‹ L'IllusionChapitre 58 sur 78 · TRISTESSE 'DES CHOSES · texte numérisé non relu

TRISTESSE 'DES CHOSES

.La pierre était triste en songeant au chêne Qui, libre et puissant, croît au grand soleil, Lutte avec les vents que l'hiver déchaîne, Et frissonne et rit quand l'air est vermeil.

Le chêne était triste en songeant aux bêtes, Qu'il voyait courir sous l'ombre des bois, Aux cerfs bondissants, qui dressaient leurs têtes Et jetaient au ciel des éclats de voix.

La bête était triste en songeant aux ailes

De l'aigle, qui monte à travers le bleu

Boire la lumière à pleines prunelles.

— Et l'homme était triste en songeant à Dieu !

%ÉrBELLIOcM

Ji tu ne voulais pas, Seigneur, en le créant, Que l'homme se plaignit de ton œuvre imparfaite, Il fallait pour toujours le laisser au néant, Ou, comme aux animaux, lui mieux courber la tête.

De peur d'une révolte il te fallait garder De mettre en notre esprit des rêves trop sublimes, Et ne nous pas donner des yeux pour regarder Trop avant quelquefois au fond de tes abîmes.

Mais tu nous fis ainsi : ne t'étonne donc pas Qu'aimant et que pensant nous soyons des rebelles, Et trouvions des laideurs aux choses d'ici-bas, Que tes mains aisément pouvaient créer plus belles !

Ne pouvais-tu finir ce monde ou le briser? Ne prévoyais-tu pas qu'il deviendrait infâme? Ton chaos dure encor : pourquoi te reposer? La vieillesse et l'ennui seraient-ils dans ton âme?

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'l'ont affamé d'amour, de justice et de bien,

Je me dois étonner qu'un idéal se lève

Plus grand dans ma pensée et plus pur que le tien !

— Oh I pourquoi m'as-tu fait le juge de ton rêve?

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J e marchais ébloui par le matin vermeil ;

Le fourmillement d'or de la mer au soleil

Aveuglait mes regards, et je sentais mon âme

Près d'elle s'alanguir à ses soupirs de femme.

Les flots étincelaient parfois comme des yeux.

Des troupes d'oiseaux blancs jetaient des cris joyeux,

Tournaient et plongeaient fous, venant tremper leurs plumes

Aux vagues qui riaient de longs rires d'écumes.

Tout vibrait et chantait sous le vent matinal.

C'était un paysage immense et sans égal :

Sur cette mer d'azur, près de ses bords, une île,

De brume enveloppée encor, dormait tranquille,

Telle une fleur en un beau vase de lapis;

Et tout au loin, très haut, en leur blancheur de lys,

Par delà les cités et les vagues campagnes,

Géantes, se dressaient des chaînes de montagnes;

Leurs neiges, en un ciel doux comme le satin,

Mêlaient leur candeur vierge à celle du matin,

Et des pêchers piquaient le ciel de leurs llcurs roses...

— J'allais ainsi, ravi par la beauté des choses, Quand au seuil de la ville, assis près du chemin, Un pauvre entant aveugle, et qui tendait la main, M'apparut, ohl si maigre et pâle, si sordide,

Ht morne avec ses yeux dont l'orbite était vide ; Ht ses yeux cependant se tournaient vers le ciel Indifférent et d'un éclat surnaturel...

— Ht je songeai, saisi d'une pitié profonde,

A ce vautour du mal toujours aux flancs du monde,

A ce fonds ignoré de muettes douleurs,

Qu'à nos regards jamais ne révèlent des pleurs,

A ces hasards créant la naissance des êtres,

A ces enfants punis du péché des ancêtres,

Aux horreurs de la vie, a ses iniquités,

A tant de châtiments qui sont immérités,

Ht près de cet enfant martyr aux grands yeux vides,

Je ne regardai plus rire les flots splendides,

Ni sur la terre en fleurs flamboyer le ciel bleu,

Craignant qu'il n'y manquât la justice d'un Dieul

Très de Cannes.

TIMOU%

1 imour a fait trancher quatre-vingt mille têtes; L'Émir devant Bagdad les a fait mettre en tas, Et les corps ont servi de régal pour les bêtes, Hyènes, loups, vautours, qui suivent ses soldats.

Les têtes se dressaient en hautes pyramides Pour bien prouver à tous la force de sa main, Et donner le dédain de vivre aux plus timides, Par ces morts entassés montrant que tout est vain.

Timour a toujours fui les plaisirs de la femme ; Il n'aime que le sang, l'opium et la mort, Et rêve, trouvant l'homme indigne de son âme, De le recréer pur, intrépide et plus fort.

Aussi l'Emir fait-il flamboyer les épées

Pour réveiller le monde entier de sa torpeur,

Et fait-il approcher de ces têtes coupées

Les enfants de son peuple afin qu'ils n'aient plus peur.

11 veut former, un jour, une race indomptable Qui, dans le sang avant trempé son cœur de fer, Purifiera le monde et, lavant cette étable, Passera sur le genre humain comme une mer.

Et la terre dès lors ne sera plus qu'aux justes, Aux voyants, aux croyants, aux fakirs dont les yeux Jettent d'ardents éclairs, et dont les cœurs robustes Ne craignent rien, hormis Allah, l'Émir des Cieux !

— Mais Timour est tombé sans accomplir sa tâche, Et, Roi des animaux, l'homme est resté toujours D'une infime stature, et comme eux vil et lâche, Impudique comme eux et sale en ses amours.

SE^ECTUS

Jombre fatalité, vieillesse, effroi des yeux, Vieillesse, cruauté suprême, dont les Dieux Se plaisent à railler le néant que nous sommes, Toi par qui les plus beaux et les meilleurs des hommes Sont déchus, dégradés, sont tout chargés de maux, Et courbés vers le sol comme les animaux, Pourquoi subissons-nous l'horreur de ton outrage? — Dieux du sublime éther, la femme est votre ouvrage Le plus cher cependant et le plus précieux, Puisqu'en ses regards clairs rit l'azur de vos cieux, Et que sa bouche en fleur est un si pur calice ; Or, par quelle ironie et par quelle malice, Avant de la tuer, désirant la flétrir, Infliger à sa chair la honte de vieillir? Ne souffrez-vous donc pas, lorsque par les années Ces roses et ces lys, toutes ces chairs fanées, Mêlent leur laideur triste à vos rêves joyeux, Et salissent l'azur tranquille de vos yeux?

LJi "BETE

V^l'i donc t'a pu créer, Sphinx étrange, û Nature, Et d'où te sont venus tes sanglants appétits? C'est pour les dévorer que tu fais tes petits, Et c'est nous, tes enfants, qui sommes ta pâture.

Que t'importent nos cris, nos larmes et nos fièvres? Impassible, tranquille, et ton beau front bruni Par l'âge, tu t'étends à travers l'infini, Toujours du sang aux pieds et le sourire aux lèvres!

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