L’ŒUVRE ORALE
Le rôle de Saint-Martin, vis-à-vis de la Franc- Maçonnerie ou des initiations symboliques en général a été fort mal compris.— Gela tient, d’une part à ce que les critiques universitaires se sont, pour la plupart, tenus éloignés des loges et cela tient d’un autre côté à ce que les francs-maçons qui ont pu atteindre jusqu’à l’illuminisme sont très rares et ont préféré se taire que de juger ces hautes questions.
La Franc-Maçonnerie, surtout en France a un très beau rôle si elle consent à ne pas en sortir. Elle prend des pierres encombrées de lierre, de mousse et de mauvaises herbes et elle les en débarrasse assez bien c’est-à-dire en langage ordinaire qu’elle prend des hommes encore aveuglés et alourdis par les préjugés, et qu’elle en fait des penseurs personnels et relativement libres.
Mais si elle dégrossit la pierre brute elle est
incapable de la tailler et de la sculpter. Car cela nécessiterait une initiation active des facultés endormies, de l’âme, une étude attentive des forces cachées de la Nature et de leur réaction sur les divers centres humains, et cette initiation ne peut qu’être absolument individuelle. — L’Esprit dégrossi et devenu capable d’agir par lui-même doit être orné et fleuri par la mise en action des facultés du cœur
la grossière pédagogie philosophique doit faire place à la délicate culture sentimentale et, après un bain nécessaire de matérialisme, l'homme de désir doit devenir un nouvel homme, sortir par ses propres forces, de ce matérialisme, et s’élever jusqu’à la constitution en lui de Vhomme-Esprit.
Cet accouchement individuel des âmes fut le rôle que s’attribua Saint-Martin et qu’il impose à tous ses vrais disciples, b aites si vous voulez, des centres particuliers pour dégrossir les pierres brutes et les nettoyer ou prenez les pierres toutes préparées dans les centres maçonniques ; mais apprenez à les sculpter une à une et à les creuser, faites sortir l’homme-harmonieux qui sommeille dans les épaisseurs de la pierre.
Alors vous serez aidé par l’invisible et vous saurez non pas par la foi aveugle mais bien par la vision directe de la vérité vivante pourquoi il faut tout sacrifier et subir toutes les calomnies pour devenir un vrai chevalier du Christ.
Et ici répétons ce que nous avons dit tant de fois- Un matérialiste, athée ou non, auditeur assidu des loges du Grand Orient ne peut pas comprendre qu’il existe des centres d’initiations symboliques où les chefs affirment constituer une chevalerie chrétienne.
Pour lui, et très sincèrement,de tels hommes sont des arriérés, des non évolués, des ignorants qu’i faut éclairer,etc.—Et quand il se trouve que ces hommes ont presque tous passé par les écoles de sciences, quand il se trouve qu’ils ont été eux-mêmes matérialistes et qu’ils ont évolué disent-ils, en montant jusqu’au spiritualisme scientifique, alors il les croit des imposteurs ou des aliénés ou encore des jésuites déguisés. V
D’autre part, les jésuites, outrés que des illuminés dont les initiations rappellentles formes symboliques s’avouent franchement des chevaliers du Christ, prétendent que ces chevaliers ne sont que des envoyés du diable et les combattent de leur mieux.
Ces luttes, Saint-Marlin eut à les subir et cela fut d’autant plus dur, qu’il n’était pas taillé pour la bataille violente.
Devant tous les Anti-Martinistes qui se Pressaient parfois jusqu’à ses chevilles il s’écriait : « Je suis le balai et les balayures combattent le balai qui les renvoie dans leur Principe. »
Un critique qui ne connait que les tournois universitaires a bien pu appeler cela de l’orgueil. S’il avait eu affaire à ces faux frères, à ces faux disciples à ces demi initiés qui veulent mordre la main qui les a nourris, quand ils atteignent jusqu’à elle, il aurait vu que ce jugement si dur est encore plein de pitié pour les malheureux aveugles qui veulent voir mieux que les voyants.
Reprenez la vie de Saint-Martin et vous verrez comment ilia consacra tout entière à l’évolution deg âmes par l’initiation individuelle.
Ses maîtres eurent sur lui l’action d’une teinture
sur un tissu solide ; la couleur extérieure pouvait changer, le fonds était inébranlable.
La vie de Saint-Martin est caractérisée en effet par une triple teinture ;i° Celle de Martines; 2 "" Celle plus légère de Swedenborg ; 3® Celle très profonde de Bœhin. Mais la Personnalité du voyant et ses méthodes individuelles de communication avec Tinvisible par les Prières restèrent toujours intactes sous les diverses influences et lui donnent son carac tère de haute spiritualité.
Si Ton ne connaissait même pas la façon d’écrire le nom de Martines, si Tonn’ensavait pas davantage au sujet de Tœuvre réelle de Wi'llermoz, avant Tapparition des lettres de Pasqually que nous avons publiées, par contre on a beaucoup écrit, et de bien drôles de choses, sur Claude de Saint-Martin.
Les critiques, les analyses,les suppositions et aussi les calomnies faites à ce propos sont uniquement basées sur les œuvres et les lettres exotériques du Philosophe Inconnu, Sa correspondance d’initié, adressée à son collègue Willermoz, montre quelles erreurs de fait ont commises les critiques et, en particulier, M. Matter. Il est vrai qu’on ne pouvait pas tirer mieux des documents actuellement connus, surtout quand on ne possède aucune lumière sur les clefs que donne T Illuminisme à ce sujet.
Si Willermoz fut surtout chargé du groupement des éléments martinistes, et de l’action en France, Claude de Saint-Martin reçut la mission de créer l’initiation individuelle et de porter son action aussi loin que possible. A cet effet, il fut admis à étudier
complètement les enseignements de V a Agent inconnu » et nous possédons,dans les archives de 1 Ordre, plusieurs cahiers copiés et annotés de la main de Saint-Martin.
Ainsi que nous l’avons dit précédemment, le livre des Erreurs et de la Vérité est presque entièrement dû à cette origine invisible, et c’est là qu’il faut voir a cause de rémolion provoquée, dans les centres d’initiation, par l’apparition de ce livre, émotion que les critiques cherchent avec tant de peine à expliquer. Ce point, comme bien d’autres, sera éclairci quand il le faudra.
Outre ses études se rattachant à l’Illuminisme, commencées auprès de Martines et poursuivies avec Willermoz, Claude de Saint-Martin s’occupa activement d’hermétisme pratique et un peu d’alchimie. Il avait à Lyon un laboratoire organisé à cet effet.
Ayant à porter son action au loin, Claude de Saint- Martin était obligé de faire certaines réformes dans le Martinésisme. Aussi les auteurs classiques de la Franc-Maçonnerie ont-ils donné le nom du grand réalisateur à son adaptation et désignent-ils sous le nom de Martinisme le mouvement issu de Claude de Saint-Martin. Il est bien amusant de voir certains critiques s’efforcer de faire croire que Saint-Martin ne fonda jamais aucun ordre. Il faut vraiment croire les lecteurs bien mal informés pour oser soutenir une telle alffrmation. C’est l’Ordre de Saint- Martin qui, ayant pénétré en Russie sous le règne de la Grande Catherine, obtint un tel succès qu’une pièce fut jouée à la cour, entièrement consacrée au Martinisme qu’on cherchait à ridiculiser. C’est à l’Ordre de Saint-Martin que se rattachent les initia-
lions individuelles rapportées dans les mémoires de la baronne d’Oberkirch ; enfin l’auteur classique de la Franc-Maçonnerie, le positiviste Ragon, qui n’est cependant pas tendre pour les rites d’illuminés, décrit pages 167 et 168 de son Orthodoxie maçonnique les changements opérés par Saint-Martin pour constituer le Martinisme (i).
Mais pour répondre à cette question : Saint Martin a-t-il été un initiateur ou un simple philosophe ? des documents probants peuvent être nécessaires. Aussi allons-nous passer rapidement en revue quelques volumes, tous imprimés depuis longtemps, qui, vont résoudre la question d’une manière définitive.-
(i) Nous avons été surpris de voir le judicieux auteur de VHistoire de la Fondation du Grand-Orient de France plaire à dé primer «l’Ecossisme» réformé de Saint-Martin, dans lequel il ne trouve que des superstitions ridicules et des croyances absurdes^ Nous n’ignorons pas que la plupart des copies existantes de ce rite sont tellement altérées qu’elles peuvent induire en erreur l’homme le plus instruit 5 mais nous observerons: 1° que de grandes lumiè** res, jointes au talent d’écrire, assurent à Saint-Martin un rang distingué parmi les « Sectaires particuliers » ; 2° que c’était du moins une entreprise louable que celle de resserrer dans un cercle étroit ce dédale de grades incohérents, enfantés par le caprice ou Torgueil; 3^ que la üUation des grades de Saint- Martin, nous paraît présenter un système assez suivi, un ensemble que peut saisir facilement tout initié dans l'art royal. Enfin, chaque pade en particulier suppose une connaissance profonde de la Bible, que personne, en effet, ne possédait mieux que lui-même dans les textes originaux, connaissance assez rare parmi les maçons. On pourrait peut-être seulement lui reprocher de s’être trop appesanti sur les détails.
De l’Aulnaye Thuileur Général,
Le Martinisme,nous l’avons dit,a été très florissant en Russie sous l’Impératrice Catherine II. Les bijoux des Martinistes sont encore exposés publiquement dans le musée de Moscou.Mais quelques critiques pour raient se demander : ces Martinistes Russes sont-ils vraiment des initiés de Saint-Martin et par quelle voie ? ^
— Car le philosophe inconnu avait grand soin de distinguer ses vrais Martinistes^ initiés en forme régulière sous son influence, des philosophes et des lecteurs se disant Martinistes parce qu’ils ont quelques vagues lectures.
Voilà pourquoi nous avons demandé à un ouvrage considérable sur le Martinisme,celui de Longuinoff, imprimé en 1847,1a solution délinitiv e de ces problèmes.
Voi^'i un extrait caractéristique de ce volume :
LE PRINCE ALEXIS BORISOWITZ GALITZINE A ÉTÉ INITIÉ PAR SAINT MARTIN LUI MÊME EN SUISSE VER LA FIN DES ANNÉES I77O-I780.
Novikof et le Martiniste de Moscou monographie de M. N. Longuinoff Moscou 1867 ^ (Édition de
l’Archive Russe) Imprimerie Gratchow et Cie (p. 169 de l’Édition Russe).
Brigadier Tchoukow
Docteur Bagrinasky
Colonel Ladijensky
Colonel Prince ïcherkasky
Alexis Novikow
Jean Lopouchine
Brigadier Jean Tourgueneff
Major Alexis Koutosow
Prince Nicolas Troubetskoï
Général lieutenant Prince Georges Troubetskoï
Simon Gamaleia (a donné toute sa fortune)
Lieutenant Nicolas Novikoff
Le Prince EngalitchelF
Gap.au service de Prusse Baron Schrender (avendu) Brigadier Pierre Loponcliine
Schw^artz mérite une mention spéciale parce qu’il a été l’agent international de Saint Martin.)
D’autres questions de détail sur l’initiateur Martiniste pourraient aussi trouver place en ce lieu, surtout dans les rapports de cette initiation avec l’Ordre contemporain.
L’emploi, par les Martinistes, des six points est d’usage très ancien dans les centres d’illuminés. On en trouve des exemples dès le XVP siècle. Mais pour rester sur le terrain des documents imprimés, on trouvera dans Y Apocalypse hermétique, vu par une société de Ph... Inc... et parue vers 1792 les six points employés couramment, en place de trois points maçonniques ordinaires.
La clef du Pantacle qui orne les publications Martinistes contemporaines a été donnée par saint Martin lui-mème p .63 de l’édition imprimée des Nombres. L’Union des lettres S. I. et le nom mystique du
Christ en hébreu remonte très loin dans les pratiques derilluminisme puisque Khunrath les eniploie dans sa.dernière planche, à propos des critiques de sespnnemis.
Nous savons bien que ces critiques ne valent guère la peine d’être prises au sérieux et que certains francs-maçons pardonneront difficilement à Saint- Martin d’avoir, toute sa vie, méprisé la Franc-Maçonnerie positiviste, au même titre que Martines, et de l’avoir ramenée à son véritable rôle d’école élémentaire et de centre d’instruction symbolique inférieur. Quand on veut nier des faits historiques, on se ridiculise, et voilà tout. Celui que les critiques universitaires ont appelé le Théosophe d Amboise était donc un réalisateur très pratique sous son apparence mystique. Il employa, de même que Weishaupt (Voy. Lettre à Caton Zwach, i6 février 1581), l’initiation individuelle et,grâce à ce^ procédé, donna à l’Ordre une facilité d’adaptation et d’extension que lui envient bien des rites maçonniques. Il est tellement vrai que Saint-Martin fut le grand diffuseur de la Chevalerie chrétienne de Martines,que les attaques les plus violentes ont été portées contre son œuvre, son caractère, et même sa vie-
attachement de SAINT-MARTIN POUR l’eNSEIGNE- MENT DE MARTINES
<c Mon premier maître, à qui je faisais de sembla, blés questions dans ma jeunesse, me répondait que
si, à soixante ans, j’avais atteint le terme, je ne devais pas me plaindre. Or, je n’en ai encore que cinquante. de sentir que les meilleures choses
S*apprennent et ne s'enseignent point,et vous en sau rezplus que les docteurs.
« Noire première école a des choses précieuses. Je suis même tenté de croire que M. Pasqually, dont vous me parlez (et qui, puisqu’il faut vous le dire était notre maître) avait la clef active de tout ce que notre cher B... expose dans ses théories, mais qu’il ne nous croyait pas en état de porter de si hautes vérités. Il avait aussi des points que notre ami B... ou n’a pas connus, ou n’a pas voulu montrer, tels que k résipiscence de l’être pervers,à laquelle le premier homme aurait été chargé de travailler : idée qui me paraît encore être digne du plan universel, mais sur aquelle cependant je n’ai encore aucune démonstration positive, excepté par l’intelligence. Quant à So~ phia eid.u Roi du Monde, il ne nous a rien dévoilé sur cela ; il nous a laissés dans les notions ordinaires du monde et du démon. Mais je n’assurerai paspour cela qu’il n’en eût pas connaissance ; et je suis persuadé que nous aurions fini par y arriver, si nous l’eussions conservé plus longtemps.
« Il résulte de tout ceci que c’est un excellent mariage à faire que celui de notre première école et de notre ami B... C’est à quoi je travaille; et je vous avoue franchement que je trouve les deux époux si bien partagés 1 un et 1 autre que je ne trouve rien de plus accompli ; ainsi preiions-en ce que nous pourrons, je vous aiderai de tout mon pouvoir. »