‹ L'illuminisme en FranceChapitre 8 sur 31 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

PÉRIODE Préparatoire

Louis-Claude de Saint-Martia naquit à Aniboise, en Touraine, le i 8 janvier 1743* Sa mère était morte peu de temps après sa naissance. Aussi fut-il élevé par sa belle-mère et son père, gens fort pieux nous dit M.Matter. Il fut placé au collège de Pont-Levoy. Parlant de son enfance, Saint-Martin remarque luimême qu’il a (f peu df astral » 'ce qui doit s’entendre au point de vue actif, mais non, comme le montre sa vie, au point de vue réceptif. Nous avons affaire, en effet, à un admirable intuitif, mais à un piètre dispensateur de fluides physiques. Il se rattrapera sur le rayonnement intellectuel et surtout spirituel.

On le destine à la robe. Aussi, après le col-

lège, fait-il son droit et nous le trouvons un beau jour avocat du Roi au siège présidial de Tours.

Là commence la lutte entre FEsprit, encore caché, qui illumine le corps du jeune avocat et le monde extérieur. Tout rempli des idées de Justice, le malheureux se butte aux taquineries delà jurisprudence (i)et s’écrie luimême :

a Je n’ai jamais pu savoir, pendant l’espace de six mois, qui, dans une cause jugée, avait gagné ou perdu son procès, et cela,après plaidoiries, délibérations et prononcés du président entendus. »

Sur sa demande, son père lui fait quitter a robe et il embrasse la carrière des armes.

Le Régiment de Foix — L’initiation

Grâce à la recommandation du duc de Ghoiseul, il reçoit un brevet d’officier au régiment de Foix. Sa nouvelle carrière lui laissait des loisirs utilisés largement par la lecture et la méditation, car après avoir parcouru tout le cycle des philosophes à la mode,

(i) Et cependant les ouvrages de Burlamaqui devaient exercer une grande influence sur son esprit.

notre lieutenant cherchait toujours sa voie, peu satisfait des solutions proposées, au problème de la destinée humaine, par les systèmes du temps.

Il est amené à se lier avec un officier de son régiment, M. de Grainville. Cet officier est initié à une société occulte très importante ayant pourchef Martines de Pasqually. Ce dernier a épousé la nièce du major du régiment de Foix (i). M. Matter dit (p. 8) que ce régiment tenait garnison à Bordeaux.Des lettres de Martines et surtout celles du i 3 août 1768 et du 2 octobre 1768 montrent que c’est là une erreur, ou tout au moins que la portion du régiment où était Saint Martin n’était pas à Bordeaux continuellement. En effet, le i 3 août 1768, Martines dit: « Je vous fais part que Monsieur de Saint-Martin m’écrit qu’il doit venir passer son quartier d’hiver ici, peutrêtre avec le TV.Maitre de Grainville. J’attends pareillement le ÏP. Maître de Balzac.

Saint-Martin est encore Monsieur, il n’est pas initié. Mais le 2 octobre de la même année nous apprenons l’arrivée des amis an-

(i) Voy. Lettres de Martines de Pasqually de 1767, dans notre ouvrage sur Martines.

nonces et cette fois il est le Maître de Saint- Martin. Il a été initié dans ce laps de temps. Par qui ?

Par le capitaine de Grainville? Tout semble le faire supposer; mais un passage d’une lettre de Saint-Martin lui-même (i) nous incite toutefois à attribuer la plus grande part dans cette action au Maître de Balzac.

La vérité est que tous les deux doivent y avoir travaillé.

Saint-Martin a, à cette époque, vingt-cinq ans. Il est officier depuis l’âge de vingt-deux ans.

Influence de Martines de Pasqually

C’est à ce moment que Saint-Martin assiste au premier phénomène sensible produit par Martines et s’identifie avec le Phil... Inc... pour la première fois.

De tous les documents que nous possédons et de la lecture même des lettres de Saint- Martin à Willermoz, il ressort bien certaine-

(i) Il e.st vrai que j’ai reçu les trois grades (de cohens) à la fois ; mais je ne sais pas si cela en vaut mieux c’est M. de Balzac qui me les Conféra.

Lettre du 12 août 1771 (p. 3 ).

ment que l’exercice de la Magie cérémonielle constituait la voie employée par Martines pour amener ses disciples à l’illuminisme.

Les critiques s’efforcent en vain de chercher par quels arguments philosophiques le maître amena le jeune lieutenant à ses idées. 11 n’y a pas de discussions métaphysiques dans ce cas, il n’y a que des faits.

Après avoir tracé ses cercles, établi les noms sacrés, disposé les luminaires et placé les récipiendaires, Martines prononçait les invocations elles conjurations et alors apparaissaient une foule d’êtres jusqu’alors invisibles formant ce qu’on appelait des Matérialisations dans la langue des spirites contemporains.

Mais il n’y avait pas de médium endormi et la Magie était seule mise en œuvre. L’effort des disciples portait ensuite sur l’obtention de pareils phénomènes sans l’assistance du maître.

Où M. Mattera vu juste c’est quand il déduit, des phrases de Saint-Martin, son peu de goût pour la Magie ; mais il faut ajouter que la Théurgie, synthétisée dans la Prière, la Méditation et l’exercice de la Charité, eut tous ses suffrages. N’anticipons pas, retenons seulement ce fait que Martines est surtout un

Mage et que Saint-Martin deviendra un Théurge.

Dès maintenant il est avéré, tant par les lettres de Martines (août et octobre 1768) que par celles de Saint-Martin (avril 1771) que ce dernier a passé par toutes la filière des grades de la Société-mère et qu’après avoir reçu, en une fois, les trois grades symboliques : apprenti, compagnon, maître ; il a reçu, aussi en une fois et par M. de Balzac, les trois grades d’élu et de cohen et qu’il en est là quand il arrive à Bordeaux le 2 octobre 1768. Les déductions de M. Matter (p. 72, chap. VI) sont donc erronées sur ce point.

De 1768 à 1771 Saint-Martin travaille à Bordeaux et il sert de secrétaire à Martines. C’est pendant ce temps qu’il est mis au courant des minutieux détails de la pratique.

C’est cette fonction de secrétaire qui lui permet d’entrer en relation par correspondances avec Willermoz, chef de la Loge des Cohens à Lyon et dont nous avons déjà parlé antérieurement dans nos deux études précédentes.

Occupons-nous-donc surtout de Saint-Martin.

Les lettres du 4 niars 1771 et du 25 mars ont trait à des détails de pratique. — Signa-

— li¬

ions toutefois dans la dernière lettre la belle pensée suivante;

« C’est beaucoup avancer que de souffrir.

« Il n’est point de tribulations dont la Justice « ne nous tienne compte, si nous sommes « assez fermes, pour percer jusqu’à ce germe « de bien qu’elles enveloppent toutes. »

Les lettres du 5 et 20 mai 1771 annoncent un voyage de Martiues à Paris,celle du 24 mai annonce son retour. Saint-Martin est toujours à Bordeaux occupé à copierdes cahiers et des rituels. — Notons, en passant, que l’initiation chez les Martinésistes est individuelle et faite en laseule présence de l’initié et de l’initiateur. Le nouveau frère est seulement présenté à la séance de loge, après son initiation.

C’est en cette année 1771 que, d’après M. Matter(p. 33 ), Saint-Martin quitte le régiment pour se livrer à sa vie mi-contemplative mi-active par rapport à la propagande des grandes vérités. Notre ex-lieutenant avait alors 28 ans.

M. Matter se demande si le philosophe en quittant l’armée n’alla pas soit à Amboise, à Lyon ou à Paris (p. 34 ). Les lettres que nous publions répondent qu’il resta tout simplement

à Bordeaux dont il n.e partira que deux ans après, en mai 1773. — Toutes les déductions de M. Matter sont donc encore erronées sur ce point.

La lettre du 8 juin 1771 confirme la naissance du fils de Martines et les bonnes relations de ce dernier avec le prince de Rohan, alors archevêque de Bordeaux. Soulignons simplement l’apparition du futur cardinal, héros du procès du Collier. Toutes les autres lettres jusqu’à celle de janvier 1772 ont trait à lapratique ou à des frères dont nous reparlerons plus tard. Celle du i 3 mai 177^ nous arrêtera un instant car”elle nous annonce que Saint- Martin a quitte Bordeaux, pour la première fois sans doute depuis 1768, et qu’il est à Tours Citons-en cette belle pensée :

« Ce n’est point sur nos succès que nous de « vons nous mesurer ; c’est sur l’état de paix « de confiance,d’humilité et de courage oùnous « nous trouvons ; le reste est entre les mains « de celui qui nous conduit et si nous pouvions « ne jamais oublier qu’il ne nous doit rien la « patience nous soutiendrait toujours et fer- « merait la bouche aux murmures. »

Cette lettre est la première signée R. f

(Rose-Croix). Saint-Martin a été initié à ce grade le i;; avril 1772 et nous allons reproduire la lettre de Martines qui annonce ce fait, lettre dont nous avons donné une photographie p. 47 de notre étude sur Martines.

Ce 17 avril 1775.

Je vous faispart de racquisition que nous avons faite dans nos vertueux de Bordeaux *** *i* *[•

Après avoir passé et repassé nos émules de Saint-Martin et de Sères par notre scrutin ordinaii e et extraordinaire en conséquence des ordres qui nous ont été donnés les avons reçus et ordonnés RR. -J. -j. en cette. considération in¬

vitons sous peine de prévarication, de reconnaître nos susdits émules pour tels qu’ils ont été proclamés dans le cercle, assurant que foi doit être ajoutée en tout ce qu’ils proféreront pour ou contre 1 avantage de 1 ordre et de ses émules. Par cet effet leur avons délivré quatre chartes pour en faire Tusage qu’il conviendra selon leurs obligations à quoy ils persistent. En cette consi dération, avons mis nos caractères ordinaires

(Suivent les caractères secrets.)

Le 16 août 1773, Saint-Martin accepte d’aller â Lyon, maintenant qu’il a rendu ses devoirs à son père. Il écrit encore le 3 o août

pour annoncer son arrivée pour le lo septembre 1773. C’est là qu’il fait la connaissance de J.-B. Willermoz avec qui il correspondait depuis deux ans. Il a 3 o ans.

Rencontre avec Willermoz — Lyon

A l’encontre de M. Matter, je ne pense pas que Saint-Martin ait encore de grandes relations mondaines. A part les frères de l’école avec qui il est en correspondance, comme de Grainville (qu’il estime particulièrement) de Balzac, d’Hauterive, l’abbé Fournier, Willermoz, son cercle d’amis mondains est encore très étroit. Ce n’est qu’après son voyage en Italie et après l’apparition du premier volume qu’il s’étendra.

Le séjour de Saint-Martin à Lyon dure à peu près un an.C’est à ce moment qu’il se livre à des recherches hermétiques; mais sans aborder les problèmes du mesmérisme, ce qu’il ne fera que bien plus tard.

En octobre 1774 B en compagnie du

frère de Willermoz, un médecin, un voyage en Italie.

Le 2 octobre 1774 il écrit de Gênes où il est arrivé après un voyage par mer depuis Nice.

Saint-Martin constitue sà Personnalité Son Voyage en Italie

Les souvenirs relatés dans le « Portrait historique » ont du être infidèles car ce voyage est annoncé comme ayant été fait en 1778 alors que les lettres permettent de rétablir la vraie date. La cause du voyage nous apparaît aussi très claire. C’est l’accompagnement du frère de Willermoz. Ce dernier tombe malade à Cône d’où partent deux lettres le 11 et le 21 octobre ; mais il se rétablit vite et on revient vers Lyon. Je pense qu’il y a peu de propagande occulte à chercher dans ce voyage.

Notons seulement un avertissement en rêve, raconté dans la lettre du 21 octobre. La grande occupation de Saint-Martin à ce moment est la préparation de son premier recueil ; composé avec les enseignements donnés par « l’Agent inconnu » qu’il a dù entendre pendant son séjour avec Martines et qui reviendra plus tard au milieu des frères de Lyon.

C’est en effet en 1770 que paraît le livre Des Erreurs et delà Fériïe et l’auteur fait les plus grands efforts pour rester une simple incarnation du « Philosophe Inconnu » de l’Ecole.

Ce livre fait une profonde impression dès son apparition, et nous trouvons Saint-Martin revenu à Paris le 3 o juillet 1775.

Son séjour à Lyon (y compris ce court voyage d’Italie) a duré presque deux ans ; qu’il a sans doute consacré a réunir les notes pour son volume, et à se perfectionner dans la méditation et la pratique. Les divergences d’idées commencent à ce moment à se manifester avec Willermoz. Insistons un peu sur ce point.

Willermoz, officier de pi’esque tous les rites maçonniques ; habitué aux loges et aux réunions est, avant tout, un réalisateur. Pour lui la diffusion progressive du Rite des Elus Cohens doit marcher de pair avec celle des autres rites. Aussi recherche-t-il particulièrement le travail collectif.

Saint-Martin, au contraire, plus il médite, plus il s’affermit comme un partisan des initiations individuelles. Chaque membre de l’ordre est choisi et instruit avec le plus grand soin et individuellement. Sa diffusion initiatique est aussi plus lente; mais plus sûre.

Enfin les formes maçonniques qui plaisent tant à Willermoz répugnent à Saint-Martin.

Mais ces dissentiments seront toujours de surface et l’inaltérable amitié des deux grands initiés de Martines planera sans cesse bien au-dessus de ces boutades et de ces querelles passagères dans lesquelles Saint-Martin se donne toujours tous les torts pour ne pas froisser ses chers amis.

A ce moment,la vie mondaine du jeunephilo sophe a commencé ; c’est-à-dire qu’il a décidé de se donner à son apostolat dans^ le grand monde parisien. Les dehors légers cachent, au contraire, la poursuite d’un but bien défini et qui a échappé à rœii,pourtantsi perspicace, des critiques. Nous aurons l’occasion de parler de ces relations sur lesquelles M. Matter donnedu reste, d’abondants détails.

Poursuivons l’analyse de nos lettres.

L’Abbé Fournier

Le 9 juin 1776, Saint-Martin annonce qu’il part pour Bordeaux rejoindre l’abbé Fournier, lia été d’abord auprès de son père et de sa sœur. « J’ai trouvé les miens,ou au moins partie des miens, changés à leur avantage ; soit que je le sois moi-même au mien et je n’en doute pas après les leçons de prudence et de

conduite que j’ai prises près de vous, soit que les liens du sang se fassent sentir, je trouve que nous nous entendons mieux et que ma marche n’est plus ce qu’elle était il y a trois ans. »

Cette lettre nous apporte aussi quelques renseignements sur l’effet produit par « Le Livre » {Les Erreurs et le Vérité).

De Bordeaux où il est resté jusqu’au 12 juillet, il part à Toulouse (lettre du 6 juillet) il faittout d’abord un grand éloge de l’abbé Fournier.

Nous voyons que le Philosophe vient de refuser l’appui d’une « personne considérable » qui voulait s’intéresser particulièrement à son sort. On verra le détail dans la lettre en question.

Il a eu aussi affaire à un « Général » instruit par d’Hauterive et devant qui il a gardé la plus grande réserve.

Toulouse

Parlons un peu en dé tail du voyage de Toulouse. Voici tout d’abord ce qu’en dit notre auteur : « Le marquis d’Hauterive, me sachant ici, m’a engagé de profiter du voisinage de Toulouse pour y accompagner l’abbé qui y est

annoncé et attendu depuis longtemps. L’abbé ne peut pas quitter la ville pour des raisons que vous verrez plus bas ; alors j’ai pris le parti d’écrire à M. de Percinet de lui faire part de l’invitation que me faisait d’Hauterive et des entraves qui retenaient l’abbé, sans cependant le mettre au fait. Je lui mande de me faire savoir s’il est à Toulouse et que, s’il y est, je me propose de l’aller visiter. Il m’a répondu une lettre très instante et très chaude. En conséquence, je pars demain et serai rendu près de lui le 12 du courant. »

C’est donc le 12 juillet 1776 que Saint-Martin arrive à Toulouse. Il faillit s’y marier, si l’on en croit son Portrait historique ( 3 o 3 ) cité par Matter.

(( J’ai joui, à Toulouse, de la Société d’une très aimable famille, les Dubourg, et j’ai eu occasion d’y voir MM. Villenouvet, Rochemontès, Qiiellus, Labadens, Mazade, homme de beaucoup d’esprit. Les charmantes promenades de Rochemontès me resteront longtemps dans la mémoire. La situation est magnifique. J’ai été frappé de la bonté des âmes pures que j’ai rencontrées dans la délicieuse famille Dubourg. Il y a été question de quelques velléités

de mariage pour moi, premièrement avec l’ainée Dubourg et ensuite avec une anglaise nommée Mlle Rian. Mais tous ces projets se sont évanouis, comme tous ceux qui n'ont tenu qu’aux choses de ce bas monde. Car mille expériences m’ont appris qu’en vain le sort tenterait de me lier à lui et que je n’étais né que pour une seule chose. Heureux, heureux si les circonstances n’eussent pas laissé si souvent ma faiblesse à elle-même et ne m’eussent pas exposé par là à descendre au lieu de monter comme je n’aurais dû cesser de le faire. y>

Pourquoi cela est-il daté 1778, alors que les faits se passent deux ans plus tôt ? N’a-t-on pas confondu la date du fait avec celle de sa relation ? C’est ce qui doit être probable, car nous relèverons plusieurs erreurs de ce genre dans les « Portraits ».

Le séjour à Toulouse n’a pas dû être très long. Mais rien ne nous permet de l’apprécier, car la lettre suivante est datée de Paris, 28 mars 1777. Nous y trouvons quelques indications, sur les relations parisiennes du jeune Philosophe qui a maintenant 34 ans.

C’est ainsi que nous apprenons que Mad. de La Croix (la dame de haute importance pré-

cèdemment indiquée) a reçu une réponse de Caignet, le successeur de Martinès à la tête de Tordre.

On ue doit recevoir de femmes dans TOrdre qiTaprès examensévère deleurs facultés suprahumaines et autorisation directe des Guides invisibles. Il faut attendre pour recevoir M. de Brancas ainsi que Tabbé de Grillon.

Versailles et Paris

Saint-Martin fréquente beaucoup chez le prince de Luzignan, et il va fréquemment à Versailles ainsi qu’en témoigne sa lettre du icr avril 1778. Nous apprenons aussi, dans cette lettre, les relations des Martinistes avec Savalette de Langes qui s’accoupait tant des conférences et des réunions maç.*. à cette époque.

A Versailles Saint-Martin a vu plusieurs frères de TOrdre: MM. Roger, Boisroger, Mallet, Jance (ou Gence sejldemande M. Matter), Moret, mais la plupart, dit-il, avaient été initiés pour les formes.

Les lettres vont maintenant se faire rares et apparaîtront seulement une fois par an ou peu s’en faut. Après celle du 24 août 1778

signalant l’arrivée d’un paquet de documents envoyé d’Amérique, nous n’en trouvons plus une que le 28 mars 1779. Nous y apprenons la mort du successeur de Martinès à la tete de rOrdre le P. Gaignet de Lester. On ne sait qui il a nommé pour lui succéder.

Les membres les plus actifs de l’Ordre sont à ce moment : Saint-Martin, poursuivant ses initiations individuelles, Villermoz continuant ses recherches poursuivies eollectivement ; puis d’Hauterive, de Grainville’et quelques autres. Savalette de Langes est à l’écart.

Le 18 décembre 1780, Saint-Martin prévient ses amis de Lyon de la curiosité de M'^^la maréchale de NoailleSjqui,devinant en lui le Philosophe inconnu, est après lui comme un furet, Toutes les précautions doivent être prâses pour la dérouter. Cette année il a été passer quelques Jours chez le duc de Bouillon.

Le 8 mai 1781 nous apprenons la maladie du F.Tava^nes,qui part pour Lyon aecompagné de Court de Gébelin. Outre ce dernier, nous voyons encore, cité dans cette lettre,Savalette de Langes dont il a déjà été question et Duchanteau, l’auteur d’un calendrier magique qui sera fort estimé plus tard par EliphasLévi.

Presque aussitôt suit une seconde lettre (i8mai 1781) annonçant, à mots couverts l’apparition du second volume de Saint-Martin (le Tableau Naturel) et nous faisant part d’une courte maladie de l’auteur.

Nous entendons parler de M. de Virieu et quelques notes concernant Court de Gébelin font pressentir qu’il a dû être initié aux grades inférieurs de la Société. D’Hauterive est parti de Toulouse pour Orléans.

La lettre du 7 juillet 1782 concerne des affaires de Willermoz pour lesquelles des Fermiers généraux peuvent être utiles. Parmi les noms de ces derniers, nous remarquons celui de Delaage. Saint-Martin parle aussi de l’/zi^nenza dans sa lettre.

Passons sur le 10 février 1788 pour nous arrêter à l’envoi du 10 mars de la même année. Cette lettre est un morceau sublime par l’élévation des pensées autant que par son caractère vraiment chrétien.

L’année suivante (1784, 3 févuer) nous apprenons une grosse nouvelle. Le Philosophe vient de prêter serment à la Société occulte fondée par Mesmer. C’est cette société qui

forme le noyau d’où sortira plus tard la Société de VHarmonie. C’est surtout avec Puységur, qui découvrit la lucidité somnambulique, que travailla Saint-Martin.

Le 29 décembre de la même année des détails complémentaires nous sont fournis. C’est ainsi que nous connaissons le quartier qu’habite Saint-Martin, (rue de Seine, faubourg Saint- Germain n® y2); la maison doit toujours exister.

Nous suivons aussi les recherches de notre auteur au sujet du magnétisme,car il raconte ce qu’il a vu à Busancy, chez Puységur, où il a pu constater de nombreux cas de guérisons rapides.

Incidemment nous constatons que Saint- Martin, s’est rendu à la loge la Bienfaisance. Nous apprenons aussi qu’il n’assistera pas aux séances du couvent réuni par Savalette de Langes. Enfin remarquons ce jugement sur Cagliostro : « Je regarde cet homme comme le tourment de la Vérité ».

Ici se termine le grand séjour de Saint-Martin à Paris. Il a fyi. ans. Les événements qui surviennent à Lyon vont avoir une grande influence sur son esprit.

WiLLERMOZ RÉUSSIT ENFIN SES OPERATIONS A

Lyon

Voyage de Saint-Martin auprès de lui

Le ag avril 1785 nous devinons que Willermoz et ses amis viennent d’obtenir un grand succès dans leurs opérations théurgiques. L’Agent ou Philosophe Inconnu que Saint-Martin avait probablement connu dans l’école de Martines, vient de se manifester à Lyon.

Lorsque nous publierons, si Dieu le permet, notre étude sur Willermoz, on verra que cette manifestation était d’une grande importance puisque l’agent matérialisé dicta près de cent cahiers d’enseignement et qu’il vint lui-même en brûler plus tard une partie. Nous possédons dans nos archives, presque tout ce qui a été sauvé.

C’est avec le plus pur esprit de charité et d’humilité que Saint-Martin félicite son ami de son succès. Et il déclare avec la plus grande franchise que le nom qui signe ses livres est d’origine invisible et ne lui appartient pas à lui-même. « Les torts que j’ai eus de me laisser connaître ne me paraissent pas comparables à ceux d’avoir écrit. Ces derniers offen-

saient la chose même, en me mettant à sa place sans son ordre ».

L’Ordre viendra bientôt et lèvera bien des scrupules. Notons l’annonce de l’envoi d’un ouvrage de Puységur et des nouvelles de M. Tieman.

Un mois après, i 3 mai i^SS, on sent combien Saint-Martin brûle d’envie d’aUeràLyon.

D’Hauterive est en Angleterre.

L’occasion se présente vite et le 3 o juin, Saint-Martin annonce son départ de Paris.

Un détail à retenir : la Loge Lyonnaise se réunit aux Brotteaux. C’est là que Saint-Martin, déjà Rose-Croix Martinésiste, est inscrit officiellement sur les registres maç.-., ainsi qu’on le verra plus loin. Il est reçu le lundi 4 juillet à 5 heures, nous apprend une note de la main de Willermoz. Signalons aussi les livres que Saint-Martin emporte pour charmer les loisirs du voyage : Une bible hébraïque et un dictionnaire pour en aider la traduction.

Le séjour à Lyon, partagé entre les études hermétiques et théurgiques dure du 3o juin ij 85 au lef janvier 1786. A cette date le Philosophe part pour Paris avec Zinnowief.

Nous voyons nommer le M‘* de Bory, M.de

Saint-Didier, M. de Polomieu (qu’il appelle irrespectueusement la Grande Minette) ; le F. Barberin ; puis nous apprenons que, sur les récits, prudents cependant, de Saint-Martin, plusieurs frères, entre autres Savalette de Langes, veulent se rendre à Lyon.

Quelle prudence ne devait pas montrer Saint-Martin dans le récit des faits qu’il avait été appelé à voir aux Brotteaux et dans le choix des oreilles à qui il pouvait conter ces faits !

Dans le premier moment d’enthousiasme on se figure que le récit véridique des faits occultes, énoncé avec ardeur et conviction, va entraîner l’assentiment de l’auditeur. On expose les phénomènes avec toute la rigueur désirable, on parle, on parle, grisé par son propre contentement — puis vient le réveil.

L’auditeur n’est pas apte à s’élever si haut. Il se persuade aisément que l’imagination a du être pour beaucoup dans ces faits qui déeoncertent ses catégories mentales. Et loin d’être persuadé, il devient plus défiant et plus sceptique.

On a compromis le maître visible ou invisible, on a fait fausse route et il faut toute l’hu-

milité de notre philosophe pour se jeter à genoux en reconnaissant ses fautes et en se rappelant la remarque pythagorienne qu’on a une seule bouche et deux oreilles.

Hélas, que celui qui n’a pas péché jette la première pierre au philosophe ! Pour nous, nous savons combien l’expéiience du silence lui fut dure, pour ne pas excuser de grand cœur le jeune maître.

"N’oyage a Londres

Un mois après, le i 5 janvier 1787, il est à liOndres, où il est arrivé le 10, après une mauvaise traversée pendant laquelle il a fait connaissance avec le mal de mer. Le but de son voyage ? Apparemment de retrouver Tieman et Zinnowief qui sont à Londres aussi.

D’Hauterive, rencontré par hasard, a été froid. 11 ne veut pas regarder comme frères (Martinésistes) ceux qui appartiennent à la IMaçonnerie.

Saint-Martin üt, à Londres, la connaissance du mystique Law ^t surtout de M. Belz, un voyant remarquable, dont notre philosophe décrit avec enthousiasme les facultés dans cette lettre.

D’autre part, M. Matter signale (pp. i 32 et 399), les connaissances aristocratiques de Saint-Martin, parmi lesquelles nous remarquons le comte de Divonne, M""® de Goislin, Milord Beauchamps, puis le savant Herschell chez qui notre auteur a déjeuné avec M. de Lauzun, M. Dutens et M. Horseley.

Ce Dutens est le célèbre auteur des Découvertes des anciens attribuées aux modernes qui ont demandé une érudition et des recherches considérables.

« Je demeurais, nous dit Saint-Martin, chez « le prince Galitzin et Tieman qui eurent « tant de bontés pour moi que j’en ai honte. »

Le prince Galitzin a-t-il été un des agents actifs de l’introduction du Martinisme (de Saint-Martin) en Russie? Je l’ignore.Mais ce qui est sûr, c’est que l’Ordre Martiniste prit une telle extension en Russie que le théâtre impérial, un peu, dit-on, par ordre de la Grande Catherine, mit une attaque des Martinistes en scène et, qu’aujourd’hui encore, on peut voir exposés à Moscou, les bijoux et les cordons des Martinistes de cette époque.

Les noms russes cités par Saint-Martin sont les suivants : (Matter p. i 36 ) Prince Galitzin,

Kachelof, Markof, Zinnowief, Stavronski, Vorrontzofî, comte Rasonmoski.

Nos frères martinistes de Russie feront bien de rechercher dans ces familles les traces de l’action de notre maître. A l’encontre de M. Matter, je ne èrois pas qu’il s’agisse là des disciples de Martines , mais bien de ceux de Saint-Martin.

Notre philosophe cite lui-même les noms de Doyen, Grainville, Poisy, Millanois, Auchat,

Paris, Amboise, L’Italie

Le séjour de Londres est bientôt terminé car le 20 juillet 1787 nous retrouvons Saint- Martin à Paris, arrivant de Bussang. Son père est paralysé et il part à Amboise. Les frères Giraud et Millanois sont encore cités dans cette lettre.

Bientôt Saint-Martin part pour l’Italie et il passe par Lyon en septembre 1787. Il fait le voyage d’Italie, nous dit M. Matter, avec le Prince Galitzin. Notre philosophe dans sa lettre de Lyon parle surtout de M. Giraud et le reste se rapporte à des mots convenus au sujet de l’impression de ses ouvrages.

Le 23 octobre il arrive à Rome et le lende-

main il écrit pour raconter sa visite à Saint- Pierre et son admiration. Nous apprenons qu’il a passé par Sienne et par Florence sans s’arrêter dans cette dernière ville. A Sienne il a éprouvé quelques secousses de tremblement de terre et il a rencontré dans une auberge un ami de Willermoz, le comté Gollovator.

On trouvera dans les livres deM. Matter (p.

i 4 i) la liste des relations mondaines en Italie. Elles ne nous intéressent guère pour l’étude que nous poursuivons que par les initiations que Saint-Martin aurait pu faire dans leurs rangs. Mais nous n’avons aucune lumière à ce sujet.

Le séjour en Italie dura à peu près quatre mois, et nous apprenons par la copie d’une lettre de Yillermoz du 6 février 1788 qu’à cette date Saint-Martin revient vers Lyon.

Autre nouvelle, très importante, dans la même lettre ; l’Agent a cessé ses apparitions et un sujet qui avait aidé les frères à faire quelques expériences de lucidité a aussi cessé ses services par suite de son mariage.

Or, d’après cette lettre, nous apprenons que Saint-Martin avait annoncé ce qui allait arriver deux ans et demi d’avance à certains frères à l’insu de Willermoz. Delà les vifs repro-

ches de ce dernier et la justification facile de Saint-Martin.

«L’AgentA Lyon»

Nous verrons en étudiant Willermoz que ce départ de l agent ne fut qu’éphémère puisqu’il revint en 1790 et resta, mais c’est à vérifier, jusqu’à i^gS. Je dis c’est à vérifier parce que Willermoz nous dit que dans les premiers mois de 1790 « je rendis à l’agent « sur sa demande, plus de 80 cahiers qui « n’avaient pas été publiés et qu’il a dé- « truits. »

Retour a Paris

Le passage par Lyon a été rapide car, le 29 avril, Saint-Martin est à Paris. Il annonce le résultat de négociations poursuivies par le F. de Virieu. Le philosophe se fait écrire rue du Doyenné Saint-Louis duLouvre, n“ 5. Nous savons aussi qu’il esten correspondance régulière avec Millanois, Grainville, Bory, Giraud, les frères de Lyon et la personne qu’il désigne parle nom énigmatique de La Mère.

Nous voyons aussi par cette lettre le zèle du frère Zinnovief pour la propagation de

Tordre, car ses amis viennent tous rendre visite à Saint-Martin.

Il cite aussi de Wurtemberg, la duchesse de Brissac, de Gléon,M"^®de Saint Didier.

Il annonce son départ pour Ainboise. Signalons aussi un petit voyage à Montbéliard chez la duchesse de V/urtemberg, cette même année.

Ici se termine une grande phase de la vie de Saint-Martin. Il a juste ans et il va se rendre pour la première fois à Strasbourg où il sera conduit jusqu’à TEsprit deBœhme par les œuvres du célèbre théosophe allemand* Ses deux dernières lettres à Willerinoz vont préparer la transition.

Influence des Idées swedenborgiennes sur Saint-Martin

Saint-Martin est arrivé à Strasbourg le 6 juin 1788. Il reparle à mots couverts du Vicomte qui a eu des accidents cérébraux graves et qui va mieux.

C’est sans doute pour rejoindre Tieman que Saint-Martin est allé à Strasbourg où il a vu les Turkheim, Mayer, Salzman. Il an-

nonce l’arrivée à Lyon d’un jeune américain du nom de Despallières.

Autre lettre le i6 décembre eonsacrée surtout à la question de savoir si Saint-Martin peut participer aux travaux de la Société des Initiés de Lyon sans être resté maçon.

Enfin dernière lettre de la série, le 4 juillet 1790, toujours datée de Strasbourg, mais annonçant un voyage en Touraine fait au printemps de la même année. C’est dans cette lettre que Saint-Martin demande à être définitivement rayé des registres maçonniques.

Là s’arrête la correspondance initiatique que nous publions. Nous nous adressons donc à M. Matter pour tout le complément de la biographie du jeune maître.

Influence bécisive de Jacob Bœhme Correspondance avec Kirchberger

C’est une autre série de lettres adressées au baron de Liebisdorf qui a été surtout utilisée pour analyser les idées intimes de Saint-Martin depuis cette époque, en étayant ces renseignements sur ceux fournis par l’auteur luimême dans son « Portrait Historique».

La première impression qu’il ressent est

celle d’avoir autour de lui des âmes fermées aux objets qui lui sont chers. Les hommes sont tout à leurs affaires matérielles et c’est parmi les âmes féminines que Saint-Martin va rencontrer les plus immédiates compréhensions.

Parmi les personnes nommées citons les Frank, les Turckheim, M. D’Oberkirch (quireparlera de Saint-Martin dans ses mémoires) de Lutzelbourg, de Saint-Marcel, Lefort, Falkenheim,Delort, etc...

On trouvera dans le beau livre de M. Matter tous les détails de l’enthousiasme de Saint- Martin pour l’âme de sa camarade intellectuelle M“® de Bœcklin.

Une autre remarque en passant. Citant (Matter p. i 53 ) les personnes ayant fortement agi sur son esprit, notre auteur cite Willermoz par la seule initiale de son nom W. Or M. Matter cherche vainement, et pour cause, quelle est la jolie femme déguisée sous cette lettre. Nos lecteurs sauront à quoi s’en tenir.

Mais nos lecteurs ont le droit de nous demander autre chose qu’un simple analyse du livre de M. Matter, aussi allons-nous leur demander la permission de résoudre certai-

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nés questions générales intéressant tous les occultistes et posées par la vie de notre philosophe.

De 1^88 à 1791 cette vie s’écoule à Strasbourg, de 1791 à 1793 nous le trouvons à Paris en correspondance suivie avec son ami de Berne. (Sa première lettre à son ami est du 28 mars 1792.)

Nous apprenons incidemment que Saint- Martin était chevalier de Saint-Louis (x).

En janvier 1798 notre philosophe rend les derniers devoirs à son père et il retourne, et reste seul l’année suivante (1794) à Amboise.

Saint-Martin et la Révolution

Nul mieux que M. Ad. Franck, n’a mis en relief les événements auxquels se trouva mêlé le philosophe pendant la Révolution. Aussi prendrons-nous la liberté de faire appel à l’ouvrage: La Philosophie irvystiqueen France au XVIIP siècle, p. 58 et suivantes.

« En s’inclinant devant les principes et en partageant à bien des égards les passions de la Révolution Française, Saint-Martin se fait un devoir d’en accepter les épreuves et les

(i) Voir Matter, p. 208.

cliarges. De quel danger peut-elle d’ailleurs être pour lui?Ne vous a-t-il pas déjà appris que sa destinée n’a rien de commun avec celle de ce monde, et qu’aucune des tribulations réservées à celui-ci ne saurait l’atteindre? « La paix passe par moi, écrit-il à son ami Kircliberger, et je la trouve partout à côté de moi. » Il en a eu, en mainte occasion, des preuves irrécusables, surtout pendant la journée du

10 août : car il était alors enfermé dans Paris, et il n’a cessé de le traverser tout le jour sans éprouver la plus légère crainte, sans rencontrer le moindre obstacle. Gela le frappe d’autant plus qu’il n’y est absolument pour rien ;

11 n’a par lui-même aucune force physique qui puisse lui donner le courage des sens. Mais qu’importe le courage des sens quand l’esprit, transporté dans les espaces imaginaires, n’a aucune idée du péril ? Veut-on savoir de quoi s’occupait Saint-Martin dès le lendemain de cette catastrophe du lo août, qui venait de plonger la France et l’Europe dans la stupéfaction ? 11 s’entretenait, avec son correspondant de Berne, de la lumière cachée dans les éléments et de laXLVIP épître deBœhm,

Devenu libre, au commencement de i^gS.

par la rnort de sou père, il résidait tantôt a Paris, tantôt à Petit-Bourg, près de son amie la ducliesse de Bourbon, ou la citoyenne Bourbon, comme on disait dans ce temps-là. 11 était à Paris, il venait de monter sa garde à la porte du Temple, devant la prison de ce même enfant royal dont l’Assemblée Constituante l’avait jugé digne d’être le précepteur, quand parût, le 27 germinal de l’an 11, un décret de la Convention qui interdisait aux nobles le séjour de la capitale. Saint-îNIartin, obéissant sans murmurer, retourna dans sa viUe natale, où la confiance et le respect de ses concitoyens adoucirent son exil. Lui, de son côté, soit par des dons patriotiques, soit par des services personnels, s’efforça, en toute circonstance, de prouver son attachement à la cause de la Bévolution. « On doit s’estimer heureux, écrit-il, toutes les fois qu’on se trouve pour quelque chose dans ce grand mouvement, surtout quand il s’agit ni de juger les humains, ni de les tuer. »

Nommé commissaire pour la confection du catalogue des livres nationaux, il trouve dans l’accomplissement de cette tâche mie jouissance inattendue pour son esprit ; c’est celle

([UC lui a procurée la découverte d’une légende de couvent, parfaitement ignorée hors de l’enceinte où elle prit naissance : La vie de la sœur Marguerite du Saint-Sacrement.Ici nous rentrons dans les excès d’imagination dont nous avons déjà eu un exemple à l’oecasion delà vie de Gichtel. Il s’agit d’une pauvre carmélite du XVIP siècle, dont les perfections, les tortures et les soulfrances surhumaines seraient une nouvelle conlirmation des principes du mysticisme, ou, pour mieux dire, des principes de Boclnn et de jNIartinez. Inferieure à d’autres pour la science et la puissance, elle s’est élevée aussi haut que notre nature le permet, (( dans l’ordre de la régénération et des vertus de l’amour ». Mais voici ce qui lui arriva. Pendant que la main divine la transportait dans ces sublimes régions, l’action spirituelle de l’ennemi la lirait en sens contraire. Il en résultait pour elle des souffrances c[)ouvantables, dont toute son organisation fut ébranlée, mais qui s’attaquaient surtout à la tête. On appela à son secours les hommes de l’art : mais que pouvaientils dans leur ignorance, sinon la torturer en vain? Ils épuisèrent sur elle tous les remèdes

de la pharmacie, ils lui appliquèrent sur le er.àne un fer rouge, ils lui firent subir Topération du trépan. La pauvre fille, quoique parfaitement sure qif ils ne changeraient rien à son état, supporta son martyre avec une héroïque résignation. Cette histoire, dont il ne conteste pas un instant la véracité, est pour Saint-Martin, une magnilique occasion de montrer que la médecine, quand elle ne tient pas compte de Tordre surnaturel, n’est pas une science plus fondée que la philosophie, et qu’elle n’aboutit qu’à tuer le corps, comme celle-ci à tuer Tàine ! « Je ne veux point, dit-il, scruter ici Tordre scientilique. Si cette fille eût joui de ses droits, elle eût pu renverser ses médecins, comme Jésus-Christ renversa les archers qui vinrent le saisir au Jardin des Olives. »

Un homme qui, sous le régime de la Terreur, se laissait absorber par de telles lectures, n’était certainement pas dangereux pour la république. Cependant, et malgré la prudence qu’il s’était imposée avec son ami Liebisdorf, même dans les controverses du mysticisme, Saint-Martin fit ombrage aux autorités du moment. Un mandat d’amener futlancé contre

lui, et il était sur le point de comparaître devant le tribunal révolutionnaire, c’est-à-dire de monter sur récliafaud, cpiand la chute de Robespierre et la réaction Thermidorienne vinrent le sauver. Il ne connut le danger cjiie lorsqu’il fut passé, et naturellement, il fut persuadé plus que jamais qu’une puissance surnaturelle veillait sur lui comme une mère sur son enfant.

Il était seul, à quelque distance d’Amboise, dans sa petite maison de campagne de Chaudon, quand il fut nommé par son district élève des écoles normales, récemment créées par la Convention. G’étaitau mois de frimaire de l’an III, c’est-à-dire à la lin de 1794* Saint-Martin venait d’atteindre sa cinquante-deuxième année. C’était un peu tard pour s’asseoirsur les bancs de l’école. De plus, s’il ne nageait pas dans l’abondance à Chaudon, il y trouvait au moins le nécessaire; tandis qu’à Paris, au milieu de la saison rigoureuse, il ne pourra éviter la gene et les privations ; il sera obligé, comme il dit, de se faire esprit*pour ne manquer de rien. Enfin, il sera forcé de s’abaisser à des études de détail qui répugnent à son esprit et font vio-

leiice ù ses habitudes; il lui i'audra aussi prendre part à la discussion, s’exercer à la parole, lui qui n’en A oudrait entendre ni proférer d’autre que la parole interne. Aucune de ces considérations ne l’arrête, parce qu’il y en a d’autres d’un ordre supérieur qui lui font un dcA'oir d’accepter, si humble qu’elle paraisse, la mission que lui ont conliée ses concitoyens. D’abord, il pense que tout est lié dans notre grande révolution ; dès lors, il n’y a plus rien de petit pour lui, et ne fut-il qu’un grain de sable dans le vaste édifice que Dieu prépare aux nations, il ne doit pas résister quand on l’appelle. Mais le principal motif de son acceptation, c’est l’espérance que, avec l’aide de Dieu, il arrêtera une partie des obstacles (pie Vennemi de tout bien ne manquera pas de semer dans cette grande carrière qui va s’ouvrir et d’où peut dépendre le bonheur des générations.

Dernière Partie de la Vie de Saint-Martin Sa Mort

C’est d’Amboise qu’il est envoyé à Paris comme élève de l’Ecole Normale et(|u’il a ses fameuses discussions avec Garat(9ventôse

Le Solloréal il esl revenu à Tours.

Les années 1790 à 97 le trouvent occupé à écrire et à publier ses études sur la Révolulution française soit à Petit-Bourg soit a Paris où il passe toute l’année 1797- ^ ^

ment (pi’il mit la clernière main à scs mémoires philosopiûc[ues.

Le 24 décembre 1799 il perd son ami LiebisdorlL De là un gros et légitime chagrin — bien que ces deux âmes ne se connussent que spirituellement.

De 1798 à 1801 paraissent édités par luimème ses deux volumes sur l Esprit des choses et le Minstère de VHomme-Esprit.

Enün de 1802 à i 8 o 3 ses traductions de Bœhme commencent a voir le Jour.

Claude de Saint-Martin meurt d’une attacpie d’apoplexie à Avdnaye, près de Sceaux, le i 3 octobre i 8 o 3 .

Tel est le coup d’œil d’ensemble sur cette dernière partie de sa vie que nous allons maintenant analyser avec plus de détail en traitant certains points nécessaires à bien mettre en Inmière — au sujet des doctrines.

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