L'Illusion
'au t e u r ajouterait plusieurs volumes de vers à celui-ci, qu'il leur donnerait encore et toujours le titre de l'Illusion. C'est qu'il n'en est pas de plus suggestif ni de plus beau, puisqu'il semble celui même de la vie, dont le poète doit chercher à reproduire l'image ou une image.
L'auteur a donc réuni déjà deux de ses volumes de poésies dans les éditions précédentes et en celleci, la cinquième, augmentée elle-même, corrigée, et définitive sans doute.
Quelques critiques, qui ont daigné lire et étudier son œuvre, ont compris que l'évolution de sa pensée ou de son âme était justement celle de l'dme ou de la pensée aryenne, qui, partie du panthéisme, puis du pessimisme et du nihilisme hindous, avait, après bien des voyages, abouti au stoï-
cisme des admirables Pensées de Marc-Aurèle, c'est-à-dire à une sorte de pessimisme héroïque, et, en dépit de ce nihilisme, à cause même de lui, à la constitution d'une religion éternelle, (si toutefois une chose ici-bas peut être jamais étemelle,) la religion de l'Idéal.
Il y a donc en ce volume quelque philosophie, et je désire qu'on en cherche et trouve l'expression dernière dans celles des pièces qui le terminent. Mais, en faisant un tel aveu, ne vais-je pas risquer d'écarter de moi bien des lecteurs ?
Ce livre, cependant, étant aussi et d'abord un livre de poésie, j'espère que par là il saura se réhabiliter de cette prétention d'exprimer parfois des idées.
Je prise en effet aussi peu qu'il convient la poésie didactique, et toute pensée, quand on en met dans les vers, doit donc à mes yeux se présenter toujours couverte du vêtement le plus riche, ce qui déjà la pourrait faire accepter, ou d'une de ces étoffes transparentes qui voilent et embellissent encore certains des plus nobles rêves de la sculpture antique.
Chaque poète expose aujourd'hui sa profession de foi sur sa manière d'entendre la poésie, et certes ce n'est pas inutile en ce temps de confusion des idées et d'anarchie générale. Voici la mienne.
J'ai l'orgueil de croire qu'entre tous les arts la poésie est l'art supérieur, en ce sens qu'elle les réunit, contient ou rappelle déjà tous, quand elle est ce qu'il lui faut être.
Un poète, en effet, a le devoir d'être, à ! a fois, et un musicien d'abord, et un peintre, et un sculpteur. Il ne peut cependant, avec les mots, avec le son et l'accord des mots, avec le r)thme et la rime, ne faire que de la musique : un vrai musicien la fait mieux; n'être qu'un coloriste, fût-ce un maître emailleur : un grand et vrai peintre sera toujours plus peintre que lui; ni un sculpteur, un imagier seulement : un sculpteur robuste ou tendre sculptera ou modèlera toujours plus nettement, plus fermement qu'un poète; mais le poète doit être à la fois musicien, peintre, sculpteur et quelqu'un eu plus, c'est-à-dire un homme qui pense (ce que nous ne demanderons pas à un peintre, à un sculpteur ou à un musicien d'être au même degré en leur ' œuvre), et un sensitif surtout, un émotif, traduisant d'une façon intense son émotion intense, comme d'une façon haute et imagée sa pensée haute.
Ainsi nulle idée philosophique, fût-ce la plus admirable, qui ne doive, en des vers, revêtir une forme parfaite, s'il est possible, selon le procédé du reste qu'emploie quelquefois la Nature, dans les moments heureux et trop rares où elle-même semble avoir le souci du beau.
Donc, je ne comprends pas la poésie sans pensée ou sans émotion; sans pensée, sans émotion du moins qui vaillent la peine d'être exprimées, intensivement, magnifiquement alors.
Oui, le poète est tenu plus qu'aucun autre à la
perfection dans la forme ; sinon, pourquoi se servirait-il d'un autre langage que celui de tout le inonde, et comment le sien s'en distinguerait-il ? Et il devra toujours aspirer à cette perfection, s'il ne peut la toujours atteindre.
J'ajouterai enfin que je garde sur le vers français et sur les règles, auxquelles il doit étroitement obéir, les idées sévères de de Banville, quand il commençait et terminait son fameux chapitre sur les licences poétiques, par ces seuls mots : « Il n'y en a pas », et de Th. Gautier, quand il gravait sur l'airain ses tables de la loi pour les servants de la rime et du rythme.
On me répondra de ce ton indigné ou désolé, dont on parle à quiconque semble un réactionnaire : a Vous vous oppose- alors à toute évolution. » — Nullement, mais il est plusieurs sortes d'évolutions, et la mort aussi en est une.
J'ai quelques principes toujours, on le voit, et je le reconnais hautement. Oui, je crois que la Norme, la Loi, le Rythme pur, survivront à tout et dureront.