V. 614 Quand tout est terminé
Cette fameuse description du bouclier d'Achille atteste que, du
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temps d'Homère, et peut-être même dès le temps de la guerre de Troie, Fart de la métallurgie était fort avancé. Ils est évident que le poète n'eût point pensé à décrire tous ces sujets variés sur un bouclier, si déjà l'industrie n'avait eu fait des tentatives de ce genre fort heureuses. C'était surtout en Lydie que l'art métallurgique s'était développé; et de là, il était passé en Troade. Le bouclier d'Achille passait sans doute pour le plus beau; mais il est probable que les boucliers des principaux chefs portaient tous des emblèmes qui les distinguaient.
GHANT XIX.
l'oubli de la colère.
Thétis apporte à son fils les armes que Vulcain a fabriquées pour loi ; elle préserve le corps de Patroclede toute corruption (1—39). Achille convoque l'armée ; il annonce qu'il va reprendre les armes; discours d'Agamemnon; réconciliation des deux rois; Achille propose de marcher sur le champ au combat ; Ulysse veut que d'abord l'armée prenne le repas et qu'Agamemnon envoie à Achille tous les présents qui ont été promis naguère ; sacrifice solennel ; serments d'Agamemnon (60—281). Lamentation de Briséis sur le corps de Patrocle (282-302). Achille refuse toute nourriture tant que Patrocle n'est pas vengé ; lamentation d'Achille sur le cadavre de son ami ; Jupiter envoie Minerve pour qu'elle conserve au héros, malgré son abstinence, les forces dont il a besoin (303—355). Sortie de l'armée des Grecs; Achille se revêt de son armure ; paroles d'Achille à ses coursiers ; réponse de Xanthus, inspiré par Junon; départ d'Achille (356— A2A).
L'Aurore, abandonnant l'Océan pour la terre, Aux mortels comme aux dieux vient rendre la lumière. Thétis, portant l'armure, aux vaisseaux descendait. Toujours près de Patrocle, Achille sanglotait ; 5 Ses nombreux compagnons partageaient sa tristesse.
Debout, au milieu d'eux, arrive la déesse ;
Elle lui prend la main, l'appelant par son nom : « 0 mon fils, à sa mort résigne ta raison ;
» C'est le ciel qui trancha sa triste destinée. 10 » Prends cette armure ; elle est par Vulcain façonnée ;
» Nul mortel n'a jamais rien porté de si beau. » Thétis devant Achille a posé son fardeau ;
En touchant sur le sol, les armes retentissent.
Frappés d'étonnement, lesMyrmidons frémissent; is Nul n'ose regarder. Plus Achille les voit,
Plus il sent le regret qui dans son cœur s'accroît.
Pourtant, malgré les feux de ses yeux redoutables ;
Il est heureux d'avoir ces armes admirables.
Puis, quand il a joui de les voir en tous sens, 20 II s'adresse à sa mère, en ces mots caressants :
« C'est de divines mains le chef-d'œuvre, ô ma mère ;
» Il n'est pas de mortel qui jamais les pût faire.
» Je consens à m' armer. Mais je crains maintenant,
» Qu'au corps démon ami les mouches s' acharnant, 25 » Et déposant leurs œufs au fond de ses blessures,
» Ne le fassent périr bientôt par leurs souillures ;
» Et que le corps ne soit en entier corrompu. » La déesse aux pieds blancs, Thétis, a répondu :
« Ne crains point, ô mon fils, ce surcroît d'infortunes ; 30 » J'éloignerai de lui ces tribus importunes,
» Qui détruisent le corps que Mars a terrassé.
>< Son cadavre, dût-if rester un an passé,
» La peau conservera sa vie et sa souplesse.
» Mais toi, fais convoquer les héros de la Grèce, 35 »> Pour te raccommoder avec Àgamemnon,
)> Et reparaître en guerre au fort de faction. » Thétis pénètre ainsi son fils de frénésie.
Aux narines du corps, elle met l'ambroisie,
Et le rouge nectar, pour préserver la peau. 40 Achille cependant se rend au bord de l'eau,
Convoquant à grands cris une assemblée entière.
Ceux même qui jadis restaient loin de la guerre,
Les gardes de la flotte et les simples rameurs,
Timoniers, matelots, du pain répartiteurs, 45 Tous réunis en foule accouraient sur les plages
Pour voir Achille, absent si longtemps des carnages.
Deux fiers servants de Mars ensemble s'approchaient :
Ulysse et Diomède, en boitant, arrivaient,
Souffrant de leur blessure, appuyés sur leur lance ; 50 Ils vont aux premiers rangs prendre place en silence.
Puis, arrive après eux le grand Agamemnon,
Également atteint par le trait dont Coon,
Fils d'An ténor, lui fit une blessure affreuse.
L'assemblée est bientôt réunie et nombreuse. 55 Achille, se levant, parlait au milieu d'eux :
« Ce fut pour nous, Atride, un jour bien malheureux, » Quand, au courroux tous deux abandonnant notre âme, » Nous avons disputé Tun et l'autre une femme ! » Diane aurait bieù dû l'abattre sous sa main,
60 » Alors que dans Lyrnesse elle fat mon butin.
» Tant de Grecs n'auraient pas péri dans la poussière, »> Tués par l'ennemi, qu'enhardit ma colère ; » Hector sut en user ; et nos tristes enfants » De notre désaccord se souviendront longtemps. 45 » Que la nécessité, domptant notre pensée, » Efiace de nos cœurs cette lutte passée. » J'apaise mon courroux, et je crois le devoir » Oublier à jamais. Toi, hâte-toi de voir h A faire armer les Grecs, qu'à tes ordres tu ranges.
70 » Des Troyens, je saurai ce que font les phalanges, » S'ils restent aux vaisseaux ; et bon nombre, je crois, » Iront se reposer, s'ils peuvent toutefois » Échapper à nos coups en fuyant de la guerre. » Ces mots ont réjoui des Grecs l'armée entière :
75 Enfin Achille abjure un long ressentiment ! Le grand Agamemnon leur parle en ce moment, Sans être au milieu d'eux, et sans quitter sa place :
« Amis, servants de Mars, héros que rien ne lasse, » Il est bon d'écouter et sans faire de bruit.
80 » Parler est malaisé même à quelqu'un d'instruit.
» Dans la foule comment parler ? Comment entendre ?
» Quoiqu habile orateur, on se fait mal comprendre.
» Je m'adresse à Pélide ; et vous autres guerriers,
» Sachez ce que je dis, même jusqu'aux derniers. 85 » Les Grecs m'ont reproché souvent la même chose ;
» Mais de tant de malheurs, je ne suis point seul cause.
9 Jupiter, le Destin, la fatale Érynnis,
» Ont, par cette fureur, égaré mes esprits,
» Le jour où j'ai d'Achille exigé cette dîme. m » Que dire? C'est d'un dieu que je fus la victime ;
» C'est de l'auguste Até, fille de Jupiter,
» Dont les pieds, loin du sol, semblent voler dans l'air.
» Elle a faussé nos cœurs, comme elle en faussa d'autres,
» Qui souffrirent aussi comme ont souffert les nôfres. 95 » Elle a même, on le sait, embrasé de ses feux
» Jupiter, le plus grand des hommes et des dieux.
•» Aussi fût-il trompé par Junon Y Argienne,
» Par une simple femme, au jour fameux qu Alcmène
» Dut enfanter dans Thèbe Hercule au bras puissant. iM » Jupiter dit aux dieux en les réunissant :
» Écoutez, vous tous dieux, déesses, je déclare,
« Pour que vous le sachiez, ce que mon cœur prépare.
» La sévère Ilithye aujourd'hui produira
» Sur la terre un enfant, qui seul dominera ttl » Tous ceux qui de mon sang ont tiré leur naissance. »
» Jimon lui répondit, méditant sa vengeance : « Non ; tu nous mens toujours, et ton parler est vain. » Jure-moi, si tu veux, du serment le plus saint, » Que, parmi les mortels dont on te dit le père,
110 » Celui-là régnera le plus puissant sur terre
» Qui sur des pieds de femme aujourd'hui tombera. »
» Elle dit. Jupiter, sans nul soupçon, jura, » Prêtant le grand serment ; mais il eut repentance. » Junon, loin de l'Olympe, en un instant s'élance,
115 » Vers l' Argos d' Achàïe, où du grand Sthénélus » L'épouse était enceinte à sept mois révolus. » Junon, qui le savait, hâta la délivrance, » Pour donner à l'enfant plus vite la naissance, » Et retaftter d' Alcmène un long enfantement.
120 » Junon à Jupiter l'annonça hardiment :
« Retiens bien, Jupiter, ce que je vais te dire : . >> Il vient de naître un homme, à qui tu dois l'empire : » C'est Eurysthée, issu de Sthénélus puissant; » Il doit régir les Grecs ; car il est de ton sang. »
125 » Jupiter fut percé d'une douleur cuisante, » Et saisissant d' Até la tête étincelante, » Il jura, le cœur triste, un serment solennel, » De bannir à jamais de l'Olympe et du ciel » Até, qui n'épargnait personne en ses atteintes.
130 » Il dit, et la jeta hors des demeures saintes,
n La laissant aux humains porter tous ses soucis. » Mais il la détestait, tant qu'il vit son cher fils » Soumis aux durs travaux qu'exigeait Eurysthée. » C'est aussi par Até que j'eus l'âme infestée,
135 » Quand, en voyant Hector immoler nos héros, » Mon courroux le laissa nous causer tant de maux. » Mais puisque Jupiter me fit alors peu sage, » Je veux restituer mille fois davantage. » Viens ; aux combats conduis nos guerriers frémissants.
140 » Et moi, je te rendrai tous les riches présents » Qu Ulysse hier promit en allant dans ta tente ; » Ou si tu veux ici supporter quelqu attente, » Mes serviteurs prendront, courant à mes vaisseaux, » Pour te les faire voir, ces présents amicaux. •
us En ces mots, lui répond Achille, au pied rapide : « Illustre Agamemnon, chef des peuples, Atride, » Donne-les, garde-les, selon que tu voudras. » Quant à nous, maintenant ne songeons qu'aux combats ; » Ne perdons pas ici des heures qui sont chères ;
tso » Car nous avons encor de bien rudes affaires.
» Lorsque vous allez voir Achille aux premiers rangs » Immoler sous ses coups les Troy ens expirants, » Que de son homme aussi chacun de vous se eharge. » Mais lui répond Ulysse, au sens prudent et large :
i&5 « Achille, en ta valeur, ne presse pas si fort
» Les Grecs, qui sont à jeun, d'aller combattre encor. » Ce n'est pas peu de temps que durera la lutte, » Quand nous aurons repris la sanglante dispute, » Et que, Mars des deux parts soufflera la fureur.
160 » Conseille-nous plutôt de puiser la vigueur » Dans le pain et le vin, solide nourriture. » Il n'est pas de soldat qui tout un jour endure, » Jusqu'au soleil couché, de lutter sans manger ; » Son cœur a beau vouloir affronter le danger,
165 » Ses membres, que la faim et la soif affaiblissent, h Lui manquent en secret, et ses genoux fléchissent. » Mais quand un homme a pris un bon et fort repas, m Et qu'il doit tout le jour demeurer aux combats, » Son cœur est toujours ferme, et son bras ne se lasse
470 » Que quand les ennemis abandonnent la place.
» Ordonne aux Grecs d'aller prendre des aliments. » Qu'Atride devant nous apporte ses présents, » Afin que nous puissions tous voir ce qu'il t'envoie, » Et que ton triste cœur éprouve quelque joie.
175 » Qu'en présence des Grecs, écoutant ce qu'il dit, » Il jure que jamais il n'a touché ton lit ; » Car, prince, c'est l'honneur de l'homme et de la femme. » Que le calme, et la paix, rentre ainsi dans ton âme. » Ensuite, en un festin il te doit recevoir,
180 » Pour remplir envers toi tout son juste devoir.
» Atride, une autre fois reste plus équitable;
» Car un roi, le premier, doit se montrer affable,
» Quand c'est lui qui d'abord provoqua le conflit. » Le noble Agamemnon lui répond et lui dit : 183 «J'accepte de grand cœur ce que tu dis, Ulysse ;
» Ton avis est rempli de sens et de justice.
» Je puis bien le jurer; et mes sincères vœux
» Ne failliront jamais en présence des dieux.
» Qu Achille, en son ardeur, un instant veuille attendre. 190 » Vous, attendez aussi pour que je fasse prendre
» Les présents dans ma tente, et vous jure ma foi.
» Voici Tordre précis que je donne pour toi :
*> Choisis les jeunes gens, les premiers de la Grèce,
» Pour aller de ma flotte, amener la richesse 195 » Et les femmes qu'hier tu promis au héros.
» Talthybius fera, d'un bélier des plus beaux,
» Offrande à Jupiter, comme au Soleil splendide. » Aussitôt lui répond Achille, au pied rapide :
«Atride, chef des rois, illustre Agamemnon, 200 » Bien mieux, une autre fois tout cela sera bon,
» Alors que l'on pourra suspendre un peu la guerre,
» Et qu'en mon cœur brûlant j'aurai moins de colère.
» Ils gisent sans honneur les corps de nos amis
» Qu'a fait tomber Hector, quand le ciel l'a permis ! 303 * Vous, songez au repas. Mais permettez que j'aille
» Mener les fils des Grecs, à jeun, àla bataille, » Sans le moindre retard; puis àla fin du jour, * Nous revenons vengés et mangeons au retour. » Près de Patrocle mort, quant à moi, je le jure,
210 » Non, je ne prendrai pas la moindre nourriture. » Aux portes de ma tente, il est encore gisant ; » Que tous mes compagnons le pleurent gémissant. » Ce n'est pas ce que veut mon cœur rempli de rage : » C'est le sang, c'est le meurtre, et des flots de carnage. »
sis Mais le prudent Ulysse a prononcé ces mots : « Fils de Pelée, Achille, admirable héros, » Tu vaux bien mieux que moi par ta force et ta lance. » Mais peut-être que j'ai plus que toi de prudence ; » Car étant plus âgé, j'en sais aussi plus long.
220 » Soumets donc, je te prie, un instant ta raison. o Les hommes sont bientôt fatigués de la guerre, » Quand le glaive sanglant fait sa moisson sur terre. » Tout est bien hasardeux, quand Jupiter, divin, » Arbitre des combats, tient sa balance en main.
225 » Ce n'est pas en jeûnant qu'on prouve sa tristesse ; » Des guerriers sont frappés tous les jours, et sans cesse. » Quand donc pourrait-on prendre un instant de repos ? » (.eux qui sont morts, on doit les porter aux tombeaux, » En pleurant, s'il le faut, une journée entière.
#30 » Mais nous qui survivons et poursuivons la guerre,
CHANT XIX. JM
» Nous devons toujours faire un utile repas, » Afin de soutenir d'autant mieux les combats, » Recouverts de l'airain. Qu'alors chacun s'élance, » Sans qu'un second appel pousse sa nonchalance.
235 » Et malheur aux guerriers sur la flotte laissés ! » Nous marcherons ensemble, en bataillons pressés, » Attaquer les Troyens dans la sanglante lice. »
Les fils du vieux Nestor sont choisis par Ulysse, Ménalippe et Mégès, Thoas et Mérion,
240 Lycomède, le fier descendant de Creion.
Ils s'en vont aux vaisseaux d'Agamemnon-Atride, Et d'un mot ils y font leur mission rapide. Comme il l'avait promis, ils prennent sept trépieds, Vingt réchauds pour le feu, douze nobles coursiers,
245 Sept femmes qu'on disait habiles à l'ouvrage, Briséis la huitième, au noble et doux visage. Ulysse transportait d'abord les dix talents ; Les autres k sa suite apportant les présents, Viennent les mettre à terre aux pieds du grand Atride.
250 Le fort Talthybius, à la voix intrépide, Le bélier dans les mains, était devant le roi. Agamemnon, tirant le poignard long et droit, Qu'il suspendait toujours à côté de son glaive, Coupait un peu de poil. Joignant ses mains qu'il lève,
255 II priait, et les Grecs restaient silencieux,
Témoignant leur respect pour son rang et ses vœux.
Les yeux tournés au ciel, telle était sa prière :
« Que Jupiter d'abord, le grand dieu, que la Terre,
m Que le Soleil m'entende, avec les Érinnys, 260 » Vengeant sur les humains les parjures commis :
» Jamais sur Briséis ma main ne s'est portée ;
» Sa personne par moi fut toujours respectée ;
» Son lit est resté chaste et pur en mes vaisseaux.
» Que si je mens, puissé-je éprouver tous les maux 265 » Dont l'âme du parjure est par les dieux frappée ! » Au ventre du bélier, il plonge son épée.
Talthybius le jette en pâture aux poissons,
Dans le sein de la mer. Puis à ses compagnons,
Achille, s' adressant, disait avec prudence : 270 « Que de mal aux humains, grand dieu, fait ta puissance !
» Agamemnon, tout seul, ne m'eût point irrité ;
» Tout seul, il ne m'eût point ravi cette beauté.
» Mais le ciel demandait tout ce sang à la terpe !
» Vous, prenez le repas pour retourner en guerre. » 275 L'assemblée est dissoute, à ces rapides mots ;
Et chacun se retire en hâte à ses vaisseaux.
Les vaillants Myrmidons portent, d'un pas agile,
Tous les riches présents à la tente d'Achille ;
Et les femmes entraient dans les secrets parvis, 280 Tandis que les coursiers à l'é table étaient mis.
Cependant Briséis, belle comme Aphrodite,
En voyant le cadavre, en est toute interdite.
Se jetant sur le corps, elle crie, et ses mains
Déchirent son visage et ses aimables seins. 285 Elle pleurait, superbe autant qu'une déesse :
« Cher Patrocle, pour toi tu savais ma tendresse !
» En quittant les vaisseaux, je t'y laissai vivant ;
» Et mort, je t'y retrouve, ô prince, maintenant,
» Frappé par le destin fatal, à qui tout cède ! 290 » Pour moi, toujours un mal à quelque mal succède.
» L'époux que mes parents avaient pour moi choisi,
» Devant nos murs en cendre, est tombé jeune aussi.
» Trois frères que j'avais, nés delà même mère,
» Ont trouvé tous les trois leur fin dans cette guerre. 295 » Quand Achille brûla la ville de Mynès,
» Et tua mon époux, toi tu me consolais,
» Disant qu'Achille un jour me conduirait en Phthie,
» Pour y faire de moi son épouse chérie,
» Fêtant notre union en présence de tous. 300 » Aussi je te regrette, 6 toi, toujours si doux ! » Briséis sanglotait ; et ses femmes fidèles,
Semblant pleurer Patrocle, aussi pleuraient sur elles.
Cependant près d'Achille, en foule on le pressait
De prendre le repas ; mais lui les repoussait : 305 « N'insistez pas, amis, si vous voulez m'en croire ;
tlh If JADE.
» Je ne sens nul besoin de manger ni de boire ;
» Vous savez la douleur dont mon cœur est touché;
» Je veux rester à jeun jusqu'au soleil couché. » Il congédie alors tous ces chefs intrépides, sio Mais prés de lui restant avec les deux Atrides,
Ulysse, Idoménée, et Phœnix, et Nestor,
Faisaient, pour le fléchir un inutile effort.
Rien ne peut le calmer que la guerre sanglante ;
Ses regrets l' étouffaient d'une douleur poignante : 315 a 0 déplorable ami, que de fois n'as-tu pas,
» Aussi, toi, dans ma tente, apprêté mon repas !
» Toujours prêt, quand les Grecs s'élançaient à la guerre,
» Infligeant aux Troyens du dieu Mars la colère !
» Te voilà donc sans vie, et mes cuisants regrets 320 » Me rendent bien aisé le jeûne que je fais !
» Je ne sentirais pas de douleur pluâ amère,
» Quand même j'apprendrais la mort de mon vieux père,
» Qui reste dans la Phthie, et pleure chaque jour
» De son fils glorieux l'impossible retour. 325 » Et moi, chez l'étranger, je combats pour Hélène,
» De mon fils à Scyros me souvenant à peine !
» Le beau Néoptolème est-il encor vivant ?
» Je me flattais naguère en mon cœur, espérant
» Que je succomberais seul loin d'Argos chérie, 330 » Devant Troie, et que toi, retournant dans la Phthie,
» Et menant de Scyros mon enfant sans danger,
» Tu pourrais quelque jour pour lui tout arranger,
» Mes captives, mes biens et ma riche demeure ;
» Car je devais penser que Pelée à cette heure 335 » Serait mort, ou du moins, que, brisé par les ans,
» 11 ne pourrait plus rien, mais à tous les instants
» Attendrait de ma mort les funestes nouvelles. » Comme lui, sanglotaient ses vieux amis fidèles,
Chacun se rappelant ce qu'il laissa chez soi. 340 Jupiter prend pitié de leur funèbre émoi ,
Et prononce ces mots, qu'à Minerve il adresse :
« Pour son héros, ma fille a donc moins de tendresse ?
» Achille serait-il délaissé par ton cœur ?
» Il est devant sa tente, accablé de douleur, 345 » Pleurant son noble ami ; et bravant la nature,
» Quand tous vont au repas, il est sans nourriture.
» Cours verser l'ambroisie et le nectar en lui,
)> De peur que par la faim il ne soit affaibli. » Il envoie, à ces mots, Minerve, qui s'élance. 350 D'un aigle au vol rapide, elle a pris l'apparence ;
Elle descend ainsi dans l'air du haut des cieux.
Les Grecs s'armaient en masse, ardents et valeureux.
Dans Achille, Minerve instille l'ambroisie,
Qui lui doit conserver et la force et la vie. 355 Elle retourne ensuite au palais paternel.
22rt ILIADE.
Mais de guerriers s* écoule un flot perpétuel.
Ainsi tombe la neige à gros flocons serrée,
Glaciale et volant au souffle de Borée ;
Tels du flanc des vaisseaux sortaient les boucliers, 360 Les casques scintillants, les brillants baudriers,
Les cuirasses, les dards, et la foule infinie.
L'éclat montait aux cieux ; et la terre éblouie
Retentissait, joyeuse, à leurs pas généreux.
Achille cependant s'armait au milieu d'eux ; 365 Ses dents grinçaient ; ses yeux brillaient comme la flamme,
Tandis qu'un noir chagrin le dévorait dans l'âme.
En fureur contre Troie, il revêt de sa main
L'armure qu'à Thétis a fabriqué Vulcain.
Sur ses cuisses d'abord, il place les jambières ; 3io Des agrafes d'argent retiennent les lanières.
Il pose la cuirasse ensuite sur son dos ;
Son glaive à clous d'argent pend à de forts anneaux.
Bientôt il a saisi le bouclier immense,
Brillant comme la lune, au ciel quand elle avance. 375 Tels les marins, la nuit, voyant au haut d'un mont,
De quelqu'étable en feu l'éclat vaste et profond,
Regardent ; mais les vents et l'ouragan les jettent
Bien loin de leurs amis, qu'en passant ils regrettent ;
Du bouclier d'Achille ainsi sortaient des feux, 380 Dont la sombre lueur allait jusques aux cieux.
Le casque sur son front paraissait une étoile» Et la crinière d'or le couvrait comme un voile ; Vulcain l'avait placée à l'en tour du cimier.
Achille admire tout et se plait d'essayer 385 Si les armes vont bien à son corps fait pour elles.
On dirait, à le voir, qu'il a conquis des ailes.
Enfin il prend la lance en son large fourreau ;
Nul autre Grec n'en peut soutenir le fardeau ;
Achille seul le peut ; sa tige dédoublée, 390 Prise au mont Pélion, fut jadis à Pelée
Offerte par Chiron, redoutable aux guerriers. Alcime, Automédon disposaient les coursiers,
Les mors, les palonniers garnis de leur lanière ;
Les guides jusqu'au char s'étendaient par derrière. 395 Saisissant le beau fouet, Automédon montait
Sur le siège du char, que sa main conduisait.
Sous sa divine armure, Achille était splendide.
Ainsi qu Hypérion, quand au jour il préside.
Il s'adresse, terrible, aux coursiers paternels : ioo « Xanthus et Balius, rejetons immortels
» De Podarge, ayez soin de sauver votre maître,
» Pour qu'au milieu* des Grecs il puisse reparaître,
» Sans le laisser mourir comme Patrocle est mort. » Mais Xanthus, le coursier au sabot orné d'or, 405 Parlait, baissant la tête ; et sa longue crinière,
Des deux côtés du joug, descendait jusqu'à terre.
C'est Junon, aux bras blancs, qui lui donnait la voi* : « Achille, oui, nous saurons te sauver cette fois.
» Mais ta mort est bien près. Ce n'est pas notre faute ; 4ie » Ta vie est au dieu fort, au Destin, qui te l'Ate.
» Impétueux ou lents, il ne tint pas à nous
» Que Patrocle ait péri, dépouillé sous leurs cotys.
» C'est le soutien d'Hector, c'est le fils de Latone,
» Qui, pour le terrasser, combattit en personne. 415 h Quant à nous, nous pourrions courir mm moibS ardèbts
» Que Zéphyr, appelé le plus léger des Vents.
» Ta force par un homme et dieu, sera domptée. » Par Érinnys, alors sa voix est arrêtée»
Mais Achille, indigné : « M'annoncer le trépas, 420 » Xanthus, comme tu fais, ne te regarde pas !
» Je sais bien que je dois mourir sur cette terré,
» Pleuré de mes parents, mon vieux père et ma tùëre %
» Mais d'abord les Troyens auront senti mon bras. » Il disait ; et d'un cri les poussait aux combats.