‹ L'île inconnue [par] Pierre de CoulevainChapitre 10 sur 14 · S8 L ILE INCONNUE · texte numérisé non relu

S8 L ILE INCONNUE

— Du reste, en Angleterre, en France, partout, on manque de grands écrivains, de grands artistes. Les dieux dirigent visiblement nos efforts du côté de la science. Ils veulent nous mettre à même d'acquérir des éléments nouveaux, une vue plus profonde. Lee facultés de l'idéal sont au repos maintenant chez les Terriens, elles entreront c' j nouveau en activité et elles auront acquis de l'envergure. Il faut beaucoup de temps à la nature pour produire un Shakespeare.

Rodney me regarda d'un air étonné, puis souriant :

— Votre manière de considérer les choses de ce monde est un peu déconcertante. Pour vous suivre, il faut changer son fusil d'épaule.

— Changez-le, changez-le, mon cher, cela vous reposera. Dans votre littérature moderne, on sent un formidable mouvement d'émancipation. S'il s'accentuait davantage, ce serait plutôt dangereux pour vos jeunes ûlles.

Mon hôte eut une expression de plaisir.

— Ah ! vous comprenez donc une des causes de cette réserve que vos compatriotes appellent hypocrisie ! Les jeunes filles nous obligent à avoir do la tenue. Nous nous privons de liberté afin qu'elles en aient davantage. Il faut qu'elles puissent, sans danger, avoir accès dans les bibliothèques, aux théâtres, partout, de même il faut qu'elles puissent voyager seules dans toute l'étendue de leur pays... Vous, vous les supprimez. Croiriez-vous qu'à Paris, je n'ai jamais rencontré de jeunes filles ! Vous ne savez pas combien cela lui manque !

— Elles ne se trouvent certainement pas dans les endroits que vous fréquentez : aux courses, aux Fo-

lies-Bergère ou à l'Olympia, fîs-je en souriant.

— J'ai été au Concours Hippique, à l'Opéra- Comique.

— Et il n'y en avait pas là ?

— Non. Je n'ai peut-être pas su les distinguer des femmes mariées ! Quand j'ai passé quelque temps sur le continent, la vue de nos Anglaises en plein air, en liberté, vêtues simplement, me cause un vrai plaisir. Je plains les Français qui ne peuvent fréquenter que des mondaines ou des demi-mondaines, les femmes des autres enfin. Ils ne connaissent pas la camaraderie féminine, une des choses les plus saines, les plus agréables qu'il y ait.

— Assurément, je l'ai regretté maintes fois pour eux. La jeune fille purifierait notre vie. J'appelle de tous mes désirs le moment où elle entrera en scène. C'est une si grosse et si lente affaire que l'évolution des mœurs... Dites-moi, comment trouvez-vous les Parisiennes ? demandai-je curieusement.

— Très gracieuses, très agréables à voir, mais... elles manquent de jeunesse... Oh ! je ne veux pas dire qu'elles soient fanées ou ridées, elles y veillent... seulement elles en savent trop long, elles sont trop artificielles. Cela les rend terriblement inconlortables .

— Inconfortables ! répétai-je amusée par cet adjectif appliqué aux personnes.

— Oui, comment un pauvre Britisher pourrait-il deviner ce qu'il y a derrière leurs regards et sous leurs mines ?

— C'est justement cet inconnu qui les rend intéressantes.

— Pour des Français peut-être. Nous sommes

beaucoup plus simples. Nous voulons trouver dans la femme une créature aimante et reposante, non pas un rébus vivant à déchiffrer. En fait de distraction, nous préférons le sport ; c'est plus sain et plus fortifiant.

— Oh ! John Bull ! John Bull ! répétai-je en riant.

— Tenez, reprit M. Baring, les Parisiennes qui m'intéressent et que j'admire toujours, ce sont vos petites ouvrières. Je les ai vues souvent sortir en masse des ateliers de la rue de la Paix. Leur physionomie brillante, leur allure joyeuse m'ont donné plus que toute autre chose une idée de votre extrême vitalité. Quelle différence avec ces pauvres petites filles mornes et silencieuses qui émergent des soubassements de Londres.

— La ruche... la ruche, nos omrières sont des abeilles. Malgré leurs ailes fripées, empoussiérées, elles volent dans les bleu. Les vôtres sont des fourmis.

— Allons, puisque vous y tenez, je le veux bien, fit Kodney avec une condescendance moqueuse.

Edith est secrè'ement ^a^■ie de me voir rectifier le jugement de son frère sur les gens et les choses de France. Je sens en lui moins de parti pris. L'Anglais, en général, n'est pas buté. Il ne se refuse pas à voir comme fait le Français. J'ai l'intime conviction que nos causeries ne sont point inutiles. Inutiles ! Non, non... Aussitôt émises, aussitôt prononcées les paroles, les idées nécessaires à notre œuvre respective ne sont-elles pas enregistrées par ce récepteur que nous avons derrière le front ? Là quelques-unes demeureront enfouies longtemps peut-être, d'autres se.

développeront, se transformeront en actions et produiront certains effets voulus. Si Rodney Baring devient un (( leader », et il en est capable, elles pourront avoir une influence bienfaisante sur sa politique. Quelque chose de très bon marquera peut-être mon passage à Saint-Olaf. Je le désire ardemment.

En Angleterre, on a tout le temps la sensation du nombre. Cette sensation, oppressante à la longue, est donnée par les lignées de maisonnettes qui rayonnent en tous sens et à perte de vue, par la multitude des enfants surtout. Oh ! ces enfants ! Ils fourmillent littéralement, ils semblent sortir du sol, et prêtent à l'Ile Inconnue l'aspect d'une véritable pépinière. Évidemment, c'est la supériorité numérique que la nature a voulu établir de ce côté-ci de la Manche et selon moi, le caractère, les mœurs de nos voisins, leur politique sont la résultante du nombre aussi bien que de leur qualité d'insulaires. C'est en vue du nombre que le type de leurs habitations — • la maison — a été créée, c'est à cause du nombre que leur éducation première vise surtout à discipliner l'individu. L'institution d'un rayon spécial destiné à ïélevage des petits, de la nursery, semble n'avoir pas d'autre but.

Le couvain se compose d'une ou de plusieurs pièces. Il y en a qui sont d'une luxueuse simplicité, pourvues de salles de bains, de tout ce qui peut faciliter l'hygiène et la propreté. Il y en a aussi de très modestes, de très pauvres même. Mais dans tous, on

distingue un effort visible pour procurer à l'enfant autant d'air, d'eau et de lumière que possible, pour l'impressionner agréablement et utilement au moyen de gravures, d'images, de livres, de fleurs.

Les éleveuses, c'est à dessein que j'emploie ce mot, sont pour la plupart des filles de fermiers, d'ouvriers aisés, d'employés subalternes. Leur salaire est de trente à quarante livres par an, de sept cent cinquante à mille francs. Elles ont reçu une instruction primaire qui les met à même d'apprendre à lire et à écrire aux petits, de leur enseigner les histoires de la Bible, les délicieuses chansons de la nursery, « nursery rimes » et une foule de connaissances* utiles. Aux écoles du dimanche qui, en général, sont faites par des dames, elles ont acquis un certain raffinement, la notion de ce qu'est un gentleman et une lady. En outre, elles ont soigné de nombreux frères et sœurs, achevé leur apprentissage en étant filles de nursery dans quelques riches familles où elles ont appris la discipline et les lois de l'hygiène. Quelques-unes même sortent d'institutions où l'on enseigne l'enfant, où l'on prépare les éducatrices. Une bonne mère anglaise, non seulement, surveille de près l'éducation première de ses enfants, mais elle ne laisse pas à d'autres le soin de diriger leurs cœurs vers le bien. La nurse n'est tenue, é"n réalité, qu'à les soigner, à former leurs manières et cela, elle le fait, dès qu'ils ont la connaissance. Elle doit encore les discipliner, les plier à la pratique de toutes les petites vertus. Avec une puissance de suggestion que j'ai souvent admirée, elle leur inculque le respect de la parole donnée, l'horreur du mensonge surtout.

L'enfant anglais est celui qui ment le moins. La nurse a une instinctive considération pour ces rejetons d'une classe supérieure qui lui sont confiés. Elle pourra être dure, acariâtre, les faire souffrir même, elle ne souillera jamais leur imagination par des paroles grossières et avec une surprenante intuition, elle leur donne les habitudes qui conviennent à leur position sociale. Vingt fois par jour, vous entendrez l'une dire à quelque fils de lord : « Monsieur, un gentleman ne se conduit pas de cette manière. » N'est-ce pas curieux et touchant de voir une humble fille du peuple travailler ainsi à la formation du caractère des grands. Sa mission la rafïïne elle-même et l'économe nature y trouve son compte. La journée des bébés anglais est sagement réglée, leur nourriture bien graduée. Vers six ou sept ans, quand ils savent parfaitement manier le couteau et la fourchette, pas avant, ils prennent part au déjeuner des parents. L'éleveuse, qui est une éducatrice, mange avec les enfants et dans la nursery on ne se met pas à table sans faire toilette.

Autrefois, en Angleterre, les bébés étaient élevés comme de petits Spartiates. Leurs nurseries étaient nues et froides, leur nourriture peu variée et d'une simplicité primitive. On obtenait d'eux l'obéissance par la menace des châtiments éternels. Aujourd'hui, on place sous leurs yeux les images les plus riantes, les couleurs les plus claires, on leur parle du ciel, de récompenses, et l'ange gardien a remplacé le diable. Il plane maintenant au-dessus de tous les berceaux. Cette évolution est bien remarquable et caractéristique de notre époque.

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Dans la nursery, on enseigne aux enfants anglais le respect de la liberté d'autrui, de la hiérarchie, des lignes de démarcation établies pour le bon ordre de la société. Ils apprennent où est leur place et ils s'y tiennent. Ils ne songent pas à envahir le quartier de leurs parents, ils considèrent comme une faveur d'y être admis à certaines heures. En revanche, dans le couvain, ils se sentent chez eux, ils vous y invitent et vous y reçoivent avec une extrême gentillesse. Là, ils vivent leur propre vie et non celle des grandes personnes. Cette vie où il n'y a que des jouets, des animaux, des fleurs, des contes et des chansons garde une pureté exquise. Le temps de la nursery marque une époque bien distincte dans la vie de tout Britisher et souvent la pensée de l'homme d'Ëtat, de l'homme d'affaires y retourne pour s'y rafraîchir.

En Angleterre, où comme je l'ai dit, on aime l'espèce, le petite monde compte pour quelque chose. On s'y intéresse passionnément. Des légions de femmes travaillent à l'amuser et à l'instruire. Il a une brillante littérature, une foule de journaux illustrés, de « magazines ». Punch, le célèbre satirique, a pour lui une tendresse particulière. Miss Baring a écrit pendant une année dans une revue dominicale la page destinée aux enfants, qu'elle signait « Tante Cécile ». Le nombre de lettres qu'elle recevait de ses petits lecteurs l'a obligée à abandonner sa tâche ; elle n'y pouvait suffire. Elle a conservé bon nombre de ces lettres et je les ai parcourues avec un profond attendrissement. Chers bébés ! Ils racontaient leurs chagrins réels ou imaginaires. L'ne fillette présentait sa poupée favorite et demandait des conseils pour

la bien élever ! Une autre dégonflait son cœur de la peine que lui causait la mort d'un chien et je me rendais compte de tout l'effort que représentait ces premières lettres, de la joie éprouvée à coller le timbre, avec les précieux sous qu'on aurait pu employer en friandises, et puis l'attente de la réponse, les yeux guettant le facteur, la fierté de voir son nom sur une enveloppe ! Quelle multitude d'impressions nouvelles tout cela avait provoqué. Quel bond en avant ! Cette correspondance révélait certainement un besoin de confidences que la mère ne satisfaisait pas ; mais, en même temps, elle montrait la liberté laissée à l'enfant, liberté bien faite pour aider au développement de l'initiative et de l'individualité.

Hier, en rentrant par le Common avec Edith, je fus frappée du nombre de points blancs dont il était piqué, — ■ ces points blancs étaient des bébés et des nurses.

J'en fis la remarque.

— On doit être riche à Wimbledon, ajoutai-je, car le luxe des vêtements blancs coûte cher.

— Pas aussi cher qu'en France, répondit miss Baring. Et puis, voilà, la maman anglaise a des dessous très simples, les toilettes que vous savez, ces toilettes qui vous font rire, — mais elle n'économise pas sur le blanchissage de ses enfants et de leurs bonnes. Elle pourra, en outre, vous montrer une nursery riante hygiénique, de beaux spécimens, comme nous disons. Tenez, je vais vous conduire chez une petite amie, la fille de mon ex-maîtrc de peinture, un artiste qui a eu quelque talent et qui est mort pauvre. Elle a épousé un jeune homme sans

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fortune. Son revenu ne dépasse pas trois cent cinquante livres, tiuit mille francs, je crois. Elle a deux enfants, une bonne à tout faire et une nurse... Pauvre Lily ! Elle doit compter pour nouer les deux bouts ! Et cependant elle a une nursery adorable, je veux que vous la voyiez. Sa demeure aussi vous intéressera. C'est une des plus vieilles maisons de Wimbledon.

Sur ces paroles, Edith me fît obliquer à gauche. Au moment où nous nous arrêtions devant la grille d'un cottage bas, précédé d'un jardinet et un peu en retrait sur la route, une bicycliste, avec sa raquette et ses chaussures de tennis attachés sur le devant de sa machine, arrivait vers nous à grands tours de roue.

— Voici justement Lily, me dit miss Baring.

— Quelle chance de n'avoir pas manqué votre visite ! s'écria la jeune femme en nous trouvant à sa porte.

Edith présenta aussitôt son amie française. Madame Arnold me donna une cordiale poignée de main et m'invita à entrer. Le temps était beau et chaud. Nous allâmes tout droit au jardin et on y apporta le thé. Je promenai les yeux autour de moi. Quel adorable coin ! Il me donna l'impression immédiate d'une autre époque. La maison, d'un seul étage, formait avec son aile de retour un angle droit ; son toit mansardé, gondolé, affaissé en certains endroits, ses petites fenêtres, son vieux lierre,» accusaient plus de deux cents ans. Mais la glycine et les roses qui tapissaient une partie de sa façade y mettaient comme un reflet de jeunesse. Le jardin n'a\"ait point été gâté par le sécateur d'un professionnel, des fleurs

simples de couleurs brillantes, poussaient pêle-mêle. Il y avait des arbustes âgés, deux pommiers caducs. La pelouse, avec son herbe de huit jours, était constellée d'heureuses petites marguerites qui avaient l'air d'être bien ensemble. Dans ce cadre, notre hôtesse en robe courte, en blouse de percale et en canotier, faisait l'effet d'un anachronisme vivant.

— Vous devriez mettre ici le bonnet puritain, lui dis-je pour la taquiner.

Elle se leva, courut vers la maison et revint bientôt avec la coiffe de toile au bord retourné que je demandais.

Je battis des mains.

— Mon chapeau de soleil ! dit-elle gaiement. Vous voyez, j'ai eu la même idée que vous.

Avec sa belle chevelure blonde, ses yeux rieurs, ses traits fins, sa blancheur rosée, elle était délicieusement anglaise.

Miss Baring lui demanda de me montrer la maison.

— La maison baroque ?

— Et puis la nursery et les bébés.

— Tous mes trésors ?

— Oui, oui.

— Eh bien, venez.

Et la jeune femme, toujours coiffée du bonnet puritain, nous précéda.

— Nous n'avons pas essayé de faire du style, me dit-elle, mais de la propreté et de la gaieté.

Rien de plus curieux que cette habitation bour. geoise du xviii* siècle : des pièces basses, irrëgulières, un escalier très étroit, des marches à monter» à descendre, de hautes cheminées avec des moulures

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bien conservées, des grilles anciennes. Le rez-dechaussée, boisé et à poutrelles, était encore un peu sombre et austère, mais le premier étage avait été entièrement repeint en blanc. Avec ses meubles en bois cFair, sa cretonne d'un vert jaune, de ce vert esthétique que nos voisins affectionnent, avec ses petites fenêtres, ses toilettes garnies de mousseline et ornées de rubans, il était tout à fait gai. Quelques bons tableaux, des livres en quantité, un piano, des fleurs ennoblissaient l'humble demeure. L'arrangement des choses révélait une veine artistique fortement teintée d'originalité.

— La salle de purification ! notre unique salle de bains ! Voyez, je ne vous fais grâce de rien, dit madame Arnold, en me montrant une grande chambre où tout l'outillage nécessaire à la propreté avait été réuni et ingénieusement arrangé.

Nous montâmes ensuite cinq ou six marches inégales, notre hôtesse ouvrit une porte.

— La nursery... un ex-grenier, annonça-t-elle, La nuroery ! Ah ! le joli tableau vivant ! Une vaste

pièce plus longue que large avec un plafond en toile, toute claire, et qui donnait sur le jardin. L'air, la lumière, les beaux rayons du soleil couchant y arrivaient par cinq petites fenêtres festonnées de verdure. Au fond, deux lits derrière de gais paravents chinois. Son atmosphère pure était délicieuse à respirer. Près d'une des fenêtres, deux bébés en robes blanches, ceintures roses, éblouissants de propreté, les cheveux bouclés à la brosse, étaient assis devant des bols de pain et de lait fumant, l'éleveuse, en blanc aussi, les faisait souper. Des cris

de joie, des gigotements de plaisir saluèrent notre entrée. Madame Arnold s'excusa d'interrompre le repas. Elle caressa les petites tètes, me montra non sans quelque orgueil la belle chair ferme des bras nus. La porte de la chambre de la nurse se trouvait ouverte, j'y jetai un coup d'œii indiscret ; elle était d'une netteté parfaite, ornée de photographies et de fleurs.

— C'est tout ce que je peux donner à ces petits mendiants, me dit la jeune femme gaiement.

— C'est beaucoup, répondis-je, me retournant pour embrasser d'un dernier regard ce nid humain si bien tenu, embelli et poétisé par la mère.

— Je voudrais voir une nursery française, ajouta madame Arnold. Je suis sûre qu'elles sont bien élégantes !

Edith eut un sourire malicieux, je me sentis rougir.

— Des nurseries ! nous n'en avons pas, confessai-je.

— Pas de nurseries î comment pouvez-vous bien élever les enfants ?

— Nous les élevons mal, voilà tout. Oh î sous ce rapport, nous avons beaucoup à apprendre de vous.

— Nous devrions alors former une société d'enseignement mutuel, car vous pourriez aussi nous donner des leçons qui nous seraient bien utiles ! répondit la jeune femme pour ne pas être en reste d'humilité.

Hélas oui, nous les élevons mal nos enfants ! Si les Anglais doivent les qualités qui font leur force à leur éducation première, nous devons à la nôtre les défauts qui font notre faiblesse. Nous sommes la

ruche, mais la ruche sans « couvain ». Les abeilles ont un rayon spécial pour les larves et les nymphes et nous n'en avons pas pour nos petits. Pourquoi et comment n'en avons-nous pas ? Ah ! voilà ! nous aimons nos enfants, mais nous n'aimons pas les enfants. La preuve est que nous en avons le moins possible et que nous ne savons pas encore fait vivre ceux que nous avons. Si l'élevage des poulains de nos haras était aussi mal compris, il ne produirait que de futurs vaincus. Là, l'intérêt veille et il est mieux inspiré.

Pour faire l'éducation première de nos fils et de nos filles, cette éducation du corps et de l'esprit naissant d'où dépendent leur santé, ôouvent leur bonheur et leur avenir, nous prenons des paysannes incultes, qui n'ont jamais soigné, et encore très mal, que des vaches et des cochons, — • leurs enfants à elles poussent tout seuls. En y réfléchissant, cela paraît si fou que j'ai quelque peine à le croire possible. Nous débarbouillons, il est vrai, ces paysannes, nous leur donnons du linge, des robes bien taillées, des mantes très chics, des couronnes de ruban aussi large que possible pour le décorum de la maison ; mais le reste, qui est-ce qui s'en préoccupe ? Le reste ! nous savons cependant ce que c'est aujourd'hui. Jadis, le cerveau, malgré toutes les planches anatomiques, demeurait une chose assez abstraite ; la science nous a mis à même de nous rendre compte que c'est un appareil récepteur aussi bien que transmetteur, d'une effrayante sensibilité. Nous ne pouvons ignorer que 'leci images grossières, les idées fausses qui se trouveront derrière le front de la nourrice passeront dans

le cerveau du nourrisson, s'imprimeront sur ses cellules vierges et y jetteront des germes indestructibles. De plus, ces paysannes ne possèdent aucun raffinement, aucune notion de décence, de propreté physique. Elles ignorent les lois les plus élémentaires de l'hygiène, la valeur du temps, et jusqu'au nom de discipline. Elles ne savent pas respecter l'enfance. Aux Champs-Elysées, aux Tuileries, partout, elles donnent avec leurs bébés un spectacle répugnant qui étonne et choque tous les étrangers. Si j'osais répéter certaine histoire que le hasard m'a apprise, il y aurait de quoi faire réfléchir les mamans sur ce sujet ; je pourrais la raconter, mais l'écrire... non.

Ces éleveuses paysannes bercent les petits avec les chansons plus ou moins grossières de leur village, avec des refrains de cabaret ; celles qui ont servi à Paris ajoutent à ce répertoire des chansons de caféconcert : « Ma gigolette », « Viens, poupoule », etc. J'ai entendu l'une d'elles endormir une fillette avec cette jolie rime :

Nounou câline Ta taille fine

Entrerait dans le ceinturon

Du sergent Paturon !

ou bien encore :

Pour vingt-cinq francs cinquante, Pour vingt-cinq francs.

On a un pardessus Avec du poil dessus.

Les bonnes qui succèdent aux nourrices né sont

pas plus affinées. Les unes et les autres sont incapables de donner aux enfants les habitudes qui aident à faire des gentlemen et des ladies. Elles ignorent l'art de manger proprement, de manier le couteau et la fourchette. Elles font du repas des bébés le plus écœurant spectacle. Voilà pourquoi nous verrons chez nous des hommes occupant de hautes positions sociales trahir à table un manque d'éducation qui les rejette dans une classe inférieure. Un monsieur qui mange comme un paysan pourra être supérieur à un monsieur qui mange comme un être policé, il ne sera jamais son égal. La différence d'éducation première sépare les individus davantage que la différence de culture.

En outre, nourrices et bonnes sont des créatures frustes, en général très mal embouchées, dont la colère et l'humeur se traduisent par de gros mots, ces mots, qui en raison ac leur énergie entrent plus profondément dans le cerveau de l'enfant y resteront, je vous le garantis. Plus tard, ils ressortiront à la moindre provocation. Nous les entendrons dans la famille, sur tous les champs de travail, dans les discussions politiques, à la Chambre même. Ils choquent terriblement dans la bouche de certains hommes, ces mots de la nounou !

La nounou, croyez-le, travaille inconsciemment aux œuvres de basse littérature et aux illustrations dégoûtantes de certains journaux. C'est la nounou, c'est la bonne qui, avec leur langage primitif, leur esprit non stérilisé, jettent en nous cette verve de grossièreté qui stupéfie les étrangers. On la retrouve dans les hautes classes, chez de très grandes dames,

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chez tous ceux enfin qui ne sont pas assez naturellement raffinés pour la tuer.

Une année, à la Mi-Carême, nous avons pu voir cinq étudiants, de futurs députés, médecins, magistrats peut-être, porter ciiacun mie lettre haute d'un pied pour former un mot sale, un mot du reste que nos gamins se plaisent à écrire sur les murailles et que je n'ai jamais vu ni en Angleterre ni ailleurs. Je ne m'étais pas expliqué son attrait. C'est probablement une réminiscence de la nounou. Forain, noire célèbre satirique, pourrait le qualifier de : « Doux souvenir. » Après cela, si le fumier est nécessaire aux plantes précieuses ! Eh bien, nous en avons... seulement il nous en reste un peu trop.

Le nid humain devrait être plein de lumière et de soleil, tout au moins d'une netteté exquise. La chambre de nos enfants est généralement la moins confortable de la maison, sou\ent mal tenue, mal aérée, toujours banale. Les petits ^êtements sont étalés sur le lit de la nourrice et de la bonne, les ustensiles intimes bien en évidence, les jouets plus ou moins empoisonnés traînent partout. Certains détails trahissent le manque de raffinement de l'éle- \euse, le peu d'importance que la mère attache au cadre dans lequel s'épanouit la vie des bébés. Vous n'y trouverez ni gravures, ni portraits, ni fleurs, rien qui puisse éveiller dans leur esprit de jolies pensées, leur laisser un souvenir agréable, ni leur faire sentir qu'ils sont chez eux. En revanche, on leur donne libre accès dans la maison entière. Ils envahissent toutes les pièces et se rendent intolérables. La cuisine, où il y a un fourneau, des casseroles brillantes,^

une personne qui fait et donne de bonnes choses les attire irrésistiblement. Ils finissent par préférer la société des domestiques à toute autre. Ils entendent constamment des conversations qui ne sont pas faites pour leurs oreilles. Des mots étranges tombent dans leurs cerveaux, y jettent une angoissante confusion. Ils en cherchent la signification, de là l'expression tendue de leurs physionomies. On ne met pas plus en forme leur caractère que leurs manières. On ne les plie à aucune règle. Ils ne savent jamais à qui ih doivent obéir. On ne leur enseigne pas le respect de l'autorité. On néglige surtout cet entraînement de la volonté qui donne l'empire sur soi et sur les autres. Cette éducation fantaisiste conduit au manque de méthode, de correction et cause la ruine des natures faibles, — les natures fortes peuvent seules réagir. Cela donne peut-être une sorte de sélection morale,

La majorité des mères, je me hâte de le dire, s'efforce bien de suppléer à l'insuffisance des éleveuses. Elles assistent au coucher et au lever de leurs bébés, surveillent leur nourriture, tâchent de faire mettre en pratique le peu d'hygiène infantile qu'elles connaissent. Une lutte sourde s'engage entre elles et les nourrices, entre la routine et le progrès, — et ce n'est pas le progrès qui l'emporte. L'enfant se trouve donc livré à des mains inexpérimentées ou ignorantes. Il est gavé sans pitié, habillé de vêtements trop lourds qui ralentissent ses mouvements et empêchent le développement de ses muscles. On ne lui donne ni assez d'air, ni assez de lumière, ni assez d'eau. Nulle part, peut-être, la plante humaine n'est

soignée avec aussi peu de science et d'intelligence, Les bébés parisiens passent tous les après-midi aux Champs-Elysées ou au Jardin des Tuileries. Là, ils sucent des sucreries malsaines et écoutent les grossièretés encore plus malsaines qu'on permet aux Guignols de leur servir. Ils absorbent à pleins poumons les poussières nocives soulevées par les voilures, celles de ces petits pâtés qu'ils confectionnent avec une inconscience si pathétique du danger ambiant et beaucoup rentrent avec le microbe de la maladie qui les emportera quelques jours plus tard. Pour que notre race rejette aussi triomphalement qu'elle le fait, les éléments nuisibles qu'on laisse entrer ainsi dans son organisme, il faut qu'elle soit douée d'une vitalité peu commune, d'une force ascensionnelle extraordinaire. Combien cependant sa tâche ici-bas pourrait lui être facilitée par l'établissement du couvain qui permettrait de mieux préserver les petits, de les mieux soigner, de les mieux éduquer, de leur faire un meilleur départ. Depuis hier, je ne vois pas autre chose que le délicieux tableau de cette nursery que j'ai visitée. Je voudrais le faire passer tout vivant sous les yeux de quelques jeunes mamans françaises. Il ferait peut-être naître chez l'une ou l'autre l'idée de créer des écoles où des médecins capables enseigneraient l'enfant et la manière de le traiter. Ah ! ce serait une idée mère celle-là et très praticable. Beaucoup de femmes, de jeunes filles de la petite bourgeoisie se feraient volontiers des éducatrices si elles étaient placées au-dessus des domestiques, traitées avec égards et bien payées. On pourrait ensuite contraindre les architectes à introduire

le « couvain » dans leurs plans. En attendant, la place ne manque pas en province, La mode du five o'clock et tant d'autres modes ont passé la Manche, pourquoi celle d'avoir une nursery ne s'implanterait-elle pas chez nous ? La femme française s'intéresserait à l'espèce ; elle ne négligerait rien pour avoir de beaux spécimens. Ce serait un grand progrès pour notre pays. Nous avons l'amour maternel, il y aurait quelque chose de plus... il y aurait l'amour de la mater

Tout en traçant machinalement ces deux lignes de points, ma pensée est allée de l'éducation première à l'instruction. Là, je vois, non sans satisfaction, que nous avons une indiscutable supériorité. En Angleterre, après la période de la nursery, pendant laquelle les enfants acquièrent une foule de connaissances utiles, il se produit une solution de continuité dans leur développement intellectuel. Les parents leur donnent des instituteurs, des institutrices et les envoient à l'école, au collège, à l'Université ; mais ils ne s'occupent pas personnellement de leurs études. Après leur avoir mis le pied dans Tétrier, ils les laissent libre de trotter, de galoper, ou même d'abandonner la course au gré de leur fantaisie. Ils s'intéressent davantage à leurs victoires sportives qu'à leurs victoires scolaires. C'est l'instinct de la race qui veut cela. Il en résulte que, dans l'Ile Inconnue, le niveau de l'instruction est beaucoup plus bas qu'en France et que la masse est extraordinairement ignorante.

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En France, au contraire, dans toutes les classes, les parents prennent un intérêt passionné aux études de leurs enfants. Ils n'épargnent rien pour les faciliter. Ils se plaisent eux-mêmes à les instruire, les bourrent de connaissances et souvent, inconsciemment, aident au surmenage de leurs cerveaux. Leur succès devient une question d'amour-propre personnel. Le père aura de la peine à pardonner un échec au baccalauréat. Beaucoup de mères assistent aux cours de leurs filles, travaillent avec leurs garçons. La femme du peuple, de la petite bourgeoisie, veille à ce que ses enfants sachent leurs leçons. Il faut qu'elle voie de temps à autre une croix ou une médaille sur le tablier noir de l'écolier. Le dimanche, l'ouvrier promène ses gosses à travers les musées et, guidé par une intuition divine, il s'arrête aux bons endroits, je l'ai souvent remarqué.

Dans la ruche française, le travail intellectuel est intense. Si notre éducation première nous fait un mauvais départ, nous rattrapons bien le temps perdu. Dieu et nous savons seuls au prix de quels efforts.

Et je vois... Les Anglais sont le nombre, les Français, la qualité. Ce n'est peut-être pas modeste à moi d'écrire cela, mais nos voisins, je gage, ne voudraient pas changer de destinée. C'est au moyen de ces deux forces que la nature travaille à notre progrès mutuel et au progrès universel. Elle tend même sensiblement à les amalgamer. Pour produire quoi ? C'est le cas de dire : qui vivra verra.

lOS l'île lnconnue.

Saint-OIaf.

Quand je me trouve en visite dans une maison anglaise, je me rends compte de tout ce qui nous différencie. C'est énorme. J'ai beau me surveiller, tantôt une parole, une expression, une appréciation trahit ma mentalité et mon tempérament français. C'est comme une fausse note qui éclate dans l'harmonie ambiante, et à ma grande confusion, je l'entends distinctement. Mes hôtes de Saint-Olaf sont heureusement assez cosmopolites pour s'en amuser. En présence des femmes de chambre, je m'observe soigneusement. De par ce snobisme qui existe dans toutes les classes de la nation, les domestiques anglais sont plus rigoristes que leurs maîtres, et pour rien au monde je ne voudrais les choquer. Dans la conversation, je m'interdis naturellement les sujets défendus, mais, il y en a tant chez nos voisins que j'ai grand'peine à les éviter tous et, par une perversité bien humaine, ils tentent sans cesse mon esprit et ma langue. Après la partie de bridge, lorsque madame Baring s'est retirée, Edith, Rodney et moi, nous nous installons dans la bibliothèque. Le jeune homme fume sa pipe, nous, de très innocentes cigarettes et nous causons sans contrainte. C'est le moment le plus agréable de la journée. Ce soir, miss Baring se mit à parler de son séjour à Avranches, la petite ville bon marché où on l'avait envoyée pour étudier le français.

— C'est là que j'ai appris à connaître votre pays et à l'aimer, dit-elle. J'étais logée chez la veuve d'un

officier. Elle n'avait du gouvernement qu'une somme annuelle très minime. Elle prenait des Anglaises en pension, afin de pouvoir élever ses trois filles. J'avais une chambrette carrelée, d'une propreté immaculée ; elle était charmante avec ses rideaux de mousseline blanche, ses deux bergères, ses chaises de paille, sa commode ventrue et son vieux bureau. L'hiver, un brillant feu de bois l'éclairait toute. Aux murs, il y avait des lithographies représentant Napoléon à Eylau, à Austerlitz. Croiriez-vous que quand mes yeux tombaient sur votre héros, je rougissais toujours.

— Voilà une rougeur qui vous honore ! fîs-jc en souriant.

— Le souvenir de la vilaine manière dont nous l'avions capturé me mettait mal à l'aise positivement. J'avais encore autour de moi un tas de chères vieilles choses, puis une statue de la Vierge, le portrait de saint Vincent de Paul, un bénitier, une branche de buis bénit. Ces objets du culte catholique, que je voyais pour la première fois, me plaisaient singulièrement. Ma propriétaire et ses filles travaillaient du matin au soir et avec une seule domestique, elles suffisaient à tout. Dans la maison, il y avait de la gaieté, sur la table d'excellents petits plats. Aux repas, elles entretenaient la conversation d'une manière qui faisait ma surprise et mon admiration. Oui, j'ai été très heureuse pendant cette année d'Avranches, heureuse sans tennis, sans sport, grâce à votre caractère ensoleillé. Ah ! c'est un don inappréciable qui vous a été fait ! Je voudrais que nous »ne fussions pas aussi ternes ! fit drôlement Edith.

110 l'île lnconnue.

— ■ Mais vous ne le seriez pas si vous n'aviez une telle peur de manquer de correction. La correction anglaise me fait l'effet de cette tondeuse que le jardinier passe sur vos pelouses. Aussitôt que quelques fleurettes ont l'impertinence de vouloir les éraailler, crac ! on leur coupe la tête et les pelouses demeurent unies, implacablement vertes, les yeux s'en lassent, l'ennui naît.

— C'est cela, et nous fuyons \ers la chère France pour trouver les fleurettes que nous supprimons chez nous, ajouta miss Baring d'un ton mélancolique. Tenez, j'ai fini par prendre en horreur ces mois de gentleman et de lady que nous avons tout le temps à la bouche.

— Heureusement que madame Baring est couchée, fîs-je très amusée.

— Xe serait-elle pas horrifiée ? dit le frère en riant.

— Oh ! je sais, ce ne sont pas des discours pour des oreilles de mère, répondit mon amie avec cette pointe d'humour qui me divertit toujours.

— A propos de ce mot de gentleman, il me semble que vous l'avez tout à fait adopté. Est-ce que je me trompe ? me demanda Rodney.

— Non. Nous ne le mettons même plus en italique, ce qui prouve qu'il est naturalisé. En réalité, nous n'en aAions nul besoin, car notre mot gentilhomme en est l'équivalent ; mais, voilà, il est trop aristocratique pour des républicains, — gentleman est une sorte de compromis et encore ne l'employonsnous que dans le sens moral. Chez vous, il désigne exclusivement l'homme bien né.

— Oui, parce que nous supposons, — à tort sou-

SAivr-OL.vr. 111

vent, — que liiomme bien né doit avoir atteint le perfectionnement moral, raffinement physique qui est notre idéal. Ainsi rindi\idu de basse origine péchera toujours par quelque chose, par le manque de tact, d'empire sur soi, d'éducation. Il aura beau avoir les sentiments les plus éle\és, posséder une haute culture intellectuelle, être un génie même, il ne sera pas un gentleman.

— Ah ! la nature ne réussit pas du premier coup ce beau spécimen humain, dis-je alors. Il lui faut au moins trois générations.

— \ oilà pourquoi nous prisons la naissance. Parmi nos hommes d'État de valeur, il y en a qui ne sont pas (( bien nés », leur politique s'en ressent toujours. Chez nous, tout le monde a Tambition d'être ou de paraître un gentleman.

— Cela en est horripilant ! fit Edith avec humeur.

— Eh bien, celte ambition a du bon, lui dis-je, elle agit comme un frein puissant. J"en ai eu un exemple l'année dernière à Simley Hall. Deux bébés jouaient dans un batelet sur la pièce d'eau. Le garçon, les jambes écartées, lui imprimait un balancement qui devait être assez désagréable, la fillette le suppliait de cesser et, par taquinerie, il accélérait le mouvement.

— Francis ! vous n'êtes pas un gentleman ! criat-elle enfin exaspérée.

Le garçon rougit jusqu'aux cheveux et s'arrêta net. Une semblable parole n'eût eu aucun effet sur un enfant français. Je le regrettai secrètement.

— Tout cela est bel et bon, reprit miss Baring, mais je persiste à dire que notre éducation est horri-

blement comprimante. Je suis persuadée que vous pensez de même.

— Oui, mais je crois que cette compression est nécessaire.

— Par exemple ! protesta Edith.

— Avec votre énorme population, vous êtes tenus à marcher les coudes au corps. Voyez les Anglais des colonies, « the Colonials », ils sont gais, expansifs, brillants. Je les ai observés au Jubilé de la reine, ils tranchaient sur votre masse comme des gens d'une autre espèce. Ils vous paraissent vulgaires et vous leur semblez figés.

— Nous le sommes ! Oh ! nous le sommes ! s'écria miss Baring avec une sorte d'exaspération.

— • Cela vous rend moins susceptibles d'emballement. Les emballements chez des gens de votre tempérament seraient plutôt dangereux. Rappelez-vous la nuit de la victoire de Mafeking. La nature sait ce qui est bon pour nous et nous ne le savons pas. Au fond, ma chère Union Jack, vous ne voudriez pas avoir moins de correction.

— Vous avez deviné, elle est tory jusqu'au bout des ongles, fit Rodney malicieusement.

Miss Baring rougit.

— Possible ! Ce qui n'empêche pas que j'ai la crampe quelquefois et que je sens un besoin fou de m'étirer.

— • Vous avez le continent pour cela. L'Europe est le champ d'étirement de l'Angleterre. Vous pouvez venir fouler nos pelouses. Elles sont mal tondues, mais fleuries et embaumées.

— J'irai, j'irai, dit Edith.

Et élevant ses bras, elle croisa nerveusement ses mains au-dessus de sa tête, paumes en dehors.

— En attendant, ajouta-t-elle en souriant, je suis joliment contente d'avoir capté une Française pour un peu de temps.

Sur cette parole aimable, la demie de onze heures sonna, je donnai, en me levant, le signal de la retraite. Mon hôtesse m'imita. Nous souhaitâmes affectueusement le bonsoir à Rodney. Il nous accompagna à la porte, la tint ouverte devant nous. Dans cette attitude de l'Anglais sur le passage de la femme, il y a non seulement un hommage, mais une sorte de protection bien virile et qui me plaît mieux que le baise-main.

Edith n'avait pas encore trahi aussi ouvertement son état d'àme, un état d'âme que madame Baring ne comprendrait assurément pas, et qui la choquerait terriblement. La vie dans une petite ville de banlieue, l'oppressante médiocrité qui l'entoure, doivent cruellement gêner le jeu de son esprit et de tous ses instincts. Elle n'a jamais dû bien respirer dans cette atmosphère lourde et grise. C'est le cas de répéter la fameuse phrase : « Elle a besoin d'un changement... », oui, d'un grand changement. Plus je la vois, plus je m'étonne qu'elle ne soit pas mariée, d'autant mieux qu'ici, l'homme riche recherche par-dessus tout la beauté de la race. Quelle admirable châtelaine elle ferait ! Avec sa robe du soir, elle a grand air, tellement qu'elle semble sortir du cadre de la salle à manger. Et quelle compagne précieuse pour un Anglais, que celte femme aimant le cheval, le sport, la politique. Elle possède, de plus,

un instinctif besoin de dé\ouement. Elle se dérange à chaque instant pour celui-ci, ou celle-là, pour ks animaux mêmes. Et rien ne l'embarrasse. Elle aime à préparer un pique-nique, à faire litinéraire d'un voyage, à organiser des fêles pour les enfants. Elle a l'art de combiner les mouvements avec une justesse de coup d'œil, un art tout à fait anglais et qu'elle doit à la camaraderie masculine. Comme nombre de ses compatriotes, elle a le corps liaixli et musclé, l'àme timide, l'esprit tranchant et caustique, hérissé de quelques préjugés invétérés. La bourgeoisie et les Américaines sont ses deux bêtes noires. Ces dernières surtout excitent sa verve railleuse. Elle se moque sans pitié de leur accent, de leurs manières. Elle manque absolument de justice envers elles. Oh î ces rivalités de races, comme elles sont implacables ! Miss Baring est plutôt hautaine avec ses égaux, avec les petits, au contraire, elle est très affable. Le sentiment que je lui inspire est bien curieux. Il y a dedans un peu de son amour pour la France, c'est la Française qu'elle aime en moi. Il y a encore la curiosité du romancier que je suis, puis, beaucoup de pitié pour ma solitude. Je pourrais être sa mère, mais elle me traite conune une sœur aînée. Quand nous causons ensemble, j'oublie que je suis une vieille femme. Certaines personnes jeunes ont ce pouvoir sur moi. Malgré notre intimité, elle ne m'a fait aucune confidence sur sa prime jeunesse. Ce n'est pas un co^ur fermé que le sien, c'est un cœur clos. Elle m'a seulement appris qu'elle avait dû se marier à dix-neuf ans et que son fiancé était mort quinze jours avant de s'embarquer pour l'Europe. Mon intuition me fait deviner qu'il y

a un autre regret clans son cœur, un regret plus vivant. Le sourire de ses lèvres ne monte pas jusqu'à ses prunelles bleues et dans leur profondeur veloutée, il y a une gravité émouvante. Par moments, sa tête fière et droite se courbe sous un poids invisible. Ces défaillances sont de courte durée et elles sont toujours suivies d'un redoublement d'activité ou bien de quelque trait satirique. La Providence l'aurait-elle mise à part pour quelque grande œuvre de charité ? Eh bien, là, j'en serais désolée. Je sais qu'il y a dans l'altruisme des joies que nous, le commun des mortels, ne soupçonnons pas, des joies très fines, très profondes. Miss Baring, j'en suis sûre, n'en demande pas tant, « un simple grain de mil », un bonheur Lien humain ferait mieux son affaire. Je le lui souhaite de toute mon âme.

Saint-OIaf.

Le sport ! C'est en Angleterre seulement qu'on sent son action, son esprit, sa raison d'être. Il y crée une ardente émulation, une extériorisation de jeunesse, un mouvement, qui font de la lumière en quelque sorte. La nature en a usé avec nos voisins comme une mère qui aurait une trop nombreuse famille et qui serait tenue à la discipliner plus rigidement. A cet effet, elle n'eût pu trouver de meilleur moyen que !e sport. Il est à la fois un stimulant et un frein, un (léri\atif et un éducateur. Pour réagir contre leur climat et accomplir l'œuATe immense qui leur a été dévolue, les Britishers ont besoin de beaucoup de nourriture, de beaucoup d'oxygène, de beaucoup

d'exercice. Le sport les met à même d'acquérir ces éléments de force. Les Écossais, par exemple, doivent beaucoup au golf, leur jeu populaire et national dont l'origine remonte à des temps immémoriaux. Les links sont de vastes terrains plats et sablonneux au bord de la mer, couverts d'une herbe toujours courte, « furze ». Là, depuis des sièches, pêcheurs, paysans, gens du peuple, viennent armés d'un bâton lancer la petite balle dans les trous creusés de distance en distance et formant des figures géométriques. Ils exercent ainsi leur œil, leurs membres, emplissent leurs poumons d'air salin et vivifiant. Tout cela en fait des hommes robustes et des valeurs réelles pour l'Empire Britannique.

Avec la dépense de force qu'il exige, les émotions renouvelées qu'il procure, l'ambition qu'il entretient, le sport opère une saine dérivation et conserve au corps une longue jeunesse. Il forme encore le caractère. Les habitants de Tlle Inconnue lui sont redevables de leur sang-froid, de leur netteté dans l'action, de leur horreur de la défaite. Les exercices du sport font des muscles, son esprit fait des gentlemen. Tout ce qui est mesquin, tout ce qui s'écarte de la stricte correction « n'est pas du sport ». Cet esprit demeure chez beaucoup d'Anglais qui ont forfait à l'honneur et les retient quelquefois longtemps encore sur la pente.

Les intellectuels d'ici déplorent une passion qui diminue le goût de Tétude, de la science et de l'art. La population de la Grande-Bretagne est assez considérable, pour fournir, sans détriment à sa puissance cérébrale, des entraîneurs au monde entier. Ses

athlètes, ses amazones à pied ne sont pas autre chose. Avec le secours de ces entraîneurs, la nature va préparant l'homme à un effort croissant. Il faut qu'il se fasse un corps plus résistant, plus agile surtout ; il y travaille inconsciemment.

Wimbledon et Wimbledon Park possèdent, naturellement, tous les champs de sport et ils leur font un décor d'une rare beauté. Hier, j'ai assisté à deux grands matches de tennis, l'un masculin, l'autre féminin. Les noms des champions et des championnes avaient attiré beaucoup de monde. On était venu de tous les environs, de Londres même. J'avais de quoi m'amuser. De loin, la foule anglaise, où les couleurs claires dominent, paraît plus brillante que la foule française ; mais quand on examine les femmes de près, on est surpris de la qualité inférieure de tout ce qui compose leurs toilettes : étoffes pauvres, méchants rubans, fleurs cruellement artificielles, plumes à bon marché, ornements de cou et de bras absolument barbares. Tout cela révèle un goût très primitif, un grand besoin de paraître. Dans les tribunes, je distinguai quelques groupes sombres... c'était les sportswomen. Oh ! ces sportswomen, les vraies, quels types curieux ! L'art inconscient qu'elles mettent à s'enlaidir, leur ignorance de tout ce qui est élégance et chiffons les rendent singulièrement originales et intéressantes. Je les regardais et elles me fascinaient ces entraîneuses dans la vie desquelles il n'y a qu'une petite balle ! — une petite balle qui leur donne, il est vrai, l'excitation de la lutte, l'espoir et la sensation de la victoire. Des robes courtes, des jaquettes sacs, des blouses de coton ou de flanelle, des canotiers,

118 l'île lxconnue.

des feutres mous, des cheveux tirés derrière les oieilles, nattés aussi serrés que possible, la peau durcie, bronzée par l'air et le soleil, des yeux perçants sans rayons, avec un regard fixe, comme des yeux qui ne voient que le but, des mains grandes, bien modelées, gantées de hàle, ornées de bagnaes massives. Une seule coquetterie... le nœud de la cravate, un nœud toujours bien fait... et masculin, cela va sans dire. Malgré cet accoutrement antifcminin, la plupart gardaient une certaine distinction et avaient l'air de « ladies ». On de\inait des natures simples et droites qui devaient apporter dans la vie « cet esprit du sport » dont j'ai parlé plus haut.

Le match masculin de tennis a été vraiment intéressant, même pour une profane telle que moi. 11 ne m'a cependant pas empoignée assez complètement pour m'empêcher de jouir de la beauté classique de tous ces mouvements d'athlètes amenés par l'entraînement à leur perfection de souplesse, de justesse et d'harmonie. J"ai été peut-être la seule à les admirer. La foule n'y songeait guère, elle ! Haletante, immobile, silencieuse, elle suivait les péripéties de la parlie a\ec une passion intense, admirablement contenue. Le Latin est joueur, le Saxon est parieur. Outre l'intérêt que provoque chez lui le spectacle d'une lutte quelconque, il y a l'excitation du pari fait avec un autre ou avec lui-même. La \ ictoire ou la défaite est sienne. Après la bataille vous en voyez le reflet sur sa physionomie.

Hier, pour la centième fois peut-être, j'ai remarqué la coquetterie particulière que l'Anglais trahit dans le sport. Les champions et la plupart des

joueurs sont arrivés sur le terrain avec de longs paletots d'épaisse flanelle blanche, garnis de gros boutons de nacre. Ils avaient autour du cou une large cravate de flanelle blanche également. C'était très seyant, très chic et ils le savaient. Ils ont pris ainsi leur thé, puis paradé devant tous les groupes féminins, fait la roue, moins inconsciemment que le paon peut-être, mais évidemment dans le même but. Oh ! moqueuse nature !.,.

Je n'avais jamais assisté à un match féminin. Eh bien, ce n'est pas beau. Le jeu qui se joue chez nous en causant et en fleuretant ne saurait guère en donner une idée. Des instantanés pourraient seuls rendre les gestes désordonnés qu'il produit. L'élan violent du bras fait lever les jambes en avant, en arrière, à des hauteurs invraisemblables. C'est une désarticulation du corps humain, à la fois pénible et ridicule. Quelques joueuses tirent même la lang-ue. A un moment, cela devint si drôle que je fus prise d'un iou rire.

— De quoi riez-vous ? me demanda tout bas miss Baring.

— • Vous ne voyez donc pas... ces bras, ces jambes.

— • Mais c'est du sport, fît mon amie étonnée. Une Française ne peut pas comprendre, ajouta-t-elle avec une nuance de dédain.

Une Française ! Non, elle ne consentirait pas à se désarticuler ainsi, même pour gagner le paradis. Et personne ne souriait. La verve humoristique et satirique si facilement excitée chez l'Anglais n'était pas chatouillée par la vue de ces joueuses aux gestes

de pantins, dont tous les membres semblaient mus par d'invisibles fils. C'était du sport.

Du reste, le seul jeu seyant pour la femme est le tir à l'arc. Sous l'Empire il a eu chez nous un moment de faveur. Les amazones en crinoline étaient grotesques. Le costume moderne s'y prête mieux. Rien n'est joli comme de voir bander ou débander l'arc. J'aime le sifflement de la flèche, le son mat qu'elle donne en touchant la cible, j'aime cet effort concentré vers le symbolique point d'or qui marque le plus haut but... le but idéal. Ce sport n'est plus guère à la mode, il y reviendra un de ces jours. Les amateurs sont si peu nombreux à Wimbledon que le club ne possède pas de terrain en propre, il a ses cibles dans un champ prêté ou loué. Les jours de tir, on dresse une tente pour le thé, on apporte des chaises et tout est dit. J'y ai accompagné Edith plusieurs fois, et il m'a fourni une étude comparée du féminin anglais et du féminin français. Les amazones de la Grande-Bretagne ne songent guère à en faire un instrument de coquetterie. Elles arrivent coiffées de chapeaux baroques, ou trop simples, ou trop emplumés, avec des jupes mal montées, des blouses informes, une ceinture de cuir autour de la taille d'où pendent le carquois, le carnet pour les scores, une sorte de gros mouchet qui fait l'office d'essuie-flèches. Ainsi équipées, elles se placent à la distance voulue des cibles, tendent l'arc, visent, lancent le dard, vident leur carquois puis, sans échanger un mot, un sourire, elles marchent vers les cibles d'un pas gymnastique, ramassent les flèches perdues, comptent les points gagnés par celles qui sont arrivées à bon port,

et les inscrivent aussitôt . Dans le même ordre, de la même allure, elles vont reprendre position et le petit exercice recommence et se poui'suit avec une précision mathématique.

J'ai remarqué sur le terrain des femmes de quarante, de cinquante ans. L'une d'elles, une grand'mère, m'a particulièrement amusée. Elle était là, tout à fait inconsciente de l'effet que pouvait produire un carquois et un arc avec sa taille épaissie et ses cheveux blancs. Elle envoyait flèche après flèche avec une rapidité, une sûreté presque automatiques. Le plaisir qu'elle y prenait rajeunissait sa physionomie. L'Anglaise n'abandonne un sport que quand elle s'y sent inférieure. Une Française l'abandonnera aussitôt qu'elle ne s'y sent plus jolie. Je me représentais des Parisiennes dans ce jeu aux beaux mouvements classiques, je les voyais, moulées dans des robes bien faites, tendant lentement et leurs corps et leurs arcs, mettant instinctivement en relief soit leur buste, soit leur hanche, visant, la pensée mal concentrée, le poignet nerveux, puis riant et babillant autour des cibles. Ce serait bien joli, mais ce ne serait pas à coup sûr du sport.

Le sport est entré dans nos mœurs, dans notre vie, dans notre sang comme un sérum. Nous observons ses règles mathématiques, mais nous y apportons nos défauts, nos- qualités, nous y mettons de la passion, de la fougue, de l'âme même, une foule d'éléments qui n'y ont que faire, des éléments qui, cependant, ont souvent décidé et décideront encore de la victoire en notre faveur. Le sport saxon sera toujours plus correct, plus mâle, plus rude ; le sport latin, plus

nuancé, plus fin, plus chaud. Ils doivent se compléter pour produire j'imagine l'harmonie voulue.

Saint-Olaf.

Edith prétend que pour apprécier Wimbledon, il faut aller à Londres. J"en ai déjà fait l'expérience plusieurs fois. Ces petits voyages m'amusent extrêmement. Nous descendons la colline à pied et nous prenons un des nombreux trains qui desservent la banlieue, le chemin de fer souterrain de préférence. Il file d'abord dans un joli décor de campagne suburbaine, puis arrivé aux premières agglomérations humaines, il rase des pâtés de petites maisons grises, très laides, avec des courettes où sèchent toujours quelques bardes. Plus loin, il surplombe des rues interminables bordées de maisons plus confortables en briques rouges, collées les unes aux autres et toutes du même modèle. Il traverse ensuite la Tamise à marée haute ou à marée basse et ne tarde pas à rejoindre les faubourgs. Pendant quelques minutes, il pénètre dans le formidable entassement de la métropole, juste assez pour vous donner une saisissante impression, et il s'engouffre sous terre. L'atmosphère se raréfie, les vitres s'embuent. Aux arrêts très fréquents, oîi il arrive à toute vapeur, on monte, on descend pour changer de plateforme, tout cela sans bruit, sans confusion. Les portières claquent et l'on repart. L'air devient plus lourd, le noir augmente, c'est Londres ! Sloane street, Victoria, Charing Cross. Nous descendons généralement à l'une ou l'autre de ces deux grandes stations.

SAIXT-OLAF. 123

Cet après-midi, miss Baring et moi avons refait ce trajet. La chaleur était suffocante. En émergeant à ciel ouvert, nous avons eu une longue aspiration simultanée.

— Est-il assez laid, assez enfumé notre chemin de fer ! Heureusement que nous avons le tube pour rivaliser avec votre Métropolitain si joli, si élégant.

— • Ne soyez donc pas ingrate. Les fourmis anglaises ont été les premières, je crois, à creuser ces parcours souterrains, ces tunnels dont la nature avait besoin pour activer notre mobilisation. Quels efforts de pensée et de muscles cela leur a coûté ! Songez-y donc ! Combien de pierres n'ont-elles pas portées, combien de pelletées de terre n'ont-elles pas enle\'ées avec ces pauvres antennes que nous appelons des bras. Et elles travaillaient pour la masse, pour l'avenir, pour \ous, pour moi après tout.

Mon amie s'arrêta net et me regarda avec une expression d'étonnement :

— Je n'avais jamais songé à cela, fît-elle.

— Non, nous vivons notre vie comme des enfants, nous sommes encore incapables d'apprécier la vie en elle-même. Il faut être aussi vieille que je le suis-, aussi détachée de soi-même pour voir ces choses qui lui donnent un prix infini, une saveur extraordinaire. Il m'arrive quelquefois d'envoyer de muets remerciements aux mains disparues qui ont pavé ma route, ou qui l'ont embellie. Ces remerciements arriventils à leur adresse ? Je l'ignore, mais j'ai la sensation qu'ils ne sont pas perdus.

Miss Boring passa brusquement son bras sous le mien.

124 l'île in'conn'ue.

— Vous ne savez pas tout ce que vous faites pour moi, me dit-elle d'une voix émue. Vous me rendez consciente que j'ai toujours tourné sur la même piste comme un cheval de manège. Il n'y a rien d'étonnant à ce que je sois souvent dégoûtée de tout,

A ce moment, la foule montante nous bouscula légèrement et nous sépara.

— Impossible de philosopher sur tes trottoirs du Strand, dis-je alors, ils sont trop étroits, ceux de nos boulevards se prêtent mieux à cet exercice.

— Vous avez raison, fil mon amie en souriant, gardons la philosophie peut Saint-Olaf.

J'ai accompagné Edith dans deux de ces magasinsbazars qui rappellent \t Louvre et le Bon Marché, d'assez loin il est vra' John Bull n'entend rien aux chiffons, on sent qu'il ne les comprend pas. Il manque d'œil pour les couleurs ; il présente mal les étoffes, les plie mal, il manie gauchement les fanfreluches, ses étalages témoignent d'un goût très primitif. A Paris, l'objet est fait pour attirer l'attention, ici c'est le prix ; il est toujours marqué en chiffres énormes du plus \ilain effet. En cela, Madame la France est bien supérieure à sa voisine. Elle le reconnaît de bonne grâce, du reste. J'ai de nouveau été frappée de l'indifférence des vendeurs et des vendeuses. Ils ne s'intéressent ni à vous ni à vos emplettes, ne prononcent pas une parole de plus qu'il ne faut. Us ont une correction, une sécheresse de machines. Est-ce bien ? Est-ce mal ? Est-ce mieux ainsi ? Je ne sais.

Mentalement, je leur comparais nos vendeurs et nos vendeuses. Ils connaissent assurément moins le

prix du temps, mais ils se dépensent aussi plus généreusement. Ils aiment leurs marchandises quelles qu'elles soient. Ils font l'article avec habileté et délicatesse. Dans leur métier, ils mettent quelque chose qui le relève, un peu d'art, un peu d'âme. Leur amabilité n'est pas toujours de commande, elle a des nuances, elle est provoquée par le plus ou moins de bienveillance du client. Le sourire, le petit mot dont ils vous remercient vous laissent parfois une agréable sensation de sympathie. John Bull pensera que c'est de trop. De trop ? Eh bien, je n'en suis pas sûre. Aujourd'hui, en promenant les yeux autour de moi, j'ai eu une impression de froid sec, de banalité que je n'ai jamais ressentie ni au Louvre, ni au Bon Marché, ni dans le plus petit de nos bazars.

En sortant de Régent Street, dont la laideur me frappe toujours, nous nous sommes dirigées vers New Bond Street, à la recherche d'une tasse de thé. A Londres, les femmes du monde déjeunent et dînent davantage au restaurant que les Parisiennes, mais en revanche, elles restent chez elles pour le fîve o'clock. Il s'ensuit que les maisons de thé laissent beaucoup à désirer comme confort et élégance. Quelques-unes sont dirigées par de soi-disant « ladies », qui se distinguent plutôt par des robes à traîne que par le breuvage qu'elles vous servent.

New Bond Street a une caractéristique qui vaut la peine d'être- signalée, elle pourrait s'appeler « la rue des oracles ». Elle compte un nombre inimaginable de somnambules, de chiromanciennes, de cartomanciennes. Vous voyez leurs plaques à côté de celles des dentistes ou des couturières. A Paris, elles de^

meurent dans des quartiers perdus, on se glisse chez elles en catimini. Ici, elles ont élu domicile en plein centre élégant. Beaucoup sont installées au-dessus des salles de thé. Notre Colombin et notre Rumpelmeyer auront-ils un jour des devineresses ? La consultation coûte une guinée ou une demi-guinée. Quelques-unes de ces voyantes se sont fait, le diaLlc seul sait comment, une véritable renommée. Le métier est bon, paraît-il. Je n'en suis pas surprise. Le Saxon a conservé plus de traits de l'homme primitif que le Latin, Il y a en lui un fond de superstitions ataviques, une crédulité enfantine, une passion pour tout ce qui est occulte. Cela explique l'anachronisme des pythonisses et des trépieds fonctionnant encore si activement au cœur de la métropole anglaise.

Comme je faisais intérieurement cette réflexion, une enseigne arrêta mon regard : « The old oak tree tea rooms » (Au vieux chêne, salles de thé). Ou'est-ce que le thé avait à faire avec le vieux chêne, — ou le vieux chêne avec le thé, — je ne le voyais pas et je voulus voir.

— Entrons ici, dis-je alors.

— Sous votre responsabilité ? stipula miss Baring.

— Sous ma responsabilité.

Oh ! la curieuse maison de thé ! Un escalier étroit, trois salles dont l'une donnait sur la rue, les deux autres sur des cours, des tables, des chaises d'une lourdeur antique, d'un bois foncé simulant assez bien le vieux chêne, des potiches et des porcelaines hollandaises; des verdures, des fleurs, des vitraux peints. Pour compléter l'illusion artistique, les « tea girls » étaient vêtues de robes de drap rouge, jupes très

S.MNT-OLAF. 127

courtes. Elles portaient des coiffes de toile blanche, des tabliers bleus rapiécés et d'énormes sabots blancs. Vous voyez l'effet, \ous entendez le bruit de ces sabots dans un espace de quelques mètres carrés !... L'une d'elles, blonde, avec des traits d'une régularité classique, une fraîcheur flamande, était tout à fait sugg"csti\e. Un orchestre invisible accompagnait d'une musique lilée et bizarre ce rite prosaïque du lîve o'clock. Les fidèles appartenaient à la classe moyenne. Il y a\ait là plusieurs de ces couples de fleureteurs intellectuels que l'on rencontre partout. Ceux qui ont des prétentions artistiques ou esthétiques font ma joie. Lui, a généralement la raie au milieu de la tête, les che\eux plats un peu longs, les épaules tombantes, le teint brouillé, les idées aussi je suppose, le regard vagTie. Elle... plus fréquemment brune que blonde, est souvent très belle, toujours étrange, avec dans les yeux des lueurs d'Orient. Ses gestes sont lents, étudiés, sa physionomie langoureuse. Elle porte des chapeaux immenses, des robes claires d'étoffes souples, des ceintures extraordinaires, ornées d'invraisemblables cabochons. Ses bracelets, son collier, ses bagues, trahissent le bazar et sont outrageusement exotiques. Lui et elle ont l'air do se dire des choses ineffables, ils ont l'air surtout de s'admirer réciproquement, de vivre dans les yeux l'un de l'autre. Ce sont des Anglais que la nature a greffés dans un de ses moments d'humour... Avec quelle greffe?... Je l'ignore, mais je suppose qu'elle doit venir de quelque colonie lointaine. D'un clin d'œil, je désignais à miss Baring les spécimens qui se trouvaient là.

— Horribles créatures ! fil-elle avec une expression comique. Est-ce que vous ne préférez pas les sportswomen ?

— Assurément, elles sont plus saines, mais moins curieuses et moins intéressantes, répondis-je.

Le thé et les scones (gâteaux beurrés) étaient délicieux. Ils auraient pu se passer de vieux chêne et de travestis. Ces costumes hollandais... ces sabots... à l\ew Bond Street à quoi cela rimait-il ? La fantaisie de nos voisins est insondable.

Pour rentrer à Wimbledon, nous avons pris le chemin de fer souterrain à la plus proche station. Notre train s'est trouvé celui des hommes de la Cité que j'ai surnommés « baggies », parce qu'au lieu de la serviette de cuir, ils ont un « bag » (sac). J'ai été, comme toujours, frappée de la fatigue que trahissaient leurs physionomies et leurs attitudes. Quelques-uns avaient à peine la force de tourner les pages de leurs journaux. Leurs confrères parisiens n'ont jamais l'air aussi vannés. Dans une journée relativement courte, ils doivent fournir une énorme somme de travail, cela les oblige à une grande tension de corps et d'esprit. En les regardant, je me suis prise à désirer l'arrivée de cette bienheureuse fin de semaine qui leur donne trente-six heures de repos. J'admire toujours la manière dont les Britishers montent dans les trains et en descendent. Pas de maladresse, pas de précipitation. Leurs mouvements me semblent réglés plus mathématiquement que les nôtres.

Sur toutes les plateformes, dans le noir et la fumée des stations souterraines, on voit des femmes,

SAiXT-OLAF. 129

des jeunes filles, en robes très claires, blanches même, avec des boas de plumes, des chapeaux de portraits. Elles monteront avec des toilettes semblables sur rimpériale des omnibus. L'Anglaise n'a pas le sens de l'harmonie des choses. Les murs du tunnel sont tapissés d'affiches du haut en bas, cela va sans dire. Les affiches ne sont jamais ni aussi jolies, ni aussi artistiques que les nôtres, mais elles sont plus ingénieuses, plus \iolentes. Elles pénètrent brutalement dans le cerveau. Quand on a passé une semaine en Angleterre, on peut être sûr d'en emporter toute une collection. Pour ma part, j'ai là derrière mon front : Scrubb's Ammonia, Sunlight Soap, etc. Il y a quelques années, le gros pâté qui s'étale sur l'affiche de l'encre Stephen ayant attrapé mon œil au passage, j'ai acheté ladite composition et je n'en use pas d'autre. Voilà un bel exemple de suggestion. Et toutes ces réclames vulgaires, absurdes même, ne sont pas inutiles, elles ont un petit effet à produire... elles aident à la vie.

Edith avait raison de dire que Londres fait apprécier Wimbledon. Nous avons remonté la colline en voiture. Après New Bond Street, sa foule mêlée, ses somnambules, cela m'a paru délicieux de me retrouver à la campagne, de respirer à nouveau l'air du Common, de reposer mes yeux sur les grappes jaunes des laburnums, de traverser des chemins verts et fleuris. Il me semblait que je subissais une sorte d.? purification, La vue de Saint-Olaf a dissipé les dernières traces de ma fatigue. Oui, oui, la banlieue a du bon.

130 L ILE IXCOXXUE.

Saint-Olaf.

Je m'étais bien doutée que Rodney était amoureux. J'aurais même regretté qu'il ne le fût pas. Le soir, quand nous sommes réunis dans la bibliothèque, Edith, lui et moi, il lui arrive souvent de nous lâcher. Pendant ces absences, j'avais remarqué que sa physionomie s'adoucissait graduellement et j'aurais parié, à coup sûr, que derrière son front s'ébauchait alors quelque silhouette féminine. Je cherche toujours la lueur de l'amour dans le coin de l'œil du Saxon et sur les lèvres du Français. C'est là, pour moi, qu'elle est le plus visible. Je l'avais bien vue chez M. Baring, et ma curiosité de romancier ne laissait pas d'être éveillée.

"Hier, après le dîner, Edith reçut une lettre qui lui arracha une exclamation de surprise.

— Ruby à Londres, chez sa tante ! Elle demande quand elle pourra venir nous voir. J'ai en\ ie d'aller la chercher demain et de l'amener passer le « week end » à Saint-Olaf. Qu'en dites-vous, mère ?

— Vous ferez très bien, répondit promptement madame Baring.

J'eus assez curieusement la sensation que cette nou\ elle affectait le jeune homme debout à mes côtés.

— Lue bonne idée ! s'écria-t-il avec une intonation joyeuse.

— ■ Ruby, répétai-je... Rubis en français, quel joli nom !

— Un Aieux nom anglais, dit mon hôtesse, assez démodé, on ne le donne plus guère que lorsqu'il est dans la famille.

Pendant le reste de la soirée, la manière d'être do Rodney fut une ample révélation. Je m'amusais intérieurement de ce qu'il était trahi par les notes claironnantes de sa voix, par ses distractions au bridge, et par les petits mots affectueux qu'il prodiguait à sa sœur et qui témoignaient de sa reconnaissance.

Selon son habitude, Edith m'accompagna dans ma chambre.

— Je désire beaucoup que vous voyiez Ruby Talbot, me dit-elle. C'est une de ces jeunes filles dont nous sommes plutôt fiers, et puis il est probable qu'elle entrera dans la famille.

— \'otre frère est fiancé ?

— Non, amoureux seulement. Les Talbot sont nos plus vieux amis. Jusqu'à cette année, il n'y a eu entre lui et Ruby qu'une camaraderie fraternelle. Au mois de février, ils ont passé huit jours en visite dans la même maison et le mal se sera déclaré. Il nous est re\enu tout changé, préoccupé, inégal. J'ai vite deviné de quoi il retournait. Il n'a pas encore posé la question a la jeune personne, j'imagine, de là son inquiétude. Pour moi, je suis bien tranquille, je crois qu'elle l'a toujours aimé.

— Est-elle jolie ?

— Très jolie... d'après notre goût anglais. Et puis, elle n'est pas banale. Son éducation l'a admirablement préparée à devenir la femme d'un homme qui, comme Rodney, a sa carrière à faire. Son père est un de nos grands économistes, depuis trois ans elle lui sert de secrétaire. Elle a été ainsi mise au courant des grandes questions sociales. En outre, elle a un

peu élevé les trois frères et les quatre sœurs dont elle est l'aînée, cela lui a valu une expérience assez rare chez une jeune fille. Pas de fortune naturellement. Je ne sais pas pourquoi les gens bien s'obstinent à être pauvres, ajouta miss Baring avec une pointe d'humour. En conséquence, pour que mon frère puisse se marier, il faudrait que ma mère héritât, ou que notre oncle l'associât. Mais voilà, Sir Richard blâme les mariages prématurés parce qu'ils augmentent la population de notre pays, et il ne fera rien pour faciliter celui de son neveu. Quand un Anglais se met à avoir un principe, il y tient mordicus et il y sacrifiera tous les siens. Je voudrais au moins que ces amoureux fussent fiancés. Je leur ai ménagé deux journées d'intimité, à eux d'en profiter. C'est assez méritoire de ma part, ajouta Edith avec un petit sourire nerveux, car Rodney est mon unique camarade ; mais si je peux l'empêcher, il n'y aura p: ^ne autre vie gâchée dans la famille.

Sur celte allusion à elle-même, elle me tendit la main pour prendre congé et je la serrai avec une prompte sympathie.

Le lendemain, miss Baring se rendit à Londres, ainsi qu'elle l'avait annoncé et, vers l'heure du thé, un cab s'arrêtait de\"ant le porche de Saint-Olaf. chargé de la petite malle des « week ends », et une jeune fille sautait lestement à terre. Du hall où je me trouvais, mon œil en prit un fidèle instantané. Il saisit à la fois la silhouette élégante, les traits fins, la jolie che\ elure blond foncé, les yeux d'un brun roux, le teint éblouissant, puis la robe de serge bleue, le chapeau de paille bise relevé de fleurs. Telle que, elle

me parut charmante. La camaraderie avec cette fraîche créature ne devait pas manquer d'agréments. Je me rappelai les paroles de Rodney et je ne m'étonnai plus de son dédain superbe pour les mondaines et les demi-mondaines.

Edith avait dû vanter outre mesure à miss Talbot son hôte française, car lorsqu'elle eut embrassé madame Baring, elle vint à moi, un joli sourire sur les lèvres, et me dit qu'elle était heureuse de faire ma connaissance. A travers cette phrase banale, je sentis une sincérité, une chaleur juvénile qui me firent plaisir. Et pendant le thé, malgré la différence de nos âges et tout l'inconnu qui se trouvait entre nous, nous nous mîmes à causer comme d'anciennes amies.

J'en manifestai plus tard mon étonnement à miss Baring.

— ■ Mais il en a été de même avec moi, me réponditelle. Je me souviens du plaisir que j'ai éprouvé quand mes yeux sont tombés sur vous. Il ne fallait rien moins que l'arrivée d'une Française pour remettre mes nerfs exaspérés par un contact journalier avec ces horripilantes Yankees.

— Edith, fis-je en souriant, je commence à croire que vous avez eu quelque rivale parmi elles.

Mon amie fut comme touchée par cette taquinerie lancée sans intention, son regard vacilla, ses paupières s'abaissèrent, une fugitive émotion traversa sa physionomie. Elle se ressaisit instantanément.

— Une rivale ! répéta-t-elle dédaigneusement... non, pas cela. Elles me font grincer les dents parce qu'elles n'ont pas encore été mises au diapason, voilà tout. Dans deux cents ans, je suis sûre que je les

13 'j l'île lncoxnue.

trouverai charmantes, ajouta-t-elle avec un sérieux comique.

— C'est cependant madame Caliart, une Américaine, qui nous a présentées l'une à l'autre.

— Oui, et je lui en garde de la reconnaissance. Du reste, celle-là était une excellente créature, si bonne, si droite. Je sais apprécier ces qualités quand je les rencontre.

— Surtout quand la bonté et la droiture sont anglaises, hé ?

— Tout au moins quand elles parlent anglais correctement et qu'elles n'ont pas un accent intolérable, répondit mon amie a\ec ce joli regard qui tempère souvent la causticité de ses paroles.

M. Baring a raison, sa sœui- est plus « vieille Angleterre » qu'elle ne croit. IVe se pourrait-il pas aussi que son antipathie pour ses cousines américaines ne fût nourrie par quelque grief personnel ?

Tout le reste de l'après-midi, je fus impatiente de voir arriver Rodnej" comme un spectateur qui, au théâtre, désire l'apparition de l'amoureux. Je ne le vis pas avant l'heure du dîner. Bien que j'eusse attendu jusqu'à la dernière minute pour descendre au salon, je l'y trouvai seul. Je le regardai d'un œil critique. Il me parut très mâle, très élégant, admirablement découplé dans son smoking du bon faiseur. J'eus la sensation que je n'étais pas absolument bien venue. Dame ! quand on attend l'amour et qu'on voit entrer l'amitié... Miss Talbot me suivit de près avec Edith.

— Très content de vous voir, Ruby ! lui dit-il, en «'avançant au-devant d'elle.

— Je l'espère bien ! répondit gaiement la jeune fille.

Et sur ces mots qui révélaient la vieille camaraderie, ils échangèrent une poignée de main.

Malgré le parfait contrôle qu'ils exerçaient sur eux-mêmes, dans leurs voix, sur leurs visages, je saisis cette fine émotion d'amour que l'on ressent aux premières heures et que rien ne surpassera jamais.

Ruby était tout simplement délicieuse dans sa toilette du soir, une toilette toute blanche, bien anglaise et qui n'avait pas dû coûter gros. Sa robe était taillée sans art, faite à la maison je suppose, elle laissait au corps une imprécision, une liberté de mouvements qui me parurent rafraîchissantes. De l'empiècement transparent en dentelle d'Irlande découpé en carré, émergeait un cou rond d'une blancheur de lait. Les cheveux un peu frisés et dorés autour du front, relevés par plusieurs petits peignes, encadraient bien le visage brillant de vie fraîche. Une chaîne d'or d'où pendait un médaillon semé de turquoises, une bague et des bracelets ornés de la même pierre faisaient une parure complète des plus se3'antes. Personne, je gage, n'eût voulu voir cette jeune fille-là habillée par Doucet ou par Paquin.

— Pour combien de temps à Londres, Ruby ? demanda M. Baring aussitôt que nous fûmes à table.

— • Je suis invitée pour une quinzaine chez ma tante Lucie, et puis j'ai le fol espoir de passer encore une semaine ou deux chez madame Nerwind. Elle va écrire à papa qu'elle a absolument besoin de moi.

— Madame Nerwind ! répétai-je saisie, l'Honorable madame Nerwind, Portman Square ?

— Précisément, elle est une chère vieille amie. Est-ce que vous la connaîtriez ?

— Oui.

— Oh !

Cette exclamation fut jetée en même temps par Edith et par son frère,

— Est-ce possible ? me demanda madame Baring.

— Madame Nerwind descend à mon hôtel. Pendant plusieurs années, je l'ai vue arriver en décembre, repasser en avril, nous avons fini par faire connaissance et nous avons beaucoup causé. Je me propose de la voir pendant mon séjour à Londres.

• — Oh ! je serai si contente de vous rencontrer chez elle ! dit gentiment la jeune fille, mais n'est-ce pas bien curieux, cette coïncidence ?

— Elle prouve, une fois de plus, que le groupement des individus n'est pas le fait du hasard. La Providence se mêle de nos affaires davantage que nous ne le croyons.

Cette réflexion m'était échappée. En rencontrant les yeux de madame Baring, j'eus conscience de l'avoir choquée et, un peu honteuse, je me pris à rompre les chiens, en demandant à Rodney pour quand était la promenade en bateau qu'il nous a^■ait promise.

— Pour lundi, me répondit-il. Demain, nous laisserons la Tamise à la foule des samedistes. Je travaillerai tout l'après-midi à certaine affaire importante que nous avons sur les bras, afin de pouvoir prendre un jour entier de congé. J'ai prévenu Sir Richard, il s'est contenté de croaner.

Le canotage est évidemment le sport préféré du jeune homme. Il était considéré comme une des meilleures rames de Cambridge et a été un des vainqueurs d'Henle>. Si ses moyens le lui permettaient, il aurait toute une flottille, je crois. Il possède quatre bateaux ; le dernier, un cadeau de son oncle, a été construit sur ses propres dessins II s'est étendu sur ses qualités extraordinaires.

— Quel nom avez-vous donné à ce chef-d'œuvre ? demandai-je.

— Il n'est pas encore baptisé. Trop de marraines, je ne sais à laquelle donner la préférence.

Ces paroles touchèrent le but, un éclair jaillit des yeux roux de miss Talbot.

— Trop de marraines ! répéta-t-elle avec une jolie colère. Ne vous vantez donc pas ainsi, Rod !

— J'espère que lundi nous aurons beau temps, dit miss Baring. Nous ferons une fête complète. Nous déjeunerons sur le bateau et puis, en redescendant, nous nous arrêterons à Cosy Farm pour le thé. Pierre de Coulevain, ajouta-t-elle en s'adressant à moi, nous vous ferons connaître un des derniers produits de la société moderne : une dame lermière sortie de l'école d'agriculture. Miss Norcroft est une lady par sa naissance et son éducation. Elle a mis toute sa petite fortune dans une ferme qu'elle dirige elle-même et avec plein succès ; ses fruits, ses légumes, sont très appréciés à Londres. Dernièrement, elle a obtenu une médaille d'or pour ses fraises. Chez nous, le nombre des femmes est tellement supérieur à celui des hommes, qu'elles sont mises en demeure de se suffire à elles-mêmes. Nous croyons, du reste, qu'une

138 l'île incoxnxe.

lady peut exercer le plus humble des métiers sans déchoir.

— • Assurément, répondis-je avec conviction. Nous avons fait une révolution qui a aidé au progrès du monde entier, renversé je ne sais combien de trônes et nous n'avons pas réussi à secouer un tas de préjugés ridicules. En France, le travail déclasse encore la femme autant que le vice.

— Oh ! il en était ainsi chez nous, il n'y a pas plus d'une quarantaine d'années, dit madame Baring avec sa stricte justice. Et puis il s'est fait tout à coup une évolution dans les idées, dans la manière de voir, une évolution si rapide que j'ai quelquefois de la peine à m'y reconnaître, ajouta-l-elle avec un petit sourire pathétique.

— Nous avons maintenant , des dames modistes, couturières, gouvernantes, cuisinières même, dit Ruby d'un ton moqueur.

— Oui, mais la plupart ne sont que des farceuses, fit Rodney.

— En tout cas, miss Norcroft est sérieuse, elle î

— D'accord.

Tout en causant, je ne cessais d'observer miss Talbot, sa physionomie intelligente et spirituelle trahissait une grande sensibilité ; dans son geste cependant, dans son attitude, il y avait de la volonté, de la fermeté. Je fus bien Aite convaincue qu'elle aimait Rodney. A l'entremets, elle lui offrit de certaine tarte aux groseilles placée devant elle. Il n'eut garde de refuser, et elle lui en coupa délicatement un morceau. La femme de chambre lui passa l'assiette, mais elle, l'accompagna du regard comme pour le servir

elle-même... et avec quelle joie inlimc ! Ce regard si joliment maternel me rassura mieux que des paroles sur le bonheur de mon hôte et, curieusement, il alla réveiller en moi un très ancien sou\enir. J'avais seize ans à peu près, lorsque j'entendis un vieil Anglais, inconsolable de la perte de sa femme, dire en matière de suprême éloge : « Pendant quarante ans, elle ne m'a jamais servi un morceau que je n'aimais pas. » J'avais trouvé cela odieux, d'un haut comique. Ma mère s'était contentée de me répondre : « Tu comprendras plus tard ! » J'ai compris... oh ! j'ai compris. Si je ne me trompe, Ruby aura cette précieuse intuition, — une chose très rare, et j'en félicitai intérieurement M. Baring.

Ce soir-là, au bridge, les cartes désignèrent trois fois de suite les jeunes gens comme partenaires. A la troisième fois, Rodney poussa un hourra de triomphe, miss Talbol se tut, mais un beau ton de rose \ïl s'étala indiscrètement sur ses pommettes. Afin de prouver à nouveau la fausseté du proverbe, la victoire souffla constamment du côté des amoureux, les schlems, les sans atouts se succédèrent impitoyablement et nous perdîmes a\ec des cartes magnifiques.

Après la partie, nous nous rendîmes dans la bibliothèque selon notre habitude. Miss Talbot alla chercher la petite guitare, qu'à la prière d'Edith elle avait apportée, un vrai joujou, acheté à Paris sur le boulevard Bonne-Nouvelle pour la somme de huit francs et dont elle tire un accompagnement suffisant. Elle nous chanta de vieilles chansons avec un goût, un sentiment bien rares chez UD,e Anglaise.

Rodney l'écouta a\ec une expression d'intense plaisir. Il est musicien lui aussi, heureusement. C'est si triste quand, dans le mariage, il y en a un qui ne peut pas comprendre. Allons, ils ont du bonheur sur la planche, ces deux êtres-là !... Que Dieu en soit loué !

Saint-Olaf.

Je voudrais vivre encore beaucoup de journées comme celle d'avant-hier, une journée où il y a eu du soleil, de l'air pur, de la jeunesse, de l'amour. C'était une sensation de printemps dans mon hiver et j'en ai joui profondément. Notre promenade sur la Tamise restera, j'en suis sûre, un des plus jolis souvenirs que j'emporterai de Tlle Inconnue. Par un temps merveilleux, nous prîmes le train jusqu'à Kingston, le lieu de l'embarquement. Là, Rodney me présenta son fameux bateau, un bateau peint en Aert pâle, et sans nom. Il me parut très « smart ». Sa forme élancée, son air fringant à croire qu'il allait partir tout seul, ne laissèrent pas que de m'effrayer un peu. Aussitôt que j'y eus mis le pied, je sentis son équilibre parfait et j'eus confiance en lui. Je voudrais pouvoir dire en « elle », comme font les Anglais. Tandis que chez eux l'enfant est du genre neutre, toute embarcation, depuis le canot jusqu'au cuirassé, est du sexe féminin. On a voulu voir dans cela une sorte de courtoisie chevaleresque. Est-ce que l'attribution du féminin à ces choses qu'ils manient si habilement, qu'ils plient à leur volonté, qu'ils forcent à l'obéis-

sance, ne serait pas plutôt une affirmation de leur pouvoir de mâles ? J'en ai peur ! Ne donnent-ils pas aussi le féminin à un seul animal, au chat, qui a des griffes et une réputation de traîtrise ? Ce fait m'empêche de croire à leur galanterie. N'importe, ils aiment profondément leurs bateaux et le « elle » est bien joli.

Edith s'assit au gouvernail, sa place habituelle ; son frère saisit les avirons et nous partîmes. L'Anglais de race n'est jamais aussi bien qu'en frac et qu'en tenue de sport. Dans son costume de flanelle blanche, Rodney retenait toute son élégance de gentleman. Il était superbe dans le déploiement de sa force, et quel coup de rame ! moelleux, léger et puissant ! Il me donna cette sensation de rythme parfait que l'on éprouve dans la gondole seulement. Les bords de la Tamise, moins pittoresques que ceux de la Seine, sont remarquablement jolis. En certains endroits, le fleu^■e est très large et d'une profondeur qui le rend dangereux. Malgré le beau soleil, j'ai eu pendant toute la promenade une impression de nord. Le paysage anglais, dont les tons verts, gris et jaunes sont absolument fondus, n'a pas cette allégresse de couleurs qui rend le paysage français si riant, le bleu lui manque. Les écluses nous obligèrent plusieurs fois à mettre pied à terre, et je remarquai l'expression intense avec laquelle tous les canotiers suivaient le passage de leurs bateaux respectifs, le plaisir qu'ils paraissaient prendre à la manœuvre parfois difficile et compliquée.

Un peu avant d'arriver à l'endroit choisi pour le déjeuner, la vue d'une vingtaine de tentes dressées

dans- une grande prairie m'arracha une exclamation de surprise.

— Qu'est-ce que cela ? demandai-je.

— Un camp de gentlemen, me répondit M. Baring... de gens qui ont besoin de plein air, de nourriture simple, de vivre un peu à la dure enfin. Voilà où ramène l'excès de la civilisation.

Les tentes étaient en toile grise, plutôt hautes et de forme élégante... Quelques-unes avaient comme décoration de gros bouquets de fleurs des champs. Les nomades amateurs lunchaient en joyeuse compagnie. Il y avait là bon nombre de blouses blanches et de chapeaux féminins... et on ne s'ennuyait pas, je gage.

— Le drapeau français ! m'écriai-je, apercevant tout à coup nos couleurs dans ce camp de Britishers, si je m'attendais à le trou\er là !

— Eh bien, « hurrah » pour la France ! fit gaiement Rodney.

A cet instant, un canot monté par deux jeunes gens croisait le nôtre, l'un d'eux leva son chapeau et nous sourit. C'était le propriétaire de la tente, sans doute. Il a\^ait entendu et remerciait. Je fus ravie de cet échange de politesses.

Nous déjeunâmes à l'ombre d'un grand saule, dont les branches retombantes formaient un rideau autour de nous. Le repas fut égayé par les taquineries de Rodney et les ripostes brillantes de Ruby. Sous l'amour qui mettait de jolies lueurs dans leurs yeux et créait entre eux de petits silences émus, il y avait comme un sentiment ancien, fraternel et profond, on sentait que leurs vies étaient liées par une infinité

de souvenirs et de choses. Pendant la montée de la rivière, j'avais remarqué que miss Talbot faisait de l'ombre avec son parasol autour de la tête nue du jeune homme. Aussitôt le bateau amarré, elle l'obligea à mettre sa cravate de flanelle et sans en avoir l'air... avec un instinct bien féminin, elle lui servit les meilleurs morceaux. Involontairement, je comparai celte manière d'agir avec celle de l'Américaine. Une Américaine ! Elle eût "tyrannisé le malheureux garçon toute la journée, tiré de lui toutes les satisfactions possibles sans jamais donner une pensée à son confort ou à sa santé. Ruby est vieux jeu, vieux monde. Le nouveau jeu et le nouveau monde sont plutôt cruels aux hommes.

Après un déjeuner assez prolongé, nous redescendîmes la Tamise et, vers trois heures et demie, nous mîmes pied à terre sur la rive droite pour nous rendre à Cosy Farm, qui se trouvait à un kilomètre de là. On m'y conduisit par un de ces chemins étroits bordés d'arbres et de hautes haies, véritables allées de verdure qui sont une des beautés de la campagne anglaise. Nous dûmes ensuite franchir quelques « stiles ». Les « stiles » ! Ah ! cela vaut une explication. Beaucoup de propriétaires sont obligés, sous peine d'impopu» larité, d'accorder le droit de passage à travers leurs champs. Ces champs, cependant, demeurent fermés par une porte à claire-voie ou une barrière quelconque qui maintient leur droit imprescriptible. La porte est cadenassée, la barrière fixe, mais vous pouvez les enjamber et, à cet effet, il y a quelques marches de chaque côté... deux, trois, selon la hauteur. Est-ce assez caractéristique de l'esprit anglais.

ce petit arrangemenl-là ? A ma première visite en Angleterre, il y a bon nombre d'années, hélas ! je les enjambais lestement, moi aussi, les stiles ! La manœuvre est plutôt difficile maintenant. C'est sui ces « stiles » marches que les amoureux de la campagne se donnent rendez-vous pour causer à l'aise. Elles en entendent, des serments ! Si les baisers dont elles sont témoins chaque jour venaient à les allumer comme dans une féerie, il y aurait au crépuscule des points de feu sur toute l'Ile Inconnue. Quelle jolie illumination !

Lorsque nous eûmes poussé le portail de Cosy Farm, suivi pendant quelques minutes un petit sentier montant bordé d'arbres fruitiers, nous arrivâmes devant la maison. Deux terriers se précipitèrent à notre rencontre en aboyant follement, un collie se leva avec dignité, un chat angora gris, réveillé en sursaut, arrondit son dos, un couple de pigeons s'envola, et une femme en chapeau de soleil, qui faisait la toilette aux plantes grimpantes du porche, se retourna vivement et, après une exclamation joyeuse, accourut au-devant de nous. On me présenta. Miss Norcroft me tendit la main et me dit quelques paroles de bienvenue. Puis enlevant sa hideuse coiffure, elle me laissa voir un visage aux traits menus, irréguliers, avec un petit nez, une large bouche souriante, des yeux bruns très vifs et très intelligents. Sa robe courte, de drap gris foncé, sa chemisette de percale, sa cravate bien nouée, lui donnaient un air d'extrême netteté, de jeunesse même, bien qu'elle eût près de trente-cinq ans. Et cette fermière était une dame, il n'y avait pas à s'y tromper.

Cosy Farm me ravit. Pas de fausse ruslicité^pa» do pelouses tondues, de plantes exotiques ; des prairies, des arbres fruitiers, un immense jardin potager... Dans ce décor, un bâtiment long et bas avec un vieux toit aux mansardes fleuries, un porche enguirlandé de roses et de clématites, des murs recouverts de lierre que les fenêtres trouaient de place en place et tout autour une bordure de fleurs simples aux couleurs vives. Et quel intérieur délicieux ! Sur le derrière, au rez-de-chaussée se trouvent la cuisine, la salle des domestiques, l'office ; sur le devant, une chambre toute boisée avec un plafond à solives et une haute cheminée. C'est là que miss Norcroft règle ses affaires et tient ses comptes. Les meubles sont des plus rustiques. Il y a des vitrines pour les semences, les échantillons de plantes, puis des rayons chargés de livres de botanique et d'agriculture. A droite du hall, elle a une petite salle à manger et faisant suite une charmante pièce arrangée pour le repos, la causerie, l'intimité. Au premier étage, quatre chambres à coucher, une salle de bains, une lingerie. Par les fenêtres ouvertes, l'air embaumé et vivifiant circule. Quelques centaines de francs ont dû suffire à meubler cette demeure et elle est parfaite. Dans l'écurie, j'ai vu un cheval de fatigue et un poney ; dans la remise, une charrette, un dog-cart, une bicyclette. Trois femmes, deux jardiniers, un voiturier, composent tout le domestique. Il n'y pas de laiterie à Cosy Farm, un poulailler, un jardin potager, sont sa seule richesse. Le jardin est très grand, admirablement cultivé. Miss Norcroft y travaille en toute saison. Elle fait venir des chaussons et des sabots

146 l'île ixcoxxue.

de la Bretagne. Elle m'en a montré avec orgueil une demi-douzaine de paires. Elle prétend qu'il n'y a pas de chaussures plus pratiques et plus hygiéniques. Cette ferme qu'elle possède depuis cinq ans, qu'elle a déjà agrandie plusieurs fois, lui rapporte de quoi vivre largement, de quoi offrir une généreuse hospitalité. Ses chambres d'hôtes sont presque toujours occupées. Elle donne souvent un changement à de pauvres créatures surmenées. Elle est invitée à Londres, va au théâtre, joue au golf, monte à bicyclette, reçoit des journaux, des revues et est au courant de tout. Quand à sept heures du matin en hiver, à six heures en été, on est habillée, on peut faire beaucoup de choses.

On nous servit le thé dehors sous un vieux pommier, un thé accompagné de fraises et de crème, d'appétissantes tartines et de sandwiches d'invention anglaise, une fine rondelle de concombre assaisonnée de sel et de poivre entre deux tranches de pain beurré. C'est exquis. Au beau milieu de notre goûter, deux jeunes filles, puis un jeune homme arrivèrent à bicyclette et furent chaleureusement accueillis. La vue du plus luxueux hôtel parisien me laisse indifférente ; mais vrai, j'ai envié Cosy Farm. Je ne pouvais en détacher mes yeux. Je me disais que si quelque bonne fée m'offrait une demeure semblable, je descendrais volontiers de « ma branche » pour y vivre jusqu'à la fin.

La nécessité de rentrer par la rivière nous obligea à partir de bonne heure. Pendant qu'Edith et moi nous nous attardions aux adieux sous le porche fleuri de Cosy Farm, miss Talbot et Rodney prirent les

devants. D'un accord tacite, nous ne les suivîmes que de loin. Comme nous débouchions dans un sentier bordé de haies, je m'arrêtai saisie et charmée. Tout au bout, contre Thorizon, sous un hêtre large et bas, dans un décor d'un vert intense, se dessinaient nettement les silhouettes blanches des deux jeunes gens. Les rayons du soleil concentrés par une brume légère leur faisaient un fond d"or chaud. Ils étaient là, face à face... elle, les mains derrière le dos, écoutait... et lui... ah ! lui, il répétait sans doute les mots éternels que la nature a donnés à l'homme pour ses conquêtes d'amour.

— Tenez, fis-je étourdiment, voilà la scène humaine qui a dû fournir au poète de la Genèse la légende symbolique de l'Éden.

— Quelle idée ! se récria miss Baring. Ils ne sont pas sous un pommier, j'espère !

— Non, rassurez-vous, sous un vénérable hêtre anglais et ils sont vêtus ; mais ils ne reproduisent pas moins le tableau primordial, retouché, affiné et perfectionné,

— Ah ! Pierre de Coulevain ! ne soyez pas si française, si profane !

A ce moment, nous vîmes Rodney placer ses deux mains sur les épaules de sa compagne.

— J'espère qu'il ne va pas l'embrasser ! dit Edith avec une inquiétude drôle.

— On s'embrasse beaucoup en plein air dans vos romans, au fond des parcs seigneuriaux aussi bien que sur les « stiles ».

— Il n'y a pas que dans les romans, je le crains.

Comme elle achevait ce mot, son frère passa brusquement, joyeusement, son bras sous celui de Ruby, et tous deux disparurent derrière le tournant du chemin.

— ■ Il s'est déclaré sûrement, dit miss Baring, nous allons bien deviner la réponse.

Quand nous arrivâmes au bateau, notre curiosité fut pleinement satisfaite. Nos regards rencontrèrent deux visages indûment colorés. L'un rayonnant de triomphe, l'autre de bonheur.

— Ruby va prendre le gouvernail maintenant, dit Edith, avec un sourire un peu forcé. Je ne serai pas fâchée de me reposer.

Rodney acquiesça avec une promptitude qui dût contracter le cœur de sa sœur.

Le retour fut plutôt silencieux. Celte petite barque humaine qui filait si rapidement/ était chargée à pleins bords d'amour, de joie, d'espérances, de regrets, de ces choses invisibles, intangibles, qui comptent seules cependant. J'en eus conscience pour une brève minute et comme toujours cette sensation de la profondeur réelle de notre vie me donna le frisson du vertige.

Vers six heures et demie, nous étions à Saint-Olaf. Les jeunes gens se rendirent tout droit chez madame Baring, puis j'entendis leurs ^"oix joyeuses appeler Edith. J'en conclus que la confidence était faite.

Lorsque je descendis pour le dîner, je trouvai mon hôte au salon, le dos à la cheminée remplie de verdure. Ses yeux vinrent à moi avec une expression à la fois triomphante et timide... puis souriant :

— Voulez-vous voir un Anglais qui vient de faire une grosse sottise ?

— Ce ne serait pas le premier.

Il s'inclina.

— Mais vous n'en avez peut-être jamais rencontré un qui s'en vante et qui en soit heureux ?

— Non, en effet.

— Eh bien, regardez-moi.

— Hum ! Vous avez plutôt l'air d'un homme qui aurait gagné le gros lot ou quelque chose de précieux. Ne serait-ce point un rubis ? dis-je en jouant sur le prénom de miss Talbot.

Une rougeur bien juvénile colora le visage du jeune homme.

— C'est cela même, répondit- il avec un petit rire heureux.

— Vendredi, quand, pour la première fois, on a parlé de miss Talbot devant moi, j'ai deviné.

— Diable ! Je ne croyais pas être aussi transparent. Il faudra que je me surveille.

— L'amour se sent comme le froid et la chaleur ! Il n'y a pas de Britisher qui tienne ! Et, aujourd'hui, vous vous êtes déclaré au retour de Cosy Farm sous un vieil arbre.

M. Baring ouvrit ses yeux tout grands.

— Il y avait un arbre, vous croyez ?

— Oh ! ingratitude !... un vieil arbre dont vous aviez instinctivement cherché l'ombre et la protection. Et vous ne sauriez imaginer comme vous étiez bibliques tous les deux.

— Ne vous moquez pas. Ce matin, en quittant Wimbledon, je ne savais pas si j'aurais le courage

150 l'île ixcoxnue.

dî parler. Il faut croire que la rivière m'a inspiré. Elle m'a toujours porté bonheur.

— Et Edith vous avait ménagé là une splendide occasion.

— Oh ! she is a brick ^.

— Je suis bien heureuse de pouvoir vous féliciter sincèrement. En vérité, miss Talbot et vous me paraissez faits l'un pour Tautre. C'est une phrase banale celle-là, mais la signification que je lui donne ne l'est pas.

— Et puis, nous sommes de si vieux camarades ! ajouta Rodney dune voix assourdie par l'émotion. Il me semble que nous avons toujours été fiancés.

— \"ous Tétiez assurément par le destin.

— Pendant des années, j'ai passé mes vacances chez ses parents, dans le comté de Sussex, à Saint- Clement's Court. C'est moi qui lui ai appris à manier la voile et la rame. Que de brouilles, de raccommodements, de batailles entre nous ! Je me demande comment on peut épouser une jeune fille dont on ne connaît ni le caractère, ni les goûts. Et dire que cela C3 fait encore ainsi en France et dans tous les pays latins.

— Un reste de barbarie, de mœurs orientales qui ne va pas sans risques. Selon moi, la diversité des caractères est plutôt favorable au bonheur conjugal, mais la di^ersité des goûts lui est fatale. Deux créatures humaines ont beau être mariées par les parents, le maire, le curé ou le clergyman, si leurs goûts ne se marient pas, ils demeurent toujours sé-

1. Littéralement : elle est une brique, une image d'argot pour exprimer la solidité de caractère.

parés et je ne sais rien de plus douloureux que la séparation dans le mariage.

— Je le crois. Me voyez-vous handicapped par une femme qui n'aimerait ni la campagne ni le sport ? demanda îc jeune homme avec une expression d'effroi comique.

— Eh bien, vous n'avez pas cela à craindre avec miss Talbot, répondis-je en souriant ; de plus, elle s'intéresse à la vie élevée.

— Oui... elle est parfaite, fit-il lentement, comme s'il se complaisait dans l'image de la perfection qu'il évoquait.

L'entrée de Ruby, de madame Baring et d'Edith coupa court à cet éloge. Le dîner fut aussi solennel, aussi correct que d'habitude ; mais de jolis regards, des notes joyeuses dans les voix, un rayonnement de satisfaction réchauffèrent singulièrement l'atmosphère ambiante. Après la partie de cartes, sous prétexte de fatigue, mon amie et moi nous nous retirâmes en même temps que madame Baring et nous abandonnâmes la bibliothèque aux amoureux. Là, ils ont probablement scellé leurs fiançailles de ce baiser anglais très parjiculier, très différent du baiser français, plus encore du « baccio » italien et beaucoup moins dangereux.

Lorsque nous fûmes dans ma chambre, j'in\'itai Edith à s'asseoir un moment.

— Rodney vous a appris ? commença-t-elle.

— Oui, et je l'ai félicité.

— Vous voyez comme nous faisons simplement les choses en Angleterre : on s'aime, on se le dit et on se fiance. Ne trouvez-vous pas nos mœurs plus ration-

nelles que les vôtres. Il me semble que le mariage doit naître de l'amour et non l'amour du mariage.

— lié ! hé ! vous devez tenir compte de la différence des tempéraments. Celui de l'Anglais veut du connu, celui du Français veut de l'inconnu. Le Français possède une faculté maîtresse et insatiable, l'imagination. A cette faculté, il faut, coûte que coûte, des aliments, l'inconnu peut seul lui en fournir. Chez nous, le bonheur conjugal a plus d'imprévu, d'idéalité, de nuances que chez vous.

— Vous croyez ?

— Les confidences de bon nombre de vos compatriotes m'ont édifiée là-dessus. Si nous en jugeons d'après les résultats, il y a, en France, moins d'unions malheureuses que partout ailleurs.

— Oh ! exclama mon amie, avec une intonation d'incrédulité.

Un petit coup discrètement frappé mit un point à cette phrase, ma porte s'entre-bâilla et la tête de Ruby parut.

— Puis-je entrer me faire congratuler ? demandal-elle d'une voix joyeuse.

— Entrez, entrez, répondis-je avec empressement. Elle s'avança toute rayonnante.

— Je vous félicite de grand cœur, dis-je alors.

— Vous le pouvez, car je suis si heureuse ! déclara-l-elle en serrant fortement les deux mains que je lui avais tendues.

— Eh bien, asseyez-vous et causons un peu de ce grand bonheur.

Elle se laissa glisser sur le tapis.

^- Voici, dit-elle.

Puis croisant ses doig:. autour de ses genoux :

— Rodney m'accompagnera demain à Londres ; de là, il ira à Arundel voir mes parents. Pierre de Coulevain, ne soyez pas choquée, c'est ainsi que cela se pratique dans mon bien-aimé pays. L'amour n'est pas permis aux jeunes filles en France, hein ?

— Non, pas encore.

— Oh ! comme je les plains ! s'écria naïvement Ruby. Le temps des fiançailles doit être le plus beau de la vie ! Et si l'amour ne vient pas après le mariage ?

— Dame ! il ne reste que la résignation, le devoir, l'héroïsme ! Il faut de cela aussi, vous savez.

Miss Talbot eut une grimace expressive ; ces vertus lui semblaient amères sans doute après la douceur qu'elle venait de connaître.

— Et puis, épouser un monsieur choisi par d'autres, un inconnu ? non, merci ! C'est à faire dresser les cheveux sur la tête. Je peux à peine le croire possible. Chez nous, les mariages arrangés tournent presque toujours mal, n'est-ce pas, Edith ?

— Oui, plutôt.

— Selon moi, continua Ruby avec un joli sérieux, l'amour qui a des racines profondes, jusque dans la petite jeunesse, a plus de chances de durer. Tenez, il me semble qu'on peut très bien cesser d'aimer un homme dont on s'est épris tout d'un coup ; mais cesser d'aimer un ami d'enfance avec lequel on a un tas de souvenirs communs, c'est impossible.

— D'accord. Cependant cette camaraderie qui est dans vos mœurs, que la campagne, le sport favorisent, n'est pas sans danger. Elle produit bon nombre de

catastrophes intimes, de déceptions cruelles, de cœurs brisés.

— Je sais, oh ! je sais, c'est inévitable ; mais les cœurs brisés avant le mariage, ça se raccommode, tandis qu'après, brr ! Non, voyez-vous, je n'ai jamais si bien apprécié le bonheur d'être une libre Anglaise.

Puis avec un sourire de gamine :

— Quel choc tante Lucie et madame Nerwind auront demain en me voyant revenir fiancée !

— Dites moi, est-ce que vous ne vous doutiez pas un peu que Rodney allait vous poser la question de confiance ? Là, n'induisez pas en erreur un pauvre romancier qui cherche à s'instruire.

Un ton de rose vif s'épandit sur le visage de miss Talbot.

— Oui... oui, j'en ai eu le pressentiment... Cependant quand Edith est venue pour m'emmener à Saint- Olaf, mon premier mouvement a été de refuser.

— C'est cela... l'instinct féminin de la résistance.

— Et puis, le second mouvement m'a amenée. Ce devait être pour aujourd'hui, paraît-il, la question de confiance, comme vous dites, ajouta Ruby en sautant lestement sur ses pieds.

— Eh bien, j'espère que cet aujourd'hui sera le commencement d'une longue, longue chaîne de jours heureux.

Comme je formulais ce souhait, mon regard rencontra un gros point lumineux sous les arbres qui bordaient la pelouse inondée de lune.

— Tenez, dis-je, voici Rodney qui fume là-bas devant sa hutte le cigare du bonheur.

— Deai' boy !

La plume ne saurait rendre tout ce que la jeune fille mil dans ce mot.

— • Dieu vous avait préparé un joli « week end », hé ? vous ne l'oublierez pas celui-là ?

— • Jamais.

Avec une charmante impulsion, Ruby passa un bras autour de mon cou et m'embrassa.

— Vous êtes de la famille maintenant, dit elle, n'est-ce pas, Edith ?

— Naturellement, répondit mon amie en me tendant la main.

Demeurée seule, j'eus la sensation physique, très nette, qu'en s'éloignant la fiancée avait emporté un peu de lumière et que ma chambre était plus sombre.

Ainsi qu'il avait été convenu entre les deux jeunes gens, Rodney a reconduit miss Talbot chez sa tante puis il est parti pour Arundel. Un télégramme ayant annoncé son plein succès et son retour par le dernier train, Edith et moi l'avons attendu. Il est arrivé heureux et affamé. Nous avons assisté à son souper. Devant cette table où il y avait une énorme pièce de roastbeef aux tons d'un rouge vif, un jambon rose, des feuilles de laitue non assaisonnée, une épaisse miche de pain, une bouteille d'ale, M. Baring, bien éclairé par la suspension, offrait, avec sa belle carrure, son air de santé, une splendide image de vitalité humaine. Tout en nous racontant son voyage jet sa visite à Saint-Clement's Court, il satisfaisait son appétit, mais d'une manière absolument machinale ; sous l'empire du sentiment qui le dominait, l'âme

paraissait seule consciente. Elle brillait dans ses yeux, souriait sur ses lèvres, répandait sur son visage une joie diffuse qui l'adoucissait, le rajeunissait et, comme toujours, j'étais ravie de pouvoir saisir ce dédoublement de l'individu, qui ne se produit qu'aux heures de surexcitation.

— Ils sont tous contents, ajouta-t-il après avoir terminé son récit. Cependant, Sir Charles n'est pas fâché d'en être quitte pour des fiançailles. Il tient à conserver sa secrétaire aussi longtemps que possible. Je comprends cela. Je suis bien résigné à patienter une année. Si au bout de ce temps quelqu'un ne fait pas quelque chose pour moi, j'achète un permis de mariage, — coût trois livres, — et j'épouse Ruby d'autorité. Deux témoins, nos noms sur le registre d'une paroisse quelconque et nous voilà unis, « for better and for worse » (pour le mieux et pour le pire). Cette facilité de prendre femme serait un peu dangereuse en France, n'est-ce pas ? me demande le jeune homme en souriant.

— Ah ! il faudrait faire la part du feu. Cependant, si la loi donnait aux parents, comme chez vous, la liberté de tester et punissait la bigamie d'une forte peine, cette liberté ne pourrait faire grand mal et elle produirait beaucoup de bien. Du reste, en Angleterre, elle n'est pas non plus sans périls.

— Je vous l'accorde.

— D'autant mieux que l'Anglais de dix-huit à vingt ou vingt-trois ans a généralement la fièvre du mariage. Cet âge est plus dangereux pour lui que pour le Français. Quand il a quelques verres de Champagne dans la tête, il le proposerait à un singe coiffé.

Savez-vous que je considère le Champagne comme un important agent matrimonial de la nature en Angleterre ?

Mes hôtes se mirent à rire, puis la physionomie d'Edith reprit aussitôt son sérieux.

— Un agent qui a fait souvent de tristes mariages, dit-elle, sous son influence des jeunes gens, de véritables enfants, ont donné le nom de leurs pères, des noms qui appartiennent à l'histoire, au pays même, à des créatures indignes. La noblesse lui doit une grande partie des brebis galeuses qui sont entrées dans ses rangs.

— Évidemment, ajouta Rodney, la liberté dont nous jouissons est mau\aise pour les faibles, pour certains jeunes idiots, mais qu'importe l'individu, le principe seul doit compter.

— Vous avez mille fois raison. En Angleterre, on considère le bien de la masse avant celui de l'individu ; en France, c'est le contraire. Savez-vous qu'à soixante ans nous sommes obligés, pour nous marier, d'avoir le consentement de nos parents ou de fournir leur acte de décès ?

Dans sa suprise, Rodney reposa le verre qu'il portait à ses lèvres.

— Ce n'est pas possible ?

— Absolument. On a un Code ou on n'en a pas ! Et les formalités, les démarches, les paperasses, le mariage civil, le mariage religieux ! Un garçon d'hôtel, un Suisse qui voulait épouser une Française m'a dit un jour : « Il faut être vraiment honnête pour ne pas se passer du maire et du curé. » Son honnêteté lui a coûté trois mois d'attente et deux cents francs

d'argent. Je ne puis m'empêclier de croire que la nature nous a donné des rouages compliqués à seule fin de limiter notre nombre et d'enrayer notre progrès.

— ■ Votre manière d'en\ isager le rôle de Tliumanité TOUS fait trouver des raisons extraordinaires.

— Elles vous paraissent mauvaises ?

— Non, elles expliquent même les choses assez Lien.

— Alors, mon point de vue ne doit pas être tout ù fait faux.

— Ce qui me surprend, dit Edith, c'est de voir la pompe avec laquelle, en France, les gens du peuple el de la petite bourgeoisie se marient. Ces noces que l'on rencontre à Paris le samedi au Bois de Boulogne, m'amusent et me touchent. Lui, est généralement grotesque dans son habit mal taillé ; elle, est souvent gentille et paraît beaucoup plus affinée.

— Elle l'est, vous avez bien observé.

— Et ils ont l'air si triomphant ! si radieux ! Cette journée doit cependant diminuer leur petit pécule !

— Oui, mais elle met un peu de clarté dans leur vie, comme un point brillant. Si le ménage est heureux, elle reste un cher souvenir. Dès le surlendemain, ils reprendront le harnais du travail pour ne plus le quitter peut-être. La robe blanche sera teinte ; mais le bouquet de fleurs d'oranger, le bouquet symbolique, sera précieusement conservé. Autrefois, on le plaçait même sous verre. Je vous l'ai dit, nous sommes des Imaginatifs. Nous apportons en naissant le désir de certaine petite fleur bleue, — de la fleur ■d"idéal, — et il nous en faut à tout prix, les plus

humbles même trouvent le moyen de s'en procurer un brin.

— En Angleterre, les gens de la basse classe et même de la classe moyenne se marient sans frais, sans cérémonie, avec leurs habits du dimanche et la plupart du temps sans prévenir personne.

— Oh ! en général, vous avez le mariage plus discret que nous et cela ne me déplait pas, au contraire. Savez-vous que j'envie les romanciers anglais ? Vos mœurs peuvent leur fournir une foule de situations, d'effets variés. Les nôtres, au contraire, ne nous laissent aucun jeu, nous sommes obligés de nous rabattre sur la psychologie et comme réactif nous n'avons guère que l'adultère.

Un accès de rire secoua M. Baring.

— Ma parole ! c'est vrai, dit-il.

— Et je trouve que ces unions contractées devant Dieu et devant le prêtre seulement sont d'une poésie sévère mais très mâle. L'épouse, en costume de voyage, a l'air d'être équipée pour suivre son mari au bout du monde, c'est d'un beau symbolisme. Un jour à Londres, à Sainte-Mary's Church, j'ai surpris une de ces unions et elle m'a émue jusqu'aux larmes.

— Quant à moi, dit Rodney, je trouve les mariages m.ondains horripilants.

— D'autant plus, ajoutai-je, que, dans cette exhibition, l'homme paraît toujours ridicule.

— Là ! Edith, vous entendez... une agréable perspective ! Si j'avais le choix, nous nous marierions à Arundel, en présence de la famille seule. Ruby serait vêtue d'un chic costume de yacht en serge bleue foncé, gilet blanc, bouton d'or et, au sortir de l'église,

je l'emmènerais tout droit en Norvège où je la con-^ duirais dans quelque jolie house-boat (maison-bateau).

— Vous avez sûrement encore du sang de lacustre dans les veines, fîs-je sérieusement,

— Ou du sang danois, Scandinave. En attendant, j'imagine que je serai condamné à subir l'épreuve en plein. On ne me fera grâce ni des tambours, ni des trompettes, ni des demoiselles d'honneur, ni des poignées de riz, ni même des pantoufles qui doivent conjurer le mauvais sort... Oh ! je suis résigné à tous les sacrifices. Ma petite camarade me dédommagera.

— • J'en suis sûre, répondis-je avec conviction.

Sur ce mot, je me levai, tendant imprudemment la main à mon hôte. Inconsciemment, il la serra avec une force qui me fît faire la grimace. Chez l'Anglais, le sentiment va aux muscles, comme chez le Français il va à la tête, et dans un moment de joie ou de chagrin, son étreinte est plutôt douloureuse.

Je suis ravie d'avoir eu celte jolie idylle à me mettre sous la plume. Elle m'a reposée de tous ces tableaux sévères que j'ai dû dessiner ; de plus, elle a fait ressortir pour moi la différence qui existe entre l'amour conjugal anglais et l'amour conjugal fran çais. Le premier m'apparaît comme un beau fleuve large et profond, aux rives plates, filant doucement mais sûrement à la mer. Le second, ou contraire, me fait l'effet d'un fleuve tumultueux plein de remous, coulant entre des bords escarpés, sautant bravement les obstacles, formant des gerbes d'écume pour attraper de la lumière, s'égarant souvent, se

perdant parfois dans quelque abîme et ressortant plus loin, calmé mais triomphant et, malgré tout, arrivant à l'océan... à l'infini.

Saint-Olaf.

Au cours d'une de nos conversations, il m'arriva de dire à miss Baring que j'avais toujours de la peine à m'habituer au service muet et glacial des domestiques anglais. Hier matin, la fille de chambre est entrée chez moi avec un visage ému et nerveux, elle m'a regardée d'un air de détresse comique, puis passant son broc de la main droite dans la main gauche et rougissant violemment :

— Bonjour, madame, m'a-t-elle dit en français. J'eus l'air surpris et charmé.

— Bonjour Rose, ai-je répondu en souriant.

Edith lui avait expliqué que chez ces êtres extraordinaires qui demeurent de l'autre côté de la Manche, il est d'usage de souhaiter à ses maîtres le bonjour et le bonsoir. Elle lui avait enseigné à me saluer en français, soi-disant pour m'être agréable ; en réalité, je le soupçonne, pour que l'incorrection fût moins grave et moins dangereuse.

Dans ce pays, il n'y a rien de plus caractéristique que les relations entre maîtres et serviteurs. En France, en Italie, dans l'aristocratique Autriche même, les domestiques font partie de la famille ; en Angleterre, ils font partie de la maison seulement. Ils y sont cependant mieux logés, mieux nourris, mieux traités que partout ailleurs. Ils ont des chambres propres et saines, on ne néglige rien pour leur

confort ou leur agrément. Leur salle est toujours convenablement, quelquefois joliment meublée, ornée de gravures, des portraits du roi et de la reine, décorée de fleurs.

Le nombre et les menus de leurs repas feraient ouvrir de grands yeux à une maîtresse de maison française.

Le matin, les femmes de chambre portent une robe de coton bleu ou rose, un tablier blanc à bavette, une « cap » unie ; l'après-midi, une robe de laine noire, un tablier garni, une « cap » plus élégante. Pas de ces costumes sombres oîi la saleté ne se voit pas, ce <|ui est encore, en France, notre manière de comprendre la propreté. La femme de chambre, « lady's maid », est seule exemptée de la « cap ».

Aux domestiques supérieurs tels que cocher, maître d'hôtel, chef, cuisinière, femme de chambre (parlour maid), on donne leur nom de famille, c'est une distinction. Aux domestiques inférieurs : fille de chambre, valet de pied, groom, le nom de baptême.

Dans une maison anglaise, chacun sait ce qu'il a à faire, l'un n'empiète pas sur les fonctions de l'autre. Les domestiques sont à cheval sur l'étiquette ( t la hiérarchie. La cuisinière d'une dame de ma connaissance lui a rendu son tablier parce qu'elle avait d'abord adressé la parole à la fille de cuisine.

A l'office, on connaît aussi bien qu'au salon la règle des préséances. Dans les intérieurs modestes comme à Saint-Olaf, la cuisinière est à la tête de la table, la femme de chambre au bout. Dans les grandes maisons, ces deux places d'honneur sont occupées par la femme de charge et le maître d'hôtel ;

Les domestiques des hôles se placent selon le rang de leurs niailres. La femme de chambre d'une duchesse, par exemple, à la droite du maître d'hôtel ; celle d'une marquise, à sa gauche ; le valet d'un lord, à droite de la femme de charge ; celui d'un bourgeois à gauche et ainsi de suite.

Les Anglais, en général, parlent à leurs gens avec une politesse parfaite. Ils respectent scrupuleusement les heures de leurs repas, leur accordent de nombreuses sorties, deux ou trois semaines de vacances. Ils ménagent leurs forces avec intelligence et humanité et tout cela ne provoque chez eux aucune reconnaissance. Pourquoi?... Parce que le snobisme du décorum en a fait des automates. Ils ne saluent pas, ils ne parlent que lorsqu'ils sont interrogés. Ils sont tenus à garder les yeux baissés, la physionomie impassible. Ge service que ne traversent ni regards, ni sourire, ni sympathie, ne crée aucun lien entre maîtres et serviteurs. Ces derniers y ont gagné une indépendance à laquelle ils ne renonceraient pas volontiers. Déliés de toute solidarité, ils n'écoutent que leur intérêt ou leur caprice, donnent congé sous le plus futile prétexte et montrent des prétentions croissantes. Les gens qui ne veulent pas passer leur vie à chercher des cuisinières ou des femmes de chambre, doivent fermer les yeux sur beaucoup de choses. Ce qu'il y a d'irrésistiblement comique, c'est que par snobisme également, les domestiques tiennent à cette correction qu'ils jugent « comme il faut ». Ils auront en petite estime la maîtresse qui les traitera avec une affectueuse familiarité, qui leur témoignera quelque intérêt. Ils ne manqueront pas de dire :

IGi l'île inconnue.

« Elle n'a pas eu l'habitude d'être servie, » Et à la plus légère provocation, ils la quitteront parce que, selon eux, elle ne saurait être une « lady ».

A tout cela, il y a des exceptions. Dans beaucoup de familles, on sait faire naître l'affection et le dévouement, tout en respectant la discipline. Dans ces familles, on a de vieux serviteurs qu'on soigne, qu'on aime, avec lesquels on va causer et se souvenir.

Parmi les bonnes à tout faire, qui sont plus en contact avec les maîtres et avec les enfants, on rencontre d'excellentes créatures. Et Dieu sait pourtant qu'elles n'ont pas la vie douce, celles-là !

Pour ma part, j'aime les domestiques anglais. Ils sont moins affinés, mais plus raffinés que les nôtres, moins intelligents, moins intuitifs, mais plus instruits, moins serviables et plus corrects. Quoi qu'on en dise, ils sont très capables d'attachement. On rencontre parmi eux des mentalités étonnantes qui n'existent pas chez nous. Il arrive souvent aux maîtresses de maison des aventures bien typiques et bien drôles.

Il y a deux ans, pendant que j'étais à Londres, une de mes amies vit un beau dimanche après-midi, son maître d'hôtel, un maître d'hôtel qu'elle considérait comme un trésor, émerger du sous-sol, revêtu de l'uniforme de l'Armée du Salut.

— Perkins ! s'écria-t-elle saisie, qu'est-ce que ce déguisem.ent ? Où allez-vous ? C'est l'heure du thé.

— Madame m'excusera, je suis appelé pour un service plus sacré que le sien. Il faut que j'obéisse.

La musique des Salutistes que Ton entendait dans le lointain, expliquait suffisamment ces paroles.

— Vous auriez dû me prévenir quand je vous ai

'engagé. Votre religion est plutôt incorfortable, dit madame N..., non sans une pointe d'humour,

— Je le regrette, mais la volonté de Dieu avant celle de Madame.

Le son des tambourins devint plus distinct et Perkins, comme irrésistiblement attiré par l'Esprit de l'étrange secte, s'élança hors de la maison.

Madame N... dut s'en séparer. C'eût été vraiment un peu angoissant d'avoir un maître d'hôtel qui pouvait être « appelé », selon son expression, à l'heure du déjeuner ou du dîner.

Une autre dame qui demeurait dans les environs de Brighton, m'a raconté qu'un dimanche, en revenant de l'église, elle aperçut un de ces rassemblements qui, en Angleterre, indiquent un sermon en plein vent. Elle s'aprocha et, à son horreur, elle reconnut dans la prédicalrice une de ses femmes de chambre. Elle put l'écouter sans être vue et demeura stupéfaite de l'élévation de ses idées, de la manière claire dont elle les exposait. C'était là l'automate qui la servait ! j'imagine) sa stupéfaction. Elle la renvoya, parce que, m'avoua-t-elle, ce souvenir la gênait.

La semaine dernière, j'ai entendu une petite histoire qui m'a semblé d'un haut comique et dont je rirai longtemps. J'avais accompagné miss Baring chez une de ses amies, une Anglaise francophile qui avait été particulièrement aimable pour moi. Elle nous rejoignit au salon avec une physionomie émue qui exprimait l'amusement, la contrariété, la colère et qui trahissait quelque orage d'intérieur.

— Un trait de mœurs qui vous divertira, me ditëlle, en me serrant la main. Figurez-vous que nous

16G l'île inccnnue.

dînons à une heure et demie le dimanche, uniquement pour laisser plus de liberté à nos domestiques ; eh bien, la cuisinière vient de me signifier qu'elle se refusait à cuire de grosses pièces de viande ce jourlà parce qu'elle n'aimait pas à avoir les joues rouges pour se promener avec son amoureux. Comment trouvez-vous cela ?

— Délicieux ! m'écriai-je en riant de bon cœur. Et que lui avez-vous répondu ?

— Qu'elle pouvait se chercher une autre place, naturellement. Ces horribles créatures empoisonnent notre vie, ajouta madame S... a^ec colère. Est-ce qu'une chose semblable arriverait en France, je vous le demande un peu ?

— Non, non, assurément ; mais dans notre pays, on commence à se plaindre terriblement des domestiques. Le luxe, la vanité, l'amour du plaisir ont augmenté partout. La religion a diminué dans les basses classes, leur conscience n'est pas encore formée, il en résulte un joli manque d'équilibre. C'est le fait de l'époque de transition où nous \ivons. Rien n'est encore à sa place. Chez nous, maintenant, les bons maîtres seuls ont chance de trouver de bons domestiques, mais ils en trouvent.

— Je voudrais que nous en pussions dire autant, fît miss Baring.

— Une de mes amies, reprit madame S..., m'a raconté qu'à Paris, valets de chambre et femmes de chambre étaient logés au sixième étage et qu'ils se pervertissaient les uns les autres, est-ce vrai ?

— Parfaitement vrai. Et ce sixième étage exerce une irrésistible fascination sur une foule de jeunes

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filles de la province et de la campagne, qui viennent s'y engouffrer et s'y perdre. Les maîtres de maison ont au-dessus de leurs tètes un véritable foyer de corruption dont ils sont les premières victimes. — • Pourquoi souffrent-ils cela ?

— Parce qu'ils ne peuvent pas l'empêcher. Nos architectes n'ont pas encore songé à créer un type d'habitation où l'hygiène morale et physique puisse être observée. En dessinant leurs plans, ils ne donnent pas une pensée à la santé, au bonheur des êtres qui doivent vivre entre les lignes qu'ils tracent. Il faudrait qu'ils fussent des hygiénistes, des physiologistes et des psychologues.

— Des gentlemen surtout, ajouta Edith.

— Oui, des gentlemen par l'éducation, sinon par la naissance. Ils pourraient alors contribuer grandement à l'amélioration de notre race. Nous manquons d'espace.

— Nous ne pourrions jamais être en contact avec nos domestiques comme vous l'êtes avec les vôtres, me dit madame S.,. Chez nous, l'appartement est intolérable à cause de cela.

— Je le comprends ; mais voyez-vous, nous, nous aimons nos serviteurs. Là encore se manifeste la différence de nos caractères. Nous tenons à leur bonjour, à leur bonsoir. Leurs regards, leurs sourires, leurs physionomies ou^ertes, réchauffent l'atmosphère de la maison. Vous ne vous doutez pas à quel point ce rayonnement humain fait naître de la bienveillance d'un côté, de l'affection de l'autre. Vos domestiques sont disciplinés, les nôtres sont stylés. Ils ne supporteraient jamais l'étiquette anglaise. Elle

tuerait tout sentiment chez eux aussi bien que chez nous et nous avons besoin de sentiment. C'est à la fois une force et un frein.

— Je vois... je vois, fit mon inlerlocutrice avec un air de compréhension.

— Je vais vous en donner la preuve, continuai-je : une jeune maman de ma connaissance, prise d'un beau zèle pour l'hygiène, enjoignit à la nounou de ne jamais embrasser son enfant tout en lui donnant les raisons de celte prohibition. Au bout d'une quinzaine, la pauvre nounou, les larmes aux yeux, lui dit textuellement ceci : « Madame me défend d'embrasser la petite et je ne peux m'y attacher, je préfère la quitter, je ne la soignerais pas de bon cœur. »

— N'est-ce pas un peu votre éducation qui vous rend ces démonstrations nécessaires ? me demanda madame S...

— Notre éducation ou notre âme, je ne sais. Le baiser, après tout, est un des moyens mystérieux dont la nature se sert pour faire naître et entretenir l'affection, l'amour quel qu'il soit. Il ne doit pas produire qu'un échange de microbes.

— Espérons que non, dit Edith en riant.

— Quand je suis sur le continent, dit madame S..., j'ai grand plaisir à causer avec les femmes de chambre. En Angleterre, cela serait impossible, n'est-ce pas, miss Baring ?

— Oh ! absolument. Je suis la première à le regretter. Quand nous serons chez nous, à Loftshall, mère et moi, nous pourrons être moins réservées avec les domestiques parce qu'ils sauront qui nous sommes. A Wimbledon^ la moindre dérogation aux

usages nous enlèverait tout prestige, prestige très difficile à garder dans une ville suburbaine et avec une fortune modeste. Je ne sais si une Française peut comprendre cela ; mais en Angleterre, les basses classes ne respectent que les gens qui ont de la naissance. Les domestiques tiennent avant tout à ce que leurs maîtres soient des genllemen et des ladies. Ils s'en trouvent relevés à leurs propres yeux, j'imagine. Nous ne sommes pas républicains vous savez, ajouta mon amie avec un sourire malicieux.

— Non, vous êtes même tous plus royalistes que le roi.

— J'en ai peur.

— En nous reconduisant, madame S... s'excusa de m'avoir parlé domestiques.

— Comment donc ! m'écriai-je, mais cela valait le voyage.

Et je fus reprise d'un accès de rire à la pensée de cette brave fille qui ne voulait pas avoir les joues rouges pour se promener avec son amoureux.

Hier, sur le Common, j'ai croisé une des femmes de chambre de Saint-Olaf. Elle était à bicyclette, a\ec une jupe de percale, un chapeau garni de fleurs éclatantes. Elle paraissait toute jeune, son visage était gai et animé. Quand deux heures plus tard, je la revis dans la salle à manger en « cap » et en tablier, debout derrière madame Baring, je demeurai saisie de sa transformation. Sa physionomie était fermée, dure, hostile même, elle semblait de dix ans plus âgée. J'eus la sensation presque physique de la barrière qui existe ici entre maîtres et serviteurs. C'est une de ces barrières morales qui s'élèvent très vite,

mais qui ne peuvent se démolir que lentement et en commençant par la base.

Saint-Olaf.

Cet après-midi, miss Talbot est arrivée à Saint- Olaf sans crier gare. Elle est venue nous annoncer son départ. Sir Charles Talbot a besoin d'elle pour corriger les épreuves d'un livre qui doit paraître incessamment, plus tôt qu'il ne comptait, et il la rappelle sans façon. Elle accepte ce contre-temps avec une bonne humeur assez méritoire. A cette seconde visite, elle m'a plu davantage encore. Elle est moderne, sans être nouveau jeu. De temps à autre, quand elle émet une idée un peu audacieuse, ou qu'elle emploie quelque mot d'argot, je vois à mon secret amusement frémir « la vieille Angleterre » dans la personne de madame Baring. La vie à la campagne, son amour d'enfance, lui ont conservé une délicieuse et rare fraîcheur morale ; comme elle se disposait à prendre congé, une inspiration gamine lui est venue. Elle a demandé une feuille de papier et au crayon rouge, en gros cai'aclères, elle a écrit :

« Pater a la goutte à sa main droite n" 1, il réclame sa main droite n° 2. Pars demain à la première heure. Pour plus amples explications, demander à Edith. Ne pas grogner surtout ! Les bonnes fdles font les bonnes épouses. Etes attendu à Saint-Clement's pour le « week end ».

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