‹ L'illusion de fausse reconnaissanceChapitre 2 sur 94 · HISTORIQUE ET METHODE SUIVIE · texte numérisé non relu

HISTORIQUE ET METHODE SUIVIE

Il serait téméraire d’affirmer que Maine de Biran ait voulu faire allusion à la fausse-reconnaissance dans l’obscur passage suivant: «...Il est certains états de sensibilité ou d’imagination qui semblent se projeter dans une sorte de champ vague et indéfini qui tient l’existence passée. Ces états peuvent en effet se rallier soit à d’anciens songes, soit à des déterminations affectives étrangères au moins par elles-mêmes, mais organiquement associées à quelque circonstance élémentaire d’une perception ou d’un sentiment de conscience » (1823 p.260). La première description incontestable du phénomène me paraît être celle qui fut donnée par Wigan en 1844 sous le nom de sentiment de préexistence. « C’est, dit-il, une impression soudaine que la scène à laquelle nous venons d’assister à l’instant (quoique, étant donnée la nature même des circonstances, elle n’ait pu être vue antérieurement) s’est déjà trouvée sous nos yeux autrefois, avec les mêmes personnes, causant, assises exactement dans les mêmes positions, exprimant les mêmes sentiments dans les mêmes termes. Les poses, les ex-

pressions, les gestes, tel ou de la voix, il semble qu’on se souvienne de tout et que tout cela attire notre attention pour la seconde fois. Jamais on ne suppose que ce soit la troisième fois. « (Wigan, 1844, p. 84). Plus tard? en Allemagne, Feuchtersleben ^^ignalait le même phénomène sous le nom de « Phantasma des Gedachtniss » (1815, p. 235). On le trouve également signalé par Neumann dans son Manuel de Psychiatrie (1850, §§ 199 et 200, p. 111 et 112. — Cf. également §§ 85 et 39). II en rapporte deux cas observés chez les aliénés, et s’efforce d’en donner une interprétation psychologique. — Mais le premier travail spécial sur ce sujet, est celui de Jer'-en (d’Allenberg) (1868). Cet auteur rapporte quatre observations inédites. Pour deux d’entre elles le diagnostic de fausses-reconnaissances paraît très discutable. Les deux autres peuvent être rangées parmi le plus beaux cas qui aient été publiés; malheureusement elles sont insuffisamment détaillées en ce qui concerne la description du phénomène lui-même.

Dans les deux années suivantes parurent successivement trois articles de Max Huppert intitulés ; « Doppel- ■ivahrnehmungen und Doppelvorstellungen ; Ueber das Vorkommen von Doppelvorstellungen, eine formale Elementarstôrung » et enfin : « Capillare Apoplexie der linken Insula Reilii ». Dans tous trois il est question de la' fausse-reconnaissance, mais d’une façon assez superficielle. L’auteur se rallie à l’hypothèse de Jensen. Tout en critiquant le nom de « Doppelwahrnehmimg » (c’est-à-' dire «double perception ») auquel il préfère celui plus compréhensif de « Doppelvorstellung » (double repré-

sentation). Vient ensuite Sander (1872) avec une observation intéressante ; il fait une bonne critique de théories physiologiques de ses prédécesseurs (Jensen notamment) mais l’explication qu’il propose lui-même est notoirement insuffisante.

La même année, Eyselein, mal renseigné sur les travaux de ses prédécesseurs, publiait comme observation de fausse-reconnaissance l’observation d’une dame atteinte d’obsession portant sur la recherche des souvenirs.

Rien n’avait encore été publié en France sur le sujet quj nous occupe, lorsqu’en 1876, à la suite d’une note anonyme parue dans la/îennenote se rapportant à un phénomème de mrhnoire assez singulier mais certainement différent, parurent dans la même revue deux lettres d’Horvvicz et E. Boirac, tendant à assimiler ce phénomène à la fausse reconnaissance. Horwicz seul faisait allusion aux travaux antérieurs des auteurs allemands ; en revanche, M. Boirac apportait l’expérience personnelle qu’il avait du phénomène, et proposait plusieurs explications entièrement nouvelles.

La même année, A. Pick, publiait l’observation d’un jeune homme atteint de délire de persécution, qui en même temps semblait littéralement vivre dans un état permanent de reconnaissance illusoire. Le malade étant oomplèteraent dupe de cette illusion, elle influait d’une façon notable sur ses autres conceptions délirantes.

L’année suivante Anjel publia l’observation d’un malade ■qni, très intelhgent et capable d’analyser ses impressions, avait été sujet à cette illusion à plusieurs reprises, avec une violence extrême. L’auteur y joint sa propre auto-

observation. Il attribue le phénomène à un trouble dans la perception; son hypothèse plus ou moins, modifiée par les psychologues qui vinrent ensuite, est une de cellesqui eurent le plus de succès.

Th. Ribotdans son livre sur maladies de la mémoire (1881) consacre quelques pages à la fausse reconnaissance, il reproduit notamment en partie l’observation de Pick, et propose une théorie nouvelle, d’après laquelle le phénomème serait dû à une sorte d’hallucination.

Henry F. Osborn, vers 1884, eut le premier idée de faire une enquête un peu étendue. Il profita de ce que Galton faisait circuler son célèbre questionnaire relatif à la vision mentale, pour y joindre la question suivante :

« Vous est-il arrivé, assistant à une scène entièrement nouvelle, étant certain de sa nouveauté, de sentir antérieurement que vous l’aviez vue auparavant, et en même temps d’avoir cette conviction que vous revoyez un endroit obscurément vaguement familier? Citez, si vous le pouvez, un ou deux cas de ce genre. Avez-vous trouvé quelqu’explication satisfaisante de ce phénomène (1)?» Osborn ne dit pas combien de réponses lui sont parvenues. Il en publie un petit nombre que nous avons reproduites (Cf. Obs. 12,13, 14 et 15). Elles sont fort courtes, et presque

1.: « Hâve you corne suddenly upon an entierly new scer.e et wMle certain of itsnovelty, felt inwasdly that ypn had seen itbefore, with a conviction thaty ouwere revisiting a dimly familiar locality? Mention, il you can, an instance or two in whicli thises occured Has any satisfactory explanation of this expérience ever suggested itself to you (H. F. Osborn, 1884, p. 478).

toutes trop peu précises pour que l’exactitude du diagnostic puisse être affirmée de façon certaine.

En outre on trouve dans le livre de Forel sur Les ammalles de la mémoire^ une observation intéressante reproduite ici. (Obs. J6).

La même année, nous trouvons, de M, Fouillée, dans la Revue des Deux-Mondes, une étude purement théorique sur la question.

En 1887, Em. Kraepelin publia sur les illusions de la mémoire en général [Erinnerungsfdlschungen) une série d’articles qui présentent, entre autres mérites, celui de classer nettement ces illusions en groupes naturels ;

Illusions simples [Einfache Erinnerungsfâlschangen).

Illusions associée s (-l5£oc//re/2de Erinnerungsfalschuncjen).

Illusions identifiantes {Identijicirende Erinnerungsfülschiiagen).

Ces dernières seules répondent aux fausses reconnaissances, les deux premiers groupes comprenant toutes les autres paramnésies, c’est-à-dire les créations de l’esprit que le sujet prend pour des souvenirs véritables.

Kraepelin avait observé le phénomène sur lui-même, et rapporté différentes observations d’autres auteurs. Aucune des théories proposées jusqu’alors ne le satisfait complètement, mais il évite d’en proposer une nouvelle. Son travail est surtout, en somne, une revue générale, excellente d’ailleurs.

Depuis, la question a fait en somme assez peu de progrès ; Bonatelli, Huglings-Jackson, Burnham, et surtout Vignoli, ont apporté de nouveaux faits intéressants

MM. Guyau, Lalande, Dugas, Bourdon, des théories plus ou moins parentes de celles qui avaient été proposées déjà, mais aucun d’eux ne considère la question comme suffisamment éclaircie; tous reconnaissent la nécessité de nouveaux documents.

Il y a deux ans, M. Arnaud en a publié un de la plus haute importance, mais isolé, malheureusement.

Il est regrettable que M. Arnaud ne nous ait pas encore donné l’étude d’ensemble qu’il promettait dans son article, car en somme, c’est surtout une étude d’ensemble qui manque à présent : à toutes les études spéciales que je viens de passer en revue, il me semble qu’on peut adresser un reproche général. Leurs auteurs, philosophes ou aliénistes, sans s’astreindre à une description minutieuse et complète fondée sur un grand nombre d’observations détaillées, cherchent avant tout à expliquer le mécanisme supposé du phénomène, et Dieu sait, souvent au prix de quelles hypothèses ! Tout a été invoqué depuis : « un manque de synergie dans les centres cérébraux, grâce auquel les ondulations similaires ne se fondent pas entièrement » (Fouillée), jusqu’à la télépathie (Lalande).

Si je n’ai certes pas la prétention d’avoir comblé la lacune que je signale, du moins, puis-je dire que je me suis efforcé d’élargir le plus possible le champ d’explora'ion, en rassemblant le plus grand nombre possible d’observations, tant inédites que publiées antérieurement.

Une grande difficulté résultait de ce que la fausse reconnaissance ne se traduisant le plus souvent par aucun gne objectif, par aucun acte anormal, nous ne pouvons

la connaître que par les récits des sujets, ordinairement peu familiers avec la psychologie, et peu habitués à l’observation intérieure. Je pensai que la comparaison d’un très grand nombre d’observations était le plus efficace moyen de corriger ce que présentent toujours d’incertain et d’individuel les résultats de l’observation subjective, et je rédigeai un questionnaire que je fis aussi complet et aussi précis que possible.

Ce questionnaire est certainement loin d’être parfait, car, pour le faire tel, il aurait fallu connaître déjà la question à fond. Je dois dire cependant que si j’avais à le recommencer actuellement, je n’y changerais pas grand’chose.

Je craignais d’abord qu’il ne fût ardu, difficile à comprendre, pour les personnes non familiarisées avec le langage et avec les finesses d’analyse de la psychologie ; en général cependant, toutes Jes questions ont été bien comprises, et j’ai été surpris de la bonne qualité des réponses que j’ai reçues.

D’ailleurs, toutes le.« fois que j’ai eu des doutes sur le sens ou la valeur scientifique d’une réponse, j’ai demandé à.l’auteur des éclaircissements, ou je lui ai posé des questions plus précises. Dans quelques cas, j’ai fait l’expérience de prendre deux fois la même observation à plusieurs. mois d’intervalle : je n’ai jamais trouvé entre les réponses, ni contradictions, ni incompatibilités.

D’autres observations ont été vérifiées au moyen d’interrogatoires directs, de vive voix.

Questionnaire relatif aux paramnésies ou fausses RECONNAISSANCES (1).

Age:

Sexe :

Profession :

1 . —Vous est-il arrivé d’éprouver le sentiment constituant le phénomène dit «fausse reconnaissance », auquel Dickens fait allusion dans le passage suivant : « Nous connaissons tous par expérience ce sentiment qui nous envahit parfois, que ce que nous sommes en train de dire et de faire, a déjà été dit et fait antérieurement, il y a longtemps ; que nous avons déjà été entouré par les mêmes ligures, et les mêmes objets, dans les mêmes circonstances (2).

2. — Etait-ce chez vous une impression immédiate de reconnaissance, portant sur le total des perceptions et états affectifs de l’instant considéré, (quelque court qu’il fût

1. Les personnes qui seraient disposées à répondre à ce questionnaire, peuvent le faire encore à présent : elles sont priées de faire parvenir leurs réponses (accompagnées de leur nom et de leur adresse) au docteur Eugène Bernard Leroy, 30 rue Miromesnil, Paris. Ces réponses pourront être utilisées dans un prochain travail, en particulier celles qui seraient relatives aux §§ 32 bis, 33 bis et 34 bis,

2. We bave ail expérience of a feeling that cornes over us occasionaly, of what we are sayng and doing having been said and donebefore, in a remote time, of our having been surrouuded, dim âges ago by the same faces, objects, and eircumstances. Ch. Dickens: David Copperfield ; Tauchnitz Ed. T. II Chap. XIX p. 354 (Leipzig 1850^ m-12).

Leroy

d’ailleurs, et quelque rapide que fût la disparition de l’illusion), ou était-ce un simple jugement de ressemblance partielle, plus ou moins étendue, et plus ou moins parfaite ?

La distinction précédente est extrêmement importante, et, si vous avez éprouvé l’une ou l’autre forme, vous êtes priés de ;

A. Faire à chacun des numéros du questionnaire deux réponses, l’une relative à la première forme, et l’autre à la seconde ;

B. Exposer dans un paragraphe spécial les relations que vous avez cru observer entre ces deux formes.

3 . — A quel âge pensez-vous avoir éprouvé cette impression pour la I remière fois ?

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