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DE L'ILLUSTRATION. — LES PRÉCURSEURS. — ÉTUDE GÉNÉRA.LE

L'illustration a pris à travers les temps une importance considérable. L'attirance, de jour en jour croissante chez le public, pour les images évocatrices du texte a fait se multiplier les publications illustrées dans des proportions notoires.

Le roman, les journaux hebdomadaires ou quotidiens, la mode même, sont aujourd'hui ornés de dessins. Les livraisons illustrées se répandent de plus en plus; le moindre texte, en un mot, réclame ses images.

Les efforts les plus grands furent, en effet, tentés de nos jours pour le développement de cet art spécial qui répond aussi exactement au goût du public; les chefs-d'œuvre anciens réapparurent constellés de gravures, dans cette seconde vie que les dessinateurs en vogue leur donnèrent.

Les éditions de luxe, les tirages restreints, furent essayés avec succès.

L'illustration demeure longtemps incomprise, dans sa manifestation d'art

spécial : son caractère vénal lui fut injustement reproché par les peintres,

ainsi que la rapidité souvent excessive de sa production, qui, disaient-ils, anéantissait les efforts nécessaires de conception et d'exécution.

Cette bifurcation, ce changement de formule choisis par les dessinateurs avec des vues différentes de celles des peintres fut longtemps un sujet de discorde. Querelle mesquine de deux arts se disputant un coin d'idéal à propos d'une voie différemment choisie!

La hiérarchie des genres avait pesé sur lui, dit M. Béraldi en parlant de Morin ; c'était du petit art, du journalisme, du dessin au jour le jour : le millésime de l'année, le retour du mois de mai, la Noël, les mois culinaires, les boissons, etc.; cela traînait sur les tables de café. On regardait le nouveau dessin, on disait : Comme c'est joli ! et, la semaine écoulée, on allumait le feu avec le chiffon de papier déjà sali. D'ailleurs on était sûr que la semaine suivante apporterait un, deux, dix dessins aussi jolis, plus jolis.

«... Or, c'est la qualité d'art qui avec le temps classe les œuvres, et la hiérarchie des genres cesse d'être un obstacle... Voyez plutôt : c'est dans les caricatures d'une laideur souvent exaspérante qu'on a été prendre Daumier pour le classer justement un maître dessinateur; c'est du Charivari qu'on a tiré Gavarni pour le proclamer un grand peintre de mœurs ; c'est dans les albums lithographiques qu'on a trouvé Raffet, l'homme de génie de la peinture militaire ; c'est par les illustrations de journaux qu'on jugera Morin comme l'un des artistes les plus exquis du dix-neuvième siècle. »

Ce que dit M. Béraldi au sujet de Morin, de Raffet, de Gavarni, de Daumier, pourrait s'appliquer aussi à bon nombre de grands dessinateurs que nous allons étudier, dont les œuvres se classeront avec le temps. La plupart des productions des artistes que nous analyserons ici, prodiguées à tous vents, dans les feuilletons, les journaux, les romans et les mille feuilles illustrées courantes, feront plus tard, sans nul doute, la joie des collectionneurs, qui ne s'attarderont pas à de vains jugements au delà de la seule impression d'art qu'ils éprouveront. L'art, après tout, ne peut-il pas se manifester où bon lui semble, pourvu qu'il brille?

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L'illustration, qui fit ses premiers pas sur la même route que celle des peintres, est un art qui cependant exige des études toutes particulières. — Mêmes lieux communs seulement en ce qui concerne les règles immuables de composition et d'effet.

Les maîtres dessinateurs préconisent la mémoire visuelle, qu'ils considè-

Fac-similé d'une nielle de Maso Finiguerra, l'Adoration des mages, d'après l'épreuve originale de la Bibliothèque nationale, une des plus anciennes gravures que l'on connaisse.

rent comme l'élément le plus important pour exceller. Les croquis rapides en tous lieux développent l'imagination et meublent le cerveau.

Ces avantages particuliers sont nécessaires et même indispensables aux dessinateurs, dont la variété constante dans le travail exige la souplesse et l'abondance des documents cérébraux les plus divers, les seuls souvent qu'ils puissent consulter, étant donnée la rapidité de leur production.

Le dessinateur, de plus, ne connaît pas de procédé spécial; son talent s'exerce à la fois sur tous les papiers, sur le bois, au lavis, au crayon, à la plume... Cette indépendance, cette fantaisie, ne sont-elles pas tout artistiques?

Dès l'année 1475, c'est-à-dire depuis les premières années de l'imprimerie, on voit apparaître un grand nombre d'éditions illustrées au moyen de la gravure sur bois.

Les sujets les plus divers sont traités à l'aide de ce procédé, portraits, lettres ornées, encadrements, fleurs, sujets religieux et autres. Puis la gravure sur métal ouvre des horizons nouveaux; le charme qu'elle apporte dès ses débuts sous le burin de Baccio Baletini la met quelque peu en faveur. Nous citerons de cet artiste les vingt planches gravées dont il orna la Divine Comédie publiée à Florence en 1481.

« Vers 1550, dit Vasari dans son livre sur la vie des artistes italiens, une femme avait posé un paquet de linge mouillé sur l'établi de Maso Finiguerra, célèbre orfèvre et ciseleur florentin, sans songer qu'il se trouvait là une planche prête à être niellée. Ce paquet étant resté quelque temps sur la planche, on fut fort étonné, en l'enlevant, de voir tout le travail de la gravure empreint avec fidélité sur ce linge humide.

« L'ingénieux Finiguerra, surpris, émerveillé même de cet effet, répéta sans doute cet essai avec le premier linge qui se trouva sous sa main. Réfléchissant ensuite que du papier humecté pouvait amener les mêmes résultats, quelques chiffons placés derrière son papier et la paume de la main lui auront suffi pour se convaincre de ce qu'on pouvait espérer d'une pareille découverte. Passant rapidement à un essai plus important, il aura remplacé ce linge par une étoffe de laine, dont les points plus élastiques firent entrer le papier plus fortement dans les tailles; à la paume de la main il dut ensuite substituer un rouleau de bois, au moyen duquel les deux mains procurent une pression plus forte et plus égale. Toujours est-il qu'on peut croire que c'est ainsi que fut inventée l'impression dite en taille-douce,

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Composition allégorique dessinée et gravée par A. Durer pour illustrer un ouvrage de son ami Pirkeimer (1520).

où l'empreinte est donnée par les tailles creuses. Bien avant qu'il fût question de gravures pour ce genre d'impression, des orfèvres très habiles tail-

laient la surface de certaines pièces d'orfèvrerie pour en faire ce qu'on est convenu d'appeler des nielles, c'est-à-dire des ciselures dont le creux, qui formait le dessin, était ensuite rempli d'une sorte d'émail noir particulier. On a retrouvé, au commencement de notre siècle seulement, quelques

Fac-similé d'une gravure d'une édition de Virgile de 1505.

épreuves des travaux de niellures qui peuvent passer pour les premiers essais d'impression en taille-douce. » (E. Muller, Voyage à travers l'histoire et le langage.) Nous reproduisons en fac-similé une de ces nielles, donnant une magnifique idée du talent de son auteur.

Les plus grands artistes ne rougissaient pas même de fournir des dessins aux xylographes employés par les imprimeurs.

Albert Durer, notamment, dessina quinze planches pour une illustration de Y Apocalypse parue en 1498.

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Nous citerons, parmi les ouvrages ornés d'images qui obtinrent le plus de succès, la Chronique de Nuremberg .

Cette œuvre encyclopédique, qui renfermait plus de deux mille planches gravées sur bois par Guillaume Pleydenwurg et Michel Walgmuth, parut de 1493 à 1500, simultanément à Nuremberg et à Augsbourg.

Fac-similé d'une gravure de la Métallurgie d'Agricola, publiée en 1555.

Puis la Cosmographie de Sébastien Munster, recueil du même genre, orné d'un grand nombre de vues panoramiques, de portraits, de costumes et d'armoiries, dont on compte dix-sept éditions au seizième siècle, sans compter les traductions qui en furent faites en français, en latin, en italien et en bohémien; la Passion de Jésus-Christ par Lucas Cranach, et une curieuse édition de Virgile.

Dès lors, encouragés par l'initiative artistique des plus habiles imprimeurs de ce temps, les Simon de Colines, les Plantin, les Koburger, les Aide, les Feyrabend, les Estienne, les Geoffroy Tory, les Jean de Tournes, les Pigouchet, la gravure sur bois prend un essor nouveau et sert presque définitivement à l'illustration des livres.

Avec le seizième siècle apparaissent Holbein dans sa Danse des morts, publiée à Lyon, puis Clein, Coriolano, Van der Bercht, Beatriget, Vestre, Amman...

Ce dernier, l'un des plus féconds dessinateurs de ce siècle, a laissé un 1res grand nombre d'œuvres très remarquables, parmi lesquelles nous citerons le Térence, une traduction allemande de Pline, Y Anthologia gnomica, la Métallurgie d'Agricola, la Chronique turque, etc.

Et puis Callot dans ses types si merveilleusement notés, synthétiques et spirituels.

A cette époque parurent les premiers recueils représentant l'histoire du costume, œuvres fort intéressantes de nos jours pour la reconstitution de rhabillement des différentes nations du monde.

Au dix-septième siècle, nouvelle apparition de la gravure au burin, que Ton paraît préférer pour l'embellissement des livres.

Les publications illustrées prennent dès lors un développement sensible et un caractère quelque peu spécial. Ce sont plutôt des œuvres contenant des images dont le texte n'est qu'explicatif, au lieu d'être expliqué par les figures.

Ce mode, tout différent de celui qui est adopté de nos jours, alors que les dessins tendent à interpréter strictement le texte, marque une étape curieuse à travers les multiples transformations de l'illustration.

Les publications qui suivent procédèrent de la sorte : la Villa Albobrandina etla Villa Pamphilia, dont les dessins sont dus àC. Cungio ; la Galleria Giustiniana, avec planches de Cornelis Blomaert; le Cabinet de Reynst (1661); les Tableaux du temple des Muses, tirés du cabinet de M. Favereau, commentés par l'abbé de Marolles (Paris, 1655).

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D'autres ouvrages d'art furent également ornés de nombreuses gravures : le Cabinet d'or de Comelis de Bie, avec portraits ; YAcademia nobilissimœ

Dessin de Callot (librairie Delagrave).

artis pretoride et les Sculpturœ veterïs admiranda, enrichis de planches signées Rich. Collin, L. Hecknauer, Eimart le Jeune, Phil. Kilian, etc.

Les Tabellse selectœ ac explkatœ, les Imagines ex antiquis marmoribm (Anvers, 1606), etc.

Les frères Pluvinel font paraître à cette époque des manuels d'escrime et

(Téquitation ornés d'images parlantes qui rendent le texte presque inutile. La bibliothèque que les Pluvinel forment alors a conservé de nos jours une valeur documentaire devant laquelle les hommes de sport s'inclinent encore, en même temps qu'elle inaugure un moyen inédit d'enseignement par l'image.

L'usage des frontispices, lettres ornées et vignettes apparaît dans ce siècle; une plus grande initiative est donnée aux artistes, qui sèment dès lors, de façon originale, leurs productions dans le texte.

Les traités religieux, les livres d'histoire, les œuvres scientifiques, réclament à leur tour l'imagination des dessinateurs.

Nous citerons Stefano délia Bella, L. Gaultier, L. Cramberlano, Fr. Chauveau, Abraham Bosse, qui se distinguèrent dans cette forme nouvelle de leur art.

Ce dernier, d'une souplesse de talent remarquable, illustra notamment : Y Imitation de Jésus-Christ traduite en vers par P. Corneille, les Heures de Tristan l'Hermite, la Pucelle de Chapelain, Y Ariane et le Clovis de Desmarets.

Au dix-septième siècle appartiennent encore d'importantes publications scientifiques illustrées : Y Académie de l'Espée de Girard Thibault (Anvers, 1628), le Blason des armoiries de tous les chevaliers de la Toison d'or, le Traité de V architecture (Paris, 1648), divers ouvrages d'histoire naturelle, un livre d'anatomie, etc.

Le dix-huitième siècle a laissé des recueils d'estampes d'une grande valeur documentaire. Citons, entre autres, Versailles, dont J.-B. de Monicart exalta les beautés avec le concours artistique de Madeleine Cochin, Q. Fonbonne, des deux Audran, Ant. Hérisset, Annibal Carrache ; le Cabinet Crozat, contenant des gravures de Ch. Dupuis, Ch. Duflos, Et. Fessard, J.-C. Flipart, Antoinette Larcher, F. Joullain, J. Houssard, etc.; la Galerie royale de Dresde (1753), gravée par J. Folkema, B. Folino, Sim. Fokke, N.-G. Dupuis, etc.

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Puis la Galerie du président Lambert, la Galerie du comte de Bruhl, la Galerie de Dusseldorf, le Cabinet Choiseul, la Quadreria Medicea, le Mu-

Frontispice du Blason des armoiries de tous les chevaliers de la Toison d'or, publié en 1632 par D. Clufflet, à Anvers.

seum Capitolinum, le Musée Pio-Clementino, les Statues antiques et modernes, le Cabinet du marquis de Gerini, la Scola ltalica picturœ des Gavin- Hamilton, les pierres antiques gravées d'après les dessins d'Elisabeth-

Sophie Chéron ; la' Galerie de Versailles, commencée par Ch. Simonneau à la demande de Colbert et continuée par Massé.

La Galerie du Luxembourg,^ Nattier; la Galerie de l'archiduc Léopold , gravée dans les ateliers de Téniers (Amsterdam, 1755); la Galerie du Palais- Royal, les Antiquités d'Herculanum, les Vases étrusques d'Hamilton; les Monuments de Rome ancienne, les Antiquités d'Athènes, etc.

Puis vinrent des relations de voyages dont l'illustration, complément presque obligatoire du texte, s'imposa; les ouvrages d'histoire et d'archéologie furent en grande partie ornés d'images.

Entre autres, le Voyage de Naples et de Sicile de l'abbé Saint-Nom brille par le talent que dépensèrent sans compter les artistes les plus habiles, parmi lesquels nous trouvons, au premier rang, Joseph Vernet.

11 en est de même du Voyage pittoresque de la France (1787), des Antiquités de l'Inde, de l'Histoire et les Antiquités de Westminster (Londres, 1727), de Y Histoire du Languedoc, etc.

Les œuvres littéraires sont également vivement recherchées à cette époque par le crayon des artistes; il faut citer les Amours de Daphnis et Chloé, dont Philippe d'Orléans composa les vignettes ; le Lutrin de Boileau, dessiné par Moreau ; Y Édition de Voltaire du même ; les Œuvres de Gessner d'après Le Barbier ; les Contes de fées, illustrés par Marillier ; le Roland furieux avec des dessins de Gio.

Puis nous voyons successivement apparaître Oudry, Van Huysum, qui s'imposent dans des publications remarquables, dont l'excellente gravure • des Cochin, des Ravenet, des Halkéma, fait ressortir les qualités d'élégance et d'esprit.

Les travaux scientifiques s'enrichissent également de dessins : Van Huysum en fit de nombreux pour Y Histoire des plantes rares de John Martyn (Londres, 1728); A. de Blois, avec le concours d'autres artistes, enrichit de planches explicatives les œuvres du célèbre chirurgien Fréd. Ruysch (Amsterdam); Felsing a gravé les planches de Ylllustratio systematis de

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Dessm-d'Anuibal Carrache, tiré du recueil des Cris et Types des rues de Bologne, gravé et publié à Rome par J. Mitteli, eu 1660.

Linnoce de J. Miller; Gautier d'Agoty a participé à l'illustration en couleurs de grand nombre de travaux anatomiques.

Dès la fin du dix-huitième siècle nous voyons, en même temps que des albums de costumes, les premiers journaux de modes.

Une voie d'art industriel se trace dès ce moment à côlé de celle qui n'avait jusqu'alors tenté les maîtres que par son caractère purement artistique.

Citons parmi ces premiers essais le Magasin des modes nouvelles françaises et anglaises, avec planches en couleurs, d'après Defraine (1785 et années suivantes), et un autre recueil périodique, le Courrier moral et politique, ou Journal à figures, paru à Berne de 1798 à 1800, avec planches gravées de Dunker.

Malgré les incessantes préoccupations et les divers bouleversements qu'occasionnèrent les guerres de l'Empire dans toute l'Europe, le commencement du dix-neuvième siècle fut marqué par d'importantes publications illustrées.

Au premier rang de ces productions, mentionnons le Musée français, dont les planches reproduisent les chefs-d'œuvre que Napoléon avait rapportés de ses conquêtes. Cet ouvrage est aujourd'hui fort rare; mais d'autres éditeurs s'emparèrent bientôt de l'idée qui l'inspira et le refirent dans des conditions presque identiques et à des prix plus accessibles.

La gravure au trait, procédé expéditif, mais sec et froid, fut longtemps en faveur; mais la lithographie, dont les débuts datent delà Restauration, donne aussitôt des résultats supérieurs par la richesse de ses tons, la douceur de ses modelés et la fidélité de ses reproductions.

Landon, Molini, se servirent de la gravure au trait pour l'exécution de leurs dessins.

Raffet, Decamps, Devéria, Charlet, Bellangé, Granville, Gavarni, Eugène Lami, les Johannot, précipitèrent par leur grand talent l'emploi de la lithographie.

De nos jours les dessinateurs sont fort nombreux; beaucoup de peintres, détournés de la voie qu'ils avaient choisie, se sont improvisés illustrateurs.

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Autrefois il y avait peu d'artistes qui abordaient ce genre ; leur seule vocation les poussait vers cet art spécial, pour lequel ils se sentaient doués.

Maintenant les nécessités souvent si cruelles de la vie ont fait s'accroître le nombre des dessinateurs, et les résultats si intéressants de l'illustration perdent de leur qualité dans cette lutte pour le seul gain, et par suite de ce manque de réelle aptitude.

D'autre part, en présence de cet accroissement considérable de dessinateurs qui pullulent dans des valeurs de talents, évidents, mais généralement peu transcendants pour le nombre, le prestige de ceux-ci et la qualité marchande de leurs productions se trouvent sensiblement amoindris : la librairie ayant baissé le prix de ses livres, il était compréhensible que les dessins dussent partager le même sort.

Les éditeurs de jadis, par ces raisons, différaient totalement de ceux d'aujourd'hui : ils devenaient aussitôt les amis des dessinateurs, s'associaient à leur œuvre, leur intérêt étant solidaire.

Quelquefois même, en présence d'un doute sur la réussite d'un ouvrage, les artistes en firent les premiers frais : tel fut le cas de Gustave Doré quand il commença certaines œuvres.

Aujourd'hui, en présence de la crise du livre, auquel le talent des dessinateurs est subordonné, les temps sont changés.

Les fils d'éditeurs d'antan sont venus ; leur attitude est forcément autre que celle de leurs pères, obligés qu'ils y sont par les événements et pour la sauvegarde de leur nom et de leurs intérêts.

Autres temps donc aujourd'hui; ajoutons à cela que les tentatives d'art deviennent rares, intimidées par l'indifférence d'un public rassasié.

Le stock évident des clichés, dont il est facile de se rendre compte en présence de l'énorme production des dessinateurs, sert maintenant très souvent pour l'illustration courante des livres; c'est ainsi que les dessins les plus anciens, parfois, ornent des ouvrages nouveaux.

Souvent même on achète à l'étranger des clichés que l'on intercale

ensuite, agrémentés d'un texte qui les explique; cette sorte d'illustration à rebours s'applique encore assez fréquemment.

Maintenant donc, l'illustration est entrée dans une phase particulière, en raison des exigences de la librairie.

Au début, les dessinateurs surveillaient eux-mêmes leur tirage, choisissaient leur papier, tiraient leurs épreuves, produisaient peu en produisant bien; l'imagination chez eux avait tout son temps pour éclore. Le public d'alors n'avait pas, comme celui de nos jours, cette soif d'images, — souvent vulgaires, souvent informes, — qu'il achète à bon compte et qu'il collectionne sans s'inquiéter souvent de leur qualité.

Les tirages étaient moins fréquents autrefois; la production, par contre, était plus belle et plus artistique.

Les journaux hebdomadaires illustrés, voire même quotidiens, les feuilles à images, pullulent à notre époque, et le dessin dit d'« actualité » conquiert de suite la faveur du public par le spectacle immédiat qu'il offre aux yeux.

Il y a donc deux sortes d'illustrations :

1° L'illustration des livres, œuvre réfléchie faite avec le temps nécessaire, avec la recherche spirituelle du texte à orner, la composition des personnages;

2° Le dessin d'actualité, dessin à formule rapide, d'effet sensationnel, exécuté le plus souvent dans des conditions de vitesse inconcevables, dans les délais les plus rapides, le jour, la nuit, dans des palais ou dans des bouges.

Nous pourrions signaler encore un troisième genre qui, toutes proportions gardées, a produit quelques exemples, rares, il est vrai, de talents intéressants. Il s'agit du dessin de modes : nous ne parlerions pas ici de ces sortes de productions, si des artistes véritables ne s'y étaient essayés.

Le progrès dans l'interprétation de la mode jusqu'ici ne s'était jamais fait sentir; les journaux, les catalogues des grands magasins de nouveautés qui traitent de l'habillement, de la coiffure et de toutes les menues choses réla-

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lives à la toilette, depuis les temps les plus reculés étaient pour la plupart d'un inconcevable ridicule quant à la manière dont ils étaient représentés.

On a prétendu à tort que ces poupées fades et grotesques qu'on nous montre à travers les années, réunissaient l'idéal d'un goût en faveur du public à l'exclusion de tout autre. Un dessinateur de valeur, M. Sandoz, a prouvé catégoriquement le contraire et a bouleversé le genre dantan. Cette évolution nous semble curieuse et digne d'être signalée; la mode doit à cet artiste et à ses imitateurs nombreux, d'avoir modifié son aspect ridicule en se rapprochant de la nature.

L'image enfantine genre dit d'Épinal s'est également transformée à notre époque, grâce à des artistes réels qui ne rougirent pas d'en dessiner. Voici donc les moindres publications rehaussées et agréablement présentées, dans le seul but de faire œuvre délicate partout où il sera possible.

L'illustration, nous l'avons dit, est un art spécial, un moyen évocateur d'une essence particulière.

Les peintres, il y a une quarantaine d'années, saluèrent ironiquement l'avènement des grands talents des A. de Neuville, Emile Bavard, Bicla, Gustave Doré, Daniel Vierge, Philippoteaux, Lix, des Riou, des frères Johannot, des Raffet, des Granville, des Devéria, etc.

De nos jours, en présence des œuvres délicates, souvent géniales, que ces artistes nous laissèrent, les peintres ont brusquement adoré ce qu'ils avaient brûlé.

Nous examinerons et comparerons plus loin la production des peintres avec celle des professionnels clu crayon; n'oublions pas qu'on naît dessinateur, guidé par un tempérament spécial et poussé vers les études particulières que commande le développement de cet art.

« L'école française lui fera un jour (il s'agit de Carie Vernet) une place dlionneur parmi ces dessinateurs dont la verve traduit au jour le jour les faits, les mœurs, les idées du pays, chroniqueurs amusants qui fixent la physionomie d'une époque et versent à pleines mains, au milieu des solennités de

l'histoire, le sourire et la vie... Ce qui frappe dans celle production extraordinaire, c'est son caractère constamment français : l'esprit y domine l'art. »

Ce que M. Léon Lagrange écrit là, à propos de Carie Vernet, exprime parfaitement les qualités spéciales de la plupart des illustrations célèbres ; cette opinion distinguée corrobore la nôtre et lui fournil un argument des plus délicats.

Ce siècle de la photographie porte un coup réel à l'illustration. Le document absolu, ce morceau de nature, sans choix, sans goût, que donne le cliché, paralyse forcément l'essor de l'idée. Celle exactitude indiscutable, documentaire seulement, tend à tuer de nos jours les imaginations les plus fertiles, par ses vérités crues.

L'étude du croquis se meurt en présence du gros œil mécanique de r« appareil », dont la rapidité de renseignement répond si bien à la fièvre de la production actuelle.

Voilà donc l'interprétation spirituelle, originale, fantastique, en voie de décroissance, — la vérité n'est pas toujours bonne à voir ; — la composition reste figée dans ses mouvements, sans recherche, « trop nature ». Les effets sont banaux, et la fantaisie expire...

L'illustration s'est, à notre époque, par ces raisons, presque complètement transformée, les peintres aidant, qui firent des « tableaux » dans des livres, achevèrent de refroidir le charme de la vignette et des images délicates d'antan.

Écoutons à ce propos M. Béraldi : « Doré venait de trouver, avec ses Contes drolatiques, la chose la plus rare, une nouvelle formule du livre illustré! Savez-vous que ce n'est pas peu de chose? Savez-vous, ô peintres! que c'est bien autrement difficile que de faire un bon tableau? Combien, dans un

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siècle, se produit-il de tableaux bons ou censés tels, c'est-à-dire dignes de ne pas être refusés au Salon? Au train dont nous allons, c'est un compte fait, deux mille cinq cents par an, deux cent cinquante mille par siècle, au minimum. On peut calculer l'époque où la terre sera inondée et entièrement couverte de peinture jusqu'à quinze coudées au-dessus des plus hautes montagnes.

« Et pendant ce temps combien se produit-il de livres illustrés vraiment réussis et dignes de la bibliothèque des bibliophiles?

« Si un siècle en laisse cinquante, c'est bien beau! »

Certes, les dessins d'autrefois se contentaient de l'effet agréable, au détriment souvent même de l'exactitude; les allures étaient moins justes peutêtre, mais l'attrait de ces productions était plus pénétrant, plus spirituel, le cerveau n'étant pas captif, enserré dans d'étroites réalités.

Les dessinateurs de maintenant semblent vouloir s'écarter de l'exquise manière de leurs précurseurs; l'originalité de l'art dont nous parlons tend à s'assimiler de plus en plus à Fart des peintres, dont le but ni les études ne sont cependant les mêmes.

La fille de Moreau le Jeune, mariée à Carie Vernet, écrivait à propos de son père : « Ce qu'on ne saurait trop admirer, c'est en même temps la fécondité et la flexibilité du talent de Moreau; c'est cette merveilleuse facilité à concevoir une scène pittoresque et à la disposer d'une manière intéressante et vraie dans l'espace le moins étendu. »

On ne pourrait donner une meilleure définition de l'illustration, qui est une branche de Fart, très utilisée aujourd'hui, mais trop souvent par des personnes ignorant pour la plupart les premières des conditions nécessaires à cette culture. Malheureusement on ne l'enseigne pas, il lui manque cette sorte de consécration pour lui concilier les admirations tardives.

On s'imagine trop communément dans le public que rien n'est plus facile que d'illustrer un livre quelconque; bien plus, il est encore de mode, à

l'École des beaux-arts de Paris, où l'on croirait les idées moins étroites, de considérer l'illustration comme un art inférieur.

Avec les admirables procédés de la photogravure, avec les progrès de la gravure sur bois, c'est impardonnable!

Le prix de Rome : voilà l'important! On apprend à composer un sujet donné en huit jours, à le peindre en trois mois; fort bien, c'est là le grand art. Mais composer tous les jours un ou plusieurs sujets absolument différents, les exécuter en quelques heures, c'est trop facile. Et pourtant, il est telles illustrations qui valent bien certains prix de Rome, à tous les points de vue; mais voilà : c'est du petit art. Pourquoi? On serait bien embarrassé pour répondre.

Est-ce parce qu'on ne l'enseigne pas à l'École? Nous l'ignorons.

Nous avons vu des compositions destinées à l'illustration, peintes d'après le modèle, à l'huile, à la gouache, en blanc et en noir, sur des toiles de certaines dimensions, signées de noms tels que Sydney Hall, Gregory, Nast, Gaton-Woodville, Abbey, Reinhardt à l'étranger, et de beaucoup d'autres en France, qui valent bien des tableaux médaillés au Salon.

En France nous vivons dans la routine, malgré les changements qui se produisent autour de nous.

Il est bien évident, par exemple, que, quoi que l'on fasse, la gravure en taille-douce tend à disparaître et que dans quelques années très rapprochées le prix de Rome de gravure aura rejoint le prix de paysage historique.

La photogravure remplacera avec avantage, croyons-nous, un art de reproduction plus ou moins fidèle en somme, dont le besoin de vulgarisation ne se fait plus sentir.

11 en est ainsi souvent des meilleures choses. Que d'arts sont ainsi disparus, ne laissant parmi nous qu'un vague souvenir! Nous mentionnerons, entre autres, l'art du portrait en cire, qui triompha aux seizième et dixseptième siècles ; l'art de la sculpture sur verre, que l'on essaye de faire revivre de nos jours; l'art de ces bustes en agate, en jaspe, en chrysoprase, etc.,

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dont on admire des modèles clans la galerie d'Apollon ; l'art du métal repoussé, absolument tué par la galvanoplastie; l'art même de la lithographie, si jeune cependant, et déjà si vieux, que des efforts intéressant1* cherchent à ressusciter aujourd'hui; et l'enluminure des manuscrits, et la sculpture sur ivoire...

Un homme de génie trouve un procédé qui porte son nom, le procédé Collas, pour reproduire graphiquement les objets d'un faible relief, médailles, monnaies, ivoires, sceaux, etc. On publie à grands frais un magnifique ouvrage en vingt volumes in-folio, sous la direction de Paul Delaroche et de quelques autres membres de l'Institut. Au bout d'un demi-siècle à peine, grâce à la photographie, cet ouvrage n'a plus qu'une valeur relative de curiosité bibliographique ; il valait plusieurs milliers de francs, il ne vaut plus un sou maintenant.

L'invention merveilleuse de la photographie bouleverse tout un côté d'art par ses avantages et ses désavantages. C'est ainsi que, malgré le talent indiscutable des meilleurs graveurs au burin, nous préférons une bonne photographie d'après les fresques de Raphaël ou de Michel-Ange à toutes leurs productions gravées.

Si nous admirons Raphaël, nous ne nous intéressons que médiocrement à Raphaël Morgen.

Que l'on réfléchisse bien, et l'on verra combien peu de prix de Rome ont réussi à faire de l'illustration. A part Olivier Merson et D. Maillart, nous ne connaissons pas d'élèves de l'École ayant acquis quelque renom dans cet art, qu'un J.-P. Laurens ne juge pas indigne de lui.

Il faut donc en rabattre, de tous ces préjugés.

Il importe d'abord que l'illustrateur puisse dessiner la figure humaine de souvenir, dans toutes les positions, dans toutes les grandeurs. De plus, il doit avoir des notions sérieuses de perspective et d'architecture, sans lesquelles il est impossible de placer une scène dans un milieu convenable.

11 faut, en outre, que le dessinateur ne s'expose pas à des erreurs d'hisloire comme celle que nous relevons, entre autres, chez un artiste connu, qui place une guillotine à Toulouse au dix-septième siècle, ou bien comme cet autre qui confondait les Indiens du Far-West ou Peaux-Rouges de l'Amérique avec les Indiens des possessions anglaises de l'Asie. Ces fautes sont inexcusables.

Tout le monde se figure qu'il suffît de prendre un bout de papier et un crayon et de faire des bonshommes.

Certes, il y a des artistes qui n'ont jamais dessiné sérieusement. Ils arrivent à une certaine habileté de crayon ou de plume, à un certain chic, mais sans réaliser un progrès, semblables en cela à ces petits Italiens qui grattent éternellement leur violon sans parvenir à améliorer leur jeu. On n'a jamais entendu parler d'un violoniste qui ait commencé à jouer du violon dans les cours. Ce serait plutôt le contraire.

La plupart des caricaturistes ou humoristes en sont là. Les dessinateurs de journaux dits amusants dessinent toujours dans une même forme : la légende seule varie.

Chez ces dessinateurs, l'étude de la nature manque, la préoccupation d'une manière, seule, les captive.

Leur observation est légère et superficielle comme leur esprit; il ne s'agit pas là de talent, mais d'un don naturel qui n'a pas besoin de culture. Ils arrivent, avec la pratique, à arranger leurs compositions, mais sans s'élever jamais au-dessus de la banalité suffisante pour un public spécial qui n'est pas difficile à contenter.

Ils sont, à ce point de vue, inférieurs aux caricaturistes politiques du Punch à Londres, du Puck à New-York, du Kladeradatsch et des Fliegendes Blœtter à Leipzig et à Munich.

La caricature ne vise plus à la satire, il est vrai ; l'entière liberté de la presse paralyse ses moyens. Qui ne se souvient des images politiques satiriques dont les Granville, les Daumier, les Gill, tour à tour, amusèrent et

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révolutionnèrent Paris? Quel scandale! quel tapage lorsque Gill dessina le fameux Melon et la Passoire, sous l'Empire!

Aujourd'hui, les dessins immoraux sembleraient davantage devoir attirer l'attention du public... Autres mœurs!

On a en général une conception fausse de la caricature. 11 ne suffît pas toujours d'avoir une idée drôle pour que l'effet drolatique se retrouve dans le dessin. Pour les gens de goût, souvent une idée très amusante perd tout effet quand elle est traduite par un mauvais dessin ; mais le public, très mauvais juge en art, ne s'en doute pas. Aussi, dans certains pays, croit-on à la drôlerie de l'idée. A New-York on paye une idée drôle apportée à un journal illustré de un à trois dollars (quinze francs). Elle est souvent accompagnée d'une indication de croquis grossière, qu'un dessinateur moins maladroit exécute aussitôt pour le journal. Huit fois sur dix le dessin tue l'idée, sans que personne y prenne garde, ni le public ni même le dessinateur. Quant à l'homme à idées drôles, il touche ses dollars, satisfait, et rapporte un lot de légendes curieuses, surtout politiques. Car en Amérique la caricature est une arme terrible, dont les politiciens usent encore. Le Magazine de Harper a eu à sa solde pendant plus de vingt ans un caricaturiste allemand nommé Nast, qui faisait plus avec son crayon que tous les articles de journaux. Aussi amassa-t-il une rapide fortune en adaptant les légendes qu'on lui fournissait avec des sujets absolument incompréhensibles pour les personnes non initiées à la politique intérieure des États-Unis.

Si, maintenant, nous nous élevons un peu et que nous arrivions aux grands journaux illustrés, c'est une autre affaire.

Ici, il est plus nécessaire de savoir composer une scène : c'est même indispensable. La première qualité de l'illustrateur est de pouvoir embrasser rapidement, du premier coup d'œil, la composition et l'effet de la scène à faire, et de savoir les rendre. Ces deux qualités se rencontrent rarement à la fois chez le même artiste. Rien n'est plus simple pour le journal illus-

tré que de reproduire un tableau, résultat de recherches patientes et de longues études; c'est l'affaire du graveur sur bois.

Mais l'illustrateur vraiment digne de ce nom, — comme Philippoteaux, Emile Bayard, Doré, Vierge, de Neuville, etc., en France; Sydney Hall, Nast, Gregory, Caton-Woodville, Godefroy- Durand, à Londres; Reynhardt, Abbey, Pyle, Frost, H. Fenn, à New-York; Menzel en Allemagne, — qui peut disposer et exécuter une page sérieuse* en une journée, mérite à coup sûr une place plus élevée que celle qu'on lui accorde généralement.

Dans bien des cas, en outre, l'illustrateur augmenta la valeur des ouvrages qu'il orna. La chose est rare, mais on peut en citer cependant des exemples : le Gil Blas de Gigoux, le Molière de Tony Johannot, Y Histoire de France de de Neuville, Don Pablo de Ségovïe de Vierge, Y Immortel d'Emile Bayard, Notre-Dame de Paris d'Olivier Merson, et les Poésies de Duron d' Abbey, et la Cruche cassée d'A. Menzel, et d'autres encore.

Le grand défaut des personnes qui, pour s'amuser, tracent au crayon les petits personnages qui se présentent à leur imagination, est une profonde ignorance clu dessin.

La plupart du temps les bonshommes sont mal dessinés : on se figure qu'il est inutile de les soigner parce qu'ils sont à une petite échelle. Quelle erreur! Qu'on regarde donc les Contes rémois de Meissonier!

La première condition est donc de présenter un personnage qui se tienne; on l'habille ensuite, ou on le drape suivant le cas, comme faisait David luimême pour son tableau du Jeu de paume.

Bien difficile également l'art qui consiste à vêtir son personnage! Il y a beaucoup d'illustrateurs qui n'ont jamais su coiffer un bonhomme moderne avec un chapeau; à plus forte raison quand il s'agit d'un chapeau de soie haut de forme. Observez la forme de ce chapeau, ses ailes, ses rebords si variés à chaque mouvement différent, et vous comprendrez la la difficulté que l'on éprouve à le dessiner.

C'est ce détail, avec beaucoup d'autres, qui fait les bons illustrateurs,

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dont l'observation, toujours en éveil, ne néglige pas le moindre des accessoires.

De même quand il s'agit des réverbères de Londres, de New-York ou de Berlin, comparés à ceux de Paris : ils affectent tous des formes différentes; il faut donc que le dessinateur, clans l'intérêt même du caractère de la scène qu'il traite, et pour qu'elle se passe exactement dans le pays dont il s'occupe, soit très au courant de ces moindres renseignements.

Si nous abordons les vêtements, outre les proportions d'ensemble, il faut apporter ici toute son attention à la coupe, et surtout aux plis. Regardez un régiment qui passe. En considérant une rangée de soldats en marche, vous saisirez les traits généraux des plis des tuniques, des pans de capote, et néanmoins il y a dans les personnages une variété innombrable de plis différents, que l'on trouve saisis sur le vif dans V Année française de Détaille.

Nous voyons donc que, pour toutes ces raisons dont nous ne donnons cependant qu'un léger aperçu, l'art de l'illustration est un art complexe, très difficile.

L'influence des écoles étrangères s'est fait sentir de nos jours dans des proportions peut-être discutables. Allemandes, suisses, anglaises, ces productions mystiques, enchevêtrées en des volutes inextricables, momifiées dans l'enlacement bizarre de serpentins inexpliqués; recherches hiéroglyphiques destinées à exprimer une idée philosophique, pas claire, se résumant enfin en une seule tache curieuse dont le résultat unique est de troubler seulement.

La plupart , de ces productions étranges, dont un certain goût s'empare actuellement, méritent davantage par le soin et l'extraordinaire patience qu'elles affirment. Ce sont des planches de grandes dimensions couvertes de détails touffus, incompréhensibles le plus souvent, et qui, dans tous les cas, réclament une explication technique pour la forme et l'idée qu'elles veulent exprimer, explication que seuls des initiés, adeptes surtout, seront à même de vous faire comprendre à grand renfort de littérature.

Ce fatras, quelquefois joliment harmonisé, ne laisse pas l'œil indifférent, il est vrai; çà et là quelques élrangetés plaisent par leur tendance décorative; mais l'obscurité, le peu de fantaisie de toute cette compilation d'éléments divers, ne présente à la longue qu'une monotonie lassante qui même efface le premier charme ressenti. Les moyens limités nous apparaissent; les documents obligatoires à de telles agglomérations d'idées exprimées et à concevoir se montrent tour à tour comme autant de décevants artifices à la portée de tous, et l'illusion du début s'envole.

En ce qui concerne le procédé de traduction de certaines de ces productions rétrogrades, quelquefois des graveurs de talent les gravèrent au canif, apportant ainsi dans la traduction du sujet une maladresse, une sorte de naïveté due à l'outil incommode dont ils se servent. Ce retour à la gravure primitive, gauche, malhabile, trouve ses amateurs; elle est originale parce que étonnante, dans ce siècle qui vit les Pisan, les Pannemaker. L'admiration de certains est-elle vraiment sincère? Nous voyons apparaître encore les zincs originaux et quelques autres moyens dont le résultat est défectueux, peu flatteur souvent pour les œuvres qu'ils s'attachent à rendre, en faveur de la curiosité d'un essai qui rencontre cependant ses fervents.

Réminiscences lointaines, somme toute, de ces merveilleux dessins du moyen âge. Originales, il est vrai, mais bien souvent confuses, ces productions actuelles, sensiblement portées au dessin littéraire, nous semblent, dans leur interprétation sommaire, laisser bien loin derrière elles la clarté et la fantaisie éblouissantes des maîtres que nous allons étudier.

ÉTUDES GÉNÉRALES (suite). — GRAVELOT. — EISEN. — DE SAINT-AUBIN. CHOFFART. — DESENNE. — MOREAU LE JEUNE.

L'illustration subit, à travers les années, des transformations curieuses, en même temps que les œuvres littéraires qu'elle a pour but de commenter. Aussitôt que les productions légères apparaissent, l'imagination des artistes s'éveille, et leur art devient autre. A côté des Gravelot, des Moreau le Jeune, des Devéria, les humoristes Grandville, Henri Monnier, puis les caricaturistes comme Cham, Daumier, et les Doré, Bayard, Bida, etc.

Cette variété dans le genre constitue, croyons-nous, une supériorité, par les moyens multiples d'expression de la pensée d'un art, ajoutés à l'insouciance absolue du procédé.

Victor Hugo, tout en composant ses remarquables vers, crayonnait en même temps dans la marge de ses feuilles, illustrant ainsi sa pensée. Exprimer une forme semblait indispensable au grand poète pour traduire son idée; il créait ses personnages avant de les décrire.

Victor Hugo, en dehors de ces croquis, n'a-t-il pas été un illustrateur du

plus curieux caractère? Cérébrales à outrance, ses pages dessinées, mais combien attachantes et grandioses souvent!

Ses paysages, surtout, nous retiennent par la poésie pure qui s'en dégage, et quelle couleur!

Théophile Gautier pratiquait de même façon, lui, ayant commencé par être peintre, il est vrai; ses dessins sont très intéressants, très gracieux; ceux qu'il fit pour certaines des œuvres de Shakespeare, entre autres, ont un charme bien personnel.

Dessin de Victor Hugo.

Il appert donc que l'art qui nous occupe est le complément nécessaire de l'imagination, en même temps qu'il reflète l'esprit d'une époque.

L'illustration, cette « opérette de l'art » de jadis, toute faite de « chic » au courant de l'esprit, dans la fantaisie la plus extravagante parfois, prend bientôt une tournure plus sérieuse par son rapprochement de la nature. Les compositions conservent leur allure originale, mais dans un cadre réel; les personnages sont dessinés d'après le modèle le plus souvent, mais retouchés ensuite avec une esthétique propre à chaque artiste. Le mouvement est exagéré quelque peu pour le rendre plus frappant, et l'effet, toujours très franc, impressionne par la vérité qu'il achève de donner à la scène choisie.

Certains dessinateurs, au lieu de s'inspirer seulement de la photographie, s'en servent presque complètement, et le mouvement que leur a donné le cliché, avec sa vérité crue et sans choix, refroidit les scènes reproduites; les personnages sont quelconques, ainsi que les milieux dans lesquels ils se meuvent, au hasard de l'appareil.

L'illustration, telle qu'elle est aujourd'hui, n'est donc pas très comparable à celle de jadis, ni même à celle d'il y a quelques années; elle est autre, voilà tout.

Les dessins actuels semblent rechercher leur originalité plutôt dans l'agencement de la scène, soit dans l'attrait d'une facture spéciale.

En ce temps de « recherche mièvre », de manifestations maladives, d'anémie voulue, qui attentent à la santé, à la robustesse de l'art en général, pour tendre à l'originalité vers une école nouvelle, l'âme de l'artiste, du faiseur cérébral, se trouble, semble-t-il, et la force de ses aspirations, croyons-nous, décroît dans la lutte indécise.

D'un côté, la musique avait ses tendances à Yobscur, compliquée," embrouillée dans un métier surabondant, au détriment de l'idée, de la phrase, écrite pour quelques seuls initiés, pour un unique bientôt, puis pour personne sans doute...

D'autre part, la littérature, toute aux mots rares, à l'écriture artiste brodée d'épithètes cherchées pour sertir originalement des pensées subtiles, décrire des sensations inouïes dans le raffinement tortueux d'une imagination non pondérée, ni même sincère souvent, . . . avec des phrases à clef ; . . . et puis la peinture (dont cependant le modèle, l'inspirateur, est tangible), avec son éclosion multicolore sans raison ou sa préférence inexpliquée pour l'unichromie, l'amour d'une seule couleur qui étalera lentement la monotonie de sa gamme au gré de l'extase de l'artiste.

A cette époque, nous voici donc poussés vers un idéal à' étrange, au détriment de l'idée souvent, de la forme et du respect, par contre, que l'on doit à la nature, seule inspiratrice.

Un personnage, souvent, suffit pour exprimer un ensemble, un petit coin de bibelots très exécutés; une tête très « finie », voilà le plus souvent la donnée d'un dessin actuel.

Cette originalité dans la composition qui consiste à nous intéresser d'abord par le détail énorme, extasié, du premier plan, alors que la scène à reproduire apparaît minuscule, sans importance, dans le lointain, obtient un grand succès de nos jours. Là encore la photographie apporte le désordre de son usage. On trouvera aisément l'explication de cette formule étrange en pensant à la chambre claire, à qui seule est imputable cette impossibilité d'une mise au point général sur différents points.

C'est de l'illustration à côté, une image agréable jetée dans le texte pour l'enjoliver, et non pour l'expliquer.

Ce peu d'effort vers l'imagination, dans sa tendance à la vérité quand même, avec le seul contentement que donne l'épreuve photographique, détourne de son but véritable l'œuvre du dessinateur, qui doit suppléer l'écrivain par des images.

Le dessin d'actualité, surtout, est très atteint dans la fantaisie et la fougue des événements, tristes ou gais, qu'il doit représenter.

De nos jours, les dessinateurs qui se consacrent à cette quasi-spécialité sont relativement rares. La photographie, là, ne peut être que d'un secours documentaire, encore que, étant données les longueurs de sa manipulation d'une part et la rapidité laissée dans cette production, les croquis rapides remplissent suffisamment le même but.

La foule la plus remuante, les mouvements les plus agités, sont traduits aussi froids, aussi calmes que possible par la photographie ; ajoutez à cela l'allure risible de tout cet ensemble qui n'esquisse qu'un demi-geste, qu'un demi-sourire.

Le mouvement, en effet, se divise en temps ; la marche, par exemple, en nécessite trois : 1° on porte le poids du corps en avant; 2° une jambe se lève ; 3° le pied pose à terre.

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Il est bien évident que l'instantanéité, ne pouvant saisir qu'un de ces temps, ne peut pas donner la sensation complète d'un mouvement, et qu'elle ne procède que par la décomposition de ce mouvement.

Le cinématographe est une preuve irréfutable de ces dires.

Au reste, il suffit de regarder une photographie représentant des personnages en train de marcher : les uns ont une jambe en l'air, les autres le corps penché en avant, les jambes presque droites... Aucun, en un mot, n'accomplit entièrement son mouvement.

On a essayé bien souvent de photographier des scènes intéressantes au théâtre ; on espérait que les dessinateurs seraient vaincus par la vérité et la rapidité de ce moyen. Les résultats ainsi obtenus, et pour les raisons que nous en donnions tout à l'heure, furent des plus négatifs. Nous en dirons de même des tentatives que l'on fit de l'illustration des romans, directement par la photographie.

La reproduction directe d'après un cliché photographique est chose, pour ainsi dire, impossible. En effet, les porte-folios, les panoramas si en faveur aujourd'hui, ont tous subi la retouche du dessinateur : celle-ci, discrète, habile, met en valeur certaines parties effacées de l'épreuve, fait vibrer un tout que l'appareil brutal ne démêle qu'imparfaitement, malgré et peut-être à cause de son extraordinaire perfection, qui confine à la monotonie de l'image offerte.

Les romans illustrés par la photographie ne peuvent donc qu'être nuls ou ridicules, ce qui est plus, pour cette raison. L'effet n'existe pas dans ces pages froides et posées, à moins de subterfuges coûteux, d'installations spéciales ; de plus, il faut suivre le texte que l'on accompagne, rendre les types dans leurs diverses physionomies, décomposer leurs traits si telle est la volonté de l'auteur, les faire rire ou pleurer, les interpréter enfin.

Et comme tout cela, obtenu au moyen de perruques, de fard et par des grimaces, sera pénible et grotesque à voir! A moins de certains livres écrits spécialement pour être illustrés photographiquement, vous imaginez-vous les

(Vais occasionnés par la mise en scène fantastique, intellectuelle, que les écrivains de nos jours et de tous les temps exigèrent!

Cela se passe à la campagne, dans tel et tel paysage particulièrement décrit, dans tel et tel costume; le personnage est blond, petit et court; cet autre sera brun, grand, bien découplé : où nos photographes chercherontils cet idéal de Fauteur? Comment le réaliseront-ils?

Les mouvements instantanés, chez le cheval principalement, tentèrent les artistes, aujourd'hui, par leur étrangeté. On prit, par exemple, un des « temps » curieux du galop du cheval ; il est compréhensible qu'étant donnés ces temps que l'œil ne peut même pas percevoir, le cavalier qui montait cet animal, le terrain, tout le tableau, en un mot, devaient être vus également instantanément, par conséquent décomposés ou à peine visibles.

Ces multiples préoccupations de l'excentricité, jointes aux nécessités cle l'information par l'image, ont forcément poussé à la recherche des moyens les plus simples pour arriver au but réclamé par le public.

C'est ainsi que la photographie a sacrifié bien des talents : les portraits notamment, les paysages, les vues de toutes sortes, sont maintenant gravés directement d'après des documents photographiques.

Autrefois, des artistes de valeur s'employèrent à ce genre spécial, et nous leur devons de jolies choses. Thérond, entre autres, excella dans cette manière. Ses bois sont étonnants par leur finesse et leur scrupuleuse exactitude, malgré leur exiguïté. A. de Bar, H. Clerget, Lancelot, Thorigny et tant d'autres firent des paysages dignes d'être cités.

Ces considérations générales sur l'ensemble d'un art si connu aujourd'hui, à travers ses transformations si variées, nous ramènent à parler de ses précurseurs dans leur œuvre et dans les procédés qu'ils employèrent pour consacrer celte œuvre.

Dessin de Thérond pour le Tour du monde ^librairie Hachette).

Avec Gravelot, de Saint-Aubin, Debucourt, Eisen, Desenne, etc., l'illustration entre clans une voie nouvelle. Les compositions grandioses, les dessins spirituels, remplacent le genre un peu prétentieux des artistes qui l'ont précédé.

L'art de la vignette apparaît alors dans tout son éclat, et les livres recherchent une forme d'illustration qui se rapproche de celle que nous voyons de nos jours.

Nous verrons que la gravure sur métal, clans laquelle, entre autres artistes, Moreau le Jeune excella, fait place à la lithographie, procédé moins coûteux et plus rapide, dans lequel triomphent les talents rares des Charlet, Raffet, H. Bellangé, H. Vernet, etc.

Puis réapparaîtra la gravure sur bois, toute transformée, au moyen de laquelle des artistes spéciaux, aidés par les modifications très importantes apportées à leurs matériaux et à leurs outils, reproduisirent avec succès les dessins de de Neuville, Bida, Bavard, Doré, Philippoteaux, etc.

A ce moment nous voyons le procédé Comte, entre autres, puis la photogravure, très en faveur aujourd'hui.

Parmi les précurseurs de l'art dont nous nous occupons, Cochin, Eisen, Gravelot, nous attirent par le côté mignard et décoratif de leurs compositions enrubannées, les festons et les fleurettes de toutes ces productions, comme poudrées, de ce siècle.

Caricature d'Eug. Delacroix.

Puis Choffart, avec ses lettres initiales d'un arrangement subtil et d'un

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