‹ L'Iliade d'HomèreChapitre 30 sur 89 · LA MORT D HECTOR · texte numérisé non relu

LA MORT D HECTOR

Les Troyens étant rentrés dans la ville et sauvés, Apollon se fait reconnaître d'Achille, qu'il égare sur ses pas; indignation d'Achille; il revient vers les murs de Troie (1— 24). Priam, le premier, aperçoit Achille; il supplie Hector de rentrer dans la ville; Hécube joint ses prières à celles de Priam; Hector demeure hors des portes; ses perplexités; motifs qu'il se donne à lui-même pour affronter Achille (25— 130). Achille accourt sur Hector, qui fuit devant lui ; ils font trois fois le tour d'Ilion, en partant des deux sources du Xanthe (131—165). Jupiter a pitié d'Hector, et il délibère s'il le sauvera; Minerve s'y oppose, et son père lui cède ; elle descend sur terre pour aider Achille à vaincre Hector; Jupiter pèse les destins d'Hector et d'Achille; Hector est condamné ; Apollon l'abandonne, et Minerve va le combattre; discours de Minerve à Achille ; elle trompe Hector sous la figure de Déiphobe, son frère (166— 246). Hector s'arrête et défie Achille; réponse d'Achille; combat des deux héros; Hector est blessé à mort par Achille; sa prière au vainqueur; Achille reste sans pitié; Hector, mourant, prédit la mort prochaine d'Achille (247—369). Les Grecs insultent le cadavre d'Hector; Achille l'attache à son char et le tratne autour de la ville; lamentations de Priam et d'Hécube; lamentations d'Andromaque (370— 515).

Les Troyens, dans leurs murs réfugiés soudain, Étanchent leur sueur, et leur soif, et leur faim,

il 19

Prenant quelque repos. Les Grecs, d'un pas agile, Le bouclier au dos, s'approchent de la ville. s Cependant, hors des murs, la Parque enchaîne Hector, Près de la porte Scée, à demeurer encor. Mais Phœbus- Apollon dit au bouillant Achille :

« Pourquoi me poursuis-tu de ta course inutile ? » Toi, mortel, contre un dieu, ne reconnais-tu pas

10 h Qui je suis, et qu'en vain on s'acharne à mes pas?

» Tu laisses les Troyens, que tu mettais en fuite,

» Rentrer dans leur cité, pour ma vaine poursuite.

» Tu ne me tueras point ; je ne suis pas mortel. » Achille, aux pieds légers, lui répoïid, plein de fiel : 15 « Tu m'as trompé, Phœbus, des dieux le plus perfide,

» En m' éloignant des murs dans ma course rapide.

» Bien d'autres, sans rentrer, fussent morts sous ma main.

» Mais tu m'ôtes ma gloire et les sauves, certain

» De ne me point payer cette facile offense. 20 » Oui, je te châtierais si j'avais la puissance. »

A ces mots, vers la ville il revient tout surpris.

Comme un noble coursier, qui remporte les prix,

Traine aisément le char, qui vole dans la plaine ;

Les pieds légers d'Achille ainsi volaient sans peine. 25 C'est Priam, qui de tous l'aperçut le premier,

Brillant, comme en automne un astre, au ciel entier,

Brille au milieu des nuits, éclatant et sans voiles,

El laçant les clartés de toutes les étoiles ;

C'est le Chien d'Orion, au dire des mortels ; 30 Mais il apporté aussi des présages cruels,

La fièvre et ses douleurs au* humains déplorables ;

Tel flamboyait Achille, en courant sur les sables.

Priam, épouvanté, s'arrachait les cheveux,

Gémissant à grands cris, levant les mains aux cieux, 35 Vers son fils. Mais Hector, que le courage emporte,

Veut lutter contre Achille* en avant de la porte.

Le vieillard le supplie, en lui tendant les bras : « O mon fils., je t'en prie; Hector* ne l'attends pas,

» Seul ainsi, sans les tiens ; car ta mort est certaine. 40 » Achille eàt le plus fort ; il te tuera sans peine^

» Ah ! si pour lui le ciel ressentait mon amour,

» Bientôt il repaîtrait le chien et le vautour t

» Et de mon cœur vengé sortirait la souffrance !

» Le cruel m'a privé de fils pleins de vaillance, 45 » Les tuant, les vendant, esclaves sans rançon.

» Mes deux fils, Polydore et le doux Lycaon,

» Je ne les ai point vus revenir de la guerre,

» Eux que m'avait donnés Laothoë, leur mère.

» Si dans les mains des Grecs ils sont vivants cncor, 50 » Nous les rachèterons par l'airain et par l'or ;

» Car la fille d' Altès a gardé sa richesse.

» Mais s'ils ont vu déjà Plu ton, en leur jeunesse,

» Pour leur mère et pour moi, c'est un affreux malheur.

» Toi, du moins, tu pourras calmer notre douleur, 55 » En échappant au bras de l'invincible Achille.

» JAfin de nous sauver, rentre, Hector, dans la ville ;

» Pour nos femmes en pleurs, pour nos fils, ne fais pas

» A Pélide l'honneur de tomber sous son bras.

h Prends pitié de ton père ; écoute sa sagesse. 60 » Jupiter m'a-t-il donc conduit à la vieillesse

» Pour voir un tel désastre, en mes murs ravagés,

» Mes filles en servage, et mes fils égorgés,

» Nos lits déshonorés, et quelque main cruelle

» Écrasant sur le sol l'enfant à la mamelle, 65 » Et mes brus que les Grecs de force enlèveront !

» Moi-même le dernier, mes chiens me mangeront,

» Quand d'un coup de son glaive, à ma porte rougie,

» Un soldat m'ôtera le reste de ma vie.

» Oui, sur mon seuil, des chiens que nourrissait ma main 70 » Viendront boire le sang épanché de mon sein.

» Du moins quand un jeune homme est tombé dans la guerre,

» Dompté par le dieu Mars, qui le couche sur terre,

» Sa mort est honorable ; en lui, tout a son prix.

» Mais qu'une tête blanche et qu'un menton tout gris 75 » Soient rongés par les chiens et leur dent misérable,

»> Les humains n'ont rien vu qui soit plus lamentable. » Le vieillard, s' arrachant ses cheveux tout blanchis,

Ne pouvait par ces mots persuader son fils.

Avec les mêmes pleurs, un peu plus loin, sa mère 80 Se déchirait le sein, en sa douleur amère ;

Et montrant sa mamelle, elle disait ces mots :

a Vois ce sein, cher Hector ; prends pitié de mes maux.

» Si jadis, à tes cris, j'ai donné ma mamelle,

» Souviens-t-en, cher enfant ; fuis cette main cruelle ; 85 » Ne va pas hors des murs t' exposer contre lui.

» Malheureux ! Si tu viens à tomber aujourd'hui,

» Ni ta femme, ni moi, près de tes lits funestes,

» Nous ne pourrons garder tes déplorables restes ;

h Les chiens te mangeront sur les sombres vaisseaux ! » 90 L'un et l'autre, pleurant, contaient ainsi leurs maux.

Hector reste insensible aux larmes de sa mère ;

Et d'Achille il attend l'approche et la colère.

Ainsi quand un serpent, rempli d'un noir venin,

Attend, près de son trou, quelqu'un dans un ravin, 95 II roule ses anneaux, et sa vue est affreuse ;

Ainsi demeure Hector, d'une âme généreuse ;

Et sur un pan de tour, posant son bouclier,

Il se dit, plein d'honneur, en son cœur de guerrier : a Si je regagne, hélas ! nos murs et l#urs ouvrages, ioo » Polydamas d'abord m'accablera d'outrages,

» Lui qui voulait qu'en hâte aux murs on accourût,

» Lorsqu'en la nuit fatale Achille reparut.

» C'est l'avis qu'il fallait suivre de préférence. » Moi, j'ai perdu le peuple en ma folle jactance;

105 » Et je crains qu'en ce jour nos femmes, nos amis, » Un moins brave que moi, ne disent par mépris : « Hector, en sa folie, a perdu notre cause. » » Ils diront ; mais pour moi, c'est bien meilleure chose » De tâcher d'immoler Achille sous mes coups,

no » Ou de périr par lui pour le salut de tous*

» Pourtant si, près du mur, je dépose ma lance, » Mon bouclier, mon casque, et toute ma défense, » Vers Achille, tout seul je puis aller alors, » Offrant de rendre Hélène, avec tous les trésors

h 5 » Qu'Alexandre apporta jadis sur ses navires, » Triste cause de guerre entre les deux empires. » Nous les rendrons aux Grecs, avec moitié de ceux » Que renferme la ville en ses murs somptueux ; » Et je pourrai jurer, pour les miens, sans ambage,

120 *> Que les Troyens ont fait le très-égal partage » De tout ce qu'en son sein possédait la cité.

h Mais pourquoi dans mon cœur cette perplexité? » Vers lui, je n'irai point implorer sa clémence. » Le cruel me tuera, me voyant sans défense,

125 » Comme on tue une femme, en complet dénuement ; » Car nous ne pourrions pas parler en ce moment, » En de tendres propos^ de la pierre et du chêne,

» Gommé font les amants quand l'amour les entraîne.

» Le mieux est sur le champ de combattre avec lui, 130 » Pour savoir qui le ciel favorise aujourd'hui! »

Pendant qu'il délibère, Achille accourt, terrible,

Autant que l'est jamais le dieu Mars, l'invincible,

Sur l'épaule agitant son dard du Pélion.

L'airain resplendissait sur son corps et son front, 135 Comme un soleil levant, comme un feu qui flamboie.

Hector, en le voyant, à la peur est en proie ;

Il fuit loin de la porte, inquiet, agité.

Mais Achille le suit en sa vélocité*

Tel, sur les monts, l'autour, à la poursuite ardente, 140 Chasse facilement la colombe tremblante ;

Il fait mille détours , et redouble ses cris ,

Traquant le faible oiseau, jusqu'à ce qu'il Tait pris ;

Tel Achille volait. Hector, tremblant de crainte,

Connût devant les murs, évitant son atteinte. U5 Près la Garde et le Hêtre, où soufflent tous les vents.

Dans le chemin des chars, l'un etPautre courants,

Sont arrivés bientôt aux deux claires fontaines

Du Scamandre, épandant leur onde dans les plaines.

Le filet d'eau de Tune, en vapeur s exhalant, 150 Se couvre de fumée ainsi qu'un feu brûlant.

L'autre est, même en été, froide comme la grêle,

Ou la neige fondante, ou la glace qui gèle.

Non loin, sont des lavoirs en beau marbre construits, Où les filles de Troie, apportant les habits, 155 Les lavaient, quand la paix fécondait cette terre, Et que les fils des Grecs n'y portaient pas la guerre.

Ils couraient, l'un fuyant, l'autre le poursuivant.

L'un est bien courageux, l'autre encor plus vaillant.

Mais il ne luttaient pas pour un prix ordinaire, 160 La victime ou son cuir, au bout de la carrière ;

Ils disputaient Hector, sa vie et son destin.

Tels des coursiers luttant pour un noble butin,

Une femme, un trépied, au jour des funérailles,

Poussent autour du but leurs véloces batailles ; 165 Ils font ainsi trois fois le tour de la cité.

Les dieux les regardaient avec anxiété ;

Mais le grand Jupiter leur exprimait sa plainte : « Triste, hélas! j'aperçois fuir autour de l'enceinte

» Un homme que je plains, d'un cœur bien malheureux, no » Hector, qui m'immola les cuisses de ses bœufs,

» Aux sommets de l'Ida, sur les tours de la ville !

» Le voilà maintenant poursuivi par Achille,

» Qui, dans ses bonds légers, va bientôt le saisir.

» Mais nous, délibérons ; car nous devons choisir, 175 » Ou de sauver Hector, si brave en sa défense ,

» Ou bien de lui laisser perdre ici l'existence. »

Mais Minerve, aux yeux bleus, a bientôt répondu :

« O souverain des cieux, mon père, que dis-tu !

» Quoi ! Malgré le Destin, tu voudrais sauver l'âme {0 » D'un mortel que le sort condamne et qu'il réclame !

» Fais-le ; mais n'attends pas l'assentiment des dieux. » A ces mots, lui répond le Souverain des deux :

« Ce n'est pas mon dessein, ô ma fille si chère ;

» Calme-toi ; car tu sais combien t'aime ton père. 15 » Accomplis sans retard ce que voudra ton cœur. » Par ces mots, de Minerve il redouble l'ardeur ;

Elle quitte du ciel le sommet redoutable. Achille suit Hector d'un pas infatigable.

Ainsi quand quelque chien a fait lever un faon, x> Dans tous les creux des rocs, il le suit haletant ;

Le faon se couche en vain, tout tremblant, sous un ciste ;

Le chien le suit sans cesse et découvre sa piste ;

Tel au terrible Achille, Hector n'échappe point.

Chaque fois qu'il revient, et qu'il est sur le point M* De regagner la porte, aux murs de Dardanie,

Où les siens l'aideraient de quelque flèche amie,

Achille, à chaque fois, plus prompt, l'a devancé ;

Entre la ville et lui toujours il s'est placé.

Ainsi, lorsqu'en un songe à la course on se livre, )o L'un des deux ne peut fuir ; l'autre ne peut poursuivre ;

Achille ainsi manquait Hector, qui ne peut fuir.

Comment Hector d'ailleurs eût-il pu tant courir,

S'il n'eût eu d'Apollon le secours tutélaire, Rendant à ses jarrets» la force nécessaire ?

205 Achille, aux autres Grecs de la tête indiquait Que nul d'eux le premier n'osât lancer son trait, Voulant garder pour lui la victoire certaine* Quand aux sources encor leur course les ramène, Jupiter, dans le ciel, prend ses deux plateaux d'or ;

210 II y met deux destins de la fatale mort, Pour Hector, pour Achille, à la force divine. Il lève le fléau; le jour d'Hector inclinç, Et baisse chez Pluton. Phœbus l'abandonnait, Cependant que Pajlas d'Achille s'approchait,

215 Et tenait près de lui ce langage rapide ;

« Aujourd'hui, je l'espère, 0 généreux Pélide » L'honneur sur nos vaisseaux ne nous manquera pas, » En triomphant d'Hector» ai terril aw cornets. » Il n'échappera plus à nos mains meurtrières,

220 » Phœbus s'en allât-il accabler de prières

h Le dieu qui tient l'Égide, à genoux devant lui. » Mais toi, reprends haleine, en t' arrêtant ici ; » Je vais, joignant Hector, l'amener à t' attendre, » Achille, obéissant, est heureux de l'entendre,

225 Appuyé sur sa pique, à ia pointe d'airain. Elle le quitte, et va vers Hector ; puis soudain, Prenant de Déiphobe, un instant, le visage,

Elle tient près de lui ce rapide langage : « Achille» mon ami, te presse vivement. 230 » En voulant t' écarter des murs en ce moment;

» Allons ; arrêtons-nous, et tous deux faisons tête, * Hector a de Pallas accepté la requête :

« Déiphobe, toujours, toi surtout, tu me plus*

i) Parmi les fils qu'Hécube et que Priam ont eus, 235 » Mais encore aujourd'hui je t'aime davantage ;

» Car, me voyant, pour moi tu te sens le courage

» De sortir hors des murs, quand tous s'y sont enfuis* » Mais Minerve, en ces mots rassure ses esprits :

« Sache qu'à deux genoux et mon père et ma mère, 240 » M'ont, pour que je restasse, adressé leur prière;

» Autour d'eux nos amis étaient épouvantés.

» Mais mon cœur a gémi de tant de lâchetés,

» Unissons» pour lutter, ta force avec la mienne ;

» Ne nous épargnons pas, afin qu'Achille apprenne 245 » S'il doit sur nos vaisseaux porter nos corps sanglants,

» Ou s'il doit sous tes coups succomber en nos champs. >< Pour le mieux égarer, Minerve le devance ;

Et quand les deux guerriers arrivent en présence»

Le grand Hector, sans peur, parle ainsi le premier : 250 « Achille, désormais ne crois plus m' effrayer.

» Fuyant, j'ai fait trois fois le tour de notre enceinte;

» Maintenant je m arrête, et je t' attends sans crainte ;

» Ou bien tu me tueras, ou bien je te tuerai.

» Mais prêtons un serment devant les dieux sacré, 255 » Dieux témoins et vengeurs de la foi qui nous lie:

» Je n'infligerai point à ton corps d'infamie,

» Si le ciel me permet d'être ici ton vainqueur ;

» Ton armure sera le prix de ma valeur ;

» Mais je rendrai ton corps. Jure aussi de le faire. » 260 Achille, lui jetant un regard de colère :

u Quoi, misérable Hector, tu parles de serments !

» L'homme avec les lions n'a pas d'engagements ;

» Les loups et les agneaux ne font pas alliance,

» Se poursuivant toujours d'égale malveillance. 265 » Gomment donc nous aimer ni faire aucun accord,

» Avant qu'un de nous deux ne succombe et soit mort,

>i Abreuvant le dieu Mars de son sang sur la terre !

» Va; reprends ton courage; il t'est bien nécessaire,

» Afin d'être un guerrier qui ne recule pas. 270 » Tu ne peux plus me fuir ; car Minerve-Pallas

» Va te faire payer, tombant sous ma vengeance,

» La mort de mes amis qu'a su frapper ta lance. » Il lui jette, à ces mots, son formidable trait.

Hector, qui l'aperçoit, vivement s'y soustrait; 275 Le dard passe au-dessus et dans le sol se cache.

Mais Minerve-Pallas aussitôt l'en arrache,

Le rendant au guerrier, même à l'insu d'Hector,

Qui s'approche d'Achille et qui lui parle encor : « Tu viens de te tromper, et le ciel, fier Achille, 80 » A deviner mon sort, ne te rend pas habile.

» Ta force est dans l'injure et les mots frauduleux,

» Pour m'ôter tout courage et me rendre peureux.

» Tu ne me tueras point fuyant et par derrière ;

» Frappe-moi par devant d'une main meurtrière, 85 » Si le ciel le permet, et tâche d'éviter

» Le dard moins incertain que je vais te^eter ;

» Car c'est toi que l'on craint surtout dans cette guerre,

» Et ta mort la rendrait aux Troyens plus légère. » A ces mots, de sa main part un trait meurtrier, 90 Qui, sans manquer Achille, atteint son bouclier.

Mais le trait rebondit. Hector, plein de colère,

Le voit voler au loin et retomber à terre.

Il est ainsi privé du seul dard qu'il eût pris.

Il appelle, étonné, Déiphobe à grands cris, 95 Lui demandant un trait. Son frère est loin en plaine.

Hector comprend alors, et se dit en sa peine : « Hélas ! de mon trépas, les dieux font une loi !

» Déiphobe à l'instant était auprès de moi;

» Il est loin ; et je suis, moi, trompé par Minerve, oo » Je voir venir la mort, dont rien ne me préserve.

» Malheureux! J'ai cessé d'être, comme jadis,

» Aimé de Jupiter et d'Apollon, son fils ;

» Je dois, abandonné, subir la Parque noire.

» Du moins, puisqu'il le faut, ne mourons pas sans gloire ; 305 » Et recommandons-nous au lointain avenir. » Il dit; et tout à coup saisissant, sans pâlir,

D'une main assurée, un long et puissant glaive,

Il vole, comme l'aigle au haut des cieux s élève,

Pour s'abattre bientôt, et saisir, tout surpris, sio Les lièvres prompts à fuir ou les tendres brebis.

Hector marche, l'épée étincelante et nue.

Achille a, de fureur l'âme non moins émue.

Son corps est tout couvert du vaste bouclier ;

Le casque resplendit sur le front du guerrier ; 315 Et sur les quatre pans ondule la crinière,

Toute d'or, que Vulcain étala par derrière.

Tel brille l'Hespérus, des astres le plus beau,

Qui du reste du ciel éclipse le flambeau ;

Ainsi brillait la lance aux fortes mains d'Achille, 320 Tâchant d'atteindre Hector, du coup le plus habile,

A cet endroit du corps qu'il voit le plus ouvert.

Hector est tout entier également couvert

Des armes qu'à Patrocle il ravit sans scrupule,

Sauf l'endroit où le col touche à la clavicule, 325 Par où l'âme s'enfuit plus vite que partout.

Et c'est là que d'Achille est dirigé le coup.

La gorge par la lance est toute traversée,

Sans que la voix pourtant soit encore blessée ; Car Hector peut répandre au terrible vainqueur, o II tombe mt te ôoï. Mais Achille en foreur :

« Hector, Patrocïe iftflrt, tu te croyais sans crainte , » Et ne réd&ùtais pliis ma trop lointaine atteinte ! » Aveugle, ignorais-tu que, tspilttant nos vaisseaux, » J'allais vefiir, vengeur, pour te briser les os ?

15 » Des chiens et des vautours, tu seras la pâture, » Pendant qu'il recevra de nous la sépulture. »

Mais Hector lui répond, en ces mots expirants : « Je t'en prie à genoux, pour toi, pour tes parents, » Ne laisse pas les chiens dévorer tna personne.

to » Reçois l'or et l'airain, que pour rançon l'on donne, » Et que mes vieux parents viendront bientôt t'offrir. » Permets que les Troyens puissent ensevelir » Mon corps, qui du bûcher doit recevoir l'hommage. » Achille, lui jetant des regards pleins de rage :

15 « Chien, ne me touche pas. Que dis-tu ? Mes parents ! » Si j'écoutais mon cœur et ses ressentiments, » Je te dévorerais pour vetiger mon injure. » Nul nfe pourra soustraire aux chiens ta tête impure. » Non, devràit-on m' offrir dix fois, vingt fois autant,

so » Et me promettre un don cent fois plus éclatant, » Dût Priam te payer d'un monceau d'or immense, » La mère qui jadis t'a donné la naissance,

» Ne viendra pas pleurer à ton lit sombre et froid ;

» Les vautours et les chiens se repaîtront de toi. » 355 Mais Hector, en mourant, lui tenait ce langage :

« Je savais bien que rien ne peut fléchir ta rage ;

» Car c'est un cœur de fer qui palpite en ton sein.

» Mais je serai vengé par le courroux divin,

» Quand Paris et Phœbus, de leurs mains enlacées, 360 » Bientôt t'immoleront auprès des Portes Scées ! » Il dit, déjà couvert des ombres de la mort ;

Son âme chez Pluton s'envole avec effort,

Regrettant son destin, sa force, et sa jeunesse.

Mais Achille, au mourant en ces termea s'adresse : 365 « Meurs donc ! Quand Jupiter et les dieux le voudront,

» Je recevrai la mort, queux seuls m'imposeront. » 11 dit, et prend le dard, que du corps il retire,

Et les armes d'Hector, quand à peine il expire,

Toutes teintes de sang. Mais les Grecs accourus 370 Contemplent la beauté d'Hector, qui ne vit plus.

Chacun d'eux, en passant, veut faire une blessure ;

Et, parlant au voisin, ajoute quelque injure : « Certe, Hector à toucher était jadis moins doux,

» Quand il portait le feu sur nos vaisseaux et nous. » 375 Ils disaient; et chacun, frappant le corps, le blesse.

Quand il a pris l'armure, Achille se redresse,

Parlant à tous les Grecs, près de lui réunis :

« Chefs valeureux des Grecs, et vous tous, mes amis,

» Nous voilà, par les dieux, délivrés de cet homme 380 » Qui nous fit plus de mal que les autres en somme.

» Aux murs dirigeons-nous, tout armés, pour savoir

» Ce qu'après ce revers les Troyens vont vouloir ;

» Si, privés de leur chef, ils quitteront la ville,

» Ou s'ils continueront leur défense inutile. m » Mais à quels vains pensers s'abandonne mon cœur !

» Patrocle est aux vaisseaux, nu, sans deuil, sans honneur.

» Je ne puis l'oublier tant que je suis en vie,

» Et que j'ai quelque force en mon âme affaiblie.

» Si chez Pluton, des morts on perd le souvenir, 390 m Le sien, même en ces lieux, pour moi ne peut périr.

» Qu'on le porte aux vaisseaux, chers enfants de la Grèce ;

» Entonnons les Péans en signe d'allégresse ;

» Car soyons fiers d'avoir terrassé, triomphants,

» Celui que, comme un dieu, Troie adora longtemps. » 395 II dit, et se prépare une vengeance affreuse.

Le trou qu'aux deux talons du froid cadavre il creuse,

Pour les lier au char, reçoit le cuir des bœufs ;

La tête roulera dans le sable poudreux.

Achille, sur le char reprenant son armure, 400 Fait voler, sous le fouet, sa divine monture.

Les noirs cheveux d'Hector, dans la fange traînés,

Et sa tête si belle, étaient contaminés ;

il 20

30tf ILIADE.

Car Jupiter permet qu'une main ennemie

Puisse ainsi le souiller au sein de sa patrie ; 405 II est défiguré. Sa mère, avec clameurs,

S'arrache les cheveux, son voile, en ses douleurs,

Voyant son noble fils trainé dans la poussière.

Près d'elle, à longs sanglots pleure aussi le vieux père ;

Le peuple rassemblé pousse des cris affreux. 410 On eût dit qu Ilion périssait dans les feux,

Croulant de fond en comble en un vaste incendie.

A grand' peine on retient le vieillard, qui supplie,

Voulant de Dardanus franchir le mur puissant ;

Il les implore tous, à terre se roulant, kiu Les priant par leurs noms, pour qu'on le laisse faire : « Cessez votre frayeur ; amis, laissez un père

» Sortir tout seul des murs, pour aller aux vaisseaux

» Prier cet homme affreux, ce farouche héros.

» Il saura respecter mon âge et ma détresse ; 420 » Il a son père aussi, Pelée, en sa vieillesse,

» Qui l'enfanta jadis pour les maux des Troyens.

y Achille, en ses fureurs, causa surtout les miens.

» Combien m'a-t-il tué de fils pleins de courage !

)> Mais, tout en les aimant, j'aimais bien davantage 425 )> Celui que chez Pluton vont suivre mes chagrins,

y> Hector ! Que n'est-il mort, hélas ! entre nos mains !

» Nous aurions près de lui pleuré notre misère,

» Sa mère infortunée, et moi, son triste père. » Tous les peuples pleuraient en cet instant fatal. îo Aux Troyennes, Hécube a donné le signal :

« Toi mort, ô mon cher fils, que deviendrai-je en ville ?

» Tu m'étais, jour et nuit, un charme, un sûr asyle.

» Ferme appui pour nous tous, on t' aimait en tout lieu ;

» Troyennes et Troyens t'adoraient comme un dieu. 15 » Toi vivant, quelle gloire ! Et quel horrible rêve !

» Et voilà que la mort et la Parque t'enlève ! » Elle dit gémissant. Mais la femme d'Hector,

D'un fatal messager n'a rien appris encor ,

Et ne sait même point qu'il est hors de la ville. '»o Au fond de son palais, elle brodait, tranquille,

Un tapis dont cent fleurs composaient l'ornement.

Aux femmes elle ordonne, en son appartement,

De mettre au feu chauffer l'eau douce et salutaire,

Pour qu'Hector se baignât au retour de la guerre. 45 Trop inutiles soins ! L'aveugle ne sait pas

Qu'Hector, aux mains d'Achille est tombé par Pallas.

Sur la tour, elle entend des pleurs, des cris de rage;

Les genoux tout tremblants, elle quitte l'ouvrage ;

A deux femmes près d'elle, elle s'adresse et dit : 50 « Suivez-moi toutes deux ; sachons quel est ce bruit.

» J'entends ma belle-mère ; en ma propre poitrine,

» Mon cœur bat à grands coups, et mon genou s'incline.

» Pour les fils de Pria m, je crains quelque douleur.

» Qu'à jamais mon oreille ignore ce malheur ! 455 » Mais je tremble toujours que le terrible Achille

» N'entraîne mon Hector, l'éloignant de la ville,

» Et lui ravisse enfin cette imprudente ardeur,

» Où toujours, loin des siens, l'emporte son grand cœur;

» Car sans cesse avant tous, aux premiers rangs il vole. » i«o Andromaque, à ces mots, descend comme une folle,

Le cœur tout palpitant ; son cortège la suit.

Elle arrive à la tour où la foule bnut ;

Et là du haut des murs, elle voit dans la plaine

Le cadavre d'Hector, que les coursiers sans peine 465 Traînaient, dans la poussière, aux vaisseaux glorieux.

Tout à coup, la nuit sombre a recouvert ses yeux ;

Tombant à la renverse, elle est évanouie,

Arrachant à son front le ruban qui le lie,

Les bandeaux, la résille, et les riches tissus, 470 Le voile tout en or, que lui donna Vénus,

Quand Hector l'emmena, brillante de jeunesse,

Du seuil d'Éétion, la comblant de richesse.

Ses belles-sœurs près d'elle, en leurs soins incessants,

Cherchent à la calmeret rappellent ses sens. 475 Quand, respirant enfin, son âme est revenue,

Elle jette ces cris, sanglotante, éperdue :

« Hector, ah! malheureuse! Est-ce notre union !

» Toi dans les beaux palais de Priam, d'Uion, » Moi dans Thèbe, au Placos, à la forêt immense,

480 » Au seuil d'Éétion, qui m'a donné naissance,

» Malheureux, malheureuse ! Ah! n'être point vaut mieux i » Tu descends chez Pluton, sous le sol ténébreux, » Me laissant ici-bas, où la douleur m accable, » Veuve avec un enfant, notre fils déplorable,

485 » Que nous eûmes tous deux en un jour de malheur, » Qui ne pourra t' aider, et n'aura point ton cœur ! » Oui, s'il peut, par hasard, échapper à la guerre, » 11 n'aura que des maux à souffrir sur la terre. » Un autre aura ses biens, qui lui seront ravis ;

490 » Car l'enfant orphelin ne compte plus d'amis.

» Toujours triste et les yeux pleins d'une larme amère, » Il doit aller prier les amis de son père, » Tirant l'un par sa veste, et l'autre à son manteau. » Si la pitié lui donne au festin un peu d'eau,

495 » Sa lèvre à peine y boit ; rien ne le désaltère. » Mais l'enfant entouré de sa famille entière, » Le chasse du banquet, le frappe en l'insultant : « Ton père à notre écot n'assiste pas; va-t'en. » » Et l'orphelin s'en vient tout pleurant vers sa mère.

500 » Astyanax ainsi, dans les bras de son père,

» Ne mangeait que la moelle et la graisse d'agneaux. » Et puis, après ses jeux, il goûtait le repos,

» Dormant, entre les mains de sa chère nourrice,

» Ou dans son doux berceau» le cœur plein de délice. 505 » Mais privé de ton père, ah ! quels maux sont les tiens,

» Astyanax, qu'ainsi surnomment les Troyens !

» Car toi seul, cher Hector, nous protégeais naguère.

» Maintenant, loin de nous, sur leur flotte légère,

» Par les vers, par les chiens, nu, tu seras rongé, 510 » Pendant qu'en nos palais, pour toi j'avais rangé

» De souples vêtements faits par la main des femmes.

» Je vais tous les livrer aux dévorantes flammes ;

» Tu ne les mettras plus ; tu n'en as pas besoin.

» C'est désormais de Troie, et l'honneur et le soin. » 515 Les femmes répondaient aux larmes d'Andromaque.

Le XXIIe chant est peut-être, avec le XXI V\ le plus pathéthique de toute X Iliade. La mort d'Hector est une des parties essentielles du poëme ; Achille ne peut se réconcilier avec Agamemnon qu'après avoir vengé l'ami qui a été la funeste victime de la résolution qu'il avait prise de ne plus combattre. Toutes les péripéties de la lutte des deux héros sont du plus puissant intérêt ; et les nuances des deux caractères sont montrées avec une vigueur et une justesse admirables. Pour les lecteurs qui veulent apprécier le génie d'Homère dans toute sa grandeur et sa simplicité, le XXIIe chant est un de ceux qu'il faut étudier avec le plus de soin.

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