CHAPITRE II
CARACTÈRES FONpAMENTAüX DE- l’iLLUSION DE FAUSSE- RECOKNAÎSSANGE
U impression de reconnaissance n’est nuUement assimilable à un jugement ordinaire de ressemblance, cette impression, « est, nous dit A.D. (Obs. 38) tout à fait « sui (jeneris » et ne peut pour moi se confondre avec aucune autre ».
Cela est particulièrement frappant, lorsque Ton ressent cette impression dans des lieux ou des circonstances qui sont en réalité déjà connus et familiers du sujet, comme dans le cas suivant, extrait de l’observation précitée : «j’ai eu, il y a deux mois environ, une impression très fugitive de « déjà vu » en traversant la place de la Concorde, sur l’impériale du tramway. Cette impression était, tout à fait différente de l’impression àüordinaire, àihabituel, que j’éprouve en voyant un objet, une personne, un lien, familiers ».
Cette différence paraît tenir en grande partie à ce que ce n’est pas à proprement parler un oôjefquiest reconnu, dans un cadre plus ou moins différent de celui où il était
lors de la première perception. C’est toujours un. groupe d'objets, qui souvent ne se trouvent assemblés à ce moment là que par un effet du hasard, « c’est une situation » qui semble être la répétition identique d’une situation antérieure, identité quine se présente jamais dans la vie réelle. Tous les détails perçus sont reconnus. Tout ce qui se trouve sur le moment dans le champ de conscience, apparaît comme ayant été déjà éprouvé :« Il m’est arrivé plusieurs fois, nous ditB. C. (obs. 54) étant seul sur une grande route, et monté à bicyclette, de me dire : je me suis déjà trouvé exactement au même endroit {même par rapport à Taxe de la route) les circonstances extérieures, de lumière, d^ température, etc, étant les mêmes, ayant le même paysage sous les yeux ». « S’agit-il d’un paysage, on croira retrouver, dans son souvenir, non seulement les grandes lignes, mais encore, chaque feuille, chaque arbre, chaque nuage, chaque rayon ; et même le plus souvent on se sentira soimême dans le même état et les mêmes sentiments que le jour illusoire de la première perception ». (Lalande 1893 p. 486).
«lime semble, alors dit, A. I. que je me suis déjà trouvé identiquement dans les mêmes circonstances : le décor est le même, lès personnages aussi; leurs attitudes sont les mêmes, les mots qu’ils prononcent, les sentiments qui m’agitent, tout me semble avoir existé déjà d’une façon identiquement semblable ».
Dans un des cas rapportés par M. Dugas, le sujet eut à son examen d’histoire au baccalauréat, l’impression de ^ s’être entendu poser déjà les mêmes questions par le même professeur parlant dans la même salle.
avec la même voix. Ses propres réponses, il lui semblait qu’il les avait déjà faites, il se réentendait lui même ».
L... est en train de jouer aux cartes. Un de ses partenaires joue et dit: « Cinq plus cinq ». « A ce moment, dit L.., malgré la banalité de la formule, je sens subitement que je la lui ai déjà entendue prononcer, assistant au même coup, au même endroit, avec tout le consensus des mêmes sensations ».Un autre cité par le même auteur, passant au coin d’une rue, pense y avoir déjà passé à la même heure, parle même temps, etsurtout sousl’influence de sentiments identiques à ceux qu’il éprouve actuellement, (Lalande 1893, p. 486).
Chez beaucoup, c’est comme le recommencement d*une tranché de leur vie :
Le D'' Laupts m’écrit que chez lui le phénomène « consistait en ceci, que P instant vécu avec tout son ensemble de sensations paraissait déjà avoir été vécu antérieurement ».
Une des personnes observées par Dugas s’exprime ainsi; « Il m’est arrivé un jour en me promenant à la campagne de m’arrêter stupéfait en constatant que j’avais déjà vécu identiquement l’instant qui venait de s’écouler ».
Chez A. S. c’est « le sentiment très net que je ne faisais que revivre une scène déjà vécue, non pas une scène analogue, mais bien la même, le cadre, les acteurs de la scène, tout était semblable ».
Chez B. D. c’est « comme si j’avais déjà vécu ce moment dé ma vie dans une vie antérieure ».
« Il me semble que j’ai déjà pensé ce moment-là » dit
A. B. G., il semblait « qu’une situation, neuve en réalité, avait déjà été vécue ».
Mais ce qui a été écrit de plus caractéristique à ce poin de vue se trouve, je crois, dans la belle description de M. F. Gregh : «Vous vivez, vous allez et venez, vous dites des mots et soudain vous sentez que vous avez déjà fait ces gestes, dit ces mots, dans le même ordre, de la même façon, sans qu’il vous soit possible de dire où ni quand. Vous sentez que vous vivez identiquementune mtmite que vous avez déjà vécue. Mais vous ne pouvez la situer dans votre passé... « J’ai senti que j’avais déjà fait tout ce que je faisais, éprouvé tout ce que j’éprouvais, parlé intérieurement tout ce que je me disais à moi-même dans un moment semblable ; que j’avais déjà fait ces gestes tous, exactement, dans le même ordre... touché une branche, poussé un caillou, tourné la tête, tandis que les cloches sonnaient avec la même succession de notes sous un ciel du même bleu profond, dans un air aussi vif et aussi vague ». Le principe des indiscernables de Leibnitz semble violé : « La minute présente est en tout point semblable à la minute passée, aujourd’hui devient autrefois. Une chose est aussi une autre chose ».
En résumé, l’impression de reconnaissance porte, non pas sur une perception isolée, mais bien sur le total des perc-ptions et états effectifs qui se trouvent dans le champ d’inconscience, à l’instant considéré ; il y a pour ainsi dire rejet dans le passé, antériorisation de la pert ception elle-même (cf. Arnaud, 1896 p. 466).
Un second caractère de l’illusion de fausse reconnaissance, est qu’elle survient dans des circonstances quelconques sans qu’il soit, en aucune façon, possible au sujet d’en prévoir l’apparition et d’en dire les causes, et je ne parle pas seulement des causes réelles, qui sont un mystère pour tout le monde, comme on s’en rendra facilement compte en parcourant les travaux publiés jusqu’à présent, mais encore de ces causes apparentes, c’est-àdire des circonstances qui paraîtraient en déterminer l’éclosion. Ces circonstances n’ont rien de spécial, sont indéfiniment variables chez un même sujet, n’ont entre elles d’aulres liens que leur insignifiance même et leur banalité. Le moment précis de l’apparition du phénomène ne coïncide jamais qu’avec un incident insignifiant, un bruit léger, un mot entendu ou prononcé, la chute d’un objet, le craquement d’un meuble, toutes choses qui n’auraient jamais été remarquées pour elles—mêmes et n’étaient même pas, à proprement parler, inattendues. Mlle A. J. nous en rapporte avec détails un exemple typique « J’étais allée, dit-elle, dans un coin de ma chambre pour y chercher un objet, et ce faisant, je déplaçais le pied d’un appareil photographique, à ce moment, j’eus l’impression d’avoir accompli jadis le même acte, exactement et dans des circonstances identiques, » cette impression porta encore sur les états de conscience qui suivirent pendant trois secondes environ, quoique ces états de conscience
n’eussent aucun rapport avec l’acte qui avait marqué le début de l’impression.
A. I. étudiant en médecine, a remarqué que chez lui le phénomène avait pour point de départ soit un mot, soit une attitude, soit une impression visuelle. Les circonstances étaient toujours banales. « Je suis, par exemple, dit-il, dans un salon, avec plusieurs personnes assises ou debout, qui causent entre elles, tout à coup, à un moment où quelqu’un prononce un mot, je tressaille, et il me semble que je me suis déjà trouvé identiquement dans les mêmes circonstances... »
ni
Selon la plupart des auteurs, l’impression de reconnaissance se développe avec une rapidité presque instantanée (Lalande, 1893, p. 485).Le phénomène atteint d’emblée toute sa netteté et toute sa perfection. « ... Je reçois le choc, dit Bo (obs. 23), et je sens que je l’ai déjà vu. Je ne puis comparer ce que j’ai ressenti qu’à la brusque fermeture d’une sonnerie électrique. » Il semble que d’ordinaire il n’y ait aucune espèce de progression, ni de transition ;ce n’est pas un sentiment d’abord vague, qui envahit l’esprit peu à peu, c’est quelque chose qui peut être extrêmement intense, même si la durée en est très courte,, instantanée, ce peut être « très court et très net » (obs. 40). Très intense et très profond, quoiqu’extrêmement rapide (obs. 46).
Cependant, ce mode instantané de développement paraît n’être pas absolument constant: Ainsi Ba (obs. dit que tantôt le phénomène apparaît brusquement, et passe comme l’éclair, tantôt, au contraire, son apparition est graduelle : c’est une impression d’abord extrêmement vague et flottante^ qui se précise peu à peu. De même M, F. Gregh dit en parlant de cette impressiop : « le plus souvent la sentant venir je l’arrête court par un effort de volonté » (obs.49).
La grande majorité des cas,des sujets dit que la fausse reconnaissance est toujours de durée extrêmement courte, c’est une impression qui passe comme l’èclair, ou qui dure quelques secondes, une demi-minute à peine. Cependant quelques-uns lui assignent une durée d’un quart d’heure, ou même davantage, et l’on pourrait croire, à la lecture des observations et que chez certains malades, l’illusion puisse être permanente.
Je crois qu’il est utile à cet égard de se prémunir contre une confusion dans laquelle tombent assez souvent les sujets : nous avons vu que la fausse reconnaissance se présentait comme une impression qui s’empare de l’esprit tout entier, qui s’impose à lui sans laisser place à aucun doute. Mais ensuite, une fois cette impression évanouie, une fois qu’il ne reste plus d’elle, et des états de conscience faussement reconnus que le souvenir, le sujet peut continuer pendant un certain temps à croire qu’il ne s’est pas trompé, qu’il y a réellement eu recommencement d’une courte période de sa vie. Cette erreur peut durer cinq minutes, elle peut durer un quart d’heure, elle peut même n’être jamais rectifiée ; mais, conséquence assez
étroitement liée au phénomène de fausse reconnaissance, elle ne doit pas cependant être confondue avec lui : ce n’est plus un phénomène anormal, c’est simplement un jugement de forme parfaitement régulière mais qui est faux, parce qu’il est fondé sur une donnée trompeuse, sur le souvenir d’une illusion.
Il y a là une distinction, qui, sans être à proprement parler subtile, demande un peu d’attention, et que ne songent pas à faire les personnes qui n’ont pas l’habitude de l’observation intérieure. J’ai pu ihe rendre compte par les interrogatoires directs auxquels il m’a été donné de procéder dans un certain nombre de cas, que les sujets qui attribuent à la fausse reconnaissance une durée relativement longue comprennent dans cette durée toute la période pendant laquelle ils ont continué à être dupes de l’illusion.
En somme, je ne connais pas de cas où il soit prouvé que l’impression ait duré plus de deux minutes.
A plus forte raison, aurais-je quelque répugnance à admettre que l’illusion puisse être continue, comme il pourrait sembler à première vue qu’elle l’ait été dans les observations de Sander et d’Arnaud.
Le malade d’Arnaud disait : « Je vis deux années parallèles dans mes deux séjours ici, il n’y a pas deux minutes qui diffèrent... » En réalité, comme le fait remarquer M. Arnaud (1896, p. 467) pendant d’assez longues périodes, le malade n’éprouvait rien de particulier. « Mais il suffisait de lui demander à un moment quelconque s’il reconnaissait la conversation, pour obtenir aussitôt une réponse affirmative, »
Evidemment, chez ce malade les fausses reconnaissances étaient très nombreuses et très rapprochées les unes des autres mais sans se fondre cependant. Nous verrons plus loin à quoi était due leur apparence de continuité.