LIX. — SGHULER. — EDMOND MORIN. — RIOU, ETC
Lix est un des premiers artistes qui par leur talent, d'une fertilité et d'une conscience rares, firent de l'illustration ce qu'elle est aujourd'hui.
L'un des premiers, cet artiste dessina d'après nature, dans son scrupuleux désir de faire vrai, aidé qu'il était par les excellentes études premières qu'il avait puisées auprès de Drolling et de Biennoury, ses maîtres.
Lix naquit à Strasbourg le 18 décembre 1830. Son père, mort en 1866, organisa en Alsace le corps des sapeurs-pompiers, fonction qui lui valut la décoration de la Légion d'honneur, à la suite de plusieurs actions d'éclat.
L'un de ses deux frères, un ingénieur distingué, est mort; l'autre voyage en Australie, d'où il a envoyé à Paris d'intéressantes collections de botanique.
Lix vint à Paris en 1848, en même temps que ses compatriotes Henner, le peintre célèbre, Jundt, le délicat illustrateur; Touchemolin et Leclercle,
ce dernier devenu directeur du Musée d'artillerie, où il avait remplacé Pinguili, un lithographe de certaine valeur, dont nous avons parlé.
A cette époque, quelques jours avant la révolution de février, à l'atelier Drolling, l'artiste se lia d'amitié avec Paul Baudry et Jules Breton.
Comme tant d'autres, Lix connut l'amertume des débuts; il fit des dessins sur bois, des compositions comportant quelquefois jusqu'à vingt figures, pour le prix peu rémunérateur de quarante sous. Quelque temps même il entre dans l'équipe d'Ulysse Parent, un dessinateur de peu de talent, qui se faisait aider, pour ne pas dire plus, par des jeunes gens qu'il recrulait habilement et dont il signait — tous frais payés, et cela ne lui coûtait guère — les dessins dont il récoltait, sinon la gloire, la vanité. Puis, à la suite d'un travail acharné, l'artiste progresse, il devient de jour en jour plus maître de lui, et il obtient des succès sérieux dans l'illustration des livres et dans les journaux à images, en même temps qu'il concourait pour le prix de Borne à l'École des beaux-arts, où il obtint la mention honorable.
Lix, quelque temps avant sa mort, nous raconta qu'à la suite d'un voyage en Alsace, vers l'année 1856, un nommé Wenzel vint lui demander de vouloir bien être le directeur de la grande maison de lithographie qu'il possédait à Wissembourg. Il accepta et fit pour cet industriel un très grand nombre de compositions nouvelles.
« J'avais sous mes ordres, nous dit l'artiste, une vingtaine de lithographes, à qui je donnais des leçons de dessin le dimanche et que j'emmenais ensuite avec moi admirer les beaux sites environnants. Un matin, il faisait un temps superbe, il me prit la fantaisie de partir avec tous mes élèves en Bavière. Nous y restâmes trois jours. Wenzel, très inquiet, interrogea vainement les échos d'alentour, tous ses efforts pour nous retrouver furent vains. A mon retour tout s'expliqua. Wenzel rit de bonne grâce de cette fugue, au profit, du reste, de l'éducation artistique de ses lithographes, et nous restâmes toujours tous deux dans les meilleurs termes... »
Vivement attiré vers l'illustration, qui semble avoir retenu le meilleur de
Dessin de Lix, extrait du Musée des familles (librairie Ch. Delagrave).
son talent, Lix collabora successivement au Temps illustré, feuille dirigée par Gavarni, puis au Musée des familles, alors sous la direction de Pitre- Chevalier. Peu de temps après, Lix, présenté par Cham au Monde illustré, devient un des plus habiles dessinateurs de ce journal, au service duquel, pendant vingt années, il se prodigue en des pages pittoresques et d'une exactitude réelle dans le geste et la forme.
Lorsque éclata la guerre de 1870, Lix, fervent patriote, défendit courageusement son pays, et, après nos désastres, il entreprit, dans un élan de belle colère, des fusains patriotiques, aussitôt reproduits avec succès.
Les Allemands à Sarcelle entre autres. Cette scène pénible représente nos envahisseurs buvant et faisant ripaille, assis sur les ruines d'une propriété qu'ils viennent de saccager, tandis qu'au loin Paris brûle, illuminant de ses lueurs sinistres ces visages tudesques épanouis dans un rire féroce.
Nous dirons même, et cela pour le plus bel éloge de l'artiste, que beaucoup de ses dessins eurent l'honneur d'être interdits en Allemagne; il dut, pour éviter les ennuis qui l'eussent inévitablement contraint à renoncer à ses fréquentes visites au sol natal, adopter un pseudonyme, à travers lequel cependant perça quand même l'ardeur patriotique de leur auteur, qui concevait ses scènes avec une rage à peine contenue, dont il ne se départit jamais quand il parlait de nos désastres.
Citons encore Patrie, ce tableau patriotique de l'artiste qui, tout vibrant de sainte colère, exalte nos cœurs de vaincus.
Pendant la Commune, Lix resta un des seuls dessinateurs du Monde illustré, avec Daniel Vierge. En sa qualité d'Alsacien, sur l'ordre de Cluseret, il ne se battit pas, et, muni d'une passe que lui avait délivrée Ulysse Parent, l'artiste devient un des plus fidèles illustrateurs de ce moment terrible.
11 court à travers les barricades, malgré les balles, et il dessine pour son journal les actualités pleines de mouvement, d'une vérité poignante. Il assiste à l'explosion de la poudrière du Gros-Caillou, armé de son crayon,
insouciant du danger, et tandis qu'on cerne les rues, il fuit sous le ventre des chevaux avec ses carnets remplis de croquis.
Il avait, nous dit son ami d'enfance M. Touchemolin, une ténacité au travail extraordinaire et que je n'ai connue qu'à lui. Sa dernière grande toile, Un Brame au moyen âge, fut achevée en quarante jours. Cet amour passionné pour son art engendra chez lui un détachement complet des choses usuelles de la vie; il s'en occupait le moins possible.
Une amitié étroite liait les deux artistes Lix et Touchemolin, redevenus voisins au cours de ces dernières années comme au début de leur carrière. « C'est, nous dit M. Touchemolin, quelques jours avant la révolution de février 1848 que Lix vint à Paris et partagea le petit logement que j'occupais rue Madame.
« Nous assistâmes ensemble aux différentes péripéties de ces trois jours d'émeutes. Il entra à l'atelier Drolling, si fréquenté à cette époque; j'y élais entré trois mois auparavant. Henner s'y trouvait depuis plus d'un an. Au nombre des élèves se distinguait déjà Baudry, qui devait bientôt recevoir le prix de Rome, qu'il partagea, comme l'on sait, avec Bouguereau, son ami. Quant à Breton, qui était également des nôtres, rien ne faisait pressentir son talent futur, mais nous l'aimions tous; c'était un excellent camarade.
« Au bout de deux ans nous pûmes réaliser notre ambition et louer un atelier avec un petit logement, rue du Four. Nous demeurâmes là tous deux jusqu'au moment où je dus quitter Paris pour aller à Strasbourg m'occuper des planches à faire pour le Strasbourg illustré de Piton. Celte absence, qui ne devait être que momentanée, dura jusqu'après la guerre, et je ne revis Lix qu'au cours de mes visites annuelles à Paris.
« C'est en 1850 que Lix, Jundt (l'excellent dessinateur dont nous parlâmes), à Paris également, et moi, fîmes sac au dos un voyage artistique fort amusant à travers l'Orléanais, la Touraine, l'Anjou, la Bretagne et la Normandie. Ce voyage était resté un de nos bons souvenirs de jeunesse et revenait souvent dans nos conversations. La verve intarissable de Jundt
Dessin de F. Lix pour les œuvres de Victor Hugo.
était une cause continuelle de distraction, mais aussi de dangers, peu graves il est vrai, car il s'attaquait à tout et à tous. Mais il arriva un moment où ses pieds endoloris par les ampoules refusèrent le service; du coup, sa gaieté s'assombrit. 11 fallut mettre notre ami en diligence pour lui permettre de gagner le Havre. Une diligence, hélas! cela coûtait cher, et, la place payée, nos poches étaient vides ou à peu près.
« Lix et moi rejoignîmes le malheureux impotent par marches forcées, vivant de pain beurré et de cidre, nous arrêtant la nuit dans dés hôtels qui n'étaient pas précisément de première classe, oh! non! Nous arrivâmes tout de même; tout est amusant à vingt ans, même de vendre moyennant quelques sous les croquis de son album pour se procurer de quoi manger.
« Ce voyage, ajoute en riant notre aimable interlocuteur, défraya longtemps les racontars des ateliers et nous donna un certain air de pionniers, d'explorateurs!... »
Pendant trente ans, l'artiste infatigable, travailleur des plus ardents, envoya à chaque Exposition de Paris des tableaux intéressants , quoiqu'il donnât au dessin la meilleure partie de son temps. Sa première œuvre du Salon date de 1857; titre, la Foire de Noël, achetée par M. Massé, alors directeur du musée de Strasbourg, et brûlée pendant le bombardement funeste du mois de septembre 1870.
Comme Jundt, Fabst et Brion, l'auteur de la Traque au lièvre, de la Pêche au saumon dans le Rhin, ce dernier tableau acheté pour le musée de Colmar, s'appliqua particulièrement à représenter des scènes alsaciennes. Nul n'a mieux compris ni rendu avec une égale fidélité le caractère propre à l'Alsace et à sa population. Epris de poésie et doué d'une sensibilité exquise, observateur délicat et fin, Lix ne se laissa pourtant jamais emporter par l'imagination. Point de fantaisie dans son œuvre, mais une fidélité scrupuleuse, une probité artistique sans conteste; il reste véridique et précis sans embellir la nature, en lui laissant son charme particulier.
Malgré ses efforts pour traduire la grâce féminine, l'artiste n'aboutit qu'en
m L'ILLUSTRATION
la massive reproduction dîme vision spéciale, non dénuée de caractère, mais toutefois sans finesse, sans élégance, débordante d'appas lourds dans sa démarche pesante, bien campée seulement. On sent dans toutes ces femmes qu'il dessine le retour à un idéal de filles d'Alsace aux formes sculpturales, si loin de nos Parisiennes!
Celte observation nous amène à penser qu'il en fut ainsi de presque tous les artistes alsaciens. Les Brion, les Scliuler, furent des interprètes médiocres de la grâce ; leur nature se complut davantage dans la traduction de leur sol natal, dans ses charmes rustiques, pittoresque un peu brutal, d'une poésie plus en rapport avec la belle simplicité de leur tempérament. Henner tombe difficilement sous notre critique, ses figures étant rarement vêtues a à la moderne » ; cependant ne semble-t-il pas que les œuvres du maître alsacien doivent le meilleur de leur finesse à l'exécution savoureuse et délicate avec laquelle elles furent traitées?
C'est là le mérite essentiel de ses productions, aussi variées que nombreuses, qu'il s'agisse de rendre une scène de mœurs ou une page d'histoire.
Le célèbre éditeur Hetzel confia à Lix, après la guerre, l'illustration des romans nationaux d'Erckmann-Chatrian, qu'il se partagea avec son compatriote Th. Schuler, entre autres.
Ce même mérite de scrupuleuse fidélité qui le fit triompher dans ce dernier ouvrage valut à l'artiste la commande de M. Charles Grad pour son grand ouvrage sur T Alsace-Lorraine, — véritable monument élevé à ce pays et qui rappelle à la France ce que valent ces deux provinces perdues.
Lix a collaboré à toutes les belles publications de son temps, à Ylllustratïon, au Tour du monde, ce beau journal qui semble avoir servi de pierre de touche aux talents maintenant réputés.
Les éditeurs de Victor Hugo, de Walter Scott, de Cooper, de Champfleury, de Lucien Biart, de Prosper Chazel, se sont disputé le concours de l'artiste, quia orné les pages de ces auteurs de dessins d'une haute valeur.
dont il puisa et les types et les sujets au cours de ses voyages en Allemagne, en Suède, au Danemark, en Espagne et dans les diverses parties de la France.
Citons encore, parmi les productions du peintre, le plafond qui représente la Comédie exécuté pour le casino de Monte-Carlo, et, dans un tout autre genre, le rideau du théâtre des Menus-Plaisirs, Tabarin et Mondor sur le Pont-Neuf, composition très habile et d'une science agréable.
Puis la Valse (au musée de Châlons-sur-Marne), la Leçon de musique, le Camille Desmoulins (au musée de Brest), etc.
Jusqu'à sa dernière heure, Lix produisit, en pleine possession de son mâle talent, illustrant de très beaux livres pour Delagrave, Marne, Hennuyer, etc.
Il s'est éteint à Paris le 24 février 1897, alors que, confiant dans l'heureuse issue de la souffrance qui le clouait au lit, il amassait des documents pour l'exécution d'une immense toile mettant en scène un Silène enchaîné de fleurs par des nymphes.