‹ L'Iliade d'HomèreChapitre 19 sur 89 · LA CONFECTION DES ARMES · texte numérisé non relu

LA CONFECTION DES ARMES

Antiloque apprend à Achille la mort de Patrocle ; douleur d'Achille ; Thétis vient avec les Néréides pour le consoler ; entretien de la mère avec son fils; Thétis fait promettre à Achille qu'il ne combattra pas avant qu'elle ne lui ait rapporté une nouvelle armure (i— U8). Suite du combat sur le corps de Patrocle; Hector est sur le point d'arracher le cadavre aux deux Ajax ; Jupiter envoie Iris à Achille, pour rengager à se montrer au moins aux Troyens, afin de les effrayer; Achille, recouvert de l'Égide par Minerve, paraît sur le haut de la muraille ; il pousse trois fois un cri terrible; les Troyens épouvantés se retirent, et les Grecs dégagés rapportent le cadavre de Patrocle à son ami (U9— 238). Les Troyens tiennent conseil; Polydamas insiste pour qu'on rentre dans la ville sans attendre la sortie d'Achille; Hector repousse cet avis avec indignation (239 — 3iZi). Douleur d'Achille et des Myrmidons, en revoyant le corps de Patrocle ; on lave le cadavre, et Ton veille auprès, toute la nuit (315—355). Jupiter reproche à Junon le secours qu'elle a donné aux Grecs; Thétis se rend auprès de Vulcain, et lui demande des armes nouvelles pour Achille; Vulcain accueille la demande de Thétis (356—468.) Vulcain fabrique les armes; description du bouclier destiné à Achille ; sujets qui y sont représentés par Part du dieu ; Vulcaiu fabrique aussi la cuirasse, le casque et les cuissarts; et il remet à Thétis l'armure complète (469—617).

Pendant qu'ils combattaient comme un feu dévorant, Antiloque arrivait près d'Achille en courant. En avant des vaisseaux, tout pensif il le trouve ; Dans les pressentiments qu'au fond de l'âme il couve, 5 Le héros se disait, en son généreux cœur :

« Qu a-t-il donc pris aux Grecs, qu'oubliant leur valeur, » Ils désertent ainsi la lutte meurtrière ? » Ah ! pourvu que les dieux n'aient point, en leur colère,

» Réalisé les maux que Thétis augurait : io » Que mon plus brave ami, moi vivant, périrait,

» Sous les coups des Troyens finissant sa carrière !

» Le fils de Ménœcée a perdu la lumière.

» Hélas ! je lui disais de revenir au port,

» Le feu si tôt éteint, sans affronter Hector. » 15 Voilà ce qu'il roulait dans sa sombre pensée,

Quand Antiloque arrive en sa course empressée.

Il lui dit la nouvelle, en fondant tout en pleurs ;

u Fils de Pelée, apprends le plus grand des malheurs,

>> Qui jamais pour nous tous n'aurait dû se produire. 20 » Patrocle est mort ! Chacun se bat avec délire

» Sur son cadavre ; Hector a son armure en main, h Achille, en l'entendant, ressent un noir chagrin.

Ramassant la poussière, il souille d'un nuage

Sa tête tout entière et son charmant visage. 25 La cendre a recouvert la pourpre du manteau ;

11 roule sur le sol son corps puissant et beau,

Arrachant de Ses mains sa blonde chevelure.

Les femmes, de Patrocle et d'Achille capture,

Vers leur maître, en criant, couraient toutes Soudain, 30 Exhalant leur douleur, en se frappant le sein,

Et tombaient, succombant à ces vives alarmes.

Comme elles Antiloque aussi versait des larmes ;

11 tient les mains d'Achille, et réfrène son cœur,

Craignant que sur lui-même il tourne sa fureur. 35 Achille sanglotait. Mais son auguste mère

L'entend du fond des mers où réside son père.

EHe était entourée, en ce pénible instant,

Des calmes déités, filles de l'Océan,

Thalie et Halié, Thoé, Cymodocée, 40 Et Nésée et Spio, la puissante Glaucée,

Actée et Limnoré, Cymothoé, Doto,

Jaïrée et Mélite, Amphithoé, Proto,

La légère Agave, Phérouse, et Dynamène,

Callianire, Amphinome et l'humble Déxamène, 45 Panopé, Galatée, et la forte Doris,

Callianasse, Apseudès, Clymène et Némertis,

Ianire et Méré, la charmante Orithye,

Ianasse aux beaux seins et la blonde Amathie,

Néréides, qui font leur séjour dans les eaux. 50 Dans l'antre, elles joignaient leurs pleurs et leurs sanglots

Aux plaintes de Thétis, qui dit ces mots rapides :

« Apprenez mon chagrin, ô mes sœurs Néréides » Sachez le mal affreux dont est percé mon cœur. ~ » Mère d'un noble fils, oh ! quel est mon malheur !

55 » Le premier des héros, rien ne l'égale au monde, » Élevé par mes soins, plante forte et féconde, » Noble olivier qui croît dans le meilleur sillon ; » Je l'envoyai, par mer, sous les murs d'Ilion, » Combattre les Troyens, et mère désolée,

60 » Je ne le verrai plus sous le toit de Pelée ! h II est, pendant qu'il vit, accablé de douleur ; » Et moi, je ne puis rien pour soulager son cœur. » Courons savoir du moins ce qui le désespère, » Bien qu'il soit dès longtemps éloigné de la guerre. »

65 Thétis quittait sa grotte, et poussant des sanglots, Les nymphes la suivaient, fendant les vastes flots. Quand elle a d'Ilion atteint le bord fertile, Elle descend aux lieux où, sous leur chef, Achille, Les Myrmidons tiraient leurs noirs vaisseaux en rang.

70 Elle aborde son fils, qui pleurait gémissant ; Elle lui prend la tête, et pleurant elle-même, Elle disait ces mots à son enfant, qu'elle aime :

« Mon fils, pourquoi pleurer ? Quel chagrin est le tien ? » Parle-moi sans détour et ne me cache rien.

75 » Jupiter, tu le sais, a rempli ta prière,

» Quand tu lui demandas qu'un jour la Grèce entière,

» Te suppliant en vain, souffrît mille malheurs. » Achille, hors de lui, lui répond tout en pleurs :

« 0 ma mère, oui, du ciel la promesse est remplie ! 80 » Mais qu'importe, aujourd'hui quePatrocle est sans vie,

» Mon égal, que j'aimais plus que tous mes amis !

» Hélas ! je l'ai perdu, tandis qu'Hector a pris

» Cette armure admirable et si bien façonnée

» Que les dieux à Pelée avaient jadis donnée, 85 »> Quand ils ont joint ton sort à celui d'un mortel.

» Ah ! que n'es-tu restée au foyer paternel!

» Que si quelque mortelle eût épousé Pelée,

» Tu n'eusses point été comme moi désolée ;

» Tu vas perdre ton fils au trépas destiné. 90 » Et moi, mon triste cœur a tout abandonné ;

» J'abhorre les humains, et je fuis l'existence,

» Tant qu'Hector n'aura pas succombé sous ma lance,

» Me payant par sa mort Patrocle dépouillé. *

Mais Thétis lui répond, l'œil de larmes mouillé : 95 « O mon fils, tu le dis, tu vas cesser de vivre ;

» Car le trépas d'Hector à la Parque te livre ! » Achille, en son courroux, qu'il ne modère pas :

« Que je meure à l'instant pour venger son trépas !

» Puisqu'il tomba si loin de sa chère patrie, ioo » Sa prière du moins sera par moi remplie.

» Puisqu'à l'heureux retour, je ne veux plus songer, » Puisqu'il est mort l'ami, que je dus protéger, » Et tant d'autres qu'Hector immola dans ta guerre, » Je ne suis désormais qu'un fardeau pour la terre,

105 » Quoique dans les combats je sois plus valeureux » Que pas un seul des Grecs, si d'autres parlent mieux. » Qu'en ce monde et qu'au ciel périssent la Dispute, » Et la Fureur, d'où vint notre funeste lutte ; » Colère qui s'épand, plus douce que le miel,

110 » Et s' accroît comme un feu dans l'âme d'un martel ! » La mienne contre Âtride un jour fut courroucée. » Mais laissons à cette heure une injure passée ; » Il faut bien maintenantque je dompte mon cœur, » Pour être d'un ami contre Hector le vengeur.

H5 » Je recevrai la mort ensuite sans la craindre,

» Quand Kronide et les dieux voudront enfin m' atteindre. » Le grand Hercule même a subi le destin, » Quoique du ciel pour lui l'amour fût bien certain ; » Il tomba sous Junon et sous la Parque blême.

120 » Et moi, puisque mon sort est arrêté de même, » Je saurai bien mourir en me couvrant d'honneur. )> Quelque Troyenne un jour se dira dans son cœur, »> Déchirant de ses mains son visage et ses charmes, » Que j'ai su lui causer bien des maux et des larmes.

125 » Oui, j'ai par trop longtemps déserté les combats.

» Que si tu m'arrêtais, je ne t'entendrais pas. »

Thétis, aux pieds d'argent, répond avec tendresse : <( Ce que tu dis, mon fils, est rempli de noblesse ; » Il est bon de défendre et de venger les siens.

130 » Mais tes armes, tu sais, sont aux mains des Troyens ; » Hector, en son orgueil, se pare de l'armure, » Qu'il osa revêtir. Mais va, je te le jure, » Ce n'est pas pour longtemps ; car il touche à la mort. » Cependant aux combats ne pense point encor,

135 » Avant que je revienne, et que tu m'ais revue; » Car avec le soleil et l'aube reparue, » Je t'apporte une armure offerte par Vulcain. » Thétis lui dit ces mots, et s' éloigne soudain, S' adressant, autour d'elle, à ses sœurs Néréides :

140 « Vous, retournez dans l'onde, aux cavernes humides, » Pour dire au Vieux des Mers ce que je vous appris. » Moi, je monte à l'Olympe et ses sacrés parvis, » Prier l'adroit Vulcain, pour qu'il veuille bien faire, » A mon fils le présent d'une armure de guerre. »

us Les Nymphes sur le champ se plongent dans la mer. Vers l'Olympe éclatant Thétis vole dans l'air ; Pour chercher à son fils une armure splendide, Elle allait. Mais les Grecs, que la peur intimide, Fuyant devant Hector, en poussant de grands cris,

150 Regagnaient les vaisseaux et l'Hellespont surpris,

Sans avoir encor pu, malgré leur course agile, Soustraire aux traits le corps du triste ami d'Achille ; Car piétons, cavaliers, s'en écartaient bien peu, Tous sous Tordre d'Hector, brûlant comme le feu.

155 Trois fois, poussant des siens la rage meurtrière, Il a saisi les pieds du corps, qu'il suit derrière ; Trois fois des deux Ajax le bras vaillant et fort L'éloigné du cadavre ; et lui, revient encor. Tantôt il fond sur eux, et tantôt il s'arrête,

160 En jetant de grands cris, mais sans faire retraite. Tel un sombre lion, que les bergers en vain Veulent chasser d'un corps que convoite sa faim ; Ainsi les deux Ajax avaient peine à défendre Leur fardeau contre Hector toujours près de le prendre.

165 II allait s'illustrer en le leur ravissant, Quand la rapide Iris de l'Olympe descend, De Junon, sans les dieux, secrète messagère, Pour engager Achille à reprendre la guerre. Près de lui se tenant, elle lui dit ces mots :

170 « Achille, lève-toi, le plus grand des héros ; » Viens-t'en sauver Patrocle ; auprès de ton navire, » Tu vois les combattants se ruer en délire ; » Les Grecs gardent le corps ; les Troyens furieux » Veulent dans Ilion l'emporter avec eux.

175 » C'est le brillant Hector, qui devant tous se jette,

» Pour saisir le cadavre, et lui coupant la tête,

» Arrachée à son cou, la clouer au rempart.

» Rougis-en dans ton cœur ; lève-toi sans retard.

» Patrocle aux chiens livré ! Dis, pour toi quelle injure, 180 » Si son cadavre allait subir cette souillure ! » Le héros au pied leste, Achille, a répondu :

« Quel message des dieux, Iris, m'apportes-tu ? » La prompte Iris lui dit, plus que le vent légère :

« Junon auprès de toi m'envoie en messagère ; 185 » Mais Jupiter l'ignore, ainsi que tous les dieux,

» Qui vivent sur l'Olympe et ses sommets neigeux. * Achille lui répond, sans dérober ses larmes :

« Comment puis-je combattre ? On m'a ravi mes armes.

» Ma mère, en me priant, m'imposa le devoir 190 » De ne me point armer avant de la revoir,

» M' apportant de Vulcain l'armure qu'il façonne;

» Car je n'en puis, je crois, emprunter à personne,

» Sinon le bouclier, du fils de Télamon.

» Mais lui-même est toujours au fort de l'action, 195 » Sur le corps de Patrocle, en l'affreuse mêlée. »

La prompte Iris répond au fils du grand Pelée :

« Ton armure, en effet, n'est plus aux mains des tiens.

» Mais viens sur le fossé te montrer aux Troyens ;

» A ta vue, effrayés ils fuiront dans la plaine ; 200 » Et les Grecs accablés pourront reprendre haleine,

» Retrouvant dans la lutte enfin quelque repos. »

L'agile Iris s'éloigne en achevant ces mots. Achille s'est levé» Sur son sein intrépide,

Minerve fait briller l'éblouissante Égide ; 205 Elle entoure son front d'un grand nuage d'or,

D'où s'échappe une flamme en son brûlant essor.

Telle dans le lointain apparaît la fumée

De la cité d'une île, où s'assemble une armée ;

On a sur les remparts tout le jour combattu ; 210 Mais lorsque le soleil dans l'ombre est descendu,

On allume des feux, et la haute lumière

Avertit les voisins, durant la nuit entière,

D'arriver au secours sur d'agiles vaisseaux ;

Tel l'éclat entourait la tête du héros. 215 Hors du mur, aux fossés, debout et sans rien faire,

Pour garder le serment qu'a réclamé sa mère ,

Il pousse un cri bruyant, que Pallas a repris.

D'un indicible effroi les Troyens sont saisis.

Telle une forte voix, ou la rude trompette, 220 Retentit dans la ville où le siège s'apprête ;

D'Achille ainsi la voix rugit dans le lointain.

Tous tremblent de terreur sous cette voix d'airain ;

Les chevaux et les chars qu'ils traînent, font retraite,

Redoutant en leur cœur quelqu horrible défaite. 225 Les cochers reculaient, en regardant ces feux

Sur la tête d'Achille ardents et lumineux.

Minerve anime encor la flamme étincelante.

Trois fois la voix d'Achille a semé l'épouvante ;

Alliés et Troyens sont trois fois frémissants ; 230 Ils perdent douze chefs, écrasés dans leurs rangs*

Sous les chars. Mais les Grecs, portant avec aisance

Patrocle, aux dards soustrait par leur persévérance,

L' étendent sur son lit, qu'entourent ses amis.

Par le rapide Achille, ils sont bientôt suivis. 235 II pleure en regardant son compagnon fidèle,

Blessé sur son linceuil d'une atteinte mortelle.

Lui qui l'avait poussé sur son char aux combats,

En vie et de retour ne le revoyait pas ! A regret, le soleil, que rien ne lassa au monde, 240 Par l'ordre de Junon se replonge dans l'onde.

Quand il a disparu, les Grecs, dans le repos,

De la guerre un instant suspendent les travaux. D'autre part, les Troyens, en fuyant les carnages,

Détachaient de leurs chars les bouillants attelages. 245 Mais ils veulent, avant de songer au sommeil,

S'assembler, se tenant tous debout au conseil ;

Achille, en se montrant, les frappa d'épouvante,

Demeuré si longtemps loin de la guerre ardente, Polydamas devait le premier discourir, 250 Sachant également le passé, l'avenir.

Du même jour qu'Hector, il a sa confiance ;

L'un est plus valeureux ; l'autre a plus d'éloquence.

Poly damas leur dit, en son conseil prudent : « Amis, si l'on m'en croit, retournons à présent 255 » Dans nos murs, sans attendre ici la blanche Aurore.

» Les vaisseaux sont tout près ; la ville est loin encore.

» Tant qu'Achille est resté contre Atride en courroux,

» Les Grecs plus aisément succombaient sous nos coups.

» Moi-même, ainsi que vous, j'espérais avec joie 260 » Que les vaisseaux un jour deviendraient notre proie.

» Mais je sens maintenant, qu'Achille me fait peur;

» Car seul il saura bien, en son terrible cœur,

» S'éloigner delà plaine, où chacun en défense,

» Les Grecs et les Troyens disputent de vaillance ; 265 » Il voudra conquérir nos femmes et nos murs.

» Rentrons-y; croyez-en des conseils qui sont sûrs.

» La nuit vient d'arrêter le fils du grand Pelée ;

» Mais s'il nous trouve ici demain dans la mêlée,

» Alors qu'il sortira, vous verrez ce qu'il est. 270 » Qui gagnera la ville, à ses mains est soustrait;

» Mais les chiens, les vautours auront large pâture.

» Puissé-je ne pas voir s'accomplir cet augure !

» Que si vous m'en croyez, sans prendre de répit,

» A nous fortifier nous emploierons la nuit. 275 » Nos murailles, nos tours sont solides et fortes ;

» Nous avons des créneaux et de puissantes portes.

» Avant l'aurore armés, nous couvrirons les tours.

» Il aura plus de mal, s'il persiste toujours,

» Ici, loin des vaisseaux, à transporter la guerre. 280 » Il lui faudra bientôt ramener en arrière,

» Laissant notre cité, ses coursiers haletants ;

» Et si pour la détruire, il ose entrer dedans,

» La dent des chiens sur lui serait vite assouvie. » Mais Hector, lui lançant un regard en furie : 285 « Tu m'as, Polydamas, bien fort mécontenté,

» En conseillant qu'on rentre au mur de la cité.

» N'avez- vous pas assez de votre triste enceinte?

» Jadis le monde entier célébrait avec crainte

» La ville de Priam, ses trésors, ses métaux. 290 » Que sont donc devenus vos monuments si beaux ?

» Leur dépouille est allée enrichir la Phrygie,

» Par la haine du ciel, ou bien la Méonie.

» Mais lorsque Jupiter m'accorde la faveur

» D'acculer à la mer les Grecs remplis de peur, 295 » Tu viens nous proposer cette fuite insensée !

» Je défends aux Tioyens d'en avoir la pensée ;

» A ce que je leur dis qu'ils soient obéissants :

» Préparons le repas, mais sans quitter nos rangs ;

» Sur pied, toute la nuit, veillons avec courage. 300 » Si quelqu'un, pour son bien a crainte du pillage,

il 13

» Qu'en nous le partageant il le mette à T abri;

» C'est mieux que nous l'ayons plutôt que l'ennemi.

» Puis, même avant le jour, nous porterons la guerre

» Et les fureurs de Mars sur la flotte légère. 305 *> Que s'il est vrai qu'Achille a repris les combats,

» Ce lui sera fatal ; car je ne le fuis pas ;

h Je l'attends de pied ferme, afin que l'on apprenne

» Qui de nous fixera la victoire incertaine.

» Mars pour tous ! Le vainqueur à son tour est vaincu. » 310 Par les cris des Troyens, ce discours est reçu.

Insensés ! Car Pallas les rend déraisonnables ;

Ils approuvent d'Hector les avis redoutables,

Mais non Poly damas, qui seul avait du sens.

On prend donc le repas. Mais les Grecs gémissants 315 Pleurent Patrocle mort, durant la nuit entière ;

Achille le premier dit sa douleur amère.

Et posant sur le corps son homicide main,

Il sanglotte. On dirait un lion, qui soudain

Sent qu'un adroit chasseur a ravi sa portée, 320 Quand il revient trop tard à sa grotte écartée ;

Au bois, il suit partout les pas du ravisseur,

Et ne le trouvant point, il rugit de fureur ;

Aux Myrmidons ainsi parlait le triste Achille :

« C'était une parole, hélas! bien inutile,

325 » Quand au vieux Ménœcée, en partant, je promis

» Que dans Oponte un jour je lui rendrais son fils,

» Triomphant d'Ilion, de butin les mains pleines.

y» Jupiter ne tient pas les promesses humaines ;

» Car tous deux nous aurons ici, par ses arrêts, 330 » Dans Troie un seul tombeau. Pelée, en ses palais,

» Avant qu'il ne soit mort, avec Thétis ma mère,

» Ne me recevra plus, revenant de la guerre.

» Patrocle, puisqu'à toi sur terre je survis,

» Je dois venger ta mort, et ne t'ensevelis 335 » Que quand j'aurai d'Hector les.armes et la tête ;

» Douze enfants des Troyens expieront ta défaite,

» Égorgés de mes mains au bûcher, sur tes os.

» Je garde jusque-là ton corps sur mes vaisseaux ;

» Auprès de ton cadavre, elles viendront plaintives 340 » Cependant jour et nuit, sanglotter, ces captives

» Qui, dans les champs Troyens, tombèrent en nos mains,

» Dévastant les cités de ces faibles humains. » Il dit; et ses amis, par les ordres d'Achille

Placent un grand trépied sur le feu qui scintille, 345 Pour nettoyer le corps de Patrocle sanglant.

Quand le trépied est mis sur le feu pétillant,

On y verse de l'eau ; la flamme qu'on attise,

La porte, en l'entourant, à la chaleur requise.

Dès que l'onde est bouillante en l'airain qui frémit, 350 On lave le cadavre, et d'huile il est enduit ;

D'un beaume de neuf ans, on remplit les blessures ; On le met sur un lit, vêtu de toiles pures Des pieds jusqu'à la tête, et couvert de lin blanc. Pendant toute la nuit, les Hyrmidons, restant

355 Près d'Achille, pleuraient Patrocle en leur tristesse. Jupiter à Junon, sa femme-sœur, s'adresse : « C'est encor toi, Junon, qui viens de susciter » Achille, aux pieds légers, voulant ainsi porter » Un secours à ces Grecs, fils de ta bienveillance. »

360 Mais lui répond Junon, en sa ferme assurance : u Fils altier de Kronus, sais-tu ce que tu dis ! » Sur terre, tout humain peut aider ses amis, » Bien qu'il soit un mortel, n'ayant nulle sagesse. » Et moi qui suis deux fois la plus grande déesse,

365 » Par ma naissance et puis par les nœuds solennels, » Qui m'unissent à toi, maître des immortels, » Je ne puis aux Troyens témoigner ma colère ! »

Tel était l'entretien de la sœur et du frère. Mais Thétis s'est rendue au palais de Vulcain,

370 Édifice éternel, splendide, tout d'airain,

Chef-d'œuvre que le dieu fit de ses mains savantes. Vulcain travaille alors, près des forges ardentes, En sueur, occupé d'achever vingt trépieds, Ornement des palais qui lui sont confiés.

375 II met sous chacun d'eux la roue en or splendide,

Pour qu'aux conseils des dieux ils aillent seuls, sans guide,

Et reviennent de même à leurs saintes maisons.

Les trépieds n'avaient pas encor leurs orillons ;

Vulcain les ajustait, en coupant les ferrures. 380 Pendant qu'il prend ainsi ses habiles mesures,

S'approche la déesse aux pieds d'argent, Thétis.

Mais elle est prévenue aussitôt par Gharis,

L'épouse de Vulcain, souverainement belle,

Qui vient prendre sa main, et par son nom l'appelle ; 385 « Pourquoi, Thétis, viens-tu chez nous en ce moment ?

» Amie auguste et chère, on te voit rarement ;

» Hôte aimable, dis-moi le but de ta visite. » La déesse, à ces mots, doucement l'a conduite

Vers un trône d'argent à clous bien travaillés, 390 Garni d'un escabeau pour recevoir les pieds.

Puis appelant Vulcain, d'une tendre manière : « Viens, Vulcain, de Thétis écouter la prière. »

Et le divin boiteux, en ces mots lui répond : « Pour elle, j'ai respect et vénération. 395 » Thétis m'a secouru quand ma mère honteuse

» De son enfant mal fait, me fut si rigoureuse,

» Et voulut me cacher. «Pétais bien malheureux.

» Eurynome et Thétis m'ont reçu toutes deux ;

» Le père d' Eurynome est l'Océan immense. 400 » Pour elles, j'ai forgé, neuf ans, avec constance,

» Des boucles, des colliers, des bagues, des anneaux, » Dans leur antre brillant qu'environnent les eaux, » Et la mer écumeuse, à la vague inquiète. » Les hommes et les dieux ignoraient ma retraite;

405 » Eurynome et Thétis savaient où j'avais fui.

» Thétis est sous mon toit ; je lui montre aujourd'hui » Que mon cœur est resté rempli de gratitude ; » Et toi, prépare-lui les présents d'habitude. » Je vais ranger ma forge et tous mes instruments. »

4io II se lève, et s'avance à pas tout chancelants ; Les jambes du boiteux flageolaient amaigries. Il arrête les feux des forges refroidies , Et serre ses outils dans des coffres divins. Il lave, en s' épongeant, son visage et ses mains,

415 Sa poitrine et son cou, prend un marteau qu'il porte, Et boitant, sceptre en main, se présente à la porte. Deux servantes en or le tiennent sous les bras, Semblables aux vivants dans leurs jeunes appas , Possédant comme nous, voix, force, intelligence,

420 Et des dieux immortels partageant la science. Suivi d'elles, Vulcain en hâte s'approchait Vers le trône d'argent que Thétis occupait. Il la prend par la main, et de son nom l'appelle : « Qui t'amène, ô Thétis, en ma maison fidèle?

♦as » Déesse auguste et chère, on te voit rarement ;

» Dis-moi ce que tu veux ; je ferai sûrement,

» Autant que je pourrai, tout pour te satisfaire. » Thétis répond, pleurant en sa douleur amère :

« Est-il une déesse, ô Vulcain, dans les cieux 430 » Qui jamais ait souffert de maux plus odieux

» Que ceux que m'imposa Jupiter dans ma vie ?

» Seule, au soit d'un mortel il m'a d'abord unie,

» A Pelée, et j'ai dû me rendre à ses décrets ;

» Le vieillard aujourd'hui se meurt dans ses palais. 435 » J'avais un fils, héros que rien n'égale au monde,

» Élevé par mes soins, plante forte et féconde,

» Noble olivier qui croît dans le meilleur sillon.

» Je l'envoyai par mer sous les murs d'Ilion

» Combattre les Troyens, et mère désolée 440 » Je ne le verrai plus sous le toit de Pelée.

» 11 est, pendant qu'il vit, accablé de douleur ;

» Et moi, je ne puis rien pour soulager son cœur.

» Ce fils, dont Jupiter me permit d'être mère,

» Voit le don que lui fit jadis la Grèce entière 445 » S'en aller de ses mains aux mains d' Agamemnon.

» Et lui, pour cette fille, a perdu la raison.

» Les Troyens ont chassé les Grecs de leur muraille ;

» Les Grecs, pour ramener Achille à la bataille,

ï> Lui sont venus offrir les présents les plus beaux. 450 » Mon fils n'a pas voulu les sauver de leurs maux.

» Plus tard, il revêtit Patrocle de ses armes,

» Pour qu'il pût prendre part aux guerrières alarmes.

» Aux portes d'ilion, on se bat tout un jour;

» On l'eût pris, si Phœbus, par un triste retour,

455 » N'avait, en terrassant le fils de Ménœcée, » Ramené pour Hector la victoire empressée. » A tes genoux, je viens, Vulçain, te supplier h De faire pour mon fils un casque, un bouclier, » Une forte cuirasse et de belles jambières ;

460 » Car Patrocle a perdu celles qu'il eut naguères. » Mon fils se roule à terre en son cuisant chagrin. »

A la triste Thétis, ainsi répond Vulcain : « Bannis cette douleur, Thétis, et prends courage ; » Que ne puis-je écarter de lui, par mon ouvrage,

465 » Cette mort qui bientôt viendra pour le saisir ! » Mais du moins, pour ton fils je pourrai te fournir » Une armure sans prix, qu'admirera le monde. »

Il la quitte, et retourne à sa forge profonde, Met au feu les soufflets et les fait travailler ;

470 Par vingt trous différents ils soufflaient le foyer, Répandant en tous sens leur forte ou faible haleine, Pour soulager Vulcain et l'aider en sa peine, Selon qu'il conduisait le travail de sa main. Il mit d'abord au feu du plomb et de l'airain,

475 De For et de l'argent; il dispose l'enclume,

CHANT XV1IL 2©t

Ayant dans une main un lourd marteau qui fume,

Et de l'autre, approchant la tenaille au brasier. Il fabrique d'abord un large bouclier.

Il l'environne en or d'une triple bordure ; 80 II met une courroie en argent pour monture,

Lui donne cinq feuillets, et figure dessus

Les plus nombreux sujets, habilement conçus.

Il y trace la mer, et le ciel et la terre,

Le régulier soleil, la lune et sa lumière, 85 Les astres qui des cieux ceignent toujours le front,

Les Hyades du nord, Pléiades, Orion,

L'Ours, que d'un autre nom, Chariot on appelle,

Regardant Orion dans sa course éternelle,

Sans jamais se baigner au sein des flots divins. 90 II représente aussi deux cités des humains.

Dans l'une, est une noce et ses fêtes bruyantes;

Aux flambeaux, on conduit les vierges rougissantes ;

La ville retentit du chant des jouvenceaux ;

La ronde tourne aux sons des flûtes, des pipeaux ; 95 Pour voir les jeunes gens que le plaisir emporte,

Les matrones sortaient sur le pas de la porte.

On s'assemble plus loin pour juger les conflits

De deux plaideurs, luttant pour un meurtre commis.

L'un réclame toujours une amende sévère ; oo L'autre, ayant payé, dit qu'il n'a plus rien h faire,

Ils citent des témoins qu'ils produisent tous deux,

Défenseurs des deux parts également douteux.

Au peuple, les hérauts parlent et le font taire ;

Et des vieillards en rond sont assis sur la pierre, 505 Tandis que les hérauts, avec leur sceptre en bois,

Vont parcourir la foule et recueillir les voix.

On prend deux talents d'or, que le juge dépose

Pour celui qui saura le mieux plaider sa cause. Autour de l'autre ville, on voit de durs soldats 5io Qui semblent disputer et ne s'accordent pas.

Un parti veut l'assaut, ou du moins, le partage

Des trésors qui devront prévenir le pillage.

L'autre parti va faire une embuscade aux champs;

Les murs sont confiés aux femmes, aux enfants, 515 Réunis avec ceux qu'accable la vieillesse.

Mars conduit les guerriers , et Minerve les presse ;

De belles armes d'or, ils sont couverts tous deux,

Aussi fiers que puissants, comme il sied à des dieux ;

Et la foule moins belle à leur voix s'est formée. 520 Us vont aux bords d'un fleuve où doit camper l'armée,

Les troupeaux y trouvant un abreuvoir certain ;

Les soldats s'y tenaient couverts du sombre airain.

Cependant, deux des leurs qu'on a laissés derrière,

Signalent le bétail qui vient à la rivière. 525 II s'avance sans crainte, et deux jeunes bergers

Enflent leurs chalumeaux, ignorants des dangers.

Tout à coup F ennemi s'élance, en bonds rapides,

Sur les troupeaux de bœufs et de brebis timides,

Égorgeant sans pitié les gardiens tout surpris. 530 Mais l'armée assemblée entend d'horribles cris;

On quitte le conseil ; sur les chevaux on monte ,

Les lançant aussitôt d'une course plus prompte.

Au bord de la rivière, on se bat en fureur ;

Et la lance à la main, on se perce et l'on meurt. 535 La Discorde, la Gloire, et les Parques cruelles

Répandent à F envi le carnage autour d'elles,

Et traînent par les pieds les morts et les mourants ;

Leurs bras sont inondés du sang des combattants.

On dirait des vivants la rage meurtrière ; 540 Chacun reprend ses morts immolés dans la guerre.

Plus loin figure un champ, gras, vaste, et plantureux,

Où l'on voit travailler des laboureurs nombreux,

Poussant et ramenant un puissant attelage.

Lorsqu'au bout du sillon, ils arrivent, en nage, 545 Un ami les attend pour leur offrir du vin.

Avec un nouveau zèle, ils refont le chemin . D'un sillon plus profond ; la terre manœuvrée,

Noircissant derrière eux, semble être labourée,

Quoiqu'elle soit en or ; vrai triomphe de Fart. 550 Plus loin, sont des moissons flottant de toute part»

Les faucheurs ont en main les faucilles tranchantes ;

Les gerbes sur le sol se répandent tombantes ;

Les botteleure y font des liens tout puissants.

Ils sont trois à l'ouvrage ; et de joyeux enfants 555 Apportent dans leurs bras la gerbe avec constance.

Un roi, le sceptre en main, les contemple en silence,

Satisfait d'un labeur qui ne s'arrête pas.

Des hérauts sous un chêne apprêtent le repas ;

Ils immolent un bœuf, tandis que les servantes 560 Préparent aux faucheurs les soupes nourrissantes. Puis une vigne en or, sur un vaste terrain,

Étendait ses sarments couverts de noir raisin.

Des échalas d'argent la supportent entière ;

Un cercle en plomb l'entoure en forme de barrière. 565 Elle n'a qu'une allée, où, sous d'étroits chevrons,

Quand la vendange arrive, entrent les vignerons.

De filles, de garçons, une ardente jeunesse

A porter le doux fruit dans des hottes s'empresse.

Sur la lyre sonore, un enfant leur chantait 570 Un air harmonieux que sa voix répétait.

Les vendangeurs en rond modulaient en cadence,

De leurs chants, de leurs pieds, le rhythme de la danse. Sur le lourd bouclier, Vulcain figure encor

Un grand troupeau de bœufs, qui sontd'étain et d'or. »75 Se levant de l'étable, ils vont à la pâture,

Mugissant, sur les bords d'un fleuve qui murmure.

Quatre bouviers en or font mettre en rang les bœufs,

Tandis que leurs neuf chiens les surveillent comme eux.

Deux terribles lions, en tête de la troupe, 580 Étranglent un taureau, qui, tombé sur sa croupe,

Appelle en cris affreux les chiens et les pasteurs.

Les lions, déchirant la bête en leurs fureurs,

Boivent le sang tout noir aux entrailles fumantes.

On pousse en vain les chiens à ces luttes ardentes ; 585 Ils craignent des lions les formidables dents,

Et reculant, près d'eux font de longs aboiements. Vulcain dessine encore un fécond pâturage,

Dans le fond d'un vallon des moutons au pacage,

Des étables, des toits, des fermes, des abris. 590 II retrace plus loin un chœur de gais amis,

Tout pareil à celui que, dans Gnosse fatale,

Pour la triste Ariadne, imagina Dédale.

De vierges, de garçons un pétulant essaim

Dansent joyeusement en se donnant la main. 595 Les filles ont la robe, et les garçons, la mante,

Où le pâle olivier en bordures serpente.

Leurs fronts ont la couronne ; et les jeunes guerriers

Ceignent de glaives d'or l'argent des baudriers.

Tantôt, en pas savants leur pied léger se joue, ooo Tournoyant lestement comme tourne la roue

20ë ILIADE.

Que le potier assis fait vivement aller ;

Tantôt en longs détours, ils savent se mêler.

La foule réunie, heureuse, les regarde.

Tandis qu'Os sont charmés par le doux chant d'un barde, 603 Deux agiles sauteurs, voltigeant auprès d'eux,

Quand il reprend son luth, font leurs pas périlleux. Autour du bouclier, Vulcain met pour bordure

Les flots de l'Océan, à l'éternel murmure. Après qu'il a fini le bouclier épais, 6io II forge la cuirasse aux scintillants reflets ;

Puis un solide casque, à la large visière.

Son aigrette est en or et flotte par derrière. Enfin il fabriquait les cuissards en étain.

Quand tout est terminé par l'habile Vulcain, 615 II le dépose aux pieds de la mère d'Achille ;

Et loin du vaste Olympe, allant d'un vol agile,

Thétis porte à son fils le don qu'elle a promis.

iNOTES DU CHANT XVIII.

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