‹ L'Iliade d'HomèreChapitre 8 sur 89 · DÉROUTE DES GRECS. — INCENDIE DES VAISSEAUX · texte numérisé non relu

DÉROUTE DES GRECS. — INCENDIE DES VAISSEAUX

Jupiter se réveille; son courroux contre Junon ; il lui donne ses ordres pour rétablir les affaires des Troyens ; Junon remonte dans l'Olympe ; son entretien avec les dieux ; Minerve empêche Mars de retourner aux combats; Phcebus et Iris vont rejoindre Jupiter sur le Gargare; par son ordre, Iris contraint Neptune d'abandonner les Grecs à leurs propres forces; Apollon, à qui il confie l'Égide, va porter secours à Hector (1 — 280). Thoas, étonné en revoyant Hector, rassure les Grecs; nouvelle attaque d'Hector; les Grecs recommencent à fuir; prière de Nestor (281— 389). Patrocle quitte Eurypyle et va retrouver Achille; lutte d'Ajax et d'Hector, qui cherche à mettre le feu aux vaisseaux ; exploits de Teucer et des autres guerriers (390—591). Hector redouble d'efforts et met le feu aux vaisseaux; Nestor ranime les Grecs; vigueur d'Ajax, réduit à défendre les navires & grands coups d'aviron; Hector attaque le vaisseau de Protésilas; les Troyens mettent le feu à la flotte (592-7/16).

Les Troyens cependant repassant les fossés, Beaucoup aux mains des Grecs succombent terrassés ; Puis tremblante de peur leur foule se rassemble Dans les lieux où les chars ont été mis ensemble.

s Mais Jupiter s' éveille aux bras blancs de Junon. Il se lève aussitôt, et voit, du bataillon Des Grecs et des Troyens la diverse fortune. Surtout au milieu d'eux il aperçoit Neptune, Et voit, aux mains des siens Hector agonisant,

to Ayant le souffle à peine, et vomissant le sang ; Car une forte main sur lui s'est abattue. Le souverain des dieux s'émeut à cette vue ; Et parlant à Junon, il lui dit en courroux :

« O trompeuse Junon, voilà donc de tes coups !

45 » Les Troyens sont en fuite ; Hector, dans la poussière ! » Ah ! si je m'écoutais, tu paierais la première, n Par mon bras, sous le fouet, les maux que tu produis. » As-tu donc oublié que jadis je t'ai mis » Deux enclumes aux pieds, et qu'ainsi suspendue

20 » Tu restas enchaînée entre l'air et la nue?

» Tous les dieux dans l'Olympe avaient pitié de toi ; » Mais aucun d'eux ne put prévaloir contre moi ; » Celui qui me brava fut jeté sur la terre. » Mais je sens maintenant encor plus de colère

25 » Que ne m'en ont causé d'Hercule les malheurs, » Quand tu lançais sur lui Borée et ses fureurs, » Et que tu l' égarais au milieu des orages, » Le rejetant perdu sur Cos et ses rivages. .» J'ai dû l'en délivrer, afin que dans Argos

30 » Il pût enfin rentrer, après tant de travaux.

» Un nouveau châtiment fera cesser tes ruses,

» Pour que tu puisses voir si ce sont des excuses

» Que l'amour et Terreur dont tu m'as enivré. » Mais Junon a frémi dans son cœur ulcéré , 35 Et répondant en hâte au maître du tonnerre :

« Oui, j'en atteste ici les Cieux, la vaste Terre,

» Et l'Eau noire du Styx, en ses torrents secrets,

» Le plus grand des serments que les dieux font jamais ;

» J'en jure nos amours, et ton auguste tète, 40 » Qu'à respecter toujours tu me trouveras prête :

h Ce n'est pas par mes vœux que Neptune est venu,

» Écrasant les Troyens sur Hector abattu.

» Son cœur seul l'a poussé, pour voler de lui-même

» Porter secours aux Grecs qu'il déplore et qu'il aime. 45 h Mais je vais l'exhorter à diriger ses pas

» Partout, ô Jupiter, où tu l'ordonneras. »

Des hommes et des dieux, le doux et puissant père

Répondait à Junon, d'une voix moins sévère : « Si tu veux, désormais, belle et sage Junon, 50 » A mes vœux, près de moi, conformer ta raison,

» Neptune, j'en suis sûr, son dessein fût-il autre,

» Saura bien en changer pour se soumettre au nôtre.

h Mais si tu me dis vrai quand tu parles ainsi,

» Va-t'en parmi les dieux, et fais venir ici

55 » Phœbus, avec Iris, afin qu'elle s* en aille

» Trouver les Grecs armés qui livrent la bataille. » Qu'elle engage Neptune à cesser les combats, » Regagnant son palais, qu'il ne quittera pas.

» Que d'Hector Apollon ranime la vaillance, 60 » Le ramène à la lutte et calme sa souffrance.

» Qu'Hector chasse les Grecs vaincus par sa valeur,

» En jetant dans leur rangs une honteuse peur.

» Les Grecs viendront, fuyant vers les vaisseaux d'Achille,

» Qui les fera défendre à son ami docile, 65 » Patrocle, que tuera le formidable Hector,

» Pour venger ses amis et la funeste mort

» De mon fils Sarpédon. Mais loin de la mêlée,

» Hector sera tué par le fils de Pelée.

» Alors j'écarterai les Troyens des vaisseaux, 70 » Jusqu'à ce que les Grecs, vainqueurs de leurs rivaux,

» S'emparent d'Ilion, conseillés par Minerve.

» Pour montrer le courroux qu'en mon cœur je conserve.

» Nul dieu ne doit porter secours aux Argiens,

» Tant qu'Achille n'a pas vu tomber les Troyens. 75 » Je l'ai jadis promis d'un signe de ma tête,

» Dans ce jour où Thétis, à son gré satisfaite,

» Me pria de veiller à l'honneur de son fils. » Le dieu dit ; et Junon, soumise à ses avis,

Des sommets de l'Ida vers l'Olympe remonte.

80 Ainsi le voyageur, dont la mémoire est prompte, Se rappelle à l'instant les pays parcourus : « J'ai vu ces lieux, dit-il ; en tel endroit, je fus ; » Non moins rapidement s'envole la déesse, Vers F Olympe élevé. Chacun des dieux s'empresse

85 D'aller à sa rencontre, en la voyant venir ;

Et tous, la coupe en main, volent pour l'accueillir. Mais les dédaignant tous, elle prend, belle et iière, La coupe de Thémis, qui l'offrait la première, Et qui, tendant la main, demandait à Junon :

90 « D'où te vient ce chagrin, dont s'obscurcit ton front? » Est-ce ton noble époux qui vers nous te renvoie? »

Mais Junon aux bras blancs dit, en cachant sa joie : « Ne parle point ainsi, Thémis ; tu peux savoir » Quel est son cœur altier et son rude pouvoir.

95 » Va-t'en prier les dieux, au festin de se rendre;

» Tu pourras avec eux dans un instant entendre

» Le funeste dessein par Jupiter nourri.

» Mais ni dieu ni mortel n'en sera réjoui,

» Pour peu qu'il ait encor gardé quelque prudence.»

too Junon, parlant ainsi, va s'asseoir en silence ;

Les dieux sont alarmés ; Junon à leur aspect

Sourit, mais sans laisser pénétrer son secret;

Son visage est muet; et feignant la colère : *>

« Insensés ! Vous osez combattre votre père !

105 » Espérez-vous de force ou de gré que jamais

» Vous pourrez empêcher ses éternels décrets ?

» Rien ne peut l'adoucir; il dit que sa puissance

» Lui répondra toujours de votre obéissance.

» Subissez donc les maux qu'il vous infligera. 110 » Voyez quel châtiment Mars a reçu déjà:

» Il perd dans la bataille, et malgré sa tristesse,

» Son cher fils Ascalaphe, objet de sa tendresse. » Elle disait ; et Mars, frappant, en sa douleur,

Ses deux cuisses, se plaint ainsi de son malheur : us « O dieux, pardonnez-moi dans votre Olympe immense,

» Si du trépas d'un fils je vais tirer vengeance ;

» Dussé-je succomber dans la poudre et le sang,

» Dût Jupiter darder son foudre tout puissant ! »

Dans son char, qu'attelaient la Fuite et l'Épouvante, 120 Bientôt il part, couvert d'une armure éclatante.

Jupiter en eût pris un bien autre courroux

Contre les immortels menacés de ses coups,

Si, dans son juste effroi, Minerve plus sensée

De son trône et du seuil ne se fût élancée. 125 D'un seul bond, elle arrache au dieu par trop guerrier

Son casque, avec sa lance et son lourd bouclier ;

Et lui dit, pour calmer l'ardeur qui le dévore :

« Que fais-tu, malheureux! Peux-tu m' entendre encore?

» Aurais^tu donc perdu l'esprit et la raison ?

Cr

430 » N'as-tu pas entendu ce que nous dit Junon,

» Qui vient nous apporter Tordre de notre père?

» Si tu braves pour toi le châtiment sévère

» Et l'exil de l'Olympe, après bien des douleurs,

» Tu ne peux provoquer pour nous tant de malheurs. 135 » Il laisserait les Grecs et les Troyens se battre,

» Et puis viendrait sur nous, dans l'Olympe, s'abattre ;

» Et coupables, ou non, tous il nous châtirait.

» Du trépas de ton fils apaise le regret ;

» D'autres aussi sont morts, ou mourront, non moins braves ; no » Tous les pauvres humains de la mort sont esclaves;

» C'est en vain qu'à ses lois on voudrait résister. » Minerve, ainsi parlant, le force à s'arrêter.

Mais Junon, appelant, hors du palais splendide,

Phœbus avec Iris, messagère rapide, us Par un fidèle avis songe à les avertir :

« Jupiter sur l'Ida vous prescrit de venir;

» Bien vite accomplissez, soumis à son empire,

» Dès que vous l'aurez su, ce qu'il veut vous prescrire. » Sur son trône, Junon se hâte de s'asseoir. 150 Mais Iris et Phœbus gagnent, pour ce devoir,

L'Ida, des animaux le repaire barbare.

Ils y trouvent Kronide au sommet du Gargare ;

Un nuage odorant l'entourait en ce lieu.

Tous deux avec respect se tiennent près du dieu ;

155 Et lui, ne ressent plus de colère jalouse ;

Car ils se sont hâtés d'écouter son épouse.

Il s'adresse d'abord à la légère Iris :

« À Neptune, dit-il, va donner un avis,

h Et transmets-lui, sincère, un message fidèle: 160 » Qu'il cesse le combat et la guerre cruelle,

» Retournant chez les dieux, ou dans les vastes mers.

» Mais s'il me résistait, en ses desseins pervers,

» Qu'il se dise en son cœur que, malgré sa puissance,

» Il ne pourra jamais éviter ma vengeance; 165 » Car je suis le plus fort, comme je suis l'aîné ;

» Il est à m' obéir pour toujours condamné,

» Sans s'égaler à moi, qui fais trembler le monde. » Mais Iris s empressant, en sa terreur profonde,

Va du sommet d'Ida vers la sainte Ilion. 170 Ainsi du haut des cieux où souffle l'aquilon,

Tombe à flocons pressés ou la neige ou la grêle ;

Telle volait Iris, messagère fidèle ;

Et, près du fier Neptune, elle lui dit ces mots :

« Je viens pour t' apporter, maître puissant des flots, 175 » L'avis qui t'est donné par Jupiter, ton frère :

» Il t'engage à cesser les combats et la guerre,

» Retournant chez les dieux ou dans les vastes mers.

» Que si tu résistais, en tes projets divers,

» Lui-même il descendrait te combattre en personne,

180 » Mais tu feras sans doute ici ce qu'il ordonne;

h Car il est le plus fort ainsi qu'il est l'aîné ;

» À toujours obéir ton cœur est condamné,

» Sans t' égaler à lui, que le monde vénère. » Neptune lui répond, frémissant de colère : 185 o Quoi donc ! Jupiter ose, en son orgueil fatal,

» User de violence envers moi, son égal !

» Nous naquîmes trois fils de Kronus et de Rhée,

» Jupiter, moi, Pluton, sous la terre sacrée.

» L' univers en trois parts fut divisé pour nous ; 190 » J'obtins la blanche mer, à l'éternel courroux;

» Pluton obtint l'enfer aux ténébreux ombrages;

» Jupiter eut pour lui le ciel et les nuages.

» La Terre avec l'Olympe est restée à tous trois.

» Sans craindre Jupiter, j'ai part aux mêmes droits ; 195 » Quelque puissant qu'il soit, qu'il garde son domaine.

» Je ne me trouble pas d'une menace vaine ;

» Qu'il conserve, s'il veut, ses effrayants avis,

» Pour ses enfants craintifs, ses filles et ses fils,

» Qui recevront de lui cette loi nécessaire. » 200 « C'est donc, lui répartit Iris, la messagère,

» La réponse hautaine, ô maître de la mer,

» Que je dois de ta part redire à Jupiter ?

» Des paroles toujours peuvent être adoucies;

» Prends garde ; les aînés sont aimés des Furies, »

205 « Iris, lui répondit le souverain des flots, » Je te reconnais bien à ces sages propos. » C'est bon qu'un messager montre tant de prudence; » Mais c'est un déplaisir à perdre patience, » De voir qu'en sa hauteur un trop altier rival

210 » Cherche à blesser le cœur d'un frère et d'un égal. h «F apaiserai pourtant ma trop juste colère, » Mais dis-lui bien, Iris, la menace d'un frère : » Que s'il veut malgré moi, malgré Pal las, Junon, » Et Mercure et Vulcain, préserver Ilion ;

215 » S'il prétend la défendre et la couvrir de gloire, » En refusant aux Grecs l'empire et la victoire, » Nous lui conserverons un long ressentiment. »

Le dieu, parlant ainsi, s'éloigne promptement, Regretté par les Grecs, qui l'ont vu disparaître.

220 Cependant à Phœbus Jupiter parle en maître : « Va-t'en vite, Apollon, trouver le brave Hector; » Neptune vers la mer a déjà pris l'essor, » Pour éviter, s'il peut, les coups de ma colère. » Il fait bien ; car les dieux qui résident sous terre

225 » Et Kronus auraient vu notre lutte en ces lieux. » Pour moi comme pour lui ce sera beaucoup mieux » Qu'il se soit retiré devant mes mains puissantes ; » Nos luttes n'eussent pas manqué d'être sanglantes. » Pour toi, prends mon Égide; et va-t'en l'agiter

230 * Devant les héros Grecs, pour les épouvanter.

» Prends soin aussi d'Hector en toute diligence ;

» Rends-lui dans le combat assez de sa vaillance,

» Pour qu'il chasse les Grecs aux bords de l'Hellespont.

» Mais après ce moment, c'est mon intention 235 » De faire que les Grecs puissent reprendre haleine. » Apollon obéit à son père, et sans peine,

Il descend de l'Ida, pareil à l'épervier,

L'oiseau le plus rapide et le plus meurtrier.

Bientôt il trouve Hector, qui, relevé de terre. 240 Rappelle ses esprits et sa force première,

Et, s' essuyant le front, reconnaît ses amis,

Grâce au secours puissant par Jupiter permis.

Apollon s'en approche, et lui tient ce langage : « Hector, fils de Priam, comment sur ce rivage 245 » Es-tu si loin des tiens, et quel est ton souci ? » . Respirant avec peine, Hector répond ainsi : « Quel es-tu, dieu clément, qui viens en ma présence ?

» Ne sais-tu pas qu Ajax, près de la flotte immense,

» Me jetant un rocher, pour venger ses amis, 250 » Le flanc tout déchiré, hors de combat m'a mis?

» J'ai pensé que j'allais, rendant l'âme à cette heure,

» Visiter chez les morts Pluton et sa demeure. » « Tu peux te rassurer, lui répond Apollon ;

h Car Jupiter m'envoie en cette occasion

255 » Des sommets de l'Ida, pour te sauver moi-même, » Moi Phœbus- Apollon, qui dès longtemps vous aime, » Et défends, tu le sais, vos murs et vos guerriers. » De ce pas, donne l'ordre à tous les cavaliers » De ramener sans peur leurs chevaux sur la plage ;

260 » Je leur aplanirai moi-même le passage,

» Mettant les Grecs en fuite avec tous leurs héros. »

11 rendait au guerrier la vigueur par ces mots. Tel un noble coursier, échappé de la crèche, Volant aux vastes prés, sans que rien ne l'empêche,

265 Court se plonger aux eaux qu'il connaît dès longtemps, La tête relevée et les crins sur les flancs ; Et tout plein de fierté, d'ardeur et de courage, Il joint ses compagnons, qu'il trouve au pâturage; Tel Hector s'est bientôt éloigné de ce lieu,

270 Pressant ses pas légers pour obéir au dieu.

Ainsi, quand des chasseurs, avec leur meute avide, Relancent quelque biche, ou quelque cerf rapide, La forêt et les rocs ont caché l'animal ; Pour l'atteindre chacun prend en vain bien du mal,

275 Quand, levé par leurs cris, paraît, bête hideuse, Un lion, qui fait fuir la chasse impétueuse ; Tels les Grecs accablaient les Troyens de leurs dards, Les frappant à l'envi fuyants de toutes parts. Mais en voyant Hector revenir au carnage,

820 Ils sentent tout-à-coup s'affaisser leur courage. Thoas, filsd'Andrémon, roi des Étoliens, Brave archer, bon guerrier, s'adresse alors aux siens. Bien peu parmi les Grecs montraient plus d'éloquence, Quand ils luttaient entr eux de goût et de science.

285 II leur fait voir encor sa sagesse en disant :

« Voilà, mes chers amis, un spectacle étonnant ! » Est-ce vraiment Hector que je revois en vie? » Chacun de nous croyait, en son âme ravie, » Qu Ajax nous avait bien défaits du grand Hector.

290 » Mais il paraît qu'un dieu l'a sauvé de la mort, » Lui qui fit sous ses coups tomber tant de victimes. » Je crains de nouveaux coups ; car s'il reprend ses crimes, » C'est qu'alors Jupiter lui prête son secours. » Mais vous, sachez m'en croire ; écoutez mes discours :

295 » Laissons vers les vaisseaux s'enfuir toute la foule ; » Et restons ferme ici pendant qu'elle s'écoule ; » Sérrons-nous au combat, comme des gens de cœur, » Tous, la lance en arrêt ; et malgré sa fureur, » Il craindra d'attaquer notre brave phalange. »

300 II disait ; et chacun à son avis se range. Idoménée, Ajax, Teucer et Mérion, Mégës, fort comme Mars, forment un bataillon Des plus braves soldats, que chacun d'eux rassemble. Ils repoussent Hector et les Troyens ensemble.

305 La foule cependant vers les vaisseaux courait. En tète des Troyens, le fier Hector parait, S' avançant à grands pas. Le dieu Phœbus le guide. Entouré d'un nuage et couvert de l'Égide, Redoutable, éclatante, ouvrage de Vulcain,

3io Et dont Jupiter fait l'effroi du genre humain ; La portant à son bras, à la lutte il les mène.

Mais les Grecs tenaient bon ; la clameur dans la plaine S'élevait des deux parts ; car les flèches volaient : Et des puissantes mains les javelots partaient ;

3is Les uns s'en vont blesser les héros qui succombent ; Les autres sur le sol, inutiles retombent, Brûlant de s'assouvir dans le sang des humains. Tant que l'Égide était immobile en ses mains, Les guerriers périssaient ; et le sort se balance.

320 Mais quand il l'agitait, terrible, en leur présence, Et qu'il poussait un cri, tous sentaient en leur cœur, D'épouvante tremblant, s'éteindre leur valeur. Ainsi quand deux lions, au sein de la nuit sombre, Attaquent des moutons ou des bœufs en grand nombre ;

325 Ils les mettenten fuite, où le berger n'est pas ;

Tel Phœbus rend les Grecs craintifs dans les combats, Inspirant aux Troyens la fureur de la gloire.

Mais chacun corps à corps veut gagner la victoire. Hector de Ménesthée a terrassé l'ami,

330 Le brave Stichius, et renverse avec lui

Le fier Àrcésilas, roi de la Béotie.

Énée au grand Jasus arrache encor la vie,

Il tue aussi Médon. D'Oïlée, il était

Le fils bâtard ; Ajax en frère le traitait. 535 Meurtrier d'un parent d'Ériopis, la reine,

Il habitait Phylace en la terre lointaine.

Chef des Athéniens, le valeureux Jasus

Était le fils chéri de l'illustre Sphélus.

Polydamas, Polite, Agénor, en furie, 340 Ont frappé Mékistës, Échius et Clonie.

Paris, au bas du dos, a touché de son dard

Déïoque, qui meurt percé de part en part.

On dépouille les morts ; mais fuyant la bataille,

Bien des Grecs regagnaient les tours et la muraille, 345 Ne pouvant soutenir les efforts des Troyens.

Hector, poussant des cris, faisait appel aux siens :

« Allons ! Pas de butin ! Aux vaisseaux, tous en masse !

» Si quelqu'un reste ailleurs, je jure que sur place

» De mes mains je le tue; et de son noir bûcher, 350 » Ses parents n'auront pas le loisir d'approcher ;

» Les chiens le mangeront sous les murs de la ville. » A ces mots, il fouettait son attelage agile,

Passant dans tous les rangs-; et les soldats joyeux

Rassemblaient près de lui leurs chevaux vigoureux,

355 En jetant des clameurs. Phœbus, prenant l'avenee*

De ses pieds tout puissants comblait la fesse immense,

Qu'il voulait aplanir, et frayait le»

Larges comme le jet d'un dard parti des

D'un homme qui voudrait essayer «on adresse ; 360 Tel Phœbus, devant eux, s'élance avec vitesse,

Portant la forte Égide, et s'en va renversant

Le mur altier des Grecs, ainsi qu'un jeune enfant

Entasse au bord des mers de sable un mur fragile,

Et disperse du pied son œuvre puérile.

365 Sans peine ainsi, Phœbus, est renversé par toi

Ce mur altier des Grecs, que tu remplis d' effroi»

Quand ils sont aux vaisseaux en leur fuite acharnée,

La foule se rassemble et s'arrête étonnée ;

Chacun, en s' exhortant, priait les justes dieux. 370 Mais c'est surtout Nestor qui, les mains vers les cieux,

Pour les malheureux Grecs implorait leur clémence : « Jupiter, si jamais dans notre Argos immense*

» On te plut en t' offrant des chèvres et des bœufe,

» Pour un heureux retour, si tu reçus nos vœux, 375 » Daigne en ce jour fatal en garder la mémoire.

» N'accorde point sur nous aux Troyens la victoire. » Il priait ; et le dieu, touché de sa ferveur,

Fit éclater la foudre et montra sa faveur.

Mais les Troyens, au bruit du tout puissant tonnerre,

386 Se jetaient sur les Grecs avec plus de colère.

Ainsi la vaste mer bat les flancs d'un vaisseau,

Lorsque le vent agite et bouleverse l'eau,

Roulant avec fureur les vagues écumantes ;

Tels les Troyens couraient du rempart vers les tentes, 385 Poussant leurs fiers coursiers vers les lointains vaisseaux;

La lance en main, ils vont, portés par leurs chevaux.

Mais les Grecs sur les ponts combattent avec rage,

Se servant des longs pieux, instruments d'abordage,

Que l'on avait garnis de pointes en airain. 390 Tant que, loin des vaisseaux, le combat incertain

Retenait les guerriers près du rempart fragile,

Patrocle était resté toujours près d'Eurypyle,

Tâchant par ses discours d'apaiser ses douleurs,

Tout en lui prodiguant les remèdes sauveurs. 395 Dès qu'il vit les Troyens franchissant la muraille,

Et les Grecs effrayés désertant la bataille,

Il se mit à gémir ; et frappant ses genoux,

En ces mots, exhala son généreux courroux :

« Je te quitte, Eurypyle ; et malgré ma tendresse, ioo » Je dois courir en hâte à ces cris de détresse.

» D'autres te soigneront ; moi, je vais de ce pas

» Pousser le noble Achille à rentrer aux combats.

» Peut-être grâce au ciel, il voudra bien m' entendre !

» Ce sont de forts conseils que ceux d'un ami tendre. »

Sa ILIADE.

405 'Et ses pieds l'emportaient. Tous les Grecs valeureux Résistaient aux Troyens; mais quoique plus nombreux, Us ne pouvaient chasser l'ennemi du rivage. Les fiers Troyens non plus ne pouvaient, en leur rage, Rompre les rangs des Grecs ni pénétrer au camp.

410 Ainsi que le cordeau d'un charpentier savant, Que Minerve elle-même aurait pris soin d'instruire, Dresse parfaitement la poutre d'un navire ; Tel le sort reste égal et n'a point incliné. Chaque nef est l'objet d'un combat acharné.

415 Hector avec Ajax luttait à force égale ;

Autour d'un seul vaisseau chacun d'eux se signale. L'un ne peut, malgré l'autre, aux nefs mettre le feu, Ni l'autre le chasser, grâce à l'appui du dieu. Kalétor, sur le point d'allumer l'incendie,

420 Percé d'un coup d' Ajax, est renversé sans vie. La torche toute en feu s'échappe de sa main. Mais Hector en voyant expirer son cousin, Qui, près du noir vaisseau, roule dans la poussière, Adresse à ses soldats cette ardente prière :

425 «Troyens et Lyciens, au cœur si martial, » Ne lâchez pas le pied, en cet instant fatal. » Que le fils de Cly tus, si digne de nos larmes, » Ne soit pas par les Grecs dépouillé de ses armes. » A ces mots, contre Ajax son dard était lancé.

430 Mais ce fut Lycophron qui s'en trouva percé,

Le serviteur d' Ajax, qui, fuyant de Cythère,

Expia par l'exil un meurtre involontaire.

Près d' Ajax , à l'oreille, Hector le transperçait ;

Et lui du haut du pont, sur la tête tombait. 435 A cette vue Ajax, enflammé de colère,

S'adressait en ces mots à son valeureux frère : « Nous perdons là, Teucer, un bien fidèle ami,

» Le fils du grand Mastor, qui, tout étant banni,

» Non moins que nos parents nous semblait vénérable ; 440 » Hector l'a fait tomber sous son bras redoutable.

h Où sont l'arc et les traits qu'Apollon t'a prêtés? » Teucer, qui l'entendit, accourt à ses côtés,

Ayant son beau carquois, l'arc et les traits terribles,

D'où partaient aux Troyens tant de coups infaillibles. 445 II a frappé Cleitus, le fils de PLsénor,

Cher à Polydamas, pendant qu'il tient encor

Les rênes des chevaux, pressant leurs bonds étranges.

Pour s'enfoncer toujours au plus fort des phalanges,

Près d'Hector et des siens, qui ne peuvent guérir 450 L'affreux mal qui l'atteint, malgré tout leur désir.

Le trait frappant le col l'a touché par derrière.

Ses coursiers, s' emportant, volent dans la carrière.

Et renversent le char, lorsque Polydamas,

S' élançant devant eux, les arrête du bras ;

455 Au brave Astynoûs, soudain il les confie,

En lui recommandant de dompter leur furie ;

Et lui-même au combat il se précipitait. Mais Teucer contre Hector prépare un second trait.

Il aurait d'un seul coup fini toute la guerre, 460 S'il l'avait abattu sous sa main meurtrière.

Mais Jupiter, qui veut sauver le grand Hector,

A brisé de Teucer la corde en son essor.

Quoique sur le bon arc soigneusement placée,

La flèche se perdait, dans l'espace effacée ; *65 Et l'arc du fier Teucer échappait de sa main.

Le héros s'épouvante, et dit à son voisin :

« Hélas ! un dieu puissant se rit de notre peine ;

» Il a fait de mes mains tomber mon arme vaine,

» Brisant la corde neuve où je devais poser no » Les invincibles traits, que lui seul peut briser. » Le fils de Télamon répondait à sa plainte :

« Ami, laisse ton arc, docile à la contrainte

» Que t'inflige le dieu, sans résister en vain.

» Le bouclier au dos et la pique à la main, n5 » Attaque les Troyens ; que nos efforts s'unissent ;

» Vendons cher nos vaisseaux, s'il faut qu'ils les ravissent.

» Courons nous signaler par des exploits nouveaux. » Teucer porte son arc dans sa tente à ces mots.

Il prend son bouclier, qu'à son dos il rejette ;

480 Un casque en peau de chien couvre et défend sa tète,

Surmonté d'un cimier en fort et sombre crin.

Puis il choisit un dard, dont la pointe est d'airain ♦

Et va rejoindre Ajax de toute sa vitesse. Mais Hector, de Teucer ayant vu la détresse» 485 Ranimait par ses cris le courage des siens : « Troyens, Dardaniens, généreux Lyciens,

» Soyons hommes, amis, gardons notre courage.

» Nous aurons leurs vaisseaux ; et j'en ai vu, pour gage*

» Les traits de ce guerrier brisés par Jupiter, 490 » Qui donne, quand il veut, un secours assez clair,

» Assurant à ceux-ci la victoire éclatante,

» Et rabaissant ceux-là, qu'il remplit d'épouvante.

» H est contre les Grecs maintenant, et pour nous.

» Volons tous aux vaisseaux ; et celui d'entre vous 495 » Qui, combattant ici, pourra perdre la vie,

» Devra se consoler, mourant pour la patrie ;

» Car sa veuve et ses fils seront par lui sauvés ;

» Sa maison et ses champs leur seront conservés,

» Lorsque les Grecs vaincus devront prendre la fuite. *, 500 II ranime, en ces mots, la valeur qui les quitte.

Excitant ses soldats, Ajax leur parle aussi : « O Grecs, voilà l'instant ou de mourir ici,

» Ou de sauver enfin nos vaisseaux qu'on menace.

» Si par hasard Hector nous les détruit sur place,

505 » Croyez-vous à pied sec revoir votre pays ?

» Ne T entendez-vous pas appeler ses amis,

» Pour brûler nos vaisseaux, comme son cœur le pense ?

» Il les pousse au combat et non point à la danse.

» Le parti le meilleur à prendre en ce moment, 510 » C'est, de près, corps à corps, d'attaquer hardiment

>i II vaut mieux tout d'un coup mourir plutôt que vivre,

» Pour périr à la fin en ce combat qu'on livre

» A ces vils ennemis, près de nos noirs vaisseaux. »> Il ranime à l'instant tous les cœurs par ces mots. 515 Hector a renversé Schédius de Phocée.

Le fier Laodamas, à l'âme si sensée,

Est frappé par Ajax ; c'est un fils d'An ténor.

Polydamas abat Otus, sous son effort,

Le chef des Épéens et l'ami de Phylide. 520 Mégès, qui l'aperçoit, prépare un coup rapide;

Polydamas l'évite, et le divin Phœbus

Protège, à ce moment, le fils du grand Panthus.

Son trait perce Crœsmus d'une affreuse blessure ;

Et dépouillant le corps, il en ravit l'armure. 525 Mais s'élance sur lui, Dolops, brave guerrier ;

Son père était Lampus, des hommes le premier,

Qui sut jadis l'instruire et le rendre intrépide.

De près, il lance un trait dans l'écu de Phylide.

Mégès est protégé par la cuirasse à clous,

530 Qui peut des ennemis affronter tous les coups ;

Euphète la remit aux mains du grand Phylée,

Quand il revint d'Éphyre et du fleuve Sellée ;

Le père en avait fait long usage jadis ;

Elle doit maintenant sauver aussi le fils. 535 Hais Mégës a coupé, du tranchant de son glaive.

De Dolops le cimier, où l'aigrette s'élève.

Récemment empourprée ; et tombant en entier,

Elle roule par terre en avant du guerrier.

Dolops, rempli d'ardeur, espérait la victoire, 540 Quand survient Ménélas, qui cherche aussi la gloire.

Il frappe, dans le dos, Dolops avec son dard,

Qui traverse du coup le corps de part en part.

Le héros, en avant tombe dans la poussière.

Mégès et Ménélas le dépouillent par terre. 545 Mais Hector appelait son brave bataillon,

Et surtout Ménalippe, enfant d'Hikétaon.

Avant que F ennemi n'attaquât ces rivages,

Il habitait Percote et ses gras pâturages ;

Mais quand les Argiens menacèrent ces bords, 550 Aux défenseurs de Troie il joignit ses efforts.

Priam, comme à ses fils, lui montrait sa tendresse.

Mais Hector, par son nom, et l'appelle et le presse: « Fier Ménalippe, eh ! quoi ! la mort de ton cousin

» Met-elle donc si peu de douleur en ton sein ?

555 » Laisseras-tu Mégès remporter sans vengeance ?

» Va donc ; on ne peut plus se combattre à distance ;

» Et les Grecs sous nos coups doivent ici mourir,

» Ou bien prendre II ion, dussions-nous tous périr. » Hector ainsi lui parle, et sur ses pas F entraîne. 560 Ajax, de son côté, ne prend pas moins de peine : « Que votre coeur, amis, ne s'affaiblisse pas;

h Que chacun se respecte en ces rudes combats !

» De se sauver, les forts ont beaucoup plus de chance ;

» Quand on fait, on perd tout, l'honneur et l'existence. » 565 II disait ; et chacun, enflammé par ces mots,

Fait un rempart d'airain autour des noirs vaisseaux. Mais pendant ces conflits, que Jupiter provoque,

Le brave Ménélas interpelle Antiloque :

« Personne entre les Grecs n'est plus jeune que toi, 570 » Plus léger à la course, au combat plus adroit,

» Si tu prenais encore un Troyen pour victime ? » Ce mot de Ménélas le soutient et l'anime.

Volant aux premiers rangs, il cherche autour de lui

A bien placer son trait ; car les Troyens ont fui. 575 Pourtant il ne perd pas, ni son coup ni sa lance ;

Il atteint Ménalippe, au moment qu'il s'avance.

La poitrine est percée aux alentours du sein,

Et la mortelle nuit couvre ses yeux soudain.

Antiloque bondit, tel qu'un limier avide,

S80 Après l'avoir lancé, fond sur un faon timide,

Blessé par le chasseur qui l'avait poursuivi ;

Tel sur toi, Ménalippe, Antiloque a bondi,

Voulant te dépouiller. Mais Hector, qui le guette,

A quitté la mêlée et devant lui se jette. 585 Antiloque recule; et tout brave qu'il est,

Il s'en va, comme un loup, coupable du méfait,

D'un chien ou d'un berger dévoré dans sa rage,

Se retire en rampant, de peur de quelqu orage ;

Tel allait à pas lents le fils du vieux Nestor, S90 Accablé sous les traits des Troyens et d'Hector.

Une fois près des siens, il fait face et s'arrête. Mais, comme des lions, les Troyens tiennent tête.

Le puissant Jupiter, par un secret appui,

A rassuré leur cœur et troublé l'ennemi. 595 II donne aux uns la peur, aux autres la victoire,

Épouvantant les Grecs, couvrant Hector de gloire,

Pour qu'il jette le feu sur les vaisseaux détruits,

Et remplisse un instant tous les vœux de Thétis.

Mais Jupiter n'attend qu'un seul navire en flamme >oo Pour changer aussitôt les projets de son âme,

Imposer de nouveau la retraite aux Troyens,

Et rendre désormais l'honneur aux Argiens.

Pour servir ses projets, Hector, qu'il encourage,

Attaquant les vaisseaux, redouble encor de rage.

605 Transporté de fureur, à le voir on dirait

L'affreux Mars, ou la flamme au sein d'une forêt.

Sa bouche est écumante ; et sa prunelle jette

Des feux sous ses sourcils, cependant que l'aigrette

S'agite formidable au sommet du cimier; 6io Car le grand Jupiter protège le guerrier,

Et lui donne à lui seul un succès qui F enivre,

Parce qu'Hector n'a plus que peu de jours à vivre ; . Pour lui, déjà Pallas hâte l'instant fatal,

Que le fils de Pelée apporte à son rival. 6i5 Cependant le héros charge avec assurance

Les rangs les plus épais, qu'il brave en sa vaillance.

Mais les Grecs réunis, qu'il ne peut détacher,

Restent comme une tour, ou comme un noir rocher

Qui, baignant dans la mer, de sa tête sublime 620 Soutient l'assaut des vents qui glissent sur sa cime,

Avec les coups des flots mugissant sous ses pieds ;

Tels les Grecs l'attendaient sans en être effrayés.

Hector, la torche en main, répand partout la flamme.

Ainsi quand un vaisseau reçoit la forte lame, 625 Que soulève Borée, elle inonde le bord ;

Le mât battu des vents fléchit sous cet effort;

Les marins tout tremblants au fond du cœur frémissent,

Devant la triste mort, que bientôt ils subissent ;

Tels les Grecs hésitaient en leurs cœurs valeureux.

30 Hector est un lion, d'élançant sur des bœufs

Qui paissent répandus dans la vaste prairie ;

L'inhabile gardien n'ose risquer sa vie

Pour sauver son troupeau, qu'il réunit de loin,

De la tête à la queue, avec le plus grand soin, 35 Tandis que le lion, se jetant sur le centre,

Parmi les bœufs tremblants, en prend un qu'il éventre ;

Tels les Grecs redoutaient Hector, qu'un dieu soutient.

11 abat Périphète, un roi Mycénien.

Coprée était son père ; et jadis d'Eurysthée, 40 Contre Hercule il servait la fureur détestée.

D'un père si méchant, fils rempli de douceur,

Périphète, à l'esprit joint les vertus du cœur ;

A la course, aux combats, c'est partout, le plus digne.

Hector, en le frappant, gagne un honneur insigne. 45 Le guerrier s'embarrasse à son lourd bouclier,

En voulant se couvrir contre un trait meurtrier;

Il tombe à la renverse ; et son brillant panache

Va rouler, tout souillé sur le sol qui le tache.

Non loin de ses amis, l'implacable vainqueur 50 L'achève d'un seul coup, en lui perçant le cœur ;

Et les siens, redoutant Hector et sa vaillance,

Tout attristés qu'ils sont, le laissent sans vengeance. Cependant les Troyens atteignent les vaisseaux,

Qui sont tout près du mur, et le plus loin des eaux.

9k ILIADE.

635 Les Grecs ont dû céder; mais leurs troupes ardentes Se groupent en grand nombre à l'entour de leurs tentes. La honte avec la peur a reformé leurs rangs. Chacun donne un conseil à ses voisins tremblants. Mais c'est surtout Nestor, dont la sage influence,

660 Au nom de leurs parents, ranime leur constance : <( Courage, mes amis, pensez à votre honneur; » Aux yeux du inonde entier, songez en votre ceeur » Tous à vos vieux parents, vos femmes et vos filles, » Que vous les possédiez ou soyez sans familles.

665 » Je vous conjure, au nom de vos amis absents : » Gardez-vous bien de fuir ; restez de braves gens. »

Nestor des Grecs ainsi rallume le courage. Minerve en même temps dissipe le nuage Qui leur couvrait les yeux ; la lumière à grands Sots

670 Se répand du combat jusque sur les vaisseaux. Hector paraît alors avec sa troupe entière, Aux yeux de ceux qui sont, sans se battre, en arrière, Et de ceux qui venaient de se battre avec lui. Mais Ajax ne veut pas comme eux rester aussi

675 Dans ces lieux où chacun en tremblant se retire. Il arpente à grands pas tous les ponts de navire, Tenant entre ses mains un énorme aviron, Garni de clous en fer, de vingt-deux pieds de long. Tel, sur un grand chemin, un éeuyer habile

so Menant quatre chevaux le» conduit dans Et, traversant la foule» y passe sans danger ; * Tout surpris, on le voit sauter et voltiger D'un des chevaux sur l'autre, avec asaea d'adresse Pour ne point arrêter les fiera coursiers qu'il presse ;

85 Tel d'un vaisseau sur l'autre, Ajax impétueux S'élançait, et ses eris montaient jusques aux deux. A ses vaillants soldats, sans se lasser, il crie De sauver les vaisseaux, même au prix de leur vie. Hector excite autant la bande qui le suit

90 Tel sur les bords d'un fleuve un grand aigle» poursuit Une troupe d'oiseaux qui paissent sur la plage, Des cygnes, des canards à l'éclatant plumage; Contre l'un des vaisseaux, tel Hector s'élançait De sa puissante main, Jupiter le poussait,

95 Entraînant sur ses pas un peuple magnanime. Ainsi près des vaisseaux le combat se ranime. On dirait, à les voir remplis de tant d'ardeur, Qu'ils n'ont encor senti ni lutte ni douleur. Voici ce qu'ils pensaient : les Grecs, dans ce carnage,

oo Se disaient qu'ils allaient mourir sur ce rivage; Les Troyens espéraient, en secret dans leurs cœurs, Brûlant les noirs vaisseaux, tuer leurs défenseurs. De tels pensera le ciel les effraye et les joue. D'un superbe navire, Hector saisit la proue ;

705 C'est celui qui jadis porta Protésilas,

Et qui dans son pays ne le ramena pas.

Des deux côtés, on lutte autour de ce navire ;

Tous l'épée à la main, de près on se déchire;

On ne veut plus user de flèches ni de dards ; 7io En se serrant au corps, on ne prend des deux parts

Que la terrible hache ou le court cimeterre,

Le glaive à deux tranchants, la lance meurtrière.

On ne voit sur le sol que débris de fourreaux,

Tombant des baudriers ou des mains des héros. 715 Le sang coule à torrents ; la terre en est noircie. Mais la fureur d'Hector n'en est pas ralentie ; .

La main sur le navire, il appelle les siens : « Apportez-moi le feu, venez à moi, Troyéns ;

» Jupiter en ce jour livre à notre vengeance 720 » Ces vaisseaux qui des dieux, ont bravé la défense.

» Ils n'ont fait tant de mal que grâce à ces avis

» Qui de les attaquer m'ont empêché jadis,

» Quand le peuple aux vieillards donna sa confiance.

» Si Jupiter alors nous ôta la prudence, 725 » C'est lui-même aujourd'hui qui conduit notre ardeur. » Il dit ; et les Troyens redoublent de fureur.

Ajax même est contraint d'abandonner la place ;

Il fuit, quoi qu'à pas lents, la mort qui le menace.

Il se met sur un banc, en descendant du pont;

730 Et debout il ne cesse, à grands coups d'aviron,

D'éloigner les guerriers qui portent l'incendie ;

Et poussant ses soldats, furieux il leur crie : « Allons, vaillants amis, braves enfants de Mars,

» Gardez votre valeur en ces sanglants hasards. 735 » Eh quoi ! Compteriez- vous sur quelqu autre défense,

». Sur quelque mur plus fort, qu'attend votre vaillance !

» Nous n'avons pas de ville, où de nouveaux guerriers

» Nous sauveront des coups et des traits meurtriers.

» Sur le soi des Troyens, sur leur plage lointaine, 740 » Nous sommes acculés à la mer inhumaine.

» La force et non la peur doit nous sauver ici. » Il se sert de son arme en leur parlant ainsi.

Tous les soldats Troyens qui propageaient la flamme,

Pour seconder Hector, dont l'ordre la réclame, 745 Ajax les abattait, sans reculer d'un pas ;

Douze ont péri déjà sous son terrible bras.

Page 1