‹ L'Iliade d'HomèreChapitre 15 sur 89 · EXPLOITS DE MÉNÉLAS · texte numérisé non relu

EXPLOITS DE MÉNÉLAS

Combat furieux sur le corps de Patrocle ; Ménélas tue Euphorbe ; Hector poussé par Apollon , fait reculer Ménélas, et prend l'armure d'Achille sur le cadavre de Patrocle ; il se rétire ; Ménélas revient soutenu d'Ajax; reproches de Glaucus à Hector, qui va se revêtir des belles armes qu'il vient d'enlever ; Jupiter est ému de pitié pour Hector (1—209). Hector revêtu de l'armure d'Achille reprend le combat; Ajax fils de Télamon et Ménélas appellent à leur secours, Ajax fils d'Oïlée, Idomenée, Mérion ; les Grecs, un instant repoussés, perdent le cadavre de Patrocle; puis ils reprennent l'avantage; Phœbus-Apollon vient exciter de nouveau le courage d'Énée; lutte acharnée sur le cadavre (210 — 625). Les chevaux d'Achille pleurent la mort de Patrocle; Jupiter les console (626-458). Automédon et Alcimédon sur le char d'Achille sont attaqués par Hector et Énée; Ajax et Ménélas viennent à leur secours ; Minerve raffermit le courage des Grecs, et Apollon celui des Troyens ; Jupiter fait entendre sa foudre ; les Troyens reprennent un instant l'avantage ; énergie indomptable d'Ajax; il envoie Antiloque avertir Achille de la mort de Patrocle; Ménélas, revenu près des Ajax, emporte le cadavre avec Mérion, tandis que les deux Ajax soutiennent tout l'effort d'Hector et d'Énée (459—761).

Cependant Ménélas apprend bientôt des siens Que Patrocle est tombé sous les coups des Troyens ;

Il court dans la mêlée afin de le défendre.

On dirait, à le voir, la mère jeune et tendre, 5 Prodiguant son amour à son premier enfant ;

Tel Ménélas s'agite auprès du corps gisant ;

Et mettant au devant son bouclier immense,

Il menace de mort tout guerrier qui s'avance. Mais le fils de Panthus ne s'est pas contenté 10 D'abattre de sa main Patrocle ensanglanté ;

Restant près du cadavre, il tenait ce langage : « Chef des peuples, Atride, aussi brave que sage,

» Recule, et laisse-nous le corps à dépouiller. • » C'est moi qui de mon dard l'ai frappé le premier ; 15 » Nul des Troyens ne peut m'en disputer la gloire ;

» Laisse-moi me parer du fruit de ma victoire,

» Si tu ne veux aussi t' exposer à mes coups. » A ces mots, Ménélas répond tout en courroux :

« Par le grand Jupiter, quelle jactance horrible ! 20 » Il n'est pas de lion, pas de tigre terrible,

» Ni d'affreux sanglier, dont l'implacable cœur

» Dans leur férocité montre autant de fureur

» Que les fils de Panthus n'en ont en leur rudesse.

» Hypérénor lui-même, ivre de sa jeunesse, 25 » Était moins impudent lorsque, pour m' insulter,

» Du plus lâche des Grecs il osa me traiter.

» On sait s'il a revu son épouse chérie,

» Si ses pieds l'ont porté dans sa douce patrie.

» Euphorbe, si longtemps tu demeurais ici, 30 » Je saurais sous mon bras t' abattre ainsi que lui.

o Perds-toi donc dans la foule ; évite ma vengeance.

» Après coup, l'insensé connaît son imprudence. » Mais Euphorbe, aveuglé, répond sans s'effrayer :

« Oui, divin Ménélas ; oui, tu vas me payer 35 » De mon frère la mort, dont ton orgueil se vante.

» Tu viens de désoler sa veuve, son amante,

» Et ses parents livrés à d'éternels regrets.

» Ah ! quel soulagement je leur apporterais

» Si, vainqueur en ce jour, pour prix de ta défaite 40 » A Panthus, à Phrontis j'allais oflrir ta tête !

» Mais nous verrons bientôt qui de nous a du cœur;

» Et je vais éprouver ce que peut ta valeur. »

A ces mots, son dard vole au bouclier splendide,

Où la pointe se brise en son élan rapide. 45 Atride-Ménélas, en priant Jupiter,

Fait, à son tour, partir son redoutable fer.

Il atteint le héros en plein dans la poitrine ;

Le blessé tombe à terre et sur sa main s'incline,

Tandis que par le cou la pointe va sortir. 50 On entend sur le sol ses armes retentir.

Ses beaux cheveux, ornés d'or, d'argent, par les Grâces,

Traînent dans la poussière, en de sanglantes traces.

Ainsi, dans un enclos, un adroit jardinier Nourrit d'une eau féconde un superbe olivier;

55 Le vent l'agite en vain d'une haleine puissante, Sans lui rien enlever de sa fleur blanchissante, Quand tout à coup survient quelque rude ouragan, Qui F arrache à sa tige et sur terre F étend ; Tel Euphorbe tombait aux coups du fier Atride,

60 Qui le tue et ravit son armure splendide. Tel aussi sur les monts un lion vigoureux Enlève en un troupeau le plus puissant des bœufs; Il lui brise les reins de sa forte mâchoire, Et fait jaillir le sang, qu'à longs traits il va boire ;

65 Les chiens et les bergers, tournant autour de lui, Se contentent de loin de pousser un grand cri, Et n'osent s'approcher, tout remplis d'épouvante; Ainsi nul ne risquait, en son âme tremblante, D'affronter Ménélas ; tous fuyaient éperdus.

70 II eût ravi l'armure au fils du grand Panthus, Si Phœbus-Apollon, enflammé de colère, N'eût lancé sur ses pas un puissant adversaire ; Et prenant, de Mentes le visage et le port, Il adressait ces mots au magnanime Hector :

75 « Tu tentes maintenant une course inutile,

» Hector, en poursuivant les fiers coursiers d' Achille. » Nul parmi les humains ne les pourrait dompter ;

» Issu d'une immortelle, il peut seul les monter.

» Cependant Ménélas, le redoutable Atride, 80 » Immole sur Patrocle un héros intrépide,

» Euphorbe, qu'il enlève aux combats pour jamais. » Phœbus se jette ensuite aux rangs les plus épais.

L'âme d'Hector ressent une douleur amère ;

Il voit, en s' avançant, étendu sur la terre 85 Euphorbe, qui perdait à grands flots tout son sang,

Et des armes du mort, Ménélas s' emparant.

Il s'élance, en poussant une clameur perçante ;

On dirait de Vulcain la flamme dévorante.

Ménélas reconnaît ce formidable cri, 90 Et se dit en son cœur, de colère rempli :

« Oh ! honte de laisser une si belle armure,

» Et Patrocle, ici mort pour venger mon injure !

» Les Grecs me blâmeront en me voyant partir !

» Mais, si seul contre Hector je tâche de tenir, 95 » Je vais être entouré par les troupes Troyennes,

» Qu'il amène à grands pas au milieu de ces plaines.

» Mais pourquoi dans mon cœur ce doute si cruel ?

» Quand on veut attaquer un homme aimé du ciel,

» On risque de âubir quelqu affreuse défaite ; ioo » Et nul ne m'en voudra de faire ma retraite

» Devant le fier Hector, que protègent les dieux.

» Si je trouvais Ajax pour soutien, à nous deux

» Nous pourrions bien reprendre un combat plus utile;

» Et nous rapporterions Patrocle au triste Achille ; 105 » Ce serait consoler du moins notre douleur. »

Pendant qu'il agitait ces pensers en son cœur,

Les Troyens accouraient, sous Hector, à leur tête.

Il doit laisser le corps et hâter sa retraite.

Se retournant parfois, ainsi qu'un vaillant loup, iio Surpris par les bergers et les chiens tout-à-coup

S'anime, en s' éloignant de l'étable qu'il quitte,

Et bravement fait tête à l'ardente poursuite ;

Tel du corps de Patrocle Atride s'éloignait,

Attendant ses amis dont l'aide s'approchait, 115 Surtout le grand Ajax, qu'il voyait à distance,

Sur la gauche du camp, soutenant la vaillance

Des soldats que Phœbus avait épouvantés.

Accourant, il lui dit ces mots précipités,

Qui jettent dans son âme une colère utile : 120 « Patrocle, ami, n'est plus ; hâtons-nous pour Achille

» De rapporter au camp le cadavre du mort ;

» Déjà les armes sont entre les mains d'Hector. » Ajax, en l'entendant, est frappé de tristesse ;

Et dans les premiers rangs, sur ses pas il se presse, as Hector a pris l'armure et traîne, avec les siens,

Le cadavre, qu'il compte abandonner aux chiens,

Après qu'il en aura d'abord coupé la tête.

Le bouclier au bras, Ajax vers lui se jette.

Mais Hector, retiré parmi ses fiers amis, 130 Et monté sur son char, leur a déjà remis

L'armure, qui dans Troie un jour sera placée.

Ajax tient à couvert le fils de Ménœcée

Sous son grand bouclier, puissant comme un lion,

Qui, portant ses petits sur le sommet d'un mont 135 Rencontre des chasseurs, qu'il frappe d'épouvante,

Rabattant sur ses yeux sa crinière ondoyante ;

Pour le corps du héros, tel Ajax combattait,

Tandis que Ménélas auprès de lui restait,

Dévorant le chagrin dont son âme est remplie, uo Mais le vaillant Glaucus, le roi de la Lycie,

Poursuit le noble Hector de reproches amers : « Au combat, bel Hector, tu vas bien de travers,

» Fuyard enorgueilli d'un renom inutile !

» Désormais tu devras seul défendre ta ville, us » Rien qu'avec les soldats qu'elle te fournira ;

» Car aucun Lycien pour vous ne se battra,

» Puisque votre Ilion est sans reconnaissance

» Des efforts surhumains tentés pour sa défense.

» Comment sauverais-tu quelqu'un de plus obscur, 150 » Quand tu laisses mourir ton ami le plus sûr,

» Sarpédon, qui des Grecs est devenu la proie,

» Lui qui de vous sauver faisait toute sa joie ?

» Et tu vas le laisser dévorer par les chiens ! » Ah ! si l'on m'en croyait parmi les Lyciens,

155 » Nous partirions, laissant périr votre patrie; » Car si les fiers Troyens avaient quelqu' énergie, » Comme en doivent avoir toujours de braves gens, » Combattant l'ennemi qui ravage leurs champs, » Troie aurait vu déjà Patrocle en son enceinte.

160 » Si nous avions son corps dans nos murs, hors d'atteinte, » Les Grecs rendraient bientôt celui de Sarpédon, » Que. d'armes recouvert, reverrait Ilion, » Rapporté par nos soins de la lutte sanglante ; » Car Patrocle est chéri du héros que l'on vante,

165 » Chez les Grecs, pour le chef des plus braves soldats. » Mais toi, craignant d'Ajax le redoutable bras, » Tu n'as point pour te battre affronté sa présence, » Et tu cèdes le pas à sa haute vaillance. »

Le fier Hector, lançant un regard de travers :

170 « Glaucus, qui te permet les mots dont tu te sers? h Tu me semblais avoir l'âme plus réfléchie » Qu'aucun de ces mortels qui vivent en Lycie. » Va ; je vois maintenant le peu que vaut ton cœur, » Quand tu dis que d'Ajax je pourrais avoir peur.

175 » Jamais dans la mêlée on ne m'a vu timide.

» Mais je cède au pouvoir du dieu qui tient l'Égide ; » Quand il veut, du plus fort il fait trembler le bras,

» Même alors que c'est lui qui le pousse aux combats.

» Reste un peu près de moi, pour voir, sans qu'il t'en fâche, 180 » Si je suis en effet, comme tu dis, un lâche ;

» Ou si je vais, frappant de vaillants ennemis,

» Sur le corps de Patrocle immoler ses amis. » 11 dit, et va criant aux cohortes Troyennes :

« Troyens, Dardaniens et troupes Lyciennes, 185 » Tenez bon, mes amis ; tâchons de conserver

» Les armes que j'ai pu sur Patrocle enlever ;

» Je vais me revêtir de l'armure d'Achille. »

Il s'éloigne à ces mots ; et dans sa course agile,

En quittant le combat, il a bientôt rejoint 1 90 Ses valeureux amis, qui ne sont pas très-loin,

Portant la belle armure à la ville Troyenne.

Quelque pas en arrière, il échange la sienne,

Que ses amis dans Troie auront soin de porter ;

Et lui-même à l'écart revêt, sans hésiter, 195 Les armes que les dieux à Pelée ont remises,

Et qu'à son noble fils, le père avait transmises,

Au fils, qui ne doit pas vieillir en les portant ! Mais le grand Jupiter qui le voit revêtant

L'armure du héros qu'il protège et qu'il aime, 200 A secoué la tête, et s'est dit à lui-même :

« Infortuné, la mort est bien proche de toi !

» Et ne la voyant pas tu revêts sans efiroi

154 ULIADE.

» L'armure d'un héros plus ardent que la flamme , » Quand tu viens de tuer l'ami cher à son âme,

203 » Et ne l'as même point dépouillé vaillamment ! » Je t'assure pourtant la victoire un moment, » Pour consoler du moins ta femme désolée, » Qui ne te verra point les armes de Pelée. » Le dieu dit, et fronça ses sourcils ténébreux.

210 II adapte l'armure au sein d'Hector joyeux, Que le fier Mars remplit d'une vigueur nouvelle. Au milieu des soldats, qu'à grands cris il appelle, Sous les armes d'Achille, Hector resplendissant Éclipse ses amis de leur feu scintillant.

215 Par ses discours fougueux, il pousse à la mêlée Thersiloque, et Médon, et Glaucus, et Mesthlée, Chromius, Disénor, Phorcys, Hippothous, Le fier Astéropée, et l'augure Ennomus ; 11 enflamme en ces mots leur courage indomptable :

220 « Amis, écoutez-moi, multitude innombrable : » En vous convoquant tous, chacun pour sa cité, » Sur la foule des bras je n'ai jamais compté ; » Mais j'ai cru qu'avec moi vous sauriez dans ces plaines » Protéger les enfants et les femmes Troyennes.

225 » En vous comblant ainsi de présents et d'honneurs, » J'épuisais nos trésors pour contenter vos cœurs. » Montrez donc aujourd'hui votre reconnaissance.

» Périr ou se sauver, des combats c'est la chance;

» Mais celui qui, bravant Ajax et ses efforts, 230 » De Patrocle en nos murs rapportera le corps,

» Recevra du butin tout autant que moi-même ,

» Comme moi, du triomphe ayant l'honneur suprême. » 11 dit ; tous sur les Grecs s'élancent à l'instant,

Espérant arracher le cadavre sanglant 235 Au redoutable Ajax, qui veille à sa défense,

Et leur fera payer bien cher leur imprudence.

Mais Ajax, en ces mots, s'adresse à Ménélas : « Atride, fils des dieux, ami, je ne crois pas

» Que nous puissions jamais nous tirer de la guerre. 240» Je crains moins pour Patrocle, étendu sur la terre,

» Et que vont dévorer les chiens et les oiseaux,

» Que je ne crains pour nous en ces rudes travaux.

» Le combat est couvert d'une ombre redoutable;

» Hector nous rend partout la mort inévitable. 215 » Appelle, à tout hasard, nos plus fermes amis. » Ménélas, qui l'entend, se range à cet avis,

Et rassemble les Grec^, qu'à grands cris il appelle : a Allons, princes d'Argos, troupe brave et fidèle,

» Qui, sous les chefs des Grecs, Agamemnon et moi, 250 » Gouvernez vos sujets et leur donnez laloi;

» Car Jupiter lui seul du pouvoir est le maître ;

» Chacun séparément je ne puis vous connaître ;

» Accourez tous en hâte empêcher les Troyens,

» Qui vont livrer Patrocle en pâture à leurs chiens. » 255 II dit ; et sur-le-champ Ajax, fils d'Oïlée,

A sa voix le premier s'élance en la mêlée.

Ensuite, Idoménée, et le fier Mérion,

Tous deux pareils à Mars, rentrent dans Faction. Mais qui pourrait jamais garder dans sa mémoire 60 Tous les noms des guerriers qui, rivaux de leur gloire,

Se signalent comme eux par un nouvel effort? Les Troyens s'avançaient sous les ordres d'Hector.

Ainsi lorsqu en un fleuve, aux vastes embouchures,

La mer vient opposer ses flots et ses murmures, 265 Le rivage mugit au loin de tous ces bruits ;

Tels les nombreux Troyens font entendre leurs cris.

Les Grecs, réunissant leur phalange pressée,

N'ont, en couvrant le corps, qu'une même pensée.

Jupiter répandait sur eux l'obscurité ; 270 Car Patrocle jamais ne l'avait irrité,

Tant que, vivant, d'Achille il avait fait la joie ;

Et de peur que des chiens il ne devint la proie,

Jupiter suscitait ses amis empressés.

Les Grecs par les Troyens sont d'abord repoussés ; 275 Ils lâchaient quelques pas ; et la troupe ennemie

Ne pouvait les frapper, quoiqu'elle en eût envie.

Les Grecs quittent le corps sans beaucoup reculer;

Car ils trouvaient partout, prêt à les stimuler Le redoutable Ajax, plus vaillant, plus agile,

280 Et plus beau que personne, après le grand Achille. Il marche aux premiers rangs comme un noir sanglier, Qui, bravant les chasseurs dans le fond d'un halier, Déroute eux et leurs chiens par ses détours étranges ; Ainsi le brave Ajax dispersait les phalanges

285 Que les Troyens sans cesse envoyaient contre lui, Pour rapporter le corps dans la ville aujourd'hui Et gagner plus d'honneur par cette noble proie.

Pourtant, Hippothous, s armant d'une courroie,

L'attachait au talon du cadavre sanglant, 590 Et déjà par le pied le traînait triomphant,

Grand plaisir pour Hector. Mais son aveugle audace

N'aperçoit pas le coup fatal qui le menace.

Le fils de Télamon s'abat sur lui soudain,

Et le frappe d'un dard sur son casque d'airain, ►95 Qui cède sous l'effort de cette main puissante,

Et laisse pénétrer la pointe frémissante.

Par le bord tout sanglant, la cervelle a jailli.

Le héros perd sa force et tombe anéanti,

Laissant le pied du corps retomber sur la terre, *oo Et roulant par-dessus lui-même en la poussière.

Il meurt loin de Larisse, et ses parents si vieux

Ne pourront recevoir de lui les soins pieux.

Le javelot d'Ajax a dompté son courage. Mais Hector, à son tour, vise Ajax avec rage ; 305 Le trait, qu'évite Ajax, va frapper Schédius,

Illustre Phocéen, fils du grand Iphitus,

Maître de Panopée et d'un royaume immense ;

De très-nombreux sujets vivaient sous sa puissance.

En pleine clavicule, il est tout traversé, 3io Et le fer dans le dos sous l'épaule a percé.

Il tombe, et sur le sol retentit son armure.

Ajax, dans le bas-ventre, atteint d'une blessure

Phorcys, qui s'élançait auprès d'Hippothoûs.

Les clous de la cuirasse et les os sont rompus ; 315 Et le héros mourant se tord dans la poussière.

Hector et les Troyens reculent en arrière,

Et les Grecs tout joyeux, en poussant de grands cris,

Dépouillaient à la fois, Hippothoiis, Phorcys. Les Troyens, en ce jour, seraient rentrés dans Troie, 320 Chassés par la terreur dont ils étaient la proie,

Et les Grecs triomphaient, malgré le roi des dieux,

Ne devant qu'à leur bras d'être victorieux.

Mais Phœbus vient d'Énée animer le courage.

Il prend de Périphas le bienveillant visage, 325 Le héraut de son père, et non moins vieux que lui ;

Le fils de Jupiter, Phœbus lui parle ainsi :

« Comment malgré les dieux rendre la lutte utile?

» C'est d'imiter ici, pour défendre la ville,

» Ces guerriers que j'ai vus, à l'abri de la peur, 330 » Ne compter que sur eux, leur nombre, et leur valeur.

» Mais Jupiter a beau vous offrir la victoire ;

» Vous, vous tremblez toujours et vous fuyez sans gloire. » Énée a reconnu Phœbus à son seul port ;

Et voici ce qu'il dit au magnanime Hector : 335 « Hector, et chefs Troyens, c'est vraiment une honte

» Que les Grées, profitant de la peur qui nous dompte,

» Puissent dans Ilion ainsi nous repousser !

» Car un dieu favorable est venu m' annoncer

» Que le grand Jupiter a pris notre défense. 340 » Marchons donc sur les Grecs avec plus d'assurance,

» Pour qu'ils n'emportent point Patrocle à leurs vaisseaux. » Au plus épais des rangs, il s'élance à ces mots.

Les Troyens, ranimés, se retournent de suite.

Énée a tout d'abord abattu Léiocrite ; 345 Ami de Lycomède, il est fils d' Arisbas.

Lycomède, à l'instant accouru sur ses pas,

Vient près d' Apisaon, qu'il immole avec joie,

D'un redoutable trait lui transperçant le foie.

L'infortuné guerrier succombe auprès des siens. 350 Arrivé récemment des bords Péoniens,

11 était le plus brave après Astéropée,

Qui, le voyant tomber, a saisi son épée,

Et marche sur les Grecs. Mais malgré ses efforts, Ils n'en restent pas moins à protéger le corps

355 De leurs grands boucliers et de leurs longues lances ; Car Àjax ordonnait aux siens avec instances, Que nul ne s'éloignât du cadavre un moment, Ou pour se signaler n'avançât hors du rang, Mais que Ton se groupât pour charger de plus belle.

360 Du sang qui la rougit, la terre au loin ruisselle ; Alliés et Troyens, le répandent à flots, Et succombent en foule aux coups de leurs rivaux. Les Grecs, tout en faisant des pertes bien cruelles, Sont beaucoup moins atteints ; car en amis fidèles,

365 Ils savaient au combat se soutenir entr eux.

Le conflit sur le corps ne cesse d' être affreux. On ne sait si Ton est dans l'ombre ou la lumière, Tant sont enveloppés d'une sombre atmosphère Tous ceux qui combattaient pour Patrocle et son corps.

370 Partout ailleurs, on fait de moins rudes efforts ; Un splendide soleil éclaire le rivage ; Sur la terre et les monts, il n'est pas un nuage. Les Troyens et les Grecs prenaient quelque repos, Se lançant, mais de loin, de rares javelots,

375 Tandis que près du corps et sans reprendre haleine, Les plus braves luttaient au centre de la plaine. Thrasymède, Antiloque, ignoraient cependant

Que Patrocle vaincu fût mort en combattant;

Au fort de la mêlée ils le croyaient en vie, 380 L'honneur, comme toujours, de sa chère patrie.

Pourtant en voyant fuir et tomber leurs amis,

Du sage et vieux Nestor ils suivaient les avis,

S' éloignant prudemment quelque peu de la guerre. On se bat pour le corps cette journée entière ; 385 Les bras, les mains, les pieds ruissellent de sueur ;

Rien ne peut ralentir leur invincible ardeur ;

Et pendant qu'ils luttaient pour l'ami d'Éacide,

Rien ne lassait leur cœur ni leur œil intrépide.

Ainsi lorsque l'on veut de quelque fort taureau 390 Tanner, en l'essorant, l'épaisse et large peau,

Les ouvriers en rond, tirant avec adresse,

La tendent tour à tour et font entrer la graisse ;

A toute sa longueur le cuir séché s'accroît;

Tels les guerriers pressés dans un espace étroit, 395 S'arrachent le cadavre, et chacun d'eux espère

Tour à tour s'emparer de la dépouille entière.

On livre pour le corps les plus affreux combats,

Faits pour épouvanter Mars-Sauveur, ou Pal las,

Fussent-ils animés d'une fureur horrible. 400 Jupiter prolongeait cette lutte terrible,

Pendant ce triste jour. Achille ignore encor

De son cher compagnon la déplorable mort ;

ii il

Car bien loin des vaisseaux se livraient les batailles.

Il croit que le héros, écarté des murailles, 405 Va bientôt revenir; car il n'espérait pas

Qu'il pût prendre Ilion, même aidé de son bras ;

Avec ou sans Achille il ne pouvait le faire ,

Puisqu Achille a souvent entendu de sa mère

L'arrêt que Jupiter avait porté sur lui. no Mais sa mère, cachant la mort de son ami,

N'osait lui révéler ce malheur effroyable. Cependant près du corps la lutte infatigable

Répandait le carnage et des trépas nombreux.

Un des Grecs excitait ses amis valeureux : 415 « C'est une honte, amis, de regagner nos tentes !

» Sachons tomber sans peur sur ces plaines sanglantes;

» Succomber ici tous vaudrait mille fois mieux

» Que de laisser Patrocle aux Tfoyens odieux,

» Qui s'en vont dans leurs murs remporter Ce trophée I » 420 Un Troyen s'écriait, brandissant son épée :

« Un tel homme vaut bien que nous mourrions pour lui ;

» Que personne de nous ne s'éloigne d'ici ! » Ces propos, de chacun excitaient le courage ;

Ainsi de toutes parts s'allumait le carnage ; 425 Un bruit de fer montait jusqu'au plus haut des cieux. D'Achille cependant les coursiers généreux

Pleuraient leur conducteur, dès qu'ils purent connaître

Que F homicide Hector avait tué leur maître.

En vain Automédon, de son rapide fouet,

430 Pour animer leurs pas, tour à tour les frappait ;

Ou bien leur adressait des prières ardentes ;

Car ils ne voulaient plus ni regagner les tentes,

Ni reprendre aux combats leur rang jadis si beau.

Ainsi qu'une colonne immobile au tombeau

# 435 De quelque femme illustre ou d'un homme célèbre,

Ils restaient, en penchant leur front d'un air funèbre;

Leur char n'avançait plus, et leurs larmes tombaient,

Brûlantes sur le sol que leurs sabots grattaient,

Ils déplorent leur maître, et leur riche crinière

440 Des deux côtés du joug s'épandait tout entière. Jupiter prend pitié de leur morne douleur; Et secouant la tête, il se dit en son cœur :

« D'être au mortel Pelée, oui, vous êtes à plaindre, » Vous que l'âge ou la mort ne peut jamais atteindre !

445 » Pour vous, chez les humains, que de maux douloureux 1 » Car l'homme sur la terre est le plus malheureux, » Parmi tout ce qui rampe et tout ce qui respire. » Pourtant d'Hector sur vous ne craignez pas l'empire, » Non plus que sur le char ; vous n'aurez point ce deuil.

450 » L'armure, n'est-ce pas assez pour son orgueil? » Oui, vos jarrets nerveux pourront encor soustraire » Le brave Automédon aux dangers de la guerre.

» Je permettrai pourtant aux Troyens triomphants

» D'approcher des vaisseaux, mais pour quelques instants, 455 » Avant que le jour baisse, et que la nuit n'arrive. » En parlant aux coursiers, Jupiter les ravive ;

Secouant la poussière attachée à leurs crins,

Us reportent le char aux combats inhumains.

Sur eux, Automédon s'élançait aux batailles, 460 Gomme un vautour poursuit les tremblantes volailles.

Sans peine, il échappait aux Troyens en courroux ;

Sans peine, en revenant, il les dispersait tous.

Mais de coups meurtriers il ne peut les atteindre;

Étant seul sur le char, il n'est pas fort à craindre, 465 Puis qu'il ne peut combattre et tenir les coursiers.

Cependant son ami, l'un des meilleurs guerriers,

Alcimédon, le fils de Laërcé, le sage,

Le voit ; et, près du char, il lui tient ce langage :

« Qui donc, Automédon, parmi les dieux puissants, 470 » T inspire ce conseil et t'ôte le bon sens ?

» A toi seul, tu combats les Troyens en furie,

» Cependant que Patrocle est étendu sans vie,

» Et l'armure d'Achille est sur le dos d'Hector. » Automédon répond, en calmant son essor : 475 « Qui donc parmi les Grecs aurait quelque puissance

» Sur ces divins coursiers et leur impatience ?

» Patrocle était le seul, quand il était vivant ;

» Mais le cruel destin Fa frappé maintenant.

» Viens prendre, si tu veux, et le fouet et la rêne ; 480 » Et moi je descendrai pour lutter dans la plaine. » S* élançant sur le char, Alcimédon soudain

Prend aussitôt le fouet et la rêne en sa main ;

Automédon descend. Mais leur marche est surprise ;

Hector, qui les a vus, disait au fils d' Anchise : 485 « Énée, illustre chef de nos vaillants guerriers,

» D'Achille, j'aperçois les rapides coursiers,

» Conduits par des cochers pleins d'inexpérience ;

» Ils peuvent être à nous avec quelque vaillance ;

» Et si nous savons bien tous deux nous concerter, 490 » Je défierais ces Grecs de pouvoir résister. » Énée, en l'entendant, s'élançait à sa suite ;

Et tout droit devant eux s' avançant au plus vite,

Ils marchent recouverts de boucliers d'airain.

Empressés sur leurs pas, se sont montrés soudain 495 Chromius, Arétus, croyant, en leur courage,

Tuer les deux guerriers et ravir l'attelage.

Insensés ! Ils devaient succomber tous les deux

Aux coups d' Automédon, qui, suppliant les dieux,

Recevait de leur aide une force nouvelle , 5oo Et parlait en ces mots à son ami fidèle :

a Alcimédon, retiens ces coursiers près de moi ;

» Qu'ils soufflent sur mon dos ; car Hector, je le croi,

En frémissant longtemps, sa pointe sanguinaire ; Mars en arrête enfin F essor impétueux.

530 De près, les deux guerriers allaient lutter entr eux, Quand, aux cris d'un ami, les Ajax qui s'apprêtent, Accourant au combat, tout à coup les arrêtent. A leur aspect, Hector, Énée et Chromius Reculent sur-le-champ, de terreur éperdus.

535 Ils laissent sur le sol Arétus tout livide. Automédon, pareil au dieu Mars, l'homicide, Lui ravit son armure, en prononçant ces mots :

« Je sens moins maintenant la perte du héros, » Quoique cet ennemi, de lui soit bien peu digne. »

540 II charge alors le char de sa dépouille insigne ; Il y monte, les mains et les pieds pleins de sang, Gomme un lion qui mange un taureau mugissant.

Cependant près du corps le combat recommence. Pallas, venant du ciel, le pousse à toute outrance ;

545 Car changeant de dessein, Jupiter a permis Qu'elle soutint les Grecs contre leurs ennemis. Ainsi quand l' arc-en-ciel, brillant dans l'atmosphère, Aux malheureux humains vient annoncer la guerre, Ou quelque rude hiver, cause des plus grands maux,

550 Qui suspend tout travail, et gêne les troupeaux ; Minerve, ainsi cachée en un rouge nuage, De chacun chez les Grecs raffermit le courage.

D'abord elle s'adresse au puissant Ménélas, Qui près d'elle, à l'instant, avait porté ses pas.

555 Elle a pris de Phœnix la voix et l'apparence :

a Pour toi, quel déshonneur et quelle déchéance, » Si, traîné sous les murs par ces lâches Troyens, » L'ami d'Achille était dévoré par les chiens ! y» Appelle tout ton peuple, et que chacun s'empresse. »

560 Le vaillant Ménélas répond à la déesse : « Vénérable Phœnix, si Pallas m'assurait » De n'être en combattant blessé par aucun trait, *> Je défendrais, moi seul, notre ami déplorable , » Dont le trépas affreux de tristesse m'accable.

565 » Mais l'homicide Hector, que Jupiter soutient, » Est un feu dévorant qui ne redoute rien. »

Pallas se réjouit d'avoir eu la première, Avant les autres dieux, ses vœux et sa prière. Elle verse en son corps, en ses bras, la vigueur.

570 On dirait un frelon, plein d'audace et d'ardeur, S' acharnant à la peau de quelqu' homme qu'il blesse, Et s' inondant du sang qu'il pompe avec ivresse; Tel un nouveau courage anime le héros, Qui, s'approchant du corps, darde ses javelots.

575 II se trouvait alors dans les troupes Troyennes, Podès, riche et vaillant, à la tête des siennes ; Hector, comme un ami, chérissait ce guerrier.

Le dard de Ménélas le frappe au baudrier,

Et l'arrête du coup dans sa fuite rapide ; 580 II tombe avec fracas ; et le joyeux Atride

Entraîne le cadavre aux rangs de ses amis. Phœbus, auprès d'Hector, lui donne ses avis ,

Sous les traits de Phaenops, l'hôte le plus aimable,

Qui, venu d' Abydos, s'asseyait à sa table. 585 Phœbus ainsi piquait Hector, en lui disant :

« Hector, qui donc des Grecs te craindrait à présent ,

» Toi qui crains Ménélas, autrefois si timide?

» Le voilà maintenant qui te brave intrépide,

» Et seul, prend aux Troyens, le corps de ton ami, 590 » L'infortuné Podès, que sa main t'a ravi. »

Ces mots, d'un noir chagrin obscurcissent son âme ;

Il marche, sous l'airain brillant comme la flamme. Mais, l'Égide à la main, le puissant Jupiter

Fait tomber sur l' Ida la foudre avec l'éclair ; 595 Et le bruit qui promet aux Troyens, la victoire

Épouvante les Grecs, qui vont perdre leur gloire.

Le premier, Pénélée est frappé de terreur ;

Toujours face au combat, il cède avec douleur

Au coup frappé de près, que d'un dard qui le frôle, 600 Polydamas lui porte au-dessus de l'épaule.

Au vaillant Léïtus, Hector abat la main ;

Le fils d' Alectryon se retire soudain ;

Tout tremblant de douleur, il fuit et désespère

De jamais, lance en main, reparaître à la guerre. 605 Quand Léïtus s'éloigne, Idoménée atteint

Hector, qu'il a visé, dans le tronc, près du sein.

La cuirasse résiste ; et la troupe étonnée

Des Troyens pousse un cri. Mais sur Idoménée

Hector lance son trait, qui va, tout près de lui, 6io Atteindre Cœranus, de Mérion l'ami,

Qui l'avait, de Lyctos suivi dans cette guerre.

Le roi, loin des vaisseaux, avait mis pied à terre.

Les Troyens s'illustraient par la mort du héros,

Si Cœranus ne l'eût repris sur ses chevaux, 615 Par ce prompt mouvement sauvant l'ami qu'il aime,

Mais au terrible Hector se dévouant lui-même.

Le dard profond brisait mâchoire, oreille et cou ;

La langue, avec les dents, sautait du même coup.

Du char Cœranus tombe et laisse aller les guides ; 620 Mérion les ramasse en ses mains intrépides.

Au fier Idoménée, il dit en se baissant :

« Fouette et rends-toi bien vite aux vaisseaux maintenant ;

>> Tu vois des tristes Grecs la fuite et la défaite. » Il dit, et les coursiers, qu'en toute hâte il fouette, 625 Emmènent Mérion, qui se sent pris de peur. Ajax et Ménélas comprennent en leur cœur

Que le ciel aux Troyens veut donner l'avantage.

Le fils de Télamon aux siens tient ce langage :

« Qui serait assez fou pour nier aujourd'hui

630 h Qu'aux Troyens Jupiter accorde son appui?

» Soit braves, soit poltrons, tous leurs traits portent juste ;

y> Jupiter les dirige en sa faveur auguste ;

h Et les nôtres au sol vont tomber vainement.

» Mais allons, mes amis, tâchons de voir comment 635 » Nous pourrons aux Troyens arracher cette proie,

» Et par notre retour apporter quelque joie

» A nos amis, craignant que l'homicide Hector

» Ne nous ait immolés ici sous son effort,

» Frappés en défendant notre flotte rapide. 640 » Mais il faut que quelqu'un courre avertir Pélide

» De ce malheur affreux ; car je ne pense pas

» Que de son compagnon il sache le trépas.

» Je ne puis maintenant plus distinguer personne

» Des guerriers, des chevaux, que la nuit environne. 645 » 0 Jupiter, rends-nous le pur éclat des ci eux;

» Refais le jour limpide, et laisse voir nos yeux.

» Abats-nous, si tu veux, mais en pleine lumière ! » Il disait ; et le ciel exauçait sa prière ;

Sans nuage, aussitôt l'air reprend son éclat, 650 Et le soleil éclaire au loin tout le combat.

Ajax revoit alors Ménélas, et le presse :

« Regarde, Ménélas, chef vaillant de la Grèce,

» Si tu vois Antiloque, un des fils de Nestor ;

» Qu'il aille au noble Achille, en son rapide essor, 655 » Dire qu'il a perdu l'ami cher à son âme. »

Il parlait. Ménélas, que le regret enflamme,

S'en va, comme un lion qui s'éloigne à pas lents,

Fatiguant les bergers et les chiens haletants ;

Près de l'étable, ils ont veillé laFnuit entière ; mo Mais lui, sans se presser, il recule en arrière ,

Tandis qu'à ses côtés les torches et les dards,

Partis de fortes mains, volent de toutes parts ;

En les craignant beaucoup, d'un bond il les esquive ;

Et tout triste, il s'en va quand le matin arrive ; 665 Ainsi loin de Patrocle, et rempli de douleur,

Ménélas, s' éloignant, craint que les Grecs, par peur

Ne laissent aux Troyens sa dépouille mortelle.

Puis voyant Mérion, les Ajax, qu'il appelle : «Chers Ajax, Mérion, amis, souvenez-vous 670 » Combien Patrocle en vie à chacun était doux ;

» Et puisqu'il est tombé sous la fatale atteinte,

» Procurons-lui du moins la sépulture sainte ! » A ces mots, Ménélas regarde en tous les sens,

Ainsi que fait un aigle aux regards si perçants, 675 Qui, dit-on, des oiseaux a la plus longue vue ;

Il plane au haut du ciel, et la hase éperdue

Se tapit aux sillons ; mais lui s'est élancé,

Et ravit l' animal dans sa serre pressé.

C'est ainsi que partout tu regardes, Atride, »so Si parmi tes amis et leur troupe intrépide

Tu peux voir de Nestor le fils, encor vivant.

Il le découvre enfin sur la gauche, animant

Les soldats qu'il rassure et leur donnant courage ;

Ménélas, s' approchant, lui tenait ce langage : ;85 «Allons, cher Antiloque, apprends l'affreux malheur,

» Dont j'aurais bien voulu n'avoir point la douleur.

» Toi-même tu dois voir qu'en ce jour dieu décrète

» Le succès des Troyens, et pour nous la défaite.

» Le plus vaillant des Grecs, Patrocle, a succombé. ;90 » C'est un bien grand malheur qui sur nous est tombé !

>/ Va-t'en trouver Achille en hâte, pour lui dire

» Qu'on va porter le corps, tout nu, sur son navire;

» Car l'armure est restée aux mains d'Hector vainqueur. » A ces mots, Antiloque est frappé de stupeur ; 95 II veut parler ; de pleurs sa paupière est brûlante ;

Et la parole manque à sa voix sanglottante.

Pour mieux exécuter l'ordre qu'il a saisi,

Il remet sa cuirasse à son vaillant ami,

Laodocus, qui tient son bouillant attelage, oo Tout en courant, les pleurs inondaient son visage ;

Il vole, au triste Achille annoncer son malheur. Pourtant, tu ne veux pas, Atride, en ton grand cœur,

A tes amis pressés toi-même apporter d'aide ;

En place d' Antiloque, il charge Thrasymède, 705 Des Py liens chagrins d'adoucir le dépit

Près du corps de Patrocle, en personne il bondit ;

Puis voyant les Ajax, il leur tient ce langage ;

« Je viens vers les vaisseaux d'envoyer le message ;

» Achille est averti. Mais je ne pense pas, 710 » Qu'en fureur contre Hector il porte ici ses pas ;

» Car il ne peut, tout nu, combattre sans armure.

» Mais nous, cherchons, amis, la façon la plus sûre

» De reprendre le corps, et d'éviter aussi

» La mort que les Troyens nous préparent ici. » 715 Le fils de Télamon à Ménélas s'adresse :

«Ton discours, Ménélas, est rempli de sagesse;

» Mérion, avec toi, vous retirant au loin,

» Emportez le cadavre ; et nous, nous aurons soin

» D'arrêter les Troyens, Hector, malgré leur flamme ; 720 » Nous n'avons qu'un seul nom, et nous n'avons qu'une âme

» Tous deux, comme toujours, nous saurons résister. » Il disait; et les Grecs se hâtent d'emporter

Le cadavre pesant. Les Troyens en furie

Poussent des cris de voir que leur proie est ravie. 725 Ils sont comme les chiens, qui pressant de clameurs

Un sanglier blessé, devancent les chasseurs;

Ils le joignent ardents, voulant le mettre en pièces ;

Mais quand il se retourne et va faire prouesses, Ils s'arrêtent tremblants et se serrant entr'eux;

730 Tels les Troyens toujours suivaient impétueux, Dardant leurs javelots et leurs lances en masse. Mais quand les deux Âjax s'arrêtent et font face, Leur peau blanchit de peur, et nul n'est assez fort Pour oser passer outre et disputer le mort.

735 Tandis que les Ajax sauvent le corps sans vie, Le combat s'étendait, comme un vaste incendie, Qui tout à coup éclate au sein d'une cité, Les maisons s' effondrant en l'immense clarté; Le vent souffle le feu de sa bruyante haleine ;

740 Les chevaux, les guerriers, en suivant dans la plaine Ceux qui portaient le corps, font un aussi grand bruit. Tels de nerveux mulets, que le cocher conduit, Traînent du haut des monts une pierre pesante, Ou pour les noirs vaisseaux quelque poutre puissante ;

745 De sueur, de fatigue, ils sont tout essoufflés ; Tels ils portaient le corps. Mais sans être troublés, Les Ajax tenaient bon, ainsi qu'un fort barrage Dont le solide bois des eaux retient la rage, Pour répartir en paix dans de fertiles champs

750 Les flots accumulés de rapides torrents , Qui ne pourront jamais vaincre sa résistance ; Ainsi les fiers Ajax maintenaient à distance

Les Troyens, qui suivaient. Deux surtout font effort, Le fils d'Anchise, Énée, et Y homicide Hector.

755 Tels les geais, les moineaux, en leur course timide, Échappent en criant à l'épervier rapide, Qui vient porter la guerre aux plus petits oiseaux ; Ainsi les Grecs, criant, fuyaient vers les vaisseaux, Devant les deux Troyens ; oublieux de la guerre,

760 Ils jetaient en fuyant leurs armes sur la terre, Et leur cœur n'avait plus le désir des combats.

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