Dhessel, loc> cit
Après avoir réfuté l'hypothèse de M. Dressel, M. Petersen s'en prend à celle de M. Huelsen. La construction à arcades du premier plan à gauche n'est pas un portique des Navalia ; c'est un pont, vu en raccourci. M. Huelsen suppose un renversement d'images analogue à celui que produit un miroir : le Navale inferiiis, situé sur la rive gauche du Tibre, apparaîtrait comme placé sur la rive droite. Un pareil renversement serait admissible s'il s'appliquait au médaillon tout entier; limité à une moitié seulement, il est invraisemblable et contraire aux règles les plus élémentaires.
D'ailleurs, si l'on examine de près le médaillon, le soi-disant Navale n'est pas plus situé sur la rive droite que sur la gauche ; bien loin qu'il soit parallèle à l'île et au cours du Tibre, il est dirigé obliquement et traverse le fleuve. Cette disposition ne convient qu'à un pont. Et de même un pont seul peut avoir à sa partie supérieure un parapet, tel que celui qu'on distingue fort bien ici. Sans doute, il s'arrête brusquement et s'interrompt à pic, sans s'incliner en pente douce vers les rives : l'espace était mesuré au graveur, il fallait qu'il se contentât d'un tracé schématique et simplifié ; les singularités d'aspect dont s'étonne M. Huelsen étaient imposées par l'étroitesse même du champ. La trirème, sous la première arche, tourne sa proue en avant : c'est ainsi que se présentent les navires remontant un fleuve; dans les Navalia^ au contraire, ils étaient à l'attache, la proue vers la rive. Le serpent n'a-t-il pas dû sortir de la trirème dès qu'elle fut arrivée en vue de l'île, après avoir passé sous le dernier pont, et sans attendre qu'on l'eût amarrée à la berge i?
M. Petersen n'hésite pas à reconnaître ici, malgré les objections de M. Majerhofer, le j)oiis A^milius. Ce ne peut être le pont Fabricius, qui se termine au milieu de l'île, alors que celui du médaillon est en aval. Ce ne peut être non plus le pont Sublicius, dont l'emplacement véritable doit être cherché au-dessous du pont ^Emilius, et non pas, comme le croyait M. Mayerhofer, entre ce dernier et l'île. Sans doute, au moment de l'arrivée du serpent d'Esculape, le j^ons jEmilius n'était
1. Val. Max. (I, 8, 2) dit, il est vrai, que le serpent quitta le navire quand les ambassadeurs eurent débarqué : In ripam Tiberls egressis legalis. M. Petersen observe justement que ce détail, tout à fait invraisemblable, a été inventé sans doute par Valère Maxime, pour faire mieux ressortir les bonnes dispositions d'Esculape et montrer qu'il a agi spontanément, sans obéir aux suggestions des ambassadeurs.
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pas encore construit : mais le graveur ne s'est point astreint à respecter si rigoureusement la vérité et la chronologie ; il s'est inspiré de ce qu'il avait lui-môme sous les yeux et l'a représenté fidèlement.
L'argumentation de M. Petersen est convaincante : il faut s'en tenir ou en revenir à l'interprétation ancienne et traditionnelle ^
Le bas-relief Rondinini. — Un bas-relief de Rome, qui décore depuis la fin du xviif siècle la cour intérieure du palais Rondinini sur le Corso, doit être rapproché du médaillon d'Antonin : il date de la même époque et se rapporte comme lui à l'arrivée d'Esculape à Rome. Sa hauteur est de l'",59, sa largeur de l",!!- Oïl ^^ sait rien du lieu ni de l'époque de sa découverte. Un second bas-relief, de dimensions pareilles, lui fait pendant. Ils appartenaient l'un et l'autre, dans l'antiquité, à une suite de panneaux sculptés qui ornaient les murailles d'un édifice important '. On a jugé nécessaire, dans les temps modernes, à la Renaissance très probablement, de les restaurer. Les transformations qu'on a fait subir au second sont trop considérables pour qu'on puisse deviner ce qu'il représentait primitivement. On y voit une femme couronnée de feuillage, assise dans une barque et ramant ; des roseaux llottent sur l'eau. Seule la partie centrale de la pierre est antique. Le premier bas-relief a moins souffert et se laisse mieux interpréter. Un vieillard barbu, de profil à gauche, émerge des eaux. Il lève la tête vers une urne renversée, située en face et au-dessus de lui. Il recueille dans une patère qu'il tient de la main droite l'eau qui s'écoule de l'urne. Un serpent s'avance en rampant vers la patère. A l'arrière-plan se dressent diverses constructions, malheureusement trop retouchées par une main moderne. M. von Duhn a fort ingénieusement expliqué la scène. Le personnage principal, au centre du panneau, est le serpent, symbole d'Esculape. Les constructions à l'arrière-plan sont celles de l'île tibérine, baignée par le fleuve. L'urne renversée signifie, dans le langage conventionnel de l'art antique, que
1. Petersen, Briicke oder Navale, dans les Millheil. des archûol. Instit., Rœm. Abth., 1900, p. 352. — Voir aussi les objections de 0. Richter, Topogr. d. St. Ro7n, 2" éd., 1901, p. 203, note 4.
2. Vox DuHX, Bullell. delVInstit. archeol., 1879, p. 7 ; — Matz-Von Duhn. Antike Bildwerke in Rom, Leipzig, 1881-1882, t. IH, p. 40; — Von Duhn, Due bassorilievi del palazzo Rondinini, dans les Miltheil. des archaol. Instit., Rœm. Abth., 1886, p. 167
l'île renfermait une source. Le dieu du Tibre, figuré, comme toujours, par un vieillard à demi couché dans le fleuve qu'il incarne, offre à Esculape l'eau de la source. Le bas-relief Rondinini fait suite, en quelque sorte, au. médaillon d'Antonin.
FlG. 20. — BAS-BELIEF DU PALAIS BONDININI
[Mittheil. des archdol. Jnstit., Rœm. Abth., 1886, pi. IX).
Celui-ci nous montrait le serpent quittant le navire des ambassadeurs romains pour se rendre dans Tîle, où l'accueille Tiberinus, et choisir l'emplacement de sa nouvelle demeure. Et maintenant, le serpent, établi dans son temple, vient s'abreuver à la source sacrée dont Tiberinus lui fait les honneurs. M. von Duhn attribue les bas-reliefs Rondinini à l'époque des Antonins, et plus i)articulièrement au règne même d'Antonin le Pieux. Ils faisaient partie d'un ensemble de panneaux décoratifs
l'arrivée du serpent d'épidaure
reproduisant les principaux épisodes de Thistoire d'Esculape et de son arrivée légendaire à Rome. A quel édifice pouvaientils mieux convenir qu'au temple principal du dieu de la médecine? C'est dans l'île, selon toute vraisemblance, qu'Antoninle
FiG. 21. — BAS-RELIEF DU PALAIS RONDININI.
{Mittheil. des archâol. Instit., Rœm. Abth., 1886, pi. X).
Pieux les aura fait placer pour lui rendre hommage et embellir son sanctuaire ; c'est là qu'on les aura retrouvés à la Renaissance. Médaillon et bas-relief illustrent, pour ainsi dire, les textes de Valère Maxime et d'Ovide. Les œuvres littéraires et les monuments figurés s'éclairent mutuellement. Ils nous racontent les uns et les autres, à leur façon, la venue merveilleuse du serpent d'Epidaure, que n'oublièrent jamais les imaginations romaines, et la fondation du premier temple d'Esculape au milieu du Tibre.