L'illustration et les illustrateurs
Je viens de lire tout d'un trait, et avec un extrême plaisir, ce volume consacré aux illustrateurs de nos livres et de nos journaux d'art, écrit sans prétention par le fils d'un de nos dessinateurs les plus éminents et les plus aimés, et dédié par l'auteur à la mémoire de son père. Et quoique un peu blasé sur ce genre de lectures, j'ai éprouvé je ne sais quelle joie de l'esprit, quelle émotion du cœur, à voir tourbillonner pendant quelques heures autour de moi ce bataillon sacré d'artistes connus, choyés, dont les œuvres, jadis vivement attendues, dévorées des yeux dès qu'elles étaient parues, ont égayé nos premiers ans, charmé notre jeunesse et distrait, presque jusqu'au seuil du tombeau, ceux qu'un bienveillant caprice des dieux a fait amoureux des beaux dessins et des bons livres.
Aussi est-ce un bien vif et bien cordial remerciement que j'adresse ici à Emile Bayard, pour le soin qu'il a pris de faire revivre, au moins un instant, ces illustrateurs ingénieux, curieux, chercheurs, à l'imagination féconde, au crayon intarissable, dont quelques-uns se sont fait de grands noms dans d'autres branches de l'art, et qui dans un passé chaque jour
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plus lointain, non seulement nous charmèrent par leur aimable talent, mais nous caressèrent parfois de leur amitié joyeuse et de leur affection partagée.
Comment, en parcourant ces pages, ne pas. se transporter un instant, par la pensée, dans ce petit hôtel de la rue Chateaubriand où Jean Gigoux, chaque dimanche, aimait à réunir autour de sa table hospitalière les plus fidèles de ses amis? Comment, au fil de ces causeries intimes, ne pas entendre vibrer de nouveau, dans le silence de la mémoire, la parole colorée et traînante de ce brave et cher Français? Comment lire le nom de cet admirable poète qui fut Gustave Doré, sans se souvenir des mélancoliques confidences de ce grand artiste, que ses succès comme illustrateur ne purent jamais consoler de ses insuccès comme peintre? Vous avez parlé de Henri Pille, mon cher Bayard, de Pille qui hier encore nous égayait de ses lazzi franc-comtois. Vous avez connu sa peinture, ses dessins. Saviez-vous qu'à ses heures il « taquinait aussi la muse » ? J'ai là devant moi, sous mes yeux, un sonnet sorti de sa plume, qu'entoure un dessin hollandais plein de saveur et d'humour. Et votre bien-aimé père, mon cher Emile Bayard, ce père, ne le niez pas, qui fut la cause première et directe de ce livre, grâce à vous je l'ai revu en ce jour où, vous ne l'avez pas oublié, il nous avait réunis, à la veille de partir pour ce douloureux voyage qui devait lui être si fatal.
Que de souvenirs évoqués en quelques pages, tristes sans doute, car la « mort importune », comme l'appelle le poète, a fait autour de nous de cruelles trouées ; et doux aussi, car ils nous reportent aux temps heureux des luttes, du journalier combat, à l'époque déjà éloignée où il fallait conquérir ses grades, et, au milieu de cette phalange héroïque de collaborateurs amis, essayer de se concilier la bienveillante attention du public, notre maître à tous!
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Donc ils sont tristes et doux, ces souvenirs, et mêlés également d'une pointe de patriotique fierté, car la revue est brillante. Les Devéria, les Johannot, Raffet, Charlet, Bellangé, Bida, Meissonier, Bertall, J.-J. Grandville, Edmond Morin, Riou, Vierge, Philippoteaux, Scott et ceux dont j'ai déjà tracé les noms. Certes, il y a là de quoi défier toute concurrence étrangère. Quel pays pourrait se vanter d'avoir produit, dans un genre qu'à tort on prétend inférieur, une pareille réunion d'artistes et d'un si grand talent? Voilà qui suffit à montrer que la France n'a pas dégénéré, elle qui depuis Jacques Callot jusqu'à Eisen, depuis Ficquet jusqu'à Joseph Vernet, avait déjà enregistré à son actif — laissez-moi jouer sur les mots — tant d'« illustrations » glorieuses.
Eh bien, malgré l'éclat de cette réunion que vous auriez pu rendre plus brillante encore, en y convoquant plus largement Gavarni, Nanteuil, Morel-Fatio, Henri Monnier, Hédouin et quelques autres; malgré la conscience que vous avez apportée à analyser le talent, le génie spécial de ces artistes supérieurs, je vous en ai d'abord un peu voulu de n'être pas remonté plus haut, beaucoup plus haut dans le passé, et de n'avoir pas évoqué le magistral souvenir de ces enlumineurs (illuminatores, comme on les appelait) de notre magnifique Moyen Age, qui, illustrateurs sans pareils, ont couvert de miniatures exquises les vieilles chroniques de nos pères, nos héroïques chansons de geste, et surtout les livres de piété de nos vénérables aïeules. Depuis la Bible de Théodulfe et l'Évangéliaire de Gharlemagne jusqu'au missel d'Anne de Bretagne ; depuis le Sacramentaire de Drogon, évêque de Metz; depuis la Bible offerte par le comte Vivien à l'empereur Charles le Chauve, et le Sacramentaire d'Autun, où les figures en or s'enlèvent sur un champ d'azur, jusqu'au bréviaire du cardinal Grimani, orgueil de Venise, et au merveilleux livre d'heures d'Etienne Chevalier, que de purs chefs-d'œuvre de goût, de finesse,
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d'élégante ingéniosité, de savante et naïve distinction, sont sortis de ces ateliers du Moyen Age !
Quel charme pour l'esprit, quel régal pour les yeux! Et n'allez pas croire que ce soit le besoin « d'archéologuer » qui me fasse évoquer ces incomparables ouvrages. L'étude de ces pages admirables n'est pas sans se rattacher à votre sujet. Chacune de ces délicieuses images nous prouve que bien des siècles avant l'invention de l'imprimerie, de la gravure en taille-douce, delà xylographie même, nous autres Français, nous avions déjà dans le sang cette science, cette passion de l'Illustration qui depuis lors, devenue héréditaire, s'empare de nous, pour ainsi dire, dès le berceau.
Enfant, je fus jadis exilé comme toi,
Pour avoir, comme toi, barbouillé des figures.
Qui dit cela? Victor Hugo dans son Art dêtre grand-père; Victor Hugo, que vous n'avez eu garde d'oublier parmi les illustrateurs de notre temps. Ainsi nous sommes illustrateurs de naissance, par atavisme, et nos arrière- grands-parents l'étaient déjà. Ils griffonnaient instinctivement des illustrations en marge des documents les plus austères. Vous a-t-on dit que le seul portrait à peu près authentique que nous possédons de Jeanne d'Arc a été tracé par un greffier distrait sur la marge d'un des interrogatoires de la sereine martyre? Savez-vous que le document le plus précis concernant l'armement des croisés partant pour délivrer les Lieux Saints, nous est fourni par un griffonnage tracé sur le bord d'un manuscrit latin de la Marciana, et qu'enfin à la Bibliothèque de Bourgogne un croquis enfantin « illustrant » un autre manuscrit, nous révèle le costume des Brabançonnes au seizième siècle?
Ces curieux griffonnages montrent que toutes les époques ont compté des illustrateurs plus ou moins expérimentés. Leur histoire, si elle était
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possible, serait passionnément intéressante, et celle de nos miniaturistes plus encore. Vous n'avez entrepris ni l'une ni l'autre, et vous avez bien fait.
Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire.
La part que vous nous présentez aujourd'hui est assez belle, la « tranche » -(pour me servir d'un vocable adopté par le snobisme littéraire) est assez succulente pour que l'on se déclare satisfait. L'autre étude, celle que j'indiquais à l'instant, qui partirait des manuscrits pourpres de Charlemagne, rehaussés d'une chrysographie éclatante, pour aboutir à l'illustration imprimée, demande la vie d'un homme.
Vous êtes encore au début de votre carrière. Nous aurons donc le temps de reparler de ces choses, et, si le destin le permet, quibusdam aliis. Aujourd'hui, il s'agissait de présenter ce livre au public et de vous souhaiter la bienvenue dans le monde des Lettres. Voilà qui est fait! A chaque jour suffît sa tâche.
Henry HAVARD.