‹ L'IllusionChapitre 70 sur 78 · SUICIDE · texte numérisé non relu

SUICIDE

Voulez-vous venir prendre l'air, monseigneur: — Où cela? dans le tombeau?...

Hamlet.

Uet homme s'est tué, triste et fatigué d'être; On l'aurait consulté, qu'il n'eût pas voulu naître : Pourquoi lui reprocher d'avoir voulu mourir? Patricien très pur, il ne pouvait souffrir D'être heurté toujours par cette foule humaine. Du reste, il n'eut jamais ni colère ni haine. L'éternel féminin le satisfaisait peu ; Il admirait parfois les décors, le ciel bleu, L'océan, les forêts, et les soleils d'automne; Mais la pièce à ses yeux était trop monotone, Et les acteurs aussi lui paraissant mauvais, Pris d'un ennui suprême, il s'est dit : « Je m'en vais. : Or tous les satisfaits et les badauds des rues Sont étonnés quand on s'enfuit de leurs cohues. — Le spectacle l'écœure, il n'en veut plus, et sort Pour aller respirer le silence : a-t-il tort ?

CLiAI% J^4CBJDICXJ DE VOLUTTÈ

V> ' était dans an jardin adorablement beau. Les marbres blancs rêvaient sous la lune très douce, Et, comme d'heureux morts unis en leur tombeau, Des amants assoupis reposaient sur la mousse.

Et l'Amour m'apparut, non sous ses traits d'enfant, Avec ses yeux rieurs, couleur des violettes, Mais dur, tel qu'un César trônant et triomphant, Et je crus voir, gisant à ses pieds, des squelettes...

Il rappelait les Dieux sinistres d'Orient, Tout saoulés du sang rouge et du cri des victimes, Et son bleu regard morne, impassible, effrayant, Autour de lui semait la folie et les crimes.

Propice aux meurtriers, complice des amants, La Nuit le bénissait, frissonnante d'étoiles; Et ses dévots venaient lui crier des serments : Lui semblait l'araignée au centre de ses toiles.

Et dans le jardin clair, de lui me rapprochant Tremblant, halluciné, je fus pris de vertige; La brise errante avait la tendresse d'un chant; Et j'aperçus des rieurs, et j'en brisai la tige :

Et soudain, sanglotant d'amour, je les mordis, Et ne sus plus dès lors, tant l'extase était forte, Si j'étais dans l'enfer ou dans un paradis, N'ayant joui jamais ni souffert de la sorte!...

Les astres s'allumaient comme des yeux ardents; Des parfums lourds soufflaient le délire des plantes, Et sur leurs cœurs, avec des pollens fécondants, Le vent du sud roulait ses caresses brûlantes...

Des amants enlacés s'éloignaient deux par deux, Sous la lune magique, au profond d'une allée ; Et des faunes rôdaient cyniques et hideux; Des vierges revenaient, la face désolée.

Dans l'ombre, j'entendais tout à l'entour de moi Les râles, les soupirs, l'effroi des bien-aimées; Et des gémissements entrecoupaient l'émoi, Le tendre tremblement des lèvres mi-fermées.

Et c'était un orage où je fus emporté D'implacables baisers et d'atroces morsures; L'horreur me pénétrait de cette nuit d'été, Et ma bouche reçut et rendit des blessures...

De l'ivresse éveillé, j'aperçus, au matin,ï Du sang partout, des morts s'étreignant par la taille, Et le Dieu monstrueux ressemblait au Destin, lit son jardin était comme un champ de bataille.

Je marchai dans du sang. Serrant leurs nouveau-nés, Tristes et tendres fleurs, sur leur poitrine nue, Des mortes, aux beaux corps gisant abandonnés, Révélaient en leurs yeux leur douceur méconnue.

D'autres vivaient encor, des entailles au cou, Gardant le désespoir muet des délaissées; Et des hommes erraient, tragiques, l'esprit fou lu pour toujours tourné vers des choses passées;

Chez quelques-uns d'entre eux, en leurs grands yeux hagards,

Par instants flamboyait comme un éclair de haine :

Et j'entrevis alors, au feu de ces regards,

Ce qu'il survit d'amer à toute ivresse humaine ;

Et je compris, par tous ces meurtres dévoilés, Qu'à l'orgie, à la fête, aux divines furies Le crime et la torture étaient sans fin mêlés, Et des duels à mort, et d'affreuses tueries ;

Et j'eus peur, contemplant ces femmes en plein jour Qui blanches devant moi dormaient inanimées, D'avoir, inconscient, dans mes rages d'amour, Moi-même au cœur frappé l'une de ces aimées !

Il IL Kl! s SOMBRES 527

CiCJLiA'DIE XÉG^^'MTE

L'ennui, l'hôte assidu de nos tristes cerveaux, A fait sa proie aussi de l'immortel Espace : La Mort voudrait mourir, et le Soleil se lasse, Hercule fatigué de tant de vains travaux.

Les Cieux péniblement semblent traîner leur vie ; Voilà que l'amour même est lourd au cœur humain ; Et courbé sous le poids de ses rêves sans fin, Trouvant l'éternité trop longue, Dieu s'ennuie !

L'I^EFF^A'BLE <BiAISE%

1 out lendemain d'amour a son réveil amer : Nulle forêt ne peut rassasier la flamme, Aucun fleuve n'a pu rassasier la mer, - Ht nul amour humain satisfaire notre âme.

Des Dieux jadis avaient le secret d'apaiser Le besoin infini d'amour qui la tourmente : C'était l'intarissable et mystique baiser Que ces amants divins donnaient à leur amante.

Pauvre âme, en l'avenir, que deviendra ton sort, Si, les cieux désertés à jamais restant vides, Pour éteindre ta soif tu n'as plus que la Mort Et le baiser muet de ses lèvres livides?

HEURES SO Ml!!' 329

TIŒ*AT%E "DES ^CtA%IOcKcKETTES

IVlisKRABLES sont nos destins, Tous nos actes sont un mystère ; Nous ressemblons à des pantins Suspendus entre ciel et terre.

De magiques décors pour fonds, Et, s' agitant parmi ces toiles, Toujours des traîtres, des bouffons, Et des amants sous les étoiles!

Ces amoureux, ils vont brodant Les variations d'un thème Bien ancien, et qui cependant Donne encore un plaisir extrême.

Le spectacle ainsi change peu, C'est presque toujours même chose, C'est toujours un ciel gris ou bleu Sur du lyrisme ou de la prose.

Quelquefois le sang est versé :

Cris, tempête, flamme et fumée ; Et, lorsque ce bruit est passé, On en fait de la renommée.

Pourquoi ces amours, ces combats?

On souffre, on meurt, ailleurs on aime. Pourquoi jouons-nous ici-bas Ce vieux drame, toujours le même?

Est-ce pour distraire ses yeux, Ou pour charmer l'ennui des anges, Que Dieu fait sans fin sous les cieux Défiler ces choses étranges?

Puis, quand nous avons quelque temps Tourné sur cette scène étroite, La Mort, contents ou mécontents, Vient nous replacer dans la boite.

HEURES SOMBB ]]l

L,EcMTETi%E^CEiKJT VUKE fhC^iHIOlltlETTE

i~y i e s ira, dies ïlla !

Solvet saclum in fouilla :

La morte qu'on enterre là Était hier ma bien-aimée :

Ils l'ont dans la boîte enfermée.

Je pense aux baisers dans son cou, Quand je l'adorais comme un fou.

On va la jeter dans un trou ; Un peu d'eau bénite et de terre, Puis, éternelle solitaire,

Sûr tes petits seins, tes deux bras, Toute sage tu dormiras, Et lentement tu pourriras, N'ayant plus, ô mon hirondelle, Que le ver qui te soit fidèle.

Seule jadis tu t'effrayais ; Si je m'en allais, tu criais; En revenant, moi je riais :

Tu seras seule tout à l'heure, Tu ne crieras plus; et je pleure...

Vieux navire battu des vents,

Tout meurtri par les flots mouvants,

Parmi le monde des vivants

Je vais rentrer, tête baissée,

Du brouillard gris plein la pensée.

Les jours de pluie, à ton cher corps, Laissé là-haut, laissé dehors, Je songerai : les pauvres morts Jusque sur eux sentent peut-être La pluie horrible qui pénètre.

« Toujours, toujours, en tous les temps Les amoureux auront beau temps. »

C'est une chanson de printemps, Très ancienne et de toi goûtée; Autrefois nous l'avons chantée !

Il est toujours là, le décor, La ville et le bois, le ciel d'or, Et ma marionnette encor Parle, s'agite et se tient droite...

Quand rentrerai-je dans la boîte?

L'^iTOLLOn, T>U NOUVEL OT>É%<A

v>' était par un des soirs de la fatale année : Il pleuvait; la nouvelle avait été donnée D'un horrible désastre, et j'allais en avant Par la rue, au hasard, sous la pluie et le vent. Ce dernier coup tuait la dernière espérance. Dans cet effondrement sinistre de la France Je sentais s'écrouler mes rêves, mon orgueil, Mon âme, et j'étouffais comme dans un cercueil. Et pas une lueur n'éclairant le naufrage : Quand soudain dans le ciel où rugissait l'orage, Parmi les éclairs bleus qui déchiraient la nuit, Je vis sur nous, sereine au milieu de ce bruit, Etinceler sublime et planer une lyre, Et Phœb'us- Apollon, comme pris de délire, La dressait, la montrait à tous vibrante encor, Et les éclairs semblaient jaillir des cordes d'or! Assises à ses pieds, les Muses immortelles, Palpitantes, ouvrant dans l'air leurs larges ailes,

Laissaient tomber sur nous un regard souriant;

Et mon âme reprit espoir en les voyant,

Et j'adorai, d'un cœur redevenu tranquille,

Le grand Dieu protecteur qui veillait sur la ville !

oiUX 'POÈTES

La dignité humaine est dcposée entre vos mains : gardez-la.

Schiller aux artistes.

\-s vous qui parmi les vivants Dressez si noblement la tête, Dont l'âme rassemble les vents Et peut soulever la tempête ;

Ravisseurs du rythme éternel, Vous qui répandez l'harmonie, Et nous versez comme le ciel La clarté, la joie infinie ;

Vous que jadis on croyait dieux, Et dont les strophes cadencées Font jaillir des pleurs de nos yeux Ou des éclairs de nos pensées;

Pour transmettre aux âges futurs La gloire des vertus insignes, Restez vaillants et restez purs, Frères des aigles et des cygnes !

Dédaignant de votre hauteur Tout ce que prise le vulgaire, Sans reproche, restez sans peur, Pareils aux héros de naguère;

Marchez toujours aux premiers rangs, Et si plus d'une âme succombe, Vous seuls du moins demeurez grands Fiers et dignes jusqu'à la tombe!

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