LA RANÇON D HECTOR
Douleur et veille d'Achille auprès du corps de Patrocle; il traîne trois fois le corps d'Hector autour du tombeau de son ami; Apollon préserve le cadavre de toute souillure, et il exhorte les dieux à faire cesser cette conduite atroce du héros; réponse de Junon; Jupiter envoie Iris chercher Thétis pour lui exprimer l'indignation des dieux. Thétis consent à aller prier son fils, pour qu'il accepte la rançon qui lui sera offerte pour le corps d'Hector; prière de Thétis à son fils; Achille se soumet à ce que sa mère désire (1— lûO). Iris, envoyée par Jupiter, se rend vers Priam pour qu'il aille porter à Achille la rançon de son fils; Priam obéit; terreurs d'Hécube; préparatifs de Priam; Hécube lui fait faire une libation à Jupiter avant son départ; présage heureux envoyé par Jupiter (Ul— 321). Départ de Priam avec Idée ; par l'ordre de Jupiter, Mercure les accompagne dans la nuit, et les introduit dans le camp des Grecs jusqu'à la tente d'Achille (322—468). Priam aux genoux d'Achille; sa prière; réponse d'Achille; entretien du vieux roi et du terrible vainqueur; Achille rend le cadavre d'Hector, et accorde dix jours de trêve pour la cérémonie des funérailles ; il offre à Priam de passer la nuit dans le camp (Z»69—676). Mercure vient réveiller Priam , qui retourne à Troie au milieu de la nuit; Gassandre reconnaît son père dans les ténèbres; douleur des Troyens en revoyant le corps d'Hector ; lamentations d'Andromaque, d'Hécube, d'Hélène ; funérailles d'Hector (677— 80Zi).
On se quitte ; et chacun regagne les vaisseaux, Pour prendre le repas et goûter le repos.
Us sommeillent. Mais seul, Achille, en sa tristesse, Veille, et pleure l'ami dont le penser l'oppresse.
5 Le sommeil tout puissant ne dompte pas son cœur; Regrettant de Patrocle et l'âge et la douceur, Achille pense aux maux qu'ensemble ils endurèrent, Aux labeurs, aux combats, aux flots qu'ils traversèrent. Ces cuisants souvenirs lui font verser des pleurs.
io II s'agite et se tord en son lit de douleurs ; Sur le flanc, sur le dos, couché, debout encore, Il vole au bord des mers, où la naissante Aurore Ne le voit plus pleurant sur les rocs, près des flots ; Car il attèle au char ses rapides chevaux ;
15 II y rattache Hector, qui traîné par derrière, A l'entour du tombeau, bat trois fois la poussière. Puis il rentre à sa tente, et laisse tout du long Le cadavre en la fange, où Phœbus-Apollon Écartant, par pitié, d'Hector toute souillure,
so Met l'Égide sur lui, divine couverture,
Pour que le corps traîné pourtant n'en souffrît point.
Achille en sa fureur l'outrageait à ce point. Mais les dieux immortels, touchés de cette injure, Pour dérober le corps, vont envoyer Mercure.
3S Par eux tous accepté, cet avis ne plaît pas A Junon, à Neptune, à la chaste Pallas, Gardant contre Ilion leurs haines vengeresses,
Pour l'affront dont Paris outragea les déesses,
En honorant du prix, quand il dut les juger, 30 Celle qui protégea les amours du berger.
Mais, la douzième Aurore apportant la lumière,
Phœbus adresse aux dieux cette parole altière : « Dieux, quelle est votre honte ! A vous sacrifiés,
» Tous ces taureaux d'Hector, sont-ils donc oubliés? 35 » Même mort, aux affronts vous n'osez le soustraire,
» Ni le rendre à sa femme, à sa mère, à son père ,
» A son fils, aux Troyens, qui pourraient, tout en pleurs,
» Lui faire du bûcher les funèbres honneurs.
» Vous, dieux, vous soutenez Achille impitoyable, 40 » Pour qui rien n'est sacré, dans son cœur implacable ;
» Que rien ne peut fléchir, encore plus cruel
» Qu'un lion qui bondit, en son élan mortel,
» Sur le troupeau tremblant dont il fait sa pâture.
» Achille, sans pitié, perdant toute mesure, 45 » Perd jusqu'à la pudeur, qu'a même un cœur pervers.
» D'autres ont dû pleurer des amis non moins chers,
» Un frère, un fils aimé, qui sortaient de la vie.
» Après de vifs regrets, on s'apaise, on oublie ;
» Car le ciel fit à l'homme un cœur bien patient, so » Lui, du meurtre d'Hector ne se tient pas content;
» Au tombeau, dans la fange, à son char, il le traîne ;
» Vengeance si honteuse, inutile, inhumaine !
» Il peut, tout fort qu'il est, sentir notre rigueur ;
» C'est une vile chair qui subit cette horreur. * 55 Mais Junon, aux bras blancs, répond avec colère ;
« Ton avis, Apollon, pourrait aussi nous plaire,
» Si nous mettions entfeux fat moindre égalité.
» Par une femme, Hector, mortel, fut allaité ;
» Mais Achille est le fils d'une déesse amie, eo » Que j'élevai jadis, qui par moi fut unie
» A Pelée, époux cher à notre affection.
» Vous étiez tous présents ; et toi-même, Apollon,
» Perfide, tu chantais en y tenant la lyre. »
Mais le grand Jupiter se hâte de leur dire : 65 « Junon, aux immortels n'impute pas ce tort. » Ils ne sont pas égaux, sans doute; mais Hector » Était plus cher aux dieux qu'aucun guerrier de Troie, » Du moins à moi ; ses dons firent toujours ma joie ; » Par Jui rien ne manquait à mes sacrés autels, 70 » La graisse et la fumée offerte aux immortels. » Ne dissimulons pas ; il serait inutile » De vouloir dérober Hector au fier Achille ; » Sa mère est à veiller nuit et jour pour son fils. » Mais veuillez appeler auprès de moi Thétis ; 75 » Je lui dirai comment Achille, en sa colère,
» Doit, pour une rançon, rendre Hector à son père. » Il dit; et sur le champ, Iris, passant les flots,
S'élance entre les mers de Samos et d'Imbros.
L'Océan, sous ses pas, retentit et s'anime ; 80 Elle entre, comme un plomb, dans le sein de l'abîme,
Lors qu'entraînant la corne, il va, dans les grands fonds,
Porter l'appât mortel aux voraces poissons.
Elle trouve Thétis dans ses grottes humides,
Qu'à cette heure entouraient les autres Néréides. 35 Triste, elle déplorait le destin de son fils,
Qui doit périr à Troie, et loin de son pays. Mais Iris lui disait, se tenant devant elle :
« Viens, Thétis ; Jupiter, le tout-puissant, t'appelle. » Thétis, aux pieds d'argent, aussitôt lui répond : èù « Que me veut le dieu fort ? En mon chagrin profond,
» De me montrer aux dieux, je ressens quelque crainte.
» Mais j'y vais ; à son vœu, j'obéirai sans plainte. » La déesse, à ces mots, a pris un vêtement,
Le plus noir de tous ceux qu'elle eût en ce moment. 95 Par la légère Iris, Thétis monte conduite.
Le flot des mers, s' ouvrant, autour d'elles s'agite.
Une fois au rivage, elles volent aux cieux.
Jupiter y siégeait à la tête des dieux,
Assis auprès de lui, qu'en silence on observe. oo Thétis y prend le siège occupé par Minerve ;
Junon lui tend alors la coupe avec 1© vin,
Et Thétis, ayant bu, la lui remet en main.
Jupiter, à Thétis en ces termes s'adresse :
« Tu viens vers nous, Thétis, surmontant ta tristesse.
105 » Je connais la douleur qui te ronge le sein ; » Mais je t'ai fait venir, et t'apprends mon dessein. » Les dieux, depuis neuf jours ont entr'eux une lutte ; * Hector et ton Achille ont causé la dispute» » Par Mercure, on voulait que le corps fût repris ;
no » Je préfère laisser cet honneur à ton fils,
o Pour montrer envers toi ma tendresse sincère. « Va donc trouver ton fils ; dis-lui ce qu'il doit faire. h II indigne les dieux, et moi par-dessus tous, » A nourrir en son cœur cet insensé courroux,
us » Pour garder un cadavre et sans vouloir le rendre. » Achille, obéissant, doit enfin nous entendre. » J'enverrai chez Priam la messagère Iris, » Pour qu'il porte aux vaisseaux la rançon de son fils, » Et que, par ses présents, il satisfasse Achille. »
120 En entendant ces mots, Thétis, d'un vol agile, Quitte aussitôt l'Olympe et ses brillants sommets. Elle va vers son fils, consumé de regrets, Et le trouve pleurant. Ses amis, dans l'attente, Faisaient tous les apprêts du repas sous sa tente.
125 Ils venaient d'immoler une grasse brebis. Sur le champ, la déesse est auprès de son fils, Le flatte de la main, et d'un nom cher l'appelle :
« Jusques à quand, mon fils, d'une douleur cruelle, » Te rongeras-tu l'âme, oubliant nuit et jour,
130 » Le repas, le sommeil, et le si doux amour ? » Tu vas bientôt périr ; et la Parque farouche, » Avec la mort, dans peu t'atteindra sur ta couche. » Jupiter te fait dire, 6 mon fils, entends-nous : » Tu courrouces les dieux, et lui par-dessus tous,
135 » A nourrir en ton cœur cette affreuse manie, » Sans vouloir délivrer un corps privé de vie. » Tu dois le rendre enfin, au prix d'une rançon. » Achille, aux pieds légers, aussitôt lui répond : u Soit ; qu'on rachète donc le mort et qu'on l'emporte,
140 » Puisqu'aux cieux Jupiter l'ordonne de la sorte. » Pendant ces entretiens de la mère et du fils, Cherchant à consoler leurs mutuels soucis, Jupiter envoyait vers Troie Iris, légère :
« Quitte au plus tôt l'Olympe, agile messagère ;
U5 » Va-t'en dire à Priam, dans la sainte Ilion, » De porter de son fils aux vaisseaux la rançon, » De choisir des présents qu'Achille ambitionne, » D'aller seul, et de n'être escorté de personne, » Si ce n'est d'un héraut, qui conduira le char,
150 » Et les actifs mulets, pour ramener plus tard » Le corps d'Hector tombé sous la mortelle atteinte. » Mais que devant la mort Priam reste sans crainte ;
ii 24
» Par notre ordre, en secret, Hermès le mènera » Jusqu'aux tentes d'Achille, où le roi le verra. 155 » Achille, contre lui n'aura point de vengeance, » Et le préservera de toute violence.
» Il n'est pas sans pitié, sans raison, et sans cœur ; » Il sait, d'un suppliant respecter là douleur. »
Iris, vers Ilion volant avec vitesse, 160 Trouve autour de Priam les sanglots, la détresse. Près de lui, ses enfants, inondés de leurs pleurs, Sont assis dans la cour. Le père, en ses douleurs, Sous son manteau se cache ; à sa tête chenue, La cendre à pleines mains est toute répandue ; 165 II l'avait ramassée à terre en se roulant. Ses filles et ses brus partout allaient pleurant, Aux poignants souvenirs de leurs malheureux frères, Si vaillants, si nombreux, qu'ont moissonnés les guerres. Iris dit, à voix basse, en parlant au vieillard, no Qui, dans son faible corps, tremble de toute part : « Rassure-toi, Priam, et reprends confiance; » Je ne viens point encore accroître ta souffrance ; » Pour ton bien, Jupiter de te voir m'a prescrit ;
» Car il t'aime, et voudrait soulager ton esprit. 175 » Va racheter Hector ; Jupiter te l'ordonne. » Emporte des présents qu'Achille ambitionne. » Que personne des tiens n'ose t' accompagner,
» Si ce n'est le héraut qui devra te mener,
» Et diriger le char, pour rapporter en ville 180 » Le cadavre d'Hector, qui tomba sous Achille.
» Tu peux braver la mort ; ne la redoute plus.
» Ton protecteur sera le meurtrier d'Argus,
» Qui doit fléchir Achille, et qui doit te conduire.
» Quand il t'aura mené dans la tente, au navire, 185 » Achille écartera loin de toi tout affront;
» Il n'est pas sans pitié, sans cœur, et sans raison ;
» Il sait, d'un suppliant respecter la misère. » A ces mots, s'envolait Iris, la messagère.
Priam fait atteler son char au même instant ; 190 On y place un panier fait d'un osier pliant.
11 descend à la chambre, en beau cèdre, odorante,
A plafond élevé, de cent trésors brillante.
Puis appelant Hécube, il l'invite à venir : « Des dieux, la messagère a daigné m' avertir 195 » D'aller chercher Hector sur la flotte légère,
)> En offrant au vainqueur tout ce qui peut lai plaire.
» Que décider, Hécube ? Ouvre-moi ton avis.
» Moi, si j'en crois mon cœur et l'espoir qui m'a pris,
» J'irai sur les vaisseaux, au milieu de l'armée. » 200 Hécube, en sanglotant, répond toute alarmée :
« Hélas ! Qu'est devenue en toi cette raison,
» Dont jadis on te fit partout un tel renom ?
» Tu veux aller voir seul, sur les vaisseaux rapides, » Celui qui t'a tué tant de fils intrépides,
205 » Si vaillants, si nombreux ! Ton cœur est donc d'airain ! h Quand ses yeux te verront, il te tuera soudain, » Cet homme affreux, sans foi, sans pitié, sans clémence ! » Dans nos palais du moins, avec pleine assurance, » Pleurons notre cher fils. Le Sort filait son lin,
210 » Dès cet instant fatal où le conçut mon sein, » Pour que des chiens légers il fût un jour la proie, » Immolé parce monstre ! Ah ! si j'avais son foie, » Je le dévorerais pour venger mon enfant, » Qui n'était pas coupable, et qui meurt, défendant,
215 » Sans reculer d'un pas, les Troyens, les Troyennes, » Ne voulant jamais fuir, exempt des terreurs vaines. »
Aussitôt, lui répond Priam, le divin roi : « Cesse de m' arrêter ; et ne sois pas pour moi » Un oiseau de malheur ; tu ne pourras me vaincre.
220 » Si quelqu autre mortel eût voulu me convaincre, » Aruspices, devins, prêtres des saints parvis, » J'aurais fui bien plutôt leurs mensongers avis. » Mais j'ai vu de mes yeux, entendu la déesse. » Je pars, et ce n'est point une vaine promesse.
225 » Ah 1 si sur les vaisseaux mon sort est de périr, » Par Achille égorgé, j'y consens, pour tenir » Un seul instant mon fils et calmer ma tristesse. »
Le vieillard, à ces mots, vers ses coffres s'empresse. Il en tire d'abord douze robes sans plis, 230 Douze voiles brillants, puis autant de tapis,
Tout autant de manteaux, tout autant de tuniques, Dix talents d'or entiers, deux trépieds magnifiques, Quatre bassins tout neufs, la coupe, aux bords brunis, Qu'ambassadeur en Thrace, on lui donna jadis ; 235 Car il n'épargne rien de toute sa richesse, Pour racheter un fils qu'adorait sa tendresse. Puis trouvant des Troyens rassemblés à son seuil, Il les chasse en ces mots, que lui dicte son deuil ;
« Gens sans cœur, fainéants, n?avez-vous pas vos peines 240 » Chez vous, que vous venez ici combler les miennes? » Trouvez-vous que c'est peu d'avoir perdu mon fils? » Les vôtres quelque jour aussi vous seront pris. » Celui-là mort, rien n'est pour les Grecs plus facile » Que de vous tuer tous dans votre triste ville. 245 » Ah ! plutôt que de voir saccager Ilion,
» Puissé-je auparavant descendre chez Pluton ! » Et Priam les frappait, fuyant sous sa baguette. Il gourmande ses fils, d'une voix inquiète, Hélénus et Paris, Déiphobe, Agathon, 250 Politès, Antiphone et le vaillant Pammon, Hippothoiis, Dios. Tous les neuf, il les presse Pour leur faire accomplir l'ordre qu'il leur adresse :
« Lâches, hâtex-vous donc ! Que faites vous ici ?
» Tous en place d'Hector que n'avez- vous péri t 255 » Hélas t De tous ces fils dont je faisais ma joie,
» Je n'en ai plus un seul aux vastes murs de Troie ;
» J'ai perdu Troïlus et le divin Mestor,
» Celui que pour un dieu l'on aurait pris, Hector,
» Qui paraissait le fils d'un dieu, d'une déesse. 260 » Mars les a tués tous. Voilà ce qu'il me lusse !
» Trompeurs et baladins, bons à la danse, aux chants,
» Ravisseurs de brebis et d'agneaux dans les champs !
» Atteles-donc mon char ; et faites au plus vite ;
» Mettex-y tout cela ; que je parte de suite. » 265 Aux ordres paternels, les fils ont obéi.
Ils tirent le beau char, qui n'a jamais servi ;
Ils attachent dessus la corbeille bien faite ;
Ils dépendent du clou le grand joug à bossette,
Tout de buis, et portant deux anneaux éclatants ; 270 La courroie y pendait longue de neuf empans.
Ils la posent au bout, sur le timon qui brille ,
Et font entrer l'anneau dans la forte cheville.
Ils enroulent trois fois, et de chaque côté,
La longe, qu'on arrête à son extrémité. 275 Ils portent sur le char la rançon somptueuse,
Qui doit payer d'Hector la tête précieuse.
Ils mettent sous le joug les mules que jadis
Donnèrent à Priam les Mysiens amis,
Et puis les bons coursiers que le vieux roi lui-même
280 Nourrit dans son haras, et qu'entre tous il aime. Même au sein du palais, Priam et le héraut Concourent par leurs soins à faire ce qu'il faut.
Hécube, à ce moment, toujours pleine de crainte, Vient leur offrir du vin la libation sainte,
283 Dans une coupe d'or qu'elle tient à la main ; Et devant les chevaux, elle disait soudain : « Rends Jupiter propice, afin qu'il te ramène » Et te fasse échapper à leur flotte inhumaine, » Où bientôt, malgré moi, ce char te portera.
290 » Prie aussi Kronion, qui règne sur l'Ida,
» Et qui des hauts sommets daigne regarder Troie. h Qu'il t'envoie un oiseau, présage heureux de joie, » Qui puisse rassurer ton cœur en cet instant, » Envolé sur ta droite, afin qu'en le voyant
295 » Tu marches vers les Grecs en toute confiance. » Mais si le ciel refuse un gage d'assurance, » Je te détournerai maintenant de partir, » Et d'aller aux vaisseaux, quel que soit ton désir. » Le vieux Priam répond : « Épouse auguste et chère,
300 » Je me rends volontiers à ta sage prière ; » Il est bon d'implorer la clémence des cieux. » Le vieillard fait venir l'intendante en ces lieux,
Pour verser sur ses mains Fonde que rien n'altère;
La femme lui tenait le bassin et l'aiguière. 305 Puis d'Hécube, il prenait la coupe avec le vin,
Qu'il versait dans la cour, au centre du terrain.
Les yeux levés au ciel, il fait cette prière : « Sur l'Ida, Jupiter, divin et puissant père,
» Daigne apaiser Achille, et me gagner son cœur. 3io » Fais voler à ma droite, en signe de faveur,
» Celui des grands oiseaux qui te plait davantage ;
» Le voyant de mes yeux, je reprendrai courage
)> Pour aller, confiant, chez les Grecs belliqueux. » Il dit ; et Jupiter daigne exaucer ses vœux. 315 II envoie un grand aigle, oiseau que craint le pâtre,
Superbe, ardent chasseur, appelé le Noirâtre.
Autant s'ouvre une porte et son compartiment,
Que fait un homme riche en son appartement ;
Autant du fort oiseau l'aile avait d'envergure. 320 A droite de la ville, il prend sa vive allure ;
Et tous, en le voyant, sont remplis de bonheur.
Le vieux roi, sur son char s'élance avec ardeur.
Il a bientôt franchi la porte au long murmure.
Les mules en avant emportaient la voiture, 325 Que conduisait Idée ; et plus loin, sans retard,
Les chevaux la suivaient menés parle vieillard.
Devant lui, tout en pleurs le peuple se retire ;
On eût dit qu'à la mort ils croyaient le conduire.
Quand, aux champs, hors des murs, on les a vus partis, 330 Sur leurs pas retournaient les gendres et les fils. Jupiter, les voyant marcher dans la campagne,
D'une auguste pitié tous deux les accompagne.
Il appelle Mercure, et lui dit : « Tu te plais,
)> Cher Mercure, à guider l'homme aux sages projets, 335 » Lui donnant le succès, quand tu veux bien le faire.
» Va conduire Priam vers la flotte légère,
» Et veille que des Grecs nul ne Fait aperçu,
» Avant qu'auprès d'Achille il ne soit parvenu. » Mercure obéissait aux paroles divines.
340 II met à ses talons d'admirables bottines,
Qui peuvent le porter, et sur les continents
Et sur les vastes flots, plus léger que les vents.
Puis il prend le rameau qui nous clôt la paupière,
Quand Mercure le veut, ou nous rend la lumière. 345 Le tenant à la main, rapide il s'envolait.
A Troie, à l'Hellespont, bientôt il arrivait.
D'un prince encore imberbe, il prenait le visage,
Brillant et tout paré des grâces de son âge. Près du tombeau d'Ilus, le cortège passait, 350 Sur les rives du fleuve ; et l'on désaltérait
Les mules, les chevaux, quand, dans la nuit obscure,
Le héraut, le premier, a découvert Mercure ;
Et tourné vers Priant, il loi parlait ainsi : « 0 fils de Dardanus9 soyons prudents ici ; 355 » Je vois quelqu'un venir, dont je crains la visita
» Fuyons sur les chevaux ; ou bien allons de suite,
» Embrassant ses genoux, implorer sa pitié. » 11 dit ; et le vieillard se sent stupéfié.
Son poil s'est hérissé, sous la peur qu'il endure ; 360 11 s'arrête en tremblant. Mais le jeune Mercure,
Rapprochant, le rassure en lui prenant la main : t Père, où vont tes chevaux en cet obscur chemin,
» Dans la divine nuit, lorsque chacun sommeille?
» Ne crains-tu pas des Grecs que quelqu'un ne*' éveille ? es » Tes cruels ennemis sont à proximité.
» Si l'un d'eux t'aperçoit dans cette obscurité,
» Portant de tels trésors, que penserais-tu faire?
» Tu n'es plus jeune, toi ; ton suivant ne Test guère,
» Pour repousser un choc contre vous préparé. 370 » Je ne veux pas te nuire, et je te défendrai ;
» Je trouve qu'en ses traits mon père te ressemble. » Aussitôt, lui répond Priam, dont la voix tremble :
« Ce que tu dis, mon fils, sans doute est bien certain.
» Mais un dieu, je le crois, étend sur moi sa main, 375 » Puisqu'il me donne en toi ce compagnon aimable,
» D'un visage charmant, et d'un cœur admirable.
» Heureux sont les parents de qui tu tiens le jour ! »
Le meurtrier d'Argus lui parlant à son tour :
« Ce que tu dis, vieillard, est rempli de sagesse. 380 » Mais réponds franchement aux mots que je t'adresse :
» A l'étranger, vas-tu transporter ces trésors,
» Afin de les mieux mettre en sûreté dehors?
» Ou bien tous les Troyens vont-ils quitter la ville,
» Après avoir perdu leur chef le plus habile, 385 » Ton fils, qui de la guerre a soutenu le poids?
Mais Priam lui répond, d'une plus ferme voix :
« 0 mon cher, quel es-tu? Quelle race est la tienne,
» Pour qu'ainsi de mon fils si bien il te souvienne? » Le meurtrier d'Argus lui Fépondait encor : 390 h Tu me tentes, vieillard, en me parlant d'Hector.
» Je l'ai vu de mes yeux dans la terrible guerre,
» Lorsque sur les vaisseaux il combattait naguère,
» Et qu'il faisait tomber tant de Grecs sous ses coups.
» Nous l'admirions de loin , puisqu' Achille avec nous 395 » Nous défendait la lutte, irrité contre Atride.
» De sa suite, je vins sur son vaisseau rapide ;
» Car je suis Myrmidon. Mon père est Polyctor;
» Il est vieux comme toi ; riche, il a maint trésor.
» Il a six autres fils, et je suis le septième ; 400 » Le sort m'a désigné pour ce devoir, que j'aime.
» Je quitte en ce moment les vaisseaux ; car au jour,
» Les Grecs vont vers vos murs s'avancer à leur tour;
» Tous ils veulent marcher, brûlants d'impatience,
» Et les Rois ne pourraient retenir leur vaillance. » 405 Mais le dWïn Priam à Mercure répond :
» Puisque d'Achille en toi je trouve un compagnon,
» Tu dois savoir le vrai; veuille bien me le dire.
» A-t-il gardé mon fils encor sur son navire ?
* En pâture à ses chiens déjà l'a-t-il jeté ? » 4io - Mercure lui répond avec tranquillité :
« Non ; il n'est ni vautour ni chien qui le dévore ;
» Près du vaisseau d'Achille, 6 prince, il est encore ;
» Et depuis douze jours, il demeure aussi beau,
» Sans que les vers en rien aient altéré sa peadf 415 » Affront que Mars inflige à la dépouille humaine.
» Achille, tous les jours, près du tombeau le traîne,
» Quand F Aurore paraît, pour venger son ami.
» Pourtant, tu pourrais voir que rien ne Fa flétri ;
» 11 reste encor tout frais ; aucun sang ne le souille ; 420 » Et sans tache, il n'a plus même, sur sa dépouille,
» Ces blessures, ces coups qui lui furent portés ;
» Car de ton fils les dieux se sont inquiétés ;
» Et quoiqu'il ne soit plus, il a leur bienveillance. » Priam lui dit, tout plein de joie et d'assurance : 425 « Oui, jeune homme, il est bon de vénérer les dieux.
» Mon fils, tant qu'il a vu la lumière des cieux,
» Jamais des immortels n'oublia le service.
» Aussi, même en sa mort, ils montrent leur justice.
» Prends cette coupe, ami ; conduis-moi, si tu veux, io » Au milieu de ce camp, par la faveur des dieux,
» Pour me faire arriver à la tente d'Achille. » Mercure lui répond, en sa parole agile :
« Tu ne peux me tenter ; vieillard, il n'est pas bon
» Que je devance Achille, en acceptant ce don. *5 » Je ne veux rien lui prendre, et je crains sa colère ;
» Il m' arriverait mal, si j'allais lui déplaire.
» Je pourrais te mener jusqu'à l'illustre Argos,
» En conduisant tes pas par terre ou sur les flots ;
* Avec moi, tu n'as point à redouter d'injure. » fco A ces mots, sur le char s'est élancé Mercure;
Il conduit les chevaux, et, les rênes en main,
Dans les nobles coursiers souffle un élan soudain.
Quand ils gagnent la fosse et les tours, auprès d'elles,
S'apprêtait le repas des braves sentinelles. 45 Mercure alors répand le sommeil sur eux tous ;
Puis il ouvre la porte, en tirant les verroux,
Et fait entrer Priam et sa charge opulente.
Ils parviennent enfin à la superbe tente
Que pour leur chef, Achille, ont fait les Myrmidons. 50 Elle est toute en sapin, et couverte des joncs,
Qui, coupés aux marais, pendaient sur les façades.
Tout autour de la cour, régnaient des palissades;
Et la porte fermait d'un levier de sapin.
De trois Grecs il fallait la vigoureuse main 455 Pour ouvrir ou fermer la porte lourde et pleine ;
Mais Achille, à lui seul, la manœuvrait sans peine.
Mercure, en cet instant, l'ouvre pour le vieillard,
Avec tous ses trésors, que transportait le char.
Puis quittant les chevaux, il bondit sur la terre : 460 « Je suis un dieu, Priam, Mercure tutélaire.
» Mon père m'a chargé près de toi de venir.
» Mais je dois m'en aller, et par là prévenir
» La colère d'Achille, afin qu'en sa présence
» Les dieux, pour un mortel, n'aient pas tant d'indulgcnc 465 » Mais toi, vas en entrant embrasser ses genoux ;
» De ses parents, rappelle un souvenir bien doux ;
» Parle lui de son fils pour que son cœur se dompte. »
Mercure, après ces mots, vers l'Olympe remonte. Priam, sautant à terre, en hâte descendait, 470 Des rapides coursiers, que son suivant tenait.
Le vieillard pénétrait tout seul, d'un pas débile,
Dans la superbe tente où se tenait Achille.
Ses amis éloignés, il n'a pour compagnon
Que le héros Alcime, avec Automédon.
475 Ils lui servaient tous deux un repas délectable,
Qu'Achille finissait, se retirant de table.
Entrant sans être vu, Priam paraît soudain ;
Puis aux genoux d'Achille, il a saisi la main,
Qui naguère abattait ses fils privés de vie. 80 Ainsi, quand un proscrit doit quitter sa patrie,
Et fuit à l'étranger expier ses forfaits,
Le riche, avec horreur, le voit en ses palais ;
Ainsi, d'Achille ému la surprise est extrême ;
Et ses deux serviteurs se regardaient de même. 35 Priam supplie Achille, en ces mots douloureux : « Souviens-toi de ton père, Achille, égal aux dieux,
» Comme moi sur le seuil de la triste vieillesse.
» Peut-être un dur voisin le menace et le presse,
» Exposé, sans défense, à des coups ennemis. )o » Mais lui, du moins, il peut, tant qu'il sait que tu vis,
» Conserver en son cœur pour un fils quelque joie,
» Espérant tous les jours te voir venir de Troie.
» Moi, je suis sans espoir ! De ma postérité,
» Si riche en vaillants fils, pas un ne m'est resté. )5 » J'en possédais cinquante au début de la guerre;
» Dix-neuf nés d'un seul sein avaient la même mère ;
» Mes femmes m'ont donné le reste en mes palais.
» Mars les a presque tous terrassés sous ses traits.
» Le seul qui me restât, soutien de notre vie, )0 » Tu viens de le tuer défendant sa patrie,
» Hector, pour qui j'accours vers vos sombres vaisseaux
» T'ofîrir en suppliant mes trésors les plus beaux.
» Achille, au nom des dieux, respecte ma misère !
» Je suis bien plus à plaindre encor que ton vieux père ; 505 » J'ai pu, nul avant moi n'en fit sur terre autant,
» J'ai pu baiser la main qui tua mon enfant. »
Achille, en l'entendant, regrette son vieux père,
Repoussant doucement le vieillard en arrière.
A ces durs souvenirs, l'un, pleurant son Hector, 5io Aux genoux du héros se traîne avec effort;
L'autre pleure Patrocle, et plus souvent, son père ;
Leurs sanglots remplissaient la tente tout entière.
Quand Achille se fut rassasié de pleurs,
Et qu'il eût, gémissant, apaisé ses douleurs, 515 II relève Priam, vers lequel il se penche,
Par pitié pour son âge et pour sa tête blanche.
11 lui saisit la main, en lui disant ces mots :
<( Infortuné vieillard, quels ne sont pas tes maux !
» Comment seul as-tu pu venir en ma présence, 520 » Moi qui, tuant tes fils, t'ai fait tant de souffrance !
» Ton âme est donc de fer, puisqu'ici tu parais !
» Prends ce siège et t' assieds. Malgré tous nos regrets.
» Sachons en notre cœur renfermer notre peine ;
» La douleur est amère, et la plainte est bien vaine. 525 » Les dieux nous ont tissu la trame du chagrin,
» Gardant pour eux la paix de leur séjour divin.
» Près de lui, Jupiter a deux urnes profondes,
» Pour le bien, pour le mal, qu'il répand sur nos mondes.
» Celui pour qui le dieu fit un partage égal, 530 » Tantôt jouit du bien, tantôt souffre du mal.
h Mais de l'urne mauvaise, il ne sort que misère ;
» La dévorante faim nous poursuit sur la terre ;
» Des hommes et des dieux, on subit les affronts. » Tel le ciel à Pelée avait fait bien des dons ; 535 » Le bonheur, la richesse ont comblé sa naissance,
» Roi des fiers Myrmidons, soumis à sa puissance.
» Son épouse est déesse, encor qu'il soit mortel.
» Mais le Sort a voulu, par un retour cruel,
» Qu'il n'eût point près de lui de famille chérie ; 540 » Il n'a qu'un fils unique, à la trop courte vie.
» Moi, quittant le vieillard, je viens, loin du pays,
» Faire ici ton malheur et celui de tes fils. » Et toi, Priam, aussi tu nous semblais prospère ;
» Les biens que la Phrygie et que Lesbos enserre, 545 » Et ceux que l'Hellespont produit de toute part,
»> C'était, avec tes fils, ta fortune, ô vieillard.
» Et voilà que les dieux t'imposent, pour dommages,
»> La guerre sous tes murs et d'incessants carnages !
» Mais va, ne reste point en un deuil éternel ; «su ') Ton fils ne peut renaître à ton regret cruel.
» Avant de le revoir, crains quelquautre blessure. » Sur le champ, lui répond Priam, qui se rassure :
« Ne me fais pas asseoir, 6 héros, quand Hector » Reste inenseveli sous vos tentes encor.
55S » Rends-le, que je le voie ; accepte ma richesse, » Que j'offre pour rançon ; porte-la dans la Grèce ; » Les dieux t'y conduiront, puisque tu m'as permis » De voir encor le jour, et que par toi je vis. » Mais Achille, lançant des regards de colère :
560 « Sans tes vœux irritants, je veux te satisfaire , » Et délivrer Hector ; car le ciel m'envoya » Ma mère en messager, celle qui m'enfanta. » Je sais tout, ô Priam ; ne crois pas me séduire : » Un dieu sur nos vaisseaux a pu seul te conduire ;
565 » Car nul, même un jeune homme, escaladant nos camps, » N'eût pu tromper ainsi nos gardiens vigilants, » Pour ouvrir les verroux de nos portes pesantes. » Ne réveille donc plus mes douleurs trop cuisantes , » Dans la crainte, ô vieillard, que même dans ces lieux,
570 » J'écarte un suppliant, malgré Tordre des dieux. » Le vieux roi, tout tremblant, obéit en silence. Comme un lion, Achille en cet instant s'élance ; Il est accompagné de ses deux serviteurs, Alcime, Automédon, ses amis les meilleurs,
575 Depuis Patrocle mort, ses fiers et doux émules. Ils s'en vont dételer les chevaux et les mules ; Ils font entrer aussi le héraut du vieillard.
Quand ils l'ont fait asseoir, ils prennent sur le char Les présents qui, d'Hector doivent payer la tête 580 Ils gardent deux manteaux et la toile bien feite* Qui couvriront le corps, quand on va l'enlever. Aux femmes, à l'écart, en le faisant laver, Achille veut cacher l'enfant aux yeux du père, De peur qu'il n'éclatât en sa douleur amère, 585 En retrouvant son fils ; que lui-même, en courroux, N'allât, malgré les dieux, l'immoler sous ses coups. Quand le cadavre est oint et lavé d'huile antique, On lui met deux manteaux et la belle tunique. Achille dans ses bras le porte loin du lit ; 590 Avec ses serviteurs, au char il le conduit.
Puis il dit, invoquant son doux ami, qu'il pleure :
« Ne m'en veuille pas trop, cher Patrocle, à cette heure, » Si là-bas tu me vois rendre le corps d'Hector, » Acceptant de son père un si riche trésor. 595 » Mais je saurai t'en faire une part éclatante. >>
Achille, après ces mots, est rentré dans sa tente. Il y reprend le siège, où d'abord il s'assit ; Et regardant Priam, doucement il lui dit :
« Vieillard, reprends ton fils, que ton âme déplore ; eoo » On l'a mis sur le char. Demain avec l'aurore, » Tu pourras l'emporter. Mais songeons.au repas, » Qu'autrefois Niobémême n'oublia pas,
» Lorsque, dans son palais, ses douze enfants périrent, » Ses six filles d'abord, ses six fils qui suivirent : 605 « Les fils, par Apollon, frappés de Tare d'argent ; » Les filles, par Diane, en son ressentiment
» De ce que Niobé jadis railla Latone
» D'avoir deux seuls enfants, en sa faible personne.
» Mais ces deux-là, tout seuls, tuaient les douze enfants. 6io » Neuf jours, dans le carnage, on les laissa gisants;
» Car Jupiter avait changé le peuple en pierre ;
» Les dieux, après dix jours, les mirent dans la terre.
» Mais Niobé mangea, malgré de tels revers.
» Aujourd'hui, sur les rocs et sur les monts déserts, 615 » Près de Y Achélous, ou du sombre Sipyle,
» Où les Nymphes, dit-on, ont placé leur asyle,
» Niobé, quoique pierre, encor sent ses douleurs.
» Et nous aussi, vieillard, mangeons malgré nos pleurs.
» Hector dans Ilion, tu pourras, sans contrainte, 620 » En faire un triste objet d'une éternelle plainte. » Achille égorge alors une blanche brebis,
Que dépèce aussitôt la main de ses amis.
On divise les parts, qu'on perce de la broche ;
Puis on cuit les morceaux ; ensuite on les décroche. 625 Dans la belle corbeille, Alcime met le pain.
Achille à tous servait les morceaux de sa main.
Aux plateaux bien remplis, chacun puise à son aise.
Cependant quand la faim avec la soif s'apaise,
Priam admire Achille, où se fixent ses yeux, 630 Sa stature et ses traits, beaux comme ceux des dieux.
Achille admire aussi Priam en sa vieillesse,
Regardant son grand air, écoutant sa sagesse.
Mais lorsque, l'un et l'autre; on s'est bien regardé,
A parler le premier, Priam s'est hasardé : 635 « Veuille dire à présent, héros plein de clémence, .
» Comment du doux sommeil j'aurai la jouissance?
» Ma paupière n'a pas clos mon œil endormi,
» Depuis que par ta main mon enfant a péri ;
» Car toujours dévoré de ma douleur amère, 640 » Dans l'enclos de ma cour, je suis resté sur terre.
» Pour la première fois, sous ta tente j'ai pris
h Les aliments, le vin, que j'avais toujours fuis. » Priam a dit. Achille ordonne à ses servantes
De dresser sur le seuil des couches éclatantes, 645 De longs manteaux de pourpre et de riches tapis,
En mettant par dessus les couvertes des lits.
Les servantes s'en vont, en main tenant la torche;
Elles dressent bientôt les deux lits sous le porche.
Mais Achille à Priam dit ces mots, en feignant : 650 « J'ai fait mettre, ô vieillard, les lits dehors, craignant
» Qu'au conseil un des chefs, sans que rien le défende,
» Comme on fait nuit et jour, près de moi ne se rende.
» Si quelqu'un te voyait ici durant la nuit,
» Au grand Agamemnon, bientôt il r aurait diti 655 » Et la rançon pourrait souffrir quelque remise.
» Mais dis-le moi sans crainte, et parle avec franchise *
» Que te faut-il de jours pour inhumer Hector?
» Du peuple, jusque là je retiendrai l'effort. »
Priam, en l'entendant, à son bonheur succombe : 660 «Si tu veux que j'élève à mon fils une tombe,
» Tu me feras, Achille, un plaisir des plus purs.
» Tu sais que la forêt n'est pas près de nos murs $
» Les monts sont bien lointains ; le peuple est dam la crainte.
» Neuf jours, nous pleurerons nous-même en notre enceinte ; 665 » Le dixième sera pour les jeux solennels ;
» L'onzième, nous ferons la tombe et les autels.
» Puis, viendront les combats, puisque c'est nécessaire. » Mais lui répond Achille, à la course légère :
« 11 en sera, vieillard, ainsi que tu le veux ; 670 » La guerre cessera ce temps, selon tes vœux. » Et pour mieux rassurer un cœur encor timide,
Achille prend la main du vieillard et le guide.
Priam et son héraut dorment sous le parvis,
Roulant bien des pensers en leurs tristes esprits. 675 Achille, d'autre part, va dormir sous sa tente,
Ayant auprès de lui Briséis, la charmante. Les hommes et les dieux, plongés dans le sommeil,
Dorment toute la nuit sans craindre de réveil.
Mais un repos trompeur ne surprend point Mercure, 680 Qui cherche pour Priam la façon la plus sûre
De dérober sa fuite aux gardiens dans la nuit.
Sur la tête du roi se posant, il lui dit :
« Grâce au héros, tu dors, ô Priam, sous sa tente ;
» Grand danger, dont il faut que ton cœur s'épouvante ! 685 » Pour racheter ton fils, tu donnas des trésors ;
» Il les faudrait pour toi deux ou trois fois plus forts,
» Si tes enfants devaient te délivrer d'Atride,
» Et contenter les Grecs en leur âme cupide. » Le vieillard, effrayé, réveille son héraut. é90 Mercure, ayant garni mules et chariot,
Les fait sortir du camp, sans que rien leur arrive. Cependant quand du fleuve on a gagné la rive,
Du Xanthe, qu'enfanta le souverain des dieux,
Mercure, en s' envolant, remonte vers les cieux. 695 L'Aurore revenait pour éclairer le monde,
Quand ils touchent la ville, en leur douleur profonde.
Le char portait le corps ; et dans la sombre nuit,
Ni femmes, ni guerriers, personne ne les vit.
Mais la belle Cassandre, égale d'Aphrodite, 700 En montant à Pergame, a reconnu de suite
Son père et le héraut, l'un et l'autre vieillard,
Et le corps déposé sur le funèbre char.
Elle court, de ses cris épouvantant les âmes :
« Accourez voir Hector, vous, guerriers, et vous, femmes, 705 » Au retour des combats, qui l'admiriez vivant,
» Lui, de nos faibles murs l'honneur et le garant ! » Elle dit, et pas un ne reste dans la ville;
Tous, ivres de douleur, vont, d'une course agile,
A la porte où Priam conduit le corps vers eux. 710 Mais Hécube et sa bru s'arrachent les cheveux,
Se jetant sur le corps et sa tète adorée ;
Et la foule à l'en tour s'amassait éplorée.
Aux portes, ils seraient demeurés tout le jour
A pleurer le héros, objet de leur amour, 7 m Si Priam n'eût parlé du haut du char funeste :
« Laissez passer le char ; on a du temps de reste ;
o Et vous pourrez, chez moi, le pleurer longuement. » La foule à cette voix s'écarte en un moment.
Une fois au palais, on le met sur les faîtes 720 Des lits bien préparés. Puis viennent les Poètes,
Qui célèbrent sa mort. Aux chants qu'ils entonnaient.
Les sanglots douloureux des femmes répondaient.
Andromaque, avant tous se plaignant la première.
De l'homicide Hector tient la tête bien chère : 725 « Mourir si jeune, hélas ! me laissant, cher époux.
» Veuve avec un enfant, fatal quoique bien doux ; » Car il n'atteindra point, je le crains, la jeunesse.
» Notre ville avant lui mourra dans sa détresse.
» Et toi qui nous gardais, aujourd'hui tu péris, 730 » Nous laissant sans défense avec nos faibles fils !
» On nous entraînera sur la flotte légère !
» Pauvre enfant, tu suivras ta déplorable mère,
•> Et soumis par un maître aux plus rudes travaux,
» Tu devras, sans te plaindre, éprouver mille maux ! 735 » Ou l'un d'eux, te jetant du haut des tours sur terre,
y Prétendra, par ta mort, venger un fils, un frère,
» Qu'Hector aura tués, en semant les trépas.
» Ils mordaient la poussière en tombant sous son bras :
» Ton père en ces conflits était bien redoutable ! 740 » Et c'est là ce qui fait notre deuil implacable.
» Hector, que deviendront tes parents malheureux !
»> Mais le sort qui m'attend est encor plus affreux ;
» Tu meurs, sans que ta main ait pu presser la mienne;
» Tu n'as pu dire un mot dont mon cœur se souvienne, 745 h En versant nuit et jour d'inconsolables pleurs. »
Les femmes, à ses cris, répondaient par les leurs.
Mais Hécube, à son tour, vient répandre ses larmes : « 0 de tous mes enfants, le plus rempli de charmes,
» Hector, quand tu vivais, tant aimé par les dieux, 750 » Et même, après ta mort, toujours veillé par eux !
» Quand Achille m'a pris d'autres fils forts et braves,
» Aux rivages lointains, il les vendait esclaves.
» Dans Samos, dans Lemmos, à la terrible mer. » Mais quand il t'abattit sous l'homicide fer,
755 » Pour honorer Patrocle, à sa tombe flétrie, » Cent fois il t'a traîné, sans lui rendre la vie* » Puis, te voilà rentré dans ta froide maison, » Frais comme le mortel que Phœbus- Apollon, » De ses traits les plus doux surprend dans sa jeunesse! »
760 Ses plaintes redoublaient la commune tristesse. Hélène, la troisième, exhale sa douleur :
«De mes beaux-frères, toi, le plus cher à mon coeur, » Hector, je fus ta sœur ; car le bel Alexandre, » Ah ! que n'ai-je péri ! pour femme a dû me prendre.
765 » Voilà déjà vingt ans que, parmi les Troyens, » J'habite, après avoir abandonné les miens. ») De toi, je n'eus jamais une parole amère ; » Et si quelqu'un des tiens cherchait à me déplaire, » Beaux-frères, belles-sœurs, ou sœurs de mon époux,
770 » Hécube, car Priam pour moi fut toujours doux, » C'était toi qui venais m' adoucir leurs outrages, » Par ta bonté sans borne et tas conseils si sages. » En te pleurant, je pleure aussi mon triste sort; » Car je n'ai plus d'amis dans Troie après ta mort,
775 » Et je suis abhorrée ici de tout le monde. »
Du peuple, éclate au loin la tristesse profonde.
Mais Priam, aux Troyens s'adresse avec douceur :
« Troyens, portez le bois ; des Grecs n'ayez point peur ;
» Achille m'a promis, quand je l'ai vu naguère, 780 » Que la douzième Aurore éclairerait la terre,
» Avant qu'il ne reprît la guerre et ses hasards. » On attèle les bœufs et les mulets aux chars.
La foule se rassemble en dehors de la porte,
Amoncelant neuf jours le bois que l'on transporte. 785 Quand la dixième Aurore amène la clarté,
Le cadavre d'Hector est enfin apporté;
On allume le bois sur lesquels il repose.
Dès qu'ensuite a paru Y Aurore aux doigts de rose,
Le peuple entier se presse au noir bûcher d'Hector. 790 Lorsqu'ils sont réunis, tous d'un commun accord,
En répandant le vin, cherchent à bien éteindre
Tous les points du bûcher que le feu put atteindre.
Par les parents d'Hector, ses os sont recueillis.
Les larmes inondaient leurs visages flétris. 795 Les os sont déposés dans l'urne funéraire,
Que Ton confie au sein de la profonde terre,
Où l'entourent la pourpre et les brillants manteaux.
De pierres, on la couvre et des blocs les plus gros.
On arrose la tombe ; on met des sentinelles, 800 Pour prévenir des Grecs les attaques nouvelles.
Puis, la tombe élevée, on s'éloigne soudain, Pour aller s'assembler encore au grand festin, Que Priam offre au peuple en ses riches murailles. Telles étaient d'Hector les tristes funérailles.
riK
de