sait pas où on en est. En outre, à Paris, je me rends compte combien ma connaissance du français est limitée. Je ne l'appelle pas « une sale langue », mais je sors du théâtre toujours un peu agacé. Je suis furieux de n'avoir pu apprécier la saveur de la pièce que j'ai entendue.
— Eh bien, votre roi, lui, ne sortait pas mécontent du Vaudeville ou du Palais-Royal, je vous l'affirme. Il s'y amusait comme un vrai Parisien. Au jeu de sa physionomie, on devinait que les pensées élevées, les allusions drôles, la fine grossièreté (une
spécialité française), portaient sur lui. Un soir, comme je le voyais tout secoué d'un bon rire, je me suis dit : il nous comprend et il saura le prouver. Qui sait pour combien le souvenir de ces heures est entré dans l'Entente Cordiale. Je crois qu'il a eu la' gaieté reconnaissante.
— Je n'en serais point surpris.
— Voyez-\ous, il ne suffit pas d'étudier la langue d3 ses voisins, il faut prendre la peine de les étudier eux-mêmes. Je le répète à tous les Anglais : dans les pays latins et slaves, considérez l'essence féminine ; elle vous expliquera notre politique, notre histoire, notre âme enfin,
Rodney se mit à rire.
— Je voudrais voir la tête d'un de vos compatriotes à qui je dirais que la France est féminine. Il serait dans le cas de m'envoyer ses témoins !
— Si vous lui disiez qu'elle est efféminée, assurément, mais féminine c'est autre chose. Tout homme de pensée connaît la valeur de cette essence-là. Mous lui devons notre intuition, nos dons les plus précieux, notre force ascensionnelle. Chez nous, il s'y mêle d'ailleurs l'élément celte et franc et elle n'affaiblit point notre caractère, au contraire. C'est en province, c'est dans la bourgeoisie moyenne à Paris, que vous en pourriez prendre une idée juste. Vous seriez bien étonné de sa solidité, de sa correction et de son puritanisme.
— En effet, dit mon hôte, avec un sourire moqueur.
— Eh bien, si la France produit le vin de Champagne, elle produit aussi le vin de Bourgogne, le
vin de force, ne l'oubliez pas. Dans le département de la Seine, on est vin de Champagne ; mais dans les quatre-vingt-cinq autres, on est vin de Bourgogne. Les étrangers ont de nous, de nos mœurs, une opinion absolument erronée.
— A qui la faute ? \'otre mauvaise réputation est due à vos romans, à certains de vos journaux illustrés.
— Là !... je m'y attendais, fis-je en riant. Je n'ai pas encore rencontré un Anglais qui m'ait épargné ce reproche.
— Pour ma part, continua Rodney, je ne me suis jamais expliqué qu'un peuple d'idéalistes tels que vous, se plaise à parler des laideurs de la nature. Nous nous efforçons de les dissimuler, par un simple instinct de dignité et de propreté. Un de mes amis, qui a passé deux ans dans le sud de l'Afrique, me disait que ces mêmes choses faisaient l'unique sujet des conversations et des plaisanteries de toutes les peuplades sauvages. Comment ce goût se retrouvet-il chez les êtres les plus affinés et les plus civilisés ? Pouvez-vous me l'expliquer ?
— Au bas et au haut de l'échelle... fîs-je un peu saisie par la réflexion. N'y aurait-il pas là un jeu de la nature ? Elle a peut-être voulu que cette veine se conservât ? Certains esprits l'ont retenue par atavisme. Un auteur de talent, à qui je reprochais ses livres, des livres brillants mais vilains, vilains, m'a avoué qu'il était incapable d'écrire sur d'autres thèmes. Avec ce mouvement d'épaules que vous connaissez, il a ajouté : « Je n'y puis rien, il ne me vient que des idées folichonnes. » Quant à moi, je consi-
dère comme une profanation d'employer notre langue si élégante et si fine à rendre des choses ignobles ou sales. Il me semble qu'elle doit en souffrir. Du reste, je vous assure que chez nous les bons livres rapportent davantage que les mauvais. Les écrivains pornographiques doivent produire beaucoup pour arriver à gagner quelque argent. Et puis, tenez, dans ces œuvres basses, il y a encore, chez nous, un côté artistique, un affinement extrême, une profondeur qui sont inconnus aux sauvages, croyez-le, fis-je en souriant... A quoi servent-elles ces œuvres? Un naturaliste pourrait seul vous le dire. Le fumier est nécessaire à l'éclosion de certaines fleurs, il faut plaindre ceux qui sont chargés de le répandre. Par exemple, en octobre et en novembre. Grasse, la ville des parfums, n'est rien moins qu'odoriférante, si vous repassez trois mois plus tard, elle sera tout embaumée. Voilà comment la nature travaille.
Rodney tourna vers moi des yeux étonnés.
— Bien, bien, fît-il lentement, vous trouveriez moyen de justifier Satan.
— Je tâche de l'expliquer. Ce printemps, il a paru un roman que vous auriez qualifié d'ignoble, et cependant, j'aurais voulu pou\oir le mettre entre les mains de toutes les mères intelligentes. C'était l'étude d'un cas de perversité cérébrale qui peut se produire chez les jeunes filles. Cette étude, faite dans un traité d'histoire naturelle, eût été absolument morale ; dans un roman elle était immorale. Nous sommes trop hardis dans nos conceptions et vous, Britishers, ne l'êtes pas assez. Cela vous maintient dans une infériorité regrettable.
— Nous le confessons.
— ■ On lit davantage en Angleterre qu'en France, continuai-je.
— En vérité ?
— C'est un fait. Chez nous, dans nombre de maisons, le livre n'a pas même une tablette. Partout où vos compatriotes séjournent, il y a des bibliothèques. Paris ne possède pas une seule librairie circulante comme les vôtres ou comme celle de Vieusseux à Florence. A Wimbledon, je vois tous les jours la voiture de Mudie qui apporte et remporte des quantités de bouquins. Vous ne rencontreriez pas sa pareille dans notre banlieue. Oui, assurément, vous lisez davantage, mais votre nourriture littéraire est pitoyablement faible. Par exemple, vos romans ne sont encore que des « patent foods » (nourritures infantiles brevetées).
M. Baring rit avec une franche bonne humeur.
— Des « patent foods », c'est vrai, une nourriture d'enfant, mais propre et saine à laquelle les hommes blasés et fatigués reviennent toujours avec plaisir.
— Voilà qui explique peut-être ce goût pour les romans que j'ai remarqué chez la majorité des Anglais. Sur le pont des bateaux, en chemin de fer, il m'est arrivé de sourire en voyant de grands gaillards de six pieds, qui devaient être au plus épais de la bataille de la vie, plongés dans la lecture d'un volume de Tauchnitz, le pouce sous les doigts repliés, comme des bébés contents, et cette lecture amenait sur leur visage une douceur particulière.
— Vous vo3"ez qu'elles ont du bon les « patent foods ».
— Oui, moi-même, j'en ai besoin souvent. J'en vais clierclier à la librairie Galignani où je suis abonnée. Ces simples histoires d'amour me reposent des romans philosophiques et psychologiques. Elles m'émeuvent parfois jusqu'aux larmes. C'est comme un vrai bain de jeunesse que je prends.
— Nous ne manquons pas tout à fait de grands romanciers, dit M. Baring, en faisant tomber lentement du petit doigt la cendre de son cigare.
— Assurément non. Vous en avez même de très forts. Je suis toujours cependant à la recherche d'un nouveau Dickens, — Pickwick et Don Quichotte sont les livTes que j'ai relus le plus souvent.
— Parmi les contemporains, quels sont les auteurs que vous préférez ?
— Meredith, Merriman, Stevenson, Jérôme K. Jérôme, Conan Doyle.
— Bien ! exclama mon hôte d'un air triomphant... Nos goûts se rencontrent là.
— Parmi les femmes, j'admire beaucoup madame Humphrey Ward. Il y a dans son œuvre quelque chose de maternel. Elle met toujours mie idée sur son canevas, une idée généreuse autour de laquelle elle brode et on sent que tous ses efforts tendent à lui faire produire du bien. J'aime encore Marie Corelli et Ouida pour leurs audaces et leurs fémininité. Mais, voyez-vous, ajoutai-je, vous ne serez jamais grands que dans la poésie. Vous avez allumé C3 flambeau-là à la poésie païenne et à la poésie sacrée. Voilà pourquoi il a chez vous une flamme si haute.
— Je suis content de \ous entendre dire cela.