‹ L'IllusionChapitre 11 sur 78 · H,EVE% MO%E · texte numérisé non relu

H,EVE% MO%E

L> 1: jour viendra bientôt où je clorai mes yeux Au spectacle étrange des choses;

Je ne les verrai plus, les soirs délicieux, Ni les matins aux lueurs roses;

Ni, plus doux que le soir ou que le frais matin, Plus nacré que la jeune aurore,

Ton corps miraculeux, perle, nacre, satin, Ta beauté qu'éperdu j'adore.

Ce large paysage empourpré des couchants, Qui nous émerveillait ensemble,

Je ne le verrai plus, tout ému par tes chants Ou l'amour de ta voix qui tremble.

Je ne jouirai plus de vous, oh ! plus jamais,

Vous, par qui l'âme se délivre, Accords, lignes, couleurs et splendeurs que j'aimais,

Qui faites le charme de vivre !

Tout ce grand rêve errant, le monde, aura passé Avec son reflet en moi-même;

— Mais toi, la fleur du rêve et qui l'as condensé, Oh! fleuris longtemps pour que j'aime!

Cil A NTS DE I. tMOUR I i Mi" LA MORT

KUIT T>EV^4CNJT LJi MEC1{,

1 o v s doux naguère, assis, la nuit, sur ce rivage. Nous écoutions pleurer les harpes de la mer : La mer bondit, ce soir, amoureuse, sauvage. Flots qui hurlez, mon cœur comme vous est amerl

C'est comme un bruit sans fin de sanglots et de râles. Les grands flots vers le ciel montent désespérés : Et la lune et la mer s'attirent et sont pâles, Ainsi que deux amants que l'on a séparés.

EX'PI^ITIO'M

J 'étouffais, je ne sais pourquoi Au milieu de ce sombré monde, Je trouvais pourtant près de toi La lumière et la paix profonde,

Q.ue pouvais-je chercher ailleurs?

La plus belle âme était la tienne; Tes regards étaient les meilleurs, Les plus beaux dont il me souvienne.

Seul en ce monde triste et grand, A tous les vents offrant ma tête, Oh I quel besoin d'aller errant Et d'être un oiseau de tempête?

r. il an îs DE i. àHOU u i. i in LA M<> i' f

Tu me donnas ton coeur, tes yeux, Ta jeune passion, tes lèvres; Tu mis l'ombre de tes cheveux Sur mon front brûlé par les fièvres :

Et pourtant je t'ai fuie un jour, Et j'ai voulu que tu m'oublies; Et c'est aujourd'hui mon amour Qui te venge de mes folies I

C'est moi qui souffre comme un fou En pensant à la dernière heure Où tes bras étaient à mon cou :

C'est moi qui t'aime et moi qui pleure

<ïtUIT 'D'^UTXEFOIS

1 e la rappelles-tu, cette nuit parfumée, L'inoubliable nuit où je t'ai tant aimée, Où le silence était en nous, autour de nous, Mystérieusement, ineffablement doux, Profond comme il n'est pas de musique profonde? Le rêve fait par nous était si loin du monde 1 Le jardin clair s'ouvrait comme un parc enchanté; Sous l'orbe jaune et chaud de la lune d'été, Parmi les grands lys blancs, les touffes d'azalées, Lentement nous suivions la courbe des allées Et nous taisions, et seuls nos coeurs se répondaient, Et, mourants, dans la nuit immense se fondaient!...

C il \ Ni s DH i. IMOUH ii Dl i A M OU l \~

LE %EVECKJ<ACX..T

vJOMME en la ballade du Nord Le revenant quittant sa tombe, Mon pauvre amour, mon amour mort S'en est allé vers sa colombe.

— Qui frappe? — O mon âme, c'est moi: C'est mon amour qui te vient prendre ; C'est mon cœur qui retourne à toi.

Qui reveut t'aimer et t'entendre.

... Sur l'aile ardente de mes chants J'emporte au loin ma bien-aimée :

A travers les monts et les champs, Sous la nuit d'étoiles semée,

Par les bois et par les vallons, Qui s'emplissent de bruits de fête, Ses bras à mon cou, nous allons, Nous allons comme une tempête,

En fuite vers un pays clair, Vers le jardin de ma pensée, Vers le palais d'or où sa chair Sera de chansons caressée!...

Ma maîtresse amoureusement Tenait son front sur ma poitrine, Et vers ma lèvre par moment Tendait sa lèvre purpurine;

Et nous allions, comme autrefois, Fondant nos deux âmes en une, Fondant nos souffles et nos voix Sous le même rayon de lune.

CHANT! D1 i IMOUR ET Dl LA MORT 49

3C US ICA

1 e M d r e et si bonne à ceux qu'un grand deuil a brisés, La musique souvent prend la voix d'une morte : Elle a cette douceur qu'avaient d'anciens baisers, Et cette volupté fait mal, étant trop forte.

Pâle, ému, frissonnant, tremblant comme autrefois A l'évocation des délices perdues, Hier soir dans un chant je retrouvais ta voix, Et tes lèvres d'enfant semblaient m'être rendues.

Je sentais de nouveau ta robe me frôler, Et goûtais, oubliant ton éternelle absence, Comme jadis, les yeux fermés et sans parler, La musique et le cher parfum de ta présence.

L'I'K.VISI'BLE rB^ISEX

IVIalgré que ton corps blanc repose en son tombeau, Ton regard luit toujours sur moi, tranquille et beau, Et, pareil aux rayons des pâles nuits polaires, M'illumine de ses clartés crépusculaires.

Oh! quelquefois pour nous les liens les plus forts Sont ces regards lointains qui nous viennent des morts ! Et comme il est puissant, ô mortes bien-aimées, L'invisible baiser de vos lèvres fermées 1

CHANTS DB L AMiiL'H ET DE LA M o i» T

XtV/T FUcKtÈtB%E

INEFFABLE MENT triste était la nuit d'hier; La mer pleurait; la lune, en sortant de la mer, Livide, rappelait la face d'une morte.

La mer pleurait; sa plainte était large et si forte, Que tout mon cœur semblait pleurer avec la mer.

Les flots, en gémissant, se roulaient sur la dune, Et, tandis qu'en un ciel brumeux montait la lune, Ton souvenir, ô morte, ainsi montait en moi, Et mon cœur sanglotait et s'élançait vers toi, Comme ces lourds flots noirs qui hurlaient sous la lune.

LE MYSTÈ%E

v>J nuit, ô belle nuit, pâle comme sa chair : — Je rêve au passé mort, je rêve au passé clair...

Je revois ta chair pâle, et rêve aux heures mortes, Où notre joie, où notre extase étaient si fortes!

Le rossignol des nuits d'alors ne chante plus :

Je songe à tes grands yeux qui m'étaient apparus;

Et je songe à ta voix angéliquement tendre, Que jamais, ohl jamais je ne dois plus entendre,

Aux baisers de ta voix si mortellement doux, Aux délices des soirs, mon front sur tes genoux!...

Et je pense à la mort, et je pense à la tombe Qui fut scellée un jour sur la blanche colombe;

CHANTS Dl i AM01 B i i DE LA M OR1 5 3

Et je cherche OÙ s'en vont ceux qui s'en sont ailes, Les regards, les soupirs, les parfums envolés.

Je demande ton âme invisible a l'espace :

'l'on aine est elle errante en ce souffle qui passe?

Ht je porte à ma bouche et je baise une fleur, Où je sens ton haleine et revois ta pâleur.

Ton âme revit-elle en ce frisson d'étoile?... Morts, pourquoi le mystère horrible qui vous voile

O nos morts bien-aimés, où disparaissez-vous? Serions-nous vos tombeaux? N'êtes-vous plus qu'en nous!

Serais-tu tout entière, hélas 1 ensevelie

Dans ce cœur d'un amant qui, vieillissant, t'oublie?

— Nuit chaude, ô nuit aimante et pleine de soupirs, Je songe à ce néant de tous nos grands désirs!

I'XsCO'MSTiA'KCE

.Tendant les soirs mélancoliques, On rouvre parfois un coffret, Où dorment les chères reliques D'un être que l'on adorait.

On regarde ces fleurs fanées, Toutes ces mortes sans parfums, Qui nous rappellent les années Où vivaient nos amours défunts;

Et respirant ces violettes Méconnaissables de pâleur, Tenant en nos doigts les squelettes De tous ces bouquets sans couleur,

Nous nous étonnons qu'en nous-mêmes Soit, chaque jour, plus effacé Le souvenir d'heures suprêmes, Fleurs radieuses du passé ;

C h * n r8 Dl i a m <» c R i i D i. LA M oie

Et que l.i loi de la nature, Pour la honte du cœur humain, Soit qu'en nous ainsi rien ne dure :

Joie, ivresse, deuil ou chagrin.

LE S 01% D'UN, VECKJCD%E'DI S^ÎINT

.L'air est chaud à troubler la pureté d'un ange; Et la lune, montant dans le ciel lourd du soir, Comme la lampe d'or qui veille en un boudoir, Verse à nos sens émus une langueur étrange. Ce soir, la jeune fille, en sa chair ignorante Sentant frémir l'appel de désirs inconnus, Laissera ses cheveux couler sur ses bras nus, Et pâlira troublée à leur caresse errante. L'air soupire, chargé de subtiles senteurs, Que les acacias de leurs rameaux en fleurs Jettent comme un poison au souffle de la brise, Et la chair triomphante, ainsi qu'aux jours anciens, Malgré que Jésus-Christ se meure dans l'église, Se damne, appartenant, ce soir, aux Dieux païens.

chants ni: i. AMOUR il i»i: LA MORT '~t

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Vis suptrba formée.

L/almes, indifférents, splcndides, ses regards Jetaient, comme la mort, l'âme dans l'épouvante; Et froids, brillants, avec l'éclat des beaux poignards, Faisaient sentir â tous leur morsure savante.

Plus d'un prélat, rêvant l'enfer de son boudoir, Pris de vertige et fou, laissait la sainte table, Ht râlait de désirs en poursuivant, le soir, A travers les jardins, sa beauté redoutable.

Le Pape, la voyant en robe de velours,

Calice d'où sortait en fleur sa gorge nue,

Se dit : « Les vieux démons ressuscitent toujours,

Et Vénus, la sorcière antique, est revenue ! »

Alors Imperia sourit pour l'apaiser;

Et, vaincu par ses yeux, et lâche comme un homme,

Le Pape la bénit, au lieu d'exorciser,

Et la belle resta dans la ville de Rome.

LES TiAUVTlES SiCO%TS

Amants parés d'or et de soie, Vous dont la mort a fait sa proie, Bouches en fleurs, tendres bras nus, Qu'êtes-vous, hélas! devenus, Beaux corps vêtus d'or et de soie?

Sous la terre gisent les morts :

Nous dansons sur de pauvres corps, Q.ue dans leurs tombes l'on oublie.

Tout n'est que mystère et folie!...

— Pourquoi les vivants et les morts?

C H A ni s D i: i. \ M OUR il Dl LA MO RT '^)

LE TOU%tBILLOeM

OIS-TO les danses des atomes, Les tourbillons d'astres au ciel, Et tous les vivants, ces fantômes, Roulant dans le cercle éternel?

Mon âme, entends-tu dans l'espace, Pareille au bruit que font les flots, Cette immense rumeur qui passe, Tous ces cris, ces chants, ces sanglots,

Et les rugissements des haines, Sombres, féroces, forcenés, Les voix hurlantes ou sereines, Voix des élus ou des damnés?

Les entends-tu, les pleurs, les raies, Et, parmi les gémissements; Les soupirs des amantes pâles Sous le baiser de leurs amants?

6o l'illusion

Du large océan qui fermente, Des lacs, des fleuves, des torrents, Entends-tu, comme une tourmente, T'envelopper les bruits errants?

Et les montagnes et les plaines, Les steppes, les forêts, les bois, Aux clameurs des foules humaines Les entends-tu mêler leurs voix?

De ce concert qui recommence Éternellement et sans fin Va s'éteindre dans le silence, Comprends-tu que le bruit est vain?

Ces chairs, ces yeux, ces dents, ces bouches,

As-tu vu leur fragilité?

Sens-tu dans la main que tu touches

Son odeur de mortalité?

Pourtant, mon âme, plonge au gouffre :

Dans le tourbillon des vivants Une heure aussi jouis et souffre, Flotte, fantôme, au gré des vents;

Enlacée au corps d'une femme, Comme l'amant de Rimini, Tournoie un instant, ô mon âme, Dans le tourbillon infini I

CHANTS Dl L'AMOUR IT DE LA 110 RI 6l

SOI% <DE TROUES

variant, fuyant à tire-d'ailes, Dans le crépuscule profond, Là-haut, là-haut les hirondelles, Alléluia! dansent en rond.

Là-haut, là-haut tournent les mondes; La lune monte tout en feu ; Les étoiles forment des rondes; Alléluia! le ciel est bleu :

Et mon âme, tout à coup folle, Quitte son corps, s'échappe et fuit, Et, mêlée aux oiseaux, s'envole, Pour danser aussi dans la nuit I

bl

3C„4tDtH.IG*AL

o s cils noirs, vos longs cils soyeux Ont parfois des battements d'ailes, Et descendent sur vos grands yeux, Comme un vol tremblant d'hirondelles.

Vos paupières sont deux oiseaux Qui planent sur une eau dormante; Et leurs cils fins sont les roseaux Que baigne la clarté charmante

De vos yeux, ces étangs d'azur, Votre douceur et votre gloire, Où, le soir, dans un bleu si pur, Mes rêves altérés vont boire.

CHANTS D i i.' A M" U R B C DE 1 A M 0 1

MIiL*AeMCOLIE T>U SOI%.

Uland son amoureux l'importune, Titania prend pour hamac Le léger croissant de la lune, Et se berce au-dessus d'un Lie.

Les ondines du fond de l'onde S'approchent alors en nageant, Pour voir la chevelure blonde Qui tombe du hamac d'argent ;

Et le ciel couleur d'améthyste, Eclairé par elle, est si beau, Qu'elles ont toutes le cœur triste, Et trouvent leur lac un tombeau.

VE^EZlJi

l\ Venise, mon âme heureuse, Sous la chaude clarté du soir, Goûtait une mort savoureuse Dans la gondole de bois noir,

Et, îenaissant dans un autre âge Avec les grands patriciens, Se replongeait parmi l'orage Ou la gloire des temps anciens.

Au présent mort, je croyais être Un compagnon de Dandolo, Ou quelque amant sous la fenêtre De la giovinc Capello,

Guettant la minute opportune

Où, du haut d'un balcon, sans bruit

Elle jetterait sous la lune

Un baiser pour moi dans la nuit.

. ii \ v . IUB BT DB i. \ M 01 r 6$

Alors sur les rochers, les grèves,

Sur toutes les mers du Levant, Libre, je promenais mes rêves Au bruit des vagues et du vent.

Aussi, quand, rentré dans Venise, Je rapportais quelque trésor Pour le vieux saint Marc, dont l'église S'emplit, le soir, de frissons d'or,

Je sentais mon âme pareille, Après ce passé glorieux, A l'église sombre et vermeille Qui fleurissait devant mes yeux :

Mes souvenirs étaient, comme elle, Mystérieux, tristes et beaux; Des oiseaux y posaient leur aile ; Dans l'ombre y dormaient des tombeaux

Et comme en elle, dans mon âme, Sur un fond ténébreux toujours, Etincelaient l'or et la flamme Et la pourpre de mes amours.

1CXJTE%IEU% VE^ITIE^

•L'errilre ses cheveux entre croisant ses mains

Pour mieux faire saillir la pointe de ses seins,

Sur un drap de brocart s'étend nue et parfaite

Une femme, et rieuse elle penche la tête

Vers son amant, un grave et fier patricien,

Après avoir ainsi posé devant Titien.

Sous le ciel clair on voit par la fenêtre ouverte

Luire le Grand Canal, et trembler dans l'eau verte

Le reflet des palais empourprés par le soir.

Le magnifique, assis près d'un lévrier noir,

Écoute, en caressant des yeux la ligne blanche

Et l'ondulation tranquille de la hanche,

Des instruments lointains qui mêlent leurs accords

Au rythme harmonieux et pur de ce beau corps.

CHANTS DE l'AHOUI ET DE LA MORT 67

les oc i-:, lirons

1 Axnis que Prométhée, insultant au Destin, Se tordait, déchiré de morsures cruelles, A travers le brouillard et l'air frais du matin Il voyait s'approcher, onduleuses et belles,

Les nymphes de la mer, et le soleil lointain Mettait des rires d'or en leurs claires prunelles; Sur les vagues chantait leur parler argentin, Et l'Ame du Titan s'adoucissait près d'elles.

Or, nous tous qui, lassés, brisés par les combats, Ou mordus par les maux voraces d'ici-bas, Cherchons aussi l'oubli dans les regards des femmes,

Nous devons, comme lui, nous estimer heureux Que l'océan de l'être en ses flots ténébreux Fasse fleurir des corps qui consolent nos âmes.

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