V. 723 Aux vieillards
Hector rappelle que, sans la défense que lui avait faite le conseil des vieillards Troyens, il aurait dès longtemps attaqué les vaisseaux; mais le sénat de Troie n'avait voulu permettre qu'on sortît de la ville, pour donner l'assaut au camp, que depuis la retraite d'Achille.
LA PATROGLÉE.
Patrocle supplie Achille de lui prêter ses armes pour aller combattre les Troyens; Achille y consent et donne des conseils de prudence à son ami (1—101). Ajax, malgré sa valeur indomptable, ne peut empêcher que le feu ne prenne aux vaisseaux; Achille, voyant la flamme, presse Patrocle de s'armer; sortie des Myrmidons sous le commandement de Patrocle; discours d'Achille à ses amis, qui retournent au combat; sa prière aux dieux ; discours de Patrocle (102—277). Patrocle éteint le feu du vaisseau de Protésilas; les Troyens sont forcés de reculer; exploits de divers guerriers; bravoure de Patrocle (278 — £rl8). Sarpédon essaie d'arrêter la fuite des Troyens ; pitié de Jupiter pour Sarpédon, quand il le voit aux prises avec Patrocle; Sarpédon est tué par Patrocle; Glaucus, guéri de sa blessure par Apollon, veut emporter le cadavre de son ami; combat acharné sur le corps de Sarpédon (419—644). Jupiter décide la retraite et la fuite des Troyens ; il fait porter le corps de Sarpédon en Lycie, par Phœbus-Apollon (645—683). Patrocle poursuit les Troyens, malgré le sage avis qu'Achille lui avait donné ; Apollon essaie d'arrêter Patrocle, et il ramène Hector au combat (684—730). Patrocle tue Cébrion, le cocher d'Hector; combat sur le corps de Gébrion (731—784). Patrocle, désarmé par Apollon, est blessé à mort par Euphorbe ; Hector l'achève ; discours d'Hector et de Patrocle ; Automédon peut sauver les divins coursiers d'Achille (785—869).
Ainsi pour le vaisseau s'acharnent les combats. Patrocle auprès d'Achille a transporté ses pas,
Versant des flots de pleurs, ainsi qu'une fontaine
Qui, du haut d'un rocher, se répand sur la plaine. 5 Achille, en le voyant, s'émeut de sa douleur;
Et ces rapides mots s'échappent de son cœur :
« Pourquoi gémir, Patrocleî On dirait à t' entendre
» Une enfant qui de loin poursuit sa mère tendre,
» Et qui, saisit enfin sa robe par le bas, so » Demandant toute en pleurs, d'être prise en ses bras.
* Tels sont tes pleurs, ami ; telle est aussi ta plainte.
» Pour les nôtres, pour moi, ressens-tu quelque crainte?
» De Phthie, as-tu reçu quelque bruit affligeant?
» Ménœcée est toujours, à ce qu'on dit, vivant; 45 » Pelée est toujours roi de la Myrmidonie ;
» Nous serions bien chagrins s'ils n'étaient plus en vie.
» Ou bien des Grecs vaincus veux-tu plaindre le sort,
» Sur la flotte expirant leur orgueil par la mort?
» Réponds, sans rien cacher ; et nous verrons ensemble. » 20 Patrocle, tu lui dis, avec ta voix qui tremble :
« Noble fils de Pelée, Achille généreux,
» Pardonne-moi. Les Grecs...! Ils sont si malheureux!
» Tous les plus renommés jadis par leur vaillance,
» Blessés, sur leurs vaisseaux restent dans la souffrance. 25 » Le fougueux Diomède est blessé. Comme lui,
» Ulysse, Agamemnon, le sont tous deux aussi.
)> A la cuisse Eurypyle est blessé d'une lance.
n Les médecins près d'eux épuisent leur science.
» Toi, gardant ton courroux, tu restes inactif; 30 » Ah ! que jamais mon cœur n'ait un dépit si vif!
» De tout autre, que peut faire, hélas ! la faiblesse,
» Si tu ne consens pas à secourir la Grèce?
» Non, Pelée et Thétis ne sont pas tes parents;
»i La mer ou des rochers t'ont porté dans leurs flancs, 33 » Puisque ton cœur résiste et demeure inflexible.
» Si c'est l'ordre d'un dieu qui te rend insensible,
» Si le grand Jupiter t'a parlé par Thétis,
» Souffre que je combatte ; et dis à nos amis
» De prêter aide aux Grecs, me suivant sans murmure. 40 » Permets-moi d'endosser ta redoutable armure;
» Les Troyens, abusés en me prenant pour toi,
» Laisseront respirer, dans un instant d'effroi,
» Les Grecs, qui, moins pressés, pourront reprendre haleine.
» En arrivant tout frais, nous chasserons sans peine 45 » Des hommes fatigués, loin de nos noirs vaisseaux. » L'aveugle! Il ignorait, en prononçant ces mots,
Que c'était demander la mort par sa prière !
Achille lui répond, en sa douleur amère :
« Patrocle, enfant des dieux, sais-tu ce que tu dis ? so » Jupiter ne m'a point fait parler par Thétis;
» Un dieu ne m'a pas fait de secrète promesse.
» Mais mon cœur irrité s'est gonflé de tristesse
» Quand quelqu'un s'est permis d'insulter son égal, » Et m'a ravi mon bien par un ordre fatal* 55 » Mon âme a trop souffert pour être sans mémoire. » Cette fille, qui fut le prix de ma victoire, » Qui devint mon butin quand je pris sa cité, » Atride me l'arrache avec impunité, » Me traitant en sujet le plus vil, le moins digne ! 60 » Mais laissons maintenant ce passé qui m'indigne; » Il faut bien s'apaiser. Oui j'étais résolu, » A ne jamais combattre avant que d'avoir vu h Sur mes propres vaisseaux la guerre et ses alarmes. » Ainsi donc maintenant, tu peux prendre mes armes ; 65 » Commande aux Myrmidons, et conduis tous les miens.
» Voilà près des vaisseaux la foule des Troyens ;
» Les Grecs sont refoulés sur le bord du rivage,
» Ne pouvant se mouvoir sur cette étroite plage.
» La ville entière sort des murs sans s' effrayer, 70 » Depuis qu'on ne voit plus l'éclat de mon cimier.
» Ils eussent de leurs morts comblé le fossé vide,
» Si j'avais obtenu ce qu'il fallait d' Atride.
» Nos soldats aujourd'hui leur résistent en vain ;
» Tydide ne peut plus tenir l'épée en main, 75 » Pour protéger les Grecs dans cette lutte affreuse.
» Je n'entends plus Atride et sa voix odieuse ;
» Je n'entends que les cris de l'homicide Hector,
» Qui pousse ses soldats et les anime encor.
» Les Troyens vont couvrir la plaine tout entière. 80 » Patrocle, des vaisseaux éloigne donc la guerre,
» De peur que l'ennemi, triomphant à son tour,
» Nous ôte, en les brûlant, tout espoir de retour. » Mais retiens, en partant, ma parole dernière :
» Gagne pour moi, des Grecs ainsi l'armée aJtière, 85 » Qui, pour me faire honneur, me rendra Briséis,
» Peut-être en y joignant d'autres dons de haut prix.
» Mais, les vaisseaux sauvés, reviens, et prends bien garde
n D'abuser du succès que Jupiter te garde ;
» Ne veuille pas sans moi combattre les Troyens, 90 » Afin de surpasser mes exploits par les tiens.
» Ne va pas, enivré d'un triomphe facile,
» Croire que tu prendras en ce moment leur ville,
» De peur qu'un dieu ne vienne au secours d'Dion ;
» Car ils sont, tu le sais, chéris par Apollon. 95 » Reviens dès qu'aux vaisseaux ta victoire est certaine ;
» Et laisse le combat continuer en plaine.
» Mais, ô grand Jupiter, ô Phœbus, ô Pallas,
» Qu'importe des Troyens et des Grecs le trépas,
» Tourvu que tous les deux nous restions avec joie ioo » Pour détruire à nous seuls les murs sacrés de Troie ! » Ainsi parlaient entr'eux les deux nobles guerriers.
Mais Ajax reculait sous les traits 'meurtriers,
Lancés par l'ennemi que Jupiter anime ;
Son casque retentit sur son front magnanime, 105 Tant les coups sont pressés sur le brillant cimier.
Son épaule se lasse au poids du bouclier.
Qui l'accable ; et pourtant la phalange ennemie
Ne le fait point céder malgré cette furie.
Il est tout haletant ; la sueur à grands flots 1 10 Coule de tout son corps ; et le moindre repos
Ne le soulage point dans sa lutte intrépide. Muses, qui demeurez dans l'Olympe splendide,
Comment sur les vaisseaux le feu prit-il d'abord ? Ajax voit son épieu, sous le glaive d'Hector, 1 15 Coupé tout près du fer, devenir inutile.
Ce n'est plus qu'un tronçon que tient sa main habile :
Et la pointe d'airain, qui tombe en bondissant,
S'en va frapper au loin le sol retentissant.
Le cœur d' Ajax comprend la volonté divine, (20 Qui veut dans les combats que la chance s'incline.
Il voit que des Troyens la victoire aura lieu.
Il cède ; et l'ennemi met le navire en feu.
La flamme en un instant s'élève vers la nue ;
La poupe est embrasée. Achille, à cette vue, 125 Se frappant les genoux, disait à son ami : « Patrocle, lève-toi ; va ; car je vois d'ici
» L'horrible éclat du feu. La flamme qui s'élance
CHANT XVL 109
» Désormais du retour nous ôte l'espérance.
» Vite, arme-toi ; je vais réunir nos soldats. » 130 II disait ; et Patrocle arme aussitôt son bras.
Sur ses jambes, il met les deux cuissards splendides,
Rehaussés en argent, garnis de clous solides.
Sur sa poitrine ensuite, avec soin il revêt
La cuirasse d'Achille, au scintillant reflet. 35 II jette sur son dos l'épée étincelante,
Avec le bouclier, à la masse pesante ;
Il se couvre le front d'un beau casque d'airain,
Où se balance au faite un panache de crin ;
Il choisit deux bons dards, qu'aisément il balance. 40 Mais du puissant Achille il ne prend pas la lance ;
Personne entre les Grecs n'aurait pu la tenir ;
Achille était le seul qui pouvait s'en servir,
Frêne du Pélion, pesante arme de guerre,
Que Chiron autrefois façonna pour son père. 45 II prie Automédon d'atteler les coursiers ,
Le plus cher, sauf Achille, entre tous les guerriers ;
Au milieu du combat, nul ne tient mieux les guides.
Automédon garnit les deux chevaux rapides,
Xanthus et Balius, plus légers que les vents ; 50 Du souffle de Zéphyr, Podarge, eut ces enfants ;
L'océan les avait nourris sur son rivage.
Mais Pédase, qu'Achille a conquis au pillage
Des murs d'Éétion, en tête est le premier ;
Car, mortel, il valait un immortel coursier. 155 Achille cependant fait, dans toutes les tentes,
Armer des Myrmidons les phalanges ardentes.
Tels des loups affamés, sur un mont écarté,
Dévorent un grand cerf en leur férocité ;
Le sang qui les inonde a rougi leurs mâchoires ; 160 Puis la bande s'en va laper les ondes noires
D'une source cachée, où leurs gosiers brûlants
Étancheront la soif dont palpitent leurs flancs ;
En buvant à longs traits, leur ventre se resserre ;
Tels les chefs Myrmidons s'avançaient à la guerre 165 Autour du brave ami d'Achille, au pied léger,
Qui reste au milieu d'eux pour les faire ranger,
Pressant le fantassin et l'écuyer agile. Les cinquante vaisseaux que commandait Achille,
Marchant vers Ilion, portaient chacun un corps 170 De cinquante soldats, quand on vint sur ces bords.
Cinq chefs les conduisaient. Achille, pour lui-même,
A conservé sur tous la puissance suprême,
Le premier bataillon suivait Ménesthius,
Le redoutable fils du fleuve Sperchius.
175 Sa mère est Polydore, enfant du vieux Pelée,
Mortelle au lit d'un dieu pour un instant mêlée ;
Et qu'ensuite Bonis, en public épousait,
Grâce aux nombreux présents qu'en dot il apportait
Le second bataillon suivait le fier Eudore, 80 Héros que Polymèle a conçu, vierge encore.
Mercure avait aimé la fille de Phylas,
Quand il la vit danser, chantant pleine d'appas,
Parmi les chœurs sacrés des fêtes d' Artémise ;
Dans sa chambre à coucher, le dieu l'ayant surprise, 85 En avait eu pour fils Eudore, ce guerrier,
A la course aussi fort qu'au combat pied à pied.
Mais dès qu'il eut reçu de la rude Ilithye
La lumière du jour et le don de la vie,
Échéclès, en offrant les plus brillants cadeaux, 190 Épousa Polymèle, en ses riches châteaux;
Et Phylas élevait l'enfant avec tendresse
Comme s'il eût été le fils de sa vieillesse.
Pisandre commandait un autre bataillon ;
Il est le plus adroit du peuple Myrmidon, i95 Après l'ami d'Achille, à manier la lance.
Un autre au vieux Phœnix prêtait obéissance ;
Enfin Alcimédon commandait le dernier.
Achille, avec les chefs rangeant le corps entier,
Leur parlait en ces mots, quand tous ont pris leurs places : 200 « Gardez-vous d'oublier, amis, quelles menaces
» Vous faisiez aux Troyens, quand, blâmant ma fureur,
» Tristes, vous accusiez mon implacable cœur.
» Est-ce pour ce courroux que t'enfanta ta mère? » Disiez-vous ; sans combats tu tiens l'armée entière,
205 » Sur ses vaisseaux pontés. Que ne repartons-nous, h Puisqu Achille entretient ce funeste courroux? » » Mais voici maintenant que le ciel vous présage » Les travaux que jadis aimait votre courage. » Allez ; que les Troyens sentent votre valeur. »
210 II disait ; et ces mots enflamment leur ardeur ; A la voix de leur roi, les bataillons se pressent. Ainsi, d'une maison à rangs égaux se dressent Les pierres, qui seront l'abri contre l'autan; Casques et boucliers se pressent tout autant.
215 Armures, hommes, dards, tout se serre et s'appuie ; Le panache au panache et se penche et se lie ; Tant les rangs des soldats sont rapprochés entr'eux. Deux guerriers, avant tous, s'élancent valeureux, Patrocle, Automédon, qui tous deux n'ont qu'une âme,
220 Pour montrer les premiers l'ardeur qui les enflamme. Achille ouvre, en sa tente, un coffre de grand prix, D'un superbe travail, et que remplit Thétis, Au moment du départ, de moelleuses tuniques, De manteaux bien fourrés, de tapis magnifiques.
225 11 en tire une coupe, où nul autre que lui N'osa boire jamais, ni tirer de l'étui, Et qu'au seul Jupiter il avait consacrée.
D'abord il la nettoie à la vapeur soufrée,
Ensuite aux larges flots d'une eau pure; et sa main,
230 Après qu'elle est lavée, y fait tomber le vin. Il répand la liqueur, en offrant sa prière, Les regards vers les cieux, au maître du tonnerre :
* 0 Jupiter-Pélasge, ô dieu Dodonien, »> Qu'adore, au sol couché, le prêtre Sellien,
235 » Qui jamais ne lava ses pieds en sa demeure, » Tu voulais bien jadis m' écouter, à cette heure » Où tu frappas les Grecs pour venger mon honneur ; » Exauce maintenant d'autres vœux de mon cœur ; » Car j'envoie au combat, restant ici moi-même,
240 » Avec tous mes soldats, le compagnon que j'aime. » Donne-lui la victoire et soutiens son effort. » Daigne affermir son cœur, pour que le fier Hector )> Sache que notre ami peut seul sans moi se battre, » Et que ses fortes mains peuvent encor combattre
245 » Quand il ne me suit pas dans les périls de Mars. » Fais qu'ayant repoussé la guerre et ses hasards, » Patrocle rentre ici, sain et sauf, sans blessure, » Avec nos compagnons et toute son armure. » Il dit ; et Jupiter entend un de ses vœux ;
250 Mais il refuse l'autre à son cœur généreux : Patrocle pourra bien sauver la flotte entière ; Mais il ne devra point revenir de la guerre.
Achille, ayant ainsi supplié Jupiter, Remet la belle coupe en son coffre de fer ;
255 Puis il reste debout, au devant de sa tente, Car il veut observer la bataille sanglante. Les soldats sous Patrocle avancent, désireux De frapper les Troyens de quelques coups fameux. Telles, par des enfants des guêpes dispersées
260 Veulent rentrer au nid dont ils les ont chassées, Et piquent en fureur les folâtres enfants, Pour d'autres préparant ainsi des maux cuisants Car si, sans le vouloir, quelqu'un, sur son passage, A troublé leurs essaims, dans leur ardent courage,
265 Toutes vont l'assaillir pour sauver leurs petits ; Ainsi les Myrmidons des tentes sont sortis, En poussant jusqu'aux deux une clameur immense.
Patrocle, à haute voix, pour leur parler s'avance : « Myrmidons valeureux, d'Achille compagnons,
270 » Conservez bien l'honneur de vos fiers bataillons. » Honorons notre chef, le fils du grand Pelée, » Que personne n'égale en la rude mêlée, » Afin qu' Agamemnon comprenne son erreur, » Alors qu'il s'est permis d'outrager ce grand cœur. »
275 Ces mots ont de chacun enflammé le courage ; Ils marchent aux Troyens. Comme tout le rivage, Les vaisseaux résonnaient d'une acclamation.
Mais en voyant Patrocle avec son compagnon,
Revêtus tous les deux d'une armure brillante, 280 Les Troyens étonnés sont saisis d'épouvante,
Croyant que c'est Achille, oubliant son courroux.
Dont ils allaient avoir à supporter les coups.
Chacun autour de soi cherche un moyen de fuite.
Patrocle, en arrivant, jette son dard de suite 285 Au plus épais des rangs, au milieu des soldats
Qui cernaient le vaisseau du fort Protésilas.
Le roi des fiers Péons, Pyraechmès, perd la vie ;
Il venait d'Amydon et des bords de l' Axie.
L'épaule droite atteinte, il tombe gémissant ; 290 Ses amis effrayés l'entourent en tremblant,
Tant la peur que Patrocle a répandue est grande,
En abattant d'abord le chef qui les commande.
Patrocle éteint le feu qu'on lançait de nouveau ;
On chasse les Troyens, qui laissent le vaisseau ; 295 Et les Grecs répandus, près des nefs, sur la grève
Poussent un cri joyeux qui jusqu'aux cieux s'élève.
Tel Jupiter chassant les nuages épais,
Qui couvrent la montagne et cachent les sommets,
On voit briller au loin pics, rochers et fontaines ; 300 Et l'éclat infini se répand sur les plaines ;
Tels les Grecs soulagés, quand le feu s'est éteint,
S'arrêtent un instant. et respirent enfin.
Les Troyens n'en sont point à prendre encor la fuite
Car les Grecs ne pouvaient les chasser aussi vite ; 305 Mais ils sont obligés de céder pas à pas.
Chaque chef se signale en de brillants combats.
Patrocle, le premier, frappant Aréïlyce,
Qui s'efforçait de fuir, lui traverse la cuisse ;
Le dard, en la perçant, pénètre jusqu'à l'os ; 3io Et le coup sur la terre a jeté le héros.
Ménélas a blessé Thoas à la poitrine ;
Et le guerrier mourant sur ses genoux s'incline.
Phylide, apercevant Amphiclus, plein d'ardeur,
Lui transperce la jambe, à sa grande épaisseur ; 315 Le nerf est déchiré dans sa longueur entière ;
Et d' Amphiclus la nuit a fermé la paupière.
Des deux fils de Nestor, Antiloque a blessé,
D'un dard, Atymnius, dont le flanc est percé ;
Il tombe. Mais Maris, pour défendre son frère, 320 Se tient devant le corps, tout bouillant de colère ;
Le hardi Thrasymède, avant qu'il n'ait tiré,
Le prévient par un coup qui n'est point égaré.
11 le frappe à l'aisselle, et le glaive qui vole
Détache à peu près l'os et le bras de l'épaule ; 325 Maris tombe couvert des ombres de la mort.
Deux frères à tous deux leur infligent ce sort ;
Amis de Sarpédon, ils gisent sur la terre,
Fils <T Amisodarès, qui nourrit la Chimère,
Monstre pour les humains terrible et repoussant. 330 Ajax, fils d'Oïlée, a saisi tout vivant
Cléobule blessé ; mais bientôt de son glaive,
Il le frappe à la gorge, et d'un coup il l'achève ;
L'arme en est toute chaude, et le guerrier vaincu
Tombe aux flots empourprés du sang qu'il a perdu. 335 L'un sur l'autre accourant, Lycon et Pénélée,
Lancent en même temps leurs dards dans la mêlée ;
Puis ils prennent leur glaive ; et Lycon moins heureux
D'un coup sur le cimier brise sa lame en deux.
Pénélée, en blessant l'oreille par derrière, 340 A tranché, moins la peau, la tête tout entière,
Qui pendait sur le dos du cadavre sanglant. Mérion poursuivait Acamas, qui fuyant
Sur son char remontait ; mais frappédans l'épaule,
Il tombe de son char ; et son âme s'envole. 345 Idoménée atteint, dans la bouche, Érymas ;
Le fer sous le cerveau va sortir par en bas ;
Les os en sont brisés, et les dents en fléchissent ;
D'un torrent de sang noir les deux yeux se remplissent ;
De la bouche et du nez, à gros bouillons il sort : 350 Et le héros descend aux ombres de la mort.
Ainsi les chefs des Grecs signalent leur furie.
Tels des loups, pénétrant dans une bergerie,
Égorgent les brebis que l'imprudent berger,
Les laissant sur les monts, n'a pas su protéger ; 355 Ils ont bientôt détruit le troupeau sans défense ;
Tels les Grecs aux Troyens font sentir leur vaillance ;
Et les Troyens tremblants ne songent plus qu'à fuir. Ajax cherchait Hector, qu'il voulait assaillir.
Mais Hector, abrité d'un bouclier solide, 360 Vient toujours défier, sans que rien l'intimide,
L'assaut retentissant des flèches et des dards,
Et d'un combat douteux rétablir les hasards.
Il ouvre la retraite aux siens qu'il encourage.
Du haut Olympe ainsi se détache un nuage, 3t>5 Qui va de Jupiter déchaîner l'ouragan :
Ainsi loin des vaisseaux tout s'enfuit en criant.
Ils se sauvent sans ordre ; et les coursiers rapides
Emportent même Hector sous ses armes splendides,
Délaissant ses soldats qu'arrêtent les fossés, ;$70 Tandis que, loin des chars, dans le sol enfoncés,
Les chevaux, se cabrant, sans leurs maîtres s'enfuient. Patrocle s'est jeté sur les Troyens qui plient ;
Il veut les écraser. Les fuyards dans leur peur
Remplissent les chemins d'une immense clameur ; 375 La poussière à grands flots s'élève ; et vers la ville
Les chevaux, revenant pressent leur course agile.
Patrocle s'élançait aux endroits périlleux,
Où les hommes tombaient broyés sous ses essieux ;
Et les chars disloqués roulaient dans la mêlée. 380 Sous sa main, les chevaux, don des dieux à Pelée,
Avaient franchi la fosse; et volant vers Hector,
Il voulait le poursuivre et l' arrêter encor,
Afin de le frapper dans sa poursuite ardente.
Ainsi, quand, en automne, une pluie abondante 385 Vient verser sur le sol ses flots torrentiels,
Jupiter veut punir les coupables mortels,
Qui, sans craindre des dieux le courroux légitime,
Violent la justice et soutiennent le crime ;
Les fleuves déchaînés ont tous franchi leurs bords, 390 Et dans les grands ravins que creusent leurs efforts,
Ils roulent jusqu'aux mers et dévastent la plaine,
Effaçant les labeurs de l'industrie humaine ;
Ainsi sur leurs chevaux s'enfuyaient les Troyens. Par ce premier succès, Patrocle avec les siens, 395 Rabattait les fuyards des murs vers le rivage,
Sans aller vers la ville et dans son voisinage,
Et pas un n'échappait, cernés de toutes parts,
Entre les noirs vaisseaux, le fleuve, et les remparts.
Patrocle atteint d'abord Pronous de sa lance, 400 Qui s'était mal couvert d'un bouclier immense;
11 le laisse tomber; et d'un second effort,
Il abat de son char le fils d'0£nops, Thestor,
Qui, frappé dans la joue, où la lance pénètre, Lâche la guide au char, dont il n'est plus le maître.
405 Le coup lui rompt les dents ; et le jeune vainqueur Attire à lui le corps, ainsi que le pêcheur Qui, du haut d'un rocher, de sa ligne soulève Le poisson, que bientôt il mettra sur la grève ; Tel Patrocle l'attire, et le triste guerrier
4io Meurt en ouvrant béants la bouche et le gosier. Puis d'une pierre, il touche Euryale à la tête, La lui fendant en deux sous le casque qui prête. Le blessé tombe à terre, et la mort a soudain, Implacable, tranché le cours de son destin.
U5 Patrocle triomphant couche encore sur terre Polymèle, Épaltès, Tlépolème, Amphotère, Pyris, Iphée, Évippe, et le fier Érymas, Qui se précipitaient pleins d'ardeur aux combats. Cependant Sarpédon aperçoit son armée
420 Sous les coups de Patrocle à l'instant décimée ; Et rempli de douleur, il s'adressait aux siens;
« Où vous enfuyez-vous? 0 honte ! Lyciens! » Seul, je m'en vais savoir quel est l'homme terrible » Qui vous fait tous tomber sous son bras invincible,
425 » Et déjà dans nos rangs a causé tant de maux. » Tout armé, de son char il sautait à ces mots. Patrocle en fait autant avec même courage.
Ainsi deux fiers vautours, sur un rocher sauvage,
De leurs becs à grands cris s'attaquent furieux ; 430 Ainsi les deux héros s'en vont lutter entr'eux.
Jupiter, qui les voit, les plaint dans sa clémence ;
Et, parlant à Junon, révèle ce qu'il pense : « Mon cher fils Sarpédon, hélas ! en cet instant,
» Doit périr sous Patrocle, et la Mort qui l'attend. 435 » Mon cœur est partagé. Dois-je sauver sa vie,
» Le portant sain et sauf dans la grasse Lycie,
» Ou bien l'abandonner à son aveugle ardeur,
» Et le livrer aux mains de Patrocle vainqueur ? » Mais Junon lui répond d'une voix courroucée : 440 « Que dis-tu, Jupiter? Et quelle est ta pensée?
» Quoi ! tu voudrais soustraire au destin éternel,
» Malgré l'arrêt fatal, les jours de ce mortel?
» Les dieux ne pourront point approuver ton délire.
» Mais en outre retiens ce que je vais te dire : 445 » Les autres dieux bientôt voudront défendre aussi
» Leurs enfants, comme toi tu défends celui-ci,
» En sauvant Sarpédon des périls de la guerre.
» Bien d'autres fils des dieux combattent sur la terre, .
» Que, malgré nous, pourtant tu laisseras périr. 450 » Non ; quelqu amour pour lui que tu puisses sentir,
>' Tu dois laisser Patrocle, en la lutte sanglante.
» L'abattre, s'il le peut, sous sa main triomphante.
» Puis Sarpédon tombé sous ce suprême effort,
» Tu pourras envoyer le Sommeil et la Mort, 455 » Qui le transporteront dans la grasse Lycie,
» Où ses tristes parents, au nom de sa patrie,
» Lui sauront élever le tombeau qu'on lui doit. Ainsi parle Junon, et Jupiter l'en croit.
Il fait tomber du ciel une sanglante pluie, 460 Pour honorer son fils, qui va perdre la vie,
Par Patrocle immolé loin du pays natal.
En marchant l'un sur l'autre, en cet instant fatal,
Patrocle a terrassé l'illustre Thrasymèle,
Du vaillant Sarpédon ami cher et fidèle ; 465 II l'atteint dans le ventre au-dessus du nombril.
Sarpédon, à son tour, manque son ennemi.
Mais le cheval Pédase est blessé de sa lance,
Qui dans l'épaule droite enfonce et se balance ;
Le cheval sur le sol hennit en se mourant ; 4io La guide s'embarrasse au coursier de devant ;
Les deux autres cabrés rompent le joug mobile.
De suite, Automédon trouve un moyen habile,
Tranchant, avec le glaive à son flanc suspendu,
Les traits qui retenaient le cheval abattu. 475 Les immortels coursiers reprennent leur carrière ;
Et les deux fiers rivaux recommencent leur guerre. Un trait de Sarpédon est parti vainement ;
Patrocle, près du bras effleuré seulement,
A lancé, le second, d'une main plus habile, 480 Son dard, qui ne doit point demeurer inutile ;
Sarpédon, chancelant, est touché dans le cœur.
Il tombe, comme un pin, de toute sa hauteur,
Ou comme un peuplier, grand mât pour la marine,
Que sur le haut des monts la hache déracine ; 485 Tel devant ses chevaux et son char abattu,
Sarpédon mord la terre, en son sang étendu.
Ainsi le fier taureau qu'un lion redoutable
Égorge entre les bœufs qui sortent del'étable,
Expire, en mugissant sous la dent qui le tient ; 490 Ainsi tombe, en fureur, le prince Lycien.
Il s'adresse en mourant à Glaucus, qu'il appelle ; « Voici l'instant fatal, 6 mon ami fidèle,
» Où tu dois déployer ton illustre valeur ;
» Il faut en ce moment me montrer ton ardeur. «95 » Cours inviter d'abord tous les chefs de Lycie
» A sauver Sarpédon, au péril de leur vie ;
» Puis reviens pour mon corps combattre au milieu d'eux ;
» Car pour toi, dans la suite, il serait bien honteux
» Si les Grecs triomphants me faisaient cette injure 500 » De parer leurs vaisseaux de ma sanglante armure.
» Réunis au plus tôt nos amis courageux. » 11 dit ; la mort étend son ombre sur ses yeux.
Patrocle cependant, le pied sur sa poitrine,
L'achève, en arrachant du corps la javeline ; 505 Et Tâme au même instant s'échappe avec le dard.
Les Myrmidons alors, s' emparant de son char,
Arrêtent les coursiers, fumant d'impatience. Glaucus, en l'entendant, tout attristé s'élance,
Bien qu'il soit impuissant à sauver son ami ; 510 Car il tient de sa main son bras endolori
Par le trait acéré qu'au fort de la bataille,
Teucer lui décocha, sur la haute muraille.
Puis adressant ses voeux à Phœbus-Apollon : « Que tu sois en Lycie, ou bien dans Ilion, sis » Entends-moi, dieu puissant, qui sais partout entendre
» Celui qui, comme moi, ne peut plus se défendre ;
» Car ma main transpercée est pleine de douleur ;
» Mon sang qui coule à flotsm'ôte toute vigueur;
» Et mon bras allourdi demeure sans puissance. 520 » Je ne puis ni lutter ni soutenir ma lance.
»> Jupiter, oublieux de son fils Sarpédon,
» A laissé succomber son vaillant nourrisson.
» Mais toi, reçois mes vœux, ô Phœbus que j'implore ;
» Apaise mes douleurs, pour que je puisse encore, 525 w Rappelant près de moi nos braves Lyciens,
» Sauver au moins son corps, à la tète des miens. » Il dit : et sur-le-champ, Phœbus daigne l'entendre :
11 apaise son mal, et consent à lui rendre,
En étanchant son sang, sa force et son ardeur. 530 Glaucus, reconnaissant d'une telle faveur,
Sent le secours du dieu, que son cœur remercie.
11 presse tout d'abord les chefs de la Lycie
De venir emporter le cadavre avec lui.
Les plus vaillants Troyens sur-le-champ l'ont suivi : 535 Le grand Polydamas, Agénor qu'il appelle,
Le redoutable Énée, Hector, toujours fidèle,
Auquel il dit ces mots, qu'il lance en approchant : « Tu négliges, Hector, en ce cruel instant,
» Les vaillants alliés, qui, loin de leur patrie, 540 h Viennent ici pour toi sacrifier leur vie.
» Sarpédon est tombé, ce roi des Lyciens,
» Dont la mâle équité guidait si bien les siens ;
» Abattu par Patrocle, il reste sur la place.
» Amis, contre les Grecs, déployons plus d'audace, 545 » Pour qu'ils ne vengent pas sur le corps du héros
h Tous ceux de leurs guerriers que, près des noirs vaisseaux,
» Nous avons immolés sous les coups de nos lances. » A ces mots, les Troyens ont des regrets immenses ;
Sarpédon les sauvait, quoiqu'il fût étranger ; 550 Bien des peuples sous lui sont venus se ranger,
Et nul parmi leurs rois n'avait plus de courage.
Les Troyens sur les Grecs se jettent avec rage.
Hector les conduisait pour venger Sarpédon.
Patrocle, aussi vaillant, pousse son bataillon ; 555 Et dit aux deux Ajax, vers lesquels il s'avance :
« C'est l'instant de montrer votre ancienne vaillance,
» Ajax, surpassez-vous, en ces moments si durs.
» Sarpédon, le premier, avait franchi nos murs;
» Je viens de le frapper. Ravissons lui ses armes ; 5tfo » Et pour mieux l'insulter, au milieu de leurs larmes,
» Immolons sur son corps ses plus vaillants amis. » Les Ajax, à sa voix, s'avancent réunis.
Cependant des deux parts, on se forme en phalange;
Troyens, Lyciens, Grecs, Myrmidons, tout se range, 565 En poussant de grands cris, pour s'arracher le mort ;
Les armes résonnaient sous leur puissant effort. Jupiter, répandant la nuit sur leurs batailles.
Honore ainsi d'un fils les sombres funérailles. Le premier choc des Grecs est d'abord repoussé ; 570 Un des plus vaillants chefs venait d'être blessé;
C'est Épigée, enfant de l'illustre Agaclée.
Il s'était retiré chez Thétis et Pelée.
Abandonnant Boudie et son riche terrain,
Après avoir commis le meurtre d'un cousin. 575 A la suite d'Achille, il partit avec joie,
Pour combattre Ilion et les guerriers de Troie.
Il allait s'emparer du corps de Sarpédon
Quand, d'une énorme pierre, Hector l'atteint au front ;
Le crâne en est brisé ; la mort rapide et sombre S80 A bientôt entouré le guerrier de son ombre.
Patrocle est tout ému du trépas d'un ami.
Il vole aux premiers rangs, comme un vautour hardi.
Qui remplit de terreur la colombe ou la pie ;
Tu cours ainsi, Patrocle, aux guerriers de Lycie, 585 Tout en sentant ton cœur pénétré de chagrin.
D'un roc lancé par lui, Sthénélas est atteint;
C'est aux muscles du cou qu'il a reçu la pierre.
Hector et ses soldats reculent en arrière.
Autant porte un bon dard, alors qu'un ferme bras 590 S'en sert dans une joute, ou bien dans les combats,
Quand il faut repousser l'ennemi dans la plaine ;
Autant a reculé la phalange Troyenne.
Glaucus a, le premier, reprenant l'action,
Renversé Bathyclée, un des fils de Chalcon, 595 Qui, dans la riche Hellas ayant sa résidence,
L'emportait entre tous par sa rare opulence.
Glaucus, qu'il poursuivait, le frappe en s' enfuyant,
En plein dans la poitrine, et lui perce le flanc.
Par les Grecs, cette perte est vivement sentie ; 600 La troupe des Troyens en est toute ravie.
On lutte autour du corps ; et les Grecs valeureux
Redoublent leur courage en ce combat douteux.
Mérion a frappé le pieux Laogone, Prêtre de Jupiter, dont l'auguste personne
605 Du peuple est honorée ainsi que Test un dieu. Le trait perce la joue et le crâne au milieu, Et l'ombre de la mort sur le guerrier s'avance. Énée, à Mérion, a décoché sa lance, Espérant le toucher sous son grand bouclier.
Gio Mérion s'est baissé sous le trait meurtrier, Qui va voler au loin et tombant en arrière S'enfonce, en frémissant, dans le sein de la terre, Où Mars éteint bientôt l'élan qu'il a reçu. Énée, en se voyant dans son espoir déçu,
615 Regrette, son effort, qui demeure inutile ; Et par ces mots exhale une plainte stérile :
« Si je t'avais atteint, danseur leste et dispos, n Je t'aurais assuré d'un éternel repos. »
Mais Mérion répond à cette outrecuidance :
620 « Le ciel n'a pas permis, Énée, à ta vaillance, » Quelque fort que tu sois, de nous abattre tous ; » On sait bien que tu n'es qu'un mortel comme nous. » Par le milieu du corps, si je pouvais t' atteindre, » Tu donnerais bientôt, sans que j'eusse à te craindre,
625 » A mon bras le triomphe et ton âme à Pluton. »
11 disait ; mais Patrocle en ces mots l'interrompt : « Que servent, Mérion, tous ces discours frivoles ?
o C'est en les terrassant, et non par des paroles
» Que l'on peut éloigner les Troyens du combat. 630 » Si Ton parle au conseil, à la guerre on se bat ;
» Il faut ici des bras, et non de l'éloquence. » Mérion a suivi son ami, qui s'avance.
Tel on entend au loin le bruit des bûcherons,
Abattant les forêts dans les ravins des monts ; 635 Ainsi retentissait le fracas de la guerre,
Airain, dards, boucliers rebondissant sur terre,
Les guerriers s' élançant et se chargeant de front.
Personne n'eût d'ailleurs reconnu Sarpédon,
Tant les flèches, le sang, le sable qu'on lui jette 640 Ont souillé tout son corps, des pieds jusqu'à la tête.
Des mouches, au printemps, tels les essaims nombreux
Voltigent bourdonnant dans F é table des bœufs,
Quand d'un lait écumeux les écuelles sont pleines ;
Ainsi, sur le cadavre, on luttait dans ces plaines. 645 Mais Jupiter n'a pas détourné ses regards
Du combat acharné, qu'on livre des deux parts.
Il songeait à Patrocle ; et son penser hésite
S'il devra le laisser succomber tout de suite,
Auprès de Sarpédon, sous la valeur d'Hector, 650 Qui le dépouillerait de son armure d'or,
Ou s'il doit redoubler encore le carnage.
Enfin, dans ses projets ce qu'il croit le plus sage,
il 9
C'est que l'ami d'Achille, à la tête des siens,
Repousse dans la ville Hector et les Troyens, 655 Et de leurs bataillons fasse un massacre immense.
D'abord au cœur d'Hector, il ravit sa vaillance.
Sentant que Jupiter retire son appui,
Hector pousse les siens à fuir ainsi que lui.
Les braves Lyciens sont saisis d'épouvante, 660 En voyant de leur roi la dépouille sanglante ;
Car beaucoup sur son corps ont péri sous le fer,
Durant ce long combat, qu'entretient Jupiter. Les Grecs ont cependant pris l'armure splendide,
Que Patrocle envoyait sur son vaisseau rapide, 665 Pour célébrer ainsi la mort de Sarpédon. Mais Jupiter disait à Phœbus- Apollon :
« Du corps de Sarpédon efface la souillure ;
» Lave-le, cher Phœbus, aux flots d'une onde pure ;
» Frotte-le d'ambroisie ; et d'un divin habit, 670 » Va-t'en le revêtir, loin du sang et du bruit.
» Puis, d'un prompt mouvement, tu veilleras qu'ensuite
» Le Sommeil et la Mort l'emportent au plus vite,
» Chez son peuple chéri, les braves Lyciens,
» Afin que le héros y reçoivent des siens, 675 » L'honneur qu'on doit aux morts, la tombe et la colonne. » Apollon accomplit ce que son père ordonne;
Du haut Ida qu'il quitte, il va, dans l'action
Soustraire à tous les coups le corps de Sarpédon,
Le frotte d'ambroisie aux flots d'une onde pure , 680 Et le revêt d'habits sans tache et sans souillure.
Puis, il vient le remettre, en son rapide essor,
Aux mains des deux jumeaux, le Sommeil et la Mort,
Qui le doivent porter aux peuples de Lycie. Patrocle, cependant, poursuit, plein de furie, 685 Avec Automédon, l'ennemi dispersé.
S'il avait écouté son ami, l'insensé !
Il aurait évité sa mort par trop certaine.
Mais Jupiter se rit de la faiblesse humaine ;
Il triomphe aisément, quand il veut, du plus fort ; 690 Le remplissant d'ardeur, il le mène à la mort.
C'est ainsi qu'à Patrocle il donnait la vaillance. Qui tomba le premier, le dernier sous ta lance,
Quand les dieux, ô Patrocle, au trépas te menaient? Adraste, Autonous, les premiers succombaient, 695 Échéclus, Épistor, Ménalippe, Périme,
Élasus, Pylartès, Moulius, qu'il décime ;
Les autres effrayés devant ses coups ont fui.
Les Grecs auraient pris Troie en ce jour, grâce à lui,
Si, vengeur des Troyens, Phœbus, sur les murailles, 700 N'eût déjà préparé ses tristes funérailles,
En le frappant d'un coup toujours fatal et sûr.
Patrocle était trois fois parvenu jusqu'au mur ;
Mais Phœbus, agitant la formidable Égide,
A trois fois repoussé son assaut intrépide ; 705 Et quand il revenait la quatrième fois,
Phœbus lui dit ces mots, de sa puissante voix : « Arrête-toi, Patrocle ; il t'est bien inutile
» De tenter un projet où faillirait Achille ;
* Ce n'est pas toi qui peux jamais prendre Ilion. » 7io II dit ; et le héros fuit devant Apollon,
Dieu puissant, dont au loin les flèches sont lancées. Mais Hector, sur son char, s'arrête aux Portes Scées ;
Il hésite s'il doit retourner aux combats,
Ou plutôt dans les murs rappeler ses soldats, 715 Quand, à lui tout à coup Apollon se présente.
Il a pris la figure et la démarche ardente
D'un prince Phrygien, le vaillant Asius,
Fils de Dymas, régnant sur le Sangarius,
L'oncle même d'Hector, le frère de sa mère. 720 Apollon lui disait, d'un accent de colère :
« Pourquoi donc fuir, Hector? Ah ! si j'avais pour moi,
» Moins faible que je suis, l'ardeur qui n'est qu'à toi,
» Je saurais te punir de manquer de courage.
» Poursuis le fier Patrocle et son noble attelage ; 725 » Sa mort serait pour nous un honneur des plus grands. » Après ces mots, le dieu se jette dans les rangs.
Hector à Cébrion, son écuyer, ordonne
De conduire au combat son char et sa personne ;
Car Apollon prépare aux Grecs un grand malheur, 730 Pour donner aux Troyens la victoire et l'honneur.
Hector, abandonnant tous les autres, s'empresse
Sur les pas de Patrocle et le poursuit sans cesse.
Patrocle de son char, sur la terre a bondi,
La lance à sa main gauche ; et sa droite a saisi 735 Un énorme rocher, dont elle est toute pleine.
Il le jette avec force et ne perd pas sa peine ;
S'il n'atteint point Hector, il frappe Cébrion,
Le bâtard de Priam, dans le milieu du front.
Le malheureux cocher reçoit la lourde pierre, 740 Qui lui rompt les sourcils et la figure entière;
Ses deux yeux devant lui sur le sol ont sauté ;
Et lui, comme un plongeur, tombe précipité,
Du sommet du beau char, souillé de chairs meurtries.
Alors en le raillant, Patrocle tu t'écries : 745 « Ah ! le léger gaillard ! De quels bonds gracieux,
» Il saurait pratiquer l'Océan poissonneux !
» Il pourrait à lui seul nourrir un équipage,
» En allant leur chercher des huîtres à la nage.
» A le voir sur le sol, faisant ces souples bonds, 750 » Je dis que les Troyens ont des sauteurs bien bons. » Le vainqueur, à ces mots, sur Cébrion s'élance.
Tel bondit un lion dans une étable immense ;
Mais les coups du berger l'ont bientôt mis à bas ;
Ainsi sur Cébrion, Patrocle, tu t'abats* 755 Sautant de ses chevaux, Hector met pied à terre.
On dirait deux lions sur un mont solitaire,
S' arrachant une proie, et les sanglants débris,
Pour assouvir leur faim, d'un cerf qu'ils ont surpris ;
Ainsi sur Cébrion, les deux chefs du carnage, 760 Patrocle avec Hector, s'acharnent pleins de rage,
Tout prêts à s'égorger sous les coups de l'airain.
Hector tenait la tête en sa sanglante main ;
Patrocle avait les pieds, tandis que dans la plaine
Se poursuit des deux parts la bataille incertaine. 765 Ainsi luttent entr'euxl'Eurus et le Notus,
Pour faire sur les monts plier les bois touffus,
Le pin, le peuplier, le frêne au court feuillage,
Confondant et brisant entr'eux leur long ombrage;
La forêt rend au loin un formidable bruit ; 770 Ainsi, des deux côtés, la bataille rugit.
Pas un cœur n'est ému par la peur infidèle.
De traits sur Cébrion, toujours tombe une grêle ;
Les flèches et les dards, perdus par les guerriers, *"
Ou souvent des rochers frappaient les boucliers ; 775 Et le grand Cébrion, couché dans la poussière,
Etalait son grand corps, qui n'ira plus en guerre.
Tout le temps qu'en brillant le soleil monte au ciel,
Les traits ne cessent point leur office mortel ;
Mais à l'heure où des bœufs l'attelle se délie, 780 C'est du côté des Grecs que penche la partie.
Arrachant Cébrion aux troupes des Troyens,
Us peuvent lui ravir ses armes, loin des siens. Patrocle, ainsi que Mars, poussant ses entreprises,
Sur les Troyens tremblants s'élance à trois reprises. 785 II abat sous ses coups chaque fois neuf soldats.
La quatrième fois, il presse encor ses pas,
Quand tu trouves la fin de ta noble existence,
Patrocle, que Phœbus poursuit avec constance.
Sous le sombre nuage, il n'a point deviné 790 Le redoutable dieu sur ses pas acharné.
Apollon, de sa main, le frappe par derrière ;
Et sur ses yeux fermés obscurcit la lumière ;
Il jette à bas son casque ; et le brillant cimier
Va rouler dans le sang, sous les pieds d'un coursier. 795 Les crins, qui n'ont jamais subi cette souillure,
Traînent, alors flétris, dans une boue impure ;
Affront que n'a jamais senti le noble airain,
Quand d'Achille il couvrait le visage divin.
Mais le ciel veut qu'Hector le pose sur sa tête ; 800 Car déjà le trépas pour le héros s'apprête.
Patrocle, dans sa main a senti tout-à-coup,
Sa lance se briser, de l'un à l'autre bout;
Le bouclier tombant de son dos se déplace ;
Et Phœbus vient lui-même arracher sa cuirasse. 805 Ses sens sont éperdus en un mortel repos ;
11 reste anéanti, tandis que, dans le dos,
Euphorbe, impétueux, tout brillant de jeunesse,
Fameux par ses chevaux, sa force et son adresse,
Vient le frapper d'un coup, qu'il lui porte de près. 8io Vingt guerriers ont jadis succombé sous ses traits,
Bien qu'il en fût encore à son apprentissage.
Le premier il t'atteint, sans dompter ton courage,
O Patrocle, et s'enfuit se cacher dans les rangs,
Après avoir tiré sa lance de tes flancs, 845 De Patrocle tout nu, redoutant la poursuite.
Mais Patrocle blessé se retire au plus vite,
Pour éviter la mort, que lui prépare un dieu. Hector, en le voyant s'éloigner de ce lieu,
Déjà tout déchiré d' une affreuse blessure, 820 Lui plonge dans le ventre un dard d'une main sûre.
Par l'airain transpercé, le héros tombe et meurt ;
Sa chute inspire aux Grecs une horrible douleur.
Ainsi quand un lion, aux bords d'une fontaine,
Rencontre un sanglier, tous les deux hors d'haleine , 825 Engagent, pour y boire, un combat inégal ;
Le lion a bien vite éventré son rival ;
Tel Hector immolait, de sa main empressée,
Le vainqueur des Troyens, le fils de Ménœcée ; Et railleur, l'insultait par des propos bien durs :
830 « Patrocle, tu croyais t' emparer de nos murs ; » Et mettant sous le joug les épouses Troyennes, >i Les mener dans ta Grèce, et les charger de chaînes ! » Insensé ! Dans tes vœux, tu ne savais donc pas » Que mes coursiers allaient me conduire aux combats,
835 » Et que contre le sort ma main défendait Troie ? » De ton corps, les vautours feront ici leur proie. » Achille, si vaillant, ne peut te protéger, » Lui qui par ses conseils sut si bien t' engager : « Ne reviens point, Patrocle, à la flotte rapide,
840 » Sans avoir déchiré sur Hector, l'homicide, » Sa cuirasse brisée, et son manteau sanglant. » » Il dit, et tu le crus en ton cœur imprudent ! »
Patrocle, tu lui dis : « Sois moins fier de ta gloire : » Jupiter et Phœbus t'ont donné la victoire,
845 » Hector, et ce sont eux qui seuls m'ont terrassé, » Arrachant mon armure à mon corps harassé. » Vingt guerriers comme toi, sans troubler ma vaillance, » Auraient tous succombé sous les coups de ma lance ; » C'est le Sort et Phœbus qui sont victorieux,
850 » Ensuite Euphorbe ; et toi, tu ne viens qu'après eux. » Mais va, je te le dis, afin qu'il t'en souvienne : » Tu n'iras pas bien loin ; ta fin suivra la mienne ;
» Le Destin et la Mort te tiennent sous leur loi ;
» Achille aura bientôt, Hector, raison de toi. » 855 II disait ; et la mort le couvre de son ombre ;
Son âme chez Pluton descend dans la nuit sombre,
Regrettant sa jeunesse et ses nobles travaux.
Hector, à son cadavre adresse encor ces mots : « Patrocle, pourquoi faire un sinistre présage ? 866 » Qui sait si bien plutôt, malgré tout son courage,
» Achille ne doit pas mourir par moi dompté ? » Il arrache, à ces mots, son dard ensanglanté
Du cadavre penchant, que de son pied il presse.
Puis, sur Automédon, qui fuit avec vitesse, 865 II fond, la lance en main. Mais d'Achille l'ami,
L'a bientôt évité, faisant voler sous lui
Les coursiers que les dieux donnèrent à Pelée.