‹ L'Ile viergeChapitre 49 sur 50 · L'ANNONCIATEUR · texte numérisé non relu

L'ANNONCIATEUR

Or, le sixième jour après les eaux pacifiées, un vieillard aborda dans Eolie à l'heure où les Pauvres ont coutume de franchir la rive. Il semblait las

d'ans et de pèlerinages, très grand sous les neiges de son front, avec des yeux de siècles. Il entra dans la haute salle familiale et Barba, l'ayant assis à ses côtés, lui dit : « Sois le bienvenu dans cette ile, étranger de qui, à moins qu'un mirage ne m'abuse, je crois reconnaître les traits. »

Le vieillard, en croisant les mains sur sa poitrine, s'inclina et répondit : « Ta mémoire ne t'est pas infidèle, ô maître d'Eolie. Je suis le Voyageur des âges, je suis celui qui connaît l'exil et la douleur. Quand j'entrai pour la première fois dans cette ile, la moisson s'achevait ; tu recueillais le fruit de ta sagesse et de ta vigilance. Et une lumière divine, les calmes gloires d'une aprèsmidi d'Eden exprimaient le bonheur. C'est là pour moi un souvenir merveilleux et qui ne s'est pas effacé. Depuis j'ai marché du pas sans trêve du Pauvre. Et voici que j'apporte l'hiver, une voix dans les campagnes clamait : les temps sont accomplis. Maintenant, si tu désires apprendre des nouvelles dt;s hommes, interroge-moi.

— Que faisaient-ils dans les patries où te portèrent en dernier lieu tes pas ?

— Ils étaient malheureux. Ils gisaient courbés sous, les^ idoles. Nul n'était libre, car nul ne connaissait sa force. Tous vivaient dans le cabanon

L'AXXOXCIATErR. 365

des lois, des cultes, des morales, comme des bœufs parqués. Et cependant ils égalaient en férocité et en bassesse les loups et les hyènes ; quelquefois, avec d'horribles clameurs, ils se jetaient les uns sur les autres. Alors quelqu'un entrait dans le cabanon et les fouaillait, et il avait le visage des idoles qui les opprimaient et auxquelles ils ne croyaient plus. Sache-le, toi qui paternellement règnes en cette île, tous les monstres ne sont pas morts, et l'homme encore vit esclave de l'homme. Or les multitudes souffraient de grandes douleurs et, tournées vers l'orient, elles réclamaient le Libérateixr, disant : « Lequel maintenant, très pur et sorti de nous, va se sacrifier pour nous ? Lequel nous apprendra à devenir des dieux et nous délivrera de nos chaînes millénaires? » Voilà ce que j'ai vu et ouï. Mes sens en sont restés terrifiés.

Sylvan gémit :

— Mon âme m'a quitté. Mon âme est chez les hommes qui souflfrent.

Maintenant les serviteurs aussi se désolaient, croyant que l'heure était venue des choses funestes.

— O destinées ! Nous faudra-il renoncer aux dieux de paix et de joie qui réglèrent nos existences ?

Mais Florie étendit vers eux ses mains de jeune prêtresse ; et ainsi elle les consolait :

— Je les servirai avec vous, amis. Ensemble nous resterons fidèles aux cultes sacrés de la Terre. Il y a encore des moissons dans le sol d'Eolie.

Seuls Eleuthère et Hylette, annonciateurs des âges d'amour, demeuraient en dehors de ces douleurs et, à travers la table, se jetaient leurs lèvres comme des cœurs de roses.

Alors Barba, d'un geste obéi, imposa le silence : « Enfants, amis, le vieillard n'a peut-être pas tout dit... »

Le voyageur releva son visage ; l'ombre s'en était dissipée ; ils lui virent aux yeux une clarté surnaturelle. Et enfin il parla.

— Maintenant je veux eflfacer l'affreuse vision. Eolie peut connaître l'hiver, les autans, les prodiges : elle ne peut mourir. Le vœu d'Eden éternellement vit au cœur des hommes, l'aspiration à la délivrance dans la joie qui est l'harmonie. Et toute chose est ce que la conçut l'esprit. C'est pourquoi, ô roi, ayant fait cette île selon un dessein très sage, tu réalisas l'Œuvre de vie qui ne doit point finir. Et voici : une race libre naîtra des enfants élus d'Eolie. Et d'autres à leur tour sortiront de celle-là, en qui seront rachetés les âges.

l'axxoxciateur. 367

Alors apparaîtront des êtres aux sens subtils, aux organes régénérés, et la chair n'assouvira plus la chair, et des choses dans l'homme seront éliminées, encore élémentaires. Et ce sera le temps d'une haute humanité déliée du tourment de n'être encore qu'animale. Les âmes se verront face à face, divinement nues : elles ne sentiront plus la douleur de se chercher à tâtons des bords opposés de l'exil et, meurtries, humiliées, en larmes de ne se reconnaître qu'aux pareilles blessures que leur fit l'amour irréparablement violé.

Le Voyant des âges un instant s'abîma en ces pensées heureuses. Cependant ses paroles bruissaient sous les voûtes comme un vent d'éternité monté des matins de la mer. Et ensuite il leva très haut son visage, et il semblait regarder au fond d'un nuage : « O limon ! chair initiale ! Chair encore dans les limbes, ô chair qui restas honteuse et triste de t'être vue enchaînée, chair furieuse et tentée, transfigure-toi. Que tes éléments antiques, consumés au feu adorable d'amour, se dispersent comme la fumée grossière et ne laissent subsister que les esprits sacrés de la vie ! O sexe ! fleur ! blessure ! émane le symbole ingénu et fort ! deviens le transcendantal et vertigineux baiser en qui toute lie sera purifiée ! Vierge à l'égal de l'éther,

tu seras la forme même de l'âme égale aux dieux... Or, les dieux ne sont que la connaissance de soimême et Éolie sera pareille aux dieux qu'elle conçut. »

La barbe de l'Ancêtre, à ces mots, ondula.

— Ces dieux, ô vieillard, je les sentis tressaillir en mon rêve !

— Réjouis-toi donc, car les choses seront telles que je te les dis. Un dieu va naître de l'homme que tu fus, un homme naîtra qui sera le dieu que tu portas en toi. O Barba ! l'homme alors sera pour lui même sa pensée réalisée!

Tous l'écoutaient, debout par-dessus la table, et les vieux serviteurs entre eux se disaient : « Celui-ci sûrement aussi est un dieu qui sait lire dans l'avenir les signes et laisse tomber de ses lèvres ces paroles d'or. »

Ensuite le voyageur cessa de parler ; mais ses prunelles continuaient à regarder au fond des âges, sa tête vénérable semblait toucher aux plafonds Alors Barba ordonna qu'on remplît de bière fraîche les verres et, ayant levé le sien à la hauteur de son visage, il parla ainsi :

— Sois, en cette libation, remercié, toi qui vins et me donnas le réconfort. Il m'est doux de penser qu' Éolie ne s'éteindra pas avec moi. Maintenant

LE SACRIFICE d'ÉLÉE. 369

mon cœur reverdit comme sous les pleurs tièdes du matin le cœur des chênes.

LE SACRIFICE D'ELEE

Barba, le vieux roi de l'Ile, médite aux flammes tourbillonnantes de l'àtre. Une forêt s'y consume, verte et crépitante, la sève et le soleil des étés qui virent la jeunesse d'Eolie. Il penche vers ses genoux un front où remuent les destins. Par les baies profondes, il regarde sous les tristes arbres del'hiver s'enfoncer la route des départs. Etun couchant des âges, en ses prunelles obscures, semble s'allumer aux reflets du feu comme un dernier rayon tombé du crépuscule des monts. Eden ! aurores ! âmes enfants qui s'éveillèrent de sa pensée ! Jours lointains ! D'autres hommes vont naître pour d'autres matins ! Il ressent l'humaine mélancolie des travaux accomplis. Au dehors les déserts font silence, un mystère plane dans les demeures, il n'entend que le pas lourd de ses pensées en lui, régulier comme le battement d'une horloge, comme la marche d'un faucheur aux champs de la vie. Mais une voix d'or tout à coup

370 I/ÎLK VIERGE.

vibredans l'épaisseur du mur, la petite âme joyeuse du grillon. Elle est haute et claire, comme le son delà faux au temps des foins mûrs ; elle tinte du bruit musical d'un jet d'eau qui se délivra des givres. L'ombre alors, pour cette petite chanson d'éternité qui frémit aux airs, s'allège au front de Barba. Il ferme un instant les yeux et s'absorbe dans la vision de la joie. Toute l'humanité antérieure ne fut que l'étape lamentable ! Siècles ! parcelles de la durée ! Races ! Mondes ! Atomes ! Voici que l'homme est dieu !

— Père ! ô père !

Ses paupières se rouvrent. Une ondée tiède avec le chuchotis frôleur d'une bouche glisse le long de ses mains. Et il ne sait quel sommeil de ses esprits dispersés intercepta la rumeur légère d'Elée venue jusqu'à lui. « Oh ! dit-il en souriant, n'était-ce pas là la chanson d'or et d'éternité ? »

— O père !

A ses pieds pleure Elée dans ses cheveux profonds. Epandus du flot d'une nuit, ils ruissellent jusqu'à terre et semblent l'enclore au secret d'une destinée. Doucement il l'attire par les poignets.

— Un jet d'eau d'un bruit musical tout à l'heure en ma pensée chimériquement se délivrait

LE SACRIFICE DELEE. 371

des givres. Mais tes pleurs à toi sont la musique d'une source qui s'égoutte du printemps d'un bois. Et les flûtes du vent jasent dans l'écho, tous les merles délirent de s'égaler au tintant cristal de la petite onde.

— O père, gémit Elée, je ne suis déjà plus la petite Elée que tu chérissais. Celle-là dormit ignorante en tes genoux, celle-là grandit comme un faon sauvage à ton ombre. Une nouvelle Elée est là qui se lamente pour des choses inconjurables.

Barba doucement lui courbe le front en arrière et, la tenant ainsi devant lui, il plonge aux ombres de ses prunelles. Un sens lentement naît, voilé, redoutable, et qui ensuite s'élucide. Et des paroles flottent dans sa barbe, sourdes, intérieures :

— Une telle chose devait-elle jamais advenir ? O Elée, doux printemps d'Eolie. mon âme se penche sur la tienne comme sur une eau profonde.

— O père, dit-elle en se baissant jusqu'à ses genoux, tu m'enseignas Christ, et à mon tour je me sens élue. Une voix m'a appelée. Permets que je lui obéisse. Vois, je suis entre tes mains et je te supplie.

— C'est la loi, c'est la loi. Nul ne l'élude, nul n'échappe à la douleur. Et chaque chose s'accomplit selon ses causes obscures.

Un immense abandon, le poids d'une grande solitude les enveloppe et les sépare. Ils sont dans une plaine nue aux confins du monde et de la vie. Ténèbres. Des colombes pleurent, des loups hurlent, leurs âmes grelottent. Toujours plus loin elles se reculent l'une de l'autre et ne s'entendent plus se répondre.

Barba est le tronc même de l'humanité, la souche profonde des races. Ses prunelles éteintes se ravivent, contemplent un point fixe de l'espace. Dans la durée des temps se lève l'Ile heureuse promise à son œuvre. Là se renoueront les rameaux coupés, là seront conj urées les causes. Et les paroles, tout à l'heure sourdes, intérieures, à présent se délient, légères, ailées. «Le bien^ le mal, équivalences qui se résolvent aux fins mystérieuses de l'Être ! Il me semble qu'à peine je m'accomplis dans la connaissance. Et voilà, celle-ci est la rose ardente du sacrifice. »

Ensuite il déploie ses mains d'antique semeur : elles jetèrent la graine aux labours ; elles firent lever les moissons. Et elles s'ouvrent sur Elée, augustes, très douces. « Va donc, dit-il, obéis à ta destinée, maintenant je sais quel secret profond scelle tes lèvres. »

Tous deux semblent avoir communié dans

LE SACRIFICE DELEE. 373

un mystère, dans une chose connue seulement d'eux et très loin de leur volonté. Elée se lève ; sa petite ombre glisse sur les dalles vers l'issue. Et les hauts plafonds d'un poids de silence et de solitude se referment sur l'âme du Sage. Nul, durant tout un jour, ne sut s'il défaillit d'agonie ou s'il dormit dans un crépuscule de pensées comme au déclin des âges s'endorment les dieux tristes. Par les vitraux il regardait avi ciel venir une lumière, il n'osait plus regarder Eolie ; et les heures blessées en boitant s'en allèrent, il n'en resta qu'une, rigide, et qui avait les yeux d'Elée.

Cependant Elée n'était plus triste : elle visita les belles génisses de l'été, elle erra en chantant le long de la rivière, et, ayant rencontré Sylvan, comme elle apportait à Héraut une gerbe de foin parfumé, elle lui dit de sa voix étrange : « Quand tu auras besoin d'être consolé, ami, sonne du cor ; tu verras apparaître Elée. » Et ensuite elle se mit à pleurer. Or, vers le soir, un grand vent souffla, des portes furent ouvertes, et ils cherchèrent vainement Elée. Le lendemain non plus elle ne reparut, ni les jours suivants ; mais une barque avait été détachée de la rive et flottait. Alors les lamentations montèrent, les bois tressaillirent de sanglots : toute l'île sembla morte de la mort d'Elée.

Avec des mains prudentes, de peur de blesser ses membres délicats, les serviteurs fouillèrent les buissons et les labours. Même la nuit, des ombres singulières erraient par les avenues ; des torches en tous sens couraient sous les arbres, comme des âmes en peine d'une autre. L'âme d'Elée sembla être partout et n'était plus nulle part. Elée est morte ! Elée est morte ! criaient affreusement les deux petites karites restées de celles qui furent la triade heureuse et Florie tordait ses cheveux et s'arrachait les vêtements, Hylette n'était plus avec Eleuthère, mais avec la seule Elée qui leur causait ce tourment. Leur déploration emplissait l'île. Comme au temps du mal d'Elée, elles entrèrent au parc des chevreuils, là où le père du troupeau fut immolé. Un vent funèbre gémissait aux ramures du fin bouleau. Leurs larmes arrosèrent le tertre : elles levèrent des mains suppliantes. « Mânes ! ô mânes irrités ! » Car à présent elles croyaient comprendre qu'une loi fait sortir la mort de la mort ; elles ne doutaient plus qu'un destin terrible n'eût frappé leur sœur à cause du sang répandu. Et ensemble elles tâchaient d'apaiser les esprits du bel animal en qui expira l'innocence d'Eolie. « O ami! ne nous poursuis pas plus longtemps de ta colère. Le printemps revenu,

LE SACRIFICE D ELEE. 375

nous t'apporterons des fleurs odorantes. Agrée la promesse de cette oifrande et cessed'être courroucé, toi qui mourus d'une mort en nos larmes expiée ! » Sylvan ne quittait plus les tristes berges où ils avaient échangé leurs adieux. Il se rappelait ces paroles d'Elée : « Ne trouves-tu pas que l'heure est solennelle ? » et d'autres, alors obscures. Il ne se lassait pas de regarder la barque qu'une main avait détachée de la rive et qui continuait à flotter sur les eaux. « Elée ! petite âme d'Elée ! ô ma chère âme d'autrefois ! où es-tu, toi que cette barque sans nul doute mena vers la rive qui ne doit plus être repassée ? Elée ! pourquoi m'as-tu quitté, moi qui n'étais pas encore parti ? » Il alla à la barque, y descendit, et il navigua tout un jour autour de l'île. Et seulement, quand le soir fut tombé, il s'arrêta de ramer et considéra l'horizon du côté des hommes. Le lendemain il descendit encore dans la barque, il avait pris avec lui le cor couleur des rouges crépuscules ;etde nouveau il attendit que la nuit recouvrît Eolie. Alors il porta le cuivre à ses lèvres, les bois tressaillirent d'entendre encore une fois la fanfare de Sylvan. Elle monta triste et voilée sous la lune ; elle glissa au loin sur les eaux froides, appelant Elée. Et Elée apparut toute pâle, les yeux surnaturels ; il la sentit à ses côtés ; il fut

enveloppé de sa grâce et de son souffle, et elle lui dit : « — Ne me regrette pas, toi qui vainquis la mort. Maintenant je suis une âme libre et qui accomplit son devoir. Maintenant aussi, sache-le, voici les temps venus d'être le héros que tu rêvas. » Il voulut la serrer dans ses bras ; elle expira devant lui ; il sut ainsi qu'il n'avait vu que son ombre. Et la voix de l'Homme-au -front-de-taureau ne s'était plus fait entendre dans Eolie.

Barba fit appeler ses enfants ; et la douleur ne l'avait pas brisé. Une clarté brillait en ses regards, lui donnait la jeunesse d'un symbole. L'un après l'autre, comme un troupeau de biches et de faons, ils passèrent devant le grand vieillard, et ses mains amoureusement, à travers le dessin charmant de leurs corps, caressaient la forme triste de leurs âmes. Florie et Hylette baisèrent ses joues chevelues et gémirent : « Toi seul, père, pourrais nous dire où passa Élée. Depuis tant de jours nous la cherchons inutilement. Toute l'ile est vide de notre sœur. » Puis elles firent silence, car

il desserrait les lèvres. « La douleur est entrée dans Eolie, enfants; et j'ai laissé couler vos pleurs. Cependant écoutez : Élée n'est pas morte, elle n'est que temporairement évanouie. Elée vit et accomplit sa destinée. » Aussitôt l'âme légère des vierges s'agita ; elles se lamentaient et riaient.

— « O joie ! deuil ! Élée est et n'est plus ! Élée vit et nous ne sommes plus avec elle ! Explique-nous ce mystère, ô père qui sais l'enchaînement des choses! » Barba de ses doigts toucha leurs lèvres versatiles et elles se fermèrent. Ensuite, s'adressant à Sylvan : « Les femmes sont comme des peupliers dans le vent. A ton tour parle, toi qui possèdes une âme concentrée ! »

Et Sylvan dit :

— O maître ! permets que je m'en aille de cette île. Une destinée aussi m'appelle et veut être obéie. Je parcourrai le monde, je visiterai les hommes. Où qu'elle souffre et gémisse, j'irai délivrer Élée !

— Ainsi parle un héros ! fit le vieillard. Demeure donc afin que je te dise les dernières paroles. Vous, pendant ce temps, mes filles très chères, répandez- vous joyeusement dans les demeures en invoquant les heures réconciliées. Tout le ciel ne s'est pas voilé sur Éolie : il naîtra de nouveaux soleils. Déjà leur lueur prophétique éblouit mes

380 h'ÏLF. VIKRGE.

yeux qui regardent à travers les âges. Alors les liens dissous se renoueront.

Elles frémirent délicieusement comme si l'été rentrait par les portes ouvertes, et se tenant enlacées, la tête inclinée, elles allaient d'un pas de songe, se disant : « Élée vit ! Peut-être elle sommeille en un pays que nous ne savons. X 'est-ce pas là, ma sœur, un conte merveilleux ? »

De nouveau, ensuite, dans le silence monta la voix du Vénérable.

— Fils, ô fils! l'heure est venue de te révéler l'arcane. Moi-même n'y fus initié que par degrés. Les choses obscures parmi lesquelles nous vivons, ne s'éclairent qu'à mesure que notre âme elle-même s'élucide. Et voici : celle que tu appelais du nom de sœur ne sortit pas de mon sang, bien qu'elle me fût chère autant que mon sang même. Les fatalités présidèrent à sa naissance, inexorables, aveugles, nées des séculaires tristesses de la chair. Élée sortit de la misère des races : elle me fut donnée parla douleur. C'est pourquoi j'assumai envers elle le devoir paternel.

Les voiles soudain furent déchirés. Sylvan, très pâle, crut entendre gémir la Voix dans les soirs d'Éolie. « O Élée, murmura-t-il, en t'aimant plus

que mes sœurs, je ne t'aimai point encore assez et comme Elée eût dû être aimée, toi qui ne fus pas ma sœur ! »

— Elle te fut bien plus, ô Sylvan ! Elle te fut toute l'humanité inconnue ! Ainsi déjà s'annonçait ton destin. Ainsi Elée, elle aussi, petite figure encore nébuleuse, ignorée d'elle-même et de nous, lentement révéla le signe qui la prédestinait. Toute vie est un secret qui, pour nos âmes infiniment dans les limbes et tâtonnantes, ne se dévoile qu'à travers la douleur ; et nous-mêmes ne sommes l'un à l'autre que des apparences. Vous vous cherchiez, enfants, en vous fuyant, d'un cœur qui peut-être s'effraya de se connaître. Et je ne connaissais pas davantage toute Elée, moi qui pourtant crus une seconde fois lui avoir donné le jour. En souffrant l'un pour l'autre, déjà tu étais l'avenir, elle était encore le passé : un pressentiment mystérieux vous agitait, et vous n'étiez à deux que la douleur et l'espoir qui se tourmentent de s'accomplir. Elée n'est pas morte, elle vit. Vois en elle une âme enchaînée par un nécessaire sacrifice et qui attend que tu la délivres.

Un silence religieux s'épandit, toute vie sembla suspendue, ils s'apparaissaient comme des esprits dans une grande lumière. Et Barba avait parlé

382 L'iLE VIEUGE.

comme d'une autre vie, du côté de l'orient.

— Père, dit enfin Sylvan en se courbant, j'ai bu tes paroles. Maintenant une lumière ira devant mes pas. Elle me conduira vers Elée et toute l'humanité qui souffrit du mal d'Elée.

La barbe de l'Ancêtre trembla, la belle forêt de neiges et d'années. Il étendit les mains.

— Va, doux héros sans crainte, je te délie d'Eolie, toi qui fus trempé aux fontaines de cette île. Sois l'Amour, sois la Force, sois l'Ame prochaine. La douleur n'est qu'un stade dans la durée des hommes. Epuise les dieux que tu fus pour un, plus grand, qu'il te faut devenir. Vis ta libre vie, vis-toi tout dans la plénitude et l'harmonie. Va donc, ami, quitte l'heureux Edende ton enfance... Une autre Eolie dans les âges t'est promise et que tu dois conquérir.

Alors passa la suprême défaillance. Le grand arbre de vie fut secoué jusqu'en ses racines. Barba à tâtons, les paupières voilées, caressa la chair filiale comme on regrette un ciel.

— Attends encore un instant, ô fils ! ô chère Idée vivante ! Laisse s'empreindre en mes mains déjà vertes ta forme exquise... Que je baise tes prunelles emplies de l'heure future... Que je contemple une dernière fois la grâce et la noblesse de

tes traits.. O Sylvan ! ta piété filiale ne fermera pas mes yeux !

Tout sembla révolu ; les solives gémirent d'avoir entendu la lamentation paternelle. Dehors, dans la campagne nue, un vent froid souffla, le vent qui avait emporté Elée.

— Père, dit Sylvan, permets qu'à mon tour je touche avec mes mains respectueuses ton visage et qu'ensuite je les porte à ma bouche et à mes yeux. Ainsi ta présence réelle se communiquera aux extrémités de mon être et en moi résidera comme un fluide subtil. Souiifre aussi que je passe les doigts aux belles soies d'argent de ta barbe comme }'■ jouèrent mes caresses d'enfant.

S'étant prosterné, il embrassa ensuite les genoux de Barba, roi de l'Ile. Et déjà ces genoux étaient morts, il ressentit la douleur et le froid de leurs os et pleura. Mais le grand cœur indestructible du Père tout à coup ressuscita, nourri d'un sang d'éternité. Et Barba le toucha à l'épaule, lui dit sans tristesse :

— Tes pleurs sincères m'arrosèrent comme si l'heure del'agonie était venue pour moi. Tu accomplis ainsi à l'avance les devoirs sacrés. Maintenant relève-toi, et va, jeune roi à ton tour par qui mon œuvre indéfiniment sera continuée dans l'Idéal!

Ses mains planèrent, très grandes, comme le soir sur les labours, et elles ne savaient pas se fermer, ouvertes dans un geste de semailles, ayant jusqu'au bout semé l'humanité. Florie, Hylette et Éleuthère étant entrés avec les hommes et les femmes d'Eolie, car la nouvelle du départ de Sylvan s'était ébruitée, les mains immenses touchaient leurs fronts et les recouvraient tous. Alors la plainte des sœurs s'éleva, aigre comme la voix des corneilles. Et Florie gémissait : « Cher Sylvan, se peut-il vraiment que tu nous délaisses, comme nous délaissa la triste Elée? Es-tu las de nos chants et de nos rires, toi qui conduisais avec nous le choeur des Heures gracieuses? Dis, n'est-il plus de joies dans Eolie pour ton cœur ivre de la chose inconnue? »

— O Florie, vestale, répondit Sylvan, il est des ànies malheureuses le long des chemins.

— O ami ! dit Hylette, toutes les roses ne sont pas mortes. Ce matin encore, avec Eleuthère, j'en trouvai qui sous nos doigts fleurissaient.

Et Sylvan répondit :

— Vous les cueillerez ensemble, ô doux élus d'Eolie, enfants des printemps nouveaux.

— Cependant si, loin de nous, la mort hideuse

te frappait, ô frère de qui je reste inconsolable ! à son tour s'éplora Eleuthère.

La voix de Barba, alors, s'entendit jusqu'aux limites des demeures.

— Sylvan ne peut mourir ni Éolie. Et tous deux revivront dans les âges.

Les vieux serviteurs aussi versaient des larmes et, leurs tempes serrées entre leurs paumes calleuses, ils criaient vers les plafonds :

— O sort lamentable! La gloire d 'Eolie va donc s'éclipser pour jamais?

Doucement Sylvan flatta de la main leur amitié fidèle; et l'un avait soutenu ses premiers pas, un autre lui enseigna à brider un cheval et à bander un arc, un autre l'art sacré des labours. C'était la vieille humanité obscure qui s'attachait à lui et s'efibrçait de lui barrer la route des destins. Mais un souffle surnaturel enflait ses narines. A peine il sentait à ses doigts leur haleine chaude et animale. Une autre humanité s'ouvrait devant lui, affranchie, lumineuse. Il murmura :

— Amis, ne pleurez pas. Il me semble que je me délivre moi-même, moi qui pars délivrer les autres... Je crois m'échapper des âges troubles du monde.

Ils le cherchèrent : il avait disparu.

Un soir des temps tomba sur Eolie. On entendit une dernière fois sonner hi fanfare ; et Sylvan, ayant passé la rive avec Héraut, s'avançait par le vaste monde.

Août 1893 — Décembre 1894.

Page 1