I. A t" H A N S O S V E T E R NI T E
avait plus que le vide, l'inconnu. Ils avaient tout à fait oublié la savane et les chemins par où on y retourne. Une étrange peine les accablait : pourtant ils auraient souhai!;é vivre ainsi toujours. Et encore une fois ni l'un ni l'autre ne songeait plus à l'oiseau.
Cependant, comme ils s'étaient remis à marcher, ils se retrouvèrent au bout d'un peu de temps dans la pinède. Le battement de la pierre contre les faux montait du champ à leur droite, très doux, comme venu de l'autre côté de la vie. Ils s'étonnèrent d'être restés si longtemps sans se parler, et rassurés, confiants, éprouvant le désir du bruit après les prodiges de la forêt, ils s'étaient repris par la main et chantaient à pleine voix. A présent aussi ils imaginaient des fables : peut-être la forêt était peuplée de bêtes équivoques ; tous deux y goûtèrent un secret et dangereux frisson. — « Pourtant ce n'est pas à cause de cela que je tremblai, Hylette! A peine j'osais te regarder, tu n'avais fait cependant que me sourire. » — « Toi aussi, dit-elle, m'apparus un autre jeune homme un peu effrayant. » Et ensuite singulièrement tout bas il lui demanda : « Ne pleuras -tu jamais,, chère Hylette ? » Il disait encore que ses pleurs déjà glissaient le long de ses joues, pressés^
brillants, infiniment doux. Elle eût voulu lui répondre, mais une onde aussi monta du profond de sa vie, le grésillement délicieux d'une petite source fraîche. Nul des deux n'aurait pu dire pourquoi tous deux pleuraient : ils se regardèrent pleurer en souriant, les yeux sidérés, toute une éternité. Ensuite ils s'assirent au bord du champ derrière une cépée. Ils étaient si las qu'ils n'auraient pu aller plus loin. Et ils écoutèrent les oiseaux, le bruit des faux, le chuchotis du vent dans les feuilles comme un songe, comme les voix lointaines d'une contrée où ils auraient séjourné autrefois. Le roucoulement d'un hymen de palombes en un arbre voisin les engourdissait, rouet de soupirs et d'amour, musique si tendre d'une ancienne légende à la veillée. Ils levèrent les yeux, ne les aperçurent pas, perdus dans leur haute demeure verte ; et l'odeur des foins, montée de la chaleur des meules, leur faisait mal très doucement.
Puis la terre encore sembla se reculer. Ils flottaient sur un îlot de lumière, en dehors du temps et de la vie, dans un mol vertige adorable. Toute rumeur pour leurs sens s'effaça : ils n'entendirent plus que la chose profonde, innomable aux sources de l'être comme une naissance, la venue d'un
petit enfant. Et ils n'osaient plus se regarder, tout tremblants, leurs jeunes poitrines soulevées d'un flot vierge, du flot d'une mer. Il retira la main brûlante dont il lui touchait l'épaule ; elle resta suspendue comme l'orbe d'une caresse autour de sa petite âme mi-évanouie. Ils se sentirent un instant mourir tous les deux, ne s'aperçurent plus qu'à travers un nuage. Et ensuite il lui dit : « Hylette ! » Elle murmura : « Ami ! » Leurs noms volèrent d'une bouche à l'autre, ils ne cessaient plus de se sourire et de s'appeler Hylette ! Eleuthère ! dans une .soif de vie, une joie émerveillée de jeunesse et de nature. Un souffle léger, un vent d'éternité sembla être venu du fond des âges, des gouffres de la création. Ils ne disaient plus rien que leurs noms infiniment, d'une âme qui en cette musique se buvait et croyait ne point l'avoir entendue encore. Ils n'éprouvaient pas le besoin de se dire autre chose. Ce fut la sensation divine de naitre l'un à l'autre dans ce balbutiement élevé d'eux, l'immense murmure extasié dont ensemble ils voyaient se lever un jour éternel. Le premier homme, le beau jeune homme d'Eden encore une fois apparut à la vierge en fleur, à la première femme enfant, rose d'amour, ivre de sacrifice. Rien n'avait existé avant eux : ils étaient
encore inconnus l'un à l'autre et cependant semblaient s'être cherchés dès les origines. Leurs noms vers leurs bouches précédèrent leurs bouches mêmes. Il n'y eut plus ensuite qu'une faible distance entre elles, comme un reste des âges qui les avaient séparés, et enfin leurs voix se rapprochèrent ; leurs âmes furent si près qu'ils s'étaient donné le baiser et ne le savaient pas. « Ami ! ami ! O cher Eleuthère !» — « Mille fois suave Hylette ! » La feuillée longtemps ne fut émue que du vol musical des syllabes : elles répondaient au ronron pâmé des colombes, s'évaguaient dans le vent, parfumées de l'àme des foins. Et par instants les sons trainaient, ne savaient plus finir, comme si après ce dût être la mort, l'efiroi de ne plus jamais s'entendre. Et de nouveau ensuite ils s'élevaient brûlants, précipités au battement des cœurs, presque des cris dans le vertige de délicieusement souffrir ensemble ils ignoraient quel mal de leur amour ingénu si loin, si près. Ils étaient deux essences, deux fluides mariés dans une clarté très haute au seuil d'un paradis, et cependant connaissaient le tourment de restef séparés aux racines mêmes de leur être.
Mais une mutinerie d'oiseaux chamailla, fit pleuvoir sur leurs fronts l'étoupe blanche des chàtai-
gniers velus. Ils se reprirent au sens, réveillés d'un long sommeil. Un vent d'arômes et de soleil agitait du ciel entre les cimes mollement balancées. De grosses mouches d'or ronflaient, des vols d'abeilles et de bourdons. Et la mousse sous eux tressaillait, sillonnée par des marches rapides d'insectes. Ils ressentirent la surprise merveilleuse d'un monde qui naissait à la lumière, au bonheur. La grande âme de la terre passa, joyeuse, la haute vie sonore de la plaine et des bois. Et redevenus enfants dans la fête de ce matin nuptial, ils allaient en se tenant par les mains et ne finissant plus de babiller et de rire. — « Je connais une chanson, dit-elle. Autrefois je n'en comprenais pas le sens. A présent elle me paraît plus belle que la chanson de l'oiseau. A présent aussi j'en saisis le sens mystérieux. Ecoute. »Et la chanson d'hiver et d'amour, la plaintive chanson du rouet vibra sous les arches bleues. Les merles sifflaient, les geais cruels durement criaient. Et la chanson allait.
« File, file, mon cœur, au rouet. — File mes jolis draps d'hiver. — Avec mes cheveux, avec les fils de neige — File, file, mon cœur, au rouet. — File mes jolis draps de mort.
« Dans l'hiver mon ami est parti. — Je revien-
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drai au beau temps du printemps. — N'est plus revenu, ô doux ami ! ni le printemps.
— O Hylette ! dit Eleuthère, que ta chanson est triste ! Cesse, si tu ne veux déchirer mon cœur.
— Oui, répondit-elle en riant, mais attends la fin, tu verras qu'il revint, celui qui était parti.
Et d'une voix délivrée, elle chanta :
« Mon ami était parti, mon cœur est revenu. — File, file, mon cœur, l'amour au rouet.
— Oh ! s'écria-t-il, il me semble à présent que je revis. Chante encore ce dernier couplet, douce amie. Il correspond à de si intimes voix en moi.
Le bois écoutait ; les merles ne sifflaient plus, les geais querelleurs cessèrent de grailler. Et pour la seconde fois monta le dict de bonne aventure, après les larmes bues.
— O que c'est charmant, fit-il, ne dirait-on pas que cette chanson c'est nous-mêmes ?
— Je la chantai souvent l'hiver... Une vieille servante me l'apprit... Et ensuite j'allais à la fenêtre. La neige tombait... Je regardais si l'ami n'allait pas venir. Et un jour, cher Eleuthère, tu es venu, et c'était le printemps. J'ai cru toujours t'avoir connu.
— Moi aussi, dit-il, je t'attendais, Hylette. Mon enfance fut un long hiver... Je ne vivais pas ! Je ne t'avais vue encore que dans le ciel, à travers les images. Et puis tu m'es apparue. Alors j'ai senti qu'il me venait une âme.
— O Eleuthère ! Je suis ton Ame nouvelle !
— O tendre Hylette ! ne plus savoir où tu commences, où je finis !
Leurs voix légères bruissaient, bourdonnaient comme un rouet d'amour ; et ils n'avaient plus peur de se regarder ; ils s'avançaient enlacés sous les grands arbres en se souriant et en se mirant dans le frais orient de leurs yeux. Mais s'étant rapprochés de la plaine, ils entendirent tout à coup les cris des servantes; et elles entraient dans le champ, bruyantes comme des pies, faisant voler en larges orbes le foin des meules par-dessus leurs épaules. Déjà les faux touchaient aux limites du pré, fauchant dans l'air ardent l'herbe et le soleil. Alors un petit feu de honte leur vint aux joues, car le matin était haut et ils ne savaient comment expliquer à ces femmes leur fuite au bois. L'un après l'autre ils se glissèrent derrière les meules encore debout et, mêlés aux faneuses, ils les aidèrent à étendre les foins, se faisant de loin des signes ou ramassant la fleur jonchée qu'en-
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suite ils portaient à leurs lèvres et se lançaient par simulacre de leurs lèvres.
Or, vers le temps de ce même jour où le soleil roux s'abaissa par-dessus Eolie, Éleuthère, s'en revenant avec les faucheurs, vit poindre au loin des avenues un cavalier dans un vent de crinières. Il reconnut Sylvan monté sur le fidèle Héraut, et nul mors ne guidait la bête iiitelligente, mais seulement le genou et la voix. S'étant avancé de dessous les arbres, il dit : — « O Sylvan, regarde. Maintenant, moi aussi, je vais devenir un dieu. Une force surhumaine m'exalte. Je voudrais en mes bonds grandir jusqu'au ciel. Parle, toi qui fus mon maître. Quel aliment donner à la vie inconnue dont je me sens transporté ? » Sylvan, haussant les épaules, le regarda avec tristesse : — « Enfant, cher enfant, entre nous il est un monde. Déjà tu es l'humanité délivrée quand encore la mienne est captive. » D'un effort ensuite, le soulevant par les poignets, il l'assit dans les crins de Héraut. Un rauque hennissement déchira la forêt, sembla retentir aux destinées , par delà l'autre rive. Et ils volaient dans l'or pourpré du soir, emportés d'une même âme magnétique. Ils traversèrent les combes, les savanes, les bois. Déjà ils touchaient aux limites d'Eolie, et le héros encore se
taisait, triste, perdu au nuage intérieur. La rivière soudain apparut enflammée, rouge de roses et de sang, comme une défense, comme la borne à cette sauvage chevauchée qui défia l'horizon. Frémissant des jarrets et de l'échiné, les naseaux en feu, Héraut halta, bandé dans son essor inutile. Et ce cri expira aux cieux, jailli de l'àme de Sylvan : — « Une île! rien qu'une île, et je rêvai un univers! » Les saules en tremblèrent et le soir au loin : il sembla qu'un jeune titan, sous le poids d'un mont, eût gémi vers les dieux inexorables. Et ensuite un vaste silence retomba, comme sur une révolte méprisée l'inflexible et lourd empire des Ferces.
Éleuthère a tressailli, car la plainte en ses moelles s'enfonça comme un fer. Il ne comprit pas toute l'âme de Sylvan, mais la sentit opprimée, à mi-chemin du ciel, dans un élan sublime. Et, incliné vers son douloureux visage, il le baise en silence, accablé de sympathie et de respect pour cette peine qui lui révéla un si haut orgueil humilié. Sylvan, en criant, tendit les bras et à présent il les referme vaincu. Mais ses mains retombées rencontrent les cheveux de l'enfant ; il le presse ardemment sur sa poitrine, il dit : — « Rien n'a répondu là-haut. Toi seul, enfant, me restas fraternel
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qui par moi fus autrefois renié. Eh bien ! regarde. Le voici, ce Sylvan qui espéra s'égaler à son rêve. Tandis que la vie t'exalte, il sent la sienne finie s'il doit plus longtemps s'éteindre dans cette île, sans gloire. Là-bas, Eleuthère, sont des esclaves à délivrer, là-bas des souffrances à consoler. Là-bas hurlent les monstres et sur les âmes pèsent des chaînes sans nombre. Tous les centaures ne sont pas morts ni les monts purgés. Or, sache-le, je me rêvai- fils d'Hercule, j'osai me mesurer, ciron ridicule, à la hauteur d'Œta. Maintenant, me voyant ainsi le Vomi-par-les-destins, apprécie s'il m'est permis de t'enseigner les secrets de vie : je les désappris dans mon abandon. »
L'aimable voix de l'adolescent répond :
— Moi aussi, ami, je fus malheureux. Je m'en allais pleurant par la forêt. Et, vois, mes larmes se sont séchées au vent du divin printemps. Non, Sylvan, la douleur n'est pas éternelle.
— Enfant 1 dit alors le héros en lui caressant les épaules, plus tard tu comprendras quelles soifs immenses consumèrent Sylvan. Une âme en moi gémit captive d'Eolie et qui aspire aux horizons. C'est d'humanité que je suis ivre !
Ainsi ils se parlent dans les ombres, car la nuit est tombée. Et Héraut apaisé conforme son pas au
rythme des pensées qu'exprime son maître. Le bruit de ses sabots s'étouffe aux hautes herbes de la savane. Il s'en va, dolent et régulier, lui qui rua vers un espoir de cimes. Et ensuite tous deux se taisent longtemps, mêlés au souffle profond de la terre, dans l'odeur des foins trempés de rosée.
Un matin Barba va à la Ville. Il voit une grande foule sur ime place ; il reconnaît la maison de justice ; et par temps égaux cette foule vocifère : La mort ! La mort ! Il interroge : c'est un homme qu'on juge. Aussitôt sa fraternité s'émeut. Il pense à Côme, au sévère devoir que sa conscience en cet instant s'assigne. Il vou drait l'assister dans l'épreuve où peut-être il confine à la mort non moins que l'homme luimême. Et l'ordre obscur s'ékicide. Une voix dans son sommeil se communiqua à lui : « Va devant toi jusqu'à ce que tu sois entré dans la Ville. » Il gravit les larges degrés de pierre. Une porte s'ouvre : il aperçoit une grande lumière, les juges et, parmi eux, son frère. Debout dans le vent de sa simarre
écarlate, l'Accusateur public défère aux Furies celui qui tua, pilla, brûla. Cependant l'homme est seul. Il ne semble pas sav^oir ce qu'on lui veut. Et il y a des gendarmes derrière lui, il y a une armée de gendarmes aux portes, dans les couloirs, sur la place. Barba, comme tout à l'heure, entend la voix multitudinaire : La mort ! La mort ! L'énorme rumeur entre, passe du poids d'une mer sur l'accusé, les juges. Les voûtes vertigineusement sont précipitées. Et ensuite ce n'est plus que le fracas immobile du silence comme une mer plus grande, comma un flot figé d'éternité. L'homme, élémentaire et brut, un anthropoïde des âges , maintenant stupidement regarde s'asseoir l'Accusateur, comme perdu aux ténèbres d'un puits, retombé aux limbes, déjà mort avant les glas et l'échafaud. Un nuage éteint la clarté des hautes fenêtres. Le grand Christ pendu au mur seul continue d'être visible dans l'ombre qui enveloppe le prétoire. Ses pieds crucifiés touchent au front des juges. Il tombe de lentes minutes comme les pleurs d'une agonie, comme l'égouttement du sang même des pieds percés de clous. Mais personne n'y prend garde. Pour la troisième fois l'àme des foules monte, le rauque aboi des chiennes altérées. La mort ! La mort !
Alors, dans un demi-crépuscule, une figure pâle et triste se leva, descendit les degrés du tribunal. Elle s'avançait à pas solennels. Et doucement la lumière glissa de la Croix jusqu'à elle. Elle sembla sortir des siècles et marcher dans une clarté. Il n'y eut plus qu'un peu de distance entre l'homme et celui qui venait au-devant de lui. On vit l'étrange apparition s'arrêter, tendre les bras vers les affres divines. Et cette voix monta, grave, infiniment affligée : — « Voici que de nouveau les Plaies se sont remises à couler. » Puis l'espace encore s'abrégea. Côme à présent touchait légèrement l'épaule du réprouvé et disait : — « Race de Caïn, lève-toi, fais-moi place. C'est à toi de juger ton juge. Je suis le pécheur chargé d'iniquités, je suis le juge chargé des péchés du monde. » Et ensuite il l'embrassa et dit : — « Victime humiliée, éternelle victime des sociétés, toi qui fus racheté par un dieu et ne fus pas racheté par tes frères, pardonne-leur en moi. Le juste lui-même est coupable des crimes qu'il ne put empêcher. C'est pourquoi, moi, le ministre de la justice des hommes, humblement je fais ici amende honorable et t'absous. »
Ses bras encore une fois se dressèrent. — « Que je sois absous moi-même, ô notre Seigneur, ayant
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été si longtemps le juge aveugle et sourd à tes miséricordes incomparables ! Vois, à peine mes bras peuvent se lever tant ils sont las, tant ils sont lourds de mes propres iniquités. » L'homme, ayant suivi des yeux le mouvement des mains tendues, aperçut au bout le geste immense de la crucifixion et du pardon, et il regardait tour à tour le juge et la Croix sans comprendre. Mais ni la foule ni les avitres juges ne voyaient Christ : il restait seul làhaut tout nu dans ses plaies, très loin de la terre. Au dehors, les mangeurs-de-foie sans trêve hurlaient : La mort ! Et l'auditoire à son tour se mit à crier : « La mort ! Le juge est fou ! Qu'on nous livre cet homme ! » Côme alors se tourna vers cette foule inexorable et dit : — « Chacun de vous est comme un des crimes de cet homme. Mais, comparé à tous les crimes que vous êtes ensemble, il a l'innocence de l'agneau. Lequel de vous cependant accepterait de racheter par ime millième partie de sa vie la mort dont tout à l'heure il expiera l'horreur d'être semblable à vous ? » La ténèbre du Golgotha remonta, Christ fut voilé d'une grande ombre où les clous de ses mains et de ses pieds durement brillaient. Il était très maigre et rongé de maux, avec une tête sur le côté comme un pauvre des carrefours, un vieux
paralytique dans une plaine sans passants. Maintenant aussi la nuit s'étendait sur Côme.
Mais l'Accusateur public se dressa ; sa siniarre ondoya, le sang et la colère du symbole. Et il dit : « L'inflexible conscience du peuple a parlé. De quel droit, juge soumis à ses arrêts, tentez-vous de soustraire à la mort celui que vomit le genre humain ? Pour moi, je me lave les mains du sang de cet homme. »
— Pilate aussi se lava les mains du sang de Christ, répondit doucement Côme. Et ensuite il remonta les degrés, leva les regards vers le Crucifié et dit : — « Seigneur, image immolée du pardon, si j'ai mal agi, prenez en pitié votre serviteur indigne. Vous seul êtes le Juge. Nous errons à tâtons dans les ténèbres. » Puis il dépouilla la robe et la toque, les jeta devant a Croix, et il murmura : « Souffrez, Seigneur, qu'à vos pieds martyrs je dépose avec ces attributs l'effrayant fardeau de mon ministère... Je ne veux plus être pour moimême qu'un coupable descendu aux profondeurs de sa conscience. »
Ayant ainsi parlé, il vit les juges se retirer de lui avec colère, et il s'en allait ensuite, les yeux baissés, dans le silence et la solitude, comme après une communion. L'assemblée se taisait, frappée
de stupeur, car il y avait longtemps qu'on n'avait plus vu le visage d'un honnête homme. Mais dehors; quand la foule l'aperçut, des voix crièrent : « Voilà celui qui voulut nous ravir Barrabas ! A mort ! A mort ! Lapidons-le ! » Ils ramassèrent des pierres et les lui jetèrent au visage. Côme étancha le sang qui coulait de son front et, faisant un pas, tranquillement leur dit : — « S'il vous faut ma vie en échange de la vie de cet homme, prenez-la. » Alors les plus acharnés laissèrent tomber les pierres qu'ils tenaient dans leurs mains et ils se regardaient entre eux, disant : — « Il a parlé comme Christ. Il n'a pas tremblé devant nous. » Mais, ceux qui n'avaient pas entendu Côme continuaient à crier : A mort !
Majestueux sous les neiges de l'âge, un vieillard apparut, un patriarche du temps des mages, un roi venu d'Orient avec les onguents et les chameaux. Et une lumière terrible brillait dans ses prunelles. Il leva les mains, cria : — « Arrêtez ! ne touchez pas au Juste ! » Côme reconnut son fi^ère Sévère et tous deux s'étant embrassés, Côme dit : « Maintenant, frère, il me semble que pour la première fois je me suis élevé jusqu'à Dieu. » Et le maitre d'Eolie répondit : « Maintenant, ô Côme, tu fus Dieu toi-même. » Ils s'en retourné-
rent ensuite vers la maison de Côme, et la fou le s'écartait devant eux, disant : « Une grande chose est arrivée. Allons délivrer Barrabas ! » Le soir était tombé sur la ville, Barba l'ancêtre reprit le chemin d'Eolie. Une clarté surnaturelle , un soir de paix et d'harmonie baignait lescampagn es. Il trouva la moisson faite, car les aoùterons depuis une semaine abattaient les froments. Et il pensa : « Un moissonneur sublime est entré au champ des âmes. Il a coupé la gerbe de blé pour en faire le pain de justice. »
Le cor héroïque sonna, s'éteignit dans l'automne d'Eolie. Des jours comme une eau lente vers la mer sans bruit coulaient. Des lumières comme des soies décolorées, la trame d'une tapisserie aux figures fanées de légendes autrefois semblaient av'oir vécu, ors évanouis aux doux paysages silencieux. Il fuma un encens d'anciennes fêtes, dans le frisson nu des soirs. Et seuls Eleuthère et Hylette se souvenaient encore de l'odeur des foin s sous les arbres, là où chanta l'oiseau mystérieux.
là OÙ roucoulèrent les colombes. « Doux ami ! Suave Hylette ! » murmuraient-ils charmés en se promenant aux allées du bois comme au temps de la chanson et de l'été. Ils n'allaient pas plus loin, et jamais la phrase ne s'achevait, car ils avaient devant eux l'éternité. Sylvan, triste et sans gloire, maintenant guidait les bœufs laboureurs. La plaine en courbes profondes, en pourpres arabesques parallèles, sinua, imita les orbes sidérés, immense, becquetée des corbeaux. Mais un matin il dit au bel Eleuthère, fils du printemps : « Viens, je t'enseignerai la jeune humanité. Tout âge commence par des labours ; et ensuite une main s'ouvre qui lance au loin la graine. » Et Tadolescent l'ayant suivi, il sentit se dérider son âme soucieuse. Il lui mit donc le mancheron dans les mains et les boeufs allaient devant, d'un rite grave, en soufflant par les naseaux. La première journée fut divine, l'enfant rythmait son pas selon les aumailles fraternelles. Il marchait dans l'odeur, la palpitation tiède de la terre. Sylvan, au bout du sillon, l'aidait à retourner le soc. Et ensuite il recommençait, poussait droit les bêtes ; quelquefois il criait, ivre de force, et leur jetait des pierrailles. Mais le second jour, Hylette vint à passer. — « Ami, dit-elle, l'été a refleuri des
foins coupés : tout le champ ce matin s'étoilait de marguerites. » Il vit qu'elle lui souriait et que Sylvan n'était plus là. Alors il remit ses bœufs à l'un des lorandiers et à petits pas de songe il s'en alla avec elle moissonner l'herbe fleurie. Ce jourlà il ne caressa plus l'échiné fumante des grands bœufs sacrés.
Le troisième jour, Sylvan vint encore et lui dit : — « Maintenant que le soc obéit à tes mains, je t'apprendrai, frère, à maîtriser un jeune cheval fougueux. Ceci encore est un symbole. » Il rit et, retenant l'ardent animal par les naseaux, il le conseille et l'aide à s'enlever jusqii'à la croupe. La bête se cabre et rue, aigrement hennissante. Alors l'enfant plonge les poings dans ses crins. Tous deux d'un bond ont disparu au détour de l'allée. Et ensuite le cheval revient vainqueur, secouant ses flancs délivrés. Eleuthère ! crie Sylvan en détresse pour il ne sait quel malheur dont pâtit le jeune téméraire. Un rire jeune au loin se moque et vibre : — « Ne t'alarme point, ami. Je mordis la poussière, mais sans grande avarie, hormis que d'amour-propre. Il en coûtera au perfide ! » Deux fois encore sa vaillance est déjouée par les ruses du libre enfant de la savane. Il tombe, ferme les yeux, pâle, mi-évanoui, et les rouvrant, bondit,
1 etreint et d'un charme obéi enfin le captive, roi sous qui frémit un orgueil humilié. Sylvan le loue et dit : — « Sache à présent tout le prix de ta victoire. Celui que tu soumis n'appartient point à une race esclave. Mon fidèle Héraut avec le sang lui versa son cœur furieux. O vainqueur ! Je te donnerai le cor couleur de soleil afin qu'embouché par toi, il sonne ta force merveilleuse aux horizons d'Éolie ! Moi-même le reçus de mon père le jour où je domptai l'étalon ! »
Et Sylvan fait commue il a dit : il va dépendre le cor héroïque et, le lui passant au col : « L'âme de Sylvan y retentit, dit-il. A ton tour, jeune élu, mets-y le vent de tes poumons et souffle la fanfare glorieuse. » L'enfant gonfle les joues, tourmente le cuivre et n'en tire que de rauques abois. Las. il s'afflige et de honte, de regrets ne peut contenir ses pleurs. — « Reprends-le, toi qui en ébranlas la forêt. Jamais le souffle d'Eleuthère ne suffira à emplir la trompe d'un héros. » Mais Sylvan l'encourage : — « Pourquoi désespérer si tôt, petit ? Le cor longtemps aussi demeura pour moi sans voix : je n'en fus le maître qu'en devenant un homme. » Ensuite il lui prend des mains le sonore et valeureux emblème et le contemplant, il s'écoute renaître en ses musiques d'autrefois.
Un nuage a voilé ses yeux. — « Voix par laquelle la voix de Sylvan s'exhala et fut portée vers les laboureurs de l'autre rive ! Ame en qui se libéra mon âme enfant ! Ignorance ! Age innocent ! Alors, umi, je n'avais pas encore pleuré ! Et regarde... » Il se tait, reprend d'un souffle éteint : « Mes dents depuis, dans la peine et la colère^ mordirent le cor bruyant et vain. » Ainsi disant, une défaillance le mollit pour ce frère dont il redoute les destinées : — « O toi qui encore m'es ignoré, ne veuille pas trop prématurément devenir un homme. Sache mériter longtemps le don d'enfance. Et ce cor qui me fut un tristeet royal symbole, diffère d'en expérimenter les secrets redoutables ! Qu'il soit à tes lèvres le vent léger du rire, l'haleine ingénue de ta joie quand d'autres y expirèrent la vie ! »
Mais il ne peut résigner le vieux compagnonnage. Il porte à sa bouche le cuivre couleur des ardents crépuscules et du solitaire automne. Par quatre fois, s-i tournant vers les quatre vents, il en tire des sons prolongés. Métalliques et graves, les ondes de futaie en futaie roulent comme un fleuve aux brasiers du couchant. Et ensuite il suspend son souffle, il écoute aux échos palpiter et s'éteindre les routes vibrations d'un cœur.
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« Entends-le, dit-il, gémir et mourir et renaître au fond des bois. Mon cœur déjà, en cet autre qui lui répond, pleure la mort de Sylvan s'il lui faut encore rester esclave en cette île. » L'adolescent s'émeut, tressaille à ce vent magnifique en qui s'éplora le présage. «)0h! s'émerveille-t-il, une voix fabuleuse s'éveille des siècles et retentit dans l'avenir. Le cor des ancêtres reluit et fanfare aux forêts futures. Cher Sylvan, sonne encore tandis que Héraut nous emportera jusqu'où éclata la clameur prophétique ! » Alors Sylvan lui dit : « Bien, enfant ! A présent le signe m'apparait. A présent, tu es digne d'emboucher le cor des héros. Que ta destinée donc s'accomplisse ! » Et pendant tout le jour et les jours qui suivent, Éleuthère expire sa petite âme en la conque vermeille. Il souffle, s'interrompt, s'écoute souffler dans l'écho et recommence. Le cor splendide ceint son épaule tandis qu'il va sous les arbres roux. Hylette en oublie les fleurs de la prairie ; ravie de sa novice vaillance, elle suit ce chevalier qu'auréole un prestige de fastes. Et quelquefois elle enfle sa jeune poitrine, elle lance aux airs le cri des chevauchées, le sauvage et aigre Hilléï ! Hïa ! Hi ! Vers l'Orient une voix leur répond et ils croient reconnaître la voix de l'oiseau.
Sylvan se réjouit d'être l'éducateur de ce jeune homme prédestiné duquel si légèrement il désespéra. — « Moi, dit-il, je m'apparais l'ancienne humanité contemporaine des matins du monde. Je vais m'ignorant et cherchant mes dieux. Mais toi, Éleuthère, tu sais par quels noms les évoquer. Tu es celui qui renaît de la mort. Tu es un beau lys élancé des funèbres jardins. En outre, tu séjournas sur le bord de la vaste mer quand à peine je dépassai les rives d'Eolie. O Eleuthère! Tu vis souffrir les hommes et l'e rêve, moi captif, sans espoir de leur apporter la délivrance. En revanche, je connais des secrets merveilleux. Les oiseaux m'apprirent la chanson de vie. J'ai senti passer en moi l'éternité des arbres. Lies airs subtils ont un sens que je pénètre. Et je n'ignore pas non plus les fables qui rendent l'homme héroïque. Je t'initierai aux arts du courage et de la force. »
La divine sympathie le réconforte et par cette âme à la sienne liée, lui rend moins pesant l'exil d'Eolie. Cependant sa pensée parfois le reporte vers les horizons sublimes de la mer. « Parlemoi, dit-il, des hommes qui naviguent sur les flors éternels. Sans doute ils étaient pâles encore d'avoir abordé aux terres inconnues ? Sans doute leurs bras tremblaient pour avoir étreint une chair
fraternelle et délivrée? La toison des monstres dispersés orgueilleusement pavoisait leurs navires ? Et, dis-moi, n'avaient-ils pas des yeux plus beaux que les nôtres? N'étaient-ils pas d'une taille surhumaine? » Un vertige l'exalte au mirage idéal qui, par avance, le déporte vers les patries assignées à son destin. Mais déjà Éleuthère regrette les molles chaînes fleuries dont l'asservit Hylette. Il rougit, il balbutie, à peine il écoute ce Sylvan qui rêva de l'égaler aux héros. — « N'entends-tu pas, cher frère, une voix qui là-bas me réclame ? » Son oreille leurrée croit l'entendre approcher dans les rumeurs de la forêt. Et de nouveau une tristesse emplit l'œil de Sylvan. — « Ton âme déjà m'a quitté et vole devant toi ! »
Or Hylette, un peu plus tard, l'apercevant seul, va à lui et ainsi se plaint : « A quoi te sert ce symbole d'un autre âge ? Ne suffit-il pas de tes mains pour cueillir avec moi dans la prairie des fleurs qui ne se fanent pas? Viens si tu ne veux que je cesse d'être ton âme nouvelle. » Ensuite, riant et pleurant, elle chante : « Dans l'hiver mon ami est parti. — Je reviendrai au beau temps du printemps. — N'es pas revenu, ô doux ami, ni le printemps. » Il voit trembler à sa joue un feu rose et gémit : « Petite Hylette, c'est la faute à Syl-
LE COR FLEIRI. 347
van... Le cuivre rauque et dur horriblement déchira mes lèvres. »
— Eh bien, s'il en est ainsi, dit-elle en séchant ses pleurs, viens nous-en nous moquer de Sylvan avec l'oiseau dans les bois. Et la petite chanson reprend : «Mon ami était parti. Mon cœur est revenu. » Comme un vol de passereaux, comme le tourbillon léger des feuilles à ras des plaines, ils fuient et sous les fûts pavoises d'écarlate ensuite ils tournent et dansent et ébruitent un rire clair. « Oh! dit-il, j'étais bien sot de tant écouter ce cruel ami puisqu'il me roba ces yeux bien plus plaisants! » Et Hylette : « Vois que d'heures perdues où nos yeux désapprirent notre image! En es-tu davantage le héros que mon cœur chérit pour avoir accompli les fabuleux exploits ?» — « Oh ! fit-il avec candeur, je commençais seulement de ressembler à Hercule ! » — « Mais Hercule mourut sur l'Œta, ami, et à peine tu commences à vivre. »
S'étant enfoncés aux avenues, ils criaient : « Le printemps est revenu ! Le printemps est revenu! » Mais ils n'entendirent pas l'oiseau. Et une voix leur répondit qu'ils ne reconnurent pas et qui leur fit peur. Or, le cor splendide ceignait l'épaule du Fils du printemps et quelquefois, elle ou lui, par
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mépris puéril, l'embouchait, en tirait des sons dérisoires. « Ecoute, disait-il, n'est-ce pas le taureau mugissant? N'est-ce pas le souffle froid d'octobre dans les ramées? » — « Ou, se moquait-elle, le coassement des grenouilles au fond d'un puits ? » Le cuivre dans les bois pleura, lui qui sonna la fanfare d'orgueil et de gloire. Ensuite ils détachèrent les ardents feuillages d'un aubier et les tressèrent en guirlandes autour des spirales sonores. Et chacun à son tour portait le cor fleuri comme un trophée de vendanges, ou bien ensemble ils passaient leurs têtes jumelles dans sa spirale par simulacre d'un collier amoureux, et parmi les ris et les cris, elles y apparaissaient chevelues d'or et de joie.
— O 1 dit-elle soudain, qui nous parla de fleurs ionchées? Voici que les roses naissent sous nos pas 1
Un buisson devant eux saignait un sang délicat d'églantines. Ils en cueillirent une touffe qu'ils froissèrent aux boucles de leur front, toute fraîche d'aurore mutilée. Alors elle voulut sonner la mort des roses et, soufflant de ses lèvres courtes dans le cor héroïque, elle en arrachait des sons grêles et étouff"is. Mais quelqu'un sur le chemin appela Eleuthère. Ils levèrent les yeux et aperçurent la
colère de Sylvan ; et Hylette laissa tomber le cor et ne fut plus qu'une tunique fuyant derrière les arbres.
— Eleuthère, dit l'orageux Sylvan, encore une fois tu as trompé ma confiance. De la trompe profanée, tu fis un jouet aux mains de cette enfant. Cuivre magique en qui expira l'âme des héros, ils t'ont fleuri ainsi qu'un thyrse futile ! » Il disperse les roses et les feuillages, les piétine avec mépris. Le cor brandi et nu s'enflamme de pourpre et de soleil, vengé. Et il dit encore : « Maintenant va filer la quenouille avec mes sœurs, toi qui avilis le mâle emblème. Ta bouche indigne ne prolongera plus les sons dont frissonnent les chênes dans les soirs farouches. Cor humilié, legs des aïeux qui me fut transmis par mon père, personne, hormis Sylvan, ne t'embouchera plus désormais! »
Il regarde une dernière fois le frère volage que noblement il voua à la gloire, et un pleur roule à sa joue, viril et acre, un sel de douleur et de colère. Puis il disparaît dans la forêt, le cor ne s'est plus fait entendre. Et seulement une voix d'oiseau dans le taillis gazouille : « Eleuthère ! » Hylette presque aussitôt avance la tête, regarde si nul vestige de Sylvan n'encombre plus la perspective, et ensuite elle glisse jusqu'au chemin. « O gentil ami,
laisse-le dire. Ne vois-tu pas que les temps d'héroïsme sont finis ? Tous les monstres sont morts. Il n'y a plus que l'oiseau dans la forêt. » Et elle rit, petite Eve apparue au seuil dd l'âge d'amour. Mais un regret est resté au cœur d'Eleuthère. « O Hylette ! Sylvan pleura ! » Alors elle ramasse les fleurs foulées et s'écrie : « Que ne pleura-t-il assez pour rendre la vie à ces roses? » Bientôt l'image courroucée de Sylvan se dissout aux équivoques prestiges d'un crépuscule arrivé comme à pas de loup. Un brouillard violet fume et ondule au velours assombri des gazons. A travers le tamis des branches, l'or fané du ciel blute un silence pâle où s'éteint la vie. « Vois, dit-il, comme le soir tombe solennel et dou.x sur les avenues... Ne crois-tu pas apercevoir là-bas deux ombres comme nous-mêmes glissant au bord de la clairière? » — « Et toi, cher Eleuthère, n'entends-tu pas une voix, cette même voix étrange qui déjà nous effraya quand nous allions, nous moquant de Sylvan? » — « Oui, dit-il, j'entends la voix, et une autre lui répond, car il n'en faut plus douter à présent, elles sont deux. » Ils se serrent frissonnants l'un contre l'autre, l'oreille aux écoutes ; et de nouveau les voix s'élèvent. L'une semble gémir tandis que l'autre
supplie. « Je t'assure, dit Hylette, ne restons pas un instant de plus ici. Mon cœur est déchiré par un secret pressentiment. Viens, ami, ramènemoi vers la maison. » Ils fuient en étouffant leurs pas rapides ; et dans le soir ils sentent leurs visages froidir d'inconnu. Soudain ils se sont arrêtés. Les airs sont restés déchirés d'un cri... « O H}-lette ! on eût dit le cri d'Elée ! » Et ensuite la nuit est tombée sur le bois, ils n'ont plus entendu que le vent de l'automne.
Ainsi prit fin la leçon d'héroïsme, et Sylvan se retrouva seul dans Eolie. Le cor dans les soirs ne sonna plus de gloire et d'orgueil. Mais deux enfants allaient par les avenues, chantant et riant, élus pour un destin merveilleux. Et Sylvan connut la Passion, pour la seconde fois renié par son frère. Il s'apercevait maintenant solitaire et nu sur un mont, au bas du grand ciel inhabité ; les dieux du passé s'y étaient évanouis et un autre ne vint pas qu'il attendait toujours. Dans les brumes, dans une vapeur de crépuscule, Eolie, île
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en fuite déjà et réalisée, s'enfonçait comme un rêve. Lui-même fit-il autre chose que rêver, d'une âme esclave que vainement il espéra libre? Des siècles d'humanité et d'Œtas froidis et de Caucases abîmés, toute la stérile épreuve l'opprimait. Il fléchissait sous le tourment de sa force inutile : elle n'avait servi au monde non plus qu'à luimême, travaillée de moûts hétéroclites, élancée en ardeurs qui tôt retombaient comme un jet d'eau futile. Il regretta les belles eaux ensevelisseuses où il méprisa de descendre avec Elée. Alors l'été bouillonnait, il avait le jeune sang de la vigne et des taureaux ; il n'avait pas cessé d'être le héros. « O Sylvan ! que ne mourus-tu la tête aux cieux quand encore tu pouvais volontairement mourir ! »
Son cri est entendu de celle qu'il renia comme le renia Eleuthère. « Vis, ami, puisque ta destinée est de vivre. » Il la voit venir à travers les arbres, petite ombre pâle qui n'est plus que la forme d'Elée. Ainsi, près des eaux, l'âme remontée vers l'étoile, il la tint en ses bras. Elle lui sourit, il soupire : « O Elée! tu me parles de \ivre, toi qui bien mieux me persuadas de mourir ! » Il n'entend plus ensuite qu'un souffle qui s'éloigne... « Vivre pour les autres, Sylvan ! »
Il erre à travers l'automne dépouillé d'Eolie. Puis la nuit tombe, il rentre aux demeures. Alors le Père étend les mains et l'appelle à ses côtés : « Enfant... enfant... » Un nuage, le soir d'une grande vie recouvre son haut front. Et un peu de temps il reste perdu aux silences de son âme. Mais d'un geste ensuite il dissipe les ombres.
— Enfant, ne crois pas que je sois fermé à ta peine. Ton cœur est demeuré devant mes yeux : je te suivis en ton chemin d'adolescence, j'ai vu naître en ton âge de jeune homme l'homme inquiet que nous sommes. Et voici que déjà Eolie se voile de nuit, les temps sont prochains. Reçois de ton père la connaissance de toi-même... Ensuite l'initiation sera complète, tu seras égal à toute l'humanité. Or, un dieu t'est né qui naquit de la douleur des hommes. Son nom est Christ.
— Christ ! murmure Sylvan, n'est-ce pas ce dieu dont me parlait Eleuthère?
— Il te fut connu, enfant, dès le jour où tu connus la souffrance. Il naquit de ta douleur comme il renaît en chaque homme triste. Je tremblai quand je le sentis s'éveiller en toi ; alors encore tu ne croyais connaître que Prométhée ; mais déjà ton front avait pâli. Rien qu'à la vision du Caucase, tu le pressentis. Maintenant, sache
qu'il fut un mont plus haut. La torche d'Œta s'allume au feu que déroba Prométhée : elle s'éteint et l'éclair du Golgotha jaillit de ses tisons consumés. Ainsi tous les dieux viennent et meurent à leur heure. Ensemble ils sont la conscience du monde et chacun est tous les hommes. Or écoute la leçon : Prométhée affranchit l'homme de ses dieux vieillis. Mais Celui qui s'appelle Christ délivra l'homme de l'homme même. Luimême fut un homme qui osa s'égaler à son Dieu. Et il mourut de la main de ceux qu'en mourant, il sauva. Ainsi il fut Christ, c'est-à-dire le Pardon, ayant été le Sacrifice. Et même il avait été renié par ses disciples.
— Toi aussi, Eleuthère, me renias! soupire Sylva n.
Etant entrée dans la chambre, Elée entend cette plainte et elle lui prend la main, la retient entre les siennes. Barba un instant ferme les yeux et sa voix tout à coup a tremblé.
— Maintenant, fils, connais les symboles. Je fis Eolie à l'image du riant Eden.Eoliefut votre âme enfant et l'âme de toute l'enfance des âges. Et il y eut autour une rivière comme une ceinture de grâce ; et la douleur encore n'était pas née. Mais, sache-le, toi qui ne connus longtemps que la joie
des dieux enfants, les dieux en mûrissant euxmêmes sont tristes. Ainsi le jeune homme aussi s'accomplit dans la douleur. O Sylva n, mes entrailles se déchirent, un nuage couvre mes yeux ; pose ta main sur mon épaule, que je te sente près de moi, car à peine je puis te voir encore. Déjà tu m'échappes, déjà d'un vol sublime ton âme vole à l'avenir quand par mes racines je m'enfonce plus irrémissiblement au passé.
De ses doigts froids, ainsi parlant, il lui caresse le front, et il médite en silence, et puis sa bouche se détend.
— A présent écoute les dernières paroles restées dans ma barbe. La Douleur n'est qu'un cycle assigné à nos soifs ivres d'idéal. Ton âme ensuite l'ayant franchie, se sentira délivrée du tourment d'un dieu qu'elle alla cherchant et qui était en elle. A ton tour tu deviendras le dieu que tu rêvas. Et Christ n'est qu'une étape comme les autres dieux.
Tout l'être en Sylvan vibre surnaturel, exalté d'une foi inconnue. Un souffle le traverse, l'immense vent prophétique des temps qui viennent. Et déjà le passé s'efface, il sort des séculaires ombres, il voit se lever le jour d'éternité, tout pâle, rafraîchi de la grâce d'un baptême au bord des
eaux futures. Une onde vive monte de son cœur gonflé.
— Christ ! ô Christ ! c'était donc toi !
La bouche d'Elée s'appuie brûlante à sa main, elle soupire :
— Le dieu inconnu, Sylvan !
Mais Barba l'arrête :
— Celui-là, ami, n'est qu'en toi-même.
Cependant ils se rappellent l'avoir senti passer
dans la nuit électrique, près de la rivière ; ils étaient restés tressaillants, sans paroles, comme devant un mystère. Et ensuite ils avaient eu soif de douleur et de sacrifice ; ils auraient voulu mourir ensemble ; et seulement son nom leur demeurait ignoré.
— Christ ! par trois fois s'écrie Elée. Et ce nom lui apprend le geste de la prière. Elle joint les mains et tombe à genoux. Le nom divin vole sur leurs lèvres à tous deux. Il flotte aux airs comme l'essence, l'esprit même du sacrifice. « O Christ ! dit Elée, fais que moi aussi... » Elle ne peut achever, incline la tête. Et comme une étoile dans les clartés du matin, la nocturne Elée, la fille de la mort et de la nuit, s'est évanouie. Barba la prend en ses bras, doucement lui souffle sur les yeux. Et enfin elle semble se réveiller d'un songe,
elle aperçoit Sylvan. Tous deux alors longtemps s'embrassent dans les pleurs, très purs, d'une àme éblouie, car pour la première fois ils se sont reconnus. Et ensuite Barba les renvoie, disant : « Ceci est la dernière leçon, enfants. »
Des jours passèrent. Les rouges pavillons de l'automne furent déchirés par les vents. Ensemble ils s'en allèrent regarder au bout de la prairie le vol des oiseaux migrateurs. « Ils vont à leur destinée, Sylvan, dit-elle. Ils ont écouté les voix... » Il répondit : « Ils vont vers les régions inconnues où voudrait les suivre Sylvan ! » D'un souffle elle murmura : « Ils se délivrent du passé. » Leurs paroles étaient obscures ; pourtant ils croyaient se comprendre, chacun restait oppressé d'un secret qu'il n'osait dire. Et seulement quelquefois leurs lèvres tremblaient, ils détournaient l'un de l'autre leurs visages, tout à coup devenus pâles. Ils n'étaient plus tristes : une haute exaltation, comme à la veille d'un départ, leur faisait une âme et des prunelles claires. Puis ils quittèrent la berge des eaux ; nul des deux n'avait reparlé de la mort ; sous les arbres sans feuilles et sans oiseaux, ils s'en retournèrent, ne semblaient pas voir la nLidité froide des champs.
Or, un jour, Élée étrangement dit à Sylvan :
358 l'île vieu(;e.
— Cette ile, ami, est pleine de prestiges... N'entendis-tu pas quelquefois des voix crier comme dans un naufrage ?
Il sourit :
— Le cor dans les bois sans doute pleurait le faible cœur de Sylvan... Ou si c'était la folle aventure de cette petite Hylette et de celui qui va derrière ses pas, enguirlandé de roses ?
Ils parlaient encore, le soir tomba, et dans Eolie une voix gémissante appela : Élée !
— Oh ! s'écria Sylvan, maintenant il me souvient avoir entendu cette voix ! Sans nul doute, en un autre temps, j'ouïs une telle voix. Elle semblait venir de chez les honimes de l'autre rive. Et m'étant élancé, un inconnu, sous la nuit des arbres, me pressa contre son sein.
Il la sentit défaillir.
— Sylvan, elle m'appelle!... Quelqu'un m'appelle dans l'île ! Va sans retourner la tête. Un jour tu sauras qui fut Elée.
Elle a fui, il voit tournoyer et disparaître sa robe aux ombres pâles. Elée ! Elée ! Son cri monte, inexaucé. Le petit fantôme d'Elée s'est perdu dans le soir taciturne. Elle vola du vol des oiseaux chercheurs d'horizons délivrés, elle n'est plus revenue. Et il se tourmente :quel charme d'horreur
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OU d'espoir, quel sortilège émané des airs subtils la captiva, injonction ou prière, mais fatidique évoqué à l'heure hallucinatoire ? Tout fut mystère en Elée et l'est bien plus en ce soir qui garde son secret.
Il rentre aux demeures, il voit dans l'àtre, aux pieds de Barba, Éleuthère et Hylette tressant des couronnes. Le sourire du Père les encourage; ses pensées bienveillantes semblent fleurir à leurs doigts ce jeu d'amour, illusion d'un printemps éternel. Et la moqueuse Hylette lui dit : « Vois, tout l'été ne fut pas dispersé par tes mains. Il est encore au bois des buissons ignorés où nous cueillimes l'églantine. » Mais il ne pense qu'à celle qui est partie : « Nul de vous ne vit Elée? »
— La voici !
Elée même, la chère voix d'Elée lui dit la bonne parole où des ombres soudain elle apparaît ressuscitée. Elle a les yeux lointains d'avoir trop regardé dans la nuit, elle scelle d'un doigt ses lèvres, petit sphinx clandestin qui cache son âme et sur qui glisse sans l'éclairer la lumière de l'âtre. Oh ! songe-t-il, serait-ce bien là la noire et ardente Elée ? A peine elle me demeure encore visible en cette pâleur d'une forme déjà éthérée, divine étoile
qu'évanouit l'arrivée du matin... Et il n'ose la toucher, de peur qu'une illusoire image n'élude son geste inutile.
Une dernière fois ensuite ils se revirent sous les arbres, près de la rivière. Un soleil éteint, la frileuse agonie d'un mirage du mol été aux givres du ciel fanait les gazons. Ils furent longtemps sans se parler, laissant errer leurs regards sur le doux paysage en langueur. Et enfin elle étendit la main et dit : « Vois, tous les vols sont passés. Nous seuls, ô Sylvan!... »I1 continua pour elle : « Nous seuls sommes encore ici ! » Un frisson les saisit, ils se prirent les mains. « Ne trouves-tu pas, ditelle, que l'heure est solennelle? Le soleil là-haut se voile et c'est nous qui semblons le quitter. » Et comme Sylvan ne répondait pas. elle baissa jusqu'à lui son front et en souriant, lui dit : — « Baise mes paupières, ami. Appuies-y longuement tes lèvres. Ferme mes yeux sous tes baisers. Et qu'ils y impriment l'image de ces campagnes qui déjà ne sont plus qu'un songe... » Il lui ferma les yeux, y appuya longuement ses lèvres et ensuite il dit : « Je sens ton âme s'en aller de moi, chère Elée... Elle s'élance vers l'avenir. » Mais Elée s'exaltant : « Elle retourne plutôt au passé. Maintenant, sache-le, je ne suis plus que ta petite âme d'autre-
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fois... » Et tous deux pleuraient, envahis d'une grande tristesse.
Puis les présages apparurent. Un des faons gracieux, aimés de Florie, expira ; un ouragan décima les plus vieux chênes ; la rivière ensuite se mit à monter, une partie d'Éolie s'abîma dans la fureur des eaux. Et, dans l'île profonde, des voix toujours étaient entendues, gémissantes, terribles, et qui emplissaient les soirs. Alors l'effroi régna, les serviteurs secouaient leurs fronts pâles et disaient : « Voici longtemps que nous vivons dans cette île : pourtant jamais nous ne vîmes ni n'ouïmes rien de pareil. Est-ce que les temps seraient accomplis? Nos yeux terrifiés verront-ils disparaître Eolie ? Sûrement des choses extraordinaires sont en suspens, des prodiges vont naître. » Et le cor d'or et d'orgueil était mort. Un autre dans les bois pleurait, voilé.