Un artiste que nous examinons plus loin
composition charmante, à ce point qu'un de nos plus grands peintres lui disait un jour, devant nous : « Mon cher Bayard, si vous saviez combien je vous ai pris d'arrangements! Il est jusqu'à trois de mes tableaux que je pourrais citer, dont la composition est entièrement de vous ! » Bayard était assez riche pour pouvoir prêter sans compter.
Ce qui affermit tout à fait la réputation de l'illustrateur fut le journal le Tour du monde, publié par la librairie Hachette.
Dans sa carrière de dessinateur, Bayard fut obligé de subir deux changements importants survenus dans l'illustration. A ses débuts, il était condamné à faire ses dessins sur bois à la mine de plomb, habitude tellement enracinée chez quelques artistes qu'ils n'ont pu s'en débarrasser.
M. Godefroy Durand, l'un des meilleurs et des plus anciens collaborateurs du Graphie de Londres, exécuta toujours ses charmants dessins de cette manière.
Ce fut Doré qui amena les graveurs à l'interprétation des teintes, donnant plus de largeur dans les effets, sinon plus de liberté et de rapidité dans l'exécution.
Le graveur Pannemaker commença, l'un des premiers, la gravure de la teinte.
Émile Bayard fît aussitôt, comme Doré, des dessins au lavis, et il réussit admirablement.
Ce lui fut plus difficile d'appeler la nature à son aide. Il le fallait, il y arriva.
Dès lors l'artiste, avec sa verve primesautière, dans sa soif du nouveau, cherche des formules originales pour illustrer les livres ; il interprète avec esprit, vagabonde gaiement à travers le texte, sans toutefois s'en éloigner.
Le succès s'ouvre devant lui à mesure qu'il produit. Les très nombreux dessins sur bois d'Émile Bayard partagèrent malheureusement le triste sort de ceux de Doré et de tant d'autres ; la gravure seule nous représente les productions de cette époque radieuse de l'illustration.
Dessin d'Éinile Bayard (librairie du Victor Hugo illustré).
Alphonse de Neuville, Gustave Doré, Émile Bayard ! comme tous ces talents sont bien français par leur fantaisie si claire et par leur variété!
Puis la guerre arrive, puis la chute de l'Empire. Émile Bayard exécute en quatre jours son grand dessin de Sedan, improvisé dans un coup de colère patriotique à la suite de ce désastre national. Cette œuvre fut sensationnelle. Reproduite par Goupil, qui l'acheta aussitôt, elle fut exposée partout. Les bonapartistes écumèrent de rage; ils se livrèrent à des scènes de violence contre ce dessin. On en vit l'acheter — il coûtait vingt francs — et publiquement le déchirer.
A propos de ce tableau, il est piquant de dire que le costume de zouave qui servit à l'artiste pour vêtir ses soldats lui fut prêté" innocemment par un partisan convaincu de l'empereur. Dans la doublure de ce vêtement, on trouva une petite croix qu'une main pieuse y avait cousue.
Bayard fit beaucoup de « fusains », procédé en vogue alors. Très impressionné par nos défaites, il exécuta un grand nombre d,'œuvres militaires, genre qui devint très à la mode et dans lequel de Neuville trouva définitivement sa voie.
Citons entre autres un Gloria victis qui, envoyé au Salon au lendemain de nos malheurs, fut refusé en même temps que d'autres toiles, en raison des souvenirs pénibles qu'elles évoquaient.
Puis vinrent Avant et après, le Moment psychologique, scène improvisée en plein bombardement de Paris, sur un mot cruel de Bismarck, puis Wissembonrg, puis Reichshoffen, dessins au fusain, achetés par le gouvernement pour le musée d'Oran.
Au moment de la guerre de 1870, le maître dessinateur, qui habitait Samoreau, près de Fontainebleau, dut loger chez lui deux officiers prussiens et quelques hommes de troupe. Bayard enrageait ferme de cette dure obligation, et l'occasion d'exhaler sa mauvaise humeur à l'égard de nos ennemis lui vint un jour dans une curieuse circonstance.
Les deux officiers hôtes de l'artiste adoraient causer de peinture et de
musique; ils s'entretenaient entre eux avec passion de ces deux arts, sans doute pour faire une agréable diversion aux tristesses de la guerre, et en tous les cas pour éviter d'en parler.
Le nom de Bayard ne leur était pas inconnu, mais ils avaient dû renoncer à leurs éloges devant l'attitude dédaigneuse et peu engageante de l'artiste.
Un beau jour, l'affabilité fit place à l'humeur revêche dont l'amphytrion avait fait montre à l'égard de ses pensionnaires. Ceux-ci attendaient avec impatience ce sourire pour demander à l'artiste la faveur de visiter son atelier. Bayard en était donc arrivé à ses fins, il exultait; il accepta aussitôt pour le lendemain.
Exacts au rendez-vous, bien sanglés, très pommadés et le sourire aux lèvres, les deux officiers furent introduits dans l'atelier du jeune maître, qui les conduisit, sans plus tarder, droit en face d'un grand dessin disposé bien en évidence au milieu de la salle. Cette page impressionnante, que l'artiste avait conçue très rapidement dans sa fièvre et sa douleur patriotiques, représentait une scène de carnage à laquelle les Allemands prenaient une part odieuse. Partout des cadavres d'enfants et de femmes et des fleurs fauchées, tandis qu'au premier plan une belle figure allégorique de l'Humanité voilait ses yeux en larmes avec ses bras nus.
L'effet de cette œuvre était saisissant, l'idée empoignante, surtout à cette époque, en pleins désastres...
Les deux officiers regardèrent sans presque sourciller cette vision pénible, puis ils furent demi-tour, saluèrent automatiquement et sortirent. Ils avaient compris.
Bayard exécuta le portrait équestre du général Franchetti, dont la ressemblance arracha des larmes à la veuve, et celui de M. de Montbrison. L'État acheta à cet artiste un grand tableau, Waterloo, pour la loterie nationale de 1878. Cette œuvre, d'un sentiment pénible, véritable page de douleur, avait été conçue dans des proportions très grandes. Ce fut un tailleur qui la gagna.
Dessin d'Émile Bayard (librairie du Victor Hugo illustré).
Il est très curieux de remarquer le changement qui s'opéra tout à coup dans le genre de cet artiste. Ses premières productions furent tristes : scènes sauvages de combats où criaient les blessés; puis soudain le rire éclate, et dès lors Émile Bayard s'adonne à la peinture de genre, dans laquelle il pétille d'esprit et de gaieté.
Nous citerons parmi ces dernières œuvres l'Affaire d'honneur, cette page amusante qui nous représente deux mondaines en train de croiser le fer, dans une forêt, à l'aube.
L'empereur de Russie Alexandre III fit proposer à Bayard une somme très importante pour l'achat de ce tableau; mais l'artiste s'était déjà engagé.
Le succès de cette toile fut considérable. Goupil en acheta le droit de reproduction, elle fut exposée partout.
Puis vient le Passeur, où l'on voit un grand gaillard qui porte allègrement deux femmes au passage d'un gué.
Bayard acheta un jour, séance tenante, à un commissionnaire la culotte dont il vêtit son Passeur. Cet indispensable, d'un velours bleu passé par le temps ravit les yeux du peintre.
Mentionnons encore les beaux panneaux décoratifs qu'il fit pour des hôtels, scènes Louis XIV et Louis XVI, dans lesquels s'exerça toute sa verve; puis les Cerises, certaines scènes de Molière, une Arlequine, une Madame Polichinelle , etc., et enfin une de ses meilleures œuvres, selon nous, la Bande joyeuse, fantaisie d'une étourdissante gaieté avec des qualités de composition, de couleur et de dessin des plus remarquables.
Nous devons également à Émile Bayard une œuvre peinte de réelle valeur et de dimensions très importantes. Ce tableau fut exécuté lors de la restauration du théâtre du Palais-Royal. Il représente les acteurs morts et vivants de ce théâtre, dans leurs principales créations.
Lorsque Bayard fit cette frise, il rencontra des difficultés bien amusantes : tous ses modèles voulaient être au premier plan, en raison même de leur
talent. « Voyons, mon cher maître, disait l'un, j'ai beaucoup plus de valeur que Z., pourquoi me mettez-vous derrière lui? — Oui, mais, répondait le peintre, les exigences de la composition et du pittoresque... — Je sais bien, mais c'est égal, vous auriez dû me placer devant lui... »
Puis, c'était le côté féminin, dont quelquefois il fallut rajeunir les traits et chercher à retrouver le joli sourire d'autrefois. « Ah! si vous m'aviez connue dans le temps! J'étais la plus jolie femme de Paris! Croyez-vous avoir bien exprimé la grâce de mon visage de naguère? » disait l'une d'elles à l'artiste d'un air incrédule.
Lorsque Bayard voulut commencer le portrait de Mme de Monlansier, la fondatrice du théâtre, les documents manquèrent. Las de chercher, l'artiste fit appel à son imagination, qui suppléa à l'absence de tout document.
Lors de l'inauguration clu Palais-Royal restauré, la presse ne tarit pas d'éloges sur la ressemblance frappante de Mmo de Montansier.
Amusante aussi l'histoire de cet envoi de vin de Champagne que lui fit la maison Moët et Chandon en remerciement de la réclame — tout inconsciente cependant — que Bayard lui avait faite, en représentant sa marque sur la bouteille que tenait l'acteur Lassouche.
Ce fut une de nos plus jolies ballerines actuelles qui posa à l'artiste les « x4mours » de son tableau.
Revenons maintenant à l'œuvre d'Emile Bayard comme illustrateur, oeuvre que ses aptitudes et ses dons placent au premier rang et dans laquelle il laissera un souvenir impérissable.
Bayard prodigua son grand talent dans le Tour du monde. Ce sont des sauvages, des éléphants, des forêts vierges, que son crayon dessine, tout cela sans presque d'autre document que sa mémoire visuelle, avec cette grande intuition qu'il avait des milieux à évoquer.
Plus tard cet artiste s'empare du roman mondain, dont le luxe le passionne et dans lequel il excelle. Toutes ces compositions sont d'une recherche de goût, d'un arrangement ingénieux et aristocratique. Aussi les roman-
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ciers les plus en vogue de ce temps le recherchent-ils tous comme collaborateur.
Les œuvres de ce genre qu'il publia dans le journal l' Illustration obtinrent un succès sans égal. Leur valeur au point de vue documentaire, entre autres, sera d'un grand secours dans l'avenir. On peut louer sans réserve cet art incontestable : les mouvements sont justes et d'une bonne allure; l'effet, sans cesse varié, est franc et approprié à la scène, et les types de ces compositions impeccables sont vécus et en rapport avec chacun des caractères décrits par l'auteur.
Bayard n'admettait que l'exécution poussée. « Le lâché, disait-il, est une marque d'impuissance; voyez les maîtres : ne sont-ils pas tous des exécutants extraordinaires? »
Son dessin fut très serré, élégant et spirituel; tout l'artiste était là clans son œuvre.
A propos de cette verve, de cet esprit surabondant qui était la dominante de la nature de Bayard, il est intéressant de dire qu'il était le neveu de Bayard l'auteur dramatique, le fervent collaborateur de Scribe. Cette parenté avec l'un des créateurs du Vaudeville, auteur de la Fille du régiment, du Fils de famille, du Gamin de Paris, du Mari à la campagne, etc., producteur d'une fécondité rare, établit un point curieux de ressemblance cérébrale.
Émile Bayard était d'une habileté surprenante ; sa main sans cesse s'agitait, fébrile, tantôt dessinant sur des nappes, à table, tantôt modelant des animaux de mie de pain du plus heureux effet. Que (Je fois il ravit ses hôtes, et cela sans presque s'en douter, alors que ceux-ci glissaient sous sa main des feuilles de papier blanc, qu'ils se disputaient aussitôt, couvertes des fantaisies, des caricatures les plus plaisantes!
Qu'elle était jolie, cette aquarelle que Bayard improvisa un jour dans une fête de charité, rien qu'en écrasant, çà et là, des pétales de fleurs sur l'en-tête d'un livre!
N'a-t-on pas conservé le plastron de chemise d'un de nos maîtres sculpteurs dont les maculatures de sauce furent en un instant transformées par Bayard en arabesques fantastiques?
Au reste, cette facilité prodigieuse d'exécution fait partie intégralement de l'art du dessinateur, dont le talent ne doit pas connaître de procédé spécial, ni de genre restreint, alors que les sujets les plus divers sollicitent tour à tour son crayon, sa plume ou son pinceau.
On peut dire que le maître ne se servit jamais d'une photographie; il ne possédait de documents d'aucunes sortes en effet, avantage énorme au point de vue de l'individualité, qui ne peut guère se manifester à travers l'imagination des autres. Cette abondance de matériaux que semblent réclamer la précision et la vérité des dessins actuels tue, semble-t-il, ce charme que donne le premier jet, attriste l'œuvre et la rend banale. Tout cela est « convenu », apprêté dans un travail après coup; tel bibelot, copié clans tel et tel document par cette seule raison qu'il fit bien sera aussitôt reproduit dans un autre dessin par les fidèles d'un genre, à moins qu'il n'ait été prêté par l'auteur lui-même. Toutes ces raisons ne confinent-elles pas à la parité d'un genre et au manque d'originalité?
Dans l'actualité, cette forme spéciale de l'illustration, cette sorte de reportage du dessin, Emile Bayard nous a laissé des pages saisissantes, d'une belle allure et d'un effet poignant. Mentionnons, entre autres, celles que lui inspirèrent les funérailles de Victor Hugo ( exécutées avec une rapidité inconcevable), l'affaire Schnœbelé, l'assassinat de Watrin, œuvres parues dans Y Illustration, dont il devint, dans ses dernières années, le célèbre collaborateur.
11 est amusant de dire qu'Abel de Miray, un dessinateur de l'époque des débuts d'Émile Bayard, dont on admirait le talent, n'était autre que le pseudonyme sous lequel se cachait l'artiste dont nous nous occupons, pseudonyme que lui composa son père, et dans lequel se retrouvent toutes les lettres de son nom.
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Le mode de travail d'Emile Bayard était chose très intéressante. Lorsqu'il devait illustrer un livre, une conversation avec l'auteur lui paraissait indispensable. Le dessinateur cherchait alors à se pénétrer bien exactement du caractère de chacun des personnages créés par le romancier. Puis, Bayard modelait en terre des petits bustes, jusqu'à la parfaite réalisation du type rêvé. C'est ainsi qu'Alphonse Daudet, le célèbre auteur, reconnut son Astié- Réhu de Y Immortel : « Dieu, que c'était ça! »
Dans certains cas, un « lecteur » suffisait à Emile Bayard; tout en dessinant, il s'arrêtait pour marquer les scènes à faire. Mais il était souvent difficile de se procurer le personnage en question. Une fois, à la campagne, un laitier s'offrit pour cette tâche; il fut si drôle qu'on le garda quelque temps, dans la crainte de le mettre trop tôt à la porte. Des amis furent conviés; le rire fut convulsif, le malheureux se croyait payé « à la lettre ».
L'enseignement ennuyait l'artiste : « A quoi bon? » disait-il. — Des amitiés lui amenèrent des élèves; sans cela il n'en eût jamais eu.
11 contait volontiers cette anecdote d'un de ses élèves qui, entre autres difficultés, n'arrivait pas à dessiner une main; il croyait sans doute qu'il « pincerait » un « truc » chez Bayard pour les faire. Le jeune homme pria donc son maître de l'aider. La retouche fut longue, puis la réfection complète s'imposa.
Aussitôt terminé, le dessin fut porté à l'éditeur, qui s'écria : « Tiens, des mains à la Bayard! » Ce à quoi l'élève répondit avec aplomb : « Parbleu! c'est moi qui les lui fais. »
Dès ce jour les amitiés n'eurent plus d'influence, et les élèves furent remerciés.
Emile Bayard voyait « riche », et ses modes de composition variaient à l'infini. Alphonse de Neuville, lui, paraît-il, préférait chercher un décor, le meubler, et placer dedans ses personnages ensuite; pourtant, pas de règles absolues, ce qui, du reste, eût à la longue rendu l'imagination mécanique.
Nous avons dit que Bayard interprétait avec esprit; peut-être s'y laissat-il entraîner trop abondamment. Le maître François Coppée nous confiait un jour, au sujet de son roman Toute une jeunesse, l'admiration qu'il avait éprouvée pour les dessins, à côté d'une certaine tristesse qu'il ne pouvait réprimer, en présence de telle ou telle scène traitée peut-être dans un autre esprit que celui du texte.
Celte différente manière de voir de l'auteur et de son interprète le dessinateur nous a paru — toute rare qu'elle était chez Bayard — intéressante à noter.
Il est bien difficile, du reste, d'interpréter exactement la pensée d'un auteur. Celui-ci souvent se borne à la ciselure de la phrase; il voit son style, mais il ne voit pas ses personnages, et lorsque l'artiste illustre le texte de l'écrivain, celui-ci n'a quelquefois jamais pensé à la réalisation dessinée de son idée écrite, et en voyant les images il s'étonne de leur expression.
Dans d'autres cas, telle scène de tendresse, un peu niaise, mélodramatique, banale, offrira forcément deux moyens d'illustration : l'un conforme exactement au texte, larmoyant et quelconque, l'autre amusant et spirituel; question d'interprétation et de tempéraments divers dont l'expression double n'est pas critiquable.
Combien de fois en fut-il de même des rôles au théâtre!
Voulez-vous une anecdote probante? Un jeune auteur, un jour, alla voir Scribe et supplia le maître d'écouter une tragédie qu'il venait déterminer.
A chaque passage poignant, à chaque effet dramatique, Scribe éclatait de rire : « Dieu, que c'est drôle ! » s'écriait-il; et le jeune homme désappointé n'osait continuer sa lecture... »
« Continuez, continuez, » clamait l'auditeur enchanté...
Lorsque tomba le dernier vers, Scribe était joyeux : il « tenait » un réjouissant vaudeville en deux actes qu'il proposa d'écrire, séance tenante, en collaboration avec l'auteur abasourdi de la tragédie.
Ce qui peut être affirmé, c'est que la plupart des livres illustrés par les
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maîtres qui nous occupent gagnèrent à leur enjolivement et que les ouvrages comiques, à coup sûr, furent encore accentués dans leur drôlerie par les
bons dessinateurs.
Voyez, entre autres, le Baron de Mûnchausen par Doré : l'artiste, là, accumule à côté du texte ses hilarantes trouvailles personnelles; c'est de la collaboration double !
Est-il nécessaire d'ajouter que bien souvent, quand l'image fut supérieure au texte, l'écrivain ne trouva rien à reprocher à son... interprète et que, tout au contraire, il rectifia fréquemment sa prose conformément à l'image, apercevant ainsi sous un autre jour son idée première?
Nous avons assisté à certaines de ces quasi-collaborations entre auteurs et dessinateurs, et parfois nous constatâmes de curieux désaccords entre les deux parties, l'un tenant à son type, brun, maigre, l'autre le voyant gras et blond, lutte courtoise que l'artiste cherchait le plus souvent à trancher en exécutant plusieurs croquis du personnage discuté...
Nous nous souvenons des études intéressantes de composition auxquelles Bayard se livra lorsqu'il exécuta son tableau du Défilé; cette œuvre militaire le déconcertait par la rectitude obligatoire des rangs. Les principes les plus élémentaires d'« arrangement » étaient choqués par cet alignement mathématique, et d'un autre côté toute dérogation à cette uniformité donnait à ses personnages l'allure déplorable d'un troupeau de moutons.
Pour mieux se rendre compte, il modela une petite terre cuite dont plusieurs reproductions lui servirent à figurer une rangée de soldats. Une fois mis en ligne, Bayard les dérangea soigneusement, composant pour ainsi dire son désordre. Il constata alors l'impossibilité de rompre agréablement la monotonie rectiligne d'une troupe sans nuire à son caractère propre de régularité.
Pour lui, le comble de l'illustration était de comprendre la donnée d'un livre rien qu'en en parcourant les gravures. Et, de fait, ce fut toujours ainsi qu'il procéda.
Quant à sa « manière », il n'en avait pas d'absolue. Cela dépendait du manuscrit à illustrer ; c'était ou la plume ou le lavis, à moins que ce ne fût du lavis rehaussé de plume ou de crayon. Nous nous souvenons de certains dessins que Bayard exécuta entièrement à la mine de plomb; ce procédé délicat, un peu effacé, lui semblait réclamé par le texte, dont la facture était grise et un peu blonde. Quelle facilité de conception! quelle rapidité d'exécution! Et tout cela comme en se jouant, sautant d'un dessin à un autre, pétillant de gaieté. Bayard, en outre, était doué d'une voix de baryton des plus agréables; il est curieux de dire que, dans son extrême jeunesse, il hésita un moment entre le théâtre et l'art dans lequel il est maintenant célèbre.
Voici, parmi son œuvre gigantesque, quelques livres, romans ou autres, qu'il illustra. As y ou like it (Comme il vous plaira), pièce de Shakespeare, pour l'Angleterre; de nombreuses planches pour l'œuvre de Victor Hugo; la Neuvaine de Colette, de Mmo Jeanne Schulz, une de ses dernières productions; puis le Docteur Rameau, Y Ame de Pierre, de Georges Ohnet; le Fond d'un cœur, de Marc de Chandplaix; Faut-il aimer? de Léon de Tinseau; Toute une jeunesse, de François Coppée; Numa Roumestan, Y Immortel, d'Alphonse Daudet; Vicomtesse, de Léon Barracand; Comme dans la vie, d'Albert Delpit; la Bête humaine; Charme dangereux, d'André Theuriet; Amie, d'Hector Malot; la Jeunesse des hommes célèbres, d'Eugène Millier, etc., etc. Émile Bayard mourut sans avoir signé le dernier dessin de Réparation, de Jean Carol.
Signalons également, dans l'œuvre considérable de Bayard, un carton utilisé par Oudinot, peintre verrier, pour un vitrail destiné à l'hôtel de Wil. K. Vanderbilt, à New-York, représentant Y Entrevue du camp du Drap d'or.
Au lendemain de l'assassinat de Sadi Carnot, l'infortuné président de la Bépublique, on put lire dans le journal V Intransigeant que Caserio Santo avait été inspiré dans son épouvantable forfait par un dessin d'Émile Bayard.
Dessin d'Émilc Bavard, extrait des Châtiments (librairie du Victor Hugo illustré).
L'ILLLUSTRATION ET LES ILLUSTRATEURS 211
Ce dessin, que nous publions ici, illustrait un chapitre des Châtiments de Victor Hugo intitulé Nox :
Prends ton couteau, l'instant est bon, la République Confiante, etc., ,
dit le poète.
Contrairement à toutes les idées bourgeoises qui veulent que l'existence de début des artistes soit autant de déboires et de difficultés comme autant d'amertume indispensable à la consécration, Émile Bayard était entré en lice sans jamais avoir rencontré le moindre obstacle. Hâtons-nous de citer cet exemple pour sa rareté, et nous l'imputerons sans hésiter à une chance véritable, secondée nécessairement par la précocité du talent. A son époque, les dessinateurs étaient très peu nombreux, et aussitôt un choix parmi les meilleurs élimina presque les autres; les beaux livres publiés « pendant la belle période de l'illustration » sont là pour en témoigner.
C'est sans doute à cette agréable existence qui s'ouvrit presque toute seule devant Bayard, qu'il dut la gaieté de caractère et l'aménité dans ses relations qu'il garda jusqu'à la fin de sa vie. Causeur érudit aimablement spirituel, il n'aimait pas à parler de lui; il préférait « la contemplation de la nature à toute vaine théorie d'art », et de son œil ouvert il fixait dans son cerveau les moindres impressions qu'il ressentait, s'instruisant, documentant sa mémoire. Émile Bayard adorait le luxe, pour les jouissances intellectuelles qu'il donne; il n'aimait à s'entourer que de belles choses et cherchait jusque dans ses serviteurs un visage qui ne lui déplût pas.
Il fréquenta beaucoup le monde, recherchant l'éblouissement, la clarté des lumières, nécessaires, disait-il, à entretenir chez lui la surexcitation cérébrale dont il avait besoin pour son art. Son atelier fut toujours semé de meubles de style, paré avec goût; ses regards ne se reposaient agréablement qu'au milieu de ces mille parures qu'il avait assemblées avec joie.
Et quel travail facile, quelle féconde prodigalité, et cela dans tous les
genres !
Le grand dessinateur avait eu dans sa prime jeunesse la gaieté la plus étourdissante; quelques-uns de ses amis nous ont même raconté certains épisodes dont il fut le héros aux bals de l'Opéra. Il y a une certaine histoire d'anguille vivante que l'artiste avait attachée au pan de son habit, dont on rit bien longtemps à cette époque. Il paraîtrait que cette malheureuse anguille, après avoir maculé nombreux plastrons dans les énormes efforts qu'elle faisait pour se dégager, fut finalement coupée en deux par un danseur justement furieux, et qu'alors... toute sanguinolente, elle gifla de belle manière un... garde municipal, d'où une certaine conduite au violon inoubliable !
A quelque temps de là, Bayard ne s'avisa-t-il pas de jeter irrévérencieusement dans la cage grillée du caissier d'une librairie fameuse une botte de mouron, parce que le malheureux employé n'avait pas voulu lui avancer immédiatement l'argent que l'artiste réclamait ! Ajoutons que pendant quelques jours, jusqu'au complet règlement de compte, le caissier récalcitrant dut voir se renouveler sa provision... de vivres!
Franche gaieté, somme toute1, dont Bayard se départit rarement, recherchant même avec passion les rires de la jeunesse, dans la crainte de vieillir.
Il est très regrettable que la plupart de cette œuvre si féconde n'ait pas été conçue en vue du livre, qui, seul, reste; tous les originaux de la plus grande masse du labeur du célèbre dessinateur ont été heureusement sauvegardés, les procédés actuels permettant à l'artiste de ne plus dessiner à même le bois comme autrefois. Emile Bayard, élève de Léon Cogniet, le maître à qui nous devons encore les Bonnat, les Jules Lefebvre,. les Chapu, les Philippoteaux, était officier de la Légion d'honneur.