LE COMBAT SUR LES BORDS DU FLEUVE
Achille poursuit les Troyens sur les bords du Xanthe; il prend douce jeunes Troyens vivants, pour les immoler sur le bûcher de Patrocle ; il tue Lycaon, un des fils de Priam; insulte qu'Achille fait au fleuve en y jetant le cadavre de Lycaon (1—135). Indignation du fleuve Scamandre, qui veut sauver les Troyens; Achille est blessé par Astéropée; Il le tue; allocution du fleuve; réponse d'Achille; le fleuve poursuit le héros, et il est sur le point de le noyer; plaintes d'Achille; il est secouru par Neptune et Minerve ; le Simoïs se joint au Scamandre (136— 327). Junon appelle son fils Vulcain au secours d'Achille ; plaintes du fleuve desséché par le feu; Junon apaise Vulcain, et le fleuve reprend son cours (328— 384). Combat des dieux les uns contre les autres; Mars blessé par Minerve, qui frappe aussi Vénus; Neptune défie en vain Apollon; Junon châtie Diane, qui poussait Apollon à combattre son oncle; Diane va se plaindre à Jupiter (385—512). Priam du haut des murailles reconnaît Achille et fait ouvrir les portes aux fuyards; Phœbus suscite Agénor contre Achille, qui trompé poursuit le dieu, croyant poursuivre son adversaire; les fuyards rentrent dans la ville (513—611).
Quand ils sont parvenus jusques au gué du Xanthe, Qu'enfanta Jupiter, en sa faveur puissante, Achille, en les rompant, les poursuit dans les champs,
Où, la veille, les Grecs avaient fui tout tremblants, 5 Devant le fier Hector. Les uns vont vers la ville, Cherchant à la gagner, et perdus, piège habile, Sous un nuage obscur qu'a répandu Junon. Les autres ont couru vers le fleuve profond. Ils s'y jettent bruyants ; sur le lointain rivage,
40 Leur clameur retentit ; se mettant à la nage, Ils tentent d'échapper aux vastes tourbillons. Ainsi lorsque le feu tombe sur des grillons, Ils se sauvent vers l'eau pour éviter la flamme, Et se vautrent dans l'onde, où leur foule se pâme.
15 Le Xanthe, ainsi troublé, voit le lit de ses eaux,
Par Achille s'emplir d'hommes et de chevaux.
Le héros, près du bord va déposer sa lance
Sur un beau tamaris ; et, tout seul, il s'avance
L'épée en main, roulant un terrible courroux,
20 Portant de tous côtés les plus funestes coups. Le sang coule à torrent; l'onde est toute rougie. Tel qu'un puissant requin poursuit avec furie Les poissons, qui s'en vont dans tous les creux du port, Évitant l'ennemi qui leur donne la mort;
25 Tels les Troyens fuyaient sous les rochers du fleuve. Achille, fatigué du meurtre qui l'abreuve, A pris douze Troyens, qui paieront, tout vivants, Pour la mort de Patrocle, à la fleur de leurs ans.
11 les tire de l'eau, comme des faons timides, 30 Leur lie au dos les mains, avec des nœuds solides
Et les cuirs dont eux-même ils serraient leurs manteaux.
Ses amis les menaient, par son ordre, aux vaisseaux;
Et lui, s'en retournait dans la mêlée ardente. 11 rejoint Lycaon d'abord, sortant du Xanthe. 35 C'est un fils de Priam, que lui-même jadis,
Au jardin paternel, une nuit, a surpris,
Alors qu'il abattait, à la hache et la houe,
Le figuier qui d'un char devait fournir la roue.
Achille, en ce moment, lui causa bien des maux, 40 A Lemnos l'emmenant, sur ses sombres vaisseaux.
Là, le fils de Jason l'acquit pour le servage.
Éétion d'Imbros le tira d'esclavage;
Et dans la sainte Arisbe, il le fit travailler.
Lui, s' esquivant, revint au paternel foyer. 45 Onze jours, ses amis fêtaient, en joie extrême,
Son retour de Lemnos ; mais le ciel, au douzième,
Le jette encore aux mains du farouche guerrier,
Qui devait chez Pluton, malgré lui, l'envoyer.
Achille l'aperçoit, sans son casque et sa lance, 50 Tout nu, sans bouclier, sans aucune défense ;
Car il a tout jeté ; ruisselant de sueur,
Il traînait sur le bord ses membres sans vigueur. Achille, tout surpris, dit en son âme émue :
« Qu'est-ce donc, justes dieux ! Et quelle étrange vue !
55 » Les Troyens que je tue, en nos combats sanglants, » Vont aussi parmi nous reparaître vivants ! » Car cet homme, échappé d'une atteinte mortelle, » Fut vendu dans Lemnos ; et la mer, si rebelle » A tant d'autres humains, protégea celui-ci.
60 » De ma lance acérée, il va goûter ici,
» Que je sache s'il peut au tombeau se soustraire, » Ou à' il sera gardé par la féconde terre, » Qui retient à jamais tant d'hommes valeureux. » Tels étaient ses pensera. Le guerrier malheureux
65 Lui serre les genoux d'une main obstinée, Redoutant la fatale et sombre destinée.
Achille lui décoche un redoutable trait, Auquel, en se baissant ,Lycaon s'est soustrait. Au dessus de son dos, le dard va par derrière,
70 Tout avide de sang, s'enfoncer dans la terre. D'une main, aux genoux, il cherche à le toucher ; De l'autre, il tient le dard, qu'il ne veut pas lâcher ; Et ces rapides mots s'envolaient de sa bouche : « Je suis à tes genoux ; que la pitié te touche !
75 » Achille, en suppliant devant toi je parais; » Car j'ai goûté chez toi les présents de Cérès, » Le jour où, surprenant notre maison si chère, )> Tu m'emmenas captif, loin des miens, loin d'un père.
» Dans Lemnos, j'ai donné pour ma rançon cent bœufs ; 80 » Je t'en offre aujourd'hui le triple, si tu veux.
» Oui, depuis douze jours, je suis rentré dans Troie ;
» Et le fatal Destin me fait déjà ta proie.
» J'ai donc bien mérité la colère du ciel !
» J'ai reçu de ma mère un sort par trop cruel, 85 » Laothoë, d'Altès la fille obéissante,
» Lélége qui régit Pédase, la puissante,
» Auprès du Satniée, et sur son âpre bord !
» Priam l'avait pour femme, avec d'autres encor.
» Nous, ses deux fils, ta main doit tous deux nous abattre ; 90 » Polydore, qui fut le premier à combattre,
» Parmi les fantassins, tu viens de le frapper.
» A tes terribles coups, je ne puis échapper,
» Puisqu'en ces lieux la Parque a voulu me conduire.
» Écoute, en m' épargnant, ce que je vais te dire : 95 » Hector n'est pas pour moi frère d'un même sein,
» Lui qui tua l'ami dont tu plains le destin. » Lycaon prie ainsi d'une voix lamentable.
Mais il entend bientôt cet arrêt implacable :
« D'une indigne rançon, ne dis rien, malheureux ! ioo » Tant que Patrocle a vu la lumière des cieux,
» D'épargner des Troyens quelquefois j'eus l'envie;
h J'ai fait des prisonniers, que j'ai vendus en vie.
» Mais pas un désormais n'évitera la mort,
» De tous ceux qu'aujourd'hui me livrera le sort, 105 » Troyens, fils de Priam, que nous pourrons atteindre.
» Toi, sache aussi mourir. Et pourquoi tant te plaindre?
» N'est-il pas mort, Patrocle, à toi supérieur?
» Ne me vois-tu donc pas, moi fort, plein de valeur?
» J'ai pour père un héros, pour mère une déesse; i io » Pourtant je dois tomber sous la mort vengeresse.
» C'est peut-être aujourd'hui, ce soir, ou bien demain,
» Si quel qu'ami de Mars porte sur moi la main,
» Me perçant d'une flèche ou d'un coup de sa lance. » Il dit; et Lycaon, perdant toute espérance, m Reste, et lâche. la pique, en étendant la main.
Achille prend son glaive et l'enfonce soudain
Tout entier dans le cou, près de la clavicule.
Lycaon renversé tombe à terre et recule ;
Le sol, tout à l'entour, d'un sang noir est souillé. 120 Achille, dans les eaux le jette par le pied ;
. Et tout fier, il y joint cette rapide injure :
« Je t'envoie aux poissons, qui, pansant ta blessure
» En lécheront le sang. Ta mère n'aura pas,
» De gémir à ton lit le funèbre embarras. 125 » Scamandre portera ton corps aux mers profondes;
» Et quelque noir poisson, fendant les vastes ondes,
» Prendra la blanche graisse aux os de Lycaon.
» Mourez, en attendant que je brûle llion ;
» Vils fuyards, je saurai vous percer par derrière, ido » Le fleuve aux flots d'argent ne vous sauvera guère,
» Quoiqu'on ait immolé pour lui de noirs taureaux,
» Et dans ses tourbillons, noyé bien des chevaux.
» Je vous enverrai tous dans la demeure sombre,
» Pour la mort de Patrocle, et les meurtres sans nombre 135 >i Des Grecs tués par vous quand je n'étais plus là. » De ces propos, le Fleuve ardemment s'irrita.
11 cherche, en arrêtant Achille dans sa rage,
A sauver les Troyens de cet affreux carnage.
Achille, remettant sa lance en action, 140 Fond sur Astéropée, un fils de Pélégon,
Descendant d'Axius, fleuve à la vaste arène,
Qui l'eut de Péribée, enfant d' Akessamène ;
Le Fleuve eut avec elle un amoureux rapport.
Astéropée attend, dards en main, sur le bord, 445 Tout rempli de l'ardeur que lui donnait le Xanthe,
Indigné de ces corps qu'en la lutte sanglante
Achille accumulait dans ses flots écumeux.
Mais après qu'ils se sont approchés tous les deux,
Achille le premier lui tenait ce langage : 150 « Quel es-tu, toi qui seul m'attends avec courage ?
» Malheureux les parents dont je trouve les (ils ! » Le Troyen lui répond, sans être en rien surpris :
« Achille, à quoi te sert de savoir ma patrie ?
» D'un pays éloigné, je viens de Péonie ; 155 » Je règne dès longtemps sur le peuple Péon,
» Et depuis onze jours je suis dans Ilion.
» Je descends d' Axius, le père de mon père,
» Le plus beau, dans son cours, des fleuves de la terre.
» Son fils fut Pélégon, duquel je suis sorti. 160 » Mais hâtons-nous, Achille, et combattons ici. » A ces mots menaçants, répond le trait d'Achille.
Le Troyen, des deux mains également habile,
Lance à la fois deux dards, qui volent à l'instant.
L'un des deux a touché le bouclier pesant ; 165 Mais il ne peut percer cette divine armure ;
Et l'autre au coude droit fait une égratignure ;
Le sang noir en jaillit, et le trait meurtrier
Dans le sol, à regret, s'enfonce sans plier.
Mais Achille, à son tour, a contre Astéropée 170 Jeté sa lance aussi, surPélion coupée.
Il manque le guerrier. Mais il touche le bord,
Où la moitié du bois pénètre sans effort.
Achille, à son côté, saisit son large glaive,
Tandis qu Astéropée, au long dard qu'il soulève, 175 Applique la vigueur de sa puissante main ;
Trois fois il le secoue ; et trois fois, c'est en vain.
La quatrième fois, il allait, plus habile,
Peut-être, en la pliant, tirer l'arme d'Achille
Le héros le prévient, d'un seul coup l'éventrant ; 180 Du nombril, sur le sol l'intestin se répand ;
La nuit couvre ses yeux, et la mort le domine.
Achille, lui mettant le pied sur la poitrine,
Lui ravit son armure, et fait tout haut ces vœux :
« Meurs donc ; au fils du Fleuve, il est trop hasardeux 185 » D'oser se mesurer aux enfants de Kronide.
» Du Fleuve, tu tiras ta naissance splendide ;
» Du sang de Jupiter, moi je reçus le jour,
» Du roi puissant qui fait des Myrmidons l'amour,
» Pelée, enfant d'Éaque, issu du grand Kronide, 190 » Qui sans doute vaut bien le Fleuve à l'eau limpide.
*> Ses fils sont de beaucoup à tous supérieurs.
» Que le Fleuve, s'il peut, te protège d'ailleurs ;
» Mais contre Jupiter la lutte est difficile ;
» Achélous lui-même y serait trop débile, io5 » Ainsi que l'Océan, en ses profondes eaux,
» Le père des torrents, des fleuves, des ruisseaux,
» Des fontaines, des puits qui sillonnent la terre ;
» Car il redoute aussi le maître du tonnerre,
» Quand au sommet des cieux son foudre retentit. » 300 II arrache du bord la lance qu'il saisit,
Y laissant étendu le corps privé de vie,
Dans le sable où le lave une eau toute noircie.
Les anguilles en foule et les poissons marins,
L'entourant, dévoraient la graisse de ses reins.
205 Sur les Péons, Achille a fait tourner sa rage ; Ils fuyaient effrayés sur l'immense rivage, En ayant vu périr le plus vaillant d'entr'eux, Sous le glaive d'Achille et son bras vigoureux. Il abat Thersiloque, Astypyle et Thrasie,
210 Le grand Ophélestès, Mydon, Mnésus, iEnie. Achille eût immolé plus encor de Péons, Si le Fleuve, irrité dans ses gouffres profonds, N'avait parlé, prenant une figure humaine :
« Parmi tous les guerriers, ta valeur est certaine ;
2« » Achille, en tes fureurs les dieux sont tes soutiens. » Quand même tu pourrais tuer tous les Troyens, » Va-t'en les immoler loin de moi, dans la plaine. » De morts et de mourants, mon onde est toute pleine, » Et je ne puis aux mers rouler mes sacrés flots,
220 » Tant, de corps entassés tu surcharges mes eaux. » Laisse-moi couler, prince, et respecte ma crainte. » Achille, aux pieds légers, répond à cette plainte : « Je le ferai, Scamanclre, ainsi que tu le veux. » Mais je ne lâche point ces Troyens odieux,
22* » Avant de m' emparer de la ville Troyenne, » Et qu'Hector ait enfin ma vie, ou moi la sienne. »
A ces mots, dans la lutte il rentre en fier démon. A ce moment, le Fleuve interpelle Apollon :
« Dieu, dont Tare est d'argent, fils du dieu du tonnerre,
30 » Tu ne remplis donc pas les ordres de ton père, » Qui t'a dit aux Troyens de prêter ton appui, » Tant que le soir n'a pas encor tout obscurci ! »
Achille, loin du bord, saute dans l'eau troublée ; Et le Fleuve, s armant de son onde gonflée,
35 Répand sur. lui ses eaux, poussant aussi les morts Que la fureur d'Achille entassa sur ses bords. Comme un taureau beuglant, il les rejette à terre, Et sauve les vivants en son eau tutélaire, Les cachant effrayés dans son gouffre profond.
40 Cependant sur Achille un flot terrible fond, Heurtant son bouclier. Le héros, qui chancelle. Saisit, pour résister, la tige grande et belle D'un ormeau, qui, du sol tout à coup détaché, Encombre l'onde entière, où son tronc est penché.
45 Achille en fait un pont qui le porte à la rive, Où, montant sur le bois, tout tremblant il arrive, Espérant pouvoir fuir de ses rapides pas. Mais le Fleuve en courroux, ne l'abandonnant pas, Se lève contre lui pour arrêter la guerre,
50 Et donner aux Troyens un répit salutaire. Achille donc s'éloigne. On dirait, à le voir Bondir loin comme un trait, l'élan d'un aigle noir, Qui, chassant, des oiseaux paraît le plus rapide.
L'airain retentissait sur le corps de Pélide,
255 Pendant qu'à pas pressés il s'éloigne, et qu'il fuit Le Fleuve impétueux, qui derrière le suit. Tel l'ouvrier conduit l'eau des sombres fontaines Arroser les jardins et les vergers des plaines, Lui préparant un lit, qu'il lui creuse à grands coups ;
260 L'eau, coulant à pleins bords, roule tous les cailloux, Et poussée aux lieux bas, s'échappe avec vitesse ; L'ouvrier, qu'elle atteint, de se sauver s'empresse ; Tel le flot suit Achille. Il ne peut l'éviter, Car les dieux ont sur nous toujours pu l'emporter.
265 Toutes les fois qu'Achille au Fleuve faisait tête, Pour savoir si lui-même il doit faire retraite, Chassé par tous les dieux, hôtes sacrés du ciel, Le Fleuve impétueux revenait plus cruel, L'inondant jusqu'au cou, quand il saute au rivage,
270 Lui brisant les genoux, et pour dompter sa rage, Faisant crouler le sol où se pose son pied. Des cieux qu'il prie, Achille implore la pitié :
« Aucun dieu, Jupiter, ne prend donc ma défense, » Pour me sauver du Fleuve ! Odieuse souffrance !
275 » Mais c'est ma mère qui, parmi les immortels, » M'infligea plus que tous des démentis cruels. » Elle affirmait qu'un jour succombant devant Troie, » Des flèches d'Apollon je deviendrais la proie.
» J'aurais bien dû mourir par la valeur d'Hector ! *o » Il eût tué, vaillant, un rival non moins fort.
y> Mais il faut qu'aujourd'hui tristement je périsse,
» Gomme un vil porcheron, que noie au précipice
» Le torrent où, l'hiver, il égare ses pas. » Il dit, et sur-le-champ Neptune avec Pallas, *5 Revêtus tous les deux d'une figure humaine,
En lui prenant la main, viennent calmer sa peine.
Neptune, le premier, lui parlait en ces mots :
« Pourquoi trembler ainsi ? Pourquoi fuir , ô héros?
» Nous venons, envoyés par Jupiter, ton père, )o * Pallas et moi, t' offrir une aide salutaire.
» Le Fleuve ne peut point t' infliger le trépas ;
» Il va bientôt cesser, comme tu le verras.
» Mais si tu veux en croire un avis tutélaire,
» Tu ne quitteras point les hasards de la guerre, >5 » Avant d'avoir chassé les Troyens dans leurs murs.
» Mais Hector abattu sous tes coups les plus sûrs,
» Reviens aux noirs vaisseaux jouir de ta victoire. » De l'Olympe, à ces mots, ils regagnent la gloire.
Achille s'élançait, par le conseil des dieux, 30 Tout ruisselant des eaux du fleuve limoneux.
Les armes et les corps flottaient sur la rivière.
Mais d'un jarret nerveux, il bondit en arrière ;
Et le Fleuve, bravé, ne peut le retenir,
Tant Pallas, de vigueur a su le revêtir. 305 Scamandre contre Achille augmente sa colère ;
11 redouble ses flots, lève leur tête altière,
Et crie au Simoïs de seconder ses coups :
« Peut-être qu'à nous deux, frère, l' abattrons-nous ;
» Car il va s'emparer de la ville Troyenne, 3io » Et les soldats fuyant ne tiennent plus en plaine.
» Viens vite à mon secours ; amoncelle tes eaux ;
» Remplis ton vaste sein, tes sources, tes canaux ;
» Émeus tes larges flots, tes fracas contre Achille,
» Tes pierres et tes morts contre sa rage hostile. 315 » Il s'égale aux dieux même en sa témérité.
» Moi, je l'abats, malgré sa force, sa beauté ;
» Et ses armes, bientôt de limon toutes vertes,
» Ne pourront sous mes eaux plus être découvertes,
» Tandis que son cadavre, en mes marais caché, 320 » Quelque jour par les Grecs en vain sera cherché.
» Je le déroberai sous F humide verdure ;
» Et ce sera pour lui toute sa sépulture ;
» Il n'aura pas besoin d'autre libation. '•
Après ces mots, le Fleuve accroît son action, 325 Assaillant, à grand bruit, Achille et son armure.
Rempli de sang, de morts, et d'écume, il murmure,
Soulevant contre lui son flot accumulé.
Junon, poussant un cri, pour Achille a tremblé
Que le Fleuve le noie en sa vague cruelle ; 10 Et parlant à Vulcain, son fils, qu'elle interpelle : « Cher Cyllopodion, mon fils, écoute-moi :
» Le Xanthe engage aussi le combat contre toi ;
» Lance ici tous les feux de ton brûlant empire.
» Moi, je vais exciter de Notus, de Zéphyre, 15 » Venant du sein des mers, les affreux ouragans,
» Qui rompront des Troyens les têtes et les rangs,
» Par la chaleur horrible. Et toi, brûle le Xanthe,
» Ses arbres et ses eaux; frappe-le d'épouvante.
» Garde-toi d'écouter ses propos doucereux, to » Et ne suspends enfin la fureur de tes feux
» Que lorsque tu verras que j'appelle et je crie. » Elle dit ; et Vulcain commence l'incendie.
Dans les plaines d'abord, il consume les morts,
Qu Achille furieux immola sur ces bords. L5 La terre est desséchée, et l'onde est dévorée.
Tel un terrain humide est séché par Borée,
Quand il souffle, l'hiver, au gré des laboureurs ;
Ainsi brûlent les champs, les corps, en ces ardeurs.
Puis Vulcain lance au Fleuve une flamme effroyable, so Consumant tout, ormeau, tamaris, saule, érable,
Les lotus et les joncs, modestes végétaux,
Qui croissaient verdoyants sur le bord de ses eaux.
Les poissons expirants, les anguilles rampantes
Sautaient de çà, de là, hors des ondes bouillantes, 355 Ne pouvant résister aux flammes de Vulcain.
Le Fleuve, aussi brûlé, se débat et se plaint:
a Qui des dieux, 6 Vulcain, peut avec toi combattre ?
» Trop faible, quant à moi, je renonce i t' abattre :
» Cesse tes feux. Qu'Achille écrase lesTroyens. 360 » Que m'importent à moi vos combats inhumains ! » Il disait, tout brûlé ; son onde au loin bouillonne.
Tel un vase, échauffé du feu qui l'environne,
Fait fondre le saindoux de quelque gras cochon ;
Les bois secs pétillants font bouillir le chaudron ; 365 Ainsi l'onde du Xanthe est par les feux battue,
Et ne pouvant couler, s'arrête retenue
Par le puissant Vulcain, qui domine ses flots.
Mais le Fleuve, à Junon s'adressait en ces mots : « Junon, pourquoi ton fils brûle-t-il mes rivages ? 370 » Je n'ai pas cependant commis autant d'outrages
» Qu'en faveur des Troyens en ont fait d'autres dieux.
» Je cesserai pourtant la lutte, si tu veux.
» Que Vulcain cesse aussi. Pour jamais, je m'engage
» A ne point empêcher des Troyens le carnage, 375 » Même Ilion fût-elle un jour réduite en feux.
» Par les enfants des Grecs et leurs chefs valeureux. » Junon a, sur-le-champ, entendu sa prière ;
A son cher fils Vulcain, elle parlait en mère :
« Arrête-toi, Vulcain ; les dieux ne doivent pas 380 » Ainsi troubler un dieu pour de mortels débats. »
Vulcain suspend l'effet de ses flammes profondes,
Et le Fleuve, tranquille, écoule enfin ses ondes.
LeXantbe ainsi dompté, leur lutte s'arrêta ;
Et malgré son courroux, Junon les apaisa. 385 Mais pour les autres dieux, le conflit se rengage ;
En leurs camps divisés, souffle une double rage.
Du fracas de leurs pas, la terre retentit ;
Et dans le vaste ciel Jupiter l'entendit.
Au sommet de l'Olympe, il jouit, en son âme, 390 De voir lutter les dieux, que la Discorde enflamme ;
Car ils ne tardent point ; et Mars, tout cuirassé,
Pique en main, sur Pallas le premier s'est lancé ;
De mots injurieux, il l'insulte et la presse :
a Comment, mouche de chien, as-tu la hardiesse 395 » De commettre les dieux, et de tant les presser?
» Ne te souviens-tu plus que tu m'as fait blesser
» Par le fier Diomède, et que tu tins sa lance,
» Qui fit jaillir mon sang et causa ma souffrance?
» Oui, tu vas me payer le mal que tu m'as fait. » 400 A ces mots, sur l'Égide il a dardé son trait,
Arme que Jupiter frappe en vain du tonnerre ;
Mars osa la toucher de son dard téméraire.
Mais Pallas, reculant, a saisi de sa main
Un roc noir et pesant, placé sur le chemin
405 Par les gens d'autrefois, pour servir de barrière. Mars le reçoit au col et tombe sur la terre, Y couvrant sept arpents de son corps tout poudreux ; Et Minerve, à ce bruit, sourit d'un air joyeux, L'insultant par ces mots de rapide ironie :
4io « De lutter contre moi, d'où te vient la folie ?
» Tu sais bien que mon bras est plus fort que vous tous. » Mais de ta mère ainsi tu paieras le courroux ; » Car elle t'en voulait de trahir Y Achaïe » Pour venir protéger Troie et sa perfidie. »
415 Pallas détourne alors ses implacables yeux ; Et Vénus, parla main prend le dieu malheureux, Poussant de longs sanglots, en son âme interdite. Mais Junon, aux bras blancs, aperçoit Aphrodite, Et marchant vers Pallas, lui dit en l'abordant :
420 « Du puissant Jupiter, auguste et chère enfant, » Approche, et châtions cette chienne impudente, » Qui veut arracher Mars à la mêlée ardente. »
Elle dit, et Minerve est heureuse en son cœur. De sa pesante main, qu'elle met sur sa sœur,
425 Elle l'abat du coup sans force et sans haleine.
Mars et Vénus tous deux sont couchés sur la plaine ; Et Pallas les raillait de sarcasmes moqueurs :
« Que toujours des Troyens les nobles protecteurs,
» Quand ils viendront des Grecs essayer la poursuite,
430 » Aient la même valeur que la belle Aphrodite, » Voulant défendre Mars contre notre courroux ! » Dès longtemps, Ilion eût péri sous nos coups, » Et nous eussions fini cette implacable guerre. » Junon, en l'écoutant, sourit à sa prière.
435 Mais le puissant Neptune appelait Apollon : « Pourquoi nous retirer ainsi de l'action, » Qu'engagent d'autres dieux ? Ce serait une honte » Si, sans combat, au ciel quelqu'un de nous remonte. » A toi de commencer ; car plus jeune que moi,
440 » Je suis plus fort peut-être, et j'en sais plus que toi. » Insensé, que ton cœur a peu de souvenance ! » As-tu donc oublié notre longue souffrance, » Quand, seuls des dieux, un an, sous les murs d' Ilion, » Jupiter nous a fait servir Laomédon ,
445 » Qui nous avait promis, tu le sais, un salaire ? » J'entourai sa cité d'un rempart tutélaire » Pour la mettre à l'abri d'un assaut dangereux. » Toi, Phœbus, tu paissais ses grands troupeaux de bœufs, » Aux forêts de l'Ida, sur leurs monts et leur cime.
450 » Mais quand l'heure arriva du paiement légitime, » Avec déloyauté, le roi le refusa ; » Et pour surcroît d' affront, perfide, il nous chassa, » Te menaçant, Phœbus, de te charger de chaînes,
» Afin qu'on te vendit dans les lies lointaines. 455 » Il voulait nous couper l'oreille à tous les deux.
» Il nous fallut partir, chagrins et furieux
» D'avoir été frustrés de notre récompense.
» Et voilà d'où te vient tant de reconnaissance !
» Et tu restes à part, luttant contre les tiens, 460 » Sans détruire avec nous ces infâmes Troyens ! » Apollon sur-le-champ répond à ce langage :
« Neptune, tu dirais que je suis bien peu sage,
» Si pour de vils mortels, ici je combattais,
» Qui, légers et pareils aux feuilles des forêts, 465 » Apparaissent un jour et brillent sur la terre,.
» Pour bientôt succomber* flétris dans leur misère.
» Qu'ils se battent entr'eux, et vident leurs débats. w Il recule à ces mots ; car il ne voulait pas
Rencontrer au combat son oncle, qui l'appelle. 470 Mais Diane, sa sœur, vient lui chercher querelle,
Et le pique en passant, par ces propos amers :
« Tu fuis donc, Apollon, laissant au dieu des mers,
» La victoire échappée à tes mains trop débiles!
» Que te servent ton arc et tes traits inutiles ? 475 » Tu cesseras, j'espère, au beau palais descieux,
» Auprès de Jupiter, devant les autres dieux,.
» D'oser braver Neptune et sa toute puissance. » Apollon, étonné, s en allait en silence.
CHANT XXL 279
Mais l'auguste Junon, le courroux dans le cœur, 480 Dit ces mots insultants à Diane, sa sœur :
« Quoi ! tu viens me braver, dans ton ardeur de chienne?
» Oses-tu comparer ta valeur à la mienne,
» Malgré ton arc? Le ciel, de toi fit un lion,
» L'assassin de ton sexe et l'exécration. 485 » Va-t'en chasser les cerfs et les biches légères;
» Mais ne viens pas chercher de plus forts adversaires.
» Cependant si tu veux combattre contre moi,
» Je vais Rapprendre ici que je vaux mieux que toi. » Junon lui prend alors d'une main les deux siennes, 490 Et de l'autre saisit les flèches aériennes ;
Puis lui frappe, en riant, la joue avec le bois.
Les traits qu'elle secoue échappent au carquois.
Diane fuit pleurant, comme un pigeon timide
Fuit devant le faucon et regagne rapide, 495 Aux fentes des rochers, des asyles secrets,
Diane, ainsi fuyant, pleure et laisse ses traits.
Mais Mercure, en ces mots, s'adressait à Latone :
« Latone, je craindrais d'attaquer ta personne ;
» Le& femmes de Kronide ont droit à nos respects. 500 » Va-t'enysi tu le veux, te vanter désormais
» De l'avoir emporté sur mes forces vaincues. » Latone ramassait les flèches répandues
Sur le sol, au milieu de sables tout mouillés,
A sa fille apportant Tare et les traits souillés. 505 Diane s* est assise aux genoux de son père,
Appuyant de ses pleurs son ardente prière ;
Ses sanglots font trembler son divin vêtement.
Jupiter la relève et lui dit doucement :
« Qui donc en cet état, parmi les dieux, t'a mise ? 5io » Quelle faute as-tu donc, 6 chère enfant, commise? » Diane, au front brillant, aussitôt lui répond :
« Celle qui me frappa, c'est ta femme, Junon,
» Qui sème entre les dieux d'incessantes querelles. » Tels étaient leurs discours aux voûtes éternelles. 515 Mais vers Troie Apollon se dirige, inquiet,
Redoutant que les Grecs, en ce jour qu'il craignait,
Ne vinssent ravager la ville et son enceinte.
Les dieux ont dans le ciel leur réunion sainte ;
Les uns tout courroucés , les autres, glorieux, 520 S'assemblaient au palais du souverain descieux.
Achille cependant poursuivait ses vengeances.
Ainsi lorsque le feu monte en orbes immenses
Sur la cité que brûle un céleste courroux,»
C'est la mort pour plusieurs, et c'est un deuil pour tous ; 525 Tel Achille aux Troyens apprêtait bien des larmes. MaisPriam, sur la tour montait, rempli d'alarmes,
Reconnaissant Achille, et voyait fuir les siens.
Qui n'osaient résister sous les remparts Troyens.
Le vieillard gémissant se hâte de descendre, 530 Pour prescrire aux gardiens d'avoir à se défendre : « Tenez la porte ouverte, afin que les fuyards
» Puissent ainsi trouver asyle en nos remparts ;
» Car je redoute Achille et bien des funérailles.
» Quand nos soldats seront à l'abri des murailles, 535 h Fermez sur eux la porte avec célérité,
» De peur qu'Achille aussi n'entre dans la cité. » On leur ouvre la porte ; et la forte barrière
Les laisse entrer. Phœbus, touché de leur misère,
Vole pour protéger les Troyens tout tremblants, 540 Qui fuyaient vers les murs, de faim, de soif mourants,
De poudre tout couverts, haletants, tout en nage.
Achille les poursuit, et redouble de rage,
Plus avide de gloire et toujours furieux. Les Grecs eussent pris Troie en ce jour périlleux. 545 Mais Phœbus suscitait d' Agénor la vaillance,
Fils du grand Anténor, ardent, plein de prudence ;
Et le dieu lui donnait un cœur cent fois plus fort,
Se tenant près de lui pour écarter la mort,
A l'abri sous un hêtre, et couvert d'un nuage. 550 A peine il a d'Achille aperçu le visage
Qu Agénor, inquiet, troublé, plein de fureur,
S'arrête, et qu'hésitant il se dit en son cœur : » Si je me sauve aussi devant le fier Achille,
» Fuyant aux lieux où fuit cette troupe débile, 555 » Il me tuera comme eux dans un honteux trépas.
» Mais si je les laissais succomber sous son bras,
» Je pourrais, loin des murs, en traversant la {daine,
» Atteindre de l'Ida la retraite certaine,
» Et je m'abriterais sous ses antres secrets. 560 » Dans le fleuve, le soir, je me rafraîchirais ;
■ Après quelque repos, je rentrerais en ville.
h Mais pourquoi ces pensers en mon coeur trop facile !
» Achille, dans les champs ne me verrait-il pas ?
» Et pourrais-je éviter ses trop rapides pas ? 565 » Je recevrai de lui la mort la plus cruelle;
h Car sa main est terrible, et rien n'est plus fort qu elle.
» Pourtant, si, près des murs, j'ose aussi m' avancer,
» Son corps est vulnérable, et je puis le blesser.
» Il n'a, comme mortel, après tout, qu'une vie, 570 » S'il tient de Jupiter la gloire, qu'on envie. »
Il attend donc Achille, et d'un généreux cœur,
11 s'apprête à combattre, en bravant sa fureur.
Ainsi du fond d'un bois s'élance une panthère,
Sans redouter les coups du chasseur téméraire, 575 Ni la meute de^chiens, ni leur long aboîment ;
Le chasseur accouru la perce en un moment ;
Mais rien note l'élan à la bête blessée,
Tant qu'elle peut CQnjbattrg et n'est pas terrassée ;
Tel Àgénor croirait manquer à sa vertu, 80 S'il essayait de fuir sans avoir combattu.
Couvert du bouclier et rempli de vaillance,
Il criait contre Achille, en agitant sa lance : » Achille, espères-tu, dans ce jour malheureux,
» Ravager la cité des Troyens généreux ? ►85 » Tu souffriras encor bien des tourments pour elle.
» Nous sommes en son sein une troupe fidèle,
» Qui défendrons nos fils, nos femmes, nos parents.
» Et toi tu trouveras le trépas dans nos champs,
» Quelque fort que tu sois, en ton cœur intrépide. » tëo II dit, et de sa main partait un trait rapide,
Qui vient toucher la jambe au-dessous du genou.
Lacnémide d'étain retentit sous le coup;
Mais l'airain rebroussé ne peut, malgré sa rage,
Pénétrer plus avant dans le divin ouvrage. ;95 Achille, en second lieu, bondit sur Agénor.
Mais Phœbus lui ravit le prix de son effort ;
U enlève Agénor, qu'il couvre d'un nuage,
Et le met en repos à l'abri du carnage. ■ Par sa ruse, il éloigne Achille des combats. ;oo Sous les traits d' Agénor restant à quelques pas,
Il l'égaré et l'excite à sa poursuite vaine.
Achille, en le suivant, trompé, parcourt la plaine,
Revenant sur lesf bords du Scamandre profond,
Toujours près de toucher à l'ombre d'Apollon, 605 Qu'il espère saisir d'une rapide atteinte. Mais les autres Troyens que pénètre la crainte, Se pressant, dans la ville, entrent de toutes parts. Nul n'attend ses amis en dehors des remparts, Pour savoir gui mourut, qui conserva la vie. 6io Chacun se précipite en la cité, remplie
De ceux qui peuvent fuir grâce à leurs pieds légers.