MOÏSE
L/ans le désert, un soir, Moïse, étant très vieux, Seul, sur un haut rocher, se tenait soucieux Et rêvait, regardant au loin la plaine immense. Le ciel rouge du soir s'emplissait de silence ; Le soleil descendait en des brumes perdu, Et tout le camp aux pieds du prophète étendu Sous ses yeux lentement disparaissait dans l'ombre. Les troupeaux, au milieu, formaient un cercle sombre Sur le sable, parmi des groupes de chameaux, Et les hommes de garde auprès des animaux Entretenaient des feux et veillaient sur leurs bêtes. — Or le vieillard, si fort que toutes les tempêtes Demeuraient sans effet sur son âme d'airain, Le héros rude et fier, dont nul pouvoir humain N'eût su faire plier jamais le front sublime, Moïse ce soir-là tremblait devant l'abîme De l'Infini, devant l'Infini ténébreux, Et lui, chef et pasteur et prêtre des Hébreux, Il sentait succomber ses rêves grandioses
HEURES Si) m ii , 339
Sous le Joule eternel qui sort du sein des choses. Il regarda longtemps son camp qui s'endormait, lu le ciel, où la lune ardente s'enflammait, Puis, fermant ses grands yeux d'aigle, le vieux Moïse Se dit : « Ils entreront dans la terre promise, M.tis moi, qui dois mourir avant, où vais-je aller?... ( ) M.iitre dur, pourquoi crains-tu de révéler Le secret qui se cache aux demeures funèbres? Pourquoi n'oses-tu pas éclairer ces ténèbres? Et, pareils aux troupeaux ignorants de leur sort, Toujours il nous faut donc arriver à la mort, Sans avoir pénétré l'horreur de son mystère, Ni comprendre pourquoi nous étions sur la terre ? Echappés au néant, nous rentrons dans la nuit. Une heure, notre oreille aura perçu le bruit Des choses; nous aurons, entr'ouvrant la paupière, Contemplé l'océan profond de ta lumière; Nos regards auront vu les abîmes des deux Se dérouler avec leurs flots mystérieux, Et, comme en une mer où se bercent des îles, Se bercer dans l'éther des étoiles tranquilles, Puis, le mirage éteint, dans le tombeau béant, Ne connaîtrons-nous plus que les vers du néant?... Oh! qu'est-elle, la Mort? Et pourquoi, criminelle, Sans pudeur, sans pitié, trop souvent frappe-t-elle Des enfants qu'ici-bas tu forçais de venir? Pourquoi sépares-tu ceux que tu viens d'unir? Par quel caprice, un jour, nous as-tu donné l'être? Quand rien n'était créé, qui demandait à naître?
Si nous sommes tes fils, comment nous as-tu faits Sans vertu ni vigueur, impuissants et mauvais? Et quel orgueil as-tu, quand, contemplant la terre, Tu la vois promener sa honte et sa misère De ciel en ciel, sans fin, à travers tous les temps, Et n'enfanter que pour créer des mécontents?... Oh! ne sens-tu jamais se troubler tes pensées, Quand pleurent à la fois tant de choses blessées? Quel besoin avais-tu des bêtes et de nous, De lâches à tes pieds se courbant à genoux, Ou, stupides, baisant des idoles de pierre, Quand ta foudre éblouit leur débile paupière?... Cache-moi leur laideur ! Oh ! cache-moi ton mal ! L'homme n'est pas ton fils : l'homme est un animal Né des autres, qui marche à travers la nature, Comme eux tous, ne songeant qu'à trouver sa pâture Et, le ventre content, qu'à se coucher en paix. J'ai voulu l'éveiller de son sommeil épais : Mais ces volontés-là resteront longtemps vaines, Car le vieux sang toujours coulera dans ses veines, Le vieux sang de la bête au fond de l'être humain ; Et tout cela pourtant est l'œuvre de ta main!... Oh ! je voudrais dresser mon front jusqu'aux étoiles, M'élever jusqu'à toi, pour déchirer les voiles Qui te couvrent, frapper à tes portes d'azur, Et, tête haute, entrant dans le palais obscur Où tu vis, te chercher, te forcer d'apparaître, Et savoir à la fin, ô Roi, qui tu peux être ! » — Et Moïse, disant ces mots, se releva.
MEURES SOMBRF. S 34I
Qui pourrait révéler ce qu'ensuite il rêva?
Et le vieillard debout, rappelant la stature
Des animaux premiers de l'antique nature,
Apparaissait si grand alors sous le ciel bleu
Qu'il semblait de puissance à lutter avec Dieu.
— Cependant la nuit pâle enveloppait le monde
De ses fraîcheurs, la nuit versait sa paix profonde
Sur les êtres; la lune aimante dans les cieux
Brûlait, et le désert dormait silencieux.
Moïse, le matin, descendit dans la plaine,
Et, malgré les dégoûts dont son âme était pleine,
Il rendit, tout le jour, la justice aux Hébreux,
Il bénit les mourants, il toucha les lépreux
Et prêcha la pitié pour la misère humaine.
Et Moïse mourut après une semaine.
L^A TITIÊ <DU rBOUT>cDHA
« f rend s un peu de repos dans la maison d'été De mes seins, pleins de senteurs douces;
Mes cheveux te feront un tapis velouté, Aussi frais que celui des mousses.
« Arrête-toi ; ta joue est si pâle, tes yeux Laissent voir que ton esprit souffre ;
Pourquoi sans mouvement regardes-tu les cieux, Comme effrayé devant leur gouffre? »
Le Bouddha répondit : « Femme, retire-toi ;
Toutes les voluptés sont vaines, Et rien n'existe plus de commun entre moi
Et les apparences humaines.
« La fraîcheur et la paix, elles sont dans la mort.
Vous, femmes, dont la beauté règne Sur les mondes, il faut que le sage au cœur fort
Toujours vous évite et dédaigne;
HEURES SOMDKKS 343
i Car c'est votre beauté qui transmet le néant, C'est par son attrait que nous sommes,
Et c'est pitié qu'ainsi du désir d'un moment Naissent les misères des hommes! »
Et, triste, le Bouddha poursuivit son chemin.
Or, après de longues années, Il revit, mendiante et qui tendait la main,
La courtisane aux chairs fanées.
Il aborda, le cœur aimant comme toujours, Et les yeux bons, cet être immonde,
Et lui dit : « O ma sœur, où sont donc tes amours? Comprends-tu le néant du monde?
« Autrefois, je t'ai fuie, alors que la splendeur
De ta forme attirait les âmes; Je reviens, aujourd'hui que l'on craint ta laideur
A l'égal des choses infâmes.
« Et maintenant, ma sœur, sais-tu que tout est vain, Que toute forme n'est qu'un songe,
Et que le monde entier, comme le corps humain, N'est rien qu'un douloureux mensonge?
« Mais puisque tu gémis désormais sans beauté, Prends, ô ma sœur que l'on repousse,
Un peu de paix, que t'offre en sa maison d'été Mon âme aux âmes toujours douce. »
L^4 MÊ'DIT^ATIO'M T>U cBOUcDT>H<A
« Après le jour la nuit, et de nouveau l'aurore; Ce monde naît, vieillit, meurt, et renaît encore. J'ai longtemps médité sous les grands figuiers verts, Et suis las d'avoir vu passer tant d'univers. Il m'est donc apparu, le néant de ce monde 1 Pourquoi s'agite-t-il, comme en la mer profonde Ces vagues dont le flux et le reflux sont vains? Le vide, il est au fond de tous les noms divins, Et c'est le vide aussi que je trouve en moi-même. L'homme au ver conquérant doit laisser ce qu'il aime : due reste-t-il, ô Mort, en tes éternités, Des visions que nous nommons réalités?... Pourtant, bien qu'à jamais l'existence soit vaine, Lorsque je songe, hélas! à cette foule humaine Qui gémit et chancelle, et s'avance au hasard, Et regarde la tombe avec cet œil hagard Qu'ont les noyés, alors qu'ils roulent dans un gouffre,
Il EUR F. S SOMBRES
Triste et pris de pitié devant ce qu'elle souffre, Pour relever son âme et soulager un peu Sa misère et sa mort, je voudrais être un Dieu, Et l'aimant, la berçant de sublimes mensonges, L'exalter par de grands espoirs et de beaux songes. » — Or le Bouddha, très pur et très bon, fut un jour Le Dieu qu'il rêvait d'être en son immense amour!
TEeZLT*ATIOcKL T)U 'BOU'D'DH^l
A propos d'un bal costumé d'enfants donné devant la haute statue d'un Bouddha.
.L e grand Bouddha de bronze est perdu dans son rêve Il est assis, l'œil fixe et le sourire aimant, Et de son doigt bénit, calme ineffablement, L'Univers qui s'agite et qui gémit sans trêve.
11 a dit : « Toute forme est décevante et brève ; Fuyez donc le désir qui la crée et vous ment. » — Or voici qu'à ses pieds, avec un bruit charmant, Comme un vol fou d'oiseaux un tumulte s'élève.
Des enfants, tourbillon de roses et de lys, Tels que ces Apsaras qui l'ont tenté jadis, Tournent, dansent, lui font un appel adorable;
Et devant leurs yeux d'or, leurs rires triomphants, Tendre, il parait songer : « Il est le plus durable, Bien qu'illusoire encor, l'amour pour les enfants. »
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•La Mort vient réparer les crimes de la vie, Apaisant la victime et tuant l'assassin ; Elle étanche des cœurs la soif inassouvie, Elle endort le blessé sur le froid de son sein.
Puisse-t-elle du moins, quand, calmant la souffrance, Elle promet la nuit profonde et le sommeil, Elle, ne pas mentir ni tromper l'espérance D'un repos infini qui n'a pas de réveil !
... Jouet vil, que rejette ou saisit la Nature, Ne pouvoir s'évader de sa main qui vous prit, Oh! torturé, venir encore à la torture, Revivre, pour souffrir encor comme on souffrit;
Ou la connaître, alors qu'on ne l'a pas connue Dans l'existence heureuse et calme d'où l'on sort, Avec la faim, le froid mordant sur la peau nue, La misère, qui fait moins horrible la Mort!...